Des ruses employées dans le commerce des solipèdes

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Imprimerie Centrale. — Jules Pailhès (pp. 1-56).
ÉCOLE NATIONALE VÉTÉRINAIRE DE TOULOUSE



DES RUSES EMPLOYÉES

DANS LE

COMMERCE DES SOLIPÈDES



THÈSE

POUR LE DIPLÔME DE MÉDECIN-VÉTÉRINAIRE

Présentée et soutenue le 15 Juillet 1877

Par M. Gabriel MAURY

De Lodève (Hérault).




TOULOUSE

IMPRIMERIE CENTRALE. — JULES PAILHÈS

43, RUE DES BALANCES, 43.


1877

THÈSE POUR LE DIPLÔME DE MÉDECIN-VÉTÉRINAIRE



RUSES

EMPLOYÉES DANS LE COMMERCE DES SOLIPÈDES

« Chez les autres, ce sont (les chevaux) des charognes,

Chez eux ce sont de jeunes fiancées ;
Chez les autres ils dorment,

Chez eux ils dansent. (Les chevaux du Sahara.)  »
Le Général Daumas.




À MON PÈRE — À MA MÈRE

Veuillez accepter l’hommage de ce travail

Comme un témoignage d’Affection et de Reconnaissance.








À tous ceux à qui je suis lié

par le respect, la reconnaissance ou l’amour.

Qu’ils reçoivent ici l’expression de ma profonde gratitude et de mon dévouement.




G. MAURY.


JURY D’EXAMEN

MM. BOULEY O. ❄, Inspecteur-général.
LAVOCAT ❄, Directeur.
LAFOSSE ❄, Professeurs.
BIDAUD,
TOUSSAINT,
Laulanié, Chefs de Service.
Mauri,
Labat,
Lignon, Chef de service provisoire

――✾oo✾――

PROGRAMME D’EXAMEN



INSTRUCTION MINISTÉRIELLE
du 12 octobre 1866.



THÉORIE Épreuves
écrites
Dissertation sur une question de Pathologie spéciale dans ses rapports avec la Jurisprudence et la Police sanitaire, en la forme soit d’un procès-verbal, soit d’un rapport judiciaire, ou à l’autorité administrative ;
Dissertation sur une question complexe d’Anatomie, de Physiologie et d’Histologie.
Épreuves
orales
Pathologie médicale spéciale ;
Pathologie générale ;
Pathologie chirurgicale ;
Maréchalerie, Chirurgie ;
Thérapeutique, Posologie, Toxicologie, Médecine légale ;
Police sanitaire et Jurisprudence ;
Agriculture, Hygiène, Zootechnie.
PRATIQUE Épreuves
pratiques
Opérations chirurgicales et Ferrure ;
Examen clinique d’un animal malade ;
Examen extérieur de l’animal en vente ;
Analyses chimiques ;
Pharmacie pratique ;
Examen pratique de Botanique médicale et fourragère ;
Dissection anatomique. — Préparations histologiques.



AVANT-PROPOS.


L’industrie chevaline et mulassière faisant partie de l’une des branches les plus importantes de la fortune agricole de la France, donne par cela même une très grande activité aux transactions ; et en effet, si la production annuelle des chevaux est d’environ 300,000, cette industrie ne peut être pour la France qu’une source féconde de richesses, les statistiques démontrant que le mouvement commercial journalier n’est pas moindre d’environ 3 millions. Ce trafic se répand dans tous les coins du pays, en ce sens qu’en certains endroits on fait naître, qu’en tels autres on élève, qu’ailleurs on fait l’un et l’autre, et qu’enfin dans les contrées où pour un motif quelconque il y a à produire autre chose, le commerce se fait par un intermédiaire utile, indispensable entre l’éleveur et le consommateur, c’est le marchand ou maquignon, qui pour choisir sa marchandise et alimenter les besoins de la consommation, est allé de ferme en ferme ou dans les foires, lorsque toutefois il n’a pas recours aux courtiers, et achète alors sans voir.

Dans le pays de production ou d’élève, tout le monde est à peu près apte à choisir un cheval. — Tour à tour acheteurs, producteurs et vendeurs, ils ne sortent pas de leurs éléments ; possèdent la plupart le jargon hippique et connaissent sur le bout du doigt la généalogie de tous les produits de la circonscription ; pour eux : expérience passe science.

