Des Provinciales de Pascal

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Revue des Deux Mondes tome 41, 1880
Ernest Havet

Les provinciales de Pascal


Les Lettres provinciales sont des pamphlets jansénistes, mais le jansénisme contient à la fois une théologie et une morale ; je vais le considérer successivement sous ces deux aspects.


I. — De la théologie janséniste. [1]
.

Le fond de cette théologie n’est autre que la doctrine sur la grâce, développée dans l’Augustinus, livre posthume de l’évêque d’Ypres, Jansen ou Jansénius. On ne rencontre guère une matière théologique aussi difficile que celle de la grâce, où il s’agit d’accorder ce qu’on appelle le libre arbitre de l’homme avec la toute-puissance de la grâce de Dieu. Dieu et le libre arbitre ! que d’obscurités pourraient s’élever déjà, pour des métaphysiciens, par le seul conflit de deux idées dont chacune à part est si grosse d’obscurités ! Que sera-ce s’il n’est plus question de métaphysique, mais de théologie, et de textes à interpréter ? Je ne prétends nullement ici discuter ni résoudre le problème : je me bornerai à présenter un exposé historique, et ce sera beaucoup si les lecteurs ont le courage de me suivre. Pour sentir combien la difficulté est inextricable, il n’y a pas besoin de s’enfoncer dans les in-folio : il suffit de lire, mais de lire avec attention quelques lignes du Petit Catéchisme du diocèse de Paris, un opuscule d’une centaine de pages, écrites pour l’usage des enfans : « Pouvons-nous, par nos propres forces, observer les commandemens et éviter le péché ?

« Non ; nous ne pouvons observer les commandemens et éviter le péché qu’avec la grâce de Dieu.

« Qu’est-ce que la grâce ?

« La grâce est un don surnaturel ou un secours que Dieu nous accorde par pure bonté et en vue des mérites de Jésus-Christ, pour nous aider à faire notre salut.

« La grâce nous est-elle nécessaire ?

« Oui, la grâce nous est si nécessaire que sans elle nous ne pouvons rien faire qui soit utile à notre salut.

« Dieu nous donne-t-il toujours la grâce ?

« Oui, Dieu nous donne la grâce toutes les fois que nous en avons besoin et que nous la demandons comme il faut. »

Pressons un peu ces dernières paroles : Dieu accorde la grâce quand on la demande comme il faut. Mais, pour la demander ainsi, ne faut-il pas déjà l’avoir ? Oui, évidemment ; car si nous pouvions demander la grâce sans l’avoir déjà, nous ferions donc sans elle une chose utile pour notre salut, ce qui vient d’être déclaré impossible. Ainsi, dire que Dieu accorde la grâce quand elle est bien demandée, c’est dire qu’il l’accorde quand il l’accorde, et rien de plus. Et s’il ne l’accorde pas, nous sommes dans l’impossibilité de la demander par nos propres forces.

C’est donc la grâce qui fait tout en nous, et non pas nous-mêmes. Dieu, qui la donne, la donne gratuitement, puisque nous ne pouvons par nous-mêmes la mériter, et c’est en cela précisément qu’elle est la grâce. Celui à qui il la donne est sauvé, celui à qui il la refuse est perdu. Ces conséquences sont nécessairement enveloppées dans les principes posés par le Petit Catéchisme, Les théologiens les ont déduites intrépidement et les suivent plus loin encore. Ils en tirent, par un enchaînement inévitable, le dogme de la prédestination. De toute éternité, Dieu sait ce qu’il sait et veut ce qu’il veut : il sait donc de toute éternité qu’il doit. donner gratuitement sa grâce à tel homme, où plutôt de toute éternité, il la lui donne, comme il la refuse à tel autre. Celui-là est donc de toute éternité prédestiné au salut, et celui-ci à la damnation. Le Petit Catéchisme s’est gardé de toucher un seul mot de cette doctrine, car il n’a pas osé la professer, et il ne pouvait pas l’écarter.

On s’arrête ici tout d’abord et on se demande comment l’église a jamais pu parler ainsi ; comment elle a porté un tel défi à la nature révoltée, en posant en dogme que notre salut ou notre perte dépend uniquement d’une grâce qui ne dépend pas de nous. Comment cela s’est fait, j’essaierai de l’expliquer tout à l’heure : je constate d’abord que le dogme est ce que je viens de dire, et que ce dogme était entièrement constitué dès le temps d’Augustin. Le moine breton Pelage s’insurgea inutilement pour la liberté contre la grâce : Augustin fit prévaloir la grâce absolument souveraine.

Cependant l’église, qui ordonne à ses fidèles de croire à cette toute-puissance de la grâce, leur ordonne de croire aussi en même temps que l’homme a un libre arbitre par lequel il mérite ou démérite, de manière à être récompensé ou puni.

Cette seconde partie du dogme parait absolument contradictoire à la première ; mais il y a un mot qui répond à tout : c’est un mystère. La foi consiste à admettre tout ensemble que la grâce fait tout et que cela ne détruit pas le libre arbitre. C’est là l’orthodoxie, telle que l’a définie, en 1547, la sixième session du concile de Trente. Et l’église, parmi les condamnations qu’elle a prononcées contre Luther et Calvin, a condamné en particulier leurs doctrines sur la grâce, parce que l’un et l’autre, pour relever cette grâce divine et pour échapper aux contradictions, reniaient le libre arbitre et déclaraient que l’homme l’a perdu par l’effet du « péché originel [2]. »

Il est d’ailleurs tellement difficile à l’esprit humain de consentir à associer deux idées qu’il ne vient pas à bout d’accorder, que la théologie ne put se reposer dans les définitions du concile, et ceux qui prenaient à cœur ces questions essayèrent de résoudre le problème en sacrifiant l’un des deux termes à l’autre.

Dès 1560, de Bay ou Baius, docteur, de Louvain, hasarda des propositions qui furent condamnées comme analogues à celles de Calvin et contraires au libre arbitre.

En 1588, parut le livre du jésuite Louis Molina, sur l’Accord du libre arbitre et de la grâce, Molina se jetait dans une voie absolument opposée à celle des protestans et de Baius. Il s’efforçait de ne pas offenser la grâce et de rendre pourtant au libre arbitre ce que la grâce parait lui ôter. En même temps qu’il reconnaissait d’une part que sans la grâce l’homme ne peut rien, il soutenait d’autre part que la grâce est offerte à tous ; Il disait que l’homme est libre de l’accepter ou d’y résister, et que Dieu sachant d’avance l’usage qu’il fera de cette liberté, donne en effet la grâce à celui qui l’accepte, et ne la refuse qu’à celui qui y résiste ; de sorte que l’homme après tout a ainsi sa part dans l’œuvre de son salut.

Cette solution ne prévalut pas ; j’en dirai les raisons tout à l’heure. Le livre de Molina fut même dénoncé à Rome. Après une instruction qui dura plusieurs années, sous les papes Clément VIII et Paul V, ce dernier déclara les débats terminés, mais il ne prononça pas la sentence. La doctrine de Molina ne fut donc pas condamnée, mais elle ne fut jamais non plus acceptée par l’église, et longtemps elle y rencontra une opposition presque universelle. L’Augustinus de Jansénius, qui parut en 1640 (l’auteur était mort en 1638), ne fut que la plus énergique des protestations qui s’élevèrent contre le molinisme, accusé de renouveler l’hérésie de Pelage et de ses disciples.

Mais Jansénius parut à son tour aller trop loin ; sa pensée ne fut pas acceptée, quoiqu’il l’eût présentée comme celle même de saint Augustin, et son livre fut traité plus mal que celui de Molina. Cinq propositions qu’on donnait comme contenant l’essence de sa doctrine furent déférées, en 1649, à la faculté de théologie de Paris, puis deux ans après elles furent dénoncées à Rome. Les jésuites, accusateurs de Jansénius, réussirent pleinement dans leurs poursuites. Les cinq propositions furent condamnées à Rome, non plus en vertu de simples décisions rendues au nom du pape par l’inquisition romaine, mais, plus solennellement, par une bulle d’Innocent X, en 1653. Elles ont fait tant de bruit, que je ne puis me dispenser d’en donner le texte, quelque froids que ces subtilités nous laissent aujourd’hui :


« Il y a des commandemens de Dieu qui pour les justes de bonne volonté, et faisant effort selon ce qu’ils ont actuellement de forces, sont impossibles, et il leur manque la grâce qui les rendrait possibles.

« La grâce intérieure, dans l’état de la nature déchue, est irrésistible.

« Pour mériter et démériter, dans l’état de la nature déchue, il n’est pas besoin que l’homme soir libre de nécessité ; il suffît qu’il soit libre de contrainte.

« Les semi-pélagiens admettaient la nécessité d’une grâce prévenante intérieure pour chaque acte en particulier, même pour le commencement de la foi, et ce en quoi ils étaient hérétiques, c’est qu’ils voulaient que cette grâce fût telle que la volonté humaine eût le pouvoir d’y résister ou d’y obéir.

« Il est semi-pélagien de dire que c’est pour tous les hommes sans exception que le Christ est mort et qu’il a versé son sang. »

Les jansénistes n’osèrent pas défendre les cinq propositions, condamnées par une bulle pontificale ; mais ils soutinrent qu’elles ne contenaient pas la vraie doctrine de Jansénius ; qu’ainsi en les condamnant on ne touchait pas à cette doctrine, qui n’était autre que celle de saint Augustin, et qu’en croyant condamner Jansénius lui-même, le pape s’était trompé sur ce point de fait, son autorité ne s’étendant pas à décider d’une question de ce genre.

Cette première thèse est celle que le fameux docteur Antoine Arnauld osa plaider dans un écrit publié en 1655 (Lettre à un duc et pair). En même temps, dans ce même écrit, il déclarait, pour son propre compte, « que la grâce, sans laquelle on ne peut rien, a manqué à saint Pierre dans sa chute, » et paraissait reproduire ainsi sous une autre forme la même « erreur » qui avait été condamnée dans la première proposition : ce qu’Arnauld, bien entendu, refusait de reconnaître. L’écrit d’Arnauld fut à son tour déféré à la censure de la faculté. L’auteur fut mis en cause pour l’une et pour l’autre de ses deux assertions, qu’on appela le point de fait et le point de droit, et fut d’abord condamné sur le point de fait. C’est à cette première censure que se rapporte la 1re Provinciale. Les quatre premières et les deux dernières (17 et 18) sont relatives aux difficultés sur la grâce.

On voit assez en lisant ces Lettres, comme on l’a vu par tout ce que je viens de dire, combien ces difficultés sont insurmontables. L’esprit y est continuellement placé entre des idées contradictoires et incompatibles, et les théologiens du XVIIe siècle, à l’exception des molinistes, loin de prétendre atténuer les oppositions entre ces deux faces de leur foi, se faisaient un devoir d’humilier leur raison sous ces oppositions mêmes. Telle est en particulier la théologie de Bossuet, c’est-à-dire celle de l’école de saint Thomas d’Aquin, ou des thomistes. Qu’on me permette de m’y arrêter ; il semble qu’on ne puisse mieux s’adresser, pour avoir le dernier mot sur ces questions, qu’au grand évêque que La Bruyère appelait publiquement un Père de l’église.

Il a développé sa doctrine principalement dans trois écrits, qui sont : 1° un Traité du libre arbitre, composé, dit-on, pendant que Bossuet était précepteur du dauphin, mais qu’il n’a pas publié, et qui ne parut qu’en 1731, trente-sept ans après sa mort ; 2° une Instruction pastorale publiée dans une ordonnance de l’archevêque de Paris (M. de Noailles) en 1696, mais que l’abbé Le Dieu déclare avoir été écrite par Bossuet ; 3° un écrit composé encore pour l’archevêque de Paris, afin de lui venir en aide dans les embarras théologiques où il s’était mis à propos du livre fameux du père Quesnel, Réflexions morales sur le Nouveau-Testament. Cet écrit fut fait pour être placé dans une nouvelle édition de ce livre, qui devait paraître avec une approbation de l’archevêque de Paris et pour expliquer cette approbation ; mais M. de Noailles se décida à laisser paraître l’édition, en 1699, sans approbation et par conséquent sans explication, de sorte que le travail de Bossuet ne fut pas publié. Il le fut en 1710 par le père Quesnel lui-même, entre les mains de qui il était tombé et qui le donna sous le titre de Justification de ses Réflexions morales. A ces trois écrits, on peut ajouter une courte Lettre sur la prédestination, qui est la huitième des Lettres à la sœur Cornuau, et qui n’a pas non plus été écrite pour l’impression. Ainsi, en définitive, aucun travail de Bossuet sur ces questions n’a été signé et publiquement avoué de lui, sans doute parce qu’il n’était pas arrivé à se satisfaire lui-même. On lit en effet dans ces écrits plus d’une page où cet esprit si net et si lucide a peine à se dégager de l’absurde, même par l’inintelligible, et les seuls passages dont on reste vivement frappé sont précisément ceux où l’auteur retourne avec insistance cette idée même, qu’il est impossible d’arriver à la lumière. Toute cette éloquence n’aboutit qu’à faire les ténèbres visibles, selon le mot de Milton.

