Des mines d’argent et d’or du Nouveau-Monde/02

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Des mines d’argent et d’or du Nouveau-Monde
Revue des Deux Mondes, période initialetome 18 (p. 5-51).
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DES


MINES D'ARGENT ET D'OR


DU NOUVEAU-MONDE




SECONDE PARTIE. [1]
AVENIR DES MINES AMERICAINES COMPARE A CELUI DES MINES DE L'ANCIEN CONTINENT.


I. – DES EFFETS PRODUITS PAR LES METAUX PRECIEUX DU NOUVEAU-MONDE.

Il n’est pas sans intérêt de chercher à se faire une idée de l’influence exercée par ce flux de métaux précieux qui se mit à se précipiter, il y a trois cents ans, sur les rivages de l’Europe. Il faut se rappeler ce qu’étaient ces contrées, aujourd’hui si brillantes par les arts et par leur richesse. C’est à peine si on commençait à sortir de cette hideuse misère dans laquelle les nations avaient croupi depuis la catastrophe où avait péri l’empire romain. Les guerres continuelles de nation à nation, de province à province, de fief à fief, et les extorsions sans fin par lesquelles des chefs brutaux exerçaient leur domination dans tous les recoins de ce qui forme aujourd’hui le domaine d’une civilisation avancée, avaient tari les sources du bien-être. Quelques villes, libres et commerçantes, s’étaient enrichies en Italie, dans les Pays-Bas, dans l’Allemagne du nord. Dans les grands états, de rares efforts s’étaient faits de loin en loin pour encourager la production et protéger le travail, créateur de la richesse ; mais, presque sur tous les points, la barbarie, attachée à sa proie, reprenait aussitôt le dessus. Les métaux précieux, en particulier, n’existaient plus qu’en très petite quantité. Il paraît parfaitement démontré aujourd’hui que les Grecs et Rome en avaient eu des masses considérables en circulation au moment de leur plus grand éclat. La Grèce, avec laquelle je confonds la Macédoine, dut une certaine proportion d’argent à des mines situées sur le sol hellénique proprement dit [2], et une grande quantité d’or à ses relations commerciales avec l’Asie, aux subsides reçus des rois de Perse, qui en avaient un trésor bien garni, à l’exploitation de quelques mines productives dans la Thrace [3] ; mais principalement aux conquêtes d’Alexandre, qui livrèrent à ce prince les épargnes amoncelées par les souverains de l’Orient. L’or et l’argent accumulés par les rois de Perse seuls montaient, suivant M. Dureau de la Malle, à près de 2 milliards. Rome, en devenant la maîtresse du monde, vida les coffres des rois, qui partout avaient l’habitude de thésauriser, comme au surplus la république elle-même. Ainsi les dépouilles opimes de Pensée, d’Antiochus, de Mithridate, et plus tard ce qui restait à Alexandrie de l’opulence des Ptolémées, profitèrent au peuple-roi. Quand les souverains de l’Europe et de l’Asie occidentale eurent été dépouillés, Rome continua d’attirer à elle, de mille manières, tout l’or et tout l’argent qui existaient déjà, on qui se produisaient dans les provinces, et que le commerce faisait venir du dehors. C’étaient des tributs réguliers qui se versaient dans la caisse impériale, sans cesse épuisée par les largesses au peuple, aux prétoriens ou aux simples légionnaires, et par le luxe insensé des empereurs. C’étaient les exactions des proconsuls, déjà signalés par leur cupidité du temps de la république, qui, après avoir assouvi leur cupidité, rapportaient leur butin dans la capitale du monde, afin d’y vivre au sein du faste et de la luxure. Des mines d’or ou d’argent qu’on exploitait avec succès dans des provinces peu éloignées de l’Italie, particulièrement en Espagne et dans les Gaules, ajoutaient à ce qu’on retirait de l’Asie. Cette abondance des métaux précieux dans la Grèce et à Rome est démontrée par le témoignage des historiens. Elle l’est mieux encore par les changemens qu’y éprouva la valeur des denrées. Ainsi, du temps de Démosthène, l’or et l’argent, par rapport aux denrées de première nécessité, ne valaient plus que le cinquième de ce qu’ils avaient représenté sous Solon. On remarque à Rome une révolution analogue, lorsque l’on compare les premiers âges de la république à l’époque des premiers césars.

Que se passa-t-il lorsque l’empire vint à déchoir` ? L’abondance des métaux précieux diminua peu à peu à Rome et dans l’Italie. Les tributs des provinces se réduisirent successivement. C’est de l’Orient qu’était venue la majeure partie de l’or ; mais il ne se présentait plus d’occasion pareille à la capture des trésors des rois de Macédoine, d’Arménie, d’Égypte, de Perse ou de Pont, et ce qui pouvait être transmis des provinces attenantes aux régions productrices de l’or, d’abord extrêmement amoindri, cessa complètement de s’acheminer vers Rome, quand il y eut un autre empire, avec Byzance pour capitale. Les présens qu’exigeaient les barbares faisaient sans cesse sortir de l’or. Les mines mêmes de l’Europe en rendaient moins. Les échanges avec le pays des épices et des parfums, où l’on n’avait aucun produit à expédier, causaient aussi une exportation continuelle de métaux précieux. Enfin, quand les barbares eurent envahi l’Italie, ils la pillèrent, et la masse des métaux qui y était en circulation se dispersa sur un plus grand espace. Au lieu d’une métropole unique qui absorbait tout, il y eut un grand nombre, un nombre presque infini de centres de puissance qui se disputèrent la richesse. Tant que dura le drame violent de l’invasion, et pendant les siècles de désordre et d’asservissement qui y succédèrent, ceux qui avaient de l’or ou de l’argent le cachaient avec soin. Une grande quantité de ces métaux fut ainsi ensevelie par des personnes qui voulaient mettre en sûreté tout ce qu’elles avaient de précieux ; et qui ensuite emportèrent leur secret dans la tombe. Cet usage d’enfouir des objets de prix se perpétua dans toutes les crises du moyen-âge, et on l’a pratiqué pendant notre révolution. Au moment de l’émigration, par exemple, beaucoup de richesses ont dû être enterrées par des gens qui comptaient les retrouver plus tard, bientôt, car les émigrés se flattaient d’un retour presque immédiat, et qui n’ont plus reparu. L’Occident, qui n’avait jamais produit que peu de métaux précieux, en comparaison de l’Orient, en mit au jour de moins en moins, parce que, dans ce chaos, sous ce règne de l’anarchie et de la brutalité, toute production se ralentit ou cessa ; les arts producteurs, dans ces temps barbares, se réduisaient à demander à la terre une grossière pâture. Cet effet dut se faire sentir plus particulièrement sur une industrie telle que celle des mines, qui exige beaucoup de suite et de prévoyance, non moins de sécurité, et ne peut s’accommoder d’un ordre de choses précaire. Le commerce avec les pays de l’Orient où l’on n’avait rien à envoyer, moins encore que Rome au temps de ses splendeurs, continuait d’enlever une partie de l’or ou de l’argent que conservait l’Europe. Les croisades elles-mêmes causèrent urne exportation assez forte dont il ne rentra rien. La piété des fidèles fit consacrer aux églises ou aux monastères des métaux précieux que souvent il eût été périlleux de garder pour les étaler, et qui étaient ainsi retirés de la circulation ; mais cette partie du moins de la richesse métallique n’était pas perdue, et plus d’une fois les procédés sommaires des princes la firent rentrer dans le courant des échanges. Les pièces de monnaie éprouvaient une perte régulière et continue en passant de main en main ; indépendamment de toute rognure. C’est cette perte qu’on nomme le frai, sur laquelle nous reviendrons tout à l’heure. Par les naufrages et les accidens de toute sorte, il s’en perdait, comme toujours, de petites quantités, qui, mille fois répétées, formaient des masses. La quantité de métaux précieux que possédait la société en général, et particulièrement cette fraction, relativement bien plus importante alors qu’aujourd’hui, qui était sous forme monétaire, se réduisit donc graduellement. Dans les siècles qui précédèrent la découverte du Nouveau-Monde, le signe monétaire était très rare, et la valeur des métaux précieux, par rapport aux denrées, était énorme. Ainsi, pendant un espace de deux cent trente-sept ans terminé à 1509, époque à laquelle l’influence des métaux précieux venus d’Amérique n’avait pu encore se faire sentir, la quantité d’or et d’argent qu’en a frappée en Angleterre représentait une fabrication annuelle de 6,886 livres sterl., au poids et titre de la monnaie actuelle, et, de 1603 à 1829, cette moyenne a été de 819,415 livres sterling ou cent vingt-deux fois plus grande [4]. M. Jacob a estimé, en partant d’une évaluation très peu certaine, il est vrai, de la quantité d’or et d’argent qui circulait sous Vespasien, et en évaluant la perte annuelle d’après une loi qui n’est pas d’une rapidité exagérée, que les espèces monétaires dans toute l’Europe à la fin du XVe siècle étaient réduites à 34 millions sterling (860 millions de francs). En égard à la valeur relative qu’avaient alors l’or et l’argent, je regarderais cette évaluation plutôt comme excessive.

Il n’est pas inutile de s’arrêter un instant sur ce point. On ne se rend pas bien compte du déchet qu’éprouve la monnaie en circulation, en embrassant un délai de quelques siècles, même dans l’état ordinaire des choses, et abstraction faite des grandes révolutions politiques et sociales, dont les alarmes font enfouir des valeurs qui ne revoient plus le jour. Il y a d’une part le frai : c’est, avons-nous dit, cette perte que subissent les pièces de monnaie en passant de main en main, par le frottement mécanique ; il y a ensuite ce quia disparaît dans les naufrages ou par l’effet d’autres accidens. Le frai semble susceptible d’être évalué avec quelque exactitude ; cependant les divers essais faits pour l’apprécier ne s’accordent pas. Sur les pièces d’argent françaises du système décimal, d’après les expériences soignées faites sous les yeux de la commission administrative de 1838, qui a eu pour rapporteurs MM. Dumas et de Colmont, elle serait, par an, de seize parties sur cent mille seulement, ou de 1 sur 6,250, diminution bien faible, mais qui, à la longue cependant, deviendrait sensible. D’autres expériences, répétées à la monnaie de Londres à diverses époques, sur des pièces plus semblables par leurs dimensions à celles que frappaient les anciens, en accusent une beaucoup plus marquée. Ainsi, sur les pièces d’or, qui sont cependant plus résistantes que celles d’argent, la perte irait à 1 sur 950. Sur les pièces d’argent, elle monterait à 1 sur 200. Pour l’antiquité et le moyen-âge, en ayant égard autant que possible à toutes les circonstances connues, M. Jacob a pris, pour exprimer le frai annuel, la proportion de 1 sur 360, et dans ses évaluations il a maintenu cette base jusqu’au commencement du XVIIIe siècle. Que si on y ajoute la déperdition due aux naufrages et aux accidens journaliers, on arrive à une proportion très appréciable. M. Mac Culloch estime que, tout compris, il faut calculer sur une diminution annuelle de 1 pour 100. Si l’on part de cette hypothèse, on trouve qu’un milliard frappé à l’ouverture d’un siècle ne présenterait plus à la fin que 366 millions, et après deux siècles 134, et qu’après cinq cents ans il serait réduit à la somme insignifiante de 6,600,000 francs. A ce compte, on voit qu’il ne serait pas resté grand’chose en Europe vers le XIe siècle, quand le travail des mines était à peu près abandonné encore, de la masse de numéraire qu’avait possédée l’empire romain, quelle qu’elle eût pu être [5].

Si on admettait le frai de 1 trois cent soixantième, adopté par M. Jacob, en écartant même, ainsi qu’il l’a fait, toute autre cause de disparition, on trouverait qu’un milliard est réduit : après un siècle, à 755 millions ; après cinq cents ans, à 240 millions ; après mille ans, à 60 millions. Ainsi, avec le frai de 1 trois cent soixantième, une masse de numéraire qui serait montée à 5 milliards sous Constantin, et que le produit des mines ne serait pas venu entretenir, n’aurait plus été que de 300 millions à l’époque de Philippe-le-Bel.

On voit aussi que déjà, au moment où nous sommes, la masse des trésors fournis par le nouveau continent a dû subir un certain déchet, car la production des mines d’Amérique était déjà considérable il y a deux siècles. Le Potosi, à lui seul, avait alors rendu des sommes prodigieuses.

Ce qui précède explique comment l’or et l’argent étaient devenus extrêmement rares en Europe, à l’époque de la découverte de l’Amérique, après avoir été en assez grande abondance autour de la capitale de l’empire romain. La plupart des denrées s’échangeaient alors contre une quantité de métaux précieux bien inférieure à ce qui en était l’équivalent à Rome ou en Grèce. C’est ce qui résulte incontestablement des recherches des savans modernes, particulièrement de MM. Letronne, Boekh, Dureau de la Malle, quoique ces auteurs distingués ne soient pas d’accord sur les termes. Une modique quantité d’argent commandait beaucoup de travail ; la moindre parcelle d’or était une richesse.

Cette rareté extrême des métaux précieux explique la surprise et la joie qu’éprouvèrent les Espagnols lorsque, débarquant à Haïti et sur d’autres rivages du Nouveau-Monde, parmi des tribus sauvages, ils trouvèrent l’or employé en ornemens personnels ou en petits ustensiles, comme des hameçons. Un pays on l’on allait à la pêche avec des hameçons d’or ! Quelle impression ne dut pas produire ce récit en Europe Haïti, cependant, n’avait que très peu d’or. Les naturels, séduits par l’éclat de ce métal, le portaient en petites plaques pendues au nez, par exemple, ou s’en ornaient le front et les bras ; et, s’ils en faisaient des hameçons, c’est qu’ils manquaient d’autres métaux qui eussent mieux valu pour cet usage. Ce fut de l’enthousiasme lorsque les conquistadores virent étalés devant eux les présens réellement magnifiques de Montezuma, ou qu’ils pénétrèrent dans les palais et les temples du Pérou, qui resplendissaient d’or ; mais ce fut l’exaltation du délire lorsque le Potosi répandit sa pluie d’argent. Cette fois, comme nous l’avons dit, on avait découvert des richesses infinies [6]. C’est, seulement à partir de ce moment que le prix des choses éprouve, en Europe, de grands changemens. Les dépouilles de Montezuma et celles des Incas, qu’on a tant vantées, étaient insuffisantes pour y produire rien qui ressemblât à une révolution dans la valeur comparée des denrées et des métaux précieux. Tout l’or que les Pizarre et Almagro arrachèrent aux temples du soleil ne faisait qu’une somme de 20 millions de francs, moins de 6,000 kilogrammes. En supposant que ce fût tout en or [7], c’était une masse du tiers seulement d’un mètre cube. Tout le butin fait à Tenochtitlan (Mexico), après le siége mémorable qu’y soutinrent les vaillans Aztèques contre Cortez, ne ferait, d’après l’estimation de Bernal Diaz, presque double de celle de Cortez lui-même, que 1,125 kilogrammes [8]. En volume, ce ne serait que les deux tiers d’un hectolitre. Ferdinand-le-Catholique, qui cependant survécut dix années à Colomb, et qui par conséquent régnait encore vingt-quatre ans après la découverte, mourut si pauvre, qu’on put à grand’peine subvenir, pour ce puissant prince, aux frais des funérailles les plus modestes, et qu’on fut embarrassé pour donner des habits de deuil à une poignée de serviteurs. Charles-Quint, son successeur, qui régnait pendant qu’on ajoutait à la couronne des Espagnes les magnifiques empires du Mexique et du Pérou, éprouva souvent, selon M. Ranke, une grande pénurie.

Mais la découverte du Potosi, qui date du milieu du XVIe siècle (1545), amena enfin l’abondance de l’argent, jusque-là espérée seulement, quoiqu’on se fût flatté mille fois de la tenir. De ce moment, les prix de toutes choses sont bouleversés, et les historiens du temps rapportent les plaintes amères de ceux-ci, la satisfaction et la confiance de ceux-là, l’étonnement de tous, qui ne savaient à quelle cause attribuer cette révolution. On en parlait en tout lieu, jusque dans la chaire sacrée, et c’était le sujet des sermons prêchés devant les rois eux-mêmes, témoin les prédications de l’évêque Latimer en présence d’Édouard VI et de sa cour. Une même quantité d’argent commande de moins en moins de travail ou s’échange contre une proportion toujours moindre de produits. C’est ainsi que l’hectolitre de blé, qui s’acquérait moyennant 14 à 18 grammes d’argent, en exige presque immédiatement 40, et puis successivement 50, 60 ; actuellement et depuis plus d’un demi-siècle il en vaut 90. Toutes les redevances fixes exprimées par une quantité déterminée d’argent deviennent plus douces à porter pour celui qui les paie et font une moindre existence à celui qui les reçoit. Tel qui était hier un seigneur opulent n’est plus aujourd’hui qu’un hobereau en détresse. De là un effet politique, puisque les positions respectives des classes qui étaient astreintes à des redevances et de celles qui les obvenaient sont changées à l’avantage des premières. De ce point de vue, la découverte de l’Amérique a aidé à l’émancipation du tiers-état et en a préparé l’avènement, et ce n’est pas de cette manière seulement qu’elle y a servi. Cependant cette influence particulière ne s’est manifestée puissamment que là où les redevances étaient exprimées en métaux précieux et non là où elles se payaient en nature. En Angleterre, où la classe agricole s’acquittait plus communément envers les propriétaires du sol par un fermage en écus comptans et où elle avait de très longs baux, l’effet a dû être infiniment plus prompt et plus intense que dans les pays continentaux où dominait le système du métayage fondé sur le partage des fruits.