Si l’animal en vente était toujours présenté nature, franchement, c’est à dire sans préparation et surtout sans artifice ; que la bonne foi présidât à toutes les conventions, ou si la fraude était seulement remplacée comme chez les Arabes par un luxe de paroles propres à séduire, il serait plus facile au premier venu d’être fixé sur les qualités et les défauts ; mais les vendeurs mettent en relief ou simulent la santé et le gros par la préparation à la vente ; l’élégance et la distinction par la toilette et le gingembre ; l’âme et les « moyens par la préparation à la montre ; ils arrivent ainsi à faire valoir les qualités existantes, et à donner au plus mauvais rossard certaines apparences favorables. »

Jusque là le marchand n’excède pas son droit, on ne peut lui faire un crime d’endimancher sa marchandise, ayant cela de commun avec tout propriétaire ou industriel qui vend ses denrées, son produit, sous l’aspect le plus séduisant, ce qui est parfaitement licite.

Mais il n’importe pas seulement de connaître les finesses du métier, il faut surtout être perspicace pour ce qui est repréhensible, nous voulons parler des moyens frauduleux auxquels se livrent peu ou prou tous ceux faisant commerce de chevaux.

Ces moyens, illicites le plus souvent, il n’est donné qu’aux vétérinaires soucieux de leur intégrité de les surprendre, et de les déjouer, s’ils assistent l’acheteur dans le choix et l’examen des animaux ; car comme l’a dit Bourgelat : « Tous les yeux n’ont pas le droit de bien voir. » Notre jeune âge et conséquemment notre manque d’expérience ne nous donnent peut-être pas le droit de traiter un pareil sujet, car pour connaître à fond le cheval il faut, dit-on, cinquante ans de la vie d’un homme, et malheureusement le maquignon sait toujours trouver de nouveaux moyens et de nouveaux prétextes pour cacher les défauts, du plus simple au plus grave.

S’il met quelquefois en défaut le savoir des hommes les plus expérimentés, et les plus habiles connaisseurs, à plus forte raison ce serait hasardé que de prétendre tout dévoiler.

Ayant eu l’occasion, même avant de commencer nos études de Vétérinaire, d’assister à des foires et des marchés, nous avons pu être témoin oculaire d’une foule de ruses employées par les marchands, propriétaires ou maquignons. Mais si nous n’avions pour toutes ressources que nos faibles moyens, nous nous montrerions des plus insuffisants ; aussi est-ce en nous prévalant des savantes leçons de nos maîtres, de l’expérience et des conseils de notre père, et nous réservant de puiser à pleines mains dans les ouvrages spéciaux, que nous abordons ce sujet.

Notre travail sera divisé en plusieurs chapitres ; nous nous occuperons des ruses employées chez les marchands de chevaux de tout rang et en foire, en montre et à l’essai : réservant un chapitre spécial pour celles employées dans les vices rédhibitoires, nous nous permettrons quelques appréciations sur le nouveau projet de loi les concernant.

Un dernier paragraphe ayant trait à l’action récursoire nous a paru un complément indispensable au sujet que nous allons traiter.

Si incomplet que soit ce travail, nous ne le croyons pas sans utilité, et trop heureux nous serions, s’il pouvait mettre en garde ceux de nos lecteurs, qui peu au courant des choses du commerce des chevaux, auraient pu se laisser abuser par les nombreuses duperies qui ne se comptent pas dans les ventes, achats ou échanges de nos solipèdes domestiques.

G. M.


CHAPITRE PREMIER

Moyens employés avant la vente et en préparation.


Les marchands de chevaux ont incontestablement le talent d’exceller à mettre les chevaux en Bonne Condition, à les refaire, en vue de la vente.

Dès qu’il leur arrive un convoi de chevaux Anglais, tirés le plus souvent du Limousin ou de Normandie ; de Normands venus en droite ligne d’Allemagne ; de Bretons sortis du Dauphiné, etc. ; ils calfeutrent quelque temps les moins prêts dans des box ou des écuries obscures ; les plus impotents sont relégués dans une infirmerie clandestine située au bout de la ville ou à la campagne, loin des yeux indiscrets : là, ils les bourrent de toutes sortes de farineux, de grains cuits, comme s’il s’agissait de les préparer à un concours d’animaux de boucherie ; et bientôt l’orge, le seigle, les fèves, les masches, ont recouvert de pelotes d’une graisse molle, les côtes et toutes les parties du squelette en proéminence.

