Des rapports actuels de la France avec l’Angleterre et du rétablissement de l’alliance

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Des rapports actuels de la France avec l’Angleterre et du rétablissement de l’alliance
Revue des Deux Mondes, période initialetome 10 (p. 1037-1080).


DES RAPPORTS


ACTUELS


DE LA FRANCE


ET DE L'ANGLETERRE


ET


DU RETABLISSEMENT DE L'ALLIANCE.




Voici bientôt cinq ans que les rapports de la France et de l’Angleterre sont soumis à l’action de deux courans opposés, le courant national et le courant ministériel. D’un côté d’amers souvenirs, de vifs ressentimens, le désir prononcé d’une revanche ou d’une réparation ; de l’autre une pensée unique, celle d’obtenir, à force de concessions, que l’Angleterre veuille bien oublier le mal qu’elle nous a fait ; celle de renouer, malgré ses torts à notre égard, l’alliance qu’elle a rompue. D’un côté, par conséquent, une susceptibilité inquiète et jalouse, de l’autre une confiance imperturbable et le plus complet abandon. Il n’est pas surprenant que deux dispositions si contraires aient créé non-seulement entre la France et son gouvernement, mais encore entre les deux pays qu’on prétendait réconcilier, une hostilité journalière, permanente, et qui, plus d’une fois, a failli faire explosion. Il n’est pas surprenant que l’alliance anglaise ait existé d’autant moins qu’on la proclamait davantage. Les cabinets se faisaient, d’une tribune à l’autre, de tendres complimens ; les couronnes se visitaient, se rapprochaient, se donnaient toutes les marques possibles d’une mutuelle amitié, et pendant ce temps les deux peuples se regardaient d’un œil de défi et se traitaient partout en ennemis. Singulière anomalie, qui, si elle devait se prolonger, aurait à coup sûr, pour les intérêts même que l’on prétend défendre, les plus funestes conséquences.

Quand on y regarde de près, rien assurément n’annonce que cette situation ait changé. Néanmoins le temps a produit son effet naturel. Ainsi la France n’oublie pas, elle ne peut pas oublier qu’en 1840 sa confiance a été trahie, et que sans une raison sérieuse, sans un prétexte plausible, l’Angleterre, en s’unissant contre elle aux puissances continentales, l’a mise dans la cruelle alternative de risquer une guerre générale ou de subir patiemment une défaite. Elle se dit donc que ce qui est arrivé une première fois peut arriver une seconde, et elle se tient justement en garde contre une amitié si précaire et si fragile ; mais en même temps la France est sensée, et trouve bon qu’on entretienne avec l’Angleterre comme avec les autres puissances des relations pacifiques. La France pense même que si sur un point quelconque du globe l’occasion se présentait de faire, d’accord avec l’Angleterre, quelque grande et belle chose, il serait puéril de s’y refuser par colère ou par rancune. Quant au gouvernement, les échecs qu’il a éprouvés, les leçons qu’il a reçues, l’ont déterminé sinon à modifier sa politique, du moins à ne plus s’en vanter avec la même hardiesse, avec le même retentissement. C’est ainsi qu’à l’alliance intime, à l’entente cordiale, on a vu succéder, au moins dans le style officiel, la bonne intelligence, une intelligence fondée sur le respect mutuel des droits et des intérêts. Si en réalité la dissidence reste la même, elle n’éclate donc plus autant dans les termes, et l’on se trouve, bien qu’on ait des points de départ et des buts différeras, ramené à un langage presque commun. De la question de système le débat dès-lors se porte naturellement sur la question de conduite. Le gouvernement prétend que, dans ses rapports avec l’Angleterre, il y a partout et toujours équité et réciprocité. L’opposition maintient qu’il y a dépendance et subordination. Le gouvernement soutient en outre qu’entre les deux pays la bonne harmonie est rétablie. L’opposition affirme qu’elle ne l’est pas, et qu’aux conditions actuelles elle ne le sera jamais.

Voilà, si je ne me trompe, à quel point précis le débat en est venu. On ne discute plus théoriquement, idéalement en quelque sorte, la question de savoir quelle est pour la France, dans tous les cas possibles, la meilleure des alliances, si c’est l’alliance russe, l’alliance allemande ou l’alliance anglaise ; mais on se demande quel est aujourd’hui, quel sera dans un prochain avenir, l’état vrai de nos rapports avec l’Europe, et notamment avec l’Angleterre. On se demande si ces rapports peuvent être sensiblement altérés, d’une part par telle ou telle crise européenne, de l’autre par le triomphe de telle ou telle opinion, de tel ou tel parti dans l’un ou l’autre des deux pays. On se demande enfin quelle ligne il convient de suivre, quelle conduite il est bon de tenir pour ne rien compromettre et pour être prêt à tout évènement. Ce sont ces divers côtés du problème que je crois utile d’examiner avec impartialité, avec modération, sans passion comme sans préjugé.

Pour bien comprendre l’état actuel de nos relations avec l’Angleterre, il faut se reporter à ce qu’elles étaient il y a quatre ans, et suivre les phases diverses par lesquelles elles ont passé. En 1841, avant le fameux traité des détroits, l’Angleterre et la France vivaient dans un état de demi-hostilité, et c’est alors que M. le ministre des affaires étrangères, à qui les formules générales ne manquent jamais, proclamait fièrement à la tribune l’isolement et la paix armée. Lorsque le traité des détroits eut reçu les cinq signatures de l’Angleterre, de la France, de la Russie, de l’Autriche et de la Prusse, le cabinet français regarda la crise de 1840 comme terminée, et n’hésita pas à rentrer avec le cabinet anglais dans les rapports les plus confians. Averti par certaines manifestations de l’opinion publique, il se garda pourtant de dire toute sa pensée ; une nouvelle formule, celle de l’indépendance au sein de la bonne intelligence, remplaça donc la première, et M. le ministre des affaires étrangères encore expliqua fort doctement comme quoi cette formule correspondait de la manière la plus exacte à la situation, non pas transitoire, mais régulière, normale, permanente, de la France au milieu des puissances européennes. En 1843, malgré l’échec du traité de visite, le langage officiel subit une troisième modification, et M. le ministre hasarda l’accord sans intimité. En 1844 enfin, au moment où l’on devait le moins s’y attendre, toute réserve disparut, et l’entente cordiale fit son entrée dans le monde avec pompe et fracas. C’était sous une autre forme l’alliance intime des premières années de la révolution. C’était même plus, si l’on en croit M. Guizot, puisque pour la première fois il y avait entre les deux peuples une union sincère, cordiale, dégagée de toute arrière-pensée et de toute jalousie.

« Croyez-vous, disait M. Guizot dans la séance du 20 janvier ; croyez-vous que la paix consiste simplement à n’être pas en guerre ? Croyez-vous qu’il suffise de ne pas tirer des coups de canon pour être en paix ? Non, certes. Si, au milieu du silence le plus complet, du canon, il y a une lutte sourde, continuelle, une malveillance cachée, mais incessante ; si les gouvernemens, si les cabinets qui se disent en paix ; qui paraissent en paix, sont perpétuellement occupés à se nuire l’un à l’autre dans telle ou telle partie du monde, sur telle ou telle question, croyez-vous que ce soit là de la paix ? Non, messieurs, c’est une fausse paix, une paix pleine de périls, et qui tôt ou tard amène une explosion.

« Eh bien ! ce que nous avons voulu, c’est une paix réelle et sincère, une paix qui fût au fond des cœurs, comme au fond des canons, endormis dans les arsenaux Ce sera le bien des deux pays, ce sera l’honneur des deux cabinets d’avoir commencé, d’avoir inauguré cette politique de la vraie paix, de la paix réelle et sincère ; politique difficile, j’en conviens ; politique nouvelle, mais qui n’en est pas moins la seule bonne, la seule honorable.

« Voilà ce que nous appelons l’entente cordiale entre les deux gouvernemens… Il est rare, ajoutait M. Guizot, que la Providence accorde à une politique la faveur de porter promptement ses fruits ; il est rare que ceux qui ont semé soient aussi appelés à moissonner. Et pourtant, je n’hésite pas à dire que les fruits de la politique dont je parle sont déjà patens et éclatans autour de nous et dans le monde. »

M. Guizot jetait alors sur tous les points du globe un regard orgueilleux, et montrait, sous les auspices de l’entente cordiale, l’Espagne, la Grèce, l’Océanie, la Chine même, « marchant vers le plus magnifique avenir, et donnant au monde enchanté le spectacle le plus pacifique, le plus moral, le plus satisfaisant. »

Tel est le brillant tableau que, pour obtenir un vote favorable, le cabinet présentait à la chambre en 1844 ; tels sont les résultats qu’il annonçait, les promesses qu’il faisait. Il faut voir maintenant ce qu’il y avait de fidèle dans ce tableau, de réel dans ces résultats, de raisonnable dans ces promesses ; il faut voir si, lorsque la chambre s’est rassemblée de nouveau, tout cela n’avait pas reçu du temps et des faits accomplis le plus incontestable démenti.

Les points principaux sur lesquels la politique française et la politique anglaise se sont rencontrées pendant le règne de l’entente cordiale sont, si je ne me trompe, les points que voici : la Grèce, l’empire ottoman, l’Espagne, le Maroc, Taïti et le droit de visite. J’y joins, puisque la politique a voulu s’en emparer, le voyage du roi des Français et les démonstrations auxquelles ce voyage a donné lieu. J’essaierai de toucher à tous ces points l’un après l’autre, et de rechercher ainsi quels effets a produits partout la politique nouvelle que vantait M. Guizot en 1844, cette politique qui, commencée, inaugurée par les deux cabinets conservateurs de France et d’Angleterre, doit être leur éternel honneur.

J’ai parlé ailleurs de la Grèce, et j’en dois dire ici peu de mots. Nulle part pourtant ne s’est manifestée avec plus d’éclat la puérilité, la vanité de l’entente cordiale, telle qu’on la définissait en 1844, telle qu’on a voulu la pratiquer. L’Angleterre et la France n’ont peut-être pas exactement les mêmes vues sur l’avenir de la Grèce. En présence de l’ambition russe, l’Angleterre et la France ont néanmoins en Grèce un intérêt commun, un intérêt puissant que tout le monde comprend. Le lendemain d’une révolution salutaire, nécessaire, glorieuse, mais qui, détournée de son but, pouvait remettre l’existence même de la Grèce en question, l’Angleterre et la France durent donc s’entendre et s’entendirent en effet. Qu’est-il arrivé néanmoins ? et qu’arrive-t-il en ce moment ? Pendant trois mois à peu près, un ministère a existé qui se composait exclusivement des amis de l’Angleterre et qui allait chercher à l’hôtel de la légation anglaise toutes ses inspirations. Ce ministère, la France l’a soutenu à Athènes comme à Paris avec autant de loyauté que de constance. Depuis neuf mois, un autre ministère existe, dont le chef a vécu long-temps parmi nous et passe pour être aimé de la France. Ce ministère, l’Angleterre le combat et l’injurie à Athènes comme à Londres avec autant de vivacité que de persévérance. Et ce n’est pas seulement par les voies diplomatiques, par les voies régulières, que l’Angleterre depuis neuf mois travaille en Grèce au renversement de l’administration établie. C’est en excitant sans mesure, sans relâche, l’esprit de désordre au dedans, l’esprit de méfiance au dehors. Certaines passions anarchiques, certains mécontentemens individuels, semblent-ils disposés, à Athènes ou dans les provinces, à se traduire en actes de révolte, aussitôt on les caresse, on les fomente, on les exalte, et s’il en résulte quelques troubles, on s’en targue pour crier bien haut que, sous le ministère ami de la France, tout ordre intérieur est impossible. Des brigands turcs ou grecs commettent-ils, comme cela arrive souvent, quelques délits d’un côté ou de l’autre de la frontière, vite on s’empare d’un incident aussi simple, aussi habituel, pour effrayer la Porte, pour mettre en mouvement le corps diplomatique, pour provoquer des réclamations et des mesures qui, si le gouvernement grec ne montrait pas autant de fermeté que de modération, seraient fort propres à allumer l’incendie. Prouver à l’Europe que l’administration actuelle, une administration qui n’a pas le bonheur d’être protégée par l’Angleterre, ne peut assurer ni la tranquillité intérieure ni le respect des traités, voilà le but, et sur le choix des moyens on paraît peu scrupuleux.

Je pourrais entrer dans de nombreux détails ; je me borne à faire ressortir les faits principaux, ceux qui caractérisent nettement la situation. Or voici où en sont en ce moment les choses à Athènes, à Londres, à Paris.

A Athènes, il y a un ministre français qui appuie le cabinet, un ministre anglais qui conspire ouvertement contre lui.

A Londres, il y a un premier ministre qui loue hautement la conduite de la légation anglaise, qui blâme le ministère grec, qui couvre en outre d’un assentiment implicite les injures que certains membres, du parti ministériel adressent à la politique et au ministre de la France.

A Paris, il y a un cabinet qui se déclare également satisfait du gouvernement grec et de ceux qui l’attaquent, qui approuve le ministre de France et qui ne trouve pas mauvais qu’on l’injurie publiquement à Londres.

Tel est, en ce qui concerne la Grèce, l’état exact des rapports actuels de la France et de l’Angleterre ; tels sont les résultats de l’entente cordiale, de cette entente qui, à Athènes surtout, devait produire des fruits si merveilleux. On dit à la vérité que, depuis quelques jours, la légation anglaise a reçu l’ordre de modérer son zèle et de mesurer son langage. On ne dit pas qu’il lui ait encore été enjoint de changer sa politique. Ce sera entre les deux gouvernemens, entre les deux légations, une lutte un peu moins vive, un peu moins apparente ; ce sera toujours une lutte.

