Des conspirations contre les peuples/Édition Garnier

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Des Conspirations contre les peuples, ou Des ProscriptionsGarniertome 26 (p. 1-27).


DES
CONSPIRATIONS
CONTRE LES PEUPLES
OU
DES PROSCRIPTIONS[1]
(1766)

CONSPIRATIONS OU PROSCRIPTIONS JUIVES.

L’histoire est pleine de conspirations contre les tyrans ; mais nous ne parlerons ici que de conspirations des tyrans contre les peuples. Si l’on remonte à la plus haute antiquité parmi nous ; si l’on ose chercher les premiers exemples des proscriptions dans l’histoire des Juifs ; si nous séparons ce qui peut appartenir aux passions humaines de ce que nous devons révérer dans les décrets éternels ; si nous ne considérons que l’effet terrible d’une cause divine, nous trouverons d’abord une proscription de vingt-trois mille Juifs après l’idolâtrie d’un veau d’or[2] ; une de vingt-quatre mille pour punir l’Israélite qu’on avait surpris dans les bras d’une Madianite[3] ; une de quarante-deux mille hommes de la tribu d’Éphraïm, égorgés à un gué du Jourdain[4]. C’était une vraie proscription, car ceux de Galaad, qui exerçaient la vengeance de Jephté contre les Éphraïmites, voulaient connaître et démêler leurs victimes en leur faisant prononcer l’un après l’autre le mot shibolet au passage de la rivière ; et ceux qui disaient sibolet, selon la prononciation éphraïmite, étaient reconnus et tués sur-le-champ. Mais il faut considérer que cette tribu d’Éphraïm ayant osé s’opposer à Jephté, choisi par Dieu même pour être le chef de son peuple, méritait sans doute un tel châtiment.

C’est pour cette raison que nous ne regardons point comme une injustice l’extermination entière des peuples du Chanaan ; ils s’étaient sans doute attiré cette punition par leurs crimes ; ce fut le Dieu vengeur des crimes qui les poursuivit ; les Juifs n’étaient que les bourreaux.

CELLE DE MITHRIDATE.

De telles proscriptions, commandées par la Divinité même, ne doivent pas sans doute être imitées par les hommes ; aussi le genre humain ne vit point de pareils massacres jusqu’à Mithridate, Rome ne lui avait pas encore déclaré la guerre, lorsqu’il ordonna qu’on assassinat tous les Romains qui se trouvaient dans l’Asie Mineure. Plutarque fait monter le nombre -des victimes à cent cinquante mille[5] ; Appien le réduit à quatre-vingt mille[6].

Plutarque n’est guère croyable, et Appien probablement exagère. Il n’est pas vraisemblable que tant de citoyens romains demeurassent dans l’Asie Mineure où ils avaient alors très-peu d’établissements. Mais, quand ce nombre serait réduit à la moitié, Mithridate n’en serait pas moins abominable. Tous les historiens conviennent que le massacre fut général, et que ni les femmes ni les enfants ne furent épargnés. CONTRE LES PEUPLES. 3

CELLES DE SYLLA, DE MARIDS, ET DES TRIUMVIRS.

Mais, environ dans ce temps-là même, Sylla et Marins exer- cèrent sur leurs compatriotes la même fnreur qu'ils éprouvaient en Asie. Mari us commença les proscriptions, et Sylla le surpassa. La raison humaine est confondue quand elle veut juger les Romains, On ne conçoit pas comment un peuple chez qui tout était à l'en- chère, et dont la moitié égorgeait l'autre, pût être dans ce temps- là même le vainqueur de tous les rois. Il y eut une horrible anarchie depuis les proscriptions de Sylla jusqu'à la bataille d'Actium ; et ce fut pourtant alors que Rome conquit les Gaules, l'Espagne, l'Egypte, la Syrie, toute l'Asie Mineure, et la Grèce.

Comment expliquerons-nous ce nombre prodigieux de décla- mations qui nous restent sur la décadence de Rome dans ces temps sanguinaires et illustres? Tout est perdu, disent vingt auteurs latins; « Rome tombe par ses propres forces^ le luxe a vengé l'univers-. » Tout cela ne veut dire autre chose, sinon que la liberté publique n'existait plus ; mais la puissance subsistait ; elle était entre les mains de cinq ou six généraux d'armée ; et le citoyen romain, qui avait jusque-là vaincu pour lui-même, ne combattait plus que pour quelques usurpateurs.

La dernière proscription fut celle d'Antoine, d'Octave, et de Lépide ; elle ne fut pas plus sanguinaire que celle de Sylla.

Quelque horrible que fût le règne des Caligula et des Néron, on ne voit point de proscriptions sous leur empire; il n'y en eut point dans les guerres des Galba, des Othon, des Vitellius.

CELLE DES JUIFS SOUS TRAJAN.

Les Juifs seuls renouvelèrent ce crime sous Trajan. Ce prince humain les traitait avec bonté. Il y en avait un très-grand nombre dans l'Egypte et dans la province de Cyrène. La moitié de l'île de Chypre était peuplée de Juifs. Un nommé André, qui se donna pour un messie, pour un libérateur des Juifs, ranima leur exé- crable enthousiasme qui paraissait assoupi. Il leur persuada qu'ils seraient agréables au Seigneur, et qu'ils rentreraient tous enlin

1. Suis et ipsa Roma virilms ruit.

(H'.iR., Epod. XVI, 2.)

2. SiL'vior armis

Luxuria incubuit, victumquo ulciscitur orbcm. (JuvBNAL, VI, '292-203.)

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victorieux dans Jérusalem, s'ils exterminaient tous les infidèles dans les lieux où ils avaient le plus de synagogues. Les Juifs, séduits par cet homme, massacrèrent, dit-on, plus de deux cent vifigt mille personnes dans la Cyrénaïque et dans Chypre. Dion' et Eusèbc- disent que, non contents de les tuer, ils mangeaient leur chair, se faisaient une ceinture de leurs intestins, et se frot- taient le visage de leur sang. Si cela est ainsi, ce fut, de toutes les conspirations contre le genre humain, dans notre continent, la plus inhumaine et la plus épouvantable ; et elle dut l'être, puisque la superstition en était le principe. Ils furent punis, mais moins qu'ils ne le méritaient, puisqu'ils subsistent encore.

CELLE DE THÉODOSE.

Je ne vois aucune conspiration pareille dans l'histoire du monde, jusqu'au temps de Théodose, qui proscrivit les habitants de Thessalonique, non pas dans un mouvement de colère, comme des menteurs mercenaires l'écrivent si souvent, mais après six mois des plus mûres réflexions. Il mit dans cette fureur méditée un artifice et une lâcheté qui la rendaient encore plus horrible. Les jeux publics furent annoncés par son ordre, les habitants invités : les courses commencèrent ; au milieu de ces réjouis- sances, ses soldats égorgèrent sept à huit mille habitants; quelques auteurs disent quinze mille. Cette proscription fut incomparablement plus sanguinaire et plus inhumaine que celle des triumvirs; ils n'avaient compris que leurs ennemis dans leurs listes; mais Théodose ordonna que tout pérît sans distinction. Les triumvirs se contentèrent de taxer les veuves et -les filles des proscrits. Théodose fit massacrer les femmes et les enfants, et cela dans la plus profonde paix, et lorsqu'il était au comble de sa puissance. Il est vrai' qu'il expia ce crime; il fut quelque temps sans aller à la messe.

CELLE DE L'IMPÉRATRICE THÉODORA.

Une conspiration * beaucoup plus sanglante encore que toutes les précédentes fut celle d'une impératrice Théodora, au milieu

1. Ou philôt Xiphilin, dans V Abrégé de Dion Cassius. ,2. Histoire de l'Église, iv, 2.

3. Cette dernière phrase a été ajoutée en 1771.

4. Dans l'impression de 170G il y avait : « Une prosci'iption beaucoup plus san- glante. »

��I

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du ix siècle. Cette femme superstitieuse et cruelle, veuve du cruel Théophile, et tutrice de l’infâme Michel, gouverna quelques années Constantinople. Elle donna ordre qu’on tuât tous les manichéens dans ses États. Fleury, dans son Histoire ecclèsiasiiqye ’ avoue qu’il en périt « environ cent mille ». Il s’en sauva quarante mille qui se réfugièrent dans les États du calife, et qui, devenus les plus implacahles comme les plus justes ennemis de l’empire grec, contrihuèrent à sa ruine. Rien ne fut plus semhlahle à notre Saint-Barthélémy, dans laquelle on voulut détruire les protestants et qui les rendit furieux.