Ainsi il dira : « Il n’importe que la liaison de deux vérités si fondamentales soit impénétrable à la raison humaine, qui doit entrer dans une raison plus haute, et croire que Dieu voit dans sa sagesse ; infinie les moyens de concilier ce qui nous paraît inalliable et incompatible [3]. » Et ailleurs : « C’est pourquoi la première règle de notre logique, c’est qu’il ne faut jamais abandonner ces vérités une fois connues, quelque difficulté qui survienne quand on veut les concilier ; mais qu’il faut au contraire, pour ainsi parler, tenir toujours fortement comme les deux bouts de la chaîne, quoiqu’on ne voie pas toujours le milieu par où l’enchaînement se continue [4]. »

En réalité, c’est seulement par cette ressource de la soumission et du silence que Bossuet a réussi à se distinguer des jansénistes. Autrement sa théologie est aussi près que possible de la leur. Et il a pour les molinistes la même répulsion. Dans ses Avertissemens aux protestans, 1689-1691, répondant à Jurieu, qui accusait l’église de tolérer dans la doctrine de Molina ce qu’il appelle un nouveau demi-pélagianisme, il s’attache sans doute à montrer que les molinistes ne sont pas précisément hérétiques ; mais il estime qu’ils sont près de l’être, ou plutôt qu’ils le sont déjà s’ils vont jusqu’au bout de leur pensée : « Que si on passe plus avant et qu’on fasse précéder la grâce par quelque acte purement humain à quoi on l’attache, je ne craindrai point d’être contredit par aucun catholique en assurant que ce serait de soi une erreur mortelle, qui ôterait le fondement de l’humilité, et que l’église ne tolérerait jamais, après avoir décidé tant de fois, et encore en dernier lieu dans le concile de Trente (sess. VI, chap. 5), que tout le bien, jusqu’aux premières dispositions de la conversion du pécheur, vient d’une grâce excitante et prévenante, qui n’est précédée par aucun mérite, etc. [5]. » Au contraire, dans son oraison funèbre de Cornet (celui qui avait déféré les cinq propositions à la censure de la Sorbonne), on voit bien qu’il ne reproche pas tant aux jansénistes d’être dans le faux que de se montrer indiscrets et téméraires en prétendant proclamer la vérité : « Il vit donc que saint Augustin, qu’il tenait le plus éclairé et le plus profond de tous les docteurs, avait exposé à l’église une doctrine toute sainte et apostolique touchant la grâce chrétienne ; mais que, ou par la faiblesse naturelle de l’esprit humain, ou à cause de la profondeur ou de la délicatesse des questions, ou plutôt par la condition nécessaire et inséparable de notre foi durant cette nuit d’énigmes et d’obscurités, cette doctrine céleste s’est trouvée nécessairement enveloppée parmi des difficultés impénétrables ; si bien qu’il y avait à craindre qu’on ne fût jeté insensiblement dans des conséquences ruineuses à la liberté de l’homme ; ensuite il considéra avec combien de raison toute l’école et toute l’église s’étaient appliquées à défendre ces conséquences, et il vit que la faculté des nouveaux docteurs [6] en était si prévenue, qu’au lieu de les rejeter, ils en avaient fait une doctrine propre ; si bien que la plupart de ces conséquences, que tous les théologiens avaient toujours regardées jusqu’alors comme des inconvéniens fâcheux, au-devant desquels il fallait aller pour bien entendre la doctrine de saint Augustin et de l’église, ceux-ci les regardaient au contraire comme des fruits nécessaires qu’il en fallait recueillir, et que ce qui avait paru à tous les autres comme des écueils contre lesquels il fallait craindre d’échouer le vaisseau, ceux-ci ne craignaient point de nous le montrer comme le port salutaire où devait aboutir la navigation [7]. »

Mais pourquoi les jansénistes se sont-ils obstinés à s’attacher à ces écueils ? et pourquoi Bossuet lui-même et l’école à laquelle il appartient se condamnaient-ils à confesser si péniblement leur impuissance, quand il semble que les uns et les autres auraient pu se mettre plus à l’aise en acceptant l’expédient de Molina, je veux dire en contentant la nature au moyen de la part faite au sentiment du libre arbitre, dût-il en coûter quelque chose à la grâce, qui est le surnaturel, et qui par là même nous touche moins ? Pourquoi repoussaient-ils absolument ce qu’on pourrait appeler la théologie facile ? C’est qu’il y avait des textes en face desquels elle ne paraissait pas pouvoir subsister.

Avant tout, il y avait ces passages fameux des Lettres de Paul, sur lesquels repose la doctrine de la grâce arbitraire et irrésistible : « Rébecca eut deux jumeaux de notre père Isaac. Avant qu’ils fussent nés et qu’ils eussent fait ni bien ni mal, afin que prévalût ce que Dieu avait décidé par choix, non en vertu de leurs œuvres, mais en vertu de son appel, il fut dit : Le premier né sera assujetti à l’autre ; car il est écrit : J’ai aimé Jacob et j’ai réprouvé Ésaü. Que dirons-nous ? Y a-t-il eu injustice en Dieu ? Jamais. Dieu a dit à Moïse : J’aurai pitié de qui je veux avoir pitié ; je ferai miséricorde à qui je voudrai faire miséricorde. Ce n’est donc pas ici l’œuvre de l’homme qui s’efforce et qui court, mais celle de Dieu qui a pitié… Il fait miséricorde à qui il lui plaît ; il endurcit qui il lui plaît. Vous me dites : Pourquoi se plaint-il alors ? Qui peut résister à sa volonté ? O homme, qui es-tu pour répondre à Dieu ? L’ouvrage façonné dit-il à celui qui le façonne : Pourquoi m’as-tu fait ainsi ? Le potier n’est-il pas maître de son argile ? Ne peut-il pas tirer de la même boue un vase d’honneur et un vase d’ignominie ? (Rom., IX, 10-21.) » Et ailleurs : « C’est ainsi qu’aujourd’hui encore un petit nombre ont été sauvés par la préférence de la grâce. Si c’est par la grâce, ce n’est donc point par les œuvres ; car autrement la grâce n’est plus grâce. » (XI, 5.) — Les mieux disposés en faveur du sens commun reculaient embarrassés devant ces passages.

Aujourd’hui les esprits sont moins timides et jugent les textes eux-mêmes, au lieu de s’en servir pour juger. En lisant ces passages de Paul, la seule chose qui les embarrasse est de savoir comment Paul a pu penser et parler ainsi. Et ils en trouvent la raison là où se trouve la raison de tout, je veux dire dans l’histoire : la même parole qui semble dogmatiquement inexplicable s’explique sans peine historiquement. Ce qui a conduit Paul à ces pensées, c’est sa rupture avec les Juifs. Lui-même est né Juif, et il s’est séparé de ceux qui étaient ses frères, pour devenir le frère des Gentils en Jésus. Il faut donc qu’il prêche que les Juifs, ces aînés, ces élus, ce peuple de Dieu, sont déchus maintenant et que Dieu s’est fait par Jésus un nouveau peuple. Les Juifs avaient mérité, et non les Gentils ; mais c’est que la grâce ne se donne pas selon les mérites ; elle est de la part de Dieu un pur choix. Il lui a plu de prédestiner les Gentils à être les disciples et les images de son Fils unique : « Ceux qu’il a prédestinés, il les a appelés ; ceux qu’il a appelés, il les a justifiés ; ceux qu’il a justifiés, il les a glorifiés. » (Rom., VIII, 30.) Cela répond à tout, et voila tout ce que signifie dans Paul le mystère de la grâce.

Mais ces textes, tout sacrés qu’ils sont, n’auraient pas produit, soyons-en sûrs, tout ce qu’on en a tiré, si par-dessus n’étaient venus les enseignemens des pères de l’église et surtout ceux d’Augustin. Paul est un Hébreu et un homme d’inspiration ; il jette les mots comme des éclairs qui nous étonnent et qui passent. Ses héritiers sont des raisonneurs, tout pleins de dialectique et de sophistique grecque, dressés aussi à la discipline latine, chez qui les idées s’enchaînent savamment et s’ordonnent en systèmes. C’est quand ils travaillèrent sur les traits de passion de Paul que tout fut perdu, que la théologie fut faite et que l’esprit chrétien s’y trouva enchaîne pour jamais.

Les textes de Paul et ceux des pères, presque aussi sacrés les uns que les autres, arrêtaient comme des barrières, infranchissables les essais d’explication les plus plausibles. L’autorité surtout d’Augustin fut immense ; son travail infatigable, son génie subtil et passionné, le rendirent maître de tous les esprits. Les tentatives de Pelage ou de ses disciples contre la grâce, en faveur de la liberté, furent repoussées par lui avec une force qui rendit sa victoire décisive et sans retour. Sa parole fut souveraine dans l’église comme l’Écriture même, et voici une prière qu’un pieux abbé du moyen âge adressait à Dieu à la messe de la fête de Saint-Augustin et que Bossuet, en la citant, s’est appropriée [8] :

« Je vous prie, Seigneur, de me donner par les intercessions et les mérites de ce saint ce que je ne pourrais obtenir par les miens, qui est que, sur la divinité et l’humanité de Jésus-Christ, je pense ce qu’il a pensé, je sache ce qu’il a su, j’entende ce qu’il a entendu, je croie ce qu’il a cru, j’aime ce qu’il a aimé, je prêche ce qu’il a prêché. » Il aurait dit sans doute la même chose sur la question de la grâce [9].

On a vu déjà que Jansénius s’était couvert de ce patronage, et si ce grand nom ne suffit pas pour protéger son livre, il a suffi du moins pour empêcher l’église d’adopter la doctrine de Molina.

Et c’est là ce qui faisait la force du jansénisme, même parmi les gens du monde. Ainsi Mme de Sévigné écrivait à sa fille (9 juin 1680) : « Je lis des livres de dévotion, parce que je voulais me préparer à recevoir le Saint-Esprit… ; mais il souffle où il lui plaît, et c’est lui-même qui prépare les cœurs où il veut habiter ; c’est lui qui prie en nous par des gémissemens ineffables. (Rom., VIII, 26.) C’est saint Augustin qui m’a dit tout cela : je le trouve bien janséniste et saint Paul aussi. Les jésuites ont un fantôme qu’ils appellent Jansénius, auquel ils disent mille injures et ne font pas semblant de voir où cela remonte. » Et encore (14 juillet) : « Vous lisez donc saint Paul et saint Augustin ? Voilà les bons ouvriers pour rétablir la souveraine volonté de Dieu. Ils ne marchandent point à dire que Dieu dispose de ses créatures comme le potier ; il en choisit, il en rejette : ils ne sont point en peine de faire des complimens pour sauver sa justice ; car il n’y a point d’autre justice que sa volonté, etc. » (Voir encore la lettre du 21 juin.)

Dans les premiers temps de l’église, lorsque le christianisme, bien que déjà triomphant, avait encore en face de lui, sans parler des Juifs, la foule des païens et que le monde ancien était vaincu, mais non pas détruit, c’était une grande force pour l’église de proclamer l’arrêt de Dieu qui la choisissait et qui réprouvait tout ce qui restait en dehors d’elle. La nature, c’était le paganisme ; la grâce, c’était la foi de Jésus-Christ : Augustin ne pouvait donc trop accabler la nature et trop exalter la grâce. C’est dans un sentiment semblable qu’au XVIe siècle, au réveil de l’esprit païen, les chrétiens zélés se rejetèrent encore vers le dogme de la grâce toute-puissante, et comme effrayés de leur libre arbitre et craignant qu’il n’échappât à la volonté de Dieu, allèrent jusqu’à le perdre dans cette volonté souveraine. Mais on peut dire que, depuis ce temps, la doctrine de la grâce a baissé à mesure que baissait la foi. On n’en parle plus aujourd’hui au grand nombre ; on ne lui cite plus Paul ni Augustin ; car leur esprit va directement en sens contraire de l’esprit moderne, esprit de tolérance et de rapprochement. Le paganisme vieillissant et la foi chrétienne naissante étaient des ennemis irréconciliables ; il fallait que l’un mourût et que l’autre vécût : alors le dogme de la prédestination semblait traduire aux esprits, dans une langue divine, cette nécessité sentie de tous, et leur était ainsi comme accessible. Il ne l’est plus pour l’homme de nos jours, habitué à ne plus voir ni dans le temps, ni dans l’espace, ni dans les idées, ni dans les choses, de barrières infranchissables qui puissent le séparer à jamais de ses semblables, et à considérer comme la fin et l’idéal de l’humanité une communion universelle. Élection gratuite, disgrâce irréparable, partage des sauvés et des réprouvés, ce sont des dogmes auxquels le croyant peut rester soumis dans Tordre surnaturel, mais qui ne se réfléchissent plus dans les sentimens et dans les actions dont se compose le courant de la vie humaine.


II. — De la morale janséniste.

La morale du jansénisme est austère, et comme telle, elle est à la fois noble et chagrine : noble, par la pureté et la sainteté à laquelle elle aspire ; chagrine parce que l’honnête homme ne peut guère jeter les yeux autour de lui sans être attristé et irrité par le spectacle de l’injustice.

Ce chagrin s’en prend particulièrement aux puissans, car les puissans sont rarement purs. Ils vérifient l’aphorisme d’Aristote : « En général, les hommes font le mal quand ils le peuvent [10]. » Ils mettent d’ailleurs au service de leurs convoitises celles d’une foule de gens, qui se font leurs ministres et leurs complaisais, tandis que les justes sont méprisés et victimes. Les justes protestent plus ou moins haut, et c’est ainsi que la morale sévère tourne volontiers à ce que nous appelons l’opposition.

Tels étaient les stoïques au temps des Césars, et, au XVIIe siècle, les jansénistes [11]. Mais sous Louis XIV, et la fronde finie, la royauté était sacrée ; l’opposition se tourna contre un autre pouvoir, établi dans l’église, mais qui par l’église gouvernait aussi le monde, celui des jésuites. L’autorité ecclésiastique exerçait une puissance considérable dans la société d’alors, et elle l’exerçait surtout par les jésuites. Ils étaient donc responsables, aux yeux des purs, de tous les vices de cette société qu’ils conduisaient et de tout le mal qui se faisait sous leur influence.

C’est surtout par la confession et par la direction des consciences que les jésuites gouvernaient, tenant dans leurs mains le roi, la cour et tout ce qui suivait l’exemple d’en haut. C’était donc là ce qui blessait le plus leurs adversaires, et c’était aussi ce qui donnait contre eux le plus de prises. Car cette police des âmes était organisée, et les règles en étaient écrites dans les livres des casuistes, où on pouvait les saisir et les discuter. Aussi la guerre aux casuistes devint bien vite l’objet principal des Provinciales, sans que Pascal y eût pensé en les commençant.