A Constantinople, les bons rapports existent, du moins à la surface et dans un cercle étroit. Ainsi que, dans un pur intérêt d’humanité, il s’agisse d’arracher au divan quelque concession ou quelque réforme ; que l’on veuille, par exemple, faire modifier l’article de la loi religieuse qui punit de mort les renégats, ou obtenir le changement d’un pacha violent et cruel, aussitôt entre les deux ambassadeurs comme entre les deux gouvernemens, il s’établit un accord salutaire, un accord honorable et fructueux ; mais, quelque importantes qu’elles soient, les questions d’humanité ne sont pas tout dans ce monde, et il y a autre chose à faire en Orient que d’améliorer la loi pénale et religieuse. Or, qui oserait soutenir qu’en ce moment l’Angleterre et la France ont dans les affaires de l’Orient une politique et une conduite commune ? Sans parler de la grande crise à laquelle tout le monde pense, excepté le gouvernement français, et qui éclatera tôt ou tard, le cours naturel des choses amène chaque année une ou deux difficultés politiques qu’il faut bien résoudre. L’an dernier, c’était la question serbe. Cette année, c’est la question syrienne et celle des frontières de la Grèce. Qu’est devenue, que devient l’entente en présence de ces questions ? Assurément, la question serbe, cette question si grave, offrait à l’Angleterre l’occasion la plus naturelle, la plus heureuse de résister, d’accord avec la France, aux empiètemens de la Russie en Orient, et de protéger réellement contre un trop puissant voisin l’indépendance de la Porte ottomane. La Servie le désirait, la France le proposait, et l’ambassadeur anglais à Constantinople en était d’avis. Au lieu de saisir cette occasion, l’Angleterre en a référé à l’Autriche, laquelle, selon son habitude, s’en est rapportée à la Russie, de sorte qu’en définitive la Russie a été maîtresse de décider si l’Angleterre prendrait ou non parti contre elle. La conséquence, c’est que l’Angleterre a refusé son concours, c’est que la France s’est désistée, et que la Servie a dû faire elle-même ses affaires. Si elle les a bien faites, le mérite en appartient à elle seule, et l’entente n’y est pour rien.

Voilà pour la question serbe. Quant à la question syrienne, c’est directement entre la France et l’Angleterre que le conflit a eu lieu. La France, on le sait, est depuis plusieurs siècles la protectrice naturelle et reconnue des populations chrétiennes du Liban. Depuis quelques années, en revanche, l’Angleterre a pris les populations druses sous sa protection. De là l’étrange arrangement qui, en 1842, sépara les Druses des Maronites, et frappa ceux-ci dans la personne de leurs anciens chefs. Malgré les efforts de M. Guizot, l’arrangement de 1842 fut, on s’en souvient, blâmé par la chambre, et le cabinet français, en présence de ce blâme, dut prendre l’engagement positif d’en négocier un nouveau. Cette négociation fut entamée en effet, et l’an dernier, dans la discussion des crédits supplémentaires, M. Guizot déclarait positivement qu’il en espérait le succès. Il reconnaissait en même temps qu’une expérience de deux années condamnait l’état actuel, et qu’il était nécessaire « de ramener l’administration de la Syrie au principe d’une autorité chrétienne et unique. » On assure qu’au pied de la tribune le langage de M. Guizot était plus explicite encore, et qu’il promettait avant trois mois le rétablissement de la famille Shaab.

Que s’est-il passé depuis cette époque ? On ne peut le savoir exactement. Ce qu’il y a de certain, c’est que la négociation a échoué ; ce qu’il y a de certain encore, c’est que l’Angleterre s’y est nettement prononcée contre la France. Si l’on en croit quelques correspondances, elle aurait fait plus, et son consul aurait hautement déclaré aux populations du Liban « que l’appui de la France leur était plus nuisible qu’utile, et que, pour réussir, il fallait qu’elles eussent recours à de plus puissans protecteurs. » Quoi qu’il en soit, l’autorité chrétienne et unique dont la France demandait le rétablissement n’a point été rétablie, et la guerre civile, une guerre civile terrible et sanglante, a éclaté entre les deux populations. Surprise par ces tristes évènemens, qu’elle aurait pu, qu’elle n’a pas voulu prévenir, la diplomatie, assure-t-on, se remet à l’œuvre, et bientôt sans doute nous verrons sortir de ses conférences quelque nouveau palliatif aussi misérable, aussi impuissant que les précédens. En attendant, je le répète, l’entente a échoué en Syrie comme en Servie, et rien n’annonce qu’elle soit à la veille de réussir.

J’ai dit un mot déjà de la question des frontières grecques. Voici, si je suis bien informé, en quoi consiste cette question. Comme tous les vrais patriotes, comme tous les hommes de sens, le chef du cabinet grec croit que le traité de 1832 a mal fixé la limite des deux états, et que, le jour où une crise éclaterait en Orient, la Grèce devrait se fortifier et s’étendre ; mais, comme tous les vrais patriotes, comme tous les hommes de sens, le chef du cabinet grec pense en même temps que le moment n’est pas venu pour son pays d’accomplir toutes ses destinées, et que, jusqu’au jour d’un ébranlement général, il ne saurait être question de briser ou de violer les traités. Loin de favoriser, loin de tolérer les collisions partielles qui, de tout temps, ont eu lieu sur la frontière des deux états, le chef actuel du cabinet grec a donc tout fait pour les prévenir, pour les réprimer, et, mieux que ses prédécesseurs, il y est parvenu ; mais, je l’ai dit, le chef actuel du cabinet grec a, aux yeux de certains diplomates, un grand tort, un tort irrémissible, celui de n’être pas le favori de l’Angleterre. On comprend, d’un autre côté, que le divan voie d’un œil inquiet et jaloux un état dont le passé l’irrite et l’humilie, dont l’avenir le préoccupe et le trouble ; on comprend, par conséquent, qu’il soit toujours disposé à accueillir les mauvaises nouvelles qu’on lui donne, les alarmes qu’on lui suggère. Le divan donc s’est alarmé, et il en est résulté une note communiquée avec fracas au corps diplomatique de Constantinople, et que celui-ci, avec non moins de fracas, a transmise, par l’intermédiaire des légations, au gouvernement de la Grèce. A cette note, qui ne menaçait de rien moins que de l’envoi d’un corps de troupes turques sur la frontière, le chef du cabinet grec a répondu que le divan était maître de disposer de ses troupes comme il le jugeait convenable, mais que la frontière grecque aussi devait être protégée, et qu’à défaut de troupes régulières il faudrait bien en confier la défense aux milices nationales. Cette réponse, dit-on, a donné quelque peu à réfléchir, et, pour le moment, les choses en sont là.

Que, dans cette circonstance, le divan ait cédé avec plaisir, avec empressement, à la tentation de faire une démonstration éclatante contre la Grèce, avec l’appui du corps diplomatique, cela, je le répète, est naturel. Il est naturel aussi que la Russie par calcul, l’Autriche et la Prusse par système, aient pris ou paru prendre l’alarme ; mais l’Angleterre, qui se prétend amie de la Grèce et qui sait parfaitement à quoi s’en tenir ; l’Angleterre qui veut, dit-elle, marcher d’accord avec la France, comment expliquer convenablement, comment justifier sa conduite ? Il est pourtant notoire que l’impulsion est venue, non de la légation russe ou autrichienne, mais de la légation anglaise à Athènes. Il est notoire qu’à Constantinople même c’est l’ambassade anglaise qui a été l’ame de toute l’affaire, et que la France lui doit, cette fois encore, de s’être trouvée seule contre tous. On dit qu’aujourd’hui sir Stratford Canning regrette d’avoir épousé trop vivement les ressentimens de M. Lyons, et qu’il est disposé à donner de meilleurs conseils. S’il en est ainsi, l’incident n’aura pas de suites ; il n’en aura pas moins montré de nouveau combien peu l’accord existe là même où l’on s’en vante le plus.

Si l’entente a fléchi en Servie, dans le Liban, sur la frontière grecque, est-il du moins quelque autre point de l’empire où elle se soit relevée ? Ce n’est sans doute pas dans les provinces voisines de la Perse, à Mossoul, à Badgad, où l’antagonisme des deux pays est, pour ainsi dire, en permanence ; ce n’est pas à Tunis, où une rivalité soupçonneuse surveille tous nos mouvemens, où tous les ans nous envoyons une escadre pour empêcher cette rivalité d’aboutir à des actes plus significatifs ; ce n’est pas en Égypte, où les souvenirs de 1840 sont si vivans, où les intérêts sont sans cesse en présence, où tout récemment encore on voyait surgir entre les agens français et anglais un débat si vif au sujet de la préférence à donner à un canal ou à un chemin de fer. Encore une fois, il y a entente toutes les fois que la question d’humanité est seule posée à Constantinople ; il y a dissidence toutes les fois que, de près ou de loin, il s’y mêle une question politique : j’ajoute que, de temps à autre, cette dissidence se manifeste par des actes et par des paroles dont la France a justement à se plaindre.

Dans le discours du trône comme dans l’adresse de 1844, l’Espagne, on s’en souvient, partageait avec la Grèce l’honneur d’une mention spéciale. Rivalité d’influence, rivalité d’intérêts, tout, dans ce pays, semblait avoir complètement disparu, et l’union la plus touchante venait pour la première fois succéder à une lutte séculaire. Il serait bon de savoir ce qu’en pense aujourd’hui M. le ministre des affaires étrangères. Ce n’est pas qu’à Madrid la querelle ait éclaté comme à Athènes, et que M. Bulwer ait imité les procédés un peu vifs de M. Lyons. Il n’en est pas moins certain que sur tous les points, ou peu s’en faut, les deux légations ont agi en sens inverse. Cela est naturel, et il était aisé de le prévoir au moment même où M. Guizot préconisait l’entente. L’Angleterre a soutenu Espartero jusqu’à sa chute, parce qu’Espartero lui promettait pleine satisfaction. Mais l’Angleterre est loin d’avoir une politique chevaleresque, et les puissances déchues, quand elles ne sont plus bonnes à rien, ne conservent pas long-temps ses prédilections et son appui. Après quelques honneurs rendus à Espartero, après quelques belles phrases prononcées sur sa tombe, l’Angleterre s’est donc crue quitte envers lui, et n’a pas tardé à trouver que son heureux rival avait du bon. Est-il besoin de dire que cette nouvelle attitude du cabinet anglais a bientôt reçu sa récompense, et que l’influence de la France, comme d’habitude, a payé les frais de la réconciliation. Ces jours derniers, le plus important des journaux anglais, le Times, en faisait l’aveu avec une singulière naïveté. « Après tout, disait ce journal, le gouvernement de Narvaez et de Martinez de la Rosa est le meilleur qui ait existé depuis la mort de Ferdinand. On pouvait craindre dans ce pays qu’il ne fût trop favorable à, la France ; mais il n’a pas tardé à se laver de ce reproche. » Ce qu’il y a de triste, c’est que malgré cela, par une étrange fatalité, la France, bien plus que l’Angleterre, est restée associée, dans l’opinion publique, à toutes les fautes, à toutes les violences du cabinet espagnol.

Voici donc en Espagne quelle est aujourd’hui la situation respective des deux pays et des deux cabinets. Le parti auquel l’Angleterre a toujours accordé toutes ses sympathies est tombé il y a dix-huit mois, non sous une intrigue française, comme on l’a dit, mais sous ses propres fautes. Il est tombé de telle sorte qu’il n’avait guère chance de se relever, si le parti contraire, en faisant aussi mal ou pire, ne se chargeait de le réhabiliter. Or, l’œuvre marche assez bien, et semble approcher de son terme. En attendant, aimée des exaltés, redoutée des modérés, l’Angleterre s’arrange pour que toutes les chances tournent en sa faveur. Si les exaltés reviennent aux affaires, elle triomphe avec eux ; si les modérés s’y maintiennent, elle leur impose et les domine. Les exaltés, au contraire, détestent la France, et les modérés se plaignent d’elle. Les questions qui, en 1844, touchaient, disait-on, à leur solution, la question du mariage, la question commerciale, ont-elles du moins été résolues tant bien que mal ? Pas le moins du monde. L’exclusion donnée par l’Angleterre à un prince français a eu son plein effet, et ce prince ne peut plus devenir l’époux de la reine d’Espagne. Tel est, quant au mariage, l’unique résultat obtenu, et le champ reste d’ailleurs libre à tous les prétendans. La question commerciale est encore moins avancée, s’il est possible, et la contrebande se charge, comme par le passé, de donner à qui l’on sait le bénéfice du statu quo. Ce n’est certes pas là ce qu’espérait en 1844 M. le ministre des affaires étrangères, et ce qu’il promettait à la chambre.

Qu’on ne s’y trompe donc pas : entre les deux patronages, entre les deux influences, la lutte est aujourd’hui, en Espagne, aussi ardente que jamais, et jusqu’ici l’avantage ne semble pas être du côté de la France. Voici d’ailleurs un évènement qui va remuer profondément les esprits en Espagne, et modifier peut-être toutes les situations. Il existait jusqu’à ce jour deux prétendans notoires à la main de la jeune reine, le neveu du roi de Naples, présenté par la France, le fils de l’infant don François de Paule, agréé par l’Angleterre. Un troisième, qui se dit roi légitime, vient de se proposer à son tour, et il n’est pas sûr qu’en Espagne cette proposition ne coupe pas en deux l’ancien parti modéré. Quelle sera, dans ce conflit nouveau, l’attitude de la France et celle de l’Angleterre ? Personne ne saurait le dire à l’avance ; mais il paraît fort douteux, si la France reste fidèle à la révolution, qu’un salutaire accord s’établisse et que l’entente y gagne.

Sur l’affaire du Maroc comme sur toutes les autres, je ne prétends m’appuyer que de faits patens, établis, démontrés. Je laisse donc à l’écart tout ce qu’on a dit de la mission de M. Drummond Hay et de la conduite du gouverneur de Gibraltar. Je ne recherche pas si, dans nos différends avec le Maroc, l’Angleterre a toujours joué le rôle d’une alliée fidèle et sincère. J’oublie même les grossières insultes qui sont parties de quelques bâtimens anglais contre nos marins et nos soldats. Ces insultes ont été désavouées par l’autorité supérieure ; M. Drummond Hay et sir Robert Wilson se sont défendus de tout acte hostile à la France. Je m’en tiens aux déclarations publiques ; mais il y a des paroles publiques aussi, il y a des pièces officielles auxquelles sans doute il est permis de demander quels ont été les sentimens, quelle a été l’attitude du gouvernement anglais dans cette grave circonstance. Or, de ces paroles et de ces pièces, que résulte-t-il ? Ce n’est point la France qui était allée chercher le Maroc, c’est le Maroc qui était venu chercher la France. Les morts du Maroc étaient donc trop évidens, et les droits de la France trop incontestables, pour que le cabinet anglais pût avoir la pensée de les mettre en doute. Quels que fussent ses ombrages et ses inquiétudes, le cabinet anglais, dès-lors, devait s’abstenir de toute manifestation hostile ou menaçante. Est-ce ainsi qu’il s’est conduit ? Pour affirmer que des réclamations formelles ont été faites, que des engagemens positifs ont été exigés, il faudrait avoir sous les yeux toute la correspondance diplomatique ; il faudrait surtout connaître les conversations qui ont eu lieu à Londres entre M. de Jarnac et lord Aberdeen, à Paris entre M. Guizot et lord Cowley ; mais, à l’aide des cinq ou six dépêches triées entre beaucoup d’autres et offertes à l’admiration des chambres et du pays, il est aisé, pour qui sait lire, de découvrir le sens et la clé de la négociation tout entière.