La découverte de l’Amérique a aussi changé le rapport d’un des métaux précieux à l’autre. L’or a été enchéri relativement. La valeur relative de l’or et de l’argent dépend de plusieurs causes : des frais de production, et, à un instant donné, de l’offre qui en est faite comparativement à la demande. Lorsque les relations commerciales sont très restreintes, le rapport de l’or à l’argent peut varier vite et beaucoup, parce qu’alors une agglomération un peu considérable, subitement jetée dans la circulation, ne se nivelle pas immédiatement. C’est ainsi que l’or rapporté des Gaules par César ou pris par lui dans le trésor de la république, où la prudence du sénat en avait entassé une grande quantité pour les besoins de l’état, fit tomber ce métal au point qu’il ne valut plus que neuf fois l’argent ; un peu avant, à la suite de la prise de Syracuse, ce rapport s’était élevé exceptionnellement un peu au-delà de 17. La proportion commune alors était de 12. La conquête d’Alexandre, qui fit sortir de l’Asie d’immenses trésors jusque-là enfouis dans l’épargne des princes, abaissa de même, pour la durée d’un siècle, à 10 le rapport, qui était auparavant de 12 et même de 13. C’est le rapport de 10 qui prévalait en Asie.

Avant la découverte du Nouveau-Monde, l’or valait, en Europe, environ dix fois l’argent. L’Amérique a tant fourni de ce dernier métal, que la valeur relative de l’or s’est successivement élevée. Elle oscilla, pendant le siècle qui s’écoula après la découverte, entre 10 sept dixièmes et 12. Dans les deux derniers siècles, elle a flotté, tout en s’élevant dans son mouvement général, entre 14 et 16. Depuis plusieurs années, elle se tient constamment entre 15 et demi et 15 trois quarts. De ces variations, on peut tirer une conséquence pratique : tout système monétaire, qui prétend fixer un rapport absolu entre les deux métaux est vicieux. De deux choses l’une : ou il faut n’avoir de monnaie légale qu’un seul métal, c’est le parti qu’a adopté l’Angleterre, qui a choisi l’or ; ou, si l’on juge à propos de les admettre tous les deux, il est nécessaire que les deux monnaies soient indépendantes l’une de l’autre et que chacune des deux unités monétaires soit dans un rapport simple avec l’unité de poids. Ainsi, de même que le franc est un poids de 5 grammes d’argent au titre de 9 dixièmes de fin, la monnaie d’or devrait être un poids de 5 ou 10 grammes, qui serait au même titre, puisque nous avons adopté d’une manière absolue le système décimal. L’usage règlerait ensuite, à chaque instant et pour chaque transaction, le rapport de l’un des métaux à l’autre. Les contrats spécifieraient séparément les conventions des parties en l’un ou l’autre métal. Pour avoir voulu appeler 20 francs une pièce d’or contenant 5 grammes 806 millièmes de métal fin, après avoir défini le franc 4 1/2 grammes d’argent fin, on a forcé l’or à fuir du sol français. Les Espagnols avaient été mieux avisés quand ils avaient pris un poids déterminé [9] pour unité de la monnaie tant d’argent que d’or.

En Asie, le rapport des deux métaux est tout différent. Dans le Japon, qui est le pays où l’or abonde le plus, le rapport de la valeur des deux métaux est de 8 ou 9 à 1. En Chine, il est plus élevé ; au commencement du siècle, il était fort inférieur à ce qu’il est en Europe, de 12 ou 13 ; on dit qu’actuellement il est venu à peu près au même point que chez nous.

On doit être frappé de ce que la production en or, depuis la fin du siècle dernier, est devenue dans le Nouveau-Monde. 14 à 15,000 kilog, représentent environ les trois quarts d’un mètre cube, ou bien une sphère dont le rayon serait d’environ 56 centimètres. Cette diminution est principalement du fait du Brésil. La production du Nouveau-Monde en or n’est plus supérieure que de peu à celle de cet empire tout seul il, y a quatre-vingt-dix ans. Pendant le premier quart et probablement la première moitié du XVIe siècle, l’or dominait, je ne dis pas en poids, mais en valeur. Les conquérans firent leur butin de beaucoup d’or que les naturels avaient recueilli à la surface du sol, où il existait à l’état natif, et dont on avait orné les temples des dieux et les palais des princes, et ce qu’ils en rapportèrent en Europe y causa un éblouissement universel. A partir de 1645 jusqu’au commencement du XVIIe siècle, l’argent prit le dessus à un degré remarquable. C’était le beau temps des mines du Potosi, et ainsi le poids de l’argent produit dépassa celui de l’or dans la proportion de 60 à 1 ; puis, sans que les arrivages de l’argent diminuassent, vinrent les beaux jours des mines d’or du Brésil. A la même époque, il sortait des trésors des gîtes aurifères du Choco, d’Antioquia, de Popayan. Le monde commercial reçut de l’Amérique 1 kilogramme d’or pour 30 kilogr. d’argent. On passa ainsi le milieu du XVIIIe siècle. Alors les mines d’argent du Mexique se mirent à étaler leur magnificence, et le rapport fut d’environ 40 à 1. Cependant le Brésil vint à baisser pendant que les mines d’argent du Mexique élevaient leur production, et ainsi, au commencement du siècle, l’argent excédait cinquante-sept fois la quantité d’or annuellement extraite. Actuellement l’argent prédomine moins nous sommes même revenus presque au rapport de 40 à 1 ; mais c’est l’effet d’une diminution, qu’il faut croire passagère, dans l’extraction de l’argent. Les chances sont pour l’argent plus que pour l’or désormais, quoiqu’il faille s’attendre à voir la Nouvelle-Grenade augmenter son rendement en or.

C’est ainsi que, depuis la découverte de l’Amérique, l’or a enchéri relativement à l’argent. L’enchérissement eût été plus marqué, si l’Amérique avait été seule à produire des métaux précieux, puisque les autres pays producteurs ont rendu une moindre proportion d’argent. Si la masse de l’argent produit par l’Amérique a décru depuis le commencement du siècle, le décroissement n’a pas été général ni égal partout. Ce sont surtout le Mexique et la Bolivie qui ont perdu, et, pour ce qui est du Mexique, on peut mettre une partie de la réduction sur le compte des mines elles-mêmes, qui n’ont pas offert, autant qu’à la fin du siècle dernier, des amas d’une grande richesse. La Chili présente l’augmentation la plus sensible. Situé à portée de la mer dans toutes ses parties et sagement gouverné, ce pays prospère. La population, au lieu de ressentir comme au Mexique ces alarmes dont l’effet infaillible est de paralyser l’esprit d’entreprise, travaille en parfaite sécurité. Au Chili, on est laborieux et hardi, et des gisemens de mines tout nouveaux y sont exploités avec ardeur. Malheureusement, de même que dans tout le reste de l’Amérique espagnole ou portugaise, la connaissance des arts mécaniques et l’appréciation des plus simples moyens matériels qui sont familiers à l’industrie européenne n’y sont pas au niveau des bons sentimens du gouvernement ou de l’esprit d’ordre de la population. Dans ces régions, comme dans la péninsule ibérique, comme en Turquie, la notion des avantages d’une route carrossable n’a pas pénétré encore. Mac-Adam est un mythe fabuleux comme l’hippogriffe ; l’arriero, avec ses mulets porte-bâts, est encore la plus haute expression de l’art des transports.


II. – DE LA PRODUCTION FUTURE DE L'AMERIQUE.

Pour l’avenir, de quelque incertitude que soient affectées les prévisions de ce genre, essayons de mesurer ce qu’il est possible d’obtenir de diminution dans les frais de production des métaux précieux en Amérique et particulièrement de l’argent. Occupons-nous du Mexique : ce que nous en dirons sera applicable au Pérou et aux centres de production argentifère disséminés dans le reste du nouveau continent. Passons donc en revue les diverses matières qu’on emploie pour exploiter le minerai d’argent. Voyons quelle réduction de prix chacune peut éprouver, et s’il ne serait pas possible d’en réduire la consommation. Disons aussi un mot des divers autres articles de dépense, afin d’indiquer, autant qu’il est permis de le pressentir, dans quelle proportion on peut les modifier. C’est un sujet d’un intérêt tout spécial pour la France, qui, parmi toutes les nations, est sans comparaison celle qui retient le plus d’argent pour le service des échanges.

Les matières qu’on emploie pour le traitement du minerai, le combustible à part, sont le sel, le magistral, le mercure. Les autres articles de dépense sont l’extraction du sein de la terre et la préparation mécanique des minerais pour la fusion ou pour l’amalgamation au patio. Pour la fusion, ce n’est qu’un simple cassage qu’il n’y a guère lieu de modifier. Pour le patio, il faut bocarder et triturer le minerai, le mettre en farine, en bouillie, et c’est une opération qui nécessite une grande force motrice. Ensuite vient l’amalgamation, qui implique le foulage sous les pieds des hommes ou des chevaux ; puis le lavage, la compression de l’amalgame et l’évaporation du mercure.

Afin de traduire en signes sensibles l’importance du rôle que joue, chaque matière ou chaque opération dans la production de l’a reproduis ici un calcul de M. Duport, qui a eu l’idée d’exprimer en grammes d’argent les divers labeurs et les consommations diverses qui correspondent moyennement à un kilogramme de métal produit, conduit au port et embarqué :


grammes d’argent
1° Sel et magistral 61
2° Mercure 112
3° Trituration 171
4° Travail du minerai trituré 72
5° Loyer et direction 38
6° Droits du gouvernement, y compris le monnayage. 145
7° Frais de fonte, transport, embarquement 35
8° Restant pour l’extraction du minerai et pour les bénéfices 366
Total égal au kilogramme 1,000 grammes

A Guanaxuato et à Zacatecas, qui sont au centre des terres, à égale distance de l’Océan Pacifique et du golfe du Mexique, à moins de 300 kilomètres de l’inépuisable réservoir de sel dont la nature a entouré les continens, le sel se paie encore, sans droits, de 40 à 50 fr. par 100 kilogrammes. En Europe, le sel, sur les bords de la mer, ne vaut à peu près que la peine de le ramasser [10], tant a été perfectionné l’art de l’extraire, car le sel brut, dans des marais salans bien aménagés, ne revient pas à plus de 30 cent. les 100 kilog. [11]. Abstraction faite de l’impôt, la valeur du sel, en France, sur un point quelconque du territoire, ne dépasse que de très peu, sauf les cas de monopole, les frais de transport qui, sur nos routes de France, sont de 2 centimes par 100 kilog. et par kilomètre. A ce compte, pour une distance de 300 kilomètres, les 100 kilogrammes de sel ne devraient coûter guère plus de 6 francs environ. Au Mexique, à peu de distance des gîtes argentifères qu’on exploite avec le plus d’activité, la nature a placé des lagunes, celle surtout de Perron Blanco, dont les eaux sont salées, et qui occupe un terrain où tout fait présumer l’existence du sel gemme. Dès qu’on exploitera convenablement cette localité, le prix du sel sera réduit des deux tiers pour les mines de Guanaxuato et de Zacatecas, même en laissant les communications dans l’état détestable où elles sont aujourd’hui. La réduction serait de plus des neuf dixièmes avec de bonnes routes.

L’établissement de bonnes communications pourrait diminuer de même, dans une forte proportion, la dépense en magistral, car les pyrites de cuivre sont en assez grande abondance dans le pays [12]. Cependant, lors même qu’on parviendrait à réduire des deux tiers ou des neuf dixième la dépense occasionnée par le sel et le magistral, le prix de l’argent en serait médiocrement affecté, parce que ces deux ingrédiens ne représentent actuellement que 61 grammes d’argent. Une réduction de 50 grammes sur ces deux articles, soit des cinq sixièmes, ce qui serait énorme, équivaudrait à 5 pour 100 seulement des frais de production du kilogramme d’argent.

La dépense en mercure est double de celle du magistral et du sel réunis. Ce métal n’est aujourd’hui exploité sur une grande échelle, pour le commerce général, qu’en deux points, tous les deux situés en Europe : Almaden en Espagne, et Idria dans la Carniole. Les mines d’Almaden sont les plus riches, et, graces à Dieu, ne semblent pas à la veille de se tarir : celles d’Idria sont aujourd’hui pareillement en grande prospérité ; mais, pour les mineurs mexicains, tout se passe comme si les mines de mercure se fussent appauvries et eussent haussé leur prix de vente. Sous le régime colonial, la couronne d’Espagne s’était réservé la vente du mercure d’Almaden ; elle achetait de même au dehors celui d’Idria pour le revendre. Elle ne livrait d’abord le mercure aux mineurs mexicains qu’avec un gros profit, tandis qu’elle le donnait au Pérou au prix coûtant. Le Mexique réclama, et en conséquence, de 980 francs par 100 kilogrammes, à partir de 1777 [13], le prix, mis d’abord à 732 fr., fut réduit à 500 francs les 100 kilogrammes rendus à Mexico [14]. Depuis l’indépendance, la spéculation l’a fait monter très haut ; il forme, entre les mains de quelques puissans capitalistes, l’objet d’un monopole. Rendu aux mines, il revient actuellement aux mineurs, selon l’éloignement du port, de 1,550 à 1,730 francs [15]. Les Mexicains se plaignent de cet enchérissement, qui les empêche, dès à présent, de traiter les minerais dont la teneur est moindre d’un millième d’argent. Leurs hommes d’état disent, non sans raison, que l’Espagne tirerait un bien meilleur parti de ses mines d’Almaden, si elle négociait avec le Mexique un traité de commerce avantageux pour les fabriques de la Catalogne, et pour les vignobles de la Péninsule, sous la condition que le mercure serait livré aux mineurs mexicains au prix du régime colonial. Il est certain que le gouvernement de la Péninsule possède dans ses mines de mercure un moyen d’action dont il ne paraît pas soupçonner la puissance sur ses ci-devant colonies.

Le haut prix du mercure est ici la grande préoccupation du mineur. Il s’y mêle le dépit qu’éprouve naturellement l’homme quand il voit son prochain s’enrichir à ses dépens par le seul effet de la spéculation, et ce sentiment est vif chez les races méridionales, vif jusqu’à la passion, quand ce prochain est un étranger. Le Mexicain se rappelle avec amertume l’ancien prix qui donnait des bénéfices à la couronne d’Espagne et qui n’était que le tiers du prix actuel. Si l’on dépensait activement, contre les autres causes qui enchérissent la production de l’argent et particulièrement contre la barbarie des dispositions mécaniques, la moitié de l’ardeur qu’on emploie à se consumer soi-même à propos du monopole du mercure, on aurait vite retrouvé et au-delà le tribut qui va s’engloutir dans les coffres-forts des détenteurs de ce métal ; mais ce n’est pas d’aujourd’hui que la pensée des producteurs d’argent se concentre sur le mercure. De tout temps ce fut le grand souci des mineurs mexicains. « Le Mexique et le Pérou, écrivait, il y a quarante ans, M. de Humboldt produisent en général d’autant plus d’argent qu’ils reçoivent plus abondamment et à plus bas prix le mercure. » La répartition du mercure par les agens du roi entre les exploitans était alors comme la distribution de la manne dans le désert. Le pouvoir de distribuer l’approvisionnement annuel de mercure, au nom de la couronne, était, de toutes les attributions du vice-roi, celle qui excitait le plus d’envie au dehors et lui attirait le plus d’hommages au dedans. C’était, comme chez nous dans l’ancien régime, la feuille des bénéfices. Les ministres de Madrid disputaient cette prérogative aux vice-rois de Mexico, et ceux-ci avaient besoin de se sentir fortement appuyés en cour pour tenir bon. On eût dit que ce métal possédait la puissance, que lui avaient attribuée les alchimistes, de transmuter en argent les substances minérales. Le bruit court qu’il y a du mercure en Chine ; vite le vice-roi Galvez organise une expédition comme celle des Argonautes pour aller l’y chercher. Le mercure de la Chine se trouva frelaté, peu abondant et fort cher ; on n’y revint plus.