La casuistique, c’est-à-dire l’étude des cas de conscience, a commencé dès que les philosophes ont étudié la morale dans ses détails. Nous ne pouvons réfléchir sur nos devoirs sans que nous nous apercevions qu’en certaines rencontres le devoir est ou paraît être en contradiction avec l’intérêt, et sans désirer de pouvoir concilier l’un et l’autre. Il y a des occasions où on peut suivre l’intérêt, parce que telle vertu est plutôt un mérite qu’une obligation ; mais ailleurs ce sera l’intérêt qui devra être sacrifié au devoir. La discussion de ces problèmes est ce qui constitue la casuistique, nom moderne, mais chose ancienne, dont Cicéron traite déjà dans le IIIe livre du de Officiis, d’après l’école des stoïques (chap. IV, XII, etc.) Mais il y a une grande différence entre celle des philosophes et celle de l’église.

La première sans doute peut avoir eu ses faiblesses et ses taches. Il a pu arriver qu’un philosophe complaisant ait essayé, pour flatter un maître, de faire passer pour permis ce qui est défendu et d’excuser ce qui est coupable. Un philosophe donc pouvait se laisser corrompre, mais il n’y avait pas grand danger que la philosophie en général fût corrompue. A quoi bon, puisque son autorité, étant purement morale, ne gênait pas après tout ceux qu’elle condamnait et qu’ils étaient libres de n’en tenir aucun compte ? Dans l’église, au contraire, depuis que l’église eut commencé de régner, le confesseur qui refusait l’absolution prononçait une censure dont l’effet était considérable dans l’opinion et qui pouvait avoir au dehors, pour qui en était frappé, les conséquences les plus fâcheuses [12].

Les pénitens avaient donc besoin, au sens propre, de l’indulgence des confesseurs ; mais les confesseurs, de leur côté, s’ils tenaient à conserver la direction des âmes qui leur étaient soumises, avaient à ménager les pénitens et devaient prendre garde de ne pas les rebuter par trop de sévérité, de peur qu’ils n’allassent chercher ailleurs des guides plus faciles. Cela était vrai surtout des grands et des riches, mais même avec les petits il ne fallait pas être trop exigeant, car ils en seraient venus, sinon à ne plus se confesser, du moins à renoncer à toute sincérité dans la confession et à anéantir ainsi la confession elle-même, ce moyen d’action si utile à l’église et qu’elle avait tant d’intérêt a conserver. De là une tentation bien forte pour la casuistique de subordonner la règle aux pécheurs, au lieu de soumettre ceux-ci à la règle. C’est par là qu’elle a soulevé les indignations des purs et scandalisé même les profanes.

Les jésuites étaient parmi les directeurs, non-seulement les plus accrédités et les plus habiles, mais aussi les moins scrupuleux, par la raison qu’ils avaient été institués tout exprès au XVIe siècle, à la suite de la réforme, pour rendre à l’église la domination qui lui échappait. Que l’église régnât par eux et en eux, c’était là leur fin suprême. Aussi est-ce en eux surtout que la casuistique fut attaquée. Plusieurs de leurs livres avaient déjà amené des protestations et même des censures, quand Arnauld, en 1643, douze ans avant les Provinciales, prit à partie la société tout entière, en publiant sa Théologie morale des jésuites, extraite fidèlement de leurs livres. Pascal ne fit que reprendre ce thème, mais c’est ce qui devint la partie la plus considérable de sa polémique et la plus puissante. Quand on parle des Provinciales, on pense surtout à ces douze lettres (5 à 16), dont l’ensemble compose une accusation si forte et si redoutable. C’est par là surtout que le livre a vécu et qu’il vivra autant tout au moins que les jésuites eux-mêmes auront l’air de vivre. Je me sers de cette expression parce que je crois, avec Sainte-Beuve, que du jour où Pascal les a touchés, il les a tués [13].

Reste la question de savoir si c’est seulement par hasard que la théologie janséniste et la morale janséniste sont associées, ou si elles tiennent l’une à l’autre essentiellement, et s’il en est de même de la morale relâchée et du molinisme. Cette dernière thèse est celle de Pascal, qui parle ainsi dans la 5e Provinciale :

« Allez donc, je vous prie, voir ces bons pères, et je m’assure que vous remarquerez aisément dans le relâchement de leur morale la cause de leur doctrine touchant la grâce. Vous y verrez les vertus chrétiennes si inconnues et si dépourvues de la charité qui en est l’âme et la vie ; vous y verrez tant de crimes palliés et tant de désordres soufferts, que vous ne trouverez plus étrange qu’ils soutiennent que tous les hommes ont toujours assez de grâce pour vivre dans la piété de la manière qu’ils l’entendent. Comme leur morale est toute païenne, la nature suffît pour l’observer. Quand nous soutenons la nécessité de la grâce efficace, nous lui donnons d’autres vertus pour objet. Ce n’est pas simplement pour guérir les vices par d’autres vices ; ce n’est pas seulement pour faire pratiquer aux hommes les devoirs extérieurs de la religion ; c’est pour une vertu plus haute que celle des pharisiens et des plus sages du paganisme. La loi et la raison sont des grâces suffisantes pour ces effets. Mais, pour dégager l’âme de l’amour du monde, pour la retirer de ce qu’elle a de plus cher, pour la faire mourir à soi-même, pour la porter et l’attacher uniquement et invariablement à Dieu, ce n’est l’ouvrage que d’une main toute-puissante. Et il est aussi peu raisonnable de prétendre que l’on en a toujours un plein pouvoir, qu’il le serait de nier que ces vertus destituées d’amour de Dieu, lesquelles ces bons pères confondent avec les vertus chrétiennes, ne sont pas en notre puissance. »

Sans y mettre ni cette passion, ni cette éloquence, je dirai comme Pascal que la théologie des jésuites et leur morale s’inspirent de la même complaisance pour la nature : ils craignent également de la rebuter par l’étrangeté des dogmes ou par la rigueur des obligations. Ils font la religion terre à terre afin d’en rendre l’accès facile. Mais plus ils descendaient ainsi, plus leurs adversaires s’élevaient au contraire vers les hauteurs. Ils disaient qu’il ne s’agit pas d’être un dévot, mais un saint ; de se laisser dresser par le prêtre, mais d’être transformé par la grâce de Dieu ; que le salut n’est pas chose à quoi suffisent le savoir-faire d’un directeur et la docilité du sujet à certaines pratiques ; qu’il y faut la vertu surnaturelle du sang du Christ et une âme que cette vertu ait remplie. Voilà comme chez ces sectaires réformateurs, jansénistes aussi bien que calvinistes, la théologie rejoint la morale, et voilà par où les Provinciales touchent aux Pensées. Il est vrai qu’ainsi le jansénisme a l’air d’anéantir l’homme pour mettre Dieu à sa place ; mais ce n’est qu’une illusion, et en réalité cette grâce qu’il invoque n’est que le plus haut effort de la nature humaine. Il dit : « C’est Dieu qui fait tout en moi ; » mais ce qu’il appelle Dieu est précisément ce qu’il sent en lui-même de plus exalté et de plus pur.


III. — De la polémique des Provinciales.

La polémique des Provinciales est-elle sincère ? Les jésuites n’y veulent voir qu’une œuvre de mensonge. Recherchons ce qu’il en faut penser.

D’abord et avant tout, Pascal est-il exact matériellement ? Cite-t-il avec fidélité et ne fait-il dire aux casuistes que ce qu’ils ont dit et comme ils l’ont dit ? La réponse définitive à cette question ne pourra être faite que dans une édition complète des Provinciales, où on mettra à côté des citations de Pascal les textes complets et authentiques auxquels elles se rapportent. Mais, avant toute vérification, je suis disposé à croire à la véracité de Pascal, et voici quelles sont mes raisons.

Marguerite Perier, la nièce de Pascal, nous assure qu’elle a entendu son oncle faire les deux déclarations suivantes : premièrement, qu’il avait lu deux fois Escobar tout entier. Il faut évidemment entendre par là la Théologie morale d’Escobar, in-8°, en un volume, et non ses nombreux in-folio. Ensuite que pour les autres auteurs il n’a jamais employé un seul passage sans l’avoir lu lui-même dans le livre cité, et sans avoir examiné la matière sur laquelle il est avancé, non plus que sans avoir lu ce qui précède et ce qui suit, pour ne point hasarder de citer une objection pour une réponse. Que Pascal ait voulu être exact, à mes yeux cela ne fait pas un doute. Il se pourrait cependant qu’il n’eût pas toujours su faire ce qu’il a voulu, et que, surpris par l’esprit de parti, il eût mal vu ce qu’il voyait ou cru voir ce qu’il ne voyait pas. Mais pour peu qu’on y réfléchisse, on reconnaîtra que cela même n’a pas dû être. Si on considère en effet que la compagnie de Jésus, à qui s’attaquait Pascal, avait à son service une armée d’hommes parfaitement dressés à lire et à contrôler des textes, il est clair qu’il ne pouvait pas espérer que la moindre inexactitude qui lui serait échappée ne fût relevée aussitôt et qu’on n’en fît très grand bruit. Lui et Port-Royal avaient donc le plus grand intérêt à s’en garder, quand par eux-mêmes ils ne s’en seraient pas fait scrupule. Voilà une présomption très forte, mais un ouvrage qui a paru il y a une trentaine d’années a donné une confirmation éclatante à cette présomption.

M. l’abbé Maynard, qui, en 1850, avait publié un ouvrage intitulé : Pascal, sa vie et son caractère, ses écrits et son génie, 2 vol. in-8° (librairie Dezobry) publia l’année suivante (librairie Didot), ce qu’on peut appeler une édition jésuite des Provinciales, où les terribles Lettres sont commentées et réfutées page à page, et où il s’applique à ne rien laisser échapper des torts que peut avoir eus Pascal. Et il avait à sa disposition, pour lui faciliter ce travail, les réponses que les jésuites avaient essayé de faire aux Provinciales depuis l’origine. Or, s’il prétend presque partout, comme on pouvait s’y attendre, que Pascal a mal interprété les textes qu’il produit, il n’avance presque jamais qu’il les ait altérés matériellement, et s’il le dit une ou deux fois, il ne me paraît pas qu’il le prouve.

Sainte-Beuve, si curieux et si fureteur, n’a pu cependant que reconnaître la sincérité et l’exactitude de Pascal, et il l’a fait nettement (t. III, p. 60.) Il a cru pourtant, d’après les jésuites, l’avoir pris une fois en faute, et on va voir quelle est cette faute. Il s’agit de ce passage de la 5e Provinciale : « Voyez, dit-il, encore ce trait de Filiutius… Celui qui s’est fatigué à quelque chose, comme à poursuivre une fille, est-il obligé de jeûner ! Nullement. Mais s’il s’est fatigué exprès pour être par là dispensé du jeûne, y sera-t-il tenu ? Encore qu’il ait eu ce dessein formé, il n’y sera point obligé. » Voici le texte de Filiutius :

« Tu demanderas ensuite si celui qui se fatiguerait à mauvaise fin, comme à poursuivre une fille ou à quelque chose de semblable, serait tenu au jeûne. Je réponds qu’il pécherait, à cause de la mauvaise fin, mais qu’ayant abouti à être épuisé de fatigue, il serait excusé du jeûne. Médina, dans son (ou ses) Inst., fait cette réserve : à moins qu’il n’ait agi ainsi pour frauder la loi. Mais d’autres concluent mieux en disant qu’il y a faute à s’être donné une raison de rompre le jeûne, mais que, cette raison donnée, on est excusé du jeûne en effet. »

il est clair que, si Pascal avait donné ces paroles : Celui qui… jusqu’à point obligé, comme les paroles même de Filiutius, il aurait trompé ses Lecteurs ; mais il ne l’a pas fait et il ne pensait pas à le faire. Nous croyons aujourd’hui qu’il l’a fait, et Sainte-Beuve l’a cru, parce que nous lisons la phrase dans des éditions où elle est placée entre guillemets et. accompagnée de l’indication suivante : tome II, traité 27,IIe partie, chapitre VI, numéro 143, tout un appareil qui annonce une citation textuelle. Mais il n’y avait rien de tout cela dans la première édition de la cinquième Provinciale. Pascal n’avait pas prétendu y donner le texte même de Filiutius ; il lui suffisait d’en rendre exactement le sens.

Or, au point de vue du sens, l’exactitude est parfaite, et je ne comprends pas que Sainte-Beuve s’y soit mépris. Il est rigoureusement exact que Filiutius déclare qu’on n’est pas tenu au jeûne si on s’est fatigué de la manière qu’il indique. Il est rigoureusement exact qu’il ajoute, que lors même qu’on se serait fatigué tout exprès pour se dispenser du jeûne, on en serait encore dispensé en effet. Pascal a trouvé cela choquant ; a-t-il eu tort ? Sainte-Beuve nous dit que Filiutius « n’absout pas d’emblée et indistinctement le libertin ; » mais Pascal ne lui a nullement imputé cela. Il ne lui a pas reproché d’approuver le libertinage, mais de rendre une sotte et indécente décision sur le jeûne à propos de libertinage ; il n’a rien dit qui ne fût vrai et qui ne fût bon à dire. Car c’est bien d’ailleurs au libertinage que profite cette décision. On sait assez que le vulgaire dévot respecte bien plus une prescription positive et en quelque sorte matérielle qu’un devoir moral. Si on dit à ces gens-là que l’expédient indiqué par Filiutius, quoique condamnable, ne viole pas pourtant la loi du jeûne, on met leur conscience à l’aise, et ils se croient en règle avec Dieu. Pascal avait, lui, le droit de penser que s’arranger exprès pour ne pouvoir jeûner, c’est bien violer la loi du jeûne. Il n’y a pas d’honnête homme qui ne hausse les épaules à ces subtilités du casuiste, et le chrétien devait encore en être plus blessé que l’honnête homme.