«  Déjà, écrit M. de Jarnac dans sa dépêche du 4 août, la situation des affaires du Maroc et l’arrivée de M. de Nesselrode avaient excité quelques doutes sur le maintien des relations intimes des deux cabinets. J’ai lieu de craindre que, sans une prudence très grande de part et d’autre, la politique proclamée par les deux couronnes, il n’y a pas encore six mois, ne soit gravement menacée.

« La nouvelle de l’attaque de Tanger et du départ de l’escadre pour Mogador, écrit le même M. de Jarnac, a produit à Londres une sensation d’autant plus vive, que l’on s’était plu à compter, d’après les nouvelles antérieures, sur une solution pacifique de nos différends avec le Maroc. Je regrette de trouver encore sur cette question et sur notre démonstration devant Tunis des préventions très injustes mêlées à de sincères inquiétudes sur le maintien des bonnes relations entre les deux cours. J’entends sans cesse contester autour de moi, dans le public, le caractère inévitable de cette guerre, préjudiciable surtout, affirme-t-on, aux grands intérêts commerciaux de l’Angleterre dans le Maroc… J’ai lieu de craindre, ajoute M. de Jarnac, que les impressions sinistres du public anglais n’aient pénétré que trop avant dans le cabinet. »

Dans sa dépêche du 28 août, M. de Jarnac déclare enfin très nettement que l’affaire du Maroc et celle de Taïti réunies accréditent partout l’idée qu’une rupture entre les deux pays est à la veille d’éclater. Il déclare que « la guerre, ses conséquences probables, les forces, les ressources, les alliances respectives des deux pays, sont devenues le thème général de la conversation. » Il déclare, en outre, que « les membres les plus influens du cabinet sont vivement émus, qu’un changement complet dans la politique extérieure de la Grande-Bretagne se discute chaque jour, que les partis les plus extrêmes, enfin ceux qui rendraient impossible peut-être le maintien des rapports diplomatiques entre les cours, sont sans cesse passés en revue. » La conclusion, c’est qu’il faut se hâter de tout terminer au Maroc comme à Taïti, si l’on veut empêcher une politique au plus haut point compromettante pour les deux cours de prévaloir dans le conseil. On sait que l’avis porta coup, et qu’aussitôt la dépêche reçue le gouvernement français termina à la fois les affaires de Maroc et de Taïti.

Dans la discussion qui a eu lieu devant la chambre, on s’est vanté, avec un orgueil bien humble, d’avoir osé tirer le canon, en face de Gibraltar, en présence des bâtimens anglais. Cela se comprend, quand on a sous les yeux les dépêches de M. de Jarnac, et qu’on connaît le cœur de ceux qui les ont reçues ; mais ce qui ne se comprend pas, c’est que, de telles dépêches à la main, on vienne encore parler de relations amicales et de bons procédés réciproques entre les deux pays. Je le dis avec douleur, quand de telles injonctions, quand de telles menaces n’auraient rien produit, elles auraient encore, par cela seul qu’elles ont été proférées et transmises, une importance considérable ; mais n’ont-elles rien produit ? Elles ont produit, personne ne peut plus le nier, le déplorable traité auquel un ancien président de la chambre a pu appliquer une si dure qualification. Dernièrement, M. le ministre des affaires étrangères par intérim prétendait que, la majorité de la chambre ayant refusé de blâmer ce traité, il n’y avait plus à s’en occuper. M. le ministre des affaires étrangères par intérim ignore-t-il donc que, dans le gouvernement représentatif, il y a toujours un appel ouvert devant le pays contre les décisions de la chambre ? Ignore-t-il que la chambre elle-même, éclairée par les évènemens, peut revenir sur ses déterminations antérieures ? Or, que disait au mois de janvier dernier l’opposition ? Que, bâclé à la hâte et sans exiger une garantie, sans infliger un châtiment quelconque, le traité de Tanger remettait tout en question, et anéantissait le fruit de deux victoires ; qu’Abd-el-Kader ne serait ni interné ni expulsé ; que le règlement des frontières soulèverait des difficultés nouvelles ; que le traité de commerce rencontrerait ailleurs qu’à Fez des obstacles sérieux. A tout cela, le ministre des affaires étrangères répondait par une dénégation pure et simple. Maintenant, les faits ont parlé ; à qui ont-ils donné raison ? Abd-el-Kader est-il interné ou expulsé ? Le règlement des frontières est-il terminé ? Le traité de commerce a-t-il eu lieu ? Il arrive quelquefois dans ce monde que la logique a tort, et que les prévisions les plus raisonnables se trouvent démenties. Pour cette fois, tout s’est passé rigoureusement, exactement, comme la logique le démontrait, et comme l’avait prédit l’opposition.

Pour juger en pleine connaissance de cause le grave incident qui a récemment occupé la chambre, il convient d’attendre que, selon la promesse formelle de M. le ministre des affaires étrangères par intérim, tous les documens officiels, toutes les correspondances aient été communiqués ; mais il est dès à présent un fait acquis et constaté, c’est que six mois après les victoires d’Isly et de Mogador, l’empereur du Maroc a refusé de ratifier un traité fait et signé par ses plénipotentiaires. On dit que c’était son droit. Oui, puisque ce droit nous avons fait la faute immense de le lui rendre ; oui, puisque nous l’avons follement remis en position de traiter d’égal à égal au lieu de se soumettre en vaincu ; oui, puisque nous avons ainsi relevé de nos propres mains une difficulté que le canon de notre armée de terre et de notre flotte avait doublement abattue : mais si, en refusant la ratification, l’empereur du Maroc use de son droit, la France usera du sien en recherchant scrupuleusement, sévèrement, quels sont les auteurs, quelles sont les causes de cette nouvelle humiliation. Les causes, ce sont, je le répète d’après M. de Jarnac, les méfiances, les jalousies qu’excitait à Londres, au mois de septembre 1844, notre expédition du Maroc. Les auteurs, ce sont ceux qui, pour désarmer ces méfiances, ces jalousies, ces colères, se sont hâtés, contre toute prévoyance, de sacrifier, jusqu’au dernier, les avantages que la France avait chèrement payés.

J’arrive à l’affaire qui résume le plus clairement, le plus complètement tous les mérites, tous les avantages de l’entente cordiale, à l’affaire de Taïti.

Il faut remarquer d’abord que l’affaire de Taïti n’est point une de celles dont un cabinet peu loyal ou peu généreux peut rejeter le fardeau sur ses prédécesseurs. L’affaire de Taïti est une affaire toute neuve qui appartient en propre au cabinet actuel, à laquelle seul il a mis la main. Ainsi, c’est le cabinet actuel qui, pour couronner son front d’un nouveau laurier, a imaginé d’aller occuper dans l’Océan Pacifique quelques îlots auxquels personne ne songeait. C’est ce cabinet qui, foudroyant du haut de son éloquence tous les doutes, toutes les inquiétudes de l’opposition, s’est vanté d’avoir assuré à la France une riche et facile possession ; c’est ce cabinet enfin qui a choisi les agens qu’il croyait les plus capables de comprendre sa pensée et d’exécuter ses projets. Qu’est-il arrivé pourtant ? Au commencement, il est juste de le reconnaître, l’Angleterre a ri au lieu de se fâcher. « Quand chaque jour, ont dit ses organes les plus accrédités, nous prenons par tout le monde tout ce qui est à notre convenance, nous serions mal venus à disputer à la France la conquête d’un petit potager dans la mer du Sud. Les Marquises et Taïti sont d’ailleurs entre les mains de la France un gage de paix, puisqu’au premier coup de canon nous serions toujours maîtres de les lui enlever. » Voilà comment alors tories, whigs et radicaux jugeaient notre conquête, lord Palmerston seul excepté. Mais un beau jour quelques missionnaires jugent à propos de nous déclarer la guerre, et tout aussitôt, pour complaire à ces missionnaires, il faut d’abord que la France désavoue avec promptitude, avec éclat, un amiral qui n’avait pas voulu humilier le pavillon national. Il faut que la France fasse plus encore, et qu’elle vote une indemnité en faveur de l’homme qui a soulevé les populations contre elle et fait égorger quelques centaines de ses soldats.

Les tristes détails de cette triste affaire sont trop bien connus, trop bien appréciés pour que j’aie besoin d’y revenir ; mais ici, comme dans la question du Maroc, il y a quelque chose de plus grave que l’évènement lui-même, c’est la négociation. J’ai tout lieu de croire qu’on nous a caché la moitié, les trois quarts de la vérité. On nous en a montré pourtant assez pour qu’il soit impossible d’y songer sans que la rougeur monte au front. Comme au sujet du Maroc, et plus encore, on n’a employé pour nous convaincre, pour nous réduire qu’un seul argument, la menace. « Renoncez à la possession de Taïti et faites réparation à M. Pritchard, ou bien nous rappelons notre ambassadeur, nous renvoyons M. Pritchard à Taïti sur un vaisseau de guerre, nous cherchons de nouveaux alliés contre vous, nous vous déclarons la guerre. » Tels sont les termes, les seuls termes dans lesquels la question ait été posée du commencement à la fin. Et à chacune de ces communications, de ces intimations se joint le commentaire obligé : « Il est temps d’en finir, lord Aberdeen se lasse, la dépêche est toute prête, il n’y a pas un moment à perdre. » Je ne recherche pas, je ne veux pas rechercher si ce langage était ou non sérieux ; je le prends tel qu’il est, et je dis qu’à aucune époque la France n’a été ainsi outragée. En 1841, j’ai dû lire avec une attention scrupuleuse toutes les dépêches relatives au traité du 15 juillet ; lord Palmerston était alors ministre, et il s’agissait entre l’Angleterre et la France d’un dissentiment plus grave que celui de Taïti. Eh bien ! je le déclare, dans aucune des dépêches soit du cabinet anglais, soit des agens français, je n’ai trouvé rien de pareil. Lord Palmerston ne se piquait pas d’être l’ami de la France et la traitait bien mal ; il la traitait mieux que sir Robert Peel et lord Aberdeen, dont on nous vante l’amitié. Cela prouve le chemin que nous avons fait depuis cette époque et ce que nous avons gagné dans l’estime du monde.

Encore une fois, je ne décide point la question de savoir si ces menaces étaient sérieuses ou si ce n’était qu’un jeu, mais il faut qu’on choisisse. Or, dans le premier cas, que deviennent l’entente cordiale et la vraie paix, cette paix si heureusement inaugurée par les deux cabinets ? Dans le second, que doit-on penser d’un gouvernement auprès duquel on se croit sûr de réussir à l’aide de tels moyens ? Dans un cas comme dans l’autre, où est la bienveillance réciproque et le respect mutuel des droits et de la dignité ?

Ce n’est pas tout. Au début, on s’en souvient, sir Robert Peel, avec un emportement calculé, avait dit en plein parlement qu’une injure grossière venait d’être faite à l’Angleterre, et qu’elle en obtiendrait réparation. C’étaient là des paroles bien violentes, bien intempérées. Aussi s’était-on hâté d’annoncer en France qu’elles avaient été, sinon retirées absolument, du moins expliquées et atténuées par une dépêche subséquente. Sir Robert Peel d’ailleurs, ajoutait-on, avait été obligé de reculer et d’accepter, au lieu de la réparation qu’il semblait exiger d’abord, un arrangement équitable, honorable et plus favorable à la France qu’à l’Angleterre. Puis on prédisait avec assurance, presque avec triomphe, que de l’autre côté du détroit cet arrangement serait amèrement critiqué. « Dans quelques semaines, disait M. Hébert, rapporteur de l’adresse, vous verrez à une autre tribune se produire en sens inverse et contre le cabinet anglais les mêmes attaques, les mêmes blâmes dont on est si prodigue aujourd’hui envers le cabinet français, et cela précisément sur le même terrain, sur les mêmes questions. » - « Rappelez-vous, s’écriait M. de Peyramont, membre de la commission, rappelez-vous cette séance du parlement où le premier ministre s’est exprimé dans des termes dont on dit que nous aurions dû demander satisfaction. Nous n’avons pas besoin de demander satisfaction de ces paroles. Celui qui les a prononcées les a cruellement regrettées… Nous discutons avec animation, disait encore le même orateur, nous discutons la conclusion de cette affaire… Si nos débats avaient pu être précédés de ceux du parlement anglais ! si nous avions assisté aux scènes qui se préparent ! si nous avions entendu les interpellations qu’aura à subir sir Robert Peel ! Vous prétendez que la négociation a été, de la part du gouvernement français, une faiblesse ; eh bien ! je vous dis que dans quinze jours ou trois semaines vous allez entendre les orateurs du parlement anglais. » - « Quand j’entends dire, s’écriait enfin M. Guizot, qu’en fait, entre la France et l’Angleterre, les égards, les ménagemens, les procédés, les concessions, si concessions y a, ne sont pas réciproques, en vérité, passez-moi l’expression, je crois rêver !… La transaction, ajoutait-il, dont la chambre connaît les termes nous a paru équitable et convenable. Le gouvernement anglais en a jugé comme nous, ce qui n’empêche pas qu’il ne soit, à l’heure qu’il est, et ne doive être plus encore dans quelques jours, accusé dans son pays, exactement comme nous le sommes ici, des mêmes torts et des mêmes fautes. »

Maintenant, en présence de ces déclarations, de ces prédictions, de ces mouvemens d’éloquence, qu’on veuille bien placer les faits simplement et sans commentaire. C’est d’abord sir Robert Peel qui, loin de rétracter, d’atténuer, de regretter les expressions dont il s’est servi, les répète froidement, nettement, et déclare qu’il les maintient. « Les circonstances qui ont accompagné l’expulsion de M. Pritchard constituaient un outrage grossier, un outrage dont la France devait réparation. » Il l’a dit au début, il le dit encore, mais il ajoute « que cette réparation a été obtenue, » et il met l’opposition au défi de dire le contraire. C’est ensuite lord John Russell qui, au lieu de relever le gant, se hâte de reconnaître qu’en effet une réparation suffisante a été obtenue, et que l’honneur de l’Angleterre est sauf. Puis c’est lord Palmerston lui-même qui, tout en critiquant la conduite du gouvernement, se trouve forcé d’avouer que l’Angleterre n’a pas à se plaindre de l’arrangement conclu, et que sir Robert Peel a agi sagement en acceptant la réparation demandée. C’est enfin M. Hume, qui va plus loin, et qui déclare que les ministres ont mérité les remerciemens du pays pour la fermeté avec laquelle, dans l’affaire de Taïti, ils ont soutenu l’honneur du drapeau national. Et, qu’on le remarque bien, pas une voix, dans l’une ou l’autre des deux chambres, qui vienne troubler ce concert d’éloges. Tories modérés et ultra-tories, whigs et radicaux, parti de la haute ou de la basse église, anglicans, méthodistes et catholiques, tous sont également satisfaits ; un jour seulement, un membre de la dernière administration whig, sir Charles Grey, demande, dans l’intérêt de M. Pritchard, la production de certains papiers. Sir Robert Peel s’y refuse, pour ne pas ranimer un feu éteint. « Cela, dit-il, n’est pas nécessaire pour la justification de M. Pritchard, puisqu’il a été promu à une situation plus élevée, plus rétribuée, et qui embrasse une sphère d’action plus étendue. » Content de la réponse, sir Charles Grey retire aussitôt sa motion.