Pour mieux pousser à la graisse, certains ne craignent pas d’employer des substances médicamenteuses dont les fâcheux effets se révèlent au premier travail sérieux ; l’animal transpire au moindre exercice, et, s’il est obligé de faire un voyage de longue haleine, il est bientôt à bout de forces. — Malgré, ou plutôt à cause de cet état de bouffissure, l’acheteur, le plus souvent, est séduit par le poil lustré, onctueux et cette ardeur factice qui fait cabrioler, se cabrer, ou croupionner les chevaux, comme s’ils étaient doués d’une vigueur hors ligne et s’extasie sur cette apparence trompeuse, qui, le plus souvent, détermine le prix.

On ne peut avoir la prétention de défendre au vendeur d’engraisser son cheval, avant la vente, de la manière qui lui convient ; c’est une adresse ou une supercherie qui rend la marchandise attrayante ; et d’ailleurs, si un maquignon présente un animal dans un état d’embonpoint médiocre, l’acheteur n’a pas l’œil satisfait, et suppose que le sujet ne se nourrit pas bien, tandis qu’il devrait méditer ce précepte arabe : « que les plus grands ennemis du cheval sont le repos et la graisse. »

Le temps employé à cette préparation est mis à profit pour commencer l’Éducation ; c’est là que les chevaux se font connaître. On les monte, on les attèle à un char, à un squelette, avec un vieux serviteur, faisant office de maître d’école, puis côte à côte avec ceux qui doivent former paire, et enfin, seuls, loin des curieux, en cas de casse, de défense, d’accident ; et puis on les habitue au pavé, aux embarras de la ville, à la fumée et au sifflet de la vapeur. De cette façon, le marchand apprécie leurs qualités pour les mettre mieux en évidence ; de même que, connaissant leurs vices et défauts qu’il n’a pas pu toujours corriger, il en tire parti pour les dissimuler quand se présente l’acheteur.

Il est bien entendu qu’on ne présentera pas un cheval sans lui avoir fait sa toilette ; il a été ferré en conséquence pour remédier aux vices d’aplomb et selon la défectuosité du pied ; mais il est à remarquer qu’invariablement, tous les chevaux destinés aux allures rapides sont ferrés à pince tronquée, en prévision du cas où, à cause de leur faiblesse ou vices de construction, ils battraient le Briquet.

Si ce sont des chevaux de distinction, ayant une certaine dose de sang anglais, on les chausse avec de vieux fers à l’anglaise à leur passage à Nîmes ou tout autre ville, et on les dit originaires d’outre-Manche.

La tête est débarrassée des longs poils couvrant la ganache, le toupet, les oreilles, pour la faire paraître plus dégagée. La queue a été écourtée, quelquefois niquetée ; la crinière émondée, si elle est trop épaisse pour l’encolure qui la supporte ; tressée et plombée pour donner plus de branche ; ébouriffée afin de relever un garrot noyé et donner un semblant de force.

Les tendons sont soigneusement débarrassés des crins qui les recouvrent, quand on a affaire à un cheval de distinction ; mais tout le poil est laissé, ce que l’on appelle la moustache dans les chevaux de gros trait, comme beauté, ou, bien souvent, pour masquer une forme.

Les crins sont artistement faits, car il faut ou élargir le membre trop grêle ou déguiser l’arqure acquise ou innée ; les molettes ont momentanément disparu par l’application de bandelettes, par des bains ; et quelques engorgements, par le massage, les astringents.

Le marchand de mules, au contraire, a intérêt à laisser tout le poil des membres, à couper la crinière en brosse pour arrondir et élever l’encolure en la rouant. Il imite, au moyen de la bouse de vache ou du crottin délayé, les crottes ou guenilles qui pendent sur les fesses et le ventre des mules de bonne provenance qui ne sont pas débourrées. — Il passe légèrement une pelle incandescente sur les croupes tranchantes, en même temps qu’il coupe les poils garnissant l’origine de la queue, et fait le catogan pour élargir l’arrière train des bêtes dégingandées ; les brosse à contre-poil pour donner plus d’ampleur.

