Des principes de l’économie politique et de l’impôt/Chapitre 26

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Des principes de l’économie politique et de l’impôt



Chapitre XXVI.

Du revenu brut et du revenu net.

Adam Smith exagère toujours les avantages qu’un pays tire d’un grand revenu brut[1], par opposition à un grand revenu net. « Plus grande sera la portion du capital d’un pays consacré à l’agriculture, et plus la somme de travail productif que ce capital met en œuvre deviendra considérable dans l’intérieur du pays. Il en sera de même de la valeur que son emploi ajoute aux produits annuels de la terre et de l’industrie de la communauté. Le capital employé dans les manufactures est celui qui, après le capital comparé à l’agriculture, met en œuvre la plus grande quantité de travail productif, et ajoute le plus grand accroissement de valeur à la production annuelle. Le capital employé au commerce d’exportation est le moins productif des trois[2]. »

En admettant pour un moment que cela soit vrai, quel avantage résultera-t-il pour un pays de l’emploi d’une grande quantité de travail productif, si, soit qu’il emploie cette quantité ou une quantité moindre, son revenu et ses profits réunis doivent rester les mêmes ? Le produit total de la terre et de l’industrie de tout pays se partage en trois portions, dont la première est destinée aux salaires, la seconde aux profits, et la troisième à la rente. Ce n’est que sur les deux dernières portions qu’on peut lever des impôts, ou faire des épargnes : la première, si elle est modique, étant toujours égale aux frais nécessaires de production, il serait tout à fait indifférent pour une personne qui sur un capital de 20,000 l. ferait 2,000 l. par an de profits, que son capital employât cent hommes ou mille, et que ses produits se vendissent 10,000 l. ou 20,000 l., pourvu que, dans tous les cas, ses profits ne baissassent point au-dessous de 2,000 l. L’intérêt réel d’une nation n’est-il pas aussi garanti ? et dès que son revenu net et réel, que ses rentes et profits sont les mêmes, qu’importe qu’elle se compose de dix ou de douze millions d’individus ? Ses facultés pour l’entretien d’escadres, d’armées, et de toute autre sorte de travail improductif, doivent être en proportion de son revenu net, et non de son revenu brut. Si cinq millions d’hommes pouvaient produire la nourriture et l’habillement nécessaires pour dix millions, la nourriture et l’habillement de cinq millions constitueraient le revenu net. Le pays retirerait-il quelque avantage, si, pour produire ce même revenu net, il fallait sept millions d’hommes, c’est-à-dire, s’il fallait que sept millions d’hommes fussent employés à produire de la nourriture et de l’habillement pour douze millions ? La nourriture et l’habillement de cinq millions seraient toujours le revenu net. L’emploi d’un plus grand nombre d’hommes ne nous mettrait en état ni d’ajouter un homme à notre armée ou à notre marine, ni de fournir une guide de plus aux impôts[3].

Ce n’est point en raison d’aucun avantage supposé provenant d’une grande population, ni en raison du bonheur dont peut jouir un plus grand nombre d’hommes, qu’Adam Smith donne la préférence à cet emploi de capital qui met en œuvre la plus grande quantité d’industrie ; mais c’est expressément en se fondant sur l’effet qu’il lui suppose d’augmenter la puissance nationale, car il dit que « la richesse et la puissance de toute nation, en tant que la puissance dépend de la richesse, doit toujours être en proportion de la valeur de sa production annuelle, qui constitue le fonds qui sert en définitive à payer tout impôt. » Il est cependant évident que les facultés de payer des impôts sont en proportion du revenu net et non du revenu brut.

Dans la distribution des emplois des capitaux entre tous les pays, le capital des peuples pauvres sera naturellement employé à ces genres d’industrie qui font subsister une grande quantité de travailleurs dans l’intérieur, parce que, dans de tels pays, on peut se procurer avec le plus de facilité la nourriture et les choses nécessaires pour une population croissante. Dans les pays riches, au contraire, où la nourriture est chère, les capitaux se porteront, si le commerce est libre, vers ces genres d’industrie qui exigent l’emploi du plus petit nombre d’ouvriers dans l’intérieur : tels sont le commerce de transport, le commerce avec les pays étrangers très-lointains, dans lesquels les profits sont en proportion des capitaux, et non en proportion de la quantité de travail employé[4].

Quoique je convienne que, par la nature du fermage, un capital déterminé employé à l’agriculture sur tous les terrains autres que ceux cultivés les derniers, met en activité une plus grande quantité de travail qu’un capital employé dans les manufactures ou dans le commerce, je ne saurais pourtant admettre qu’il y ait la moindre différence entre les quantités de travail mises en activité par un capital employé dans le commerce intérieur, et par un pareil capital employé dans le commerce étranger.

« Le capital qui envoie à Londres, dit Adam Smith, des ouvrages de fabrique Écossaise, et rapporte à Édimbourg du blé anglais et des ouvrages de fabrique anglais, remplace nécessairement, dans chacune de ces opérations, deux capitaux appartenant à des sujets de la Grande-Bretagne, et qui ont, tous les deux, été employés dans l’agriculture ou les manufactures de la Grande-Bretagne.

Le capital qui est employé à acheter des marchandises étrangères pour la consommation intérieure, quand l’achat se fait avec le produit de l’industrie nationale, remplace aussi, par chaque opération de ce genre, deux capitaux distincts, mais dont un seulement est employé à soutenir l’industrie nationale. Le capital qui envoie en Portugal des marchandises anglaises, et qui rapporte en Angleterre des marchandises portugaises, ne remplace, dans chacune des opérations qu’il fait, qu’un seul capital anglais ; l’autre est un capital portugais. Ainsi, quand même les retours du commerce étranger de consommation seraient aussi prompts que ceux du commerce intérieur, le capital employé dans celui-ci ne donnerait toujours qu’un encouragement de moitié plus faible à l’industrie ou au travail productif du pays. »

Cet argument me parait fallacieux ; car, quoique deux capitaux, l’un portugais et l’autre anglais, soient employés, ainsi que le suppose le docteur Smith, il y aura cependant un capital employé au commerce étranger ; double de celui qui sera employé au commerce intérieur. Supposons que l’Écosse emploie un capital de 1,000 livres sterling à la fabrication des toiles, qu’elle échange contre le produit d’un capital pareil employé en Angleterre à la fabrication des soieries, ces deux pays emploieront ainsi 2,000 liv. sterl. et une quantité de travail proportionnelle. Supposons maintenant que l’Angleterre découvre qu’elle peut obtenir de l’Allemagne une plus grande quantité de toiles en échange des soieries qu’elle était dans l’habitude d’exporter en Écosse, et que l’Écosse, à son tour, trouve qu’elle peut obtenir de la France plus de soieries en échange de ses toiles qu’elle n’en obtenait auparavant de l’Angleterre ; dans ce cas, le commerce entre l’Angleterre et l’Écosse ne cessera t-il pas à l’instant, et le commerce de consommation intérieure ne sera-t-il pas remplacé par un commerce de consommation étrangère ? Mais quoique deux capitaux additionnels entrent dans ce commerce, c’est-à-dire le capital allemand et le capital français, la même somme de capital écossais et anglais ne continuera-t elle pas à être employée, et ne mettra-t-elle pas en activité la même quantité d’industrie que lorsque ces capitaux étaient consacrés au commerce intérieur ?

  1. C’est à bon droit qu’à ne considérer que les intérêts nationaux, Smith fait cas d’un gros revenu brut, c’est-à-dire d’une grande masse d’utilité produite. On ne devrait parler de revenu net que lorsqu’il est question des intérêts d’un particulier par opposition à ceux d’un autre. Le revenu net d’un particulier se compose de la valeur du produit auquel il a concouru, soit par son industrie, soit par ses capitaux, soit par ses terres, moins ses déboursés. Mais comme tous les déboursés qu’il a faits sont des portions de revenus qu’il a payées à d’autres, la totalité de la valeur du produit a servi à payer des revenus. Le revenu total d’une nation se compose de son produit brut ; c’est-à-dire de la valeur brute de tous ses produits qui se distribue entre les producteurs.

    Cette valeur, après plusieurs échangés, se consommerait tout entière dans l’année qui l’a vu naître, qu’elle n’en serait pas moins encore le revenu de la nation ; de même qu’un particulier qui a 20,000 fr. de revenu annuel, n’a pas moins 20,000 fr. de revenu annuel, quoiqu’il le mange tout entier chaque année. Son revenu ne se compose pas seulement de ses épargnes. — J.-B. Say.

  2. M. Say est de la même opinion qu’Adam Smith. « L’emploi le plus productif après celui-là, dit-il, pour le pays en général, est celui des manufactures et du commerce intérieur, parce qu’il met en activité une industrie dont les profits sont gagnés dans le pays, tandis que les capitaux employés par le commerce extérieur font gagner l’industrie et les fonds de terre de toutes les nations indistinctement.

    L’emploi le moins favorable à la nation est celui des capitaux employés au commerce de transport, de l’étranger à l’étranger. » Liv. II, chap. 8, § 3. (Note de l’Auteur.)

  3. Si j’osais me permettre de faire une critique générale de la doctrine de M. Ricardo et de sa manière de traiter plusieurs questions d’économie politique, je dirais qu’il donne aux principes qu’il croit justes une telle généralité qu’il en regarde les résultats comme infaillibles. De ce principe, que la classe qui vit de salaires ne gagne que ce qui est rigoureusement nécessaire pour se perpétuer et s’entretenir, il tire cette conséquence, qu’une industrie qui fait travailler sept millions d’ouvriers n’est pas plus avantageuse qu’une industrie qui en fait travailler cinq millions, se fondant sur ce que, dans l’un et l’autre cas, les ouvriers consommant tout ce qu’ils gagnent, il ne reste pas plus du travail de sept millions que du travail de cinq millions. Cela ressemble tout à fait à la doctrine des Économistes du dix-huitième siècle, qui prétendaient que les manufactures ne servaient nullement à la richesse d’un État, parce que la classe salariée consommant une valeur égale à celle qu’elle produisait, ne contribuait en rien, à leur fameux produit net.

    In universalibus latet dolus, a dit Bacon, avec ce bon sens exquis qui l’a fait nommer le Père de la saine philosophie. Lorsqu’on descendra de ces généralités aux réalités qu’il faut toujours prendre pour guides, on trouvera que sur sept millions d’ouvriers tous occupés, il y aura plus d’épargnes faites que sur cinq millions. Ce n’est que dans la classe la plus grossière des simples manouvriers que les gains se bornent à ce qui est rigoureusement nécessaire pour perpétuer cette classe. Du moment qu’il y a un talent ajouté aux facultés du simple travailleur, il en résulte une faculté un peu moins commune et moins offerte, circonstance qui ajoute à la valeur du travail qui en résulte. Smith remarque qu’une intelligence remarquable, une probité scrupuleuse dans cette classe, sont payées au delà du taux rigoureusement nécessaire pour perpétuer la famille. Aussi voit-on un très-grand nombre de familles de simples salariés qui font des économies, augmentent leur bien-être et leur mobilier, ce qui augmente la somme des épargnes de la société.

    Mais quand même il serait vrai que de sept millions d’ouvriers tous occupés il ne sortît pas plus d’épargnes que de cinq millions, serait-ce une matière indifférente que de nourrir l’un ou l’autre nombre ? Sous le rapport de la puissance nationale, la population, et une population active et industrieuse, n’est-elle pas une puissance aussi ? Et si quelque Attila barbare, ou même quelque Attila civilisé attaquait un pays populeux, ne serait-il pas plus facilement repoussé que s’il ne rencontrait pour s’opposer à ses armées, que des capitalistes spéculateurs occupés dans le fond de leur comptoir à balancer les prix-courants des principales places de l’Europe et de l’Amérique ?

    Sous le rapport du bonheur, on peut dire de même qu’il y a une plus grande masse de bonheur dans une population de sept millions qui gagne et consomme ce qu’elle gagne, élève sa famille, et jouit de l’exercice de ses facultés, que dans une population de cinq millions.

    Il semblerait que l’homme n’est au monde que pour épargner et accumuler ! Il y est principalement pour consommer ce que la nature lui donne gratuitement et ce qu’il acquiert par son industrie. Produire et consommer, voilà le propre de la vie humaine, voilà sa fin principale ; c’est ce que font les nations qui ne s’élèvent ni ne déclinent. Si elles peuvent y joindre des épargnes qui, en grossissant leurs capitaux, étendent leur industrie, c’est une circonstance favorable sans doute, et vers laquelle elles doivent tendre autant qu’elles peuvent ; mais ce n’est pas une condition essentielle de leur existence. — J.-B. Say.

  4. « Il est heureux, dit M. Say, que la pente naturelle des choses entraîne les capitaux préférablement, non là où ils feraient les plus gros profits, mais où leur action est le plus profitable à la société. » Liv. II, chap. 8, § 3. M. Say ne nous a pas dit quels étaient ces emplois qui, tout en étant les plus profitables pour les particuliers, ne le sont pas de même pour l’État. Si des pays, ayant des capitaux bornés, mais des terres fertiles en abondance, ne se livrent pas de bonne heure au commerce» étranger, c’est parce que ce commerce présente moins d’avantages aux particuliers, et qu’il est par conséquent moins avantageux pour l’État. (Note de l’Auteur).

    Ce que M. Ricardo se plaint de ne pas trouver dans mon ouvrage, y est dans un passage que lui-même a cité quatre pages plus haut. Les emplois de capitaux qui, tout en procurant un profit au propriétaire du capital, mettent en valeur les facultés industrielles des gens du pays, ou les facultés productives du sol, augmentent plus les revenus du pays que les emplois qui ne procurent d’autre revenu que le simple profit du capital. Il y a même des emplois de capitaux qui, malgré le profit qu’ils procurent au capitaliste, ne fournissent aucun revenu au pays. Les bénéfices qu’on fait dans le jeu des effets publics, tout bénéfice qui ne saurait être un profit pour l’un sans être une perte pour quelque autre, est profitable pour le particulier qui gagne, sans l’être, pour le pays. — J.-B. Say.