Mais ce qu’il faut surtout remarquer, c’est que la lettre suivante, qui est la sixième, commençait, dans la première édition, par l’avertissement que voici : « Je vous ai dit à la fin de ma dernière lettre que ce bon père jésuite m’avait promis de m’apprendre,.. etc. Il m’en a instruit en effet dans ma seconde visite, dont voici le récit : Je le ferai plus exactement que l’autre ; car j’y portai des tablettes pour marquer les citations des passages, et je fus bien fâché de n’en avoir point apporté dès la première fois. Néanmoins si vous êtes en peine de quelqu’un de ceux que je vous ai cités dans l’autre lettre, faites-le-moi savoir ; je vous satisferai facilement. » Plus tard, en réimprimant, on a mis dans la cinquième lettre les indications qui y manquaient d’abord, et alors on a supprimé dans la sixième l’avertissement qu’on vient de lire. On perdait ainsi un témoignage précieux de la conscience que Pascal a mise dans son travail. On voit qu’il a eu des scrupules, à la suite de la cinquième Lettre, sur une manière de citer qui, bien que parfaitement sincère, n’était pas littérale, et il s’est obligé lui-même désormais, par les renvois dont il a accompagné ses textes, à une rigoureuse exactitude.

Maintenant Pascal a-t-il été de mauvaise foi dans la manière dont il a présenté et jugé ce qu’il citait ? Les jésuites le disent, et ils ont pour eux Voltaire, qui, après avoir signalé les Provinciales comme un chef-d’œuvre, ajoute tout à coup d’un ton dégagé : « Il est vrai que tout le livre portait sur un fondement faux. On attribuait adroitement à toute la société des opinions extravagantes de plusieurs jésuites espagnols et flamands. On les aurait déterrées aussi bien chez des casuistes dominicains ou franciscains ; mais c’était aux seuls jésuites qu’on en voulait. On tâchait dans ces Lettres de prouver qu’ils avaient un dessein de corrompre les mœurs des hommes, dessein qu’aucune secte, aucune société n’a jamais eu et ne peut avoir ; mais il ne s’agissait pas d’avoir raison ; il s’agissait de divertir le public. »

Je dirai nettement que Voltaire se trompe ou nous trompe. C’est donner le change que de se récrier sur ce qu’une société ne peut avoir le dessein de corrompre les mœurs des hommes. Loin de dire que les jésuites aient eu ce dessein, Pascal avait dit précisément le contraire (5e Provinciale) : « Sachez donc que leur objet n’est pas de corrompre les mœurs ; ce n’est pas leur dessein. Mais ils n’ont pas aussi pour unique but celui de les réformer : ce serait une mauvaise politique. Voici quelle est leur pensée. Ils ont assez bonne opinion d’eux-mêmes pour croire qu’il est utile et comme nécessaire au bien de la religion que leur crédit s’étende partout et qu’ils gouvernent toutes les consciences. Et parce que les maximes évangéliques et sévères sont propres pour gouverner quelques sortes de personnes, ils s’en servent dans ces occasions où elles leur sont favorables. Mais comme ces mêmes maximes ne s’accordent pas au dessein de la plupart des gens, ils les laissent à l’égard de ceux-là, afin d’avoir de quoi satisfaire tout le monde, etc. » Voilà la vérité vraie. Les jésuites sont des politiques ; ils n’ont été créés que pour porter la politique dans la religion, c’est-à-dire là où les ressources de la politique, ses expédiens, ses manèges, ses corruptions révoltent le plus les âmes saintes, et même simplement les âmes fières. Avant tout, ils veulent être les maîtres, et ils vont tout droit aux moyens les plus sûrs, qui sont, dans le gouverné, l’abandon de tout orgueil et de toute dignité, et dans le gouvernant, la complaisance pour tous les mauvais instincts du gouverné, l’une de ces deux choses servant à acheter l’autre. Il fallait s’emparer du mari par la femme et du maître par les valets ; il fallait surtout tenir les âmes faibles par leurs faiblesses et les âmes basses par leurs abaissemens. C’est là ce qu’on appelle l’esprit jésuitique, et ce que Pascal a combattu ; rien n’était plus sérieux ni plus légitime.

Il est vrai que la plupart des casuistes que Pascal a maltraités dans les Provinciales n’étaient pas des jésuites français et que plusieurs n’étaient pas du tout des jésuites. Il est certain que la casuistique, avec ses ridicules et ses scandales, existait et florissait avant qu’il y eût une société de Jésus. On peut aller, si on veut, plus loin encore, et dire qu’il y a eu du jésuitisme en tous lieux et en tout temps, et qu’il y en avait avant les jésuites. Mais ce qu’on appelle ainsi n’en est pas moins nommé justement de leur nom, parce qu’ils l’ont porté à sa perfection. Et il est juste qu’ils répondent de la casuistique, parce que nul ne s’en est servi comme eux ; parce que c’étaient eux et non pas d’autres, qui étaient en possession de gouverner par la casuistique les rois et les grands, et de conduire ainsi le train du monde.

Sainte-Beuve a d’ailleurs montré, dans une page pleine de sagacité et de finesse, comment les livres des casuistes n’ont servi qu’à donner une forme visible et palpable à un esprit que tout le monde sentait et que tout le monde détestait, mais qui en tant qu’esprit, dans ses mauvaises influences, pouvait être difficilement pris sur le fait et convaincu, si Pascal ne l’avait montré pour ainsi dire à la loupe dans les grossières imaginations des casuistes [14].

Quand Voltaire écrit : « Il ne s’agissait pas d’avoir raison ; il s’agissait de divertir le public, » Voltaire est plus que léger. Et qu’aurait-il dit, quand lui-même a été plus tard, pour ainsi parler, la libre pensée personnifiée, et qu’il a mis son incomparable esprit au service de la raison et de la justice, si on lui avait appliqué ses propres paroles [15] ?

Mais ceux qui répètent encore les dires de Voltaire, qui ne faisait lui-même que répéter ceux des jésuites, font un grave et un étrange oubli. Ils parlent comme si Pascal était seul en face des jésuites, et ils ne songent pas que les accusations des Provinciales ont été adoptées et ratifiées par une succession d’autorités considérables, et à la fin par une autorité suprême ; de sorte que l’église s’est mise du côté de Pascal et qu’elle a jugé en sa faveur.

Dès le 12 mai 1656, quand il n’avait paru encore que les sept premières Provinciales, le curé de Saint-Roch, syndic des curés de Paris, les signalait à leur assemblée et invitait ses confrères à poursuivre, soit la condamnation des casuistes, si ces Lettres avaient dit la vérité, soit celle des Lettres elles-mêmes, si elles étaient calomnieuses. Le 30 mai, un curé de Rouen, dans un synode, en présence de plus de douze cents curés et de l’archevêque même (Harlay, depuis archevêque de Paris), dénonçait les doctrines des casuistes. Le père Brisacier, recteur du collège des jésuites, porta plainte à l’archevêque contre le curé dénonciateur, quoique les jésuites n’eussent pas été nommés ; mais les curés de Rouen prirent parti pour leur confrère, et nommèrent en assemblée six commissaires pour examiner les livres des casuistes : les commissaires eux-mêmes invitèrent ceux de leurs confrères qui voulurent en prendre la peine à s’adjoindre à eux pour cet examen. Sur le rapport qui lui fut fait, l’assemblée des curés de Rouen présenta requête à l’archevêque contre les casuistes, et l’archevêque renvoya la requête à l’assemblée générale du clergé de France, qui se tenait alors à Paris.

En même temps, les curés de Rouen firent un appel aux curés de Paris et les prièrent de se joindre à eux, et ceux-ci à leur tour envoyèrent un avis à tous les curés de France, les invitant à leur adresser des pouvoirs en bonne forme pour les autoriser à agir aussi en leur nom, ce que firent en effet un grand nombre de curés des villes les plus considérables.

L’assemblée des curés de Paris fit alors examiner à son tour les livres des casuistes ; il en fut extrait trente-huit propositions, qui furent déférées le 26 novembre à l’assemblée générale du clergé, c’est-à-dire à l’épiscopat français ; car dans ces assemblées, les évêques seuls avaient voix délibérative sur les matières de foi et de doctrine. La haute assemblée évita de prononcer une condamnation, en déclarant que le temps lui manquait pour examiner. Mais elle fit réimprimer des Instructions pour les confesseurs, traduites de saint Charles Borromée, plusieurs évêques ayant représenté que ce livre serait très utile, « principalement en ce temps, où l’on voit avancer des maximes si pernicieuses et si contraires à celles de l’Évangile, et où il se commet tant d’abus en l’administration du sacrement de pénitence par la facilité et l’ignorance des confesseurs. » Ce sont les termes du procès- verbal de la séance du 1er février 1657, qui dit encore que ce livre pourra servir « comme d’une barrière pour arrêter le cours des opinions nouvelles qui vont à la destruction de la morale chrétienne. » C’était bien là déjà une espèce de condamnation.

Les jésuites payèrent d’audace et publièrent tout à la fin de cette année une Apologie des casuistes contre les calomnies des jansénistes, qui était un véritable défi à la conscience publique soulevée par les Provinciales : la dernière Provinciale avait paru le 24 mars, et elles avaient été toutes réunies en un volume. Ils avaient cru déconcerter leurs adversaires ; ils se trouvèrent bien loin de compte. Le 7 janvier 1658, l’assemblée des curés de Paris décida que le livre serait dénoncé d’une part aux vicaires-généraux qui administraient le diocèse de Paris en l’absence de l’archevêque (le cardinal de Retz exilé) ; de l’autre, aux gens du roi, qui seraient invités à en poursuivre la condamnation au parlement. En même temps, elle le déféra à la faculté de théologie. Le gouvernement arrêta les poursuites devant le parlement ; mais après une lutte prolongée, le livre fut censuré, à la fin d’octobre 1658, et par la faculté et par les vicaires-généraux. L’archevêque de Rouen et d’autres évêques prononcèrent aussi des censures.

C’est à cette affaire que se rattache une série de dix écrits, publiés au nom des curés de Paris, qui se lisent parmi les œuvres de Pascal, parce qu’il y a travaillé et qu’il y en a qui passent pour être tout entiers de sa main. C’est donc Pascal encore et Port-Royal que nous entendons dans ces écrits ; mais il en résulte que les curés de Paris étaient avec Pascal et Port-Royal, et détestaient autant qu’eux les jésuites. Ces dix morceaux sont moins agréables que les Provinciales ; mais ils sont aussi forts et en un sens même plus hardis, parce qu’ils sont composés au nom de gens ayant autorité et droit de plainte et de réquisition publique [16].

Dans le sixième (cinquième des éditions modernes), qui est tout entier de Pascal lui-même, on répond à un nouvel écrit des jésuites qui venait de paraître [17]. Il paraît qu’ils y prenaient le ton plaintif et grimaçaient le martyre dans ce langage patelin qui exaspère quand il est parlé par des gens menaçans et redoutables : « Notre société ne souffre qu’après le Fils de Dieu, que les pharisiens accusaient de violer la loi. Il est honorable aux jésuites de partager ses opprobres avec Jésus-Christ, et les disciples ne doivent pas avoir de honte d’être traités comme le maître. » La réponse de Pascal au nom des curés a un poids que sa parole ne pouvait avoir dans les Provinciales, et qui les accable.

« Voilà comme cette superbe compagnie tire sa vanité de sa confusion et de sa honte. Mais il faut réprimer cette audace tout à fait impie, d’oser mettre en parallèle son obstination criminelle à défendre ses erreurs avec la sainte et divine constance de Jésus-Christ et des martyrs à souffrir pour la vérité ; car quelle proportion y a-t-il entre deux choses si éloignées ? Le Fils de Dieu et ses martyrs n’ont fait autre chose qu’établir les vérités évangéliques, et ont enduré les plus cruels supplices et la mort même par la violence de ceux qui ont mieux aimé le mensonge. Et les jésuites ne travaillent qu’à détruire ces mêmes vérités et ne souffrent pas la moindre peine pour une opiniâtreté si punissable. Il est vrai que les peuples commencent à les connaître, que leurs amis en gémissent, que cela leur en ôte quelques-uns et que leur crédit diminue de jour en jour ; mais appellent-ils cela persécution ? Et ne devraient-ils pas plutôt le considérer comme une grâce de Dieu, qui les appelle à quitter tant d’intrigues et tant d’engagemens dans le monde que leur crédit leur procurait et à rentrer dans cette vie de retraite, plus conforme à des religieux, pour y pratiquer les exercices de la pénitence, dont ils dispensent si souvent les autres ?

« S’ils étaient chassés de leurs maisons, privés de leurs biens, poursuivis, emprisonnés, persécutés, ce que nous ne souhaitons pas, sachant que ces rigueurs sont éloignées de la douceur de l’église, ils pourraient dire alors qu’ils souffrent, mais non pas comme chrétiens, selon la parole de saint Pierre (II, IV, 16), et ils n’auraient droit de s’appeler ni bienheureux ni martyrs pour ce sujet, puisque le même apôtre ne déclare heureux ceux qui souffrent que lorsqu’ils souffrent pour la justice, si propter justitiam, beati, et que, selon un grand père de l’église et grand martyr lui-même, ce n’est pas la peine, mais la cause pour laquelle on l’endure qui fait les martyrs : non pœna, sed causa (saint Cyprien) [18]. »

Sous la pression de ce soulèvement ecclésiastique, l’Apologie des casuistes fut condamnée enfin à Rome en 1659. Mais les casuistes eux-mêmes ne l’étaient pas encore, ou du moins, s’il y avait eu autrefois des condamnations prononcées contre tel ou tel, c’était avant le grand bruit des Provinciales. Il fallait maintenant une sanction au cri public qui avait répondu à Pascal. Nicole d’ailleurs, en 1658, venait de traduire les Provinciales en latin ; il les avait fait lire ainsi à toute l’église, et c’était toute l’église que les jésuites avaient maintenant contre eux. Les papes durent donner satisfaction à cette plainte universelle. Alexandre VII, en 1665, condamna un certain nombre de propositions des casuistes et, avec elles, l’esprit même de la casuistique ; cette condamnation fut renouvelée et étendue en 1679 par Innocent XI ; mais ces actes pontificaux étaient de simples decreta rendus au nom du pape par ce qu’on appelait à Rome l’inquisition, et l’autorité de ces décisions n’était pas reconnue en France. Les adversaires de la morale relâchée auraient voulu « une bulle en forme [19]. » Elle ne fut jamais obtenue, mais, à défaut de Rome, l’église de France se prononça dans la fameuse assemblée du clergé de 1682.