Le maquignon de bas étage teint, en tout ou en partie, les robes pour rendre un équipage similaire, au risque de s’exposer à voir fondre la nuance sous une averse. Il tripote, drogue, maquille, défigure un cheval sur lequel il veut gagner quelques pistoles. Il travaille les oreilles, souffle les salières, burine les dents, place une queue postiche, taille les sabots, mastique les seimes, donne un coup de pinceau, refait une jeunesse, farde, corrige, embellit ; mais avec un peu d’attention on peut démolir l’échafaudage, et mettre à nu les défauts que l’on voulait cacher. C’est lui aussi qui ne craint pas de vendre un cheval morveux après avoir essayé de cacher le jetage en introduisant une éponge dans un naseau, et avoir pratiqué l’églandage.

Les maquignons se font craindre des animaux les plus revêches et savent réveiller les plus paresseux pour si peu qu’ils aient séjourné dans leurs écuries. — Les uns ont reçu des châtiments, les autres des gourmandises, une forte ration d’avoine ; et les plus énergiques, comme ceux doués d’un tempérament lymphatique ont la même apparence de vigueur ; aussi dès que les portes s’ouvrent, que le marchand élève la voix, qu’il fasse signe du fouet, qu’il tousse ou sorte son mouchoir selon la leçon donnée, toutes les têtes se relèvent les oreilles sont dressées ; les naseaux s’ébrouent, les croupes se cambrent, les pieds antérieurs piaffent.

Toujours le maquignon a ce que l’on demande, il le ferait plutôt faire que de ne pas l’avoir, ou mieux, pour confirmer la règle, il n’a jamais le cheval taré, vieux, vicieux. Il a toujours des certificats d’origine, pourvu que l’âge et la robe concordent, et cherche à vous prouver, si le prix qu’il demande vous étonne, par une facture couchée sur son carnet, que l’animal lui coûte tant, qu’il en a refusé plus que votre offre, et vous dit sérieusement le donner souvent à perte, pour conserver vos bons rapports, ou à titre de réclame.

CHAPITRE II.

En Montre.


Dans les écuries des marchands de chevaux, tout est calculé pour illusionner l’œil, pour donner au cheval une apparence aussi brillante que possible ; c’est ainsi que les ouvertures sont disposées de manière à ne laisser voir que les parties du corps les moins exposées à être tarées ; le sol est relevé de façon à donner plus de taille au cheval, qui paraît ainsi mieux conformé, la tête semble plus petite, l’encolure plus longue, le garrot plus relevé ; il est, par cela même, avantagé, tandis que si le terrain près de la mangeoire était en contre-bas, l’animal serait dominé, il paraîtrait petit, la croupe le mangerait, il serait désavantagé.

Avant de sortir le cheval, le piqueur ou le palefrenier le peigne, le lisse, et, en retirant la couverture, si on le lui ordonne, il en profite pour l’emboucher. Quoique aujourd’hui on ne fasse plus un mystère de ce stratagème, il est bon de savoir que le gingembre fait non-seulement porter la queue sur le rein, mais qu’en la faisant contracter, si on veut la soulever, on est trompé sur sa valeur dynamométrique ; car plus d’un acheteur juge de l’énergie musculaire de l’animal en soulevant cet appendice. Il est à noter que le gingembre est oublié à dessein sur les chevaux atteints de mélanose, la queue, en se relevant, décèlerait une tare que le marchand a grand intérêt à cacher.

Durant ces quelques minutes de préparation, le maquignon a le soin d’énumérer toutes ses qualités : son ardeur, si l’on veut une bête fringante ; sa docilité, si l’on désire un cheval de dame ou de famille. Que l’on fasse remarquer une plaie à la tête, une dépilation au genou, c’est le chemin de fer qui les a causées ; un capelet, c’est encore un coup de tampon, le ballottement du bat-flancs, mais jamais, au grand jamais, le cheval n’a mis les pieds dans le plat[1].

Si l’animal a le vice de mordre, il est attaché très-court, et si vous êtes curieux d’en savoir le motif, l’on vous répond que c’est parce qu’il irait manger la ration du voisin. Est encore attaché court et à deux longes, celui qui a le tic de l’ours, pour éviter le balancement de la tête.