Je le demande à tout homme de bonne foi : quand, au mois de janvier dernier, on a entendu les prédictions de M. Hébert, de M. de Peyramont, de M. Guizot, et quand, quinze jours après, on a lu les déclarations de sir Robert Peel, de lord John Russell, de lord Palmerston, de M. Hume, peut-il rester un doute sur la valeur, sur la portée de l’arrangement conclu entre les deux cabinets ? On prétend quelquefois que c’est là une question secondaire et qui ne vaut pas tout le bruit qu’on en a fait. On se trompe. Les questions d’honneur, de dignité, d’influence, ne se mesurent pas à l’étendue du terrain où elles se posent. Il arrive même que, plus ce terrain est étroit, plus éclate avec évidence le bon ou le mauvais vouloir, la loyauté ou la perfidie, la fermeté d’ame ou la faiblesse. Qu’on s’évertue donc à prouver que la conquête des Marquises et de Taïti est une conquête onéreuse, misérable, ridicule ; qu’on traite le roi Yoteté, la reine Pomaré et le missionnaire Pritchard comme ils méritent d’être traités ; qu’on établisse qu’il s’agit, après tout, d’une querelle de boutique ou de sacristie, et l’on n’en aura que mieux démontré ce qu’il y a eu d’inoui dans les injonctions de l’un des deux cabinets, ce qu’il y a eu de déplorable dans la condescendance de l’autre. En 1840, l’Angleterre a sacrifié l’alliance française à la question d’Égypte, qui du moins était quelque chose ; en 1844, elle a voulu la sacrifier à la question de Taïti, qui n’est rien. Il y a progrès, comme on voit, mais non dans le sens de l’union et des bons procédés.

Quoi qu’il en soit, cette grande affaire entre dans une nouvelle phase où sans doute l’Angleterre nous laissera nous débattre en paix. Par le désaveu de l’amiral Dupetit-Thouars, par l’indemnité Pritchard, elle a frappé à mort notre influence dans ces parages. Elle peut maintenant se reposer et attendre. Ce n’est pas d’ailleurs sans une joie ironique qu’elle voit le roi des Français écrire à la reine Pomaré une lettre qui n’est pas reçue, et nos officiers de marine poursuivre cette reine d’île en île pour la supplier, sans succès, de vouloir bien leur accorder une audience, et mettre fin à toute mésintelligence entre la France et sa majesté. Quand on lit en France les détails de cette odyssée burlesque, le cœur se serre et se soulève. Il bat d’orgueil en Angleterre, où l’on sait fort bien qui se cache derrière la reine Pomaré, et pour qui sont en réalité tant de ménagemens et de faiblesses. Peut-être l’acte qui, en attendant le bon plaisir de Pomaré, institue un gouvernement provisoire, ne plaira-t-il qu’à demi ; mais, comme le remarque si bien l’illustre reine, le roi des Français a de bons et sages ministres, qui ont désavoué l’amiral Dupetit-Thouars, indemnisé Pritchard, et dont le dernier mot n’est peut-être pas dit. Que par les conseils de ses vieux et fidèles amis les Anglais, Pomaré daigne donc revenir à Taïti, et nul doute qu’elle n’y soit accueillie avec les égards dus à sa personne, avec les honneurs dus à son rang, et surtout à ses protecteurs. En attendant, M. le ministre des affaires étrangères nous annonce que, si de nouvelles difficultés surgissent, elles seront résolues comme l’ont été les précédentes. C’est une promesse flatteuse, et dont à Londres sans doute on lui saura beaucoup de gré.

La question du droit de visite vient d’être terminée, et la chambre va être saisie, non-seulement de la nouvelle convention, mais des instructions qui l’expliquent. Bientôt donc il sera possible de dire quelle est la valeur de cette convention, et si la question est bien ou mal résolue. Quoi qu’il en soit, je n’hésite pas à reconnaître qu’une solution, même médiocre, est préférable au provisoire des quatre dernières années. Outre qu’une négociation si compliquée, dans une affaire si simple, faisait jouer à la France un rôle ridicule, cette négociation avait encore, quant au système général de notre politique, les plus graves inconvéniens. C’était à la fois, pour le cabinet anglais, un moyen d’exiger des concessions, pour le cabinet français, un moyen de les faire et de s’en justifier ensuite devant les chambres. « Vous ferez ce qu’il vous plaira, disait le cabinet anglais ; mais si vous ne cédez pas, vous n’obtiendrez rien sur le droit de visite, et nous dirons tout haut que vos espérances sont vaines. — Vous nous désapprouverez, si vous le jugez convenable, disait le cabinet français ; mais, si vous le faites, vous détruirez vous-même toute chance d’arriver à la suppression des traités de 1831 et 1833. » Et ainsi se forgeait, se rivait chaque année la chaîne qui, partant de Londres, venait aboutir à Paris. Grace à la persévérance parlementaire, cette chaîne paraît aujourd’hui brisée. Il faut s’en réjouir et veiller à ce qu’à l’aide de quelque clause ambiguë on ne parvienne pas à la refaire.

J’admets donc pour ma part que l’ancien traité soit aboli pour toujours, et que le nouveau ne rencontre aucune objection sérieuse. J’admets notamment que l’article 8 ne soit pas, comme on avait pu le croire, un abandon des vieux principes maritimes de la France. Puis, tout cela admis, je me demande à qui ce résultat doit être attribué et ce qu’il faut en conclure. On ne saurait le nier : si dans cette occasion, comme dans beaucoup d’autres, la chambre avait écouté, cru, ménagé le ministère, le droit de visite existerait encore et l’Angleterre n’aurait rien accordé. Selon le ministère, il y avait d’abord les plus graves dangers pour la bonne harmonie des deux pays, pour la paix du monde, à ne pas ratifier le traité de 1841. Selon le ministère ensuite, toute négociation pour l’abolition des traités de 1831 et de 1833 devait aboutir à une faiblesse ou à une folie. Malgré tout cela, la chambre, pour cette fois, a tenu bon, et contre son gré, avec une répugnance visible, après des protestations réitérées, le ministère s’est vu contraint de faire valoir les droits et les intérêts du pays. En est-il sorti, selon les prédictions de 1843, une faiblesse ou bien une folie ? Pas plus l’une que l’autre. Avec le bon sens qu’elle montre toujours quand on ne cède pas à tous ses caprices, quand on ne s’humilie pas devant toutes ses prétentions, l’Angleterre a compris qu’il y avait sur ce point en France un droit certain et une ferme volonté. Une fois cette conviction acquise, l’Angleterre a pris son parti et conclu le nouveau traité.

Encore une fois, je n’examinerai pas en ce moment la valeur de ce traité. Je le suppose bon et je dis qu’il semble venu tout exprès pour mieux faire ressortir, pour mieux faire apercevoir les infirmités, les erreurs habituelles de la politique ministérielle. Le cabinet, dit-on, prétend s’en glorifier comme d’un grand succès. Il faut distinguer. Quant à la question spéciale du droit de visite, il y a succès ; quant à la politique générale dont cette question n’est qu’un épisode, il y a quelque chose de pire qu’un échec, un démenti formel et positif. Je défie la politique dont il s’agit d’échapper au simple raisonnement que voici. Dix questions depuis 1840 se sont agitées entre la France et l’Angleterre, et, pour toutes ces questions, le même argument a servi : celui d’une guerre probable et prochaine. De ces questions, neuf ont été résolues selon le cœur du ministère, une seulement selon le cœur de l’opposition. Les premières ont abouti à des faiblesses tout en rendant la paix précaire et difficile. La dernière s’est terminée par une transaction honorable sans que la paix fût un instant menacée. Aujourd’hui la chambre et le pays sont avertis et doivent comprendre de quel côté se trouvent la saine politique et les justes prévisions.

Mais si l’entente, au lieu de se fortifier depuis un an, s’est affaiblie partout où elle a été mise à l’épreuve, à Athènes, à Constantinople, à Madrid, au Maroc, à Taïti, au moins, dit-on, l’a-t-on vue pleine de vie et de grandeur l’an dernier à Eu, quand la reine de la Grande-Bretagne à visité le roi des Français, cette année à Windsor, quand le roi des Français lui a rendu sa visite. A Dieu ne plaise que je veuille diminuer le mérite et la valeur de ces manifestations amicales ! Elles ont, je le sais, un prix particulier pour certaines personnes, pour celles qui croient que la révolution de 1830 a besoin de se faire amnistier en Europe. Sans éprouver ces joies de parvenu, j’aime à voir les deux grandes royautés constitutionnelles se rencontrer pacifiquement et se donner des témoignages d’un bon vouloir réciproque. Mais au mois de janvier dernier on prétendait découvrir dans le voyage de Windsor quelque chose de bien plus significatif encore. Deux puissans monarques, disait-on, ont visité cette année la reine de la Grande-Bretagne, l’empereur de Russie et le roi des Français. Il est impossible, en comparant les deux réceptions, de ne pas remarquer combien l’une a été froide et combien l’autre cordiale. Il est impossible de ne pas être frappé aussi du soin qu’on a pris de donner à la première le caractère d’une simple visite de politesse, à la seconde celui d’une grande manifestation politique. Là, un hôte illustre qu’on accueillait avec les égards dus à son rang ; ici, un allié cher et fidèle que l’on fêtait avec bonheur. Et l’on en concluait que l’Angleterre avait définitivement renoncé à l’alliance de la Russie pour celle de la France. On en concluait que, pour prix des sacrifices accomplis depuis quatre ans, nous avions au moins conquis la certitude que les évènemens de 1840 ne se renouvelleraient plus.

Ici encore, il faut bien opposer les faits aux paroles. Or, qu’on lise avec quelque soin le discours de la reine d’Angleterre à l’ouverture de la dernière session. Les deux voyages y sont mentionnés et tenus en équilibre parfait. Peut-être y a-t-il dans ce qui touche au roi des Français une nuance plus affectueuse. Il y a certainement dans ce qui concerne l’empereur de Russie une nuance plus politique. On dit, d’une part, « que cette entrevue personnelle n’aura pas manqué d’augmenter encore les relations amicales qui ont existé depuis long-temps entre l’Angleterre et la Russie. » On dit, de l’autre, « que la visite du roi des Français a été d’autant plus agréable qu’elle avait été précédée de débats fâcheux, et qui avaient troublé la bonne intelligence entre les deux pays. » S’il y a là une préférence politique, où est-elle ? Veut-on quelque chose de plus clair encore ? Voici le discours de lord Camden, membre ministériel de la chambre des pairs, chargé, selon l’usage, par les ministres eux-mêmes de présenter l’adresse. Selon lord Camden, le grand avantage du voyage du roi des Français, c’est qu’il donne une garantie nouvelle à la paix. Quant au voyage de l’empereur de Russie, c’est autre chose. « Mylords, s’écria lord Camden avec feu, l’alliance de la Russie avec ce pays est de très ancienne date. Elle est une des plus anciennes qui existent en Europe, et rien ne peut plus contribuer que la visite de l’empereur à la permanence et à l’extension de cette alliance. » Tous les orateurs d’ailleurs dans l’une comme dans l’autre chambre s’étudient, quand il est question de la France, à éviter le mot d’alliance tant prodigué chez nous. « Point d’alliance entre les deux pays, dit lord Brougham lui-même ; amitié et bonne intelligence, mais point d’alliance. » Tel est également à la chambre des communes le langage de M. Thomas Baring, qui appuie l’adresse.

Encore une fois, je suis loin de prétendre que les hommages rendus en Angleterre au roi des Français aient dû trouver la France indifférente. Je me borne à protester contre le sens exagéré que voulait leur donner une politique faible et vaine. Je me borne à placer en face des forfanteries de cette politique les faits simples et vrais. La situation des deux pays, les vues des deux cabinets, les sentimens des deux peuples, tout cela est après le voyage du roi le même qu’avant ce voyage. Dire le contraire, c’est vouloir se tromper soi-même ou tromper les autres ; c’est prendre ou essayer de faire prendre l’apparence pour la réalité, la surface pour le fond.