Je prie qu’on remarque qu’à cette date de 1682, toute opposition était muette. Port-Royal avait pâli ; Pascal était mort depuis vingt ans, Arnauld était exilé ; les jésuites avaient près du roi le père de la Chaise, habile et aimable, et dans le monde leur Bourdaloue les couvrait du prestige de son talent et de son autorité morale. Mais tout en honorant le jésuite orateur, on ne pardonnait pas au jésuitisme. L’assemblée de 1682 prépara la condamnation des casuistes, et c’est Bossuet qui fut chargé de la dresser. On trouve dans ses œuvres le projet de censure tout rédigé, en latin, suivi de l’exposé des doctrines que l’assemblée voulait opposer à celles qu’elle condamnait. La Lettre de Bossuet déjà citée montre que l’assemblée se proposait de demander au pape la confirmation de ses censures par un jugement solennel. Le crédit des jésuites réussit encore cette fois à tout arrêter par la brusque séparation de l’assemblée ; mais ce dernier effort épuisa leur force de résistance, et le terme vint où les sentimens de mépris et d’indignation qui grossissaient tous les jours contre le jésuitisme trouvèrent enfin à se soulager.

C’est l’assemblée du clergé de 1700 qui porta aux jésuites le coup qui les menaçait depuis si longtemps, et ce fut encore par la main de Bossuet. Ils obtinrent seulement de la cour que les auteurs des propositions condamnées, la plupart jésuites, ne seraient pas nommés dans la censure. Plus de cent propositions de morale relâchée, déjà condamnées à Rome, furent frappées par cette censure ; mais les plus remarquables, je veux dire les plus choquantes, sont les mêmes qui, ayant été dénoncées depuis longtemps, étaient étalées tout le long des Provinciales, dans ce qu’elles avaient d’odieux ou de ridicule.

Voici le péché qui n’est plus péché, s’il est commis sans remords. (Lettre 4.)

Voici la doctrine de la probabilité et les fameuses opinions probables, à la fois si perfides et si risibles. (Lettre 5.)

Voici la proposition sur le vol domestique, qui devient innocent, s’il est employé comme moyen de compensation pour suppléer a des gages que celui qui vole a estimés insuffisans. (Lettre 6.)

Voici celle qui permet au fils de faire des vœux pour la mort de son père, pourvu que ce ne soit qu’en considération de l’héritage à recueillir ; — celle qui permet aux valets de rendre à leurs maîtres, sans péché, certains services peu honorables ; — celle qui autorise un homme, menacé par une dénonciation qui peut le perdre, à tuer le dénonciateur, et par-dessus le marché les témoins eux-mêmes, et aussi le juge, tout cela en sûreté de conscience ; — celle qui reconnaît à un religieux le droit de tuer l’homme qui le diffame ou qui diffame sa communauté. (Lettre 7.)

Voici celle qui prononce qu’un juge peut se faire payer pour juger par la partie en faveur de laquelle il décide, pourvu qu’il décide suivant le droit. (Lettre 8.)

Voici les restrictions mentales, avec leur réjouissante mécanique. — Voici le faux serment qui n’est plus un faux serment si on l’a prêté sans intention de le tenir. — Voici le calcul qui établit qu’on satisfait à l’obligation d’entendre la messe, quand on assiste à la fois à deux, trois ou quatre portions de messe dites en même temps.

Voici le casuiste qui reconnaît que le chrétien est obligé de faire l’aumône de son superflu, mais qui ajoute que personne n’a jamais véritablement de superflu, de sorte que personne n’est plus obligé de faire l’aumône ; — celui qui autorise un homme qui a obtenu une charge à prix d’argent, à jurer qu’il n’a rien payé, si ce serment est exigé par la loi. (Lettre 12.)

Voici enfin la permission donnée à un homme qui peut craindre qu’on ne parle mal de lui, de calomnier si bien celui qui pourrait parler ainsi, qu’il lui ôte absolument tout crédit (Lettre 14) ; etc., car je ne prétends pas tout relever.

Tous ces traits ont passé du livre de Pascal dans la censure de l’assemblée de 1700 [20]. Ce qui ne paraissait être que l’invective de l’adversaire est devenu le réquisitoire du ministère public ; mieux encore, le motif des juges. Moins de cinquante ans après les Provinciales, c’est avec les textes des Provinciales que Bossuet a rédigé l’arrêt dont les casuistes ont été frappés.

Je ne veux pas dire, bien entendu, que ni l’assemblée ni Bossuet aient visé les Provinciales. Les propositions censurées sont généralement les mêmes (l’assemblée le déclare tout d’abord) qui avaient été condamnées à Rome sous l’autorité d’Alexandre VII et d’Innocent XI ; mais lorsqu’à la suite de cette censure romaine, qui, d’après les idées du temps, ne pouvait être promulguée en France, Bossuet obtient de l’épiscopat français une condamnation solennelle, prononcée dans le pays des Provinciales contre les mêmes doctrines que les Provinciales avaient flétries, j’ai droit de dire que Pascal a gagné son procès [21].

Voilà ce que méconnaissent absolument ceux qui parlent légèrement des Provinciales, et qui affectent de n’y voir que l’emportement de la verve de Pascal. Ce n’est donc pas à Pascal seulement que les jésuites ont eu affairer ses sarcasmes et son éloquence sont à lui, mais sa plainte est celle de la catholicité. Ce n’est pas Pascal, c’est l’église de France qui a relevé, comme étant bien dans les casuistes et comme reproduites fidèlement, tant de décisions scandaleuses. Ce n’est pas Pascal, c’est l’église de France qui a reconnu dans la casuistique, non les bizarreries isolées de quelques esprits singuliers, mais tout un système de corruption et de mensonge fonctionnant au profit de la redoutable société. Les curés de Paris l’ont crié plus haut que Pascal, et si les évêques y ont mis un peu plus de ménagemens, il suffit cependant de lire les procès-verbaux de l’assemblée de 1700 pour voir clairement où va leur pensée :

« Mgr l’évêque de Meaux, chef de la commission, après avoir imploré l’assistance de Saint-Esprit dans une matière si importante, a dit que, pour entrer dans l’esprit de l’assemblée qui avait établi cette commission, il fallait également attaquer les erreurs, même opposées, qui mettaient la vérité en péril ; que, si l’on n’avait à consulter que la sagesse humaine, on aurait à craindre de s’attirer trop d’ennemis de tous côtés, mais que… » Et après une protestation contre les disputes du jansénisme, c’est-à-dire contre les cinq propositions : « Que l’autre sorte d’erreurs, qui regardent le relâchement de la morale, n’était pas moins digne du zèle des évêques ; que chacun savait le dessein de l’assemblée de 1682, et qu’on ne pouvait rien faire de plus utile que d’en reprendre les projets. » Tout cela était parfaitement clair aux contemporains, et tout le monde savait que c’étaient les jésuites que condamnait l’assemblée [22].

Il est vrai que, neuf ans après cette censure, le règne du père Tellier commençait et que jamais les jésuites ne parurent plus forts ni plus malfaisans ; mais cette force n’est qu’une apparence. Avant la fin du siècle qui venait de s’ouvrir, on les vit chassés par les gouvernemens de tous les états de l’Europe, et enfin, le 1er juillet 1773, le pape Clément XIV abolissait la société de Jésus. C’est en vain qu’ils avaient détruit Port-Royal et fait passer la charrue sur ses ruines : l’esprit de Port-Royal, ou plutôt l’esprit laïque, fut le plus fort.

Le bref Dominus ac redemplor noster, lancé par Clément XIV, rappelle toutes les plaintes et toutes les récriminations que la société avait soulevées contre elle. Il nous montre l’univers rempli (universum fere orbem pervaserunt) des plus fâcheux débats sur sa doctrine, « que plusieurs ont dénoncée comme contraire à la foi orthodoxe et aux bonnes mœurs. » Il dit aussi les accusations qui ont couru de toutes parts sur ses convoitises à l’égard des biens terrestres. Il rappelle les avertissemens et les règlemens des papes, et les efforts mêmes que la Société avait faits pour essayer de satisfaire à ces plaintes ; mais il ajoute que tous ces remèdes n’ont servi à rien, et que les mêmes griefs subsistent toujours, soit à l’égard des affaires temporelles, soit au sujet des luttes de la société avec les ordinaires ou avec les autres communautés religieuses, etc. ; « soit en ce qui touche l’usage qu’elle fait et l’interprétation qu’elle donne de décisions qui ont été justement proscrites par le saint-siège, comme scandaleuses et manifestement préjudiciables à une bonne morale ; soit enfin par rapport à d’autres points, d’une très grande importance, et tout à fait nécessaires pour maintenir la pureté des dogmes chrétiens. » Et concluant qu’il n’y a plus de ressource que dans la suppression pure et simple d’un ordre dont l’existence a entraîné tant de maux, il prononce solennellement cette suppression [23].

Ce n’est donc pas Pascal, encore une fois, ni Port-Royal, c’est le pape lui-même, par un acte souverain, qui impute aux jésuites la corruption de la morale chrétienne et celle du dogme. Le pape sans doute, non plus que l’assemblée du clergé de France de 1700, ne vise pas les Provinciales ; il ne relève que des condamnations déjà prononcées à Rome contre les casuistes ; mais ce ne sont pas ces décisions obscures qui ont fait tout le bruit dont parle le bref de Clément XIV, et cette clameur universelle à laquelle il veut répondre. Je ne dirai pas non plus que ce soit Pascal tout seul, mais il y a eu certainement la plus belle part.

Pie VII, en 1814, a rétabli la société de Jésus par sa bulle Sollicitudo omnium ecclesiarum. Clément XIV avait supprimé les jésuites sur la demande des gouvernemens catholiques (son bref le dit en termes exprès), pour conjurer sans doute les dangers qui lui paraissaient menacer l’église : seize ans après la révolution avait éclaté. En 1814, la révolution semblait vaincue, et on pouvait croire que toutes les restaurations d’alors, à commencer par celle du pape lui-même et celle des Bourbons, devaient entraîner en général la restauration du passé, et par conséquent celle des jésuites ; La bulle de Pie VII, qui est fort courte, abroge le bref de Clément XIV dans ce que nous pouvons appeler son dispositif ; mais elle ne touche pas à ses considérans, et cela notait pas possible, car un pape ne peut déclarer qu’un autre pape s’est trompé dans ses jugemens. De sorte que ces considérans subsistent comme une pièce justificative des Provinciales [24].

Ainsi donc la polémique de Pascal a été aussi droite et aussi honnête que puissante, et elle n’a été si puissante qu’à force d’être honnête. Mais si cette puissance a été grande sur l’église et sur le monde, il est vrai qu’à l’égard des jésuites eux-mêmes elle a été nulle, et ils ne se sont repentis de rien. Tout récemment M. Paul Bert, dans sa Morale des jésuites [25], a eu le courage de dépouiller leur casuistique d’aujourd’hui, d’après quatre gros volumes latins du père Gury, professeur au collège de Jésus à Rome. Le père Gury s’abstient de soutenir dans cet ouvrage telle ou telle proposition particulière qui a été condamnée, et il avertit qu’elle l’a été ; mais l’ensemble de la doctrine n’est nullement changé, et à la lecture de ces livres les honnêtes gens ressentent la même impression de dégoût qu’ils ressentirent au milieu du XVIIe siècle quand Pascal traîna au grand jour, dans ses Provinciales, les oracles des casuistes d’autrefois, également ridicules et misérables. Ou plutôt lorsqu’on suit tout le travail de cette casuistique et qu’on le saisit dans son ensemble, les Provinciales elles-mêmes paraissent trop faibles et ne suffisent plus à ce que cette étude nous fait éprouver.

D’abord il y a une portion considérable de la casuistique qui, dans les Provinciales, est restée dans l’ombre, celle qui se rapporte à ce que la langue théologique appelle la luxure, c’est à peine si Pascal a indiqué, dans sa 9e Lettre, de la manière la plus discrète, certaines questions, les plus extraordinaires et les plus brutales qu’on puisse s’imaginer, qui ont fourni des in-folio aux casuistes [26]. Il en a craint, je crois, le scandale ; il a eu peur que la confession elle-même et la religion tout entière ne fussent atteintes par la révolte que soulèveraient ces saletés ; Il s’est abstenu, non-seulement d’en rien donner sous une forme quelconque, mais encore de faire aucun renvoi à des textes de ce genre, de peur (c’est lui qui le dit) que des-lecteurs moins scrupuleux n’allassent les chercher dans les livres mêmes. On ne peut que respecter cette pudeur, mais, en y cédant, Pascal a certainement affaibli son réquisitoire. Il était bon qu’on se résignât à aborder ces ordures (du moins à l’aide du latin), et à nous renseigner ainsi sur la maladie érotique dont cette casuistique est dévorée, et qui s’accuse d’un bout à l’autre par un tel appétit des choses obscènes, et par de tels tours de force dans l’art de les présenter et de les assaisonner.

Mais, en dehors même de ces turpitudes plus voyantes, le reste, au fond, n’est pas moins honteux. Partout règne une morale également bête et odieuse, qui ne tend qu’à rapetisser et à dégrader l’homme et l’état au profit du prêtre, et ne tient aucun compte ni de la loi, ni de la justice, ni de l’honneur. Et le père Gury peut être tranquille, il n’a pas à craindre d’être censuré par aucune autorité religieuse, car les siens sont maîtres dans l’église. Mais l’église ne juge plus aujourd’hui, elle est jugée, et qu’elle absolve les jésuites, ou même qu’elle les glorifie, ils n’en sont pas moins condamnés sans retour. Du reste, si j’ai relevé tout à l’heure les condamnations ecclésiastiques prononcées contre le jésuitisme, on comprend bien que c’est dans un intérêt historique, et par rapport à Pascal. Je tenais à montrer combien était injuste et absurde, à son égard, l’imputation de mauvaise foi, et il importait de faire voir que son éloquence, comme toute grande éloquence, n’avait été que l’écho de la conscience de tous. Mais si on prend en elles-mêmes ces décisions d’autrefois si solennelles, qui est-ce qui en tient compte maintenant ? qui est-ce même qui s’en souvient ? qui est-ce qui lit encore la censure de Bossuet et de l’assemblée de 1700, ou le bref de Clément XIV ? Il n’y a que les Provinciales qui restent toujours en vue et ineffaçables. Je me hâte d’y revenir, et pour ce qui regarde les jésuites d’aujourd’hui, je renvoie simplement au livre de M. Paul Bert.

Dans un morceau que j’ai déjà cité, Marguerite Perier nous apprend que, comme on demandait à Pascal, alors bien près de sa mort, s’il ne se repentait pas d’avoir fait les Provinciales, il dit : « Je réponds que, bien loin de m’en repentir, si j’avais à les faire maintenant, je les ferais encore plus fortes. » Pascal ne pouvait parler autrement. Quand il a commencé ses Lettres, à l’occasion de la censure d’Arnauld en Sorbonne, il n’avait nullement pratiqué les casuistes et ne connaissait qu’imparfaitement le jésuitisme, comme quelque chose de déplaisant, dont il se détournait par un instinct naturel, mais qu’il n’avait pas approfondi. Pendant la lutte, il apprit à le connaître, et nous, aujourd’hui, nous le connaissons encore mieux. Personne sans doute ne pensera jamais à refaire le chef-d’œuvre de Pascal ; lui seul, s’il revenait, pourrait y prétendre. Mais si l’imagination se laisse aller à cette supposition de Pascal refaisant les Provinciales, elle ne se le figurera pas autrement que les faisant, comme il l’a dit, encore plus fortes, et ce sera là ma conclusion [27].

Parmi les critiques qu’on a faites de la polémique des Provinciales, il n’y en a qu’une qui me semble juste : c’est que cette polémique était un danger pour l’église elle-même. Mais je ne crois pas que cette objection ait été faite au temps où parurent les Provinciales, car personne alors ne prévoyait ce danger. Il est vrai, et cela est curieux, que les jésuites reprochèrent alors à Pascal de parler comme un protestant ; ils dirent que les griefs de Port-Royal contre les casuistes étaient les mêmes que les calvinistes avaient allégués les premiers en attaquant l’église catholique. Et dans le recueil de leurs Réponses aux Lettres provinciales [28], on lit, à la page 67, un morceau intitulé : « Sur la conformité des reproches et des calomnies que les jansénistes publient contre les pères de la compagnie de Jésus avec celles que le ministre Du Moulin a publiées -levant eux contre l’église romaine, dans son livre des Traditions, imprimé à Genève en l’année 1632. » Il est naturel, d’une part, que les protestans, qui attaquaient l’église, en aient dénoncé les scandales, et de l’autre, que Port-Royal, dont l’esprit peut se définir par cette formule : « la réforme dans l’orthodoxie, » se soit indigné, en proportion même de son zèle pour la foi catholique, contre ce qui donnait tant de prises aux ennemis de cette foi. Les jésuites avaient beau jeu à montrer qu’en morale comme en théologie ils avaient également contre eux calvinistes et jansénistes ; ils ne pouvaient pas, pour cela, faire méconnaître les vrais sentimens de Port-Royal, qui en réalité détestait à la fois et du même cœur les jésuites et les protestans [29]. Les jésuites, aujourd’hui, ne reprochent pas tant à Pascal d’avoir continué les protestans que d’avoir montré le chemin aux incrédules ; mais nous ne trouvons pas cette plainte dans le recueil de leurs Réponses. Ce qui en approche le plus est un passage de leur préface (page 16), où, se plaignant qu’il raille et qu’il fasse rire, car c’est là ce qu’il y avait de plus terrible pour eux, du moins jusqu’à l’éloquence de la 14e Provinciale et des suivantes, ils disent que ces railleries ou bouffonneries, comme ils les appellent, quoiqu’il n’y ait rien de moins bouffon que Pascal, sont le procédé des hérétiques, des impies et des blasphémateurs. Mais ce n’est qu’un mot en passant, et ni eux, ni Pascal, ni personne ne se doutait alors que cette ironie laïque [30], qui se licenciait avec tant de succès aux dépens d’Escobar et des pères jésuites, ne tarderait pas à atteindre beaucoup plus loin, et que c’est l’église elle-même qui serait grièvement blessée par cette artillerie dont Pascal avait le premier joué si bien. Lerminier a résumé cela en ces termes : « Pascal a préparé les voies ; Voltaire peut venir [31]. » Lerminier parlait en général, mais cela est vrai quelquefois dans le détail même. Voici un passage de la 16e Provinciale : « Qu’il est digne de ces défenseurs d’un si grand et si adorable sacrifice d’environner la table de Jésus-Christ de pécheurs envieillis tout sortans de leurs infamies, et de placer au milieu d’eux un prêtre que son confesseur même envoie de ses impudicités à l’autel [32] pour y offrir, en la place de Jésus-Christ, cette victime toute sainte au Dieu de sainteté, et la porter de ses mains souillées dans ces bouches toutes souillées ! » En voici un maintenant, pris dans le Dîner du comte de Boulainvilliers, IIe entretien : « Un gueux, qu’on aura fait prêtre, un moine sortant des bras d’une prostituée vient pour douze sous, revêtu d’un habit de comédien, me marmotter dans une langue étrangère ce que vous appelez une messe, etc. » Peut-on douter que la phrase cynique n’ait été suggérée par la phrase sévère ? Tout à l’heure c’était un saint qui lapidait un prêtre profanateur ; maintenant ce sont les profanes qui ont ramassé les pierres et qui s’en servent pour lapider le sanctuaire même.

A la fin du conte de Jeannot et Colin, de Voltaire, on lit ce passage : « Le jeune homme, plus désespéré que jamais, courut chez le Confesseur de sa mère ; c’était un théatin très accrédité, qui ne dirigeait que les femmes de la première considération… Le pauvre malheureux lui conta le désastre de sa famille. A mesure qu’il s’expliquait, le théatin prenait une mine plus grave, plus indifférente, plus imposante… Adieu, mon fils, il y a une dame de la cour qui m’attend. » N’y a-t-il pas là encore un souvenir de la fin de la Provinciale [33] ?


IV. — Du succès des Prvinciales.

Le succès des Provinciales fut immense ; on en trouvera l’histoire dans le Port-Royal de Sainte-Beuve, qui doit être lu de quiconque étudie Pascal. J’ajouterai que ses adversaires eux-mêmes furent éblouis de l’éclat des coups qu’il leur portait. « Il faut, dit la préface des Réponses (p. 5), il faut donner aux lecteurs de ces Infâmes Lettres du contre-venin, afin que le poison qu’on leur a présenté dans la coupe d’or de Babylone, ainsi que parle l’Ecriture (Apoc, XVII, 4), c’est-à-dire sous l’agrément de quelques paroles bouffonnes et railleuses, n’ait pas le malheureux effet, etc. » Cependant l’auteur de cette préface est un déclamateur assez lourd, qui, en général, ne donne la mesure de l’effet qu’a produit Pascal que par sa colère, et qui va tout de suite aux gros mots : « Cela n’empêche pas que leurs livres ne soient dignes du feu et des flammes, aussi bien que leurs personnes, si la première sévérité de nos lois avait lieu, et qu’on n’eût quelque espérance de leur amendement » (p. 8.) Une autre pièce (car ces Réponses sont de plusieurs mains) est plus fine et part d’un homme de plus d’esprit et de goût. Voici ce qu’il écrit (p. 62), à propos de ce que Pascal avait dit, au début de la 8e Lettre, qu’il n’était ni docteur ni prêtre : « Au reste, s’il a eu raison de se défaire de la qualité de docteur, ne vous semble-t-il pas qu’il a encore mieux fait de quitter celle de prêtre ? Il voyait bien que cette manière d’écrire pleine de rencontres ingénieuses, où il excelle certainement et qui lui réussit à merveille, n’était pas autrement convenable à une personne sacrée, qui approche des autels, et que, s’il eût pris la qualité d’ecclésiastique (on voit qu’ils ont peine à croire qu’il ne le soit, pas), il eût été obligé, pour garder quelque bienséance, de parler un peu plus sérieusement, et d’abandonner le personnage qu’il fait le mieux, qui est celui de plaisant et de railleur (cela, est écrit avant la 14e Provinciale). Car il faut avouer qu’il sait mieux qu’homme du monde l’art du ridicule, et qu’il s’en sert avec toute la perfection qu’on peut souhaiter. Se peut-il rien dire de plus délicat que le pouvoir prochain de sa 1re Lettre, de plus surprenant que le mohatra de la 8e, de plus falot, que l’histoire de Jean d’Albe (6e Lettre), de plus nouveau ; que la simplicité de ce père jésuite, qu’il sait si bien entretenir, qu’il lui fait croire qu’il ne rit pas lorsqu’il fait rire tout le monde à ses dépens ? .. Or vous savez qu’un prêtre, un ecclésiastique, n’eût pas osé se donner cette liberté ; elle eût été plus indécente à sa personne, et n’eût été si bien reçue. » Cette page est évidemment d’un connaisseur en fait de style [34], et j’ajoute que l’observation qu’elle contient est excellente. J’ai déjà dit que l’esprit laïque est au fond des Provinciales ; mais il est aussi dans la forme et il en fait, le piquant. Cet enjouement, ce ton « cavalier, » comme dit Sainte-Beuve, qui enlève les esprits dès la première page de la première lettre, n’eût pas été possible à un prêtre. Il convenait au contraire à un homme qui, deux ou trois ans avant cette date, était encore un mondain, nullement dévot, se promenant en carrosse à quatre ou six chevaux, fréquentant le chevalier de Méré et faisant le galant auprès des dames [35]. Celui-là pouvait parler en grand public. Il était à l’abri de certaines habitudes d’esprit, qui mettent, quelquefois aux dévots de profession de véritables orbières, de manière à les empêcher de voir autour d’eux. Je lisais dernièrement, dans les mémoires manuscrits du docteur Hermant, ardent janséniste, un chapitre sur le père Bauny, de qui il est parlé plusieurs fois dans les Provinciales. Il relève tout ce que le zèle de Port-Royal a dénoncé de relâché et d’irréligieux dans la Somme des péchés de ce jésuite ; mais croirait-on qu’au milieu d’autres propositions suspectes, il lui reproche celle-ci avec un grand sérieux : « Que l’on peut dire avec vérité qu’ôté la colère, il n’y a nulle faute ni vénielle ni mortelle à maudire les chiens, les oiseaux et autres telles choses qui sont sans raison ? » Maudire est ici dans un sens que nous n’entendons même plus : il signifie vouer à la malédiction de Dieu, ou encore, vouer à l’esprit du mal, au diable. Le père Bauny donc avait dit qu’on pouvait sans péché envoyer son chien au diable : Hermant en est indigné ; nous restons calmes ; nous trouvons même que le père Bauny est bien scrupuleux quand il ajoute : « Oté la colère [36]. » Il est clair que, si Pascal, dans les Provinciales, l’avait pris sur le ton du docteur Hermant, il aurait manqué son effet.

Sans aller jusqu’à la naïveté de Hermant, je dis qu’un prêtre aurait reculé, non-seulement devant l’enjouement de Pascal, mais même devant telles paroles très sévères, mais où on sent cependant une certaine liberté de l’esprit, comme par exemple devant cette admirable antithèse (7e Provinciale) : « Et je ne sais même si on n’aurait pas moins de dépit de se voir tuer brutalement par des gens emportés, que de se sentir poignarder consciencieusement par des gens dévots. » Des gens dévots, cela n’est plus style de prêtre.

Il aurait manqué quelque chose au succès des Provinciales si elles n’avaient été condamnées. Elles le furent par divers pouvoirs. Le parlement d’Aix les condamna d’abord, à titre de libelle diffamatoire ; puis elles furent condamnées à Rome (en septembre 1657) comme entachées d’hérésie et enfin, sur le rapport d’une commission d’évoques et de docteurs, elles furent frappées en France par un arrêt du conseil d’état (23 septembre 1660). C’est la traduction latine de Nicole qui avait été déférée au conseil d’état. L’arrêt ordonnait, et il fut exécuté, que le livre serait brûlé en place publique par la main du bourreau [37].

Je n’ai pas besoin de dire que les Provinciales ne furent jamais condamnées par l’assemblée du clergé de France. Elle les aurait plutôt adoptées, si elle avait pu adopter décemment ce qui était condamné à Rome, et surtout si elle n’avait été arrêtée par les quatre premières Lettres, celles qui parlent théologie, et qui vont directement contre les bulles d’Innocent X et d’Alexandre.

Enfin un grand signe de la fortune des Provinciales, c’est que, quarante ans après qu’elles avaient paru, le père Daniel ne crut pas arriver trop tard pour essayer encore d’y faire une réponse, comme à un livre nouveau [38].

Revenons au temps où elles parurent. Quand on connut le nom de l’auteur (à quel moment précis, je ne puis le dire), il n’y en eut pas dès lors de plus éclatant. Plus tard, pour exprimer l’admiration que lui causaient les Pensées, Tillemont disait : « Ce dernier écrit a surpassé ce que j’attendais d’un esprit que je croyais le plus grand qui eût paru en notre siècle [39]. Les témoignages de Mme de Sévigné et ce qu’elle raconte de Boileau disputant contre un jésuite sur les Provinciales sont choses trop souvent citées pour que je les cite encore ; je me contente d’y renvoyer [40]. Voltaire dit tenir de l’évêque de Luçon, fils de Bussy, « qu’ayant demandé à M. de Meaux quel ouvrage il eût mieux aimé avoir fait s’il n’avait pas fait les siens, Bossuet lui répondit : « Les Lettres provinciales [41]. » Et Bossuet lui-même n’a-t-il pas dit, en propres termes, dans un petit écrit composé pour l’instruction du jeune cardinal de Bouillon : « J’estime les Lettres au provincial, dont quelques-unes ont beaucoup de force et de véhémence, et toutes une extrême délicatesse. » La Bruyère, voulant exprimer cette idée que la mort égale les esprits comme elle égale les conditions, écrivait qu’alors « l’âme d’Alain (qu’est-ce qu’Alain ? Est-ce celui de l’École des femmes, un esprit simple jusqu’à la bêtise ?) ne se distingue plus d’avec celles du grand Condé, de Richelieu, de Pascal. » Ce sont là les trois plus fortes têtes, en divers genres, qui lui viennent à la pensée [42].

Pascal étant mort en 1662, la postérité a commencé pour lui de bonne heure ; elle l’a mis aussi haut que possible, et cela pour les Provinciales aussi bien que pour les Pensées. Voltaire a dit cette fois ce qu’il fallait dire, et il n’y a qu’à répéter après lui : « Toutes les sortes d’éloquence y sont renfermées [43]. » En 1768, après la suppression des jésuites en France, il ajoutait cette phrase : « Elles ont beaucoup perdu de leur piquant lorsque les jésuites ont été abolis et les objets de leurs disputes méprisés. » On pourrait dire que depuis 1768 les jésuites ont reparu et qu’ils ont trouvé le moyen de rajeunir les Provinciales. Il est vrai cependant que, quoiqu’elles ne soient pas aujourd’hui moins admirées, elles sont lues moins avidement qu’autrefois. Aussi bien, il en est ainsi de tous les chefs-d’œuvre. Le plaisir de surprise que cause d’abord la nouveauté du talent et celle de certains effets s’use à la longue. Et puis nous sommes maintenant à plus de deux cents ans de Pascal et de son public, et il y a des choses que nous ne voyons plus comme ils les voyaient. Dans les premières Lettres, les débats sur la grâce ne nous touchent guère, et les discussions quasi juridiques des deux dernières moins encore. Dans les autres même, nous ne nous passionnons pas toujours de la même manière que Pascal. Nous sommes choqués de certains accens de fanatique ou de sectaire. Quand nous l’entendons parler sérieusement des sorciers et du diable (Lettre 8), cela nous fait peine. Nous nous attristons quand il se montre dupe du miracle de la sainte-épine et nous assure que la guérison de la petite Perier est la voix, même de Jésus-Christ, « cette voix sainte et terrible, qui étonne la nature et qui console l’église (Lettre 16) [44]. » Tout cela sent encore le moyen âge, dont cette belle langue pourtant est déjà si loin. Pascal est un génie du. même ordre que Démosthène par la logique passionnée, mais Démosthène ne parlait pas théologie, et son éloquence est comprise des hommes de tous les temps.

Et cependant c’est bien un esprit nouveau qui souffle dans les Provinciales et qui leur a donné tant de puissance. Nul n’a plus contribué que Pascal à nous affranchir de ces influences du passé dont il n’est pas entièrement dégagé lui-même. Ce besoin de netteté et de lumière qu’il porte jusque dans la théologie, cette indépendance à l’égard de l’autorité même spirituelle, ce sentiment si vif du ridicule et cette antipathie à l’égard de la sottise et de la bassesse, cet amour profond du vrai et de l’honnête, voilà ce qui a fait des Provinciales un chef-d’œuvre tout à fait à part et une époque dans notre littérature. L’esprit français, après s’être éveillé avec tant d’éclat à la grande date de la renaissance, avait été arrêté dans son travail par les misères auxquelles le pays tomba en proie. La France ne trouve alors la paix que dans l’obéissance ; mais dans cette paix elle se recueille, st sous l’influence de la grande littérature du siècle précédent, elle prépare, conduite par Descartes, l’émancipation du siècle suivant. Pascal se place au premier rang parmi ces préparateurs de l’avenir. L’auteur des Provinciales est bien le même qui a écrit dans les Pensées : « La raison nous commande bien plus impérieusement qu’un maître ; car en désobéissant à l’un, on est malheureux, et en désobéissant à l’autre, on est un sot. » Quand il mêle à cette ferme raison des illusions et des chimères théologiques, nous les lui pardonnons parce qu’il est malade et surtout parce qu’elles tiennent chez lui aux sentimens les plus élevés. Si le jansénisme a été une secte, c’était celle des âmes les plus ardentes et les plus saintes, de ceux, comme dit l’Écriture, qui n’ont pas fléchi devant Baal (I Rois, XIX, 18), qui se sont opiniâtres à rêver et qui rêvent peut-être encore à l’heure qu’il est une église intelligente et généreuse, et la France, qui depuis longtemps a renoncé à les suivre, n’a pas cessé de les respecter. Voilà les principes qui ont mis dans l’éloquence des Provinciales une vertu que le temps n’use pas et qui s’y sent toujours.

On écrivait dernièrement, en relevant ce qu’on appelait les qualités juridiques de Pascal dans les Provinciales ? « C’est un avocat, à qui Port-Royal a remis un dossier, qui le dépouille et le débrouille, a la riposte vive, plaide clairement et discute serré. » Cela est spirituellement dit, pourvu qu’on ajoute que cet avocat est d’une espèce fort rare, aussi convaincu et aussi touché que ses cliens, ou plutôt les dépassant de beaucoup pour l’énergie de sa conviction, l’ardeur de sa passion, la sincérité et la conscience de toutes ses démarches, de sorte qu’ils ne le suivront pas jusqu’au bout dans son zèle pour la cause qu’il a plaidée. Il ne faut pas oublier que la pièce fameuse publiée par Condorcet, que Pascal portait constamment dans la doublure de son habit, ce mémento d’une vision qui l’avait précipité dans l’amour de Dieu, est antérieur de plus d’un an aux Provinciales. L’éloquence puisée à de telles sources n’est pas ce qu’on entend d’ordinaire par une éloquence d’avocat.

Sainte-Beuve s’est plaint que la grâce y manque, au sens profane, bien entendu, au sens grec [45] ; mais en vérité, qu’aurait à faire la grâce dans cette défense énergique de la dignité humaine ? Alceste non plus, dans Molière, n’a pas la grâce : pour ceux qui livrent de tels combats, le grâce suprême est la vigueur, et celle-là, tout le monde l’y a reconnue. Cependant Joseph de Maistre a écrit : « Aucun homme de goût ne saurait nier que les Provinciales ne soient un fort joli libelle [46]. » Quand on songe que, sous le poids de ce libelle, les jésuites gisent écrasés, on s’étonne qu’il se soit donné le ridicule de parler ainsi, sans s’apercevoir qu’il refaisait un vers de Boileau :

A mon gré le Pascal est joli quelquefois [47] !

Mais il y a certaines gageures que les plus brillans esprits ne peuvent soutenir sans s’exposer à dire des sottises.

On ne trouve pas dans les Provinciales ce haut vol de l’imagination qui nous emporte dans les Pensées : mais M. Janet a fait récemment le parallèle des Provinciales et des Pensées de manière qu’on ne pense pas à le refaire après lui. Je n’y ajouterai que cette remarque, que les deux monumens sont venus dans leur ordre naturel. Pour s’élever jusqu’à la grandeur et à la hardiesse des Pensées, il fallait que Pascal eût fait reconnaître sa force, et que lui-même il en eût une pleine conscience. C’est la puissance qu’il a exercée dans les Provinciales qui lui a ouvert les profondeurs de son génie. Après son éclatante victoire, et quand il en eut fini avec ses adversaires, il n’y avait de lutte digne de lui que celle de Jacob, luttant dans la nuit contre les apparitions d’en haut. C’est alors qu’il pousse ces grands cris : « Le silence éternel de ces espaces infinis m’effraie, » et qu’il plonge avec une passion avide dans l’abîme de la nature, dans celui de la mort, dans celui du doute. Mais il s’était d’abord glorieusement acquitté des tâches de la vie, et de son devoir de chrétien et d’honnête homme. Il avait commencé par un travail d’Hercule, celui de nettoyer les écuries d’Augias.

Dans l’histoire des Provinciales, il ne faut pas oublier qu’elles ont un jour inspiré Racine, qui avait tout l’esprit qu’il fallait pour profiter des leçons de Pascal. On vit ce jour-là un disciple de Port-Royal tourner contre Port-Royal la verve et l’ironie qui dix ans plus tôt avaient si bien servi la sainte maison. Nicole, dans une polémique théologique contre un adversaire qui se trouvait avoir fait des pièces de théâtre, s’était emporté à une invective contre les poètes de théâtre, qu’il traitait d’empoisonneurs publics et de gens horribles parmi les chrétiens. Le jeune Racine, qui n’était pas en cause, avec l’irritabilité des poètes, une irritabilité toute féminine, se sentit d’autant plus blessé que sa conscience délicate n’était peut-être pas bien tranquille ; et puis il n’était pas encore entré dans la gloire, car cela se passait avant l’éclat d’Andromaque. Il prit la plume de Pascal ; il n’avait plus à craindre de trouver en face de lui Pascal lui-même, qui était mort depuis quatre ans, et lança une lettre des plus vives contre les petits ridicules du jansénisme. On lui répondit, il répliqua, et la seconde lettre valait la première. Toutes les deux sont très piquantes, mais toutes piquantes qu’elles sont, elles ne servent, si on les met en comparaison avec Pascal, qu’à faire éclater la supériorité de son génie. Je dirais volontiers qu’elles sont aux Provinciales ce que sont les Plaideurs aux comédies de Molière. Cela est plein d’esprit et de gaîté, mais cela ne fait pas grand mal. Que l’on mette en face de ces trois actes sur les ridicules de la justice une seule scène de Molière, celle où Scapin détourne Argante de plaider. Molière pénètre au fond des choses, et il n’a pas un mot qui ne morde ; tandis que la comédie de Racine est aussi innocente que charmante. De même dans ses Lettres Racine regimbe contre Port-Royal, mais au fond il l’aime et il le respecte ; il le dit fort bien lui-même à la fin de la seconde : u II se pourrait faire qu’en voulant me dire des injures, vous en diriez au meilleur de vos amis. » Il l’a assez montré, puisqu’il a regretté la première Lettre et supprimé la seconde, qui n’a été connue qu’après sa mort. Racine donc, un moment piqué contre les maîtres de sa jeunesse, ne pouvait égaler Pascal châtiant les jésuites, et il fallait avoir des jésuites à châtier pour écrire les Provinciales [48].

Je terminerai par une réflexion : c’est que Pascal n’a eu d’autre force à employer contre les jésuites que sa conscience et son talent. Celles dont disposent les gouvernemens, c’est-à-dire les décrets, les expulsions, les rigueurs de toute espèce, dont les jésuites eux-mêmes usèrent contre leurs adversaires si durement et si impitoyablement, n’étaient pas à son service. Je ne l’en plaindrai pas ; je l’en féliciterai plutôt, car c’est lui qui s’est trouvé avoir les meilleures armes. Je crois qu’on peut y avoir confiance et que les Provinciales, qui ont si bien défendu dans le passé la liberté de l’esprit français, peuvent suffire encore aujourd’hui à cette défense. Qu’on les relise ; qu’on y ajoute, au besoin, des appendices ; mais qu’on n’oublie pas que le jésuitisme est chose qui ne peut être vaincue et détruite au dehors que si elle l’est d’abord dans les esprits : et on n’agit sur les esprits que par la parole, c’est-à-dire par la raison. La parole et la raison sont, je le crois, bien puissantes ; seulement elles n’ont toute leur puissance que dans le milieu de la liberté.


ERNEST HAVET.


  1. Dans ce paragraphe premier, on retrouvera quelques pages qu’on a pu lire déjà dans mon Étude sur les Pensées de Pascal.
  2. Luther avait développé ses doctrines dans le livre Se Servo Arbitrio, 1526.
  3. Écrit sur le livre des Réflexions morales, § VI, dans les Œuvres complètes de Bossuet, Paris, 1856, t. II, page 7.
  4. Du Libre Arbitre, chap. IV, tome X, page 119.
  5. Œuvres complètes, tome VI, page 214 (IIe Avertissement).
  6. Cette expression est une pure ironie ; il n’y avait pas, au sens propre, de faculté janséniste.
  7. Œuvres complètes, tome V, page 362. — Il est bien à remarquer que cette oraison funèbre, prononcée en 1663, peu après les Provinciales, ne fut imprimée que sur la fin de la vie de Bossuet, en Hollande et sans sa participation. L’abbé Le Dieu, son secrétaire, assure que « l’auteur ne s’y reconnut pas du tout. »
  8. Gaudar, Bossuet orateur, 1867, page 101.
  9. Défense de la tradition et des saints pères, XII, 33, dans les Œuvres complètes, t. II, p. 325.
  10. Rhétorique, II, 5.
  11. Les accusateurs de Plaulus lui reprochent dans Tacite (XIV, 57) d’avoir pris aux stoïques leur insolence et cet esprit sectaire qui fait les brouillons et les intrigans, sectaque quœ turbidos et negotiorum appetentes faciat. Et on sait les vers de Boileau (Sat., XI, 1698) :
    La vertu n’était point sujette à l’ostracisme,
    Et ne s’appelait point alors un…
    Il laissait le mot en blanc, mais tout le monde lisait aisément : jansénisme.
  12. Cela n’a été nulle part plus vrai qu’en Espagne. « Or cette facilité semble nécessaire dans les pays d’inquisition, où le pécheur d’habitude qui ne veut pas se corriger n’ose toutefois manquer au devoir pascal, de peur d’être dénoncé, excommunié, et au bout de l’an déclaré suspect d’hérésie, et comme tel poursuivi en justice : aussi est-ce dans ces pays là qu’ont vécu les casuistes les plus relâchés. » (Fleury, Discours sur l’histoire ecclésiastique, 8e discours, n° XV.)
  13. « Des morts qui sa portent assez bien, » disait Sainte-Beuve lui-même. (Port-Royal, tome II, page 642.) On serait tenté de les comparer à ces fantômes qu’on se figurait autrefois, qui du fond de leur mort suçaient le sang des vivans.
  14. Port-Royal, tome III, page 68. — Cet esprit est caractérisé d’une manière curieuse dans un passage d’un sermon du fameux petit père André, de l’ordre des augustins, mort en 1657. Hippolyte Rigault a cité ce passage (d’après Tallemant, t. VI, p. 52) dans son Étude sur Camus, évêque de Belley (Œuvres complètes de H. Rigault, t. IV, 1859, p. 145 :
    « Le christianisme est comme une grande salade ; les nations en sont les herbes, le sel les docteurs… et l’huile les bons pères jésuites. Y a-t-il rien de plus doux qu’un bon père jésuite ? Allez à confesse à un autre, il vous dira : Vous êtes damné si vous continuez. Un jésuite adoucira tout. Puis l’huile, pour peu qu’il en tombe sur un habit, s’y étend et fuit insensiblement une grande tache. Mettez un bon père jésuite dans une province, et elle en sera enfin toute pleine.
    Rigault cite au même endroit une page sérieuse et énergique de Camus lui-même, mort en 1652, sur les inquisitions et les intrigues des directeurs de conscience, et on peut bien croire qu’elle s’adresse surtout aux jésuites.
  15. Cette page du Siècle de Louis XIV a été probablement écrite vers le même temps où Voltaire adressait au père de La Tour, jésuite, principal du collège de Louis-le-Grand, la lettre curieuse du 7 février 1746. Voltaire, qui à ce moment unique de sa vie se trouvait être en faveur à la fois auprès du pape et à la cour, était en revanche mal traité par des journaux jansénistes, qui lui en voulaient d’ailleurs depuis ses Remarques sur les Pensées de Pascal.
    Il tient à mettre les jésuites de son côté et à se faire soutenir par eux dans leur Journal de Trévoux. La première chose a faire pour cela était de renier les Provinciales de la cette lettre, où il montre une souplesse d’arlequin, et cette sorte de flatterie impertinente qui n’est qu’à lui. Il écrit par exemple, parlant du gazetier janséniste : « Je lui répondrai comme le grand Corneille dans une pareille occasion : Je soumets mes écrits au jugement de l’Église. Je doute qu’il en fasse autant. Je ferai bien plus : je lui déclare, à lui et à ses semblables, que, si jamais on a imprimé sous mon nom une page qui puisse scandaliser le sacristain de leur paroisse, je suis prêt à la déchirer devant lui ; que je veux vivre et mourir tranquille dans le sein de l’Église catholique, apostolique et romaine, etc. » Ce tranquille inattendu, qui change si bien le ton de la phrase, est admirable ; mais l’homme qui écrivait ainsi n’était pas évidemment dans les dispositions qu’il fallait pour bien parler de Pascal : il est trop l’élève de ses maîtres.
  16. Ces dix écrits se réduisent à neuf, si on compte pour un seul, comme on l’a fait depuis, les 3e et 4e, qui peuvent être considérés en effet comme un seul mémoire en deux parties. Le premier des dix est un factum, produit pour appuyer l’acte par lequel les curés de Paris dénonçaient l’Apologie des casuistes. Ce titre de factum n’aurait pas dû être donné aux autres dans les éditions. Il y a aussi un factum pour les curés de Rouen, et quelques autres pièces. Le 7e écrit (6e dans les éditions modernes ; coutient tout l’historique de cette lutte.
  17. Sentimens des jésuites, etc. On ne nous donne que les premiers mots du titre.
  18. La thèse est bien celle de Cyprien, particulièrement dans le de Unitate ecclesiœ, mais les paroles : Non pœna sed causa, sont d’Augustin, Lettre à Boniface (275 des bénédictins).
  19. Bossuet, Lettre à Dirois, du 13 Juillet 1682.
  20. Bossuet, Œuvres complètes ; tome II, pages 615-622.
  21. Les casuistes cependant n’ont pas toujours tort, et il y a des occasions, quoique bien rares, où on est tenté de prendre parti pour eux. On peut excuser, par exemple, certaines propositions sur le duel. Si on considère qu’aujourd’hui encore la loi positive n’a pu venir à bout du duel et est réduite à le ménager, il n’est pas étonnant que les casuistes aient transigé, eux aussi, avec le point d’honneur. Ils sont plus excusables encore sur la question de l’usure. L’église avait eu le tort d’accepter du monde ancien une erreur économique, en confondant sous le même mot, usura, une chose légitime, qui est l’intérêt de l’argent, et les extorsions coupables que nous flétrissons aujourd’hui sous ce nom d’usure. En condamnant d’une manière absolue l’intérêt de l’argent, elle allait contre la nature des choses. De là les tours d’adresse auxquels la casuistique était condamnée pour se tirer de cet embarras.
  22. Procès-verbal du 26 août. Œuvres complètes de Bossuet, tome III, page 603. L’assemblée de 1682, on l’a vu, n’avait fait en cela que répondre aux plaintes des curés, et c’est ce qui est reconnu dans le préambule du Decretum de morali disciplina préparé alors par Bossuet, et qui n’aboutit pas : Fratres quoque nostri, etc. « Nos frères aussi, les curés des églises, ont élevé la voix dans les rues de Sion, et s’adressant aux évêques établis dans un poste plus élevé, nous ont réveillés par leurs cris répétés. » (Ibid., p. 584.) Ce que dit Bossuet dans le procès-verbal de l’assemblée, il l’avait exprimé plus clairement encore par d’autres paroles non publiées, mais dont l’abbé Le Dieu a conservé l’analyse : « Que si, contre toute vraisemblance, et par des considérations qu’il ne voulait ni supposer ni admettre, l’assemblée se refusait à prononcer un jugement digne de l’église gallicane, seul il élèverait la voix dans un si pressant danger ; seul il révélerait à toute la terre une si honteuse prévarication ; seul il publierait la censure de tant d’erreurs monstrueuses. » (Bausset, Histoire de J.-B. Bossuet, 1814, tome IV, p. 20.)
    Si quelqu’un aujourd’hui pouvait encore avoir des doutes sur le sens de ces démonstrations, il lui suffirait pour y voir clair de relire les pages amères et irritées par lesquelles Joseph de Maistre, dans son livre de l’Église gallicane, a rendu compte de cet acte de l’assemblée de 1700. (Livre II, chap. XI, p. 252, dans l’édition de 1821.)
  23. Le bref de Clément XIV se trouve au tome IV du recueil intitulé : Bullarii romani Continuatio, Rome, 1841.
  24. Bullarii romani Continuatio, tome XIII, Rome, 1847.
  25. Librairie Charpentier, 1880.
  26. On a supprimé et les plus brutales dans les éditions postérieures.
  27. Je reproduirai ici in extenso le témoignage de Marguerite Perier. (Faugère, Pensées de Pascal, tome I, page 367, 1844.)
    « Récit de ce que j’ai oui dire par M. Pascal, mon oncle, non pas à moi, mais à des personnes de ses amis en ma présence. J’avais alors seize ans et demi. — (Elle avait exactement, au moment de la mort de Pascal, seize ans quatre mois et demi.)
    « 1° On me demande si je ne me repens pas d’avoir fait les Provinciales. Je réponds que, bion loin de m’en repentir, si j’avais à les faire présentement, je les ferais encore plus fortes.
    « 2° On me demande pourquoi j’ai nommé les noms des auteurs où j’ai pris toutes les propositions abominables que j’y ai citées. Je réponds que, si j’étais dans une ville où il y eût douze fontaines, et que je susse certainement qu’il y en a une qui est empoisonnée, je serais obligé d’avertir tout le monde de n’aller point puiser de l’eau à cette fontaine, et comme on pourrait croire que c’est une pure imagination de ma part, je serais obligé de nommer celui qui l’a empoisonnée, plutôt que d’exposer toute une ville à s’empoisonner.
    « 3° On me demande pourquoi j’ai employé un style agréable, railleur et divertissant. Je réponds que, si j’avais écrit d’un style dogmatique, il n’y aurait eu que les savans qui l’auraient lu, et ceux-là n’en avaient pas besoin, en sachant autant que moi là-dessus. Ainsi j’ai cru qu’il fallait écrire d’une manière propre à faire lire mes Lettres par les femmes et les gens du monde, afin qu’ils connussent le danger de toutes ces maximes et de toutes ces propositions, qui se répandaient alors partout, et auxquelles on se laissait facilement persuader.
    « 4° On me demande si j’ai lu moi-même tous les livres que j’ai cités. Je réponds que non : certainement il aurait fallu que j’eusse passé ma vie à lire de très mauvais livres ; mais j’ai lu deux fois Escobar tout entier, et pour les autres, je les ai fait lire par de mes amis ; mais je n’en ai pas employé un seul passage sans l’avoir lu moi-même dans le livre cité et sans avoir examiné la matière sur laquelle il est avancé, sans avoir lu ce qui précède et ce qui suit, pour ne point hasarder de citer une objection pour une réponse, ce qui aurait été reprochable et injuste. »
  28. Réponses aux Lettres provinciales, etc. Liège, 1658.
  29. Avant qu’un tel dessein m’entre dans la pensée,
    On pourra voir la Seine à la Saint-Jean glacée,
    Arnauld à Charenton devenir huguenot, etc.
    (Boileau, I, Sat.)
  30. Page 52 « un homme lay ; » page 278 « un homme laïque. »
  31. L’abbé Maynard, les Provinciales, 1851, tome Ier, page 62.
  32. Allusion à une décision scandaleuse du P. Bauny. Voir la 6e Provinciale.
  33. « Le père me parut surpris… mais comme il pensait à ce qu’il devait dire, on vint l’avertir que madame la maréchale de… et madame la marquise de… le demandaient. Et ainsi, en nous quittant à la hâte… »
  34. Et d’un connaisseur si détaché, que je me demande si ce ne serait pas Bussy, qui avait, à ce qu’il paraît, commencé à travailler à une réponse aux Provinciales, pour le compté de P. Nouet, son confesseur. (Port-Royal, t. III, p. 151 (1re édition). On voit que le critique a été particulièrement touché du rôle de bon père jésuite, si heureusement créé et si habilement conduit. Tout l’art que Pascal a mis dans ce rôle a été expliqué supérieurement par M. Nisard, dans son Histoire de la littérature française (4e édit., t. II, p. 175 et suiv.)
  35. Voir mon édition des Pensées, t. Ier, p. CIV, CVII.
  36. Aussi scrupuleux que Tartuffe (act. I, sc. 5) :
    Jusque-là qu’il se vint l’autre jour accuser
    D’avoir pris une puce en faisant sa prière
    Et de l’avoir tuée avec trop de colère.
  37. On est étonné de lire dans l’arrêt que le livre est déclaré a outrageux à la réputation du feu roi Louis XIII, de glorieuse mémoire, et à celle des principaux ministres qui ont eu la direction de ses affaires, » Je ne prendrai pas la peine d’expliquer ces prétendus outrages, parce qu’ils ne se trouvent pas dans le texte de Pascal, mais dans les notes de Nicole. Et là même, je ne les aurais pas aperçus, si je n’avais pas été mis sur la voie par une note manuscrite (en français) qui se trouve en tête d’un exemplaire de la première édition des Provinciales latines, appartenant à la bibliothèque de l’Arsenal.
  38. Sur le livre du père Daniel, voir Port-Royal, tome III, pages 151 et 154 (et aussi, p. 64.)
  39. Port-Royal, t. III, p. 314.
  40. Lettre du 21 décembre 1689 et autres. Et surtout, Lettre du 15 janvier 1099. Il faut remarquer que les Provinciales datant alors de plus de trente ans, cela ôte au discours de Boileau ce qu’il aurait eu de blessant si on avait parle ainsi à un jésuite dans la première déroute de la société.
  41. Siècle de Louis XIV, chapitre XXXII.
  42. Caractères, de l’homme, 143. La phrase complète de La Bruyère est celle-ci : « Du grand Condé, de Richelieu, de Pascal et de Lingendes. » On est fort étonné de ce quatrième. Je crois, quant à moi, que Lingendes ici n’est qu’un chiffre, qui signifie Bossuet. La Bruyère ne pouvait nommer Bossuet, qui n’était pas mort, et pour lui garder la place en quelque sorte, il prenait le nom d’un vieil orateur de la chaire, Jean de Lingendes, connu par des oraisons funèbres, nom chargé seulement de faire entendre à qui il pensait ; je dis de le faire entendre à ceux qui ont des oreilles, suivant l’expression de l’Écriture. (Marc, IV, 23, etc.)
  43. Siècle de Louis XIV, chap. XXXII. (1756).
  44. Sur le miracle de la sainte-épine, voir mes Pensées de Pascal, t. I, p. LXXIII et CVIII.
  45. Port-Royal, tome III, page 55.
  46. De l’Église gallicane, livre Ier, chap. IX.
  47. Le personnage de Boileau disait : le Corneille. (Sat. III, vers 183.)
  48. Ce mot de châtier m’est suggéré par Pascal lui-même : « Et les auteurs d’un écrit diffamatoire… sont condamnés par le pape Adrien à être fouettés, mes révérends pères, flagellentur, tant l’église a toujours été éloignée des erreurs de votre doctrine, » etc. N’est-il pas vrai que ce vocatif, mes révérends pères, ainsi placé entre deux virgules, fait tomber le fouet du pape Adrien sur leurs épaules mêmes ?