Selon que vous avez demandé un petit ou un grand cheval, on choisit comme garçon trotteur un grand gaillard, ou un petit homme, toujours en vue de l’effet à produire quant à la perspective.

Il est de remarque que l’on enlève la couverture du cheval trop court, trop ramassé, tandis qu’on la laisse pliée en quatre s’il est trop long de reins, afin de les raccourcir à l’œil.

L’animal a-t-il de la difficulté pour tourner d’un côté plutôt que de l’autre, est-il atteint d’immobilité, le patron, sous prétexte d’arranger un licol, un bridon, va glisser un mot d’ordre au garçon qui, au lieu de faire reculer l’animal pour le sortir de sa stalle, le fait tourner sur place en le faisant enlever, et le fait sortir brusquement avant que l’acheteur ait eu le temps de s’apercevoir du subterfuge.

D’habitude, avant de lui laisser franchir l’écurie, une fois hors litière, l’acheteur veut se convaincre de la taille qu’il demande, et s’il veut le mesurer à l’hippomètre, on le met sur une hauteur ou en contre-bas pour que la toise repose dans un trou ou sur une éminence, et si l’on parvient à faire placer l’animal sur un terrain plat, un compère se place à l’opposé du toiseur, et, en pressant le passage des sangles à hauteur du coude, fait élever le garrot de quelques centimètres.

En examinant les pieds, s’il a le défaut de se défendre pour se laisser ferrer, ou de ruer, un garçon a le soin de lui serrer fortement le nez en guise de tord-nez, ou de lui tordre la langue.

Que le marchand soit chez lui, ou en séjour dans une ville, de passage ou en temps de foire, il a disposé dans la cour, s’il y en a, ou en dehors, près l’écurie, un monticule adossé contre un mur ordinairement blanc, pour que les proportions de l’animal au poteau ressortent plus grandes, plus hautes ; là, il est placé et campé du côté où les irrégularités, les tares sont le moins visibles ; et si l’attention du vétérinaire ou du chaland paraît se fixer sur une imperfection, les yeux du vendeur surveillant, tout est mis en œuvre pour obtenir sans délai du mouvement et un changement de place.

Attention ! On va le mettre en action ; le plus souvent à l’allure du trot, car rarement l’on obtient de voir un cheval au pas, à moins que l’on insiste, surtout si c’est une bête nonchalante, un rossard.

Si on le sait boiteux d’un membre antérieur, il est stimulé de divers côtés, de manière à talonner le garçon trotteur qui cependant a du jarret et du poumon ; celui-ci cherche à le retenir pour briser les allures, et d’un bras vigoureux le tient, le poing sous la houppe, la tête relevée ; on a beau lui intimer de donner de la longe, il fait le sourd ; d’aller à gauche, c’est à droite qu’il se dirige, et vice versa. Si, au contraire, la claudication est dans le train postérieur, on débute par l’allure la plus lente, et, au retour, l’on vous gratifie d’un peu de trot, en attirant l’attention sur la largeur du poitrail, les actions relevées, un admirable port de tête, etc., etc.

Si le cheval n’a pas de l’âme, à chaque enjambée du garçon il est aiguillonné par la houssine ou le bâton qui agit adroitement, quand toutefois ce stimulant n’est pas remplacé par le claquement du fouet, ou le chapeau, dans lequel on tambourine.

Dans les grands établissements, on s’est réservé un terrain long et étroit entre deux murs, espèce de couloir où l’on exerce les chevaux pour leur donner les plus riches actions et où on les montre. Cet endroit est sablé ou couvert de sciure de bois pour émousser la sensibilité des pieds et toutes les boiteries qu’un sol plus résistant décèlerait. Le terrain ne serait-il pas adouci, que la manière de faire trotter à l’étroit, ou, comme disent les maquignons, en manche de veste, ferait toujours voir le cheval en beau.

Ses actions sont énergiques, brillantes, il relève à la hauteur du nez ; il steppe avec grâce, en cadence, la détente du jarret est formidable ; la queue est détachée et tombe en saule pleureur ; il y a des bonds et des hennissements ; en un mot, l’animal est splendide… Mais attendons la fin… Si on l’active en dehors de ce terrain, il peut se désunir, se dérober, se montrer capricieux, sur l’œil, détacher des ruades, se cabrer, s’emballer. Mais le marchand n’est pas surpris, il vous explique ces mouvements étranges par la jeunesse, la santé, l’amour des commensaux, du pâturage, etc. Il vous dit que l’animal est encore vert.