CELLE DES CROISÉS CONTRE LES JUIFS.

Cette rage des conspirations contre un peuple entier sembla s’assoupir jusqu’au temps des croisades. Une horde de croisés dans la première expédition de Pierre l’Ermite, ayant pris son chemin par l’.lllemagne, fit vœu d’égorger tous les Juifs qu’ils rencontreraient sur leur route. Ils allèrent à Spire, à Vorms à Cologne, à Mayence, à Francfort; ils fendirent le ventre aux hommes, aux femmes, aux enfants de la nation juive qui tom- bèrent entre leurs mains, et cherchèrent dans leurs entrailles l’or qu’on supposait que ces malheureux avaient avalé.

Cette action des croisés ressemblait parfaitement à celle des Juifs de Chypre et de Cyrène, et fut peut-être encore plus affreuse, parce que l’avarice se joignait au fanatisme. Les Juifs alors furent traités comme ils se vantent d’avoir traité autrefois des nations entières; mais, selon la remarque de Suarez 2, « Us avaient égorgé leurs voisins par une piété bien entendue, et les croisés les massacrèrent par une piété mal entendue». Il’y a au moins =» de la piété dans ces meurtres, et cela est bien consolant!

CELLE DES CROISADES CONTRE LES ALRIGEOIS.

La conspiration contre les Albigeois fut de la même espèce et eut une atrocité de plus : c’est qu’elle fut contre des compatriotes, et qu’elle dura plus longtemps. Suarez aurait dû regarder cette proscription comme la plus édifiante de toutes, puisque de saints inquisiteurs condamnèrent aux fiammes tous les habitants de

L Liv. XLVlH, 25.

2. Célèbre casuiste.

3. Cette phrase a été ajoutée en 1771.

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Béziers, de Garcassonne, de Lavaur, et de cent bourgs considé- rables; presque tous les citoyens furent brûlés en effet, ou pendus, ou égorgés.

LES VÊPRES SICILIENNES.

S'il est quelque nuance entre les grands crimes, peut-être la journée des vêpres siciliennes est la moins exécrable de toutes, quoiqu'elle le soit excessivement. L'opinion la plus probable est que ce massacre ne fut point prémédité. Il est vrai que Jean de Procida, émissaire du roi d'Aragon, préparait dès lors une révo- lution à Naples et en Sicile ; mais il paraît que ce fut un mouve- ment subit dans le peuple animé contre les Provençaux, qui le déchaîna tout d'un coup, et qui fit couler tant de sang. Le roi Charles d'Anjou, frère de saint Louis, s'était rendu odieux parle meurtre de Gonradin et du duc d'Autriche, deux jeunes héros et deux grands princes dignes de son estime, qu'il fit condamner à mort comme des voleurs. Les Provençaux qui vexaient la Sicile étaient détestés. L'un d'eux fit violence à une femme le lende- main de Pâques; on s'attroupa, on s'émut, on sonna le tocsin, on cria : « Meurent les tyrans ! » Tout ce qu'on rencontra de Provençaux fut massacré; les innocents périrent avec les cou- pables.

LES TEMPLIERS.

Je mets sans difficulté ^ au rang des conjurations contre une société entière le supplice des templiers. Gette barbarie fut d'au- tant plus atroce qu'elle fut commise avec l'appareil de la justice. Ge n'était point une de ces fureurs que la vengeance soudaine ou la nécessité de se défendre semble justifier : c'était un projet réflé- chi d'exterminer tout un ordre trop fier et trop riche. Je pense bien que, dans cet ordre, il y avait de jeunes débauchés qui méritaient quelque correction ; mais je ne croirai jamais qu'un grand maître et tant de chevaliers, parmi lesquels on comptait des princes, tous vénérables par leur âge et par leurs services, fussent coupables des bassesses absurdes et inutiles dont on les accusait. Je ne croirai jamais qu'un ordre entier de religieux ait renoncé en Europe à la réhgion chrétienne, pour laquelle il com- ,battait en Asie, en Afrique, et pour laquelle même encore plu-

1. Dans l'impression de 17G6, il y avait : « Je mets sans difficulté au rang des proscriptions le supplice des templiers. »

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sieurs d'entre eux gémissaient dans les fers des Turcs et des Arabes, aimant mieux mourir dans les cachots que de renier leur religion.

Enfin je crois sans difficulté à plus de quatre-vingts chevaliers, qui, en mourant, prennent Dieu à témoin de leur innocence. N'hésitons point à mettre leur proscription au rang des funestes effets d'un temps d'ignorance et de barbarie.

MASSACRES DANS LE NOUVEAU MONDE.

Dans ce recensement de tant d'horreurs, mettons surtout les douze millions d'hommes détruits dans le vaste continent du nou- veau monde. Cette proscription est à l'égard de toutes les autres ce que serait l'incendie de la moitié de la terre à celui de quelques villages.

Jamais ce malheureux globe n'éprouva une dévastation plus horrible et plus générale, et jamais crime ne fut mieux prouvé. Las Casas, évêque de Chiapa dans la Nouvelle-Espagne, ayant parcouru pendant plus de trente années les îles et la terre ferme découvertes avant qu'il fût évêque, et depuis qu'il eut cette dignité, témoin oculaire de ces trente années de destruction, vint enfin en Espagne, dans sa vieillesse, se jeter aux pieds de Charles- Quint et du prince Philippe son fils, et fit entendre ses plaintes, qu'on n'avait pas écoutées jusqu'alors. Il présenta sa requête au nom d'un hémisphère entier : elle fut imprimée à Valladolid. La cause de plus de cinquante nations proscrites , dont il ne subsis- tait que de faibles restes, fut solennellement plaidée devant l'em- pereur. Las Casas dit que ces peuples détruits étaient d'une espèce douce, faible et innocente, incapable de nuire et de résister, et que la plupart ne connaissaient pas plus les vêtements et les armes que nos animaux domestiques. « J'ai parcouru, dit-il, toutes les petites îles Lucaies, et je n'y ai trouvé que onze habitants, reste de cinq cent mille.

Il compte ensuite plus de deux millions d'hommes détruits dans Cuba et dans Hispaniola, et enfin plus de dix millions dans le continent. Il ne dit pas : « J'ai ouï dire qu'on a exercé ces énormités incroyables ; »! il dit : « Je les ai vues ; j'ai vu cinq caciques brûlés pour s'être enfuis avec leurs sujets ; j'ai vu ces créatures innocentes massacrées par milliers ; enfin , de mon temps, on a détruit plus de douze millions d'hommes dans l'Amé- rique. ))

On ne lui contesta pas cette étrange dépopulation , quelque

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incroyable qu'elle paraisse. Le docteur Sepulvéda, qui plaidait contre lui, s'attacha seulement à prouver que tous ces Indiens méritaient la mort, parce qu'ils étaient coupal3les du péché contre nature, et qu'ils étaient anthropophages.

« Je prends Dieu à témoin, répond le digne évêque Las Casas, que vous calomniez ces innocents après les avoir égorgés. Non, ce n'était point parmi eux que régnait la pédérastie, et que l'hor- reur de manger de la chair humaine s'était introduite ; il se peut que dans quelques contrées de l'Amérique que je ne connais pas, comme au Brésil ou dans quelques îles, on ait pratiqué ces abo- minations de l'Europe ; mais ni à Cuba, ni à la Jamaïque, ni dans Hispaniola S ni dans aucune île que j'aie parcourue, ni au Pérou, ni au Mexique, où est mon évêché, je n'ai jamais entendu parler de ces crimes, et j'en ai fait les enquêtes les plus exactes. C'est vous qui êtes plus cruels que les anthropophages: car je vous ai vus dresser des chiens énormes pour aller à la chasse des hommes comme on va à celle des bêtes fauves. Je vous ai vus donner vos semblables à dévorer à vos chiens. J'ai entendu des Espagnols dire à leurs camarades : a Prête-moi une longe d'Indien pour le « déjeuner de mes dogues, je t'en rendrai demain un quartier. » C'est enfin chez vous seuls que j'ai vu de la chair humaine étalée dans vos boucheries, soit pour vos dogues, soit pour vous-mêmes. Tout cela, continue-t-il, est prouvé aux procès, et je jure, par le grand Dieu qui m'écoute, que rien n'est plus véritable. »

Enfin Las Casas obtint de Charles-Quint des lois qui arrêtèrent ,1e carnage réputé jusqu'alors légitime, attendu que c'étaient des chrétiens qui massacraient des infidèles.