Qu’on porte d’ailleurs ses regards sur tous les points du globe, vers le Sénégal, vers l’Amérique, vers la Chine même, et qu’on dise s’il en est un seul où, à l’heure qu’il est, la France et l’Angleterre agissent vraiment de concert. Qu’on dise s’il en est un seul où il n’y ait pas querelle ouverte ou déguisée. Où est donc, il faut le demander encore, ce que M. le ministre des affaires étrangères nous annonçait l’an dernier, où est le rétablissement sincère et cordial de l’alliance anglaise ? où est l’inauguration de la vraie paix, de cette paix qui, aux vieilles jalousies et à la lutte sourde des influences, substituait l’union réelle des esprits et des cœurs ? M. le ministre des affaires étrangères y croit sans doute encore, puisque cette année même, au milieu de la discussion de l’adresse, il se vantait d’avoir apporté quelque chose de nouveau, de grand, de rare, dans nos rapports avec l’Angleterre. « La France, disait-il, a souvent été en paix et en rapports amicaux avec l’Angleterre ; mais au fond de cette paix, derrière ces bons rapports subsistait toujours un esprit de rivalité jalouse, méfiante, hostile… Il n’en est plus de même aujourd’hui. » Il n’en est plus de même aujourd’hui ! En vérité, quand on entend de telles paroles, on est tenté de dire comme M. Guizot dans une autre occasion : « Je crois rêver. »

J’en ai assez dit, je pense, pour prouver qu’à aucune époque les rapports de l’Angleterre et de la France n’ont été plus difficiles, plus fragiles, plus menaçans. J’en ai assez dit pour montrer que le programme de 1844 a échoué dans toutes ses parties, et qu’il n’en reste pas trace. Cela posé, il est un dilemme bien simple. De deux choses l’une : ou bien l’alliance anglo-française, l’entente cordiale, comme vous l’appeliez il y a dix-huit mois, est impossible, et, dans ce cas, vous aviez bien mal apprécié la situation des deux pays, ou bien elle est possible, et vous avez été bien malhabiles. Quoi qu’il en soit, bonne ou mauvaise, par la faute des hommes ou par la force des choses, votre politique a péri ; ce n’est pas, quoi que vous en pensiez, quoi que vous en disiez, votre nouveau traité qui la fera revivre. Encore une fois, ce traité ne vous appartient pas. Il appartient à la chambre qui vous l’a imposé, à la chambre qui, dans cette occasion, a mis deux fois, trois fois, sa volonté à la place de la vôtre. Fasse le ciel d’ailleurs que, forcé de résister sur un point, vous ne vous en soyez pas dédommagé en cédant sur d’autres ! Fasse le ciel que la France n’apprenne pas un jour que vous avez payé au Texas ou ailleurs plus que vous n’avez reçu !

Il importe maintenant de faire un pas de plus et de rechercher quels doivent être, quels peuvent être aujourd’hui et dans un prochain avenir les rapports de la France et de l’Angleterre. C’est, je le sais, un sujet difficile et délicat. Je tâcherai, en l’abordant, de rester dans les limites d’une entière impartialité.

Il y a deux opinions extrêmes dont chacune a trouvé et trouve encore de zélés partisans. Selon l’une de ces opinions, l’Angleterre est l’ennemie naturelle, l’ennemie permanente de la France. Vouloir, dans quelque circonstance que ce soit, agir d’accord avec elle, c’est s’exposer de gaieté de cœur à une trahison ou du moins à une déception infaillible. Selon l’autre, l’Angleterre est pour la France, telle que 1830 l’a faite, la seule alliée possible, une alliée nécessaire et sans laquelle elle n’aurait aucune chance de maintenir son rang dans le monde. Se séparer de l’Angleterre, quels que soient les évènemens, c’est se condamner inévitablement à tous les échecs, à toutes les humiliations. Un mot sur chacune de ces deux opinions.

A la première, on peut concéder que l’histoire, les intérêts, les sentimens des deux peuples, ont élevé entre eux une barrière que la politique aura toujours beaucoup de peine à renverser ; on ne doit pas aller au-delà. S’il n’existait à présent dans le monde que deux grandes puissances à la suite desquelles se rangeassent toutes les autres, la situation serait simple ; mais il n’en est pas ainsi. Au lieu de deux grandes puissances, il en existe cinq, six même, si l’on veut passer l’Atlantique. Or, les relations de ces puissances entre elles sont nécessairement complexes. Il peut arriver, par exemple, que des antipathies, que des rivalités très réelles soient balancées, emportées même par des antipathies et des rivalités plus fortes. Il peut arriver que là où les intérêts sont habituellement divergens, il surgisse un intérêt commun, plus considérable que les autres et qui doive les dominer. Il peut arriver que de cette façon d’anciens ennemis deviennent alliés et d’anciens alliés ennemis. Qui oserait dire, par exemple, que la France, après 1830, a eu tort d’accepter l’alliance de l’Angleterre quand il s’agissait d’émanciper la Belgique, de prêter secours aux populations italiennes, d’affranchir la Grèce, d’arracher l’Espagne à don Carlos ? Qui oserait dire que l’union des deux gouvernemens, s’ils eussent voulu ou pu sauver la Pologne, n’eût pas été un immense bienfait pour la civilisation générale et pour l’équilibre européen ? Est-on certain que de telles circonstances ne se reproduiront jamais ? ou, si elles se reproduisent, faudra-t-il n’en tenir aucun compte ? Ce serait là une politique étroite, aveugle, enfantine ; ce serait là la politique d’un pays qui n’aurait plus ni lumières ni bon sens.

Quant à la seconde opinion, si elle se bornait à soutenir qu’à telle ou telle époque l’alliance de l’Angleterre peut être préférable à toute autre alliance, il n’y aurait rien à dire ; mais quand, au lieu de présenter cette alliance comme utile, elle la donne comme nécessaire, comme indispensable, sait-elle bien où elle va ? Si la France ne peut absolument se passer de l’alliance de l’Angleterre, il faut qu’elle subordonne à cette nécessité suprême toute sa politique. Il faut que, plutôt que de rompre l’entente, elle cède aux prétentions les plus injustes, les plus exorbitantes. Il faut, en un mot, qu’elle ne vive plus d’une vie propre ; il faut qu’elle cesse de rouler librement dans son orbite et qu’elle devienne l’obscur satellite de son ancienne rivale. Est-ce là ce que l’on entend ? Est-ce la condition qu’on prétend faire à la France de 1789 et de 1830 ? Je n’hésite pas à le dire, si quelque chose peut rendre en France l’alliance anglaise impopulaire, odieuse, détestable, ce sont de telles idées, ce sont de tels argumens. La France peut quelquefois s’assoupir au sein de la prospérité matérielle ; mais lors même qu’elle semble dormir, sa fierté veille et se révolte contre ceux qui font si bon marché d’elle. On en a eu plus d’un exemple depuis quatre ans. On en aura de plus significatifs, si l’on ne s’arrête pas dans une si triste voie.

Des deux opinions dont il s’agit, l’une me paraît donc absurde, l’autre absurde et honteuse. La vérité est au milieu. Il est dans la chambre des pairs un homme d’état, M. de Broglie, dont les sympathies pour l’Angleterre sont bien connues, et qui soutient le ministère. Cet homme d’état, lors de la discussion de l’adresse, n’en trouvait pas moins fort étrange qu’on se vantât, soit d’avoir posé les fondemens de l’alliance anglaise, soit de l’avoir rétablie. « La France, disait-il, poursuit ses intérêts par toute l’Europe, isolément, pour son compte. Elle est en paix avec tout le monde, elle entretient des relations pacifiques avec toutes les puissances ; mais, à mon avis, elle n’est et ne peut être l’alliée de personne. » L’opposition dans l’une ou l’autre des deux chambres n’a jamais dit autre chose. Ainsi, après avoir établi que toute alliance a ses inconvéniens et entraîne ses sacrifices, « une bonne politique, disait M. Thiers le 21 janvier dernier, ne doit jamais s’engager pour l’avenir… Quant à moi, je ne m’engage ni moi ni mes amis contre aucune alliance. — Il n’y a d’alliance, ajoutait-il, que pour des objets déterminés et pour un but positif… Quand on rencontre de la réserve, il faut de la réserve. Quand on garde son indépendance vis-à-vis de vous, il faut garder votre indépendance. » Et ce qu’il reprochait au ministère, c’était de n’avoir gardé dans ses relations avec l’Angleterre ni indépendance ni réserve.

Il convient donc, si l’on veut être dans le vrai, d’écarter toute idée absolue, toute vue systématique, et d’interroger les faits. Or, si l’on veut soumettre à une analyse un peu rigoureuse la situation de la France et celle de l’Angleterre, on arrive, je pense, à cette conclusion, que, dans l’état actuel du monde et tant qu’aucun ébranlement n’aura lieu, l’Angleterre et la France auront beaucoup de peine à rester cordialement unies, et plus de peine encore à persuader qu’elles le sont. La raison en est simple. En pleine paix et dans un temps où le bien-être est pour la plupart l’unique but de la vie, les questions qui grandissent, qui se développent, qui absorbent toutes les autres, ce sont les questions d’intérêt matériel, les questions industrielles et commerciales. Or, sur ces questions, il y a entre l’Angleterre et la France, je ne dis pas incompatibilité, mais antagonisme établi. Ce n’est pas tout. Deux puissances continentales peuvent être très animées l’une contre l’autre et très disposées à se faire la guerre sans qu’il en résulte entre elles aucun conflit. Chacune en effet vit sur son territoire, se renferme dans ses limites et gouverne ses armées. La mer au contraire appartient à tous, et chaque jour les pavillons et les peuples s’y rencontrent et s’y coudoient. « L’Angleterre et la France, disait M. de Broglie dans la dernière discussion de l’adresse, ont des relations, commerciales et autres, immenses, de toutes les natures, de tous les jours et de tous les instans ; ce sont deux nations qui se rencontrent partout, qui ont l’une et l’autre des établissemens dans la Méditerranée, l’une et l’autre des établissemens dans les Antilles, l’une et l’autre des établissemens dans l’Inde, l’une et l’autre (et j’avoue que je n’en suis pas bien flatté) des établissemens dans l’Océan Pacifique. » M. de Broglie en concluait que dans un tel état de choses, une situation de froideur, de réserve, de mésintelligence, n’était pas long-temps compatible avec la paix. J’en conclus que dans un tel état de choses, une situation de cordialité, d’abandon, d’union intime, est à peu près impossible. Il y a des intérêts divergens qui sur tous les points du globe se croisent et se heurtent. On peut par une sage politique, par une politique ferme et prévoyante, empêcher ces intérêts d’allumer une guerre déplorable. On ne peut pas leur imposer beaucoup de tendresse mutuelle et de confiance. J’ajoute qu’en le tentant on’ risque de les irriter et d’aller ainsi contre son but.

Je le répète, si en Europe, si dans le monde le statu quo devait toujours durer, il y aurait peu de chances pour que l’Angleterre et la France fussent amenées à renouer vraiment l’alliance ; mais en dépit de certaines utopies, l’Europe et le monde ne sont point, ne peuvent point être arrivés à un état définitif, et le statu quo sera nécessairement dérangé. Où, quand, comment le sera-t-il ? Voilà le problème qui préoccupe depuis long-temps tous les cabinets et qu’aucun n’est en état de résoudre. Il y a donc là un vaste inconnu qui se prête à toutes les conjectures, à toutes les hypothèses. Sans prétendre épuiser ces hypothèses, on peut en examiner quelques-unes, celles qui paraissent les plus probables aujourd’hui. On peut ensuite se demander quel serait dans certains cas prévus le rôle naturel de la France et celui de l’Angleterre.

Deux esprits, deux dispositions ont toujours agité le monde et déterminé les grandes crises, l’une morale en quelque sorte et l’autre matérielle. On veut faire prévaloir ses idées ou dominer ses intérêts ; on veut s’affranchir d’une domination odieuse ou étendre son territoire. De là deux tendances qui mènent à deux espèces de guerre, les guerres d’opinion, les guerres d’intérêt. Plaçons-nous d’abord dans la première hypothèse, et admettons que l’équilibre européen soit troublé, non par une querelle de territoire, mais comme en 1792, comme en 1830, par un de ces grands mouvemens révolutionnaires qui remuent les empires et les précipitent l’un sur l’autre. Quel serait, dans un tel cas, le rôle naturel de la France ? En 1830, il existait une opinion ardente, emportée, violente, qui condamnait la France à se mettre partout à la tête de toutes les insurrections, qui voulait même qu’elle les excitât et s’en rendît responsable. C’était recommencer sans provocation la lutte terrible du dernier siècle ; c’était allumer un incendie dont personne ne pouvait prévoir les ravages. La France a résisté à cette opinion : elle a bien fait. Mais aujourd’hui, par une de ces réactions auxquelles nous sommes sujets, il s’en manifeste une toute contraire. Selon celle-ci, gardienne jalouse, impitoyable du statu quo européen, la France doit abdiquer partout ses précéderas, ses idées, et faire des vœux pour l’ordre établi, quel qu’il soit. Que sur un point quelconque du globe il éclate un mouvement spontané, il faut que la France le répudie, le déteste, le combatte, sinon par ses armes, du moins par son influence. En un mot, après avoir fait deux révolutions, la France, sans doute pour les racheter, doit tenir toutes les révolutions pour coupables, pour impies, et s’unir de cœur et de fait à ceux qui croient, à ceux qui professent que la révolte n’est jamais permise.

Je ne veux citer qu’un exemple. Dernièrement, à la tribune, M. Thiers a dit que la guerre civile de Lucerne était un événement déplorable, et que, selon lui, le bon droit absolu n’était d’aucun côté ; mais, a-t-il ajouté, exagération pour exagération, j’aime mieux celle de mon parti que celle du parti contraire. J’aurais donc, une fois la lutte engagée, préféré le succès des libéraux à celui des apostoliques. Ce sont des paroles bien mesurées. Toutes mesurées qu’elles sont, elles n’en ont pas moins porté, dans un certain monde, l’épouvante et le trouble. Un ancien ministre des affaires étrangères désirer le succès d’un mouvement insurrectionnel, quel désordre ! quel scandale ! Je ne demanderai pas à ces amans passionnés du statu quo et de la légalité pour qui étaient leurs sympathies en 1843, quand Prim souleva la Catalogne contre Espartero. Ma réponse sera plus décisive. Il y a peu d’années, le gouvernement de Lucerne appartenait légalement aux libéraux, et c’est par l’insurrection que le parti ultramontain l’a renversé. Pense-t-on qu’alors l’Autriche fît des vœux pour les libéraux contre le parti ultramontain ? Pense-t-on même qu’elle se bornât à des vœux, et que des encouragemens très positifs, très efficaces, ne fussent pas donnés par elle à ce parti ? L’Autriche consultait en cela ses intérêts aussi bien que ses principes. Pourquoi, dans une situation analogue, la France ne consulterait-elle pas les siens ?

Il ne faut pas s’y tromper ; des deux opinions qui se disputent l’empire du monde, l’une a les yeux tournés vers l’Autriche et vers la Russie, l’autre vers la France. Faut-il que la France renonce à cette force comme à toutes les autres, et que ce dernier reste de puissance lui soit encore enlevé ?

On essaiera sans doute d’en venir là, mais on n’y réussira pas. La France, qui n’entend pas qu’on se mêle de ses affaires intérieures, ne veut pas non plus, sans provocation et sans nécessité, se mêler de celles des autres. On ne la trouvera donc jamais conspirant, intriguant au dehors contre les gouvernemens établis, contre ceux surtout avec lesquels elle entretient des relations pacifiques ; mais le jour où l’Italie ferait un effort sérieux pour recouvrer son indépendance, ou l’Allemagne pour reprendre sa liberté, le jour où la question se poserait nettement, énergiquement, entre le principe absolutiste et le principe libéral, la France n’aurait pas la bassesse de se renier elle-même et d’abjurer sa foi politique. On peut, pour gagner le bon vouloir des cours étrangères, penser ou dire le contraire ; c’est de l’aveuglement ou de l’hypocrisie. Encore une fois, la France sait que les révolutions font payer cher le bien qu’elles apportent, et nulle part elle ne voudrait provoquer une lutte sanglante et incertaine. Une fois la lutte entamée, son choix est fait d’avance, et ses préférences sont acquises.