L’acheteur d’une paire de chevaux les recherche, souvent à tort, au point de vue de la ressemblance, au lieu d’exiger la qualité ; le marchand est prévenu d’avance, aussi associe-t-il des animaux très-différents quant à leur valeur, pourvu qu’ils aient même taille et même robe ; et pour forcer la ressemblance, s’il y a un an de différence, il les donne sortant du même père et du même ventre, et il peut dire que les frères Siamois n’allaient pas mieux ensemble. Si dans le lot il y a des couples à robes de nuances différentes, oh ! alors, c’est grand genre ; c’est la mode du jour ; et, la preuve, c’est que le marquis X***, le comte ou prince Y*** en ont du même manteau.

Nous venons de le dire, règle générale, dans la paire il y en a un moins bon, et c’est sur quelque qualité saillante de celui-là que l’on cherche à attirer l’attention : à quoi bon vanter la perfection, elle tombe trop sous les sens.

Lorsque le cheval convient sous le rapport de la conformation, de l’usage que l’on demande, et qu’il n’a pas été rejeté pour un vice trop marquant, le marché se débat entre vendeur et acheteur ; quelquefois un tiers est chargé de ce soin ; c’est le plus souvent un vétérinaire, soit parce qu’il est au courant des prix et qu’il juge d’après la marchandise, ou que l’acheteur est trop inexpérimenté et qu’il a foi dans son intégrité.

D’autres fois ce sont les courtiers qui, sans connaître souvent le chaland, surviennent comme par hasard, se mêlent adroitement à la conversation, et tout en vantant l’animal, cherchent à aplanir les difficultés, à faire trancher le différend, à couper un bras à l’un, une jambe à l’autre, en un mot aident le marchand qui paie cette intervention dans la transaction.

L’acheteur devrait se méfier de l’intervention de ce tiers qui a nom courtier, personnage ambigu qui vante toujours le cheval en question ; cet homme, ordinairement à la main du marchand, par ses belles paroles fait souvent décider un marché, et sait très-bien que tout flatteur vit aux dépens de celui qui l’écoute. Morale que l’acheteur ne devrait jamais oublier.

Il ne reste plus qu’à examiner l’animal plus minutieusement. Nous n’avons pas à revenir sur les nombreuses ruses dont chaque partie du corps peut être l’objet, d’autant plus qu’il faudrait nous répéter lorsqu’il s’agira des vices rédhibitoires ; mais il est bon de noter, en passant, que, pendant l’examen des yeux, s’ils laissent à désirer, les garçons mettent tout en œuvre pour agiter l’animal, lui faire lever et baisser alternativement la tête, afin que l’examinateur ne voie qu’à peu près. Si la langue est coupée, la dent burinée, un sialagogue a été employé, et on vous dit qu’il a mangé du mauvais fourrage, ou qu’il a la bouche fraîche. Le même moyen est employé pour le tiqueur ; ou bien si la dent est usée aux pinces de la mâchoire supérieure, le marchand se gardera bien, en vous faisant voir l’âge, de soulever la lèvre supérieure.

On sait le préjudice que peut causer l’obstruction d’une jugulaire, si le vendeur en a conscience et qu’il s’en soit aperçu, comptant sur la perspicacité du vétérinaire, il a piqué à l’endroit de la saignée une épingle, tout en motivant l’opération et pour que l’on ne pense pas à faire gonfler le vaisseau.

Les crevasses sont toujours des prises de longe ; les blessures, engorgements de toute nature sont expliqués par des ruades, des effondrements de wagon, etc.

Quant à la jarde, l’éparvin, cela ne porte aucun préjudice, attendu que c’est de naissance, et les molettes ne viennent que sur les chevaux reconnus bons, éprouvés. Un rossard, d’après eux, a toujours les membres sains.

CHAPITRE III.

À l’Essai.


Celui qui fait commerce de chevaux, qui surtout les achète jeunes en foire et en nombre, les essaie rarement ; il court donc les risques d’en trouver de réfractaires. Mais celui qui achète pour son industrie, ou pour un caprice, qui est fixé sur ce qu’il veut, ne voulant pas courir les chances d’un dressage souvent trop long et onéreux dans les mains d’un tiers, se réserve l’essai du cheval dont il fait l’acquisition ; et, à moins de convention contraire, l’achat définitif est suspendu jusqu’à cette épreuve.

Quoiqu’il n’ait pas acheté chat en poche[2], il n’est pas toujours certain d’avoir réussi à se donner la perfection, car un cheval peut se présenter un moment avec des qualités qui, le lendemain, se démentiront, soit que l’animal se trouve d’humeur, disposé à bien faire, soit parce que le vendeur l’aura essayé sur un terrain, une route où il aura été préalablement exercé ; c’est ce qui arrive fréquemment pour les chevaux de selle ou de trait léger qui, étant rétifs ou ombrageux, sont amenés sur le même emplacement jusqu’à ce qu’ils s’habituent aux mêmes objets. Et si par cas l’on manifeste le désir de faire l’essai sur un autre point, le marchand trouve quelque argument pour s’y opposer.

Par contre, lorsque le vendeur est sûr que l’essai lui sera favorable, il tient essentiellement à venir au-devant de vos désirs dès que vous avez jeté votre dévolu, car il fera payer plus cher, ou il voudra vous faire fermer les yeux sur quelque tare ou imperfection, les trouvant rachetées et au-delà par l’aptitude de l’animal.

Si l’on veut essayer un cheval de gros trait, à moins d’une demande formelle, il est attelé dans les brancards d’une charrette vide, à la disposition du maquignon, les mêmes harnais servant au cheval étriqué, comme au plus corsé, de petite ou de grande taille ; motif suffisant pour rejeter sur l’habit l’inaptitude réelle, car le bon cheval essaie de se faire valoir quand même.

En même temps qu’un palefrenier guide l’animal par la bride, faisant un tour de va et vient pour échauffer le collier, un garçon adroit tient le serre-frein qu’il manie suivant les dispositions de la bête. S’il voit celle-ci s’arrêter, chamailler, il lâche la mécanique prétextant une gêne, ou trop d’ampleur du collier.

Si au contraire l’animal a de bonnes dispositions, l’on vous offre de mettre entre deux rayons de chaque roue une longue barre arrondie qui empêchera les roues de tourner, ou bien on fixera celles-ci avec une chaîne. On mettra sous chaque cercle des obstacles exigeant un tirage des plus puissants.

S’agit-il d’un cheval de trait léger tel que Camargue, Barbe, du Bassin Pyrénéen, etc., ordinairement maufrancs, l’on a grand soin de pousser à la roue ou de mettre le véhicule en pente ; et une fois qu’il roule vers la descente, d’éviter les points d’arrêt et la montée.

S’il se montre rétif quand même, qu’il pointe, se cabre, l’on invoque une blessure sous le collier, souvent faite à dessein, l’habitude d’aller en paire… etc.

Pour l’essai des chevaux appareillés, les ruses des maquignons ne sont pas moins variées ; ainsi le plus paresseux est mis sous verge ; le port de la tête est nivelé par un enrênement différent ; la queue est mieux portée sur un énorme culeron ; le croupionnement peut être évité, la ruade amoindrie par les courroies dites rueuses, et si un cheval vous paraît se désunir, boiter réellement, l’on vous fait entendre qu’il joue du mors, qu’il encense.

CHAPITRE IV

Ruses des Marchands de chevaux d’occasion.


Il y a des marchands qui n’achètent que des chevaux neufs, jeunes ou n’ayant pas dépassé leur sixième année, mais ils sont parfois obligés d’en vendre qui ont servi, ce sont ceux provenant des échanges.

Tandis qu’il y a le marchand brocanteur dont la spécialité est d’acheter le cheval fait, ordinairement hors d’âge, pourvu que la dent le favorise. Ce maquignon se trouve partout où il y a un mauvais cheval à vendre ; il opère de haut et de loin, file un cheval comme un agent filerait un malfaiteur ; il a ses dépêches, son contrôle, ses espions, ses rapports, sa correspondance. Il a des représentants qui font la commission dans quelques grandes villes, et lorsque ceux-ci ont trouvé de quoi faire un lot, un wagon, il en est informé et de suite se rend pour juger et traiter. Les courtiers savