Des Rapports de la France et de l’Europe avec l’Amérique du Sud

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Des Rapports de la France et de l’Europe avec l’Amérique du Sud
Revue des Deux Mondes, période initialetome 15 (p. 54-69).

DES RAPPORTS


DE LA FRANCE


ET DE L’EUROPE


Avec l’Amérique du Sud.




Les nouvelles républiques de l’Amérique espagnole n’ont été reconnues de la France qu’après la révolution de juillet, et par le gouvernement qu’elle a fondé. Elles le furent sans conditions, par une mesure générale, noblement prise, libéralement exécutée. L’opinion publique, encore peu éclairée sur leur véritable situation et livrée sur leur avenir à beaucoup d’illusions qui se sont dissipées depuis, avait inutilement poussé le gouvernement de la restauration à reconnaître l’indépendance de ces états, et à établir avec eux des relations politiques sur le même pied qu’avec les autres puissances de l’Europe et de l’Amérique elle-même. Un certain éloignement pour les institutions républicaines qui les régissaient, peu de confiance et dans la stabilité de ces institutions, et dans le caractère des peuples qui leur étaient soumis, quelques vagues idées de combinaisons différentes, et, par-dessus tout, le désir de garder à ce sujet, avec la cour d’Espagne, qui ne renonçait point à ses droits, tous les ménagemens convenables, tels furent les motifs du gouvernement de la restauration pour ne pas précipiter une reconnaissance que les nouvelles républiques sollicitaient depuis long-temps et qu’elles ambitionnaient avec ardeur. Cependant, à l’époque de la révolution de juillet, il ne restait plus qu’un pas à faire, et probablement on n’aurait pas tardé à s’y déterminer. On avait déjà établi des rapports officiels avec tous les états indépendans de l’Amérique du sud, par l’envoi d’inspecteurs du commerce en premier lieu, et ensuite par la nomination de consuls-généraux, régulièrement accrédités auprès de leurs gouvernemens. Ce qui restait à faire, c’était donc de donner à ces rapports un caractère politique. L’insuccès du dernier effort tenté par l’Espagne pour reconquérir la plus belle de ses anciennes possessions (l’expédition de Barradas au Mexique, en août 1829), avait dû démontrer à l’Espagne elle-même que le continent de l’Amérique était perdu pour elle sans retour ; et, si la mère-patrie, dans son aveugle orgueil, conservait encore une lueur d’espérance, tous les autres cabinets de l’Europe, qui n’avaient pas les mêmes raisons d’amour-propre national pour fermer les yeux à l’évidence, ne pouvaient désormais partager ses illusions. Aussi est-il bien certain que le gouvernement de la restauration n’aurait plus résisté long-temps à une nécessité plus pressante de jour en jour, et qu’au moment de sa chute, la reconnaissance formelle des nouvelles républiques, par la France, n’était pas bien éloignée.

Les opinions et les bommes que la révolution de juillet porta au pouvoir avaient trop blâmé les lenteurs et le mauvais vouloir de la restauration envers l’Amérique affranchie de la domination espagnole, pour ne pas y mettre aussitôt un terme ; et dès que la pensée du nouveau gouvernement cessa d’être entièrement absorbée par les travaux d’organisation intérieure, elle se porta sur l’état de nos relations avec ces pays lointains, pour les régler définitivement par la reconnaissance formelle de leur indépendance. Ce fut sous le premier ministère de M. Molé que s’accomplit ce grand acte. Il était réservé au même ministre, qui avait alors montré la France si bienveillante et si libérale, de diriger huit ans après l’emploi de ses forces pour obtenir du Mexique et de Buenos-Ayres des réparations que ces deux gouvernemens n’auraient jamais dû contraindre la France à exiger.

Les États-Unis, l’Angleterre et les Pays-Bas avaient pris la même résolution plusieurs années avant la France : les États-Unis, dès que l’existence politique de la Colombie eut été définitivement assurée par les dernières victoires de Bolivar et organisée par les congrès ; l’Angleterre, peu après notre expédition de 1823 en Espagne, mais moins par représailles de cette expédition, comme on l’a trop dit, que pour obéir à des intérêts généraux et supérieurs dont la voix ne pouvait être plus long-temps méconnue. Or, il y avait dans ces reconnaissances une source de dangers dont le gouvernement de la restauration avait certainement compris la gravité, et qui auraient peut-être dû l’engager à se décider plus tôt. Je dis dangers, au point de vue de la restauration, qui, pour elle, était du reste politique et juste. Le danger, dont elle s’était rendu compte dès le premier moment, consistait dans l’influence acquise, par le fait de la reconnaissance des États-Unis, aux principes les plus démocratiques ; par celui de la reconnaissance de l’Angleterre, au prosélytisme protestant. Et ce ne fut pas une crainte chimérique. Les premiers agens envoyés par la France auprès des républiques américaines trouvèrent ces deux influences fortement établies chez la plupart d’entre elles, et les virent à l’œuvre. L’une et l’autre se manifestèrent dans quelques-unes des révolutions trop fréquentes qui agitèrent les nouveaux états et dans leurs rapports avec la cour de Rome pour affaires de religion. L’étroite union de la cour de Rome avec le cabinet de Madrid, les refus multipliés qu’opposa le saint-siège aux demandes d’admission faites par les envoyés de l’Amérique, des actes imprudens et des déclarations compromettantes, semblaient effectivement établir, entre le catholicisme de Rome et les prétendus droits de l’Espagne, une solidarité funeste. Des idées de séparation religieuse et d’église nationale se présentèrent donc naturellement aux esprits dans toute l’étendue de l’Amérique du sud ; les congrès furent saisis de propositions qui ne tendaient à rien moins qu’à une rupture éclatante avec le saint-siège, et ces propositions y furent souvent approuvées, bien que les gouvernemens, dans leur prudence, aient toujours hésité à leur donner suite.

Rien ne pouvait être plus contraire que les deux influences, politique et religieuse, dont nous avons parlé plus haut, au système général de la restauration. Si elle avait reconnu plus tôt l’indépendance des anciennes colonies espagnoles, son action y aurait été beaucoup plus puissante ; elle se serait établie avec bien plus d’autorité médiatrice entre Rome et les nouveaux gouvernemens, et elle aurait ainsi habilement confondu le triomphe de ses principes avec celui des intérêts de la France. Accordée en 1825 ou 1826, la reconnaissance de ces états aurait eu pour eux une véritable valeur, et on aurait pu en tirer parti. Mais après la révolution de juillet, ils n’y attachèrent plus autant d’importance. La plupart s’en montrèrent peu touchés, en reçurent froidement la nouvelle, et ne manifestèrent même pas un vif désir de resserrer leurs liens avec la France par des traités. La grande affaire des années précédentes avait été l’émancipation, l’établissement de l’indépendance ; tant que la lutte avait duré, tant qu’il y avait eu des dangers à craindre du côté de l’Espagne, l’Amérique, menacée par une puissance européenne, s’était préoccupée des dispositions des autres ; elle avait recherché leur secours, ou du moins leur appui moral ; elle avait souvent invoqué en sa faveur leur opinion et leur sympathie. Quand le danger fut passé, l’Europe sembla lui devenir indifférente : elle crut que l’Europe avait plus besoin d’elle qu’elle n’avait besoin de l’Europe, et elle en tira rigoureusement cette conséquence que l’Europe lui permettrait à peu près tout, fermerait les yeux sur ses plus révoltantes injustices, lui passerait ses prétentions les plus hardies, et lui laisserait introduire dans ses rapports avec les nations civilisées un droit, ou une absence de droit, qui n’existe nulle part.

On sait qu’avant 1808 toutes les possessions espagnoles, en Amérique, étaient pour ainsi dire inaccessibles aux étrangers. Les côtes du Pérou, du Chili, du Mexique, ne connaissaient guère d’autres Européens, non Espagnols, que les corsaires ou les marins anglais qui les avaient souvent inquiétées et pillées, qui avaient désolé et brûlé les plus beaux établissemens de cet immense littoral et occupé des points fort importans pour sa défense. Aussi le nom anglais y était-il exécré ; c’est celui sous lequel l’ignorance du peuple confondait dans une haine fanatique tous les hérétiques et tous les étrangers. Pendant la guerre de l’indépendance, cette haine aveugle de l’étranger sommeilla dans l’esprit du peuple, comme l’indifférence ou l’éloignement systématique pour l’Europe avaient fait place à d’autres sentimens chez les hommes d’état plus ou moins éclairés qui dirigeaient l’enfance des nouvelles républiques. Mais elle se réveilla aussi après la victoire, quand les populations virent établies au milieu d’elles des colonies industrieuses d’étrangers actifs, entreprenans, habiles, qui ne venaient pas seulement faire fortune dans le pays, qui l’enrichissaient, y apportaient les arts et les besoins de l’Europe, y créaient de nouvelles ressources, y appliquaient de nouveaux procédés à l’exploitation des mines, en un mot poussaient le pays dans toutes les voies d’amélioration et de progrès ; car tel est, malgré de tristes et inévitables exceptions, le caractère général du mouvement imprimé par les étrangers dans l’Amérique du sud, des établissemens qu’ils y ont créés, de l’action qu’ils y exercent [1]. Malheureusement, au lieu d’apprécier de si grands bienfaits, la population des républiques américaines n’a montré presque partout que des sentimens de jalousie et d’aversion contre les Européens qui avaient espéré trouver asile et sécurité à l’abri de leurs institutions, et ce qui est plus déplorable encore, c’est que les gouvernemens ont, ou partagé ouvertement ces préventions, ou favorisé sourdement les préjugés populaires ; qu’ils les ont, en quelque sorte, légitimés par une législation illibérale, par des mesures étroites ou vexatoires, par de continuels dénis de justice, par une détestable indulgence pour tous les attentats commis contre les étrangers <ref> Il y a long-temps qu’on peut faire ce reproche à l’Amérique espagnole, et c’est une vieille tradition du régime colonial dont les nouveaux états devraient plus complètement s’affranchir. Nous n’avons voulu citer ici aucun fait récent, pour ne pas réveiller une irritation à peine calmée ; mais on nous permettra d’emprunter à un vieux livre quelques détails parfaitement applicables au temps présent, sur la manière de procéder à l’égard des meurtres et autres violences dont les étrangers sont victimes. Tous les esprits familiarisés avec ce qui s’est passé en ce genre depuis une douzaine d’années dans quelques-unes des nouvelles républiques de l’Amérique du sud, y reconnaîtront, trait pour trait, certaines procédures qui paraîtraient fort étranges à l’Europe civilisée.
En 1739, un sieur Seniergues, chirurgien du roi, qui accompagnait les membres de l’Académie des Sciences envoyés au Pérou pour mesurer les degrés terrestres sous l’équateur, fut assassine, en plein jour, à Cuenca, au milieu d’une fête, par des habitans notables du pays, qui avaient suscité contre lui une émeute populaire sous le plus frivole prétexte. Un procès criminel fut entamé, et veut-on savoir comment il fut conduit et quel en fut le résultat ? qu’on lise le récit de M. de La Condamine, consigné dans une lettre sur ce tragique événement. « Le juge ordinaire, qui dans les vingt-quatre heures avait reçu la déclaration du mourant et fait le procès-verbal de ses blessures, eut la coupable complaisance de s’absenter le lendemain, pour laisser le champ libre à l’alcade Serrano et à Neyra, qui, encore teints du sang de Seniergues, avaient le front de lui faire son procès, et de se porter, l’un pour juge, l’autre pour témoin dans l’information. M. Bouguer et moi rendîmes, le 1er septembre, une plainte criminelle, demandant permission d’informer contre les auteurs du tumulte, et notamment contre ceux qui nous avaient attaqués et poursuivis à main armée. Je rendis une autre plainte contre les meurtriers, avec M. de Jussieu, tous deux en qualité d’exécuteurs testamentaires du défunt, et pour l’honneur de sa mémoire. M. Godin demanda permission d’informer de la manière dont s’était comportée notre compagnie en cette occasion. Toutes ces requêtes furent présentées à don Mathias Davila, corrégidor actuel, qui était revenu à Cuenca au premier avis du tumulte. Ce juge montra d’abord beaucoup de vigueur, et voulut faire arrêter les coupables ; mais tout à coup cette vivacité se ralentit. Je dois rendre justice à sa droiture et à ses bonnes intentions ; il fut retenu par ceux qui naturellement auraient dû le presser. On craignit ou on feignit de craindre un nouveau soulèvement. Enfin, , le corrégidor fit seulement d’office une information sommaire et secrète, dont les parens de sa femme, alliés des coupables, ne lui ont pas su gré. Il l’envoya à Quito, et elle fait la base de tout le procès.
« De divers autres juges nommés successivement, les uns s’excusèrent, les autres firent des procédures contradictoires et absurdes. L’un d’eux, homme noté et complice d’un meurtre dont il ne s’est jamais bien lavé, brigua la commission, l’obtint, et, quoique récusé en bonne forme, il informa, mais seulement contre le défunt, et non contre ses meurtriers. Sur de simples allégations de faits calomnieux, et depuis démontrés faux, il décréta le mort de prise de corps, trois mois après son décès. Le décret existe au procès, ainsi que les lettres menaçantes et inutiles, et les ordres aussi infructueux des vice-rois de Lima et de Santa-Fé, adressés au parlement (l’audience royale) de Quito, pour qu’un des conseillers de cette cour se transportât de Quito à Cuenca pour y faire les informations nécessaires. Cependant, sur les premières procédures faites par le corrégidor de Cuenca, le procureur-général du parlement de Quito (fiscal de l’audience), ayant donné des conclusions à mort contre les meurtriers de Seniergues, le même corrégidor eut un ordre secret de les arrêter ; mais la plupart eurent le temps de s’échapper. Le seul Léon fui pris et mis en prison à Cuenca, d’où, sous prétexte d’une maladie, attestée par des certificats de charlatans, qui contenaient un exposé aussi faux que ridicule, et par faute d’argent (quoique tous les biens des coupables fussent saisis), il n’a jamais pu être transféré à Quito. Enfin, après trois ans de procédures suivies, de ma part, sans relâche, et qui remplissent un volume in-folio de près de mille pages, les principaux coupables, l’alcade Serrano, Neyra et Léon, fugitifs dès le premier décret, qualifiés, dans les conclusions du procureur-général, de perturbateurs du repos public et de criminels de lèse-majesté, et contre lesquels le même ministre de la vengeance publique avait conclu à mort, à la confiscation de biens, et préalablement à la question contre l’un d’eux, sont condamnés ; c’est ici ce qui est plus digne d’attention, sont condamnés, par contumace, à huit ans de bannissement avec deux hommes du peuple. Quoique fort contens de cet arrêt, aucun n’y a obéi, et ils n’attendaient que le moment de mon départ pour se présenter devant les mêmes juges et se faire absoudre entièrement, comme ils le sont sans doute aujourd’hui. » <ref>. L’exposé des griefs de la France contre le Mexique, contenu dans l’ultimatum de M. le baron Deffandis, n’est encore que le tableau adouci des iniquités sans nombre dont les troubles civils, les haines aveugles de la populace, l’indifférence calculée des gouvernemens, ont trop souvent rendu les étrangers victimes. C’est là, disons-le hautement, une question d’intérêt européen et de civilisation, sur laquelle il serait impossible que tout le monde ne fût pas d’accord, si l’esprit de parti, en France, ne s’était, depuis long-temps, mis au-dessus de toutes les considérations qu’il devrait respecter.

Est-ce donc à dire que tous les gouvernemens des nouvelles républiques, que toutes les nations de cet immense continent, appelé par la nature à de si grandes destinées, aient encouru au même degré envers l’Europe ces reproches d’injustice et de sauvage aversion ? Est-ce à dire surtout qu’il faille désespérer de voir un jour ces peuples s’élever à une sociabilité plus humaine, à de meilleures institutions, à une moralité plus pure, à une intelligence plus complète des droits et des devoirs entre nations civilisées ? Nous ne le pensons pas, et c’est même pour cette raison que nous croyons devoir applaudir aux mesures de rigueur momentanément adoptées par la France envers le Mexique et le gouvernement des provinces de la Plata, évènemens que leur simultanéité rend plus graves, et dont il ne faudrait pas méconnaître le véritable caractère.

Depuis que l’émancipation des anciennes colonies espagnoles en a ouvert l’accès aux étrangers, non-seulement le commerce de l’Europe s’est porté vers ces riches contrées, mais il s’y est formé des colonies plus ou moins nombreuses de Français, d’Allemands et d’Anglais, qui ont fondé divers établissemens, et qui exercent toutes sortes d’industries dans les nouveaux états. A défaut de traités ou de conventions spéciales, la condition des étrangers, du moment qu’ils sont admis à résider sur le territoire, doit être réglée par les principes universellement reconnus du droit des gens. Protection pour les personnes, sécurité pour les biens, privation des droits politiques, mais exemption de toutes les charges personnelles et pécuniaires qui correspondent à la qualité de citoyen, soumission aux lois et à la justice du pays, mais faculté de les invoquer contre les habitans du pays, tels sont, dans la civilisation moderne, les traits généraux d’une situation exceptionnelle, mais partout favorisée, qui, dans ses détails accessoires, comporte ensuite beaucoup de diversités. Dans des contrées lointaines comme l’Amérique, où les communications sont difficiles et lentes, où les institutions judiciaires sont imparfaites, et les principales garanties de l’ordre social faiblement organisées, cette situation réunit toujours, à côté de quelques avantages, de nombreux inconvéniens, que connaissent ceux qui s’y exposent, et dont ils supportent tout ce qui est supportable, en vue de leur fortune à faire et de leur tranquillité à maintenir. C’est surtout dans les villes ou les campagnes de l’intérieur que les étrangers ont le plus à souffrir, incapables qu’ils sont de recourir efficacement et assez vite à leurs protecteurs naturels, les agens officiels du pays auquel ils appartiennent. Aussi peut-on être sûr qu’il reste toujours bien des vexations impunies et bien des injustices non réparées. Mais les exceptions de fait ne changent rien au principe, et c’est ce principe de la simple justice due aux étrangers que les efforts de toutes les puissances européennes doivent tendre à faire partout établir en Amérique au-dessus de toute contestation, parce que, s’il y a été plus ou moins reconnu en paroles, en pratique il y a été trop souvent violé. Comme nous n’avons pas ici pour but de faire l’histoire des différends qui ont éclaté à plusieurs époques entre la France et certains états de l’Amérique du sud, mais de présenter sur des faits constans quelques considérations de politique et d’humanité, nous n’entrerons point dans les particularités de la question. Nous nous contenterons de rappeler sommairement quelques points auxquels se rattachent des conséquences que nous croyons utile de recueillir.

On remarquera d’abord que, depuis la reconnaissance des nouvelles républiques, et même dès le premier envoi des agens consulaires français auprès d’elles, la France a gardé, dans leurs révolutions et dans les luttes des partis qui les divisent, la plus scrupuleuse neutralité. Il y a plus, outre la neutralité officielle du gouvernement français, les Français établis dans le pays se sont conformés au même principe, de sorte que les révolutions si fréquentes, les triomphes successifs des divers partis, l’avènement de leurs chefs au pouvoir les uns après les autres, n’auraient pas dû avoir des résultats fâcheux pour les étrangers. Loin de là, les étrangers ont toujours souffert de ces révolutions, et n’en ont jamais profité ; et ils en ont souffert de toutes les manières : du désordre matériel d’abord, et puis de ses longues suites. Ainsi, les violences populaires en premier lieu, comme à Santiago de Chili, au mois de décembre 1829, et le pillage du Parian à Mexico, le 4 décembre 1828, événement déplorable, dont les Français qui en ont été victimes, attendent encore, au bout de dix ans, l’insuffisante réparation ; en second lieu, l’interruption du cours de la justice, l’appauvrissement du trésor, la stagnation du commerce et toutes les pertes qui en résultent, le long affaiblissement de la force sociale, plus nécessaire et plus impuissante que jamais ; voilà comment les étrangers souffrent directement de commotions politiques auxquelles ils n’ont point pris la moindre part. L’Angleterre a suivi à peu près la même ligne de conduite, et ses sujets, au Mexique du moins, n’ont pas été plus ménagés, n’ont pas trouvé une justice plus prompte ni plus accessible [2]. Il y a donc dans tous les partis, et à l’égard de tous les étrangers, une espèce de système général, qui consiste à les laisser le plus possible piller, vexer et assassiner impunément, comme si l’on avait formellement l’intention de les pousser à quitter le pays.

De ce que la neutralité des puissances européennes dans les guerres civiles de l’Amérique ne leur a pas été plus utile, ne pourrait-on pas justement conclure qu’elles en ont poussé trop loin l’observation ? ne pourrait-on pas se demander s’il est bien nécessaire d’appliquer rigoureusement à des états naissans, à des républiques mal organisées, à des sociétés presque en enfance, ce principe de non-intervention, aussi équitable que salutaire dans les rapports mutuels de grands peuples, égaux en lumières, en forces, en institutions sociales ? A la neutralité gardée jusqu’à ce jour entre les partis, je suis assurément bien loin de croire qu’on doive substituer l’intervention armée, ou le constant exercice d’un protectorat avoué en faveur de tel ou tel gouvernement ; mais, quand une révolution a porté au pouvoir un parti, ou un chef de parti plus éclairé, plus moral, plus capable de relever sa nation et de rétablir sa prospérité, serait-ce donc un grand crime que commettraient l’Angleterre ou la France, si elles lui prêtaient, sous quelque forme que ce soit, un appui sérieux et désintéressé ? ne serait-ce pas, au contraire, l’accomplissement du devoir que leur impose leur supériorité de puissance, de lumières et de civilisation ? Cette idée d’une haute protection, si plausible et si simple en théorie, en fait rencontrerait peut-être de graves difficultés. Nous le reconnaissons ; et cependant tous les hommes politiques qui se sont occupés des affaires de l’Amérique du sud savent que les meilleurs esprits de ces malheureuses contrées ont souvent réclamé pour leur patrie une protection de ce genre, qu’ils ne la trouveraient point humiliante, et qu’ils la regarderaient comme le seul moyen de consolider leurs institutions et de mettre un terme à des agitations non moins funestes que honteuses [3].

L’examen des griefs actuels de la France contre le Mexique nous suggère une seconde observation. La plupart de ces griefs remontent à une époque déjà éloignée ; cela suffit pour attester la longanimité et la modération de la France, modération qui, au reste, ne s’est jamais démentie à l’égard d’aucune des nouvelles républiques, et qui ne peut être comparée qu’à notre parfait désintéressement dans tous nos rapports avec elles. Mais, en politique, ce n’est pas assez d’être modéré, même quand on est fort ; il faut encore que la modération serve à quelque chose : et à quoi nous a servi la nôtre, soit au Mexique, soit à Buenos-Ayres, par exemple ? On serait tenté de croire que, loin de nous concilier le respect ou la bienveillance des gouvernemens, elle les a plutôt encouragés dans leur résistance à nos plus justes réclamations ; ils semblent avoir calculé notre éloignement, nos embarras intérieurs, les complications qui pouvaient naître à chaque instant pour nous de la question d’Orient et de la conquête d’Alger ; en un mot, ils ont douté, non pas de notre force, non pas de notre puissance, non pas de l’existence de nos escadres, mais de notre disposition à les mettre en mouvement contre eux pour obtenir justice, et, en conséquence, ils ne nous l’ont pas rendue, dépendant les personnages les mieux placés pour en juger avaient déclaré de bonne heure que l’emploi de la force serait indispensable, que, sans un acte de vigueur, on n’obtiendrait rien, et que plus on tarderait à prendre cette résolution, plus le Mexique s’obstinerait à croire qu’en définitive la France, occupée de bien plus grands intérêts, n’armerait pas pour si peu de chose. Le Mexique se trompait, il appréciait mal les motifs d’une si longue indulgence ; mais n’aurait-on pas gagné à faire, il y a trois ou quatre ans, ce qui se fait aujourd’hui, et le Mexique lui-même n’aurait-il pas gagné à recevoir plus tôt cette leçon ? Nous croyons qu’il faut ménager la faiblesse des gouvernemens américains, leur tenir compte des révolutions qui les désarment et les appauvrissent, faire la part des circonstances, des préjugés nationaux, des vices des institutions. Nous ne voulons pas que la France, au moindre tort fait à quelqu’un de ses enfans, mette aussitôt l’épée à la main et se hâte de trancher le nœud que pourraient délier des négociations prudemment conduites. Non, ces procédés violens ne lui sont pas commandés par son honneur et seraient en contradiction avec le caractère général de sa politique. Mais il ne faut pas non plus que ses relations de commerce et que la sécurité de ses nationaux au dehors souffrent trop long-temps d’injustices non réparées, et que les satisfactions se fassent trop attendre. A cette nécessité se rattache celle de montrer plus souvent aux nouveaux états de l’Amérique du sud le pavillon de notre marine militaire. Un déploiement plus fréquent de nos forces navales les dispensera fréquemment d’agir, et notre navigation marchande, nos rapports de commerce, l’établissement des Français sur l’autre rive de l’Atlantique, prendront un essor immense, utile à nos intérêts, comme avantageux pour notre gloire ; car c’est chez nous une conviction profonde que ce vaste continent de l’Amérique du sud est appelé à de grandes destinées, mais que, pour les remplir, il a besoin d’une continuelle Infusion des lumières et de l’activité de la vieille Europe.

Ce serait peut-être ici le lieu d’esquisser le caractère de l’Américain du sud, race mélangée de sang indien, nègre, espagnol ou portugais, qui se croit la première nation du monde, et dont un immense orgueil n’est pas le moindre défaut, parce qu’il en produit et en éternise beaucoup d’autres. On serait obligé de dire que cet orgueil n’est pas justifié par d’assez grandes qualités, soit comme individus, soit comme peuples, malgré l’expulsion des Espagnols. Il faudrait signaler chez l’Américain du sud une déplorable absence de moralité, qui remonte de la vie privée dans la vie publique, et qui mène à l’extinction de tout patriotisme, il faudrait parler de cette mollesse d’esprit et de corps, qui fait que sous le rapport du matériel de la civilisation et dans des contrées si éminemment favorisées de la nature, on est resté prodigieusement en arrière des pays de l’Europe les moins avancés. Il y aurait lieu, sans doute, à reconnaître ici d’honorables exceptions, et ce n’est pas un niveau qui pèse également sur toutes les têtes. Mais bien peu le dépassent ; et les hommes que leur caractère et leur éducation distinguent du reste de leurs concitoyens ne sont ni les plus orgueilleux, ni les plus puissans, sur des populations qu’on domine plutôt en partageant leurs défauts et en flattant leurs préjugés. Nous ajouterions cependant, pour être justes, que dans cette longue guerre de l’indépendance qui s’est terminée par l’affranchissement des anciennes colonies espagnoles, les Américains ont souvent montré du courage ; mais nous ne nous chargerions pas d’expliquer comment cette qualité peut se concilier avec ce grand nombre d’assassinats qui épouvantent les étrangers dans toute l’étendue de l’Amérique du sud. Enfin, nous ne porterions pas sur l’esprit, sur les facultés intellectuelles de ces populations, un jugement aussi sévère que celui qu’il faut exprimer sur leur caractère moral, bien que leurs poètes, leurs historiens, leurs orateurs, soient encore à se produire. Mais il y a quelque chose de mieux à faire que d’insister sur les défauts, plus ou moins prononcés, du caractère américain ; c’est d’indiquer comment et pourquoi il devra être modifié. Or, il nous semble que les lumières de notre civilisation, des institutions élastiques et fortes, des réformes législatives et judiciaires au-devant desquelles s’élancent tous les esprits, influeraient très avantageusement sur cette partie des mœurs qu’on peut appeler mœurs politiques et sociales, par opposition aux mœurs domestiques et individuelles. Les états du midi de l’Europe ont offert et offrent encore à cet égard des exemples assez concluans. L’Amérique espagnole elle-même nous en offre, dans le cours de ces dernières années, un exemple encore plus frappant et plus décisif. Je veux parler de l’île de Cuba, sous la vigoureuse administration du général Tacon. Le gouvernement français aurait peut-être quelques plaintes à élever contre M. Tacon ; mais il est impossible de ne pas reconnaître que son administration a opéré dans cette belle colonie la plus heureuse des révolutions. Qu’a-t-il fallu ? De l’intelligence et de la volonté. Il est vrai que Cuba n’est point une république fédérative, tiraillée par des ambitions rivales, divisée en partis nombreux, gouvernée de bas en haut, comme les états indépendans, ses voisins, où l’on a prodigué des droits politiques aux esclaves d’hier qui sont incapables de les exercer, où le dernier colonel veut être président, au moins pour quelques jours, et où toutes les villes ont la prétention de passer capitales. L’empire de la paresse, de la barbarie et du brigandage se resserre tous les jours dans des limites de plus en plus étroites. Devant quelles formidables puissances reculent ces fléaux de l’ancienne société ? N’est-ce pas devant ces forces de la civilisation moderne que nous venons d’énumérer, et devant un élément dont nous n’avions pas tenu compte, devant cet insatiable besoin qui tourmente les individus et les peuples d’améliorer leur condition, d’embellir leur vie, de décorer leur séjour, et à ces nobles fins de conquérir la nature et de s’en approprier toutes les ressources ? En un mot, nous avons une foi profonde dans tous les moyens de culture intellectuelle et morale, comme dans les moyens et les succès de la culture matérielle : nous croyons, pour rentrer dans notre sujet, qu’avec quelques années d’un gouvernement stable et régulier, conduit par des esprits éclairés et des volontés fermes, la civilisation pénétrerait jusqu’à ces sauvages habitans des plaines de Buenos-Ayres [4], ces gauchos qui vivent à cheval et sans chemise, enfans dégénérés des héros espagnols de la conquête, qui n’ont presque plus du chrétien que le nom, et de l’homme que la figure. L’Espagnol a bien porté sous le même ciel les meilleurs végétaux et les animaux les plus utiles de l’Europe, qui s’y sont acclimatés et propagés, mais qui dégénèrent aussi et deviennent sauvages, quand la main de l’homme se retire et quand son œil se détourne.

Il y a dans les nouveaux états de l’Amérique du sud quelques hommes de haute intelligence qui comprennent que leur patrie a besoin de l’Europe, et parmi les hommes d’état européens, il y en a aussi qui comprennent toute la grandeur de la mission que nous réserve l’avenir dans cette autre partie du monde. Nulle conviction ne peut être plus féconde en résultats glorieux pour l’humanité, et nous n’avons écrit ce peu de lignes que pour en faire sentir l’importance. Les Espagnols et les Portugais ont introduit en Amérique tous les rudimens de la civilisation européenne ; mais il faut maintenant les développer, les agrandir, les élever au niveau sans cesse déplacé du présent. L’empire de la nature sauvage est encore trop étendu dans ces contrées ; les distances y sont prodigieuses ; le rapprochement des hommes entre eux y est trop difficile, l’échange des idées trop rare, l’action du pouvoir social trop lente et embarrassée par trop d’obstacles. Il faut que ce soit d’abord l’Europe, c’est-à-dire le génie entreprenant et actif de ses enfans, et l’ambitieuse mobilité de ses capitaux, qui se chargent des améliorations réclamées par un tel état de choses. Et déjà commence à s’accomplir dans cette même voie le vœu que nous exprimons ici. Ce sont des Anglais qui viennent d’établir la navigation à vapeur sur la Magdalena, depuis son embouchure jusqu’au cœur de la Nouvelle-Grenade, dont ce beau fleuve est une des plus grandes artères. Pour comprendre ce que c’est qu’un pareil établissement dans un pareil pays, il faut voir dans le curieux voyage de M. Mollien en Colombie, de l’année 1823 [5], comment on remontait alors la Magdalena, seule voie de communication entre Carthagène et Santa-Fe de Bogota ; il faut se représenter une navigation de plus de trente jours, sur une misérable barque, qui s’arrêtait tous les soirs, à travers une des plus riches vallées du monde, que l’établissement de communications faciles et sûres transformera en peu de temps. Un service régulier de bateaux à vapeur sur la Magdalena, sur l’Amazone, sur l’Orénoque, sur la Plata, c’est une révolution complète dans chacun des pays que ces fleuves gigantesques arrosent, témoins les bassins du Mississipi, de l’Ohio, du Saint-Laurent. Avec lui le commerce, les arts, l’industrie, la civilisation, le long de leurs bords ; avec lui des travaux qui régleront leur cours, amélioreront leur lit, préviendront les inondations, assainiront et fertiliseront les vastes plaines où se perdent quelquefois leurs eaux. Ailleurs, c’est une compagnie hollandaise qui, sur le territoire de la république centrale (le Guatemala), a entrepris de percer l’isthme de Nicaragua, et de résoudre ainsi l’immense problème de la jonction des deux océans. Ce sont des capitalistes étrangers qui cherchent à établir entre Valparaiso et Lima une ligne de paquebots à vapeur, et sans parler d’un projet de canal à travers l’isthme de Panama, qui avait trop facilement séduit le gouvernement de la Nouvelle-Grenade, c’est un ingénieur français et une maison française des Antilles qui préparent dans cette république de grands travaux de viabilité, pour lesquels on a obtenu l’autorisation du même gouvernement. Enfin, il y a dans les plus importantes exploitations de mines du Mexique, des capitaux et des ingénieurs anglais, engagés depuis quelques années, à l’avantage du Mexique non moins que de l’Angleterre. Mais en cette matière, le présent et le passé ne sont rien, auprès de l’avenir dont la possibilité se révèle, si, d’une part, les gouvernemens nouveaux se consolident en Amérique, et si les hommes éclairés y prennent le dessus ; si, de l’autre, l’attention sérieuse de l’Europe se porte énergiquement sur une carrière qui lui promet à la fois gloire et profit.

De toutes ses anciennes colonies, transformées en états indépendans, l’Espagne n’a encore reconnu que le Mexique, et c’est à cause de la possession de Cuba, le pays avec lequel il était le plus urgent de renouer des relations de commerce et d’amitié. Les négociations entamées avec la Nouvelle-Grenade et Venezuela n’ont pu être menées à aussi bonne fin, nous ne savons pour quel motif. Au reste, il n’y a pas lieu de le regretter bien vivement. Il faut peut-être qu’une génération tout entière disparaisse, avant que de part et d’autre on se revoie et l’on se mêle sans aigreur et sans défiance. Les haines nationales ne se sont adoucies d’une manière sensible entre l’Angleterre et les États-Unis que plus de trente-six ans après la grande lutte des deux peuples, et encore a-t-on vu récemment sur la frontière du Canada que tout sentiment de cette nature n’était pas éteint dans le cœur des populations. D’ailleurs, l’Espagne appauvrie, épuisée, presque sans manufactures et sans commerce, obligée de beaucoup emprunter à d’autres nations de l’Europe, a trop à faire chez elle, pour aller chercher au-delà de l’Océan des champs à défricher, des villes à rebâtir et à repeupler, les plaies de la guerre à cicatriser. Mais un jour viendra où ses vaisseaux et ses enfans reprendront le chemin de ces contrées où règne sa langue, et où sa domination laissera dans les mœurs des traces ineffaçables.

La France doit s’occuper d’autant plus des affaires de l’Amérique du sud, qu’une autre influence, une influence des plus actives, des plus ambitieuses, des plus exclusives, tend à s’y établir ; c’est l’influence des États-Unis. Elle est, non pas à repousser et à craindre, mais à surveiller et à contenir dans l’intérêt de l’Europe ; et en cela nos vues trouveront généralement un auxiliaire dans l’instinct des nouveaux gouvernemens. Ce n’est pas que l’action des États-Unis ne puisse s’exercer utilement dans ces républiques naissantes qui en ont copié les institutions un peu au hasard, et que l’esprit entreprenant de l’Américain du Nord ne puisse se donner carrière dans l’autre moitié du même continent. Nous ne sommes ni aussi injustes, ni aussi exclusifs, et ce serait d’ailleurs en pure perte, car la nature a fait elle-même une large part à l’influence des États-Unis le long des deux océans qui baignent leurs rivages. Tout ce que nous voulons dire, c’est que l’Europe pourrait se repentir un jour d’avoir laissé envahir toute l’Amérique par un même esprit. Sans doute il y a place pour tout le monde au soleil ; mais nous craindrions que les États-Unis ne voulussent y faire la leur trop grande. La politique de ce gouvernement envers les faibles puissances qui occupent le reste du Nouveau-Monde, depuis le Texas jusqu’au détroit de Magellan, n’a pas été, ne serait pas assez désintéressée. Elle est très remuante ; elle exige beaucoup ; on la tient à bon droit pour suspecte, et cependant on subit une prépondérance dont l’Europe, du moins, ne doit pas désirer l’accroissement. Après tout, le Havre et Bordeaux ne sont guère plus loin que New-Yorck de Caracas ou de Buenos-Ayres, et, par notre caractère, par notre langue, par l’identité de religion, nous avons bien plus de rapports sympathiques avec les Américains du sud, que les citoyens des Etats-Unis. Il n’y a pas de peuple au monde qui s’accommode plus facilement que le Français à des mœurs étrangères ; il n’y en a pas dont la haute sociabilité les pénètre et les attire a lui plus aisément. Il n’apporte dans ses relations avec ce qui diffère de lui ni intolérance ni orgueil. Tout comprendre et tout réfléchir, sans perdre sa nature intime, voilà la gloire du caractère français ; agir sur tout par une force spontanée, douce et néanmoins irrésistible voilà sa puissance. C’est, répétons-le, le plus haut degré de la sociabilité humaine. Renoncer à exercer cette puissance précisément là où elle trouverait un champ mieux préparé, ne serait-ce pas, de la part de la France, un crime et envers elle-même et envers l’Amérique.

En effet qu’on y pense bien, à mesure que les chances de guerre s’éloignent, il devient plus indispensable de préparer des alimens à l’activité du caractère national. On ne peut prétendre à concentrer toute cette activité dans le pays, non qu’elle ne dût trouver à s’y employer utilement, mais surtout parce que les résultats ne sont pas de nature à frapper assez vivement les imaginations. Ce qui fait qu’en France il faut de l’imagination aux hommes d’état c’est que le peuple en aura toujours plus qu’eux. Eh bien ! cette imagination qui a fait faire à la France de si grandes choses dans le monde, il faut songer à la contenter. De l’ordre et de l’économie dans les finances de l’état, des lois honnêtes et sages, c’est bien sans doute, et il en faut. Mais avec cela on ne passionne pas les peuples, on ne fait pas battre le cœur des grandes masses d’hommes, on ne remue pas leur imagination. Pour jeter du merveilleux et de la poésie dans le positif de la vie des nations, il faut, quand on n’entre pas tous les ans dans une capitale ennemie, aller chercher le merveilleux et la poésie en Orient, ou le long des fleuves géans de l’Amérique, dans les profondeurs mystérieuses de ses forêts, dans les flancs insondés de ses Cordillières. Voilà l’œuvre à laquelle nous croyons que tout ce qu’il y a d’esprits élevés et de nobles cœurs dans l’Amérique du sud, doivent, au nom de l’humanité, convier la France et l’Europe.


C. L. B.

  1. Le Brésil, auquel cet article se rapporte beaucoup moins qu’à l’Amérique espagnole, est plus juste envers les étrangers. On y a senti combien leur présence, leurs capitaux et leur activité y pouvaient être utiles, et on cherche à les y attirer. Toutefois les mesures ne sont pas sagement calculées, et on s’expose de part et d’autre à de grands mécomptes. Mais au moins les dispositions sont favorables, et méritent d’être encouragées. L’Allemagne, que les alliances de la famille impériale de Bragance ont mise en rapport avec le Brésil, y a le plus grand intérêt, et s’en occupe sérieusement.
  2. En 1836, après les revers et la prise de Santa-Anna dans le Texas, le gouvernement mexicain décréta, pour subvenir aux frais d’une seconde expédition, un emprunt forcé, auquel il voulut assujétir tous les étrangers, et dont la répartition s’opéra d’ailleurs avec la plus révoltante inégalité. Dans cette circonstance, les Anglais de Mexico, faiblement soutenus par le ministre d’Angleterre, profitèrent de l’énergie avec laquelle M. Deffaudis réclama en faveur des Français, et tous les étrangers se montrèrent fort reconnaissans de l’opiniâtre résistance que ce ministre opposa avec succès aux prétentions du gouvernement mexicain. Cependant on affectait alors de grands ménagemens pour l’Angleterre, et on lui payait des à-comptes sur une indemnité de pillages, parce qu’on espérait l’intéresser en faveur du Mexique contre la séparation du Texas, et surtout contre l’adjonction de ce territoire à la république des États-Unis. L’Angleterre avait aussi laissé percer des projets d’envahissement que le Mexique voulait détourner à tout prix, et dont la vague menace avait eu son effet. Depuis, on a continué à caresser l’Angleterre, et le ministre des affaires étrangères du Mexique, M. Cuevas dans son dernier rapport au congrès, s’est plu à rappeler que l’Angleterre était la première puissance de l’Europe qui eût reconnu la république. Enfin, pour déterminer le congrès à prendre des mesures satisfaisantes relativement à la dette anglaise, M. Cuevas a déclaré que c’était le seul moyen de rétablir les relations de commerce et d’amitié, si gravement altérées par le manque de foi du Mexique envers ses créanciers étrangers.
  3. M. de Chateaubriand a indiqué, dans le Congrès de Vérone, un plan qu’il avait formé pour établir en Amérique des princes de la maison de Bourbon ; mais il n’a pas dit à quelle branche de cette maison il comptait demander des souverains pour les anciennes colonies espagnoles, et probablement ce projet n’était pas encore, en 1823, suffisamment étudié et mûri dans son esprit. Quoi qu’il en soit, cette idée survécut à son ministère, et traversa toute la restauration, sans arriver, que nous sachions, à l’état de projet bien arrêté. Cependant on en avait appris quoique chose en Amérique, et aussitôt il s’était formé dans les nouveaux gouvernemens des partis qui avaient embrassé cette espérance avec ardeur. Un grand nombre d’hommes recommandables y voyaient le salut de leur patrie, le terme de ses déchiremens, le lien qui devait la rattacher à l’Europe civilisée, et il n’y a pas encore bien long-temps que cette chimère (car c’en était une) a cessé de les occuper. Mais au moins ce fait trouve combien l’idée d’une haute direction de la part de la France leur paraissait naturelle et juste, dans les conditions respectives des deux pays.
  4. Nous citons Buenos-Ayres et les pampas du Rio de la Plata, parce que ces provinces, si long-temps déchirées par les plus sanglantes révolutions, et auxquelles l’administration de M. Rivadavia avait rendu quelque prospérité, semblent aujourd’hui retomber dans la barbarie. Les Indiens, qui ont toujours été de si dangereux ennemis dans cette partie de l’Amérique, regagnent chaque jour du terrain, et la campagne devient inhabitable. Pour comble de maux, l’insolente obstination du général Rosas, chef de cet état, vient de forcer la France au blocus de la Plata, tandis que les passions de ce même gouverneur ont précipité Buenos-Ayres dans une guerre impolitique, ruineuse et inutile, contre le général Santa-Cruz, protecteur de la confédération péru-bolivienne. Santa-Cruz est, pour le dire en passant, un des chefs américains qui méritent le plus que l’Europe s’intéresse au maintien de son pouvoir.
  5. Plusieurs années après, M. Bresson, chargé d’une mission particulière dans les nouvelles républiques, M. le duc de Montebello, aujourd’hui ambassadeur de France en Suisse, et si je ne me trompe, M. Ternaux, qui publie en ce moment une si intéressante collection de voyages et de relations inédites ou peu connues sur la découverte de l’Amérique, ont fait le même trajet, avec les mêmes dangers, la même lenteur, et des incommodités sans nombre, bien faites pour éloigner le commerce et rebuter une curiosité ordinaire.