En cela, on a eu tort. Les renseignemens d’après lesquels on avait supposé que la Chine pouvait fournir au commerce beaucoup de mercure ont été corroborés par des informations plus récentes. Le mercure chinois, fût-il impur, serait facile à rectifier. Le Céleste Empire en ce moment se lie avec les peuples de notre civilisation par des échanges beaucoup plus actifs. L’Angleterre et les États-Unis y jettent leurs productions en grande quantité, et il ne dépend que des autres nations d’en faire autant. Le thé ne suffit plus pour les retours. Si donc, parmi les principaux pays argentifères, il s’en rencontrait un dont les citoyens eussent le génie commercial, des rapports s’engageraient indubitablement entre le revers occidental du nouveau continent et les ports chinois. De cette manière, les mineurs du Nouveau-Monde se soustrairaient facilement au monopole des détenteurs du mercure en Europe. C’est même une mission que pourront se donner des tiers ; je ne serais pas étonné de voir les Américains du nord, par exemple, s’en charger et en recueillir le bénéfice.

Il y aurait une autre manière de lever la difficulté qu’éprouve le mineur de l’Amérique espagnole à se procurer du mercure à un prix satisfaisant : ce serait d’en faire sortir du sol américain même. A une époque assez reculée déjà, de remarquables indices de mercure avaient été signalés au Mexique, au Pérou, dans la Nouvelle-Grenade et sur d’autres points encore du Nouveau-Monde. Peu de contrées présentent des apparences de cinabre [16] en couches ou en filons aussi nombreuses que le plateau formé par la chaîne des Andes du 19e au 22e degré de latitude boréale, c’est-à-dire au cœur du Mexique. Des recherches faites dans ces espaces conduisirent, dans le dernier siècle, à quelques gîtes intéressans qui furent mal reconnus et dont on ne tira aucun parti. Au Pérou, les indices de mercure sont plus multipliés encore, et, dès 1570, une belle mine y fut découverte et exploitée à Huancavelica. Elle donnait depuis long-temps à peu près autant de mercure qu’en réclamait la vice-royauté du Pérou, lorsque, pendant les dernières années du XVIIIe siècle, l’imbécillité de l’intendant chargé de surveiller l’exploitation pour le compte de la couronne causa dans la mine un écroulement général qui la fit abandonner, quoique l’accident ne fût rien moins qu’irréparable, car il eût été très facile de reprendre un peu plus loin le même filon, qui est reconnu sur une grande longueur. A partir de cette époque, l’exploitation grossière, par les Indiens, des affleuremens de petits filons situés aussi non loin de Huancavelica, près de Sillacasa, produisait encore annuellement 140,000 kilogrammes de mercure, ce qui paraissait justement à M. de Humboldt une preuve de l’abondance du mercure dans cette partie des Andes. L’illustre voyageur n’a pas craint de dire que « peut-être le Mexique et le Pérou, au lieu de recevoir ce métal de l’Europe, pourraient un jour en fournir à l’ancien monde. »

Au commencement du siècle, alors que les mines d’argent du Nouveau-Monde étaient exploitées plus activement qu’aujourd’hui, elles réclamaient ensemble 1,350,000 kilogrammes de mercure. Celles du Mexique seul en absorbaient 750,000. L’Europe leur en fournissait 1,150,000 kilogrammes sur 1,700,000 qu’elle rendait, n’en retenant ainsi pour elle-même que 550,000 kilogrammes. En ce moment, l’Amérique absorbe à peu près la même quantité de mercure, quoiqu’elle produise moins d’argent, parce que la méthode d’amalgamation au patio a pris de l’extension. Ainsi un ou deux gouvernemens étrangers, dont on est séparé par l’Océan, ou bien une ou deux maisons de commerce substituées à ceux-ci, tiennent entre leurs mains le sort des mines d’argent, ont le pouvoir d’en resserrer ou d’en accroître la production, d’exercer ainsi de l’influence sur l’abondance ou la rareté du signe représentatif de la richesse dans le monde entier, ou tout au moins d’élever le prix de l’argent à leur profit. On conçoit que, pour les états de l’Amérique espagnole surtout, ce soit une dépendance à laquelle ils aient le désir de se soustraire.

Pour atteindre ce but, un moyen plus sûr encore que tous les autres consisterait à modifier le traitement du minerai de manière à réduire, dans une forte proportion, la dose de mercure qui y est aujourd’hui nécessaire. Sur ce point ; l’industrie argentière du Nouveau-Monde a présenté sa requête à la science européenne, qui a un immense arsenal d’expédiens de laboratoire propres à être convertis en procédés industriels. Le temps où nous vivons tirera l’un de ses titres de gloire de l’application des connaissances humaines aux besoins des sociétés. La science par là fait tourner au bien-être des générations présentes et futures les secrets que les labeurs et le génie des générations passées ont dérobés à la nature. A la demande de l’industrie métallurgique du Nouveau-Monde, la science européenne a répondu d’abord en recommandant d’imiter la méthode pratiquée avec un grand succès à Freiberg en Saxe, où l’amalgamation, faite dans des tonneaux qui tournent sur eux-mêmes, s’opère en moins d’heures qu’il n’y faut de jours de l’autre côté de l’Océan, et avec laquelle la consommation du mercure est très faible ; mais cette solution du problème ne tenait pas compte des conditions auxquelles s’exerce l’industrie argentière dans l’autre hémisphère. Elle supposait la facilité d’avoir à bas prix des matières qu’en Europe on est habitué à se procurer abondamment à très peu de frais, à ce point que le bon marché et l’abondance de ces matières y sont réputés des faits généraux permanens, absolus, mais que, malheureusement, le mineur mexicain ou péruvien n’a pas ainsi à sa disposition. Ainsi le procédé de Freiberg, toutes les fois que le minerai ne renferme par une certaine proportion de fer sulfuré, exige du sulfate de fer, substance fort commune en effet dans notre Europe, partout où les transports sont aisés. Il nécessite une consommation de combustible modérée assurément, eu égard à la pratique ordinaire de la métallurgie européenne, mais excessive pour l’industrie mexicaine ou péruvienne ; car, en ces pays où le minerai d’argent existe en profusion, le bois est une rareté. Une forêt y sera bientôt, si l’on n’y prend garde, une merveille qu’on viendra voir de loin. La méthode saxonne pour le traitement des minerais argentifères suppose aussi un certain avancement des arts mécaniques, la possibilité de construire et d’entretenir partout et à peu de frais certains appareils, et, dans la population, l’habitude de les manier. Or, sous le rapport de la mécanique, le Mexique et l’Amérique espagnole tout entière sont dans l’enfance. La brouette y est inconnue ; la charrette y est un objet de curiosité [17]. Par-delà ses dix doigts ; son couteau et son lazo, le Mexicain n’a guère d’outillage et ne se soucie pas d’en avoir. Enfin, pour mettre en mouvement des tonneaux, comme à Freiberg, dans la proportion qui correspond à une exploitation mexicaine, il faudrait avoir à bas prix une assez grande force motrice.

Vainement donc le procédé de Freiberg réussit-il à faire intervenir un métal commun, le fer, qu’on charge en disques dans les tonneaux, afin de détourner sur lui l’action corrosive, qui, dans l’amalgamation mexicaine, dissout une grande quantité de mercure, et de préserver ce dernier métal si précieux aux yeux du mineur américain. Vainement on réduit ainsi la déperdition du mercure à un dixième du poids de l’argent obtenu, c’est-à-dire au seizième de ce qui s’en consomme en Amérique [18]. Cet avantage, qui semble infini, disparaît complètement quand on tient compte et du combustible à consommer [19], et de la plus forte dose de sel qui est requise [20], et des autres circonstances particulières à la métallurgie du Nouveau-Monde. Ainsi le procédé remarquable de l’amalgamation dans des tonneaux animés d’un mouvement de rotation sur eux-mêmes, qui donne de si beaux résultats à Freiberg, et qu’on a reproché aux mineurs mexicains de ne pas avoir imité, ne pouvait s’introduire au Mexique. Il en restera banni tant que les conditions générales de l’industrie mexicaine n’auront pas été modifiées profondément. Dans l’état actuel des choses, il enchérirait l’argent au lieu d’en réduire le prix coûtant [21].

Le procédé de Freiberg pour l’économie du mercure une fois écarté, restaient les méthodes fondées sur l’emploi des forces électrochimiques, qui sont douées de la puissance de rompre les combinaisons les plus intimes des corps, afin d’en extraire un des composans. Il s’agissait de retirer ainsi l’argent de ses minerais. Beaucoup de personnes s’en occupent. En France, M. Becquerel a attaché son nom à ces recherches. Ici même, à Réal del Monte, M. Mackensie, vieux praticien écossais, encore vert de corps et jeune d’esprit, que j’ai trouvé dirigeant l’établissement de Real del Monte, ne se borne pas à s’enquérir avec anxiété des travaux de M. Becquerel, à interroger sur ce point les publications et les voyageurs de l’Europe ; il a lui-même un laboratoire, oratoire mystérieux où il procède à des expériences avec une ferveur qui m’a fait ressouvenir des alchimistes accroupis pendant des années entières auprès de leurs fourneaux ; mais jusqu’ici la sibylle électrique ne lui a point révélé ses mystères. Il y a tout lieu cependant de croire qu’un procédé d’extraction par l’emploi des forces électrochimiques sera découvert ; c’est même déjà fait. Les travaux de M. Becquerel sont arrivés à leur terme. Il est parvenu, depuis quelques années, à donner à la méthode électro-chimique le caractère industriel. M. Duport a pu en faire des essais sur 4,000 kilog. des principaux minerais mexicains qu’il avait fait venir à Paris ; il en avait pratiqué d’autres sur les lieux. « Le résultat de mes recherches, dit-il, a été favorable au procédé électro-chimique, pour un grand nombre de minerais, je ne dis pas seulement dans l’hypothèse assez peu probable d’un manque absolu de mercure, mais même avec le haut prix actuel du vif-argent. » Cependant ce procédé n’a été adopté encore par aucune usine, et ne paraît pas devoir l’être encore, ce que M. Duport explique par plusieurs motifs dérivés tous des circonstances sociales, politiques et économiques, dans lesquelles le Mexique se trouve engagé. Et c’est ainsi que la manière d’être toute spéciale de ce pays vient constamment rendre difficile ou impossible ce qui semble parfaitement aisé, lorsqu’on juge les choses d’après la manière dont elles se passeraient dans l’un quelconque des états avancés de l’Europe ou aux États-Unis.

Dans une contrée où l’on est complètement étranger aux arts mécaniques, la simplicité extrême du procédé et des appareils qui servent à l’amalgamation mexicaine est un grand obstacle à toute innovation ; car où prendre des agens qui soient aptes à conduire une opération plus complexe, ou à manier des appareils plus délicats ou plus savans ? En second lieu, un gros capital serait indispensable, parce que toute construction industrielle est fort chère au Mexique. L’usine de Régla, avons-nous dit, a coûté 10 millions de francs. Pour acclimater un procédé nouveau, les inventeurs, qui d’ordinaire ne sont pas gens à capitaux, devraient intéresser les chefs d’industrie ; mais ceux-ci ne consentent à risquer de grosses sommes que lorsqu’ils font de gros bénéfices, et, depuis plusieurs années, les mineurs mexicains en général ont mauvaise chance. Supposons cependant un inventeur qui soit enfin parvenu à obtenir un capital passable ; il ne serait pas au bout de ses peines, car il faudra se procurer du minerai en quantité suffisante et d’une qualité reconnue. Or, à moins d’avoir une mine à soi, c’est impossible ; la manière dont s’achète le minerai est entièrement aléatoire. C’est ainsi qu’à chaque instant on rencontre devant soi, comme un mur à pic, les usages ou les mœurs, la routine, les préjugés, l’indolence, tout ce qui caractérise enfin une civilisation incomplète, où l’homme n’a que très imparfaitement assis son empire sur le sol, sur la nature, sur soi-même. Et puis, quel motif pourrait avoir un inventeur pour aller au Mexique recommander l’adoption d’un procédé nouveau ? Qu’en retirerait-il ? La protection dont jouissent les brevets d’invention dans un pays où l’administration de la justice est au moins très lente lorsqu’elle n’a pas de pires défauts, est trop douteuse pour qu’on puisse s’y fier. Enfin le procédé électro-chimique a, dans l’état des choses, un inconvénient réel il exige une beaucoup plus forte quantité de sel. On pourrait, à la vérité, par une opération de plus, retirer la majeure partie de ce sel des boues dans lesquelles il reste dissous sans être dénaturé ; mais les appareils propres à cette régénération formeraient un matériel considérable, dispendieux et embarrassant. Sous ce rapport donc, c’est plutôt par l’abaissement du prix du sel, ou en d’autres termes par l’amélioration des voies de transport, ce qui suppose toute une révolution au Mexique, que le traitement électro-chimique, qui pourrait dispenser totalement de l’emploi du mercure pour l’extraction de l’argent à froid, deviendrait applicable avec avantage à un grand nombre de minerais : ce sont les expressions de M. Duport, qui ne dit pas à tous.

Voilà donc le traitement électro-chimique d’un succès presque désespéré dans l’état présent des choses. M. Duport paraît avoir, à part lui-même, un autre procédé qui, dit-il, serait sûr et prompt, qui exigerait du mercure, mais n’en consommerait que le cinquième ou le sixième de ce qui s’en dévore aujourd’hui, et qui retirerait l’argent plus empiétement que la méthode actuelle ; mais M. Duport, qui est un homme de résolution autant que de savoir et d’expérience, a lui-même reculé devant la force d’inertie qui, dans ces contrées, enchaîne l’activité du plus intrépide. Cependant il reste acquis à la cause du progrès que si, d’un coup de baguette, on changeait la pente des esprits et la donnée sociale et politique du pays, on pourrait diminuer des 5 sixièmes, peut-être des 9 dixièmes, la consommation du mercure. Au prix actuel de ce métal, les frais de production d’un kilogramme d’argent seraient réduits de 100 grammes d’argent environ, soit d’un dixième.

En ce moment, l’usine qui dépend des mines de Guadalupe y Calvo emploie régulièrement un procédé dû à deux des agens de la compagnie, M. Lukner, ingénieur allemand, et M. Mackintosh, ingénieur anglais, qui a la vertu, dit-on, de réduire de moitié la consommation du mercure et d’accélérer l’opération. J’ignore s’il serait possible de l’appliquer partout [22].

Je me suis arrêté long-temps au mercure, parce que c’est le sujet qui donne le plus de souci au mineur mexicain. Parmi les autres dépenses, il en est cependant à l’égard desquelles on peut espérer plus d’économie encore que de ce chef. Ainsi la trituration du minerai représente habituellement un déboursé de 171 grammes, et le travail du minerai trituré, consistant principalement dans le piétinement des mules ou des hommes, équivaut à 72. Voilà donc des labeurs mécaniques pour 243 grammes, le quart environ du kilogramme d’argent produit. C’est bien cher, quoique pour obtenir 1 kilogramme d’argent il faille pulvériser et puis fouler, au Mexique, 500 kilogrammes au moins de minerai. C’est que la force motrice, au lieu d’être empruntée aux élémens, à des chutes d’eau, aux courans de l’atmosphère ou à la vapeur, est demandée le plus souvent aux animaux et même à l’homme. Dans un pays où les notions mécaniques seraient plus répandues, ces moteurs si coûteux seraient remplacés bientôt, dans une forte proportion, par d’autres plus économiques.

L’homme ne peut multiplier les chutes d’eau à son gré, il n’en a que ce que lui donne la nature ; mais il a le pouvoir de mieux utiliser celles qu’il possède. Rien ne serait plus aisé que d’avoir des roues hydrauliques mieux disposées que celles qu’on aperçoit sur les mines du Mexique et du Pérou, et qui y sont très-rares. Dans plus d’une circonstance, en ces régions où l’eau pluviale est trois fois aussi abondante qu’à Paris, il serait possible de l’emprisonner dans de profonds vallons où l’on dirigerait aussi la fonte des neiges des glaciers éternels, placés à la cime des montagnes, et l’on se créerait ainsi de vastes réservoirs de force motrice. C’est ce qui était accompli au Potosi dès la fin du XVIe siècle, et les ateliers du Potosi continuent d’être desservis par ce moyen. Les moulins à vent ont été employés accidentellement au Mexique par un ingénieur français, M. Doy ; ils pourraient l’être, ainsi que l’indique M. Duport, d’une manière continue et générale dans toutes les mines, pour la portion du minerai qui est la plus pauvre. La vapeur n’a jamais été mise en œuvre pour la trituration du minerai, et elle ne pourrait l’être qu’autant que les forêts auraient été régénérées ; mais la restauration forestière ne serait pas difficile, si on le voulait bien, dans ces contrées où la population est rare et où il n’y a pas de grands intérêts qui y soient opposés ; ce n’est pas comme dans nos départemens des Pyrénées et des Alpes dont les habitans, n’ayant de ressources que dans le pâturage, ont besoin de mener paître leurs bêtes à tout prix, et ne peuvent guère consentir à ce qu’on fasse de grandes réserves dans les espaces ci-devant forestiers aujourd’hui dénudés où ils les conduisent. La force de la végétation étant très grande dans les régions équinoxiales, la reproduction du combustible serait rapide sur tous les terrains qui n’ont pas une élévation excessive. On rencontre assez souvent dans les montagnes du Mexique des bassins assez étendus qui furent jadis des lacs, où on a trouvé quelquefois de la tourbe ; en cherchant, on en découvrirait sans doute des dépôts plus fréquens. Sur quelques points du Nouveau-Monde, non loin des mines, on a reconnu des couches de houille, au Pérou par exemple, auprès des incomparables mines de Pasco, qui semblent les plus riches de l’univers. Au Mexique, rien de semblable ; mais il n’est pas démontré que quelque jour, si le pays était coupé de bonnes routes, et que la production intérieure fût mieux organisée de manière à offrir des retours au commerce [23], la houille de la Nouvelle-Écosse et, à plus forte raison, celle qui existe près de Tampico, ne pourrait pas être livrée aux mines mexicaines à des prix abordables. A 5 francs par 100 kilogrammes, ce que l’industrie européenne considère comme un prix exorbitant, les producteurs d’argent du Nouveau-Monde s’estimeraient trop heureux d’avoir de la houille [24]. Enfin, dans la plupart des cas, les progrès de la culture et l’établissement de bonnes routes produiraient une grande économie sur les frais de nourriture des bêtes de labeur, en supposant que, pour la trituration des minerais et le foulage des tortas, on dût persister à se servir de mulets.

Un exemple entre mille montrera la portée des économies qu’on réaliserait dans l’industrie argentière par de meilleures dispositions mécaniques. Prenons un détail de l’opération métallurgique, le foulage des tortas. Un voyageur français visitant le Potosi, il y a quelques années, donna aux mineurs le conseil de remplacer les Indiens payés à raison de 3 francs 40 centimes par jour, qu’on faisait piétiner dans ces boues, non plus seulement par des mulets, comme au Mexique et dans le Pérou proprement dit, mais par une machine pareille à celle qui sert, en Europe, à broyer le mortier, et que nous avons vue tant multipliée autour de nous, à Paris, pendant la construction des fortifications. L’idée fut goûtée par un des mineurs qui, moyennant 1,600 francs environ, établit la machine. Les résultats en furent excellons. Avec une seule mule pour tourner la roue, on eut autant de besogne faite qu’avec vingt Indiens qui auraient coûté 68 francs : la mule avec son conducteur ne revenait pas à 5 francs 50 cent. Comme trait de mœurs propre à faire connaître combien peu de lumières il y a parmi cette population et à quel point elle est esclave de la routine, je dois ajouter que le mineur qui avait fait cette expérience, et auquel elle a si bien réussi, est resté seul à en profiter. C’était un Espagnol ; les créoles, ses voisins, se refusèrent à l’imiter. Probablement, au moment où j’écris ces lignes, ils ne se sont pas rendus à l’évidence, et il y a douze ans que ce perfectionnement si simple, si facile, est sous leurs yeux.

Ainsi, pour le travail du minerai comme pour l’acquisition des ingrédiens par lesquels on le traite, la diminution des frais ne peut être bien sensible et affecter le prix de l’argent sur le marché général qu’à la condition que le pays éprouverait un changement complet dans sa pratique, dans ses idées, dans sa civilisation même ; mais aussi il y a bien de la marge, et les économies à faire sont énormes.

De même pour l’extraction des entrailles de la terre. Les procédés mécaniques de cette partie du travail sont grossiers et partant très coûteux. Ce qu’il en coûte pour l’épuisement des eaux dépasse tout ce qu’un mineur européen peut imaginer. Le percement des puits absorbe de même des sommes exorbitantes. La poudre, dont le gouvernement a le monopole, n’est pas seulement chère. elle est très mauvaise, quoique le pays offre en abondance le nitre et le soufre pour la fabriquer ; c’est un obstacle aux travaux de recherches. Le fer et l’acier, dont on consomme une grande quantité pour les outils, sont pareillement à des prix très élevés, non-seulement à cause des frais de transport, mais aussi à cause des droits de douanes, car on n’en fait point dans le pays. Une exploitation considérable brûlera de la poudre pour un demi-million, et usera de l’acier pour 100,000 francs, sans parler du fer. Enfin les capitaux, lorsqu’on est forcé d’avoir recours à ceux d’autrui, ne s’obtiennent qu’à des conditions très dures. Autrefois, au Mexique, le clergé, qui administrait de grandes richesses, les confiait aux hommes industrieux sans jamais en exiger plus de 6 pour 100. Lorsqu’en 1828, d’aveugles passions politiques et les suggestions perfides d’une puissance étrangère eurent fait porter la loi qui chassait du territoire mexicain tout ce qui était natif de la Péninsule, 70,000 personnes environ durent émigrer, et elles emportèrent une très grande partie de la richesse mobilière du pays. L’exil de ces négocians, magistrats, agriculteurs, membres du haut clergé, qui formaient l’élite de la nation, a rompu le lien vivant qui rattachait la population mexicaine aux nations civilisées, et n’a pas peu contribué à livrer le pays à l’anarchie qui le ronge ; c’est par là aussi qu’on a tari la source de beaucoup d’entreprises utiles en enlevant aux mineurs la ressource du crédit. L’apport des compagnies anglaises de 1825 n’a point comblé cette lacune. Il faut payer aujourd’hui 18 ou 24 pour 100 le loyer des capitaux.

Ce n’est pas qu’on ne puisse citer des perfectionnemens obtenus au Mexique dans l’industrie minérale. Ainsi, quand je compare ce que j’ai vu à Real del Monte avec la description qu’a donnée des mêmes mines un observateur consciencieux et éclairé venu cinq années après, M. I. Lowenstern, je suis frappé du changement qui s’était opéré dans l’intervalle. Real del Monte lui offrit un spectacle qui, sous plusieurs aspects, ressemblait à celui d’une exploitation à l’anglaise. Des améliorations importantes ont été réalisées dans les ateliers de Guadalupe y Calvo et sur quelques autres points ; mais ce sont des phénomènes locaux et restreints. Il a fallu que l’influence étrangère régnât sans partage dans les mines que je viens de nommer, et qu’elle y fît des efforts surhumains. Real del Monte, d’après le récit de M. Lowenstern, n’était pas seulement alors une mine exploitée par le capital anglais ; c’était, par le personnel même, une colonie britannique. Tout ce qui n’était pas simple ouvrier mineur était anglais. A Guadalupe y Calvo, c’étaient des Anglais, des Français, des Allemands, qui avaient la haute main, et ils faisaient de leur mieux. Malheureusement ils n’avaient aucun moyen de changer les faits généraux qui enchérissent extrêmement l’exploitation, tels que l’absence des voies de communication et l’ignorance crasse de la population. Dans l’industrie des mines, tout ce qui est mexicain continue de suivre les anciens erremens, semblable à ces quadrupèdes renommés pour leur opiniâtreté, qui, en descendant les sentiers des montagnes qu’ils sont dressés à parcourir, posent invariablement le pied sur la même saillie du roc ou dans le même trou [25].

Quoiqu’en Europe l’Espagne ne jouisse pas d’une grande réputation en matière de perfectionnemens quelconques, sous le régime colonial l’impulsion vers les améliorations était bien plus grande au Mexique qu’aujourd’hui.- Ce qui s’accomplissait à la fin du siècle passé et au commencement de celui-ci était vraiment admirable. Ce qui se projetait et aurait été exécuté était infini. Sentant alors le prix de la science appliquée à l’art du mineur, on avait fondé et richement doté un grand établissement, pour lequel une construction très élégante a été élevée à Mexico, je veux parler de la Mineria, qui était à la fois une institution administrative et une école des mines, et sur laquelle ont répandu de l’éclat les travaux de quelques hommes studieux et capables, comme M. André del Rio et M. d’Elhuyart. Malheureusement les révolutions l’ont empêchée de rendre les services qu’on en attendait. Lorsque je l’ai visitée en 1835, je l’ai trouvée dévastée. Les laboratoires et les collections étaient dans la plus déplorable pénurie ; l’édifice même, tout étayé, menaçait ruine, et le vénérable del Rio, qui me le montrait, avait les larmes aux yeux. Je ne pense pas qu’à aucune époque les arts mécaniques y aient été beaucoup enseignés. On a accordé à l’institution, depuis quelques années, un droit de 1 et demi pour 100 sur l’argent produit ; mais je ne sais quelle destination cette dotation recevra. Je suppose qu’on s’en servira pour amortir une dette anciennement contractée pour faire des avances à quelques mineurs et non pour former un corps instruit d’officiers des mines : jusqu’à ce jour, le gouvernement mexicain s’est mis, très peu en peine de répandre l’instruction générale ou spéciale. M. Lowenstern parle d’une institution du même genre élevée à Guanaxuato par les soins du général Cortazar. Malheureusement tout est éphémère au milieu de l’anarchie qui désole ces beaux pays. Tel établissement qui promet aujourd’hui de fleurir sera peut-être détruit demain, et les fonds qui ont un emploi utile en seront détournés au premier pronunciamiento pour être dévorés sans retour.

De tout ce qui précède ressort une double conclusion. Premièrement, l’exploitation des mines d’argent mexicaines comporte des améliora fions virtuellement faciles, qui réduiraient dans une très forte proportion les frais de production de ce métal, et par conséquent, après un certain laps de temps, en abaisseraient le prix d’autant. Je ne crains pas de dire qu’il me semble possible de diminuer de moitié au moins les frais de production de l’argent, dans un intervalle de peu d’années. Bien plus, si pendant quarante ou cinquante ans ce pays était dirigé par un gouvernement éclairé, assez fort pour se faire obéir et pour pétrir à son gré ces populations, qui sont maniables ; si l’on y implantait ainsi la civilisation active de l’Europe ou des États-Unis, et qu’on y installât le matériel que cette civilisation comporte, je regarde comme certain que la réduction du prix de revient serait beaucoup plus considérable encore, et qu’il se passerait dans le monde, sous le rapport de l’argent, quelque chose de semblable à ce qui suivit d’un demi-siècle la découverte du nouveau continent. Secondement, l’état politique, social et économique du pays barre le chemin aux améliorations. Dans la situation présente des choses, il serait chimérique d’espérer qu’elles s’introduisent d’une manière générale. Excepté le procédé de Medina, qui lui-même, dans des conditions industrielles pareilles à celles de l’Europe moderne, ne pourrait désormais se soutenir, tout est détestable dans l’exploitation et le traitement des mines. Tout se maintiendra cependant à peu près intact jusqu’à ce que le Mexique ait éprouvé dans sa constitution morale et matérielle une modification profonde. Celles des autres régions de l’Amérique qui pourraient produire beaucoup d’argent sont dans des circonstances analogues, et de même sous le joug du génie du retardement. Jusqu’à ce que donc un esprit nouveau se soit répandu sur l’Amérique espagnole, la valeur de l’argent dans le monde ne subira pas, du fait de l’Amérique au moins, de variation notable.

Mais aussi bien le Mexique est arrivé à ce point qu’une crise qui l’agiterait jusque dans ses fondemens et le renouvellerait, s’il est possible, ne peut plus beaucoup se faire attendre. L’épreuve de l’indépendance portée jusqu’à l’isolement absolu est terminée, et elle n’est pas favorable à ce régime. Depuis vingt-cinq ans qu’il ne relève que de lui-même, qu’il est sans alliés et sans guides, le Mexique, au lieu d’avancer en civilisation, marche en arrière ; il retombe dans la barbarie. Il est à ce point d’impuissance, que ce peuple généreux et brave, avec huit millions d’habitans, n’a pu empêcher une poignée d’aventuriers de lui ravir une riche province, le Texas, et que, dans sa lutte contre ces audacieux conquérans, il a vu ses armées dans la plus épouvantable déroute, son premier magistrat captif. En ce moment, une armée de quinze à vingt mille Américains du nord qui l’a envahi ne rencontre pas de résistance, et, si elle est arrêtée dans sa marche sur Mexico, c’est uniquement faute de s’être pourvue d’avance de moyens de transport pour ses bagages et ses munitions. Dans cet empire si bien doté par la nature, tout semble atteint par une fatalité inexorable. Les édifices même que les Espagnols avaient bâtis comme pour l’éternité s’écroulent, non par l’injure du temps, niais sous les coups de la guerre civile. La morale publique subit la même dégradation que les monumens. Les connaissances humaines s’éteignent ; c’est une civilisation qui a déjà un pied dans le tombeau. On ne croirait pas qu’on soit dans ces mêmes régions dont, il y a quarante ans, la prospérité se développait avec tant de vigueur, ou que ce soit le même peuple qui, pendant la guerre de l’indépendance, donna tant de preuves d’héroïsme.

Les hommes éclairés qu’a conservés le Mexique sentent que leur patrie est au bord de l’abîme, et ils se préoccupent des moyens de la sauver. D’un autre côté, l’ennemi est aux portes et presse pour s’introduire et démembrer l’état. Les États-Unis, entraînés par un esprit de conquête que leurs plus illustres citoyens n’encouragent cependant pas, et qui leur prépare des destinées inconnues, s’apprêtent à s’annexer successivement toutes les provinces mexicaines, et c’est devenu un lieu commun, des bouches du Mississipi au lac Ontario, que de s’entretenir de l’époque prochaine où le pavillon étoilé de l’Union flottera sur la cathédrale de Mexico. Nous serons témoins de cet événement d’ici à peu d’années, à moins que le Mexique, mettant à profit les sévères leçons qu’il a reçues, ne fasse pour se relever un effort sur lequel il semble que tout le monde ait cessé de compter.

La pensée de régénérer la patrie a revêtu, depuis peu d’années, parmi les Mexicains les plus distingués, une forme nouvelle plus salutaire que tout ce qui s’y était produit jusqu’à ce jour. Il s’agirait de constituer le pays en monarchie et d’emprunter à quelqu’une des maisons régnantes de l’ancien continent un prince intelligent et dévoué, qui apparaîtrait au Mexique comme le représentant de la civilisation européenne, sans laquelle la nation mexicaine ne saurait maintenir son existence. Le système de la république fédérale et celui de la république centralisée sont jugés au Mexique par quiconque a des yeux pour voir ; tant de secousses, tant de désastres, tant de scandales, ont détruit toutes les illusions d’il y a vingt-cinq ans. Il convient même de le rappeler, la lutte contre la métropole eut pour objet, non pas l’établissement d’une république, mais bien celui d’un gouvernement monarchique séparé. Lorsque, en 1821, Iturbide proclama à Iguala le programme auquel se rallia la nation entière avec enthousiasme, et devant lequel les troupes espagnoles et le vice-roi O’Donoju inclinèrent leurs épées, il s’agissait de fonder à Mexico un trône constitutionnel indépendant, et le sceptre devait être offert d’abord à Ferdinand VII, à condition qu’il vînt habiter la Nouvelle-Espagne ; après lui, à l’un des infans, et, à défaut de ceux-ci, à quelque prince d’une des maisons régnantes de l’Europe. Ferdinand VII commit l’irréparable faute de refuser pour les infans comme pour lui-même. Dans ces temps-là, où la légitimité avait tous les hommages des cabinets et où l’idée de reconnaître les états nés de l’insurrection semblait sacrilège, aucune des grandes puissances ne put songer à se substituer à la maison d’Espagne. C’est ainsi qu’après l’empire éphémère d’Iturbide, la république prévalut parmi les Mexicains ; mais ce ne fut que comme un pis-aller et parce qu’on ne pouvait prendre autre chose.

La fondation d’un gouvernement monarchique, qui eût été très aisée en 1821, est difficile aujourd’hui. Il y a au Mexique une opinion publique de convention, vrai patriotisme de place, qui repousse la monarchie. On a pu ainsi, en 1841, frapper d’un anathème officiel la proposition faite par un Mexicain fort honorable et fort distingué, M. Gutierrez Estrada, de revenir à la monarchie, comme à la seule forme de gouvernement qui fût propre à donner à la patrie la stabilité, le calme, la puissance, qu’elle a vainement cherchés sous une suite de dictatures marquées les unes par des orages, les autres par l’ignominie ; mais c’est pareillement ce qu’on eût fait officiellement en France, la veille du 18 brumaire an VIII, alors que tout était mûr cependant pour que les institutions monarchiques se relevassent de la poussière où elles gisaient. Ainsi, la réprobation apparente qui a atteint M. Gutierrez Estrada ne prouve rien. Le parti démagogue, qui seul soutient sérieusement la république, est méprisé au Mexique, sans chefs capables, sans aucune racine dans le sol. Au contraire, les élémens monarchiques ne manquent pas. Tout ce qui reste des grandes fortunes faites dans les mines se grouperait avec transport autour d’un trône. Comme partout, le clergé, qui est puissant, est favorable à la monarchie, et il a en ce moment des raisons toutes personnelles pour en souhaiter le rétablissement, car les biens qui lui restent sont une proie sur laquelle le parti de la république est toujours prêt à se jeter. Ces jours derniers, une loi avait été rendue pour mettre ces biens en vente, afin de subvenir aux frais de la guerre. Le clergé de la capitale a répondu à cette tentative de spoliation en suspendant les pratiques du culte, et la loi de mise en vente est demeurée comme non avenue. Les populations mexicaines, qui, de même que la France en l’an VIII, soupirent après la sécurité, accueilleraient, c’est incontestable, la monarchie comme une providence, si elle se présentait avec quelques-uns des attributs de la force. On croirait qu’un pareil ensemble de vœux devrait suffire pour que, dans un très bref délai, Mexico dût saluer un roi ; mais qu’on se reporte au mois de brumaire an VIII, et on comprendra quel labeur c’est de retirer tout un gouvernement, tout un peuple, d’une ornière où ils se sont embourbés, pour les remettre dans la bonne voie. Sans la vigoureuse, main du vainqueur de Rivoli et des Pyramides, le retour de la France, à la monarchie eût été impossible en brumaire, quoique la France le voulût. Il n’y a personne au Mexique pour assumer ce rôle d’arbitre suprême des destinées de la patrie, proclamer la volonté nationale, et, une fois accomplie, la faire respecter au dedans et au dehors. Une partie, de cette gloire fut donnée à Iturbide en 1821. Il décréta, avec l’assentiment général, que le Mexique voulait la monarchie ; mais son entreprise échoua, parce qui il manqua d’un roi à présenter à ses concitoyens, si bien que, faute d’un prince d’une des familles souveraines de I’Europe, il fut conduit à placer la couronne sur sa tête, où elle ne pouvait tenir. Le même embarras se reproduirait aujourd’hui, lors même qu’il y aurait un homme qui pût se faire reconnaître pour l’interprète du vœu général. Il est fort douteux que, parmi les maisons régnantes de l’Europe, on en trouvât une qui, même sur l’appel des populations, consentît à risquer un de ses membres dans la difficile entreprise de restaurer la puissance mexicaine, et qui pût lui donner, le cas échéant, l’assistance dont le nouveau trône aurait besoin pour traverser de laborieuses épreuves. Ensuite les États-Unis feraient semblant de regarder les institutions monarchiques comme une souillure pour le sol du nouveau continent ; ils verraient de mauvais œil cette tentative d’élever un trône à leurs portes. De leur part, il faudrait être prêt à plus que du mauvais vouloir, à des hostilités en règle.

En fait, comme puissance militaire, les États-Unis, avec leurs institutions politiques actuelles, seraient des adversaires peu dangereux. On peut croire que l’Angleterre serait bien aise de voir un gouvernement régulier s’établir au Mexique sous les couleurs de la monarchie, afin de barrer le chemin aux empiètemens de l’Union. La France, au lieu de concevoir de l’humeur de la réorganisation du Mexique sous les auspices de la monarchie, devrait y applaudir, parce qu’il doit lui convenir que des peuples catholiques, dont elle est le coryphée naturel, ne soient pas effacés de la liste des vivans, et au contraire se remettent à prospérer. Le choix à faire d’un monarque pour l’asseoir sur un trône destiné à un bel avenir devrait concilier à cette combinaison d’autres suffrages, car pour un cadet de famille ce serait un magnifique établissement. Lors donc qu’on fait le dénombrement des forces qui peuvent militer en faveur de la restauration monarchique du Mexique, on les trouve infiniment supérieures à celles qui y sont opposées, et pourtant cette œuvre, d’où dépend la résurrection d’un peuple, me semble avoir toutes les chances contre elle : c’est que le parti monarchique au Mexique est sans nerf ; il permet qu’une poignée d’hommes à peine médiocres et dépourvus de tout prestige frappe d’intimidation tout le pays ; et l’Europe, qui seule pourrait animer l’entreprise, est désunie, en proie à des rivalités puériles, à des haines sans motifs. Abandonné à lui-même, le Mexique n’a devant lui qu’une anarchie profonde, d’où il ne sortira que pour accepter, avec reconnaissance peut-être, le joug des Anglo-Américains.

On est ainsi ramené comme par un arrêt de l’inflexible destin à considérer la prochaine absorption du Mexique par les États-Unis comme la solution probable de la crise dont la ci-devant Nouvelle-Espagne est travaillée. Sans disserter ici sur les conséquences générales de cette absorption de la nationalité mexicaine par l’Union, ne nous occupons que de, l’influence qu’exercerait bientôt cette conquête sur l’exploitation des mines d’argent ; cette influence serait grande et se ferait promptement sentir. Les Anglo-Américains déploieraient au Mexique leur puissance de domination sur le monde matériel. Personne aussi bien qu’eux n’apprécie l’utilité des voies de communication ; ils jetteraient sur le pays un réseau de routes carrossables, de chemins de fer peut-être. Ils attaqueraient les mines avec tout l’arsenal que peut fournir la science mécanique et chimique ; ils y appliqueraient leurs moyens de crédit. Ils sont doués d’un tel entrain dans les spéculations et les affaires, qu’ils triompheraient de l’apathie et de la routine des indigènes, et, pour peu que le hasard les favorisât, pour peu que quelques compagnies rencontrassent des gisemens comparables à ceux sur lesquels tombèrent quelques mineurs heureux à la fin du siècle dernier ou au commencement de celui-ci, les mines seraient assaillies avec tant de vigueur, qu’elles seraient portées bientôt à leur maximum de production et au degré d’économie qui est raisonnablement possible. Le citoyen des États-Unis ne brille pas précisément par la prévoyance à longue date dans ses spéculations. Ainsi on ne devrait pas s’attendre à voir les individus consacrer beaucoup d’efforts à la régénération des bois, qu’on doit cependant considérer comme une des conditions du développement de l’industrie métallurgique du Mexique ; mais ce serait l’affaire des pouvoirs publics : une législature du Mexique qui compterait beaucoup d’hommes nés dans le Massachusetts ou dans le Connecticut, par exemple, ne manquerait pas de prendre à cet égard telle mesure qu’il faudrait. Elle saurait écrire et faire observer une législation spéciale escortée de toutes les clauses pénales dont besoin serait. Ce ne serait pas absolument nouveau dans le pays. Les rois qui avaient porté à l’apogée la puissance mexicaine avant l’arrivée des Espagnols avaient fait pour la conservation des forêts des règlemens minutieux empreints de cette excessive sévérité qui est le cachet ordinaire des législateurs primitifs, et on en trouve la trace dans les légendes.

Sans s’évertuer à soulever le voile qui cache l’avenir politique du Mexique, on peut dès à présent tenir pour certain qu’avant peu des circonstances nouvelles se produiront, dont l’effet sera d’y métamorphoser l’industrie métallurgique. L’activité des citoyens des États-Unis, qui seront les agens de cette métamorphose, semble même devoir faire sentir ses effets plus loin, sur l’étendue tout entière du nouveau continent ; car, maîtresse déjà de la Californie et de la majeure partie de l’Orégon, la race anglo-américaine va apparaître en dominatrice sur les eaux de la mer du Sud, où elle ne faisait que montrer son pavillon ; sur ces belles mers elle détient déjà, pour ne pas s’en dessaisir, un littoral de plusieurs milliers de kilomètres. Le nouveau continent une fois pris à revers par ces hommes entreprenans, il est probable que l’industrie humaine, plus arriérée sur le versant occidental du Nouveau-Monde, le Chili excepté, que sur le versant qui regarde l’Europe, y recevra urge vive impulsion. On peut donc prévoir que des mines autres que celles du Mexique amélioreront leurs procédés et agrandiront leur extraction par les mains des races qui les possèdent aujourd’hui, sous la direction des Américains du nord. C’est peut-être ainsi seulement que les mines péruviennes de Pasco, jusqu’à ce jour indignement exploitées, seront forcées de livrer les inépuisables trésors qu’elles recèlent.

Dans ces circonstances, la production des métaux précieux se développera beaucoup, on ne saurait en douter. La chaîne des Andes, qui, au milieu de toutes les chaînes de montagnes dont la surface de la terre est parsemée, se distingue par sa longueur de plus de 14,000 kilomètres en ligne droite, n’est pas moins extraordinaire par l’abondance des métaux précieux dont la nature l’a injectée. Se réduisît-on au Mexique, c’est déjà prodigieux. M. de Humboldt a exprimé de mille manières, et toujours dans les termes les plus positifs, son admiration et sa confiance en l’avenir de la production des métaux précieux dans le Nouveau-Monde. Je reproduirai ici quelques-uns des témoignages que la contemplation de ces terrains métallifères lui arrachait :

« Si l’on considère la vaste étendue de terrain qu’occupent les Cordilières et le nombre immense des gîtes de minerai qui n’ont pas encore été attaqués, on conçoit que la Nouvelle-Espagne, mieux administrée et habitée par un peuple industrieux, pourra donner un jour à elle seule les 163 millions de francs que fournit actuellement l’Amérique entière. Dans l’espace de cent ans, le produit annuel de l’exploitation des mines mexicaines s’est élevé de 25 à 110 millions de fr. [26]. »

Ailleurs : « L’Europe serait inondée de métaux précieux, si l’on attaquait à la fois, avec tous les moyens qu’offre le perfectionnement de l’art du mineur, les gîtes de minerai de Balaños, de Batopilas, de Sombrerete, du Rosario, de Pachuca, de Sultepec, de Chihuahua, et tant d’autres qui ont joui d’une ancienne et juste célébrité. » Plus loin encore : « Il n’y a aucun doute que le produit des mines du Mexique ne puisse doubler ou tripler dans l’espace d’un siècle. »

Voici venir maintenant ce peuple industrieux supposé parle naturaliste philosophe ; ce peuple dévore le temps, et ce qui pour d’autres réclamerait l’espace d’un siècle peut n’être pour lui que l’affaire de vingt-cinq ans.

Tous les hommes compétens qui sont venus après l’illustre auteur du Voyage aux régions équinoxiales ont parlé de même. M. Duport, par exemple, écrivait, en les motivant, les lignes suivantes : « C’est assez dire que les gisemens travaillés depuis trois siècles ne sont rien auprès de ceux qui restent à découvrir… Mais sans chercher de nouveaux districts on peut, dans les anciens, suivre encore les travaux avec plus de chances de succès qu’on ne le croit généralement. Après avoir visité seulement Tasco, Real del Monte et Guanaxuato, M. de Humboldt disait, il y a quarante ans, qu’il existait dans les mines de la Nouvelle-Espagne assez d’argent pour en inonder le monde ; que n’eût-il pas dit s’il avait poussé ses recherches plus au nord ! »

Citons encore de M. de Humboldt quelques lignes : « En général, l’abondance de l’argent est telle dans la chaîne des Andes, qu’en réfléchissant sur le nombre des gîtes qui sont restés intacts, ou qui n’ont été que superficiellement exploités, on serait tenté de croire que les Européens ont à peine commencé à jouir de cet inépuisable fonds de richesses que renferme le Nouveau-Monde. »

Or, si, comme je le pense, les frais de production de l’argent en Amérique, dans une hypothèse que j’ai indiquée et qui chaque jour devient plus probable, sont réduits de moitié au moins, en même temps que la production s’accroîtrait dans une forte proportion, que doit-il arriver en Europe ?

Un phénomène semblable à celui qui bouleversa les prix et transforma tant d’existences, il y a trois siècles, se manifestera. La crise, cependant, serait bien moins rapide et moins violente, parce que la masse d’argent que possède déjà l’ancien continent étant énorme, l’influence d’une quantité même considérable jetée sur le marché doit être plus lente à se faire sentir. Le niveau se rétablit entre les centres commerciaux bien plus aisément qu’autrefois, et par conséquent il n’y aurait pas à craindre d’engorgement sur un point isolé. Ainsi, une grande affluence de lingots d’un prix de revient réduit ne provoquera pas les plaintes amères d’un autre évêque Latimer. Après un certain délai, cependant, la valeur de l’argent se réglera partout sur le prix coûtant ; et, si les frais de production sont abaissés de moitié, tel pays qui possède aujourd’hui en argent 3 milliards environ de numéraire sera appauvri de 1,500 millions, puisque la quantité de travail et de jouissance que représentera alors une pièce de 1 franc sera moitié moindre. Si la baisse des frais de production de l’argent était poussée jusqu’aux trois quarts, la perte qu’éprouverait ce même pays excéderait 2 milliards.

La conclusion est que notre patrie, car c’est d’elle qu’il s’agit, ferait acte d’habile et prévoyante administration, si elle retenait pour le service de ses échanges intérieurs une masse d’argent moins exorbitante. Nul autre pays au monde n’a une pareille quantité d’argent pour servir à ses échanges. On estime communément que le numéraire de l’Europe est de 8 milliards de francs, et que la France en à près de 3 milliards, presque tout en argent. L’Angleterre, pour une population assez peu inférieure à la nôtre, et pour une quantité de transactions commerciales beaucoup plus considérable, n’a guère qu’un milliard de numéraire. Les États-Unis, avec une population fort éparse, circonstance qui nécessite la multiplication du signe représentatif des valeurs, n’avaient pas, en écus, plus d’un demi-milliard en 1835, à une époque de grande prospérité. Rien n’est moins sage que de conserver une aussi grande partie de la richesse mobilière de la France sous une forme sujette à la dépréciation.

Lors même que le danger d’une forte dépréciation de l’argent ne serait pas nettement visible à l’horizon, il serait encore fort désirable que des mesures fussent prises pour restreindre la masse de numéraire que retient la France ; car, si 1,500 millions devaient suffire à l’accomplissement de toutes nos transactions, les 1,500 millions de surplus sont pour le pays un placement stérile. Ils n’ajoutent rien à la richesse de la France, pas plus que s’ils étaient, à cent pieds sous terre ou au fond de la mer. Remplacez ces 1,500 millions d’écus par des machines perfectionnées pour les manufactures, ou par de bons outils agricoles, et l’impulsion nouvelle qu’en recevra la richesse publique sera admirable. Dans un temps où il y a tant de mains intelligentes pour utiliser tout capital disponible, il y a une sorte de sacrilège à laisser ainsi improductive une somme de cette importance.

Après des raisons aussi fortes, il y a des motifs moindres pour que les gouvernemens européens, et le gouvernement français plus qu’un autre, portent leur attention sur l’inconvénient d’accumuler chez soi une grande quantité d’argent. Un droit assez élevé est perçu par les gouvernemens américains sur l’exportation de ce métal. En ces temps où, dans les discussions d’économie politique, on parle beaucoup, à tort et à travers souvent, de tribut payé à l’étranger, il nous semble que c’en est un cette fois qui est bien constaté, et il est bon de s’y soustraire autant qu’on le peut.

Comment faire pour restreindre cette masse d’écus qui menace la France d’une perte énorme pour une époque que les événemens peuvent rendre plus ou moins prochaine ? Pour avoir moins de numéraire métallique chez soi, pour se réduire sous ce rapport au nécessaire, il n’y a qu’à imiter, toute différence de situation observée d’ailleurs, ce que font les peuples qui, sans rien compromettre, sont parvenus à s’organiser économiquement sous ce rapport. C’est surtout par des modifications au service des échanges qu’on atteindrait ce but. S’il est des contrées où les billets de banque figurent pour une trop forte part dans le signe représentatif des valeurs, il en est d’autres où on les a beaucoup trop rigoureusement cantonnés ; la France est de ces dernières. Ainsi, à Paris, le minimum des billets de banque est de 500 francs. Anomalie étrange ! on émet dans les départemens des billets de 250 fr., et on croit que la population parisienne n’en peut porter de moins de 500. La circulation des billets est par conséquent fort restreinte. Voilà comment on produit ce résultat singulier, que la Banque de France a ordinairement autant d’espèces en caisse que de billets dans la rue. De cette manière, le mécanisme de la Banque n’ajoute absolument rien aux moyens de crédit et n’a aucune puissance pour remplacer une partie des écus par un signe représentatif moins dispendieux. On réclame depuis quelque temps l’émission de billets de 100 francs, qui seraient fort commodes pour remplacer l’or, dont la France est tout-à-fait dépourvue. Assurément cette nouvelle classe de billets ajouterait beaucoup à la circulation de la Banque, et en même temps à ses moyens de crédit, à l’étendue des services qu’elle rend au commerce.

Si les billets de la Banque de France avaient cours partout, au lieu d’être inconnus hors de l’enceinte de Paris au point qu’un commerçant de province à qui on les présente les regarde comme des curiosités, ils se substitueraient bien vite à une partie du numéraire métallique. L’émission de billets de 100 francs contribuerait à les accréditer partout, en les faisant pénétrer dans les transactions de chaque jour, de la vie courante. Un autre moyen de rendre beaucoup plus usuel l’emploi des billets de banque serait que les receveurs de l’impôt les acceptassent plus volontiers en paiement ; ils ne le font aujourd’hui que par manière de grace. Les billets de banque à échéance fixe et portant intérêt, justement recommandés depuis quelques années, qui ne seraient, après tout, que l’imitation, sous une forme mieux appropriée aux échanges, des bons du trésor ou du papier émis avec succès par la caisse Laffitte et la caisse Ganneron, pourraient aider puissamment à remplacer dans la circulation l’excès de métaux précieux qui s’y trouve, et ils tendraient à ce but sans provoquer l’inquiétude légitime que fera toujours naître une grande masse de monnaie de papier dont le remboursement en espèces est immédiatement exigible, ainsi qu’il l’est pour les billets de banque actuels, qui sont au porteur et à vue. Enfin, si nous voulons restreindre, autant qu’on doit le désirer, la portion du capital national qui, pour servir aux besoins des échanges, se détourne de la production, et, sous la forme de numéraire métallique, n’a plus, pour ainsi dire, qu’une valeur latente, il faudrait que nous empruntassions, dans la vie commerciale et dans la vie ordinaire, les habitudes dont d’autres peuples se trouvent bien. Il serait nécessaire, par exemple, de se défaire du déplorable penchant à thésauriser en cachant des espèces métalliques. Il faudrait encore que le service des paiemens journaliers de toute sorte subît chez nous la centralisation à laquelle il est soumis parmi les populations anglo-saxonnes des deux hémisphères.


III. – DE LA PRODUCTION DE L'EUROPE EN OR ET EN ARGENT AU COMMENCEMENT DU XIXe SIECLE.

L’Europe renferme un très petit nombre de mines d’or et d’argent. La majeure partie de l’or y est le produit des lavages. L’argent provient ordinairement des mines d’autres métaux, où il apparaît comme un produit accidentel ou secondaire, métallurgiquement parlant. Ainsi la plupart des mines de plomb, sur le continent, sont argentifères, et plusieurs ne s’exploitent plus qu’en vertu de l’argent qui s’y trouve, en bien petite dose cependant, associé au plomb. De même d’un certain nombre de mines de cuivre. Une petite portion d’or accompagne fréquemment l’argent.

Depuis la découverte de l’Amérique, la baisse de valeur qu’ont éprouvée les métaux précieux peut avoir été la cause de l’abandon de quelques exploitations européennes, dont le vulgaire attribue les ouvrages aux Romains et aux Sarrasins. Il ne faudrait cependant pas croire que l’Europe produisît, avant la découverte de l’Amérique, plus de métaux précieux qu’elle n’en a fourni après. Par l’effet du perfectionnement des arts métallurgiques et mécaniques, le plus grand nombre des mines de l’Europe continuèrent d’être travaillées, et de nouvelles furent ouvertes avec profit. La recherche des métaux précieux, en Europe, devint plus active au bruit des succès qu’obtenaient les mineurs dans l’autre hémisphère, et assurément la production de l’Europe en métaux précieux est plus grande aujourd’hui qu’avant Christophe Colomb.

Jusqu’à ces dernières années, l’Allemagne et le reste de la vallée dit Danube ont eu le privilège presque exclusif, dans l’Europe proprement dite, de la production des métaux précieux. La Bohême cependant n’en est plus aux beaux jours des mines de Joachimsthal. La Saxe [27], si savante dans l’art du mineur, et les montagnes du Harz, où les mines sont si intéressantes par la hiérarchie sympathique qui lie les uns aux autres, du faîte aux plus humbles rangs, tous les hommes livrés aux travaux souterrains, continuent d’être productives en argent. De même le Tyrol. La Hongrie, qui rend une assez belle quantité d’argent, donne en même temps, par les mêmes mines, avec la Transylvanie, la majeure partie un contingent des états européens en or. La Suède et la Norvége fournissent un peu d’argent, quoique les mines de Kongsberg soient bien déchues. L’Angleterre, qui fouille avec tant d’énergie et de succès les entrailles de la terre et qui possède d’admirables mines de cuivre, de plomb, d’étain, de fer, de houille, ne compte ni l’argent ni l’or en quantité appréciable parmi ses productions. C’est à peine si, dans son traité sur les métaux précieux, M. Jacob mentionne vaguement quelques, mines du nord de l’Angleterre comme rendant, à titre de produit accessoire, quelque peu d’argent.

L’Espagne, depuis trois siècles, avait cessé de fournir des métaux précieux. La mine de mercure d’Almaden y restait florissante ; mais ces mines d’argent où avait puisé Annibal et qu’avait célébrées Strabon, ces mines d’or qui, d’après les recherches de M. Bœkh, avaient rendu jusqu’à 6,500 kilog. du temps des Romains, étaient abandonnées. Ce ne fut point volontairement que l’industrie les délaissa il y a trois cents ans. Elle y fut forcée par Charles-Quint, qui, pour fournir aux mines d’Amérique le personnel de mineurs exercés dont elles avaient besoin, avait imaginé ce procédé héroïque de clore par un décret les mines de métaux précieux de la Péninsule [28], et c’est ainsi que de magnifiques gisemens sont demeurés frappés de stérilité jusqu’à ces dernières années.

Au commencement du siècle, l’Europe, sans la Russie, qui n’a de métaux précieux qu’en ses provinces de l’Asie boréale en attribuant à celle-ci toute la surface occupée par les monts Ourals, rendait 1,300 kilog. d’or et 52,670 kilog. d’argent. La Russie produisait alors 672 kil. d’or et 21,709 kilog. d’argent.

Il faut aussi mentionner ici, autant qu’il est possible, la production de quelques autres pays dont les métaux précieux entrent en partie au moins dans le commerce général. Ainsi il y a lieu, selon M. Jacob, d’attribuer à l’empire turc, pour les provinces asiatiques, une certaine quantité d’argent provenant des environs d’Erzeroum. Elle monterait à 100,000 liv. sterlg., soit 2,521,000 fr. ou 11,245 kilog. de fin. Cet argent est expédié par caravanes à Constantinople, d’où il se répand sur le marché, général. L’archipel des îles de la Sonde a fourni de toute antiquité une quantité d’or qu’un observateur qui s’est donné beaucoup de peine pour découvrir la vérité, M. Crawford, évalue à 4,700 kilog. L’Afrique également rend de l’or de temps immémorial. Il y a dans l’intérieur de l’Afrique des alluvions aurifères que les naturels du pays lavent de leur mieux, et dont le produit va se troquer contre des produits manufacturés dans les comptoirs des Européens ou de l’iman de Mascate. Le nom de la Côte-d’Or, celui de Guinée, adopté pour l’ancienne monnaie d’or anglaise, montrent que l’Europe, depuis qu’elle est en rapport avec l’immense péninsule africaine, va y chercher de l’or. M. Crawford a estimé à 14,000 kilog. l’or qui, tous les ans, est produit en Afrique. C’est certainement exagéré, mais nous n’avons pas de moyen exact de dire de combien. Nous sommes donc réduit à de pures hypothèses, et c’est avec beaucoup de défiance que nous avancerons ici un chiffre quelconque. Disons qu’il n’y a pas lieu de supposer que cette production soit de plus de 4,000 kilog.

Les contrées de l’extrême Orient, au commencement du siècle, n’émettaient aucune quantité d’or et d’argent. Elles en recevaient de notre Occident un courant continuel, qui y était absorbé comme dans un gouffre. Ainsi, il y a quarante ou cinquante ans, on pouvait évaluer approximativement les métaux précieux qui étaient livrés au commerce général du monde, en nombres ronds, à 900,000 kilogrammes d’argent et 25,000 kilogrammes d’or représentant, d’après le tarif de la monnaie française, 200 millions pour le premier métal, 86 pour le second : total 286 millions de francs ; cette masse se répartissait comme il suit entre les différens pays producteurs :


argent en kilog. or en kilog.
Amérique 795,581 14,118
Europe 52,670 1,300
Turquie d’Asie 11,245 »
Asie boréale 21,709 672
Archipel de la Sonde « 4,700
Afrique « 4,000
TOTAUX 881,205 24,790

Ainsi l’Amérique entrait dans la masse de métaux qui était jetée sur le marché général pour un contingent des 91 centièmes de l’argent, et de 57 pour 100 de l’or [29]. On voit aussi qu’il y avait une production de 1 kilogramme d’or contre 36 kilog. d’argent, ou de 1 franc en or contre 2 fr. 33 cent. en argent.

Mais actuellement les rapports qui existaient au commencement du siècle sont complètement changés. C’est par la Russie principalement que ce changement s’est opéré, quoique la baisse de la production de l’argent en Amérique soit très sensible.


IV. – MINES D'OR DE LA RUSSIE.

Les mines d’or de la Russie orientale et de la Sibérie, exploitées depuis un petit nombre d’années, produisent des quantités de métal toujours croissantes. Les résultats qu’elles donnent sont faciles à connaître le gouvernement russe fournit à l’Europe les renseignemens les plus détaillés sur tout ce qui concerne ces vastes exploitations, au moyen d’une publication faite périodiquement à Paris même, par les soins d’un de ses agens officiels, sous le titre de l’Annuaire du Journal des Mines de Russie.

Actuellement ces gîtes d’or d’alluvion sont sinon exploités, du moins reconnus sur un espace immense. Depuis le Kamtchatka et les monts Oudskoï, dont le pied est baigné par l’Océan Pacifique, jusqu’au méridien de Perm, à l’ouest de l’Oural, sur une distance qui embrasse la moitié du cercle qu’on décrirait en faisant le tour de la planète à cette hauteur, des groupes de terrains diversement espacés, mais couvrant chacun une grande surface, présentent des dépôts aurifères. Cette zone, démesurément longue, a une largeur moyenne de 8 degrés de latitude ou de près de 900 kilomètres. La présence de l’or sur une pareille superficie est un des phénomènes les plus généraux qu’on puisse signaler sur notre globe. Elle répond au surplus à l’uniformité de configuration des régions du nord de l’Europe et de l’Asie qui, depuis le détroit de Behring, par lequel l’ancien et le nouveau continent sont séparés du côté de l’Orient, jusqu’à notre pays de Picardie, ne forment, pour ainsi dire, qu’une seule plaine.

Ce sont quelques points choisis sur ce grand espace qui, depuis une trentaine d’années, se sont mis à produire tant d’or qu’on n’y soupçonnait pas. Et cependant le père des historiens, Hérodote, avait positivement indiqué l’existence de beaucoup d’or dans ces contrées septentrionales qu’il appelait l’Europe orientale et que les modernes rangent dans l’Asie. C’est dans le nord de l’Europe, disait-il, que se trouve la plus grande abondance de l’or. Venait ensuite son récit des Arimaspes, qui enlèvent l’or aux griffons gardiens de ce métal et le transmettent par le trafic aux Issédons. La fable des griffons qu’Hérodote mêle à sa narration s’explique assez bien par les ossemens des grands quadrupèdes pareils aux éléphans et aux rhinocéros qu’on trouve bien conservés et en grand nombre dans les couches du sol, qui recouvrent les sables aurifères, et dans lesquels, aujourd’hui encore, selon ce que rapporte M. de Humboldt dans son récit sur l’Asie Centrale, les tribus indigènes, peuples chasseurs, croient reconnaître les griffes, le bec et même la tête entière d’un oiseau gigantesque. Ces peuples barbares trouvaient à la surface du sol de grosses pépites dont il y a de nombreux exemples, et les vendaient aux Issédons, qui les livraient aux Scythes, qui à d’autres ; nécessairement aussi ils avaient lavé des sables.

Voilà comment ce champ immense où s’exploite aujourd’hui, comme on va le voir, la majeure partie de l’or que reçoive la civilisation est exactement le même d’où l’antiquité presque la plus reculée retirait son approvisionnement de ce même métal. Il est remarquable que la connaissance de ce fait, si parfaitement propre cependant à tenir en éveil chez les peuples et chez les princes une des passions les plus vivaces et les plus infatigables, la soif des richesses métalliques, se fût effacée de la mémoire, des hommes, en dépit du soin que le plus classique des historiens avait pris de le consigner expressément dans ses écrits, et qu’il nous revienne par l’effet du hasard après un oubli de deux mille ans. Peu d’exemples pourraient donner une preuve plus convaincante de ce que notre nature a de léger, notre savoir de fugitif.

Un premier groupe de mines d’or est formé par la circonscription des monts Ourals, grande chaîne dirigée à peu près du nord au midi, comme la chaîne des Andes, et qui occupe, à la séparation de l’Europe et de l’Asie, une longueur d’environ 1,900 kilom. Les monts Ourals sont couverts d’immenses forêts propres à fournir à tous les besoins de la métallurgie. On y rencontre des mines de fer et de cuivre que l’on exploite, depuis long-temps déjà, sur une grande échelle. Les alluvions qui contiennent l’or et le platine, disséminées sur les flancs de la chaîne, sont beaucoup plus riches sur le versant oriental que sur celui qui regarde l’Europe ou l’Occident.

En 1774, des réparations à un des engins de la mine de Klutchefsk firent rencontrer un gîte de sable aurifère dont on soumit une partie au lavage l’année suivante. Vers 1813, d’autres découvertes du même genre eurent lieu ; mais ce n’est qu’à 1823 que remontent les exploitations actuelles. Ce sont des couches éparses dans la masse des alluvions de sable qui composent le sol de l’Asie et de l’Europe septentrionale. La forme et la puissance des couches aurifères varient beaucoup ; ce sont en général des zones oblongues dont la largeur n’est que le vingtième de la longueur dans les plus grandes (celles qui ont jusqu’à 500 mètres), et du douzième dans les plus courtes. Elles sont disposées en plus ou moins grand nombre, tantôt sur des plateaux arides, tantôt le long des rivières ou dans les endroits marécageux. Leur épaisseur se réduit à 20 centimètres quelquefois ; mais elle approche souvent de deux mètres et va au-delà sur quelques points. On en exploite qui ne contiennent pas en poids plus d’un trois cent millième d’or, ce qui suppose une proportion huit ou neuf fois moindre en volume. Il s’en est trouvé cependant qui en avaient vingt et quarante fois autant. L’or est disséminé tellement en petites parcelles au milieu des sables et des graviers, que l’œil le plus subtil, armé de la loupe la plus grossissante, chercherait en vain à l’apercevoir dans la tranche des couches, quoiqu’il s’y rencontre cependant à l’état métallique, à nu, dégagé de toute combinaison.

On trouve, au milieu de la masse des montagnes, quelques filons de quartz où l’or se montre en quantité suffisante pour qu’on les exploite ; mais l’or qui a cette origine ne forme qu’une imperceptible portion de la production totale : c’est à Berézofsk particulièrement que cette exploitation se fait.

A plus de 2,000 kilomètres de l’Oural dans le cœur de la Sibérie, les vallées à sables aurifères sont exploitées au milieu d’autres richesses métallurgiques. La chaîne de l’Altaï, plus étendue que l’Oural, avec des cimes plus élevées, couvre un grand espace en Asie dans les possessions russes et à la limite des empires qui obéissent l’un au czar, l’autre au fils du ciel. Au milieu de ces âpres montagnes, on exploitait déjà depuis assez long-temps quelques mines d’argent et d’autres métaux ; dès le XVIIe siècle, un Grec industrieux avait apporté au czar quelques lingots d’argent qu’il en avait retirés. L’exploitation de l’or y est bien plus récente et remonte seulement à 1830. On distingue dans l’Altaï deux circonscriptions minéralogiques : la région des monts Alataou, qui est fort spacieuse et d’où l’on retire beaucoup d’or ; l’autre bien plus loin à l’est, aux confins extrêmes de la Sibérie, est celle de Nertschinsk, où sont d’autres sables aurifères, en ce moment très productifs. La contrée offre aussi des mines de plomb argentifère, d’étain, de fer, on y rencontre enfin des pierres précieuses ; mais c’est malheureusement un climat très rigoureux, car la température moyenne y est de 3 degrés centigrades au-dessous de zéro.

Les régions de l’Altaï qu’a parcourues, en 1829, M. de Humboldt à la tête d’une expédition organisée par les soins de l’empereur de Russie, et dont un intrépide et savant voyageur, M. de Tchihatcheff, après une exploration pénible, a fait connaître les parties les plus sauvages par une publication qu’a justement remarquée le monde, scientifique, offrent aux arts métallurgiques un champ infini. Pour nous borner à ce qui regarde les métaux précieux, l’or y est en gisemens plus vastes que dans l’Oural. C’est d’ailleurs la même richesse à peu près, ou, pour mieux dire, la même rareté de l’or au milieu des sables. Lorsqu’il s’agit de l’or, on compte en Sibérie comme partout, dans l’Altaï comme dans les montagnes plus voisines de la Chine, par fractions de cent millième. Il faut cependant que l’or justifie les frais que cette rareté occasionne, puisqu’on continue de l’exploiter. Les couches d’alluvion aurifère de l’Altaï, de même que celles de l’Oural et des autres contrées qui produisent de l’or, sont maintes fois recouvertes par une certaine épaisseur d’autres sables qui sont stériles, et qu’il est le plus souvent nécessaire de déblayer, ce qui enchérit l’extraction. Même dans ces conditions coûteuses cependant, les gisemens sont attaqués avec succès par les moyens mécaniques que fournit la science européenne. L’extraction de l’or a donné, dans certains cas, des bénéfices énormes, comme il est arrivé pour les mines d’argent au Mexique. Le vulgaire, ébloui par les fortunes brillantes. qu’il a vues sortir tout à coup de l’exploitation des sables aurifères, sans se donner la peine de compter les chercheurs de trésors qui s’étaient ruinés, s’est pris de passion pour cette industrie, et c’est ainsi qu’elle a acquis de grands développemens dans l’Altaï plus encore que dans l’Oural, malgré l’âpreté du climat, la rareté de la population, et la difficulté de se procurer des subsistances dans ces déserts lointains, plus inhospitaliers encore que ceux où la nature a placé les mines du Potosi.

Ce fut d’abord dans l’Oural, avons-nous dit, que l’exploitation de l’or de la Russie commença. La couronne se partagea la tâche et le profit avec les particuliers. Elle s’adjugea à elle-même, et dans cette chaîne et dans l’Altaï, le versant occidental des montagnes, abandonnant à l’industrie privée le versant oriental. Ce partage s’est trouvé de fait très inégal au détriment de la couronne. Les gisemens du versant occidental sont beaucoup moins riches et moins nombreux que ceux du versant opposé. Quelques années après l’Oural, l’Altaï fut mis en exploitation. Il s’éleva graduellement de manière à dépasser l’Oural, qui, au surplus, fut bientôt en décroissance. Ainsi, en 1845, l’Oural a donné, d’après les relevés officiels, 5,358 kilogrammes, et la Sibérie 16,009 kilog. M. de Humboldt évaluait qu’à la fin de 1838 la production totale de toutes les mines de la Russie, depuis 1823, avait été de 84,362 kilogrammes d’or pur, soit moyennement par année 5,273 kilogrammes ; mais la production ne s’est point répartie également dans cette période : elle suit une progression ascendante.

Les résultats officiels des lavages d’or de la Russie, pendant les dix dernières années, sont consignés dans le tableau suivant que je dois à l’obligeance de M. de Boutowski, agent officiel de l’administration commerciale et financière de l’empire russe à Paris.

OR DE LAVAGE DES MINES DE RUSSIE.


De la couronne « Des particuliers « Total
de l’Oural de la Sibérie de l’Oural de la Sibérie
kilog. kilog. kilog. kilog. kilog.
1836 2,108 338 2,690 1,384 6,520
1837 2,146 427 2,924 1,751 7,248
1838 2,160 458 2,757 2,706 8,081
1839 2,294 389 2,780 2,612 8,075
1840 2,197 538 2,691 3,548 8,974
1841 2,154 477 2,703 5,263 10,597
1842 2,134 620 2,655 9,469 14,878
1843 2,251 693 2,891 14,504 20,339
1844 2 226 755 2,841 15,088 20,910
1845 2,121 862 3,237 15,147 21,367

Mais l’or mentionné dans ce tableau n’est pas pur, il contient 12 pouar 100 d’alliage, presque tout argent, D’un autre côté, le droit de 20 à 25 pour 100, qui est perçu au profit de la couronne ; détermine les particuliers à dissimuler autant qu’ils le peuvent une partie de leur production. M. Mac Culloch [30] évalue la proportion d’or qui s’écoule ainsi sur le marché général au cinquième de la production déclarée. Nous admettrons cette évaluation.

La Sibérie contient aussi des mines d’argent qui même sont connues depuis long-temps. Dans l’Altaï, on cite plusieurs mines d’argent dont les plus belles étaient en activité dès 1726, grace à l’industrie d’Akenfi Demidoff, chef de la famille qui a tant contribué à mettre en valeur les richesses minérales de l’empire russe. Depuis l’origine des travaux, elles avaient rendu, en 1835, d’après les renseignemens officiels, 1,141,817 kilogrammes d’argent, d’où on avait extrait 31,122 kilog. d’or. Pendant les seize années de 1823 à 1838, les mines de l’Altaï ont donné en argent 240,855 kilog., ou moyennement 15,053 kilog. La production actuelle est évaluée à 16,380 kilogrammes. Ces mines sont curieuses par l’extrême pauvreté du minerai, qu’on traite cependant avec avantage. Les plus favorisées, celles de Zérianofsk, ne contiennent que 4 et demi zolotniks par pond [31], ou 117 sur 100,000, c’est-à-dire à peine un atome par-delà le point où l’on cesse de traiter les minerais mexicains, et celles de Palairsk n’ont qu’une teneur de six à sept fois moindre, exactement 184 sur 1,000,000. On les traite par la fusion, ce qui suppose un combustible dont la valeur puisse n’être comptée pour rien. Le procédé est tel cependant, que, sur cent parties d’argent contenues dans le minerai, on en perd 35. Plus à l’est encore, dans la circonscription de Nertchinsk, les mines d’argent, travaillées jadis par des populations de race finnoise, furent reprises, au commencement du XVIIIe siècle, par des Grecs. On estime que de 1704 à 1835, elles avaient rendu 323,783 kilogrammes d’argent, qui avaient fourni 1,132 kilogrammes d’or. Leur plus grande prospérité fut vers 1765. Alors le produit s’élevait à 8,190 kilogrammes d’argent. De 1823 à 1838, en seize ans, il a été de 54,082 kilogrammes, soit moyennement par année 3,380 kilogrammes. On l’évaluait, il y a dix ans, à 3,767 kilogrammes [32].

Pendant la période décennale close le 31 décembre 1845, les mines d’argent de la Russie ont rendu, d’après les relevés officiels, 199,449 kilogrammes, et 5,813 kilogrammes d’or fin. La production a peu varié d’une année à l’autre, et les oscillations tantôt dans le sens de l’accroissement, tantôt dans le sens opposé, indiquent un état stationnaire.

La production de l’empire russe, calculée d’après la dernière année connue, 1845, en tenant compte de la contrebande estimée à un cinquième pour l’or et à un dixième pour l’argent, se présente ainsi :

22,564 kil. d’or fin, d’une valeur de 77,700,000 fr.
20,720 kil. d’argent fin, d’une valeur de 4,600,000
Valeur totale : 82,300,000 fr.

Mais cette production n’est pas stationnaire pour le plus précieux des deux métaux. L’extraction de l’or en 1846 paraît avoir sensiblement excédé celle de 1845.

Les trésors fournis par l’empire russe depuis 1823 pour l’or, depuis le commencement du XVIIIe siècle pour l’argent, s’élèvent à 217,534 kilogrammes d’or, équivalant, d’après le tarif de la monnaie française, à 750 millions de francs, et à 1,831,554 kilog. d’argent ou 407 millions de francs. La somme totale est de 1,157 millions. Comparé à ce qui est sorti des mines de l’Amérique, c’est pour l’or 7 et demi contre 100, pour l’argent presque une parcelle, 1 centième et demi, et pour l’ensemble une fraction par-delà 3 pour 100.

Si, au lieu d’envisager la production totale, on considère l’extraction annuelle, l’empire russe apparaît dans une position beaucoup plus avantageuse. Dès à présent, pour ne parler que de l’or, la production américaine étant représentée par 100, celle de la Russie l’est par 144. Comme les lavages de la Russie asiatique vont s’étendant sans cesse, et que le champ sur lequel ils s’exercent semble indéfini, nous sommes bien éloignés encore du terme qui sera atteint. Il faut s’attendre à ce que prochainement, par le fait de la Russie, la production générale de l’or approche du triple de ce qui apparaissait, à la fin du siècle dernier, sur le marché du monde. Cet accroissement de l’extraction devra, après un certain délai, amener une baisse de prix, parce que, à moins d’un développement rapide de la richesse parmi les populations, l’on cesserait bientôt de trouver l’emploi de cette masse d’or, et l’offre ainsi excéderait la demande. En d’autres termes, en supposant que l’argent restât au même point par rapport au blé, l’or ne vaudrait plus que quinze ou quatorze ou douze fois son poids en argent. La valeur relative des deux métaux précieux (je ne parle pas de la valeur absolue ni de la valeur rapportée à celle des objets de première nécessité) se rapprocherait de ce qu’elle était chez les peuples anciens ou avant la découverte de l’Amérique. D’un autre côté, la baisse de la valeur vénale de l’or ne pourrait se soutenir qu’autant que les frais de production auraient diminué, autrement la production s’arrêterait ; mais, quand on songe aux progrès surprenans que font tous les jours les arts mécaniques, on ne peut douter que le prix de revient de l’or n’éprouve une réduction, sous la seule condition que les gisemens restent les mêmes. Ainsi la baisse, si elle vient à se déclarer, ne fera guère reculer l’extraction. Au surplus, il devra s’écouler du temps avant que, devant une production d’or même triple de celle du commencement du siècle, le prix courant de ce métal éprouve une réduction significative. La quantité d’or qui existe chez les peuples civilisés est tellement forte, qu’une addition annuelle de 40,000 kilogrammes par-delà ce qui s’y plaçait ordinairement avant 1823 n’en augmenterait pas vite la masse d’une manière bien sensible, et n’en changerait pas la valeur vénale, si ce n’est après un certain délai. [33]. La civilisation ensuite est dans une veine de paix dont il faut croire que le verbiage insensé de passions rétrogrades réduites aux abois ne la fera pas sortir. A la faveur de la paix, l’aisance et la culture gagnent parmi les populations ; un peu d’élégance et de luxe s’introduisent dans tous les rangs de la société. Voilà de quoi assurer à une production de l’or plus considérable que celle du jour un placement facile, sans que les extracteurs aient à se préoccuper de la baisse de la valeur vénale de l’or. Avant que dans notre Europe chaque personne, homme ou femme, ait sa montre en or, une bague en or ou une croix d’or, la Sibérie a de la marge. Or, avec l’aide de la paix, pourquoi n’en viendrions-nous pas là tout comme à la poule au pot du bon roi Henri IV ?

Il ne faut pas s’attendre non plus à ce que l’or éprouve une baisse de valeur comparable à celle qu’on petit prévoir à l’égard de l’argent pour une époque encore incertaine, à moins de la découverte de quelque Eldorado, où les conditions de l’exploitation seraient complètement changées. L’extraction de ce métal ne se prête pas à des perfectionnemens aussi étendus à beaucoup près que l’industrie argentière, qui, dans les centres principaux de production, ceux de l’Amérique, est barbare. De ce point de vue, l’Angleterre, dont le numéraire métallique est en or, n’est pas exposée à la même perte que la France, dont la monnaie réelle est uniquement en argent.


IV. – PRODUCTION DE L'ARGENT EN ESPAGNE.

Dans l’ancien continent, la Russie n’est pas tout-à-fait le seul état qui ait agrandi sa production de métaux précieux. C’est un progrès qui est presque général parmi ceux des états européens qui comptent sous ce rapport. Les succès qu’en ce genre a obtenus la Russie sont éclatans, incomparables. Cependant on va voir que quelques autres nations ont fait aussi des pas dignes d’être cités. Au commencement du siècle, l’Europe, sans compter la Russie, que nous prenons ici dans son ensemble, tant à l’est de l’Oural qu’à l’ouest, donnait en métal fin 1,300 kilogrammes d’or et 52,670 kilogrammes d’argent. En 1835, c’était encore à peu près la même quantité d’or, mais il y avait un produit en argent d’environ 15,000 kilogrammes de plus. La production de l’or et de l’argent en Europe était, en 1835, comme au commencement du siècle, concentrée dans l’Allemagne et le bas de la vallée du Danube, c’est-à-dire, pour être plus précis, dans les montagnes du Hartz, en Hanovre, dans celles de l’Erzgebirge, que se partagent la Saxe, la Bohême, la Prusse, dans la Hongrie et la Transylvanie, ces deux derniers pays, répétons-le, ayant à peu près le monopole de l’or. Hors de l’Allemagne et de la vallée du Danube, il ne se produisait pas, en 1835, plus de 10,000 kilogrammes d’argent d’une valeur d’environ 2 millions, et de 20 ou 25 kilogrammes d’or. L’industrie, qui, depuis 1835, a pris en Europe un beaucoup plus grand essor, s’est attachée aux métaux précieux plus que par le passé. En ce moment, il s’en faut de peu que la production de l’argent ne soit du double de ce qu’elle était en 1835. La principale cause du développement qu’elle a reçu tient à ce que l’Espagne, dont le territoire recelait en ce genre de grandes richesses fort célèbres autrefois, s’est remise à les exploiter.

Les mines d’or, et plus encore celles d’argent de l’Espagne, ont eu une grande renommée. Strabon, dont chaque jour on apprécie mieux l’exactitude, en constate la fécondité. Bien avant lui, le prophète Ézéchiel l’avait signalée dans ses menaçantes prophéties contre Tyr. On travaillait avec succès les gisemens d’argent de la Péninsule sous les Maures comme sous les Romains ; on les a repris depuis que le pays a eu plus de liberté, en même temps qu’on s’est mis à exploiter avec vigueur les nombreuses couches de houille que la nature a placées dans les Asturies tint près de la mer avec des mines de fer inépuisables.

Ce sont des mines de plomb argentifères situées dans les royaumes de Murcie et de Grenade, à peu de distance de la Méditerranée, qui ont donné autrefois et qui rendent présentement nue grande quantité d’argent. Le plomb n’y est cependant pas toujours associé à l’argent. Les mines de la sierra de Gador, situées derrière Almeria, qui ont donné jusqu’à 39 millions de kilogrammes de plomb, et qui en rendent encore 13 à 14, ne fournissent pas d’argent ; mais les mines qui sont derrière Carthagène, particulièrement à Almazarron, et plus encore celles qu’on exploite dans un petit vallon nommé le Baranco Jaroso, dans la sierra Almagrera, petit chaînon du royaume de Grenade, ont une teneur en argent assez remarquable. Elle est de 1 pour 100 par rapport au plomb. Visitées successivement par plusieurs ingénieurs français fort éclairés, tels que MM. Le Play, Paillette, Sauvage, les mines du midi de l’Espagne, ont été, en 1845, l’objet d’une exploration nouvelle, par M. Pernolet, directeur des mines de Poullaouen en Bretagne. D’après cet observateur [34], les seules mines de la sierra Almagrera rendent actuellement au moins 40,000 kilogrammes d’argent, et par conséquent on ne saurait évaluer à moins de 50,000 kilogr. l’extraction de la Péninsule entière.

Quant à l’or, ce que donne la Péninsule est tout-à-fait insignifiant. On peut regarder cependant comme probable que la réussite extraordinaire des lavages d’or dans la Russie asiatique excitera les recherches de ce métal dans tous les pays où autrefois on s’était livré à des travaux semblables. Le succès a sur le cœur de l’homme une puissance de fascination. L’exemple du succès provoque quelquefois les entreprises les plus folles, à plus forte raison peut-il légitimer des tentatives qui se présentent avec des chances passables. Il n’y aurait rien de déraisonnable à attaquer désormais, avec les moyens qu’indique la science et que chaque jour la Russie perfectionne, les gisemens d’alluvion qui furent renommés autrefois pour l’or qu’ils recèlent. Il en existe non-seulement dans la péninsule ibérique, mais aussi chez nous, au pied des Pyrénées, qui ont été jadis d’un bon rendement, spécialement dans la vallée de l’Ariège, où paraissent se reproduire les circonstances caractéristiques du gisement de l’or en Sibérie. On en cite aussi en Irlande.


V. – PRODUCTION GENERALE DE L'OR ET DE L'ARGENT.

Nous pouvons essayer maintenant de nous faire une idée de la quantité de métaux précieux que les divers pays livrent à l’industrie humaine. Pour l’Europe, nous adoptons les chiffres de 1,300 kilogrammes d’or et de 120,000 kilogrammes d’argent. La répartition à l’égard de ce dernier métal se ferait ainsi : Allemagne du nord, 35,000 kilogrammes ; Allemagne du midi avec ses dépendances danubiennes, 25,000 ; Espagne, 50,000 ; presqu’île scandinave, France et autres états, 10,000. Nous classerons l’empire russe à part.

Tableau des quantités annuelles d’or et d’argent qui sont produites dans le monde.


Argent « Or «
poids valeurs poids valeur valeur totale par contrée
kilog. francs kilog. francs francs
Amérique 614,641 136,476,000 14,934 51,434,000 187,910,000
Europe 120,000 26,667,000 1,300 4,478,000 31,145,000
Russie 20,720 4,604,000 22,564 77,720,000 82,324,000
Afrique « « 4,000 13,778,000 13,778,000
Archipel de la Sonde « « 4,700 16,189,000 16,189,000
Divers 20,000 4,444,000 1,000 3,444,000 7,888,000
TOTAUX 775,361 172,191,000 48,498 167,043,000 339,233,000

Nous ne comptons rien ici pour divers pays qui sont certainement producteurs d’or et d’argent. En Chine et dans les diverses parties de l’Inde, l’or s’extrait depuis long-temps des sables d’alluvion, pour satisfaire au luxe des princes et des grands, ou pour les réserves métalliques que les souverains aiment à former dans tout l’Orient. Les récits des voyageurs qui ont pu pénétrer au Japon sont unanimes à attester que les palais de l’empereur offrent de l’or à profusion ; cependant l’exploitation des mines paraît s’y être fort ralentie. Les estimations de M. Jacob, répétées par M. Berghaus, attribuent à l’Asie méridionale, y compris l’archipel de la Sonde, 11,900 kilogrammes d’or et, avec la Turquie d’Asie, 25,000 kilogrammes d’argent. Déduction faite des îles de la Sonde et de la Turquie d’Asie dont nous avons déjà tenu compte, ce serait 7,200 kilogrammes d’or et environ 14,000 kilogrammes d’argent seulement. Si l’on jugeait à propos d’avoir égard à ces quantités de métaux précieux, qui me semblent, dans leur évaluation, bien hypothétiques, et dont la totalité ne parvient pas au marché général du monde, on arriverait aux résultats suivans :


789,000 kil. d’argent, d’une valeur de 175,333,000 fr
55,698 kil. d’or « 191,843,000
Total de la production des deux métaux 367,176,000 fr

Ainsi il y aurait 1 kilog. d’or contre 14 kilog. d’argent, ou 1 franc en or contre 92 centimes en argent.

Il est très digne de remarque qu’en ce moment la production de l’or représente une somme égale et même supérieure à la production de l’argent. C’est un fait nouveau dans l’économie générale de la civilisation. Rien de pareil ne s’était vu depuis le milieu du XVIe siècle, et personne ne s’y serait attendu il y a trente ans.

La chaîne des Andes d’un côté et la Russie asiatique de l’autre sont les deux principales sources des métaux précieux. Dans la production générale du monde, l’Amérique fournit 78 pour.100 de l’argent, la Russie boréale 41 pour cent de l’or.

Ici se présente naturellement une grande question, celle de savoir ce que deviennent tout cet argent, tout cet or, où est passé tout ce qui est sorti des mines. Ce problème a été longuement agité, particulièrement pour l’argent et l’or qu’a donnés l’Amérique, et, après toutes les discussions auxquelles on s’est livré, on est réduit encore à de vagues conjectures, à des estimations sommaires. On calcule qu’il y a en Europe une masse d’espèces monétaires de 8 milliards, qui se renouvelle perpétuellement, mais aussi dans laquelle on puise sans cesse pour les besoins des arts. Le courant des échanges a pendant très long-temps transporté de fortes quantités d’argent d’Europe et d’Amérique dans les Indes et en Chine. On supposait, au commencement du siècle, que c’était une exportation annuelle de 117 millions, somme vraiment énorme et probablement exagérée ; mais, depuis lors, ce courant, jusqu’alors incessant, variable seulement dans sa masse, s’est d’abord amoindri, a suspendu son cours et puis changé de direction. La Chine nous envoie de l’argent plus qu’elle n’en reçoit de nous, ou plutôt c’est de l’or qu’elle nous expédie, par l’intermédiaire de l’inde principalement. On calculait à la même époque que le Levant nous prenait tous les ans une vingtaine de millions en argent. A cause de l’entreprise de la France en Algérie, il s’en écoule par là encore une quantité notable. Les pays grands producteurs de métaux précieux, l’Amérique et la Russie, en retiennent très peu. Ce n’est donc pas ce qui leur en reste qui peut donner la clé de la destination que reçoivent l’or et, l’argent. La fabrication de la bijouterie et de l’orfèvrerie, la dorure et l’argenture, absorbent ou même font disparaître une partie de la production ; mais laquelle ? C’est ce qu’on s’est vainement évertué à deviner ; les manufacturiers qui emploient des métaux précieux mettent indistinctement au creuset des lingots arrivés des pays des mines, des bijoux qui ne sont plus de mode et de vieille vaisselle, même de la monnaie. On sait approximativement par l’impôt, qu’on nomme en France de garantie, quelle est la fabrication totale en matières d’or et d’argent ; mais il n’en résulte aucune donnée certaine sur l’emploi de la production annuelle des métaux précieux. Les matières vieilles ou neuves qui sont fondues pour la fabrication des bijoux et de tous les ustensiles en or et en argent, pour le seul usage de l’Europe et de l’Amérique du Nord, montent à plus de 150 millions de francs. Voilà à peu près tout ce qu’il y a de plausible à dire. Le frai des monnaies et les pièces d’or et d’argent qui se perdent par accident, dans les naufrages ou autrement, représentent un déficit à couvrir tous les ans. C’est plus considérable qu’on ne le croirait. M, Mac Culloch est d’avis qu’il faut le porteur au centième de la masse totale des monnaies. S’il y a 8 milliards de monnaie en Europe, ce serait une perte annuelle de 80 millions, chiffre qu’il est bien difficile d’admettre. Je reproduis ici, avec beaucoup de réserve, tous ces aperçus. Ce sont des évaluations dépourvues de bases certaines, bonnes seulement à faire connaître dans quelles directions s’est agitée la sagacité des écrivains, lorsqu`ils ont voulu suivre les métaux précieux une fois lancés sur le marché général.

J’arrête ici le cours de ces observations sur les métaux précieux. Je laisse à chacun le soin d’en tirer la conclusion, et de les interpréter à son gré. Elles laissent le champ ouvert à beaucoup de conjectures. Il y a cependant une idée pratique que je crois solidement établie, à savoir que d’ici à un terme qu’il est impossible de déterminer exactement, mais qui pourrait être assez prochain, la valeur de l’un des deux métaux précieux, particulièrement l’argent, éprouvera, par l’application des sciences et des arts, tels que nous les avons aujourd’hui, aux mines qui en fournissent le plus fort contingent, celles de l’Amérique, une révolution plus ou moins comparable à celle que produisit, il y a trois siècles, la découverte même du nouveau continent. De là une conséquence que j’ai tout à l’heure soumise au lecteur et sur laquelle je demande qu’on me permette d’insister. En France, le signe représentatif dont la constitution est reconnue pour onéreuse au pays par les hommes qui possèdent la science financière, à côté des autres inconvéniens qu’on y a déjà signalés, en présente un de plus, celui d’exposer la nation à une perte sèche d’un milliard ou de plus. C’est un point sur lequel l’attention du gouvernement et de tous les hommes qui exercent quelque influence sur la direction des affaires publiques devrait se fixer. Parce qu’un dommage ne sera pas absolument imminent, ce n’est point une raison cependant de ne pas s’en préoccuper et de ne pas chercher à le repousser. La prévoyance, qui est une vertu chez les individus, ne messied pas, je suppose, aux états, quoique nous soyons dans un temps où les gouvernemens font profession de songer fort peu à ce qui est au-delà de la limite d’une session parlementaire ; elle leur est même plus impérieusement ordonnée, puisqu’un état est un corps qui ne doit pas mourir ni être atteint de caducité. Et si l’on y regardait de près, peut-être verrait-on que les habitudes nouvelles qu’il faudrait introduire dans les mœurs pour que la France en vînt à organiser son signe représentatif des valeurs sur des bases tout aussi économiques que ce qu’offre la Grande-Bretagne, par exemple, exigeront, pour s’implanter chez nous, des efforts d’aussi longue haleine que pourra l’être, à la rigueur, dans certaines hypothèses, la conquête du Mexique par les Anglo-Américains, et la transformation, par les intrépides enfans de cette race envahissante, de l’industrie métallurgique dans le Nouveau-Monde, Il convient donc de s’y mettre sans retard. Pendant que d’autres gouvernemens agrandissent leurs domaines et conquièrent de vastes régions, des continens entiers, chez notre nation, qui voudrait n’être surpassée par personne, ce ne serait pas trop que les pouvoirs publics usassent de tous leurs moyens d’action pour aider les populations, par une initiative soutenue, à faire la conquête au moins de quelques bonnes, habitudes dont nous recueillerions le fruit aussitôt.


MICHEL CHEVALIER.

  1. Voyez la première partie dans la livraison du 15 décembre 1846.
  2. Laurium, dans l’Attique, mines d’argent.
  3. Les monts Pangées, mines d’or.
  4. Jacob, Precious Metals, I, chap. XIV. Il y a dans ce compte l’omission d’une quantité restreinte d’or, frappée de 1272 à 1347, qui dans aucun cas ne porterait la fabrication de la première période au centième de ce qui a été frappé dans la seconde.
  5. Si l’on suppose une déperdition moitié moindre que celle qu’indique M. Mac Culloch, soit de 1/200e par an, on trouve qu’après un siècle un milliard est réduit à 605 millions ; après deux siècles, à 366 millions ; après cinq cents ans, à 81 millions ; après mille à 6,600,000 Francs.
  6. Revue des Deux Mondes du 15 décembre 1846, page 1016.
  7. En réalité, il y avait une certaine quantité d’argent, environ un septième de la valeur.
  8. Voir la discussion de M. de Humboldt sur ce sujet, Nouvelle-Espagne, tome III, page 421.
  9. On taille 8 piastres et demie d’argent au marc espagnol, et le poids du quadruple d’or est le même que celui de la piastre.
  10. Le sel vaut à Guanaxuato 12 piastres la charge de 138 kilogrammes ; la piastre a le poids de 5 francs 43 cent. ; à ce compte, les 100 kilogrammes reviennent à 47 francs 22 centimes.
  11. En ce moment, c’est sans exagération qu’on peut dire qu’il ne vaut pas la peine d’être ramassé. Sur les bords de la Méditerranée s’organise maintenant une industrie due à un savant chimiste, M. Ballard, pour l’extraction du sulfate de soude de la mer. On devra fabriquer à cet effet d’immenses quantités de sel comme produit intermédiaire obligatoire ; mais ce sel sera abandonné ou rejeté à la mer.
  12. Particulièrement à Tepezala. Généralement on peut évaluer que le magistral coûte de 45 à 90 francs les 100 kilogrammes, rendu sur les mines d’argent.
  13. Ce prix coûtant était de 150 francs à Séville par 100 kilogr. Il était de 355 francs à Mexico.
  14. C’étaient les prix du mercure d’Àlmaden. Celui d’Idria était un peu plus cher.
  15. En convertissant les monnaies espagnoles en monnaies françaises, nous calculons ici, comme partout, la piastre à sa valeur pleine, 5 francs 43 cent., et non pas à 5 francs, comme on le fait ordinairement. Une piastre, tout comme 1 franc, est un poids d’argent, et il faut exprimer ce poids tel qu’il est, sans entrer dans les variations de sa valeur relative selon les différens pays.
  16. Mercure sulfuré. C’est à et état que le mercure se présente le plus fréquemment dans les gîtes exploitables.
  17. Comme chez nous, au surplus, en Corse, avant qu’un gouvernement réparateur y eût commencé des routes, et cette amélioration ne date que de 1836.
  18. Dans le procédé saxon, le mercure n’apparaît que pour recueillir l’argent une fois qu’il a été séparé des substances avec lesquelles il était combiné. Dans le procédé mexicain, cette séparation est elle-même tout aux dépens du mercure. Les efforts qui ont été faits pour opérer la même diversion sur le fer dans l’amalgamation au patio, en mêlant du fer à la torta, ont été sans succès.
  19. Il faut, avec le procédé saxon, une quantité de bois égale au poids du minerai, afin de rôtir le minerai avant de le charger dans les tonneaux.
  20. Dix à douze pour cent du poids du minerai, au lieu de deux et demi à trois pour cent.
  21. C’est ce que les calculs de M. Duport mettent en évidence, même en faisant abstraction de la force motrice et du sulfate de fer. Ils montrent que, pour économiser en mercure une valeur représentée par moins de 112 grammes d’argent, il faudrait dépenser en sus, pour un supplément de sel et de combustible, une valeur de 142 grammes. Le procédé de Freiberg d’ailleurs perd son avantage d’économiser le mercure dans le cas où le minerai renferme de la galène (plomb sulfuré), et dans le plus grand nombre des minerais mexicains cette substance se trouve en assez forte proportion.
  22. Ce procédé consiste à substituer au mercure dans le travail du patio un amalgame de cuivre. M. Duport décrit en détail les effets de ce nouvel ingrédient.
  23. Le Mexique pourrait expédier au dehors des farines et du sucre, peut-être même du coton, s’il avait de bonnes voies de transport. Sous le régime colonial, il exportait des farines et du sucre.
  24. Par heure et par force de cheval, une très bonne machine à vapeur brûle aujourd’hui 3 kilogrammes de charbon, et un cheval de vapeur a une force double d’un cheval de chair et d’os, et vaut, par conséquent, dix hommes. Les hommes et les bêtes travaillant huit heures par jour, 24 kilogrammes de houille, qui, à 5 francs les 100 kilogrammes, coûteraient 1 franc 20 cent., produiraient le travail de deux animaux, dont la nourriture revient à 2 francs au moins et souvent à beaucoup plus, et celui de dix hommes, qui coûtent, d’après une moyenne de 3 francs par tête, 30 francs. L’avantage serait bien autrement grand avec des chutes d’eau ou des moulins à vent.
  25. Comme il n’y a pas de règle sans exception, je signalerai ici, d’après M. Duport, comme animé de l’amour des améliorations, M. Anitua, mineur mexicain fort recommandable qui a établi au Fresnillo la hacienda nueva, immense usine d’amalgamation dont les dispositions sont fort remarquables.
  26. Nouvelle-Espagne, tom. III, page 341.
  27. Les gîtes métallifères de la Saxe et de la Bohème sont dans les montagnes appelées l’Erzgebirge. Le démembrement de la Saxe, en 1815, en a donné une portion à la Prusse.
  28. C’est ce que rapporte M. Berghaus (allegemeine Loender und Volkerkunde, tom. III, page 530). Il fixe la date de l’ordonnance à l’an 1535, soit quatorze ans après la prise de Mexico, et presque immédiatement après la conquête du Pérou. D’autres écrivains continuent cet acte étrange de despotisme.
  29. Je ne présente qu’avec réserve, je le répète, les évaluations relatives à ce dernier métal, parce qu’elles sont beaucoup plus hypothétiques que celles qui concernent l’argent, surtout pour les pays en dehors de l’Amérique et de l’Europe.
  30. Dictionnaire, du Commerce, article Precious métals.
  31. Un pond représente 16 kilog. 38 ; 1 livre russe de 40 au poud, 41 grammes ; 1 zolotnik, de 96 à la livre, 4 décigrammes.
  32. Annuaire du Journal des Mines de Russie, introduction, 156.
  33. Ainsi, il y a vingt-cinq ans, lorsque l’Angleterre a attiré à elle pour fabriquer de la monnaie en or, afin de remplacer les billets de banque qui seuls avaient eu cours depuis 1797, une somme de plus d’un milliard, représentant au moins 300,000 kilogrammes d’or fin, le prix de l’or n’en a pas été sensiblement altéré dans le commerce
  34. Annales des mines, 4e série, tome X, page 257.