Voilà pour la France. La situation de l’Angleterre, il faut le reconnaître, est plus complexe, et son rôle moins bien tracé. L’Angleterre, depuis cinquante ans, selon les craintes qu’elle pouvait éprouver, selon les intérêts qui lui paraissaient compromis, selon les hommes qui la gouvernaient, a incliné d’un côté ou de l’autre, a pris parti pour le principe absolutiste ou pour le principe libéral, et moins que personne, la France peut oublier le rôle que l’Angleterre a joué, il y a un demi-siècle, dans la coalition contre-révolutionnaire. Aujourd’hui bien des choses font espérer que, si ses intérêts commerciaux ne s’y opposaient pas trop, elle pencherait plus volontiers vers le principe libéral. On dit, je le sais, que c’est une illusion, et que, si une guerre d’opinion éclatait, il y aurait entre la France, tête de la démocratie en Europe, et l’Angleterre, tête de l’aristocratie, plutôt antagonisme que sympathie. Cela serait vrai, si l’aristocratie anglaise actuelle était comme l’ancienne aristocratie vénitienne affranchie de tout contrôle et maîtresse absolue de ses mouvemens. On sait qu’il n’en est point ainsi. L’aristocratie anglaise gouvernait avant le bill de réforme, et gouverne encore aujourd’hui, mais à une condition, celle de ménager, de respecter, quelquefois même de flatter l’opinion publique. Or, en Angleterre, comme partout, le fleuve coule peu vers les idées absolutistes. Qu’on se rappelle l’enthousiasme avec lequel, en 1830, fut accueillie sur tous les points de l’Angleterre, et presque dans toutes les classes, la nouvelle des trois jours parisiens. Le duc de Wellington et sir Robert Peel étaient alors ministres, le duc de Wellington si illustre, sir Robert Peel si habile, et le bill de réforme n’avait pas enlevé à l’aristocratie une partie de ses prérogatives. Pense-t-on qu’il eût été facile au duc de Wellington, à sir Robert Peel, à l’aristocratie d’engager l’Angleterre contre la France, et de recommencer la vieille lutte ? Pourquoi ce qui est arrivé pour la France n’arriverait-il pas pour l’Italie, pour l’Allemagne, pour la Pologne, si l’Italie, l’Allemagne ou la Pologne avaient aussi leurs trois jours ?

Le jour où une guerre d’opinion s’allumerait en Europe, le principe libéral aurait pour lui la France certainement, et l’Angleterre peut-être. Dans ce dernier cas, l’alliance de la France et de l’Angleterre redeviendrait non-seulement pour chacun des deux pays, mais pour la grande cause de l’humanité et de la civilisation, un bien incontestable. De 1830 à 1836, quand une telle alliance paraissait établie, les gouvernemens absolus ne s’y sont pas trompés. De là tant d’efforts impuissans d’abord, heureux ensuite, tantôt auprès de l’un, tantôt auprès de l’autre, pour détruire une union redoutable et menaçante. De là la grande croisade européenne de 1834 contre lord Palmerston et celle de 1840 contre M. Thiers. De là enfin l’immense intrigue dont le résultat final a été, tout en humiliant la France, de brouiller les deux peuples, et d’enlever dans les deux pays le pouvoir à l’opinion libérale ; mais cette opinion n’a pas dit son dernier mot ni perdu sa dernière partie. Le jour viendra, il est proche peut-être, où elle prendra sa revanche et redeviendra maîtresse des affaires. Il faut songer d’avance à ce jour-là.

Si de la première hypothèse on passe à la seconde, celle d’une guerre d’intérêts, il est bien plus difficile encore de prévoir et de prédire. Dans l’état actuel de l’horizon politique, il est pourtant deux points, l’un à l’occident, l’autre à l’orient, qui paraissent plus chargés de nuages que tous les autres : d’un côté l’Amérique du Nord, de l’autre l’empire ottoman. Or, selon que l’orage éclatera sur l’un ou l’autre de ces deux points, les situations et les chances seront fort différentes. On peut avoir plus ou moins de goût pour la race anglo-américaine, on ne peut nier ses grandes qualités ni se refuser à voir les hautes destinées qui l’attendent. A cette race évidemment est confiée la mission de féconder, de peupler, de fertiliser les vastes solitudes de l’Amérique du Nord. Dans cette œuvre immense, elle ne peut manquer de rencontrer l’Angleterre, ou, pour mieux dire, elle l’a déjà rencontrée. L’Angleterre, qui est maîtresse du Canada, qui a un pied sur l’Orégon, qui prétend dominer dans le golfe du Mexique, l’Angleterre cerne partout la grande république du Nouveau-Monde et cherche, autant qu’il est en elle, à retarder son développement. De là, sur la frontière du Canada, sur l’Orégon, au Texas, des difficultés et des conflits d’où la guerre peut sortir un jour. De là des paroles bien vives, bien agressives, qui déjà retentissent de l’un à l’autre cabinet, de l’une à l’autre tribune. Or, dans cette querelle entre Londres et Washington, l’intérêt de la France ne paraît pas douteux. Je ne dis rien des services rendus jadis par la France à l’Amérique : les états, surtout les états démocratiques, sont peu reconnaissans, et l’expérience a prouvé que l’Amérique ne fait pas exception ; mais, toute reconnaissance à part, il reste entre les États-Unis et la France des liens qui ne sauraient être si facilement rompus. Le premier de ces liens, c’est celui des institutions ; le second, celui des relations commerciales. Les États-Unis sont une république et la France n’en est pas une ; mais le principe libéral, le principe démocratique, est fortement enraciné dans les deux pays et anime les deux sociétés. Les États-Unis, on peut en être certain, n’entreraient jamais dans une ligne absolutiste contre la France. Quant aux relations commerciales, l’Amérique du Nord et la France ont besoin l’une de l’autre et jusqu’ici se font à peine concurrence. Il est d’ailleurs une autre considération bien puissante et qui seule suffirait à faire pencher la balance : l’Angleterre a la première marine du monde, la France la seconde. Entre les deux, il reste encore un large intervalle, un intervalle qui ne peut être comblé qu’à l’aide d’autres marines. Or la marine de l’Espagne est perdue, celle de la Hollande existe à peine, celle de l’Autriche ne fait que de naître. Combien n’est-il donc pas important pour la France que, de l’autre côté de l’Atlantique, il y ait un peuple hardi, aventureux, excellent navigateur, qui, à tel jour donné, puisse lui venir en aide ! Combien n’est-il pas désirable que rien n’arrête ce peuple dans son essor, et qu’il arrive bientôt à ce degré de puissance qui fait qu’on porte les yeux au dehors et qu’on prétend exercer partout son influence !

Je sais que cette manière de poser la question parait en Angleterre fort étrange et quelque peu scandaleuse. L’Angleterre peut (c’est M. de Jarnac. qui nous le dit), au premier différend qui s’élève, supputer les forces de la France, compter ses alliés et les nôtres, faire appel aux passions contre-révolutionnaires de l’Europe, préparer en un mot une nouvelle coalition ; la France ne peut pas envisager toutes les chances d’une rupture, et rechercher, dans ce cas, quels seront ses amis et ses points d’appui. Tout cela ne saurait empêcher la France et l’Amérique de comprendre qu’elles doivent se donner la main, et que leur cause est la même. Indépendamment de toute alliance, de tout concert, de toute entente, la grandeur de la France est une force pour les États-Unis, la grandeur des États-Unis une force pour la France. Rien de plus incontestable dans le monde, rien de plus évident.

Jusqu’à ces derniers jours, j’avais donc refusé de croire que la légation française et la légation anglaise au Texas et au Mexique eussent reçu les mêmes instructions, et dussent peser également pour prévenir un évènement désiré à Washington et redouté à Londres ; j’avais refusé de croire que, pour rétablir l’entente partout compromise, on eût précisément choisi le lieu où elle est déplorable et ruineuse ; j’avais refusé de croire qu’on eût fait au nouveau traité sur le droit de visite un tel sacrifice, et servi aussi imprudemment, aussi follement, une cause qui n’est pas la nôtre. Le discours de M. le ministre des affaires étrangères m’a tristement détrompé. Il est certain aujourd’hui que la France travaille, d’accord avec l’Angleterre, contre l’annexion du Texas aux états de l’Amérique du Nord. Et que, pour justifier une si incroyable conduite, on ne vienne pas parler de je ne sais quel équilibre à maintenir en Amérique entre les États-Unis et l’Angleterre ! Il n’y a pas plusieurs équilibres, celui-ci en Europe, celui-là en Asie, le troisième en Amérique ; il y a un équilibre général dont l’Angleterre et les États-Unis font partie. A laquelle de ces deux puissances convient-il de donner un poids nouveau dans l’intérêt de l’équilibre même et dans l’intérêt de la France ? Si c’est à l’Angleterre, le ministère a bien agi ; si c’est aux États-Unis, il a commis la plus grande faute qu’il eût jamais commise. M. de Beaumont, M. Jules de Lasteyrie, l’ont dit, et on ne saurait trop le redire, le Texas ne peut être vraiment indépendant ; il ne peut être qu’anglais ou américain. Le ministère français ne veut pas qu’il soit américain !

Cette question si grave reviendra sans doute, et l’opposition fera son devoir. Je veux aujourd’hui seulement bien constater, bien établir quelle doit être, en cas de conflit entre l’Angleterre et les États-Unis, la vraie politique de la France. La France, si elle le veut, peut rester neutre ; elle ne peut, sans abdiquer toute raison et toute prévoyance, devenir l’alliée de l’Angleterre contre l’Amérique.

En Orient, la situation est tout autre. Quand on y regarde de près, on n’a pas de peine à se convaincre que, dans cette partie du monde, il n’y a point deux politiques pour la France. Tant que l’empire ottoman subsiste, défendre d’une main cet empire contre d’ambitieux protecteurs, et travailler de l’autre à émanciper les rayahs ; le jour où l’empire ottoman s’écroulerait, s’efforcer d’en rapprocher les débris selon les convenances nationales, et former ainsi un ou plusieurs états vraiment indépendans : tel est le double but que la France doit se proposer, telle est la double tâche qu’elle doit entreprendre. Au milieu de tant de populations diverses par l’origine, par la religion, par la langue, par les intérêts, c’est sans doute une œuvre difficile. C’est la seule œuvre honnête et sage, la seule qui puisse rendre ces belles contrées à la civilisation sans les livrer à la tyrannie, la seule aussi qui puisse prévenir une guerre universelle, et consacrer, sans un remaniement complet de l’Europe, le maintien de l’équilibre. Sur ce point, il y a, je pense, en théorie du moins, peu de dissentiment parmi les hommes d’état qui ont gouverné, qui gouvernent ou qui sont appelés à gouverner la France. Maintenant, cette politique sera-t-elle également celle de l’Angleterre ? Nul ne saurait le dire. Ce que l’Angleterre préfère en Orient, c’est bien évidemment une Grèce petite, faible, agitée, une Turquie impuissante, épuisée, décrépite ; c’est, en un mot, ce qui existe et ce que la diplomatie s’applique si bien à faire durer. Mais à côté de l’idéal anglais, il y a, on le sait, l’idéal russe, qui est tout différent. Depuis plus d’un siècle, la Russie, d’un pas lent, mais ferme, avance, sans jamais reculer, vers le but suprême de son ambition, la possession du Bosphore et de la Turquie européenne. Pour parvenir à ce but, rien ne l’arrête, rien ne lui coûte, et si parfois elle semble dormir, c’est pour réparer ses forces et recommencer sa marche avec plus d’énergie. Tout cela, l’Angleterre le sait, le voit et s’en inquiète. Il peut donc arriver que, placée un jour entre les vues de la France et les vues de la Russie, toute temporisation, tout ajournement lui devienne impossible, et qu’elle ait à faire un choix définitif. Il peut arriver alors que pour éloigner les Russes de Constantinople, de Salonique, de Belgrade, elle se résigne à favoriser l’affranchissement de Belgrade, de Salonique, de Constantinople. Il peut arriver même qu’elle consente à régler en commun le sort des provinces asiatiques, et à empêcher qu’à Smyrne, à Beyrouth, à Alexandrie, il ne s’établisse une domination exclusive. Dans ce cas, aucun homme sensé ne peut le nier, l’alliance de la France et de l’Angleterre serait aussi naturelle, aussi salutaire, qu’elle est aujourd’hui factice et impuissante.

Il existe, je le sais, des esprits impatiens qui croient qu’il est de devancer les évènemens, et que, dès aujourd’hui, la France, en associant l’Angleterre à ses desseins, pourrait fixer pacifiquement les destinées de l’Orient. C’est malheureusement une de ces illusions qui s’évanouiraient aux premières paroles échangées entre les deux gouvernemens. Encore une fois, l’état actuel de l’Orient convient fort à la politique anglaise, et ce n’est point volontairement qu’elle y renoncera. En attendant que la nécessité pèse sur tout le monde, la France n’a donc qu’un parti à prendre, celui de proclamer très sincèrement, très nettement, quelle est sa politique en Orient, et de se préparer à la soutenir, dans tous les cas, avec ou sans l’Angleterre. Il est, je ne l’ignore pas, plus commode et plus doux de ne rien prévoir, de ne rien préparer, et de s’endormir dans les bras de l’entente cordiale ; il est plus commode et plus doux de croire dévotement à la régénération de l’empire ottoman, et de placer dans la chute de tel ou tel favori, dans la réforme de tel ou tel abus, dans la promulgation de tel ou tel hatti-sheriff tous les triomphes de sa politique ; il est plus commode et plus doux d’éviter ainsi l’ennui de débattre de grandes questions, la fatigue d’étudier, de connaître, d’apprécier les besoins, les instincts, les intérêts des populations : mais je ne sache pas qu’à aucune époque, aucun pays ait prospéré et grandi au sein d’une telle quiétude. En Orient, il faut le répéter, la France, par sa situation territoriale comme par sa politique traditionnelle, se trouve entre l’Angleterre et la Russie un arbitre naturel. Qu’elle n’abuse pas de cet avantage ; mais qu’elle en use, et surtout que par son indolence et par son ignorance elle ne s’en laisse pas dépouiller.

J’ai recherché dans quelles circonstances la France et l’Angleterre pourront s’entendre ; naturellement, utilement pour l’une et pour l’autre, dans quelles circonstances, au contraire, elles doivent se trouver presque nécessairement séparées. Le résultat de cette recherche, ce me semble, c’est qu’il est également déraisonnable de se déclarer l’adversaire ou le partisan systématique de l’alliance anglaise ; c’est qu’en cela, comme en beaucoup d’autres choses, il n’y a rien d’absolu. Quant aux chances probables d’alliance intime, ou, si l’on veut, d’entente cordiale, je les crois très faibles aujourd’hui, et tant que rien ne bougera en Europe. En cas de crise européenne, je les crois bonnes si la lutte s’engage entre le principe libéral et le principe absolutiste, suffisantes s’il s’agit d’une guerre territoriale en Orient, nulles absolument si la guerre éclate en Amérique. Au milieu d’éventualités incertaines, diverses, contradictoires, il me paraît d’ailleurs évident que la saine politique commande de n’avoir aucun parti pris d’avance, et de garder à tout évènement l’entière liberté de son jugement et de ses mouvemens.

Après avoir examiné la situation respective des deux pays indépendamment des cabinets qui les gouvernent et de la politique qui y prévaut, il reste à voir jusqu’à quel point leurs relations peuvent être modifiées par l’existence de tel ou tel ministère, par le triomphe de tel ou tel parti.

Il existe, on le sait, deux partis, les whigs et les tories, qui, depuis 1688, ont alternativement gouverné l’Angleterre. A plusieurs époques, ces partis se sont étrangement mêlés, modifiés, transformés ; ils n’en ont pas moins conservé, ils n’en conservent pas moins encore leur nom et leur individualité. Il serait curieux d’examiner quelle a été depuis cent cinquante ans, par rapport à la France, la conduite de ces partis ; mais un tel examen dépasserait les bornes de cet article. Je me contente de remarquer qu’ils ont été successivement pour et contre l’alliance française. A son avènement, en 1783, en 1786 et en 1787, Pitt était le partisan déclaré, énergique, de l’alliance, et Fox la combattait avec emportement et persévérance. Lorsque la révolution atteignit son paroxisme, il s’opéra entre ces deux grands hommes d’état un échange absolu. Pitt et les tories craignirent que les principes de la France ne s’emparassent de l’Angleterre, et, secondés par une fraction des whigs, ils se prononcèrent contre elle. Fox, les plus ardens des whigs et les démocrates, lui apportèrent au contraire leur appui systématique. « J’avoue, disait Fox en 1792, que la révolution française a changé toutes mes idées sur les alliances. » Depuis ce moment jusqu’à 1840, la tradition de Pitt et de Fox s’était maintenue presque sans interruption, et la France avait pris l’habitude de considérer les whigs comme ses chauds amis, les tories comme ses ennemis acharnés. En 1830, à la vérité, les tories reconnurent la révolution de juillet, mais par force, de mauvaise grace, avec des craintes que l’évènement justifia, puisque peu de jours après la révolution les avait renversés. Arrivés par cette révolution, les whigs au contraire se montrèrent d’abord pleins de reconnaissance, pleins d’enthousiasme pour elle, et, pendant dix années, on le sait, les tories ne cessèrent de leur en faire un crime.

Tel était l’état des choses en 1840, quand, au mépris de toutes les traditions de parti, au mépris de tous les précédens, les whigs firent ce que les tories n’auraient pas osé faire, et sacrifièrent brusquement l’alliance de la France à l’alliance de la Russie. Pour leur hon-neur, pour l’honneur de leur parti, on voudrait croire qu’ils y furent déterminés par des évènemens graves, par des considérations, sérieuses ; malheureusement il n’en est rien, et plus le temps s’écoule, plus on est forcé de reconnaître qu’ils cédèrent uniquement à de misérables rancunes, à de pauvres ressentimens. C’est dans l’histoire des whigs un triste épisode, et nous avons le droit de le leur dire. Mais veut-on en conclure que, comme en 1792, il s’est opéré entre eux et les tories un échange complet de sentimens et de rôles ? Veut-on en conclure que si nous avons à nous plaindre des uns, nous avons à nous louer des autres, et qu’avec ceux-ci plus qu’avec ceux-là l’alliance est possible ? C’est la thèse que soutient en France le ministère, par instinct et par intérêt, par goût et par calcul. Or, cette thèse est absolument fausse, et il suffira pour le démontrer de quelques faits et de quelques raisonnemens.

On sait quelle était, en 1840, la situation du cabinet whig. Depuis plus d’une aimée, lord Palmerston, irrité contre la France, avait accepté les ouvertures de la Russie, et posé à Saint-Pétersbourg les bases d’une nouvelle alliance. Il est permis de douter que lord John Russell connût tous les desseins de lord Palmerston ; absorbé par les soins chaque jour plus difficiles de la lutte parlementaire, lord. John Russell accordait à son collègue toute confiance et le suivait aveuglément. D’un autre côté, plusieurs membres importans du cabinet, lord Melbourne, lord Lansdowne, lord Holland surtout, refusaient d’abjurer tout à coup l’ancienne politique des whigs, et manifestaient le vif désir de rester fidèles à la France. Outre cette difficulté tout intérieure, il y en avait une autre dont il fallait bien tenir compte. Le cabinet, à cette époque, s’appuyait sur une coalition de whigs et de radicaux. Or, en supposant qu’on entraînât les whigs, restaient les radicaux, dont les vieilles sympathies ne paraissaient pas se démentir. Ainsi, d’une part, une résistance sérieuse au sein même du conseil ; de l`autre, une opposition presque certaine parmi les membres ministériels : voilà les obstacles que lord Palmerston devait vaincre ! Où trouva-t-il la force nécessaire pour en venir à bout ? Il serait puéril de paraître l’ignorer : ce fut dans l’adhésion formelle et presque unanime des tories. Les tories avaient, comme parti et comme individus, conservé d’intimes relations avec les cabinets étrangers et leurs représentans ; il fut donc aisé de leur faire comprendre qu’après tout, en se séparant de la France, lord Palmerston revenait à leur politique, et qu’ils lui devaient leur appui. Aussi le duc de Wellington et lord Aberdeen consultés déclarèrent-ils très positivement qu’ils approuvaient lord Palmerston, et qu’ils étaient prêts à le défendre. Lord Aberdeen alla plus loin, et écrivit une lettre qui depuis a été colportée à Paris, et dans laquelle il disait « que la récente conduite de lord Palmerston effaçait ses anciens torts. » Ce sont là des faits parfaitement connus aujourd’hui, et que h3. le ministre des affaires étrangères ignore moins que personne.

Il est d’ailleurs inutile, pour établir cette complicité des tories, daller fouiller dans leurs conversations et dans leurs correspondances. Leurs actes publics, leurs discours, leurs écrits, en font foi. Ainsi que reprochait dans les premiers temps à lord Palmerston le Quarterly Review, organe accrédité et considérable des tories ? Est-ce d’avoir rompu avec la France ? C’est, tout au contraire, de l’avoir trop ménagée ; c’est de lui avoir offert de trop larges concessions. Aujourd’hui même, en mars 1845, bien que la tactique des tories ait changé, la même revue ne peut s’empêcher de revendiquer pour son parti une partie notable, la plus grande partie des échecs de la France en 1840. « Rarement, dit-elle, depuis la révolution il avait existé un gouvernement, aussi faible que celui de 18 ! .0, et cependant à cette époque, l’Angleterre put prendre dans les affaires de l’Europe une part hardie, décisive et brillamment heureuse ; ce qui fit alors la force de l’Angleterre et ce qui détermina ses grands succès, ce fut l’unanimité de tous ses hommes d’état et le patriotisme élevé qui les empêcha de subordonner les grands intérêts du pays aux querelles parlementaires. Et croit-on que cette unanimité d’hommes d’ailleurs divisés par les lattes de parti fût un fait accidentel et fortuit ? Pas le moins du monde. Ce fait résulta de ce que la politique adoptée par lord Pamerston n’avait pas pour fondement le caprice personnel, l’opinion individuelle d’un homme, mais était de fait la vieille politique de l’Angleterre, cette politique que le temps a sanctionnée. »

Veut-on que les revues et les journaux ne signifient rien ? Qu’on écoute le duc de Wellington déclarant en plein parlement, le 26 janvier 1841, « qu’il approuve pleinement et sans réserve la politique suivie dans l’affaire d’Orient par le cabinet whig. » Qu’on écoute au même moment les hommes d’état, les orateurs de tous les partis, le parti radical excepté, enchérissant l’un sur l’autre et célébrant avec fracas le grand triomphe de la politique britannique. En présence de paroles si positives, il est permis de se demander par quel aveuglement ou par quel calcul M. le ministre des affaires étrangères disait, dans la séance du 22 janvier 1844, « qu’à la vérité une offense avait été faite à la France, mais que le cabinet de qui provenait cette offense étant tombé, la France n’avait plus à s’en plaindre. » C’est une façon un peu expéditive d’en finir avec de justes griefs, et de sacrifier à je ne sais quel intérêt du moment les intérêts permanens et la dignité de son pays.

A parler net, des trois partis qui ont un nom en Angleterre, un seul, le parti radical, était en 1840 bien disposé pour la France. Les whigs, maîtres du pouvoir, hésitaient et se divisaient entre eux. Les tories, malgré le sentiment qui porte toute opposition à blâmer la politique de ses adversaires, les tories n’hésitaient pas, ne se divisaient pas, et en se prononçant nettement, unanimement contre la France, faisaient pencher la balance et décidaient la question. Voilà, en 1840 et au commencement de 1841, l’état exact des esprits. Cependant il est arrivé que la politique imaginée par lord Palmerston, approuvée par les tories, n’a produit aucun des bons effets qu’on en attendait. Il est arrivé que le lendemain de l’exécution du fameux traité l’empire ottoman était plus chancelant, plus troublé que jamais, tandis que la France, outragée, vaincue, humiliée, nourrissait contre un allié infidèle un vif et profond ressentiment. Sir Robert Peel alors a trouvé commode et habile de refuser pour son parti, comme pour lui-même, une responsabilité pesante, et d’en rejeter le fardeau tout entier sur lord Palmerston et sur les whigs. C’est de la part de sir Robert Peel et des tories une tactique toute naturelle. C’est pour lord Palmerston et pour les whigs une juste punition ; mais la France ne doit pas être dupe et se figurer ridiculement qu’elle a plus d’amis parmi les conservateurs que parmi les libéraux. En 1841, je l’ai dit, et je le répète, il était bon, il était utile, pour les relations de la France et de l’Angleterre, que le pouvoir changeât de mains. Depuis ce temps, quatre ans se sont écoulés, et l’expérience a prouvé que, si l’alliance doit jamais se renouer, ce ne sera point à la faveur de quelques politesses mutuelles. Le moment est donc venu de ne plus se payer de vaines paroles et d’aller au fond des choses. Le moment est venu de demander le, secret des partis, non à leur conduite accidentelle, mais à leurs instincts, à leurs sentimens, à leurs intérêts véritables.

Une fois la question ainsi posée, il serait peut-être aisé d’établir que, si la France peut trouver en Angleterre quelques sympathies, c’est plutôt dans les classes populaires que dans les classes aristocratiques, plutôt dans l’opinion réformiste que dans l’opinion conservatrice. Il serait aisé de démontrer aussi que, si une crise éclatait en Europe, il y aurait pour la France plus de chances de bon accord avec un ministère whig-radical qu’avec un ministère tory. Mais à quoi bon ? D’une part, lord Palmerston et ses amis par point d’honneur ou par entêtement paraissent persister à l’égard de la France dans une hostilité puérile ; de l’autre, ce ne sont, à vrai dire, ni les whigs ni les tories qui gouvernent, mais un ministère d’hommes intelligens, raisonnables, habiles, qui ont rompu avec les mauvaises passions de leur parti, qui ont accepté ce qui leur a paru praticable dans les principes de leurs adversaires. Ce que ces hommes viennent de faire au dedans avec tant d’éclat et de courage, rien ne prouve que, si l’occasion s’en présentait, ils ne le fissent pas au dehors. Il serait donc aussi injuste qu’impolitique de voir en eux les successeurs de Pitt, les héritiers de Castelreagh et de leur attribuer des préjugés et des petitesses dont ils tendent, chaque jour à se défaire. Il suffit d’avoir constaté que la question internationale et la question ministérielle sont en Angleterre profondément séparées ; il suffit d’avoir prouvé qu’entre deux majorités dont l’une aurait pour appoint nécessaire les ultra-tories, l’autre les radicaux, ce n’est point la première, en définitive, qui serait la plus favorable à la France. Les ultra-tories se croient de temps en temps, obligés de faire, avec douleur, quelques concessions à l’esprit du siècle, mais cet esprit ne leur en paraît pas moins un ennemi odieux et dangereux. Les radicaux, au contraire, l’aiment et espèrent en lui. Or, ultra-tories et radicaux savent également qu’il a son siège à Paris, plutôt qu’à Vienne, plutôt qu’à Berlin, et au besoin ils agiraient en conséquence.

Je le répète, au surplus, c’est là, en présence du cabinet actuel, une question oiseuse, une question sur laquelle il est inutile de s’appesantir, et que le temps se chargera de résoudre.

Faut-il croire maintenant que ce qui est faux pour l’Angleterre soit vrai pour la France, et que le ministère actuel soit plus propre que tout autre ministère à maintenir de bonnes relations entre les deux pays ? On peut dire, sans rien exagérer, qu’à cette question les faits ont déjà pleinement, péremptoirement répondu. Le ministère actuel est arrivé au pouvoir, il y a cinq ans, quand la paix paraissait compromise, quand l’alliance anglaise était rompue. Pour éviter toute chance de guerre et pour renouer l’alliance, il n’est pas de sacrifice auquel il n’ait consenti, de condition qu’il n’ait subie, et néanmoins (c’est lui-même qui le proclame) peu s’en est fallu, l’été dernier, qu’à propos de la reine Pomaré, l’alliance ne se brisât de nouveau et que la guerre n’eût lieu. Comment en serait-il autrement ? Pour que deux peuples susceptibles, jaloux de leur honneur, et souvent rivaux d’influence ou d’intérêt, puissent vivre en bon accord, il faut, d’une part, qu’ils se craignent et se respectent mutuellement, de l’autre, qu’ils aient pleine confiance dans ceux qui les représentent. Or, la première condition n’existe pas en Angleterre, ni la seconde en France. En Angleterre, on s’est habitué à croire qu’aujourd’hui, comme en 1840, le gouvernement français est déterminé à tout souffrir, à tout céder, plutôt que de risquer une guerre européenne. En France, on s’est habitué à penser que M. le ministre des affaires étrangères, quand il a toute sa liberté, ne peut rien refuser à l’Angleterre. Je n’examine pas en ce moment si cette double conviction est bien ou mal fondée ; je dis qu’elle existe, et que, tant qu’elle existera, elle doit envenimer tous les différends, aggraver toutes les négociations. Je dis, en outre, que, si les exigences n’ont pas de terme, les concessions en ont un, et qu’un jour peut venir où la mesure étant comblée, la paix et l’alliance périront par suite des faiblesses même à l’aide desquelles on aura voulu les préserver.