CONSPIRATION CONTRE MÉRINDOL.

La proscription juridique des habitants de Mérindol et de Cabrières, sous François I", en 15Zi6, n'est à la vérité qu'une étincelle en comparaison de cet incendie universel de la moitié de l'Amérique. Il périt dans ce petit pays environ cinq à six mille personnes des deux sexes et de tout âge. Mais cinq mille citoyens surpassent en proportion, dans un canton si petit, le nombre de douze millions dans la vaste étendue des îles de l'Amérique, dans le Mexique, et dans le Pérou. Ajoutez surtout que les désastres de notre patrie nous touchent plus que ceux d'un autre hémisphère.

Ce fût la seule proscription revêtue des formes de la justice

1. Aujourd'hui Saint-Domingue ou Haïti.

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ordinaire ; car les templiers furent condamnés par des commis- saires que le pape avait nommés, et c'est en cela que le massacre de Mérindol porte un caractère plus affreux que les autres. Le crime est plus grand quand il est commis par ceux qui sont établis pour réprimer les crimes et pour protéger l'innocence.

Un avocat général du parlement d'Aix, nommé Guérin, fut le premier auteur de cette boucherie. « C'était, dit Tliistorien César Nostradamus, un homme noir ainsi de corps que d'âme, autant froid orateur que persécuteur ardent et calomniateur effronté. » Il commença par dénoncer, en 1540, dix-neuf personnes au hasard comme hérétiques. Il y avait alors un violent parti dans le parlement d'Aix, qu'on appelait les brûleurs. Le président d'Oppède était à la tête de ce parti. Les dix-neuf accusés furent condamnés à mort sans être entendus; et, dans ce nombre, il se trouva quatre femmes et cinq enfants qui s'enfuirent dans des cavernes.

Il y avait alors, à la honte de la nation, un inquisiteur de la foi en Provence ; il se nommait frère Jean de Rome. Ce malheu- reux, accompagné de satellites, allait souvent dans Mérindol et dans les villages d'alentour ; il entrait inopinément et de nuit dans les maisons où il était averti qu'il y avait un peu d'argent ; il déclarait le père, la mère, et les enfants, hérétiques, leur donnait la question, prenait l'argent, et violait les filles. Vous trouverez une partie des crimes de ce scélérat dans le fameux plaidoyer d'Aubry, et vous remarquerez qu'il ne fut puni que par la prison.

Ce fut cet inquisiteur qui, n'ayant pu entrer chez les dix-neuf accusés, les avait fait dénoncer au parlement par l'avocat général Guérin, quoiqu'il prétendît être le seul juge du crime d'hérésie. Guérin et lui soutinrent que dix-huit villages étaient infectés de cette peste. Les dix-neuf citoyens échappés devaient, selon eux, faire révolter tout le canton. Le président d'Oppède, trompé par une information frauduleuse de Guérin, demanda au roi des troupes pour appuyer la recherche et la punition des dix-neuf prétendus coupables. François I", trompé à son tour, accorda enfin les troupes. Le vice-légat d'Avignon y joignit quelques soldats. Enfin, en i5kk, d'Oppède et Guérin à leur tête mirent le feu à tous les villages : tout fut tué, et Aubry rapporte dans son plaidoyer que plusieurs soldats assouvirent leur brutalité sur les femmes et sur les filles expirantes qui palpitaient encore. C'est ainsi qu'on servait la religion.

Quiconque a lu l'histoire sait assez qu'on fit justice ; que le parlement de Paris fit pendre l'avocat général, et que le président

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d'Oppède échappa au supplice qu'il avait mérité. Cette grande cause fut plaidée pendant cinquante audiences. On a encore les plaidoyers; ils sont curieux. D'Oppède et Guérin alléguaient pour leur justification tous les passages de VÉcriture où il est dit:

Frappez les habitants par le glaive, détruisez tout jusqu'aux animaux 1;

Tuez le vieillard, l'homme, la femme, et l'enfant à la mamelle 2;

Tuez l'homme, la femme, l'enfant sevré, l'enfant qui tette, le bœuf, la brebis, le chameau, et l'âne ^

Ils alléguaient encore les ordres et les exemples donnés par l'Église contre les hérétiques. Ces exemples et ces ordres n'em- pêchèrent pas que Guérin ne fût pendu. C'est la seule proscrip- tion de cette espèce qui ait été punie par les lois, après avoir été faite à l'abri de ces lois mêmes.

CONSPIRATION DE LA SAINT-BARTHÉLEMY.

Il n'y eut que vingt-huit ans d'intervalle entre les massacres de Mérindol et la journée de la Saint-Barthélémy. Cette journée fait encore dresser les cheveux à la tête de tous les Français, excepté ceux d'un abbé* qui a osé imprimer, en 1758, une es- pèce d'apologie de cet événement exécrable. C'est ainsi que quel- ques esprits bizarres ont eu le caprice de faire l'apologie du diable. « Ce ne fut, dit-il, qu'une affaire de proscription, » Voilà une étrange excuse! Il semble qu'une affaire de proscription soit une chose d'usage, comme on dit une affaire de barreau, une affaire d'intérêt, une affaire de calcul, une affaire d'église.

Il faut que l'esprit humain soit bien susceptible de tous les travers pour qu'il se trouve, au bout de près de deux cents ans, un homme qui, de sang-froid, entreprend de justifier ce que l'Europe entière abhorre. L'archevêque Péréfixe^ prétend qu'il périt cent mille Français dans cette conspiration religieuse. Le duc de Sully n'en compte que soixante et dix mille. Monsieur l'abbé abuse du martyrologe des calvinistes, lequel n'a pu tout compter, pour affirmer qu'il n'y eut que quinze mille victimes. Eh ! monsieur l'abbé, ne serait-ce rien que quinze mille personnes égorgées en pleine paix par leurs concitoyens?

1. Deutéronome, chap. xiii, 24. {Note de Voltaire.) '2. Josué, chap. vi, 21. {Id.)

3. Premier livre des Rois, chapitre xv, 3. (Id.)

4. Caveyrac. Voyez, tome XXIV, la note 1 de la page 476.

5. Dans sa Vie de Henri IV, 1661.

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Le nombre des morts ajoute sans doute beaucoup à la cala- mité d'une nation, mais rien à l'atrocité du crime. Vous pré- tendez, homme charitable, que la religion n'eut aucune part à ce petit mouvement populaire. Oubliez-vous le tableau que le pape Grégoire XIII fit placer dans le Vatican, et au bas duquel était écrit -.Pontifex Colignii necem probat? Oubliez-vous sa proces- sion solennelle de l'église Saint-Pierre à l'église Saint-Louis, le Te Deum qu'il fit chanter, les médailles qu'il fit frapper pour per- pétuer la mémoire de l'heureux carnage de la Saint-Barthélémy ^ ? Vous n'avez peut-être pas vu ces médailles; j'en ai vu entre les mains de M. l'abbé de Rothelin-. Le pape Grégoire y est repré- senté d'un côté, et de l'autre c'est un ange qui tient une croix dans la main gauche, et une épée dans la droite. En voilà-t-il assez, je ne dis pas pour vous convaincre, mais pour vous confondre?

CONSPIRATION D'IRLANDE.

La conjuration des Irlandais catholiques contre les protes- tants, sous Charles I", en 1641, est une fidèle imitation de la Saint-Barthélémy. Des historiens anglais contemporains, tels que le chancelier Clarendon et un chevalier Jean Temple, assurent qu'il y eut cent cinquante mille hommes de massacrés. Le par- lement d'Angleterre, dans sa déclaration du 25 juillet 1643, en compte quatre-vingt mille ^; mais M. Brooke*, qui paraît très- instruit, crie à l'injustice dans un petit livre que j'ai entre les mains. Il dit qu'on se plaint à tort ; et il semble prouver assez bien qu'il n'y eut que quarante mille citoyens d'immolés à la religion, en y comprenant les femmes et les enfants.

CONSPIRATION DANS LES VALLÉES DU PIÉMONT.

J'omets ici un grand nombre de proscriptions particuhères. Les petits désastres ne se comptent point dans les calamités géné- rales; mais je ne dois point passer sous silence la proscription des habitants des vallées du Piémont, en 1655.

C'est une chose assez remarquable dans l'histoire que ces

i. Voyez tome XV, page 529.

2. Littérateur et numismate, 1691-1744; il avait rapporté d'Italie une très- belle collection de médailles.

3. L'impression de 1766 disait cent cinquante mille: ce qui n'était qu'une faute d'impression corrigée en 1771. (B.)

4. Littérateur irlandais que Voltaire a déjà cité.

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hommes, presque inconnus au reste du monde, aient persévéré constamment, de temps immémorial, dans des usages qui avaient changé partout ailleurs. Il en est de ces usages comme de la langue : une infinité de termes antiques se conservent dans des cantons éloignés, tandis que les capitales et les grandes villes varient dans leur langage de siècle en siècle.

Voilà pourquoi l'ancien roman que l'on parlait du temps do Charlemagne subsiste encore dans le patois du paysdeVaud, qui a conservé le nom de Paijs roman. On trouve des vestiges de ce langage dans toutes les vallées des Alpes et des Pyrénées. Les peuples voisins de Turin, qui hahitaient les cavernes vaudoises, gardèrent l'habillement, la langue, et presque tous les rites du temps de Charlemagne,

On sait assez que, dans le viii* et dans le ix^ siècle, la partie septentrionale de l'Occident ne connaissait point le culte des images ; et une bonne raison, c'est qu'il n'y avait ni peintres ni sculpteurs : rien même n'était encore décidé sur certaines ques- tions délicates que l'ignorance ne permettait pas d'approfondir. Quand ces points de controverse furent arrêtés et réglés ailleurs, les habitants des vallées l'ignorèrent; et, étant ignorés eux- mêmes des autres hommes, ils restèrent dans leur ancienne croyance ; mais enfin ils furent au rang des hérétiques, et pour- suivis comme tels.

Dès l'année l/i87, le pape Innocent VIII envoya dans le Pié- mont un légat nommé Albertus de Capitoneis, archidiacre de Cré- mone, prêcher une croisade contre eux. La teneur de la bulle du pape est singulière. Il recommande aux inquisiteurs, à tous les ecclésiastiques, et à tous les moines, « de prendre unanimement les armes contre les Vaudois, de les écraser comme des aspics, et de les exterminer saintement ». Li hsereticos armis insurgant, eosque, velut aspides venenosas, conculcent, et ad tam sanctam exter- minationem adhibeant omnes conatus.

La même bulle octroie à chaque fidèle le droit de « s'emparer de tous les meubles et immeubles des hérétiques sans forme de procès ». Bona quxcumque mobilia et immobilia quibuscumque licite occupandi, etc.

Et, par la même autorité, elle déclare que tous les magistrats qui ne prêteront pas main-forte seront privés de leurs dignités : seculares honoribiis, titidis, feudis, privilegiis privandi.

Les Vaudois, ayant été vivement persécutés en vertu de cetrte bulle, se crurent des martyrs. Ainsi leur nombre augmenta pro- digieusement. Enfin la bulle d'Innocent VIII fut mise en exécution

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à la lettre en 1655. Le marquis de Pianesse entra le 15 d'avril dans ces vallées avec deux régiments, ayant des capucins à leur tête. On marcha de caverne en caverne, et tout ce qu'on ren- contra fut massacré. On pendait les femmes nues à des arbres, on les arrosait du sang de leurs enfants, et on emplissait leur matrice de poudre à laquelle on mettait le feu.

Il faut faire entrer sans doute dans ce triste catalogue les mas- sacres des Cévennes et du Vivarais, qui durèrent pendant dix ans au commencement de ce siècle. Ce fut en effet un mélange con- tinuel de proscriptions et de guerres civiles. Les combats, les assassinats, et les mains des bourreaux, ont fait périr près de cent mille de nos compatriotes, dont dix mille ont expiré sur la roue, ou par la corde, ou dans les flammes, si ont en croit tous les his- toriens contemporains des deux partis.

Est-ce l'histoire des serpents et des tigres que je viens de faire ? non, c'est celle des hommes. Les tigres et les serpents ne traitent point ainsi leur espèce. C'est pourtant dans le siècle de Cicéron, de Pollion, d'Atticus, de Varius, de Tibulle, de Virgile, d'Horace, qu'Auguste fit ses proscriptions. Les philosophes de Thou et Montaigne, le chancelier de L'Hospital, vivaient du temps de la Saint- Barthélémy ; et les massacres des Cévennes sont du siècle le plus florissant de la monarchie française. Jamais les esprits ne furent plus cultivés, les talents en plus grand nombre, la politesse plus générale. Quel contraste, quel chaos, quelles horribles inconséquences, composent ce malheureux monde ! On parle des pestes, des tremblements de terre, des embrasements, des déluges qui ont désolé le globe ; heureux, dit-on, ceux qui n'ont pas vécu dans le temps de ces bouleversements ! Disons plutôt : Heureux ceux qui n'ont pas vu les crimes que je retrace ! Comment s'est-il trouvé des barbares pour les ordonner, et tant d'autres barbares pour les exécuter ? Comment y a-t-il encore des inquisiteurs et des familiers de l'Inquisition?

Un homme modéré, humain, né avec un caractère doux, ne conçoit pas plus qu'il y ait eu parmi les hommes des bêtes féroces ainsi altérées de carnage qu'il ne conçoit des métamorphoses de tourterelles en vautours ; mais il comprend encore moins que ces monstres aient trouvé à point nommé une multitude d'exécuteurs. Si des officiers et des soldats courent au combat sur un ordre de leurs maîtres, cela est dans l'ordre de la nature ; mais que, sans aucun examen, ils aillent assassiner de sang-froid un peuple sans défense, c'est ce qu'on n'oserait pas imaginer des furies même de l'enfer. Ce tableau soulève tellement le cœur de ceux qui se pé-

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nètrent de ce qu'ils lisent que, pour peu qu'on soit enclin à la tristesse, on est fâché d'être né, on est indigné d'être homme.

La seule chose qui puisse consoler, c'est que de telles abomi- nations n'ont été commises que de loin à loin : n'en voilà qu'en- viron vingt exemples principaux dans l'espace de près de quatre mille années. Je sais que les guerres continuelles qui ont désolé la terre sont des fléaux encore plus destructeurs par leur nombre et par leur durée ; mais enfin, comme je l'ai déjà dit^ le péril étant égal des deux côtés dans la guerre, ce tableau révolte bien moins que celui des proscriptions, qui ont été toutes faites avec lâcheté, puisqu'elles ont été faites sans danger, et que les Sylla et les Auguste n'ont été au fond que des assassins qui ont attendu des passants au coin d'un bois, et qui ont profité des dépouilles.

La guerre paraît l'état naturel de l'homme. Toutes les sociétés connues ont été en guerre, hormi les brames, et primitifs, que nous appelons quakers, et quelques autres petits peuples. Mais il faut avouer que très-peu de sociétés se sont rendues coupables de ces assassinats publics appelés proscriptions. Il n'y en a aucun exemple dans la haute antiquité, excepté chez les Juifs. Le seul roi de l'Orient qui se soit livré à ce crime est Mithridate; et depuis Auguste il n'y a eu de proscription dans notre hémisphère que chez les chrétiens, qui occupent une très-petite partie du globe. Si cette rage avait saisi souvent le genre humain, il n'y aurait plus d'hommes sur la terre, elle ne serait habitée que par les animaux, qui sont sans contredit beaucoup moins méchants que nous. C'est â la philosophie, qui fait aujourd'hui tant de progrès, d'adoucir les mœurs des hommes; c'est à notre siècle de répajer les crimes des siècles passés. Il est certain que, quand l'esprit de tolérance sera établi, on ne pourra plus dire :

Jîtas parentum pejor avis tulit Nos nequiores, mox daturos Pi'Ogeniem vitiosiorem.

(HoK., lib. m, od. VI, 46.)

On dira plutôt, mais en meilleurs vers que ceux-ci :

Nos aïeux ont été des monstres exécrables^.

Nos pères ont été méchants;

On voit aujourd'hui leurs enfants, •Étant plus éclairés, devenir plus traitables.

1. Tome XXV, page 18.

2. Ces vers sont de Voltaire. (B.)

�� � CONTRE LES PEUPLES. 15

Mais, pour oser dire que nous sommes meilleurs que nos ancêtres, il faudrait que, nous trouvant dans les mêmes circon- stances qu'eux, nous nous abstinssions avec horreur des cruautés dont ils ont été coupables, et il n'est pas démontré que nous fas- sions plus humains en pareil cas. La philosophie ne pénètre pas toujours chez les grands qui ordonnent, et encore moins chez les hordes des petits, qui exécutent. Elle n'est le partage que des hommes placés dans la médiocrité, également éloignés de l'am- bition qui opprime, et de la basse férocité qui est à ses gages.

Il est vrai qu'il n'est plus de nos jours de persécutions géné- rales; mais on voit quelquefois de cruelles atrocités. La société, la politesse, la raison, inspirent des mœurs douces; cependant quelques hommes ont cru que la barbarie était un de leurs devoirs. On les a vus abuser de leurs misérables emplois, si sou- vent humiliés, jusqu'à se jouer de la vie de leurs semblables en colorant leur inhumanité du nom de justice; ils ont été sangui- naires sans nécessité, ce qui n'est pas même le caractère des animaux carnassiers. Toute dureté qui n'est pas nécessaire est un outrage au genre humain. Les cannibales se vengent, mais ils ne font pas expirer dans d'horribles supplices un compatriote qui n'a été qu'imprudent ^

Puissent ces réflexions satisfaire les âmes sensibles, et adoucir les autres !

1. Allusion au supplice du chevalier de La Barre ; voyez tome XXV, page 503.

��FIN DES CONSPIRATIONS, ETC.

�� � LETTRE

DE M. DE VOLTAIRE

AU DOCTEUR JEAN-JACQUES PANSOPHE

(1766)

��AVERTISSEMENT.

POUR LA PRÉSENTE ÉDITION

��Le parti que nous avons pris d'introduire la Lettre au docteur Pansophe parmi les œuvres de Voltaire, malgré les dénégations réitérées du patriarche de Ferney, se justifiera auprès de tous ceux qui ont examiné attentivement la question. D'abord les dénégations de Voltaire n'ont pas grand poids : il n'hésitait jama is à les prodiguer quand il ne lui plaisait pas d'avouer un ouvrage comme sien. « Je suis à l'égard des oyvrages qu'on m'attriijue, disait Montesquieu, comme la Fontaine- Martel ^ était pour les ridicules : on rae les donne, mais je ne les prends point. » Non-seulement Voltaire ne les prenait point, fussent-ils de lui, mais il les repoussait avec indignation, et quelquefois les dénonçait aux puissances. Ce procédé voltairien est assez connu pour que nous n'ayons pas besoin d'insister. Dans la déclaration publique ci-après du 29 décembre 1766, remarquons que Voltaire, après avoir désavoué la Lettre au docteur Pansophe, blâme gravement l'auteur des Notes sur la lettre de M. de Voltaire à M. Hume, que tous les éditeurs lui adjugent sans difficulté. Le second paragraphe permet d'apprécier l'au- torité du premier.

Lorsque Voltaire, dans sa lettre à Damilaville du 23 juin 1766, dit :

1. La comtesse de Fontaine-Martel, née vers 1062, morte à Paris, entre les bras de Voltaire, le 22 janvier 1733. Voyez OEuvres complètes de Montesquieu> édition Ed. Laboulaye, tome VII, page 240.

26. — Mélanges. V. 2

�� � 48 AVERTISSEMENT.

« Je vous envoie, en attendant, la lettre sur Jean-Jacques que vous me demandiez, et que j'ai enfin retrouvée ; » il semble bien qu'il s'agisse de la Lellre au docteur Pansophe. Beuchot l'entend de la Lettre à M. Tronchin- Calendrin, du 4 3 novembre 1765, où il est, en effet, question de J.-J. Rous- seau, mais qui n'est pas une « lettre sur J.-J. ».

Tous les contemporains furent unanimes à attribuer à Voltaire la Lettre au docteur Pansophe. I\Iarmontel,dans \g Mercure français ; Grimm, dans la Correspondance littéraire^ sont .aussi affirmatifs que Fréron ^. Pour Jean-Jacques Rousseau, le principal intéressé, cela ne fit jamais de doute : « Dans le même temps à peu près..., dit-il, parut une lettre de M. de V^oltaire a moi adressée (au docteur Pansophe) avec une traduction anglaise qui renchérit sur l'original. Le noble objet de ce spirituel ouvrage est de m'attirer le mépris et la haine de ceux chez qui je me suis réfugié. » (Lettre il David Hume.) Il s'exprime de même dans ses lettres à ses amis d'Ivernois et du*Peyrou, du 10 mai et du 31 mai 1766.

Ce fut Voltaire qui chercha à rejeter la paternité de la Lettre au docteur Pansophe sur l'abbé Coyer d'abord, et sur Borde ensuite. Le premier pro- testa. Il écrit le 2 janvier 1767 à Guy, libraire de J.-J. Rousseau : « Mon- sieur Guy, quoique je vous aie parlé hier de l'imputation que M. de Voltaire m'a faite de la Lettre au docteur Pansophe^ je crains de ne vous l'avoir pas assez dit : quand vous écrirez à M. Rousseau, dites-lui que M. de Voltaire est l'unique source de ce bruit; que c'est lui qui l'a répandu par ses lettres à Paris et à Londres, et qu'il a reconnu lui-même son erreur dans la lettre que je vous ai communiquée : « Après avoir été informé, dit-il, que la Lettre « au docteur Pansophe est de M. de Bordes, de l'Académie de Lyon, etc. » Effectivement, cet académicien était à Londres lorsque la lettre a été im- primée en anglais. Vous savez l'admiration que j'ai toujours eue pour les grands talents de M. Rousseau, votre ami, et que j'ai toujours désapprouvé fes persécutions qu'on lui suscite dans son malheur. Je serais très-fàché qu'on me mît au nombre de ses persécuteurs, et, d'ailleurs, je n'ai jamais emprunté le nom de personne. Je me sers du mien, ou je garde l'ano- nyme ^. »

Reste donc le Lyonnais Borde (Voltaire écrit toujours Bordes, mais à tort). On peut voir dans la Correspondance qua Borde, comme l'abbé Coyer, niait être l'auteur de la Lettre que Voltaire tenait à lui faire endosser, et tout porte à penser que son désaveu était parfaitement sincère. Charles Borde a fait contre Rousseau des satires qui sont bien authentiquement de lui : la Prédiction tirée d'un vieux mayiuscrit, la Profession de foi philoso-

1. « Je n'ai pas encore pu vaincre, dit Grimm (novembre 1766), la conviction intérieure qui me crie qu'elle (la Lettre) appartient à M. de Voltaire, malgré toutes ses protestations. »

2. Voyez V Année littéraire, 17G6, tome VII, pages 19 et 56, et surtout page 175.

3. OEuWes diverses de J.-J. Rousseau^ citoyen de Genève. Neufchâtel, 1768. 8 volumes, tome VII. — OEuvres complètes de l'abbé Coyer, 7 volumes in-12, t. VU, pages 463-464.

4. Lettre à Borde, du 15 décembre 1766.

�� � LETTRE AU DOCTEUR PANSOPHE. 19

phiquei ; et quand on les compare à la Lettre au docteur Pansophe, il est impossible de conserver d'illusion et de croire que l'auteur des unes soit celui de l'autre, tant est grande la différence de la manière et du style.

Ces recherches nous ramènent donc à Voltaire, quoi qu'il dise. Lorsqu'il écrit à Borde 2 : « L'abbé Coyer me jure qu'il n'est pas l'auteur de la Lettre à Pansophe; c'est donc vous qui l'êtes? Vous dites que ce n'est pas vous; c'est donc l'abbé Coyer. Il n'y a certainement que l'un de vous deux qui puisse l'avoir écrite. Le troisième n'existe pas, » il sait bien que ce troisième existe : c'est lui-même.

On verra, dans l'Avertissement de Beuchot, placé en tête des Notes sur la lettre de M. de Voltaire à M. Hume, que Decroix, le collaborateur de Condorcet à l'édition de Kehl, croyait à la paternité de Voltaire, et Beuchot lui-même n'ose se prononcer contre.

Après avoir admis dans l'œuvre voltairienne la Vie de J.-J. Rousseau et d'autres ouvrages, sur de simples présomptions, il aurait été illogique d'écarter la Lettre aie docteur Pansophe.

L. M.

��LETTRE AU DOCTEUR PANSOPHE.

Quoi que vous en disiez, docteur Pansophe, je ne suis certai- nement pas la cause de vos malheurs : j'en suis affligé, et vos livres ne méritent pas de faire tant de scandale et tant de bruit; mais cependant ne devenez pas calomniateur, ce serait là le plus grand mal. J'ai lu, dans le dernier ouvrage que vous avez mis en lumière, une belle prosopopée où vous faites entendre, en plai- santant mal à propos, que je ne crois pas en Dieu. Le reproche est aussi étonnant que votre génie. Le jésuite Garasse, le jésuite Hardouin, et d'autres menteurs publics, trouvaient partout des athées ; mais le jésuite Garasse, le jésuite Hardouin, ne sont pas bons à imiter. Docteur Pansophe, je ne suis athée ni dans mon cœur, ni dans mes livres ; les honnêtes gens qui nous connaissent l'un et l'autre disent, en voyant votre article : Hélas! le docteur Pan- sophe est méchant comme les autres hommes; c'est bien dommage.

Judicieux admirateur de la bêtise et de la brutalité des sau- vages, vous avez crié contre les sciences, et cultivé les sciences. Vous avez traité les auteurs et les philosophes de charlatans ; et, pour prouver d'exemple, vous avez été auteur. Vous avez écrit

\. OEuvres diverses, 2 vol. in-S" en deux parties chacun; Lyon, Faucheux, 1783. 2. Lettre à Borde, du 15 décembre 1760.

�� � 20 LETTRE DE VOLTAIRE

contre la comédie avec la dévotion d'un capucin, et vous avez fait de méchantes comédies. Vous avez regardé comme une chose abominable qu'un satrape ou un duc eût du superflu, et vous avez copié de la musique pour des satrapes ou des ducs qui vous payaient avec ce superflu. Vous avez barbouillé un roman ennuyeux, où un pédagogue suborne honnêtement sa pupille en lui enseignant la vertu; et la fille modeste couche honnêtement avec le pédagogue; et elle souhaite de tout son cœur qu'il lui fasse un enfant ; et elle parle toujours de sagesse avec son doux ami; et elle devient femme, mère, et la plus tendre amie d'un époux qu'elle n'aime pourtant pas ; et elle vit et meurt en raison- nant, mais sans vouloir prier Dieu. Docteur Pansophe, vous vous êtes fait le précepteur d'un certain Emile, que vous formez insensiblement par des moyens impraticables ; et pour faire un bon chrétien, vous détruisez la religion chrétienne. Vous pro- fessez partout un sincère attachement à la révélation, en prêchant le déisme, ce qui n'empêche pas que chez vous les déistes et les philosophes conséquents ne soient des athées. J'admire, comme je le dois, tant de candeur et de justesse d'esprit ; mais permet- tez-moi, de grâce, de croire en Dieu. Vous pouvez être un sophiste, un mauvais raisonneur, et par conséquent un écrivain pour le moins inutile, sans que je sois un athée. L'Être souverain nous jugera tous deux; attendons humblement son arrêt. Il me semble que j'ai fait de mon mieux pour soutenir la cause de Dieu et de la vertu, mais avec moins de bile et d'emportement que vous. Ne craignez -vous pas que vos inutiles calomnies contre les philosophes et contre moi ne vous rendent dés;agréable aux yeux de l'Être suprême, comme vous l'êtes déjà aux yeux des liortimes ?

Vos Lettres de la montagne sont pleines de fiel ; cela n'est pas bien, Jean-Jacques. Si votre patrie vous a proscrit injustement, il. ne faut pas la maudire ni la troubler. Vous avez certes raison de dire que vous n'êtes point philosophe. Le sage philosophe Socrate but la ciguë en silence : il ne lit pas de libelles contre l'aréopage ni même contre le prêtre Anitus, son ennemi déclaré ; sa bouche vertueuse ne se souilla pas par des imprécations: il mourut avec toute sa gloire et sa patience; mais vous n'êtes pas un Socrate ni un philosophe.

, Docteur Pansophe, permettez qu'on vous donne ici trois leçons, que la philosophie vous aurait apprises : une leçon de bonne foi, une leçon de bon sens, et une leçon de modestie.

Pourquoi dites-vous que le bonhomme si mal nommé Grégoire

�� � AU DOCTEUR PANSOPHE, 21

k Grand, quoiqu'il soit un saint, était un pape iUuslre, parce qu'il était bête et intrigant? J'ai vu constamment dans l'histoire que la bêtise et l'ignorance n'ont jamais fait de bien, mais au contraire toujours beaucoup de mal. Grégoire même bénit et loua les crimes de Phocas, qui avait assassiné et détrôné son maître, l'in- fortuné Maurice. Il bénit et loua les crimes de Brunehaut, qui est la honte de l'histoire de France. Si les arts et les sciences n'ont pas absolument rendu les hommes meilleurs, du moins ils sont méchants avec plus de discrétion ; et quand ils font le mal, ils cherchent des prétextes, ils temporisent, ils se contiennent : on peut les prévenir, et les grands crimes sont rares. Il y a dix siècles, vous auriez été non-seulement excommunié avec les chenilles, les sauterelles et les sorciers, mais brûlé ou pendu, ainsi que quantité d'honnêtes gens qui cultivent aujourd'hui les lettres en paix, et avouez que le temps présent vaut mieux. C'est à la phi- losophie que vous devez votre salut, et vous l'assassinez : mettez- vous à genoux, ingrat, et pleurez sur votre folie. Nous ne sommes plus esclaves de ces tyrans spirituels et temporels qui désolaient toute l'Europe ; la vie est plus douce, les mœurs plus humaines, et les États plus tranquilles.

Vous parlez, docteur Pansophe, de la vertu des sauvages : il me semble pourtant qu'ils sont magis extra vitia qiiam cum virtutibus. Leur vertu est négative, elle consiste à n'avoir ni bons cuisiniers, ni bons musiciens, ni beaux meubles, ni luxe, etc. La vertu, voyez-vous, suppose des lumières, des réflexions, de la philosophie, quoique, selon vous, tout homme qui réfléchit soit un animal dépravé ; d'où il s'ensuivrait en bonne logique que la vertu est impossible. Un ignorant, un sot complet n'est pas plus susceptible de vertu qu'un cheval ou qu'un singe ; vous n'avez certes jamais vu cheval vertueux, ni singe vertueux. Quoique maître Aliboron tienne que votre prose est une prose bridante, le public se plaint que vous n'avez jamais fait un bon syllogisme. Écoutez, docteur Pansophe : la bonne Xantippe grondait sans cesse, et vigou- reusement, contre la philosophie et la raison de Socrate ; mais la bonne Xantippe était une folle, comme tout le monde sait. Corrigez-vous.

Illustre Pansophe ! la rage de blâmer vos contemporains vous fait louer à leurs dépens des sauvages anciens et modernes sur des choses qui ne sont point du tout louables.

Pourquoi, s'il vous plaît, faites-vous dire à Fabricius que le seul talent digne de Rome est de conquérir la terre , puisque les conquêtes des Romains, et les conquêtes en général, sont des

�� � 22 LETTRE DE VOLTAIRE

crimes, et que vous blâmez si fortement ces crimes dans votre plan ridicule d'une paix perpétuelle. II n'y a certainement pas de vertu à conquérir la terre. Pourquoi, s'il vous plaît, faites-vous dire à Curius, comme une maxime respectable, qu'il aimait mieux commander à ceux qui avaient de For que d'avoir de l'or? C'est une chose en elle-même indifTérente d'avoir de l'or; mais c'est un crime de vouloir, comme Curius, commander injustement à ceux qui en ont. Vous n'avez pas senti tout cela, docteur Pansoplie, parce que vous aimez mieux faire de bonne prose que de bons rai- sonnements. Repentez-vous de cette mauvaise morale, et apprenez la logique.

Mon ami Jean-Jacques, ayez delà bonne foi. Vous qui attaquez ma reUgion, dites-moi, je vous prie, quelle est la vôtre ? Vous vous donnez, avec votre modestie ordinaire, pour le restaurateur du christianisme en Europe; vous dites que la relig ion, dècr éditée en tout lieu, avoit perdu son ascemlant jusque sur le peuple, etc. Vous avez en effet décrié les miracles de Jésus, comme l'abbé de Prades, pour relever le crédit de la religion. Vous avez dit que l'on ne pouvait s'empêcher de croire l'Évangile de Jésus, parce qu'il était incroyable ! ainsi Tertullien disait hardiment qu'il était sûr que le Fils de Dieu était mort, parce que cela était impossible : Mortuus est Dci Filius; hoc certum est quia impossibile. Ainsi, par. un raison- nement similaire, un géomètre pourrait dire qu'il est évident que les trois angles d'un triangle ne sont pas égaux à deux droits, parce qu'il est évident qu'ils le sont. Mon ami Jean-Jacques, appre- nez la logique, et ne prenez pas, comme Alcibiade, les hommes pour autant de têtes de choux.

C'est sans contredit un fort grand malheur de ne pas croire à la religion chrétienne, qui est la seule vraie entre mille autres q^i prétendent aussi l'être: toutefois, celui qui a ce malheur peut et doit croire en Dieu. Les fanatiques, les bonnes femmes, les enfants et le docteur Pansoplie, ne mettent point de distinction entre l'athée et le déiste. Jean-Jacques! vous avez tant promis à Dieu et à la vérité de ne pas mentir ; pourquoi mentez-vous contre votre conscience? Vous êtes, à ce que vous dites, le seul auteur de votre sircle et de plusieurs autres, qui ait écrit de bonne foi. Vous avez écrit sans doute de bonne foi que la loi chrétienne est, au fondiplus nuisible qu'utile à la forte constitution d'un État; que les vrais chrétiens sont faits pour être esclaves, et sont lâches ; qu'il ne faut pas apprendre le catéchisme aux enfants, parce qu'ils n'ont pas l'esprit de croire en Dieu, etc. Demandez h tout le monde si ce n'est pas le déisme tout pur : donc vous êtes athée ou chrétien comme

�� � AU DOCTEUR PANSOPIIE. 23

les déistes, ainsi qu'il vous plaira, car vous êtes un homme inex- plicable. Mais, encore une fois, apprenez la logique, et ne vous faites plus brûler mal à propos. Respectez, comme vous le devez, des honnêtes gens qui n'ont pas du tout envie d'être athées, ni mauvais raisonneurs, ni calomniateurs. Si tout citoyen oisif est un fripon, voyez quel titre mérite un citoyen faussaire qui est arrogant avec tout le monde, et qui veut être possesseur exclusif de toute la religion, la vertu et la raison qu'il y a en Europe. Vœmiscro! lilia nigra videntur, pallentesque rosx. Soyez chrétien, Jean-Jacques, puisque vous vous vantez de l'être à toute force ; mais, au nom du bon sens et de la vérité, ne vous croyez le seul maître en Israël.

Docteur Pansophe, soyez modeste, s'il vous plaît. Autre leçon importante : pourquoi dire à l'archevêque de Paris que vous êtes né avec quelques talents? Vous n'êtes sûrement pas né avec le talent de l'humilité ni de la justesse d'esprit. Pourquoi dire au public que vous avez refusé l'éducation d'un prince, et avertir fièrement qui il appartiendra de ne pas vous faire dorénavant de pareilles propositions? Je crois que cet avis au public est plus vain qu'utile : quand même Diogène, une fois connu, dirait aux passans : Achetez votre maitre, on le laisserait dans son tonneau avec tout son orgueil et toute sa folie. Pourquoi dire que la mauvaise profession de foi du Vicaire allobroge est le meilleur écrit qui oit paru dans ce siècle? Vous mentez fièrement, Jean-Jacques : un bon écrit est celui qui éclaire les hommes et les confirme dans le bien ; et un mauvais écrit est celui qui épaissit le nuage qui leur cache la vérité, qui les plonge dans de nouveaux doutes, et les laisse sans principes. Pourquoi répéter continuellement, avec une arrogance sans exemple, que vous bravez vos sots lecteurs et le sot public? Le public n'est pas sot : il brave à son tour la démence qui vit et médit à ses dépens. Pourquoi, ô docteur Pansophe ! dites-vous bonnement qu'un État sensé aurait élevé des statues a l'auteur d' Emile? C'est (|ue l'auteur d'Emile est comme un enfant, qui, après avoir soufflé des boules de savon, ou fait des ronds en crachant dans un puits, se regarde comme un être très-important. Au reste, docteur, si on ne vous a pas élevé de statues, on vous a gravé ; tout le monde peut contempler votre visage et votre gloire au coin des rues. Il me semble que c'en est bien assez pour un homme qui ne veut pas être philosophe, et qui en elfet ne l'est pas, Quam pulchrum est digito monstrari,et diceri:Hic est! Pourquoi mon ami Jean-Jacques vante-t-il à tout propos sa vertu, son mérite et ses talents? C'est que l'orgueil de l'homme peut devenir aussi fort que la bosse

�� � 24 LETTRE DE VOLTAIRE

des chameaux de l'Idumée, ou que la peau des onagres du désert. Jésus disait qu'il était doux et humble de cœur; Jean-Jacques, qui prétend être son écolier, mais un écolier mutin qui chicane sou- vent avec son maître, n'est ni doux ni humble de cœur. Mais ce ne sont pas là mes aifaires. 11 pourrait cependant apprendre que le vrai mérite ne consiste pas à être singulier, mais à être raison- nable. L'Allemand Corneille Agrippa a aboyé longtemps avant lui contre les sciences et les savants; malgré cela il n'était point du tout un grand homme.

Docteur Pansophe, on m'a dit que vous vouliez aller en Angle- terre, C'est le pays des belles femmes et des bons philosophes. Ces belles femmes et ces bons philosophes seront peut-être curieux de vous voir, et vous vous ferez voir. Les gazetiers tiendront un registre exact de tous vos faits et gestes, et parle- ront du grand Jean-Jacques comme de l'éléphant du roi et du zèbre de la reine : car les Anglais s'amusent des productions rares de toutes espèces, quoiqu'il soit rare qu'ils estiment. On vous montrera au' doigt à la comédie, si vous y allez ; et on dira : Le voilà cet émineni génie qui nous reproche de n'avoir pas un bo7i naturel, et qui dit que les sujets de Sa Majesté ne sont pas libres! C'est là ce prophète du lac de Genève, qui a prédit au verset /lô" de son apocalypse nos malheurs et notre ruine parce que nous sommes riches. On vous examinera avec surprise depuis les pieds jusqu'à la tête, en réfléchissant sur la folie humaine. Les Anglaises, qui sont, vous dis-je, très-belles, riront Jorsqu'on leur dira que vous voulez que les femmes ne soient que des femmes, des femelles d'animaux; qu'elles s'occupent uniquement du soin de faire la cuisine pour leurs maris, de raccommoder leurs che- mises et leur donner, dans le sein d'une vertueuse ignorance, du plaisir et des enfants. La belle et spirituelle duchesse d'A...r, miladys de..., de..., de..., lèveront les épaules, et les hommes vous oublieront en admirant leur visage et leur esprit. L'ingé- nieux lord W...e, le savant lord L...n, les philosophes milord C.d, le duc de G...n, sir F...x, sir G... d, et tant d'autres, jetteront un coup d'œil sur vous, et iront delà travailler au bien pubhcou cultiver les belles-lettres, loin du bruit et du peuple, sans être pour cela des animaux dépravés. Voilà, mon ami Jean-Jacques, ce que. j'ai lu dans le grand livre du destin ; mais vous en serez quitte pour mépriser souverainement les Anglais, comme vous avez méprisé les Français, et votre mauvaise humeur les fera rire. Il y aurait cependant un parti à prendre pour soutenir votre crédit et vous faire peut-être, à la longue, élever des statues : ce

�� � AU DOCTEUR PANSOPHE. 25

serait de fonder une église de votre religion, que personne no com- prend ; mais ce n'est pas là une afTaire. Au lieu de prouver votre mission par des miracles, qui vous déplaisent, ou par la raison, que vous ne connaissez pas, vous en appellerez au sentiment intérieur, à cette voix divine qui parle si haut dans le cœur des illuminés, et que personne n'entend. Vous deviendrez puissant en œuvres et en paroles, comme George Fox, le révérend Whit- field, etc., sans avoir à craindre l'animadversion de la police, car les Anglais ne punissent point ces folies-là. Après avoir prêché et exhorté vos disciples, dans votre style apocalyptique, vous les mènerez brouter l'herbe dans Hyde-Park, ou manger du gland dans la forêt de Windsor, en leur recommandant toutefois de ne pas se battre comme les autres sauvages, pour une pomme ou une racine, parce que la police corrompue des Européans ne vous permet pas de suivre votre système dans toute son étendue. Enfin lorsque vous aurez consommé ce grand ouvrage, et que vouS sentirez les approches de la mort, vous vous traînerez à quatre pattes dans l'assemblée des bêtes, et vous leur tiendrez, ô Jean- Jacques, le langage suivant :

« Au nom de la sainte vertu, Amen, Comme ainsi soit, mes frères, que j'ai travaillé sans relâche à vous rendre sots et igno- rants, je meurs avec la consolation d'avoir réussi, et de n'avoir point jeté mes paroles en l'air. Vous savez que j'ai établi des cabarets pour y noyer votre raison, mais point d'académie pour la cultiver : car, encore une fois, un ivrogne vaut mieux que tous les philosophes de l'Europe. N'oubliez jamais mon histoire du régiment de Saint-Gervais, dont tous les officiers et les soldats ivres dansaient avec édification dans la place publique de Genève, comme un saint roi juif dansa autrefois devant l'arche. Voilà les honnêtes gens. Le vin et l'ignorance sont le sommaire de toute la sagesse. Les hommes sobres sont fous; les ivrognes sont francs et vertueux. Mais je crains ce qui peut arriver, c'est-à-dire que la science, cette mère de tous les crimes et de tous les vices, ne se glisse parmi vous. L'ennemi rôde autour de vous; il a la subtilité du serpent et la force du lion; il vous menace. Peut-être, hélas! bientôt le luxe, les arts, la philosophie, la bonne chère, les auteurs, les perruquiers, les prêtres et les marchandes de mode, vous empoisonneront et ruineront mon ouvrage. sainte vertu! détourne tous ces maux! Mes petits enfants, obstinez-vous dans votre ignorance et votre simplicité ; c'est-à-dire, soyez toujours vertueux, car c'est la même chose. Soyez attentifs à mes jiaroles; que ceux qui ont des oreilles entendent. Les monilains vous ont

�� � 26 LETTRE DE VOLTAIRE

dit : Nos institutions sont bonnes; elles nous rendent heureux; et moi, je vous dis que leurs institutions sont abominaljles et les rendent malheureux. Le vrai bonheur de l'homme est de vivre seul, de manger des fruits sauvages, de dormir sur la terre nue ou dans le creux d'un arbre, et de ne jamais penser. Les mondains vous ont dit : Nous ne sommes pas des bêtes féroces, nous faisons du bien à nos semblables; nous jaunissons les- vices, et nous nous aimons les uns et les autres; et moi, je vous dis que tous les Européans sont des bêtes féroces ou des fripons ; que toute l'Europe ne sera bientôt qu'un affreux désert ; que les mondains ne font du bien que pour faire du mal ; qu'ils se haïssent tous et qu'ils récompensent le vice. sainte vertu! Les mondains vous ont dit : Vous êtes des fous; l'homme est fait pour vivre en société, et non pour manger du gland dans les bois; et moi, je vous dis que vous êtes les seuls sages, et qu'ils sont fous et méchants : l'homme n'est pas plus fait pour la société, qui est nécessairement l'école du crime, que pour aller voler sur les grands chemins. mes petits enfants, restez dans les bois, c'est la place de l'homme. sainte vertu! Emile, mon premier disciple, est selon mon cœur; il me succédera. Je lui ai appris à lire, et à écrire, et à parler beaucoup ; c'en est assez pour vous gouverner. Il vous lira quelquefois la Bible, l'excellente his- toire de Robinson Crusoé, et mes ouvrages ; il n'y a que cela de bon. La religion que je vous ai donnée est fort simple : adorez un Dieu ; mais ne parlez pas de lui à vos enfants ; attendez qu'ils devinent d'eux-mêmes qu'il, y en a un. Fuyez les médecins des •âmes comme ceux des corps ; ce sont des charlatans : quand l'àme est malade, il n'y a point de guérison à espérer, 4:)arce que j'ai dit clairement que le retour à la vertu est impossible; cependant les homélies éloquentes ne sont pas inutiles ; il est bon de déses- pérer les méchants et de les faire sécher de honte ou de douleur, en leur montrant la beauté de la vertu, qu'ils ne peuvent plus aimer. J'ai cependant dit le contraire dans d'autres endroits ; mais cela n'est rien. Mes petits enfants, je vous répète encore ma grande leçon, bannissez d'entre vous la raison et la philosophie, comme elles sont bannies de mes livres. Soyez machinalement vertueux ; ne pensez jamais, ou que très-rarement ; rapprochez- vous sans cesse de l'état des bêtes, qui est votre état naturel. A ces causes, je vous recommande la sainte vertu. Adieu, mes petits enfants; Je meurs. Que Dieu vous soit en aide! Ameii. »

Docteur Pansophe, écoutez à présent ma profession de foi ; vous l'avez rendue nécessaire. La voici telle que je l'offrirai har- diment au public, qui est mon juge et le vôtre :

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J’adore un Dieu créateur, intelligent, vengeur et rémunérateur ; je l’aime et le sers le mieux que je puis dans les hommes mes semblables. Dieu ! qui vois mon cœur et ma raison, pardonne-moi mes offenses, comme je pardonne celles de Jean-Jacques Pansophe, et fais que je t’honore toujours dans mes semblables.

Pour le reste, je crois qu’il fait jour en plein midi, et que les aveugles ne s’en aperçoivent point. Sur ce, grand docteur Pansophe, je prie Dieu qu’il vous ait en sa sainte garde, et suis philosophiquement votre ami et votre serviteur.

V***.
(Avril 1766.)
FIN DE LA LETTRE AU DOCTEUR PANSOPHE.

  1. Ce morceau avait été mis, par les éditeurs de Kehl, dans les Mélanges historiques. Il parut comme le précédent, et immédiatement après lui, à la suite des notes d’Octave et le jeune Pompée, en décembre 1766. Il commençait alors ainsi : « Si l’on remonte à la plus haute antiquité, etc. » En le reproduisant, en 1771, dans la IVe partie des Questions sur l’Encyclopédie, Voltaire le fit précéder des mots que Bouchot a rapportés (tome XVIII, page 244). Les additions consistaient dans les sommaires ou intitulés des articles, et dans quelques phrases que l’on indiquera.
  2. Exode, xxxii, 28.
  3. Nombres, xxv, 9.
  4. Juges, xii, 6.
  5. Plutarque, Sylla, xxiv.
  6. Appien, qui rend compte des massacres exécutés en vertu des ordres de Mithridate (Appiani Alexandrini Romanarum historiarum, Amst., 1670, page 317), ne fait pas le dénombrement des victimes. Voltaire a probablement été induit en erreur par Rollin (Histoire ancienne, livre XXIII, article 1er).