Que le ministère, tant qu’il lui plaira, se présente donc à l’Angleterre et à la France comme le seul sauveur de la paix, comme le seul conservateur des bonnes relations. Depuis long-temps, la France sait à quoi s’en tenir, et l’Angleterre commence à le savoir.

Je crois avoir établi suffisamment que les efforts du cabinet, depuis quatre ans, pour renouer l’alliance anglaise ont été impuissans, et que jamais les deux peuples, sinon les deux cabinets, n’ont été plus hostiles l’un à l’autre. Je crois avoir prouvé qu’une sage politique ne doit considérer l’Angleterre ni comme une amie naturelle, ni comme une alliée nécessaire, mais comme une puissance neutre dont il est bon de se rapprocher ou de s’éloigner, selon les circonstances. Je crois enfin avoir démontré qu’il est absurde de faire reposer les bonnes relations des deux pays sur le triomphe de tel ou tel parti, sur l’existence de tel ou tel cabinet. Tout cela posé, il reste à en tirer la conséquence. Or, la conséquence, selon moi, c’est qu’il est temps d’en finir avec les faux semblans, avec les vaines paroles, avec les illusions de toute sorte. La conséquence, c’est que l’alliance anglaise, si elle doit se rétablir un jour, ne se rétablira qu’à la suite d’une grande entreprise tentée, suivie en commun, avec persévérance et succès. Un orateur qui fait souvent payer cher au ministère l’appui qu’il lui prête, M. de Gasparin, disait, au mois de janvier dernier, que l’alliance anglaise, excellente du reste, avait un seul tort, celui d’être stérile. M. de Gasparin avait raison. L’alliance anglaise, depuis quatre ans, est stérile, entièrement stérile, et c’est là ce qui justifie toutes les attaques de l’opposition. L’opposition a la faiblesse de penser que, si la paix est désirable, ce n’est pourtant pas le premier des biens, et qu’il n’y a ni vérité ni prudence à proclamer bien haut que la guerre coûte toujours plus qu’elle ne rapporte. L’opposition a le malheur de croire, en outre, qu’après les évènemens de 1840, la dignité la plus commune, la prévoyance la plus vulgaire, devaient empêcher qu’on ne se précipitât, comme on a paru le faire, dans l’alliance anglaise, sans condition et sans garantie. Cependant l’opposition, pas plus que la France elle-même, n’est assez folle pour prétendre que le souvenir de 1840 doive être un obstacle éternel à toute association des deux pays dans une œuvre à la fois honorable et salutaire. Que cette œuvre apparaisse, et devant elle tomberont sans contredit toutes les rancunes, toutes les susceptibilités nationales ; mais, pour cela, il faut plus que des mots, plus que des courtoisies interministérielles, plus que de vagues déclarations de tribune. Il faut qu’il y ait quelque noble et grande cause à défendre, quelque intérêt sérieux et considérable à faire prévaloir. Ceux qui aiment, ceux qui désirent l’alliance anglaise, devraient y songer, au lieu de borner leur ambition à replâtrer tant bien que mal de mesquines querelles, et à raviver, tout en les déclarant mortes, de vieilles jalousies. On parle beaucoup, depuis quelques années, de grande et de petite politique. Il y a, en effet, deux politiques qui méritent ces noms. L’histoire dira laquelle des deux est aujourd’hui pratiquée.

Pour ma part, je ne saurais appeler grande politique celle qui, aussi inhabile à prévenir les difficultés qu’à les bien résoudre, vit au jour le jour, sans se souvenir du passé, sans comprendre le présent, sans prévoir l’avenir, celle dont tous les efforts s’épuisent à étayer une situation qui s’écroule, celle enfin qui, comme elle l’avoue elle-même, préoccupée du dedans plus que du dehors, laisse aux autres les vues lointaines, les nobles projets, pour se vouer à la plus étroite, à la plus égoïste des pensées. Une telle politique, si elle pouvait s’établir définitivement, perdrait, j’en suis convaincu, la France après lui avoir enlevé sa considération dans le monde.

Quoi qu’il en soit, je le répète, c’est une entreprise puérile que de vouloir rétablir l’alliance anglaise, sans que cette alliance se trouve amenée, motivée, scellée par un intérêt commun et par une action commune. Jusqu’à ce que cet intérêt se montre, jusqu’à ce que cette action se réalise, les deux pays pourront vivre en paix ; mais ce sera une paix telle que M. Guizot la décrivait l’an dernier, une paix factice, incertaine, pleine de méfiances et de jalousies réciproques, une paix, par conséquent, à la merci du plus petit incident. J’ajoute que cette paix aura d’autant moins de chances d’être durable, que de plus durs sacrifices lui seront faits par ceux qui gouvernent la France.

Je ne terminerai point cet article sans une observation sur laquelle j’appelle toute l’attention de ceux qui, des deux côtés de la Manche, espèrent encore l’union sincère, l’union cordiale et féconde des deux peuples. On se plaint souvent à Londres, et ce qui est plus étrange à Paris, de ce qu’on nomme le langage violent, amer, insultant, de la tribune et de la presse française. Qu’après avoir entendu les plus vifs discours de l’opposition en France, on veuille bien écouter ceux qui se prononcent à la chambre des communes ou à la chambre des lords ; qu’après avoir lu nos journaux et nos revues, on prenne la peine de parcourir les journaux et les revues d’Angleterre, et je défie qu’on ne soit pas frappé du contraste ; je défie qu’on ne reconnaisse pas immédiatement qu’il y a du côté de la France cent fois plus de convenance et de modération. A-t-on jamais vu en France, je ne dis pas un des ministres actuels, mais un ministre quelconque, s’exprimer sur un différend international comme s’est exprimé sir Robert Peel au début de l’affaire de Taïti ? A-t-on jamais vu un député, même de l’opposition avancée, injurier personnellement un ministre anglais ou russe comme M. Cochrane, membre tory des communes, a injurié M. Piscatory, sans que le chef du cabinet y trouvât à redire ? A-t-on jamais vu l’orateur le plus excentrique traiter une fraction du parlement britannique comme lord Brougham traitait l’an dernier tous ceux qui, dans les chambres françaises, ne partageaient pas son enthousiasme pour M. Guizot ? Si, du parlement, on passe aux journaux et aux revues, c’est bien autre chose : whigs, tories, radicaux même, tous répètent tous les jours, sur tous les tons, qu’en Frange il serait injuste de demander aux hommes d’état, quels qu’ils soient, une moralité, une honnêteté, une droiture, qui n’existent pas dans le pays ; whigs, tories, radicaux, tous s’accordent pour insulter grossièrement, indignement, les hommes qui, dans tous les partis, honorent le plus la France. Pendant quelque temps, M. Guizot seul était épargné : il ne l’est plus, excepté dans deux ou trois journaux qui sont sous la dépendance directe de sir Robert Peel ; mais, il faut en convenir, ce sont les whigs qui, dans ce honteux concert, font la partie principale. J’ai sous les yeux une revue écrite notoirement sous la direction de lord Palmerston, rédigée par le frère de son secrétaire, et à laquelle il fait de fréquentes communications. Je rougirais d’indiquer ici les calomnieuses insultes que cette revue (Foreign Quarterly Review) adresse confusément, dans son dernier numéro, à M. Thiers, à M. Guizot, à M. Molé. Est-ce ainsi, je le demande, que, malgré nos justes ressentimens, nous avons, à aucune époque, parlé de sir Robert Peel, de lord John Russell, de lord Stanley, de M. Macaulay, de sir James Graham, de lord Palmerston lui-même ? Et cependant, dans le triste conflit de 1840, ce n’est pas l’Angleterre qui a été abandonnée, offensée, humiliée, ce n’est pas l’Angleterre dont les intérêts et la dignité ont reçu la plus déplorable atteinte.

Je ne cite point ces faits dans un esprit misérable de récrimination. Les orateurs et les écrivains de l’Angleterre peuvent dire des hommes d’état français et de la France tout ce qu’il leur plaît, j’espère que nous nous respecterons toujours assez nous-mêmes pour ne pas les imiter, et pour conserver l’avantage du bon goût et des convenances ; mais je voudrais du moins que, dans leur ardeur pour l’entente, certains organes ministériels à Paris n’eussent pas l’éternel parti pris de placer les torts où ils ne sont pas et de décrier la tribune et la presse française au profit d’une tribune et d’une presse cent fois moins modérées. Je voudrais qu’ils se souvinssent quelquefois de ce qui se fait, de ce qui se dit, de ce qui s’imprime à Londres, et que leur indignation, leur colère contre quiconque travaille à brouiller les deux pays, allât, de temps à autre, à la véritable adresse. Je voudrais, en un mot, qu’en France on s’étudiât moins à donner raison, toujours raison à ceux qui déchirent la France. Personne, on le sait, n’est moins disposé que moi à méconnaître ce qu’il y a en Angleterre de grandeur et de puissance. Personne n’est moins disposé à éprouver pour un tel pays, pour un tel peuple, les sentimens d’une haine étroite et d’une aveugle rancune. Jusqu’à 1840, j’avais beaucoup espéré de l’alliance des deux grands états constitutionnels de l’Europe : je ne désespère pas encore de voir un jour cette alliance se renouer et produire d’heureux fruits ; mais je suis avant tout de mon pays, et ma raison s’indigne, mes sentimens se révoltent quand je vois des hommes, dont je ne puis méconnaître l’intelligence et la raison élevée, accepter si facilement, si stoïquement les inconvéniens et les humiliations d’une condition subordonnée. Ce n’est pas sérieusement que, pour resserrer les nœuds de la coalition, on prétend chaque jour à Londres que les trophées de l’empire nous empêchent de dormir, et que si une main vigoureuse ne contenait le torrent, il déborderait bien tôt et ravagerait l’Europe entière. Par de bonnes et de mauvaises raisons, la France a cessé d’être ambitieuse, et si elle rêve quelque chose, ce n’est certainement point la conquête du monde ; mais sans aspirer à la situation exagérée de 1812, la France au moins aimerait à ne pas déchoir de la situation modérée de 1830. La force des armes et des revers non moins inouis que ses succès antérieurs lui ont enlevé la première. Ne mériterait-elle pas toute sorte de dédains si, sans résister, sans protester, sans se plaindre, elle perdait aussi la seconde ? Et cependant. je le demande à tout homme de bonne foi, la France, quinze ans après la révolution, dix ans après le rétablissement complet de l’ordre, est-elle aujourd’hui aussi forte, aussi honorée, aussi influente qu’au lendemain même de 1830, au milieu des troubles civils, quand ses armées étaient moins nombreuses, ses arsenaux moins bien garnis, ses flottes moins considérables ? Pour savoir à quoi s’en tenir, il suffit de se promener un peu en Europe, en Angleterre surtout, et de comparer ce qui s’y dit, ce qui s’y écrit, à ce qui s’y disait, à ce qui s’y écrivait en 1831. Le contraste est aussi frappant que pénible, aussi saisissant que déplorable. Tant pis pour ceux qui ne l’aperçoivent pas ou qui, l’apercevant, n’en sont pas douloureusement affectés.

En résumé personne, pas même ceux qui l’ont inventée et dénommée, ne croit aujourd’hui à l’entente cordiale. Personne d’un autre côté, pas même ceux qui en ont le plus souffert, ne veut sacrifier aux évènemens de 1840 les vrais intérêts du pays. La question est donc de savoir quand et dans quelle mesure il est bon que les deux pays se séparent ou s’unissent, quand et dans quelle mesure les rapports entre eux doivent passer de la méfiance à la froideur, de la froideur à la cordialité. Une telle question n’a rien d’absolu et ne peut se résoudre que selon la nature des débats qui surgissent, selon la situation politique et géographique des puissances engagées dans ces débats. La seule chose qu’il y ait à faire pour le moment, c’est enfin de garder précieusement sa liberté, tout en évitant autant que possible les difficultés secondaires et les querelles sans gravité, tout en maintenant par conséquent ce que M. Guizot appelait il y a deux ans « la bonne intelligence sans intimité. » Mais que personne ne l’oublie, pour que cette bonne intelligence existe, il est indispensable qu’il y ait dans les relations des deux peuples la réciprocité la plus parfaite, l’égalité la plus rigoureuse. Il est indispensable qu’on perde, à Londres comme à Paris, l’habitude de croire que la France seule a besoin de la paix, et qu’elle est prête à faire à ce besoin toute espèce de sacrifices. Il est indispensable surtout qu’on n’essaie pas sans cesse de relever l’inanité des faits par la pompe des mots, et de célébrer comme d’éclatans triomphes les plus tristes échecs. Dans cette contradiction perpétuelle des actes et des paroles, il y a quelque chose qui froisse, qui blesse, qui irrite tous les sentimens nationaux. On peut quelquefois tolérer, excuser une faiblesse qui s’avoue et ; se produit avec modestie. On est à juste titre sévère, impitoyable pour une faiblesse qui s’exalte elle-même et qui se vante. Je sais de bons esprits et de nobles cœurs qui pour quelques années croient la France condamnée à l’impuissance et à l’immobilité. J’espère qu’ils se trompent ; mais quand par malheur ils diraient vrai, encore ne faudrait-il pas qu’on voulût tromper la France sur sa situation et lui donner une époque d’abaissement pour une époque glorieuse. Quand on lit l’histoire d’Angleterre depuis cent cinquante ans, on voit que pour elle aussi il a existé de telles époques. Elle s’en est relevée parce que toujours quelques ames généreuses ont refusé d’en accepter les misères, d’en partager les découragemens.


P. DUVERGIER DE HAURANNE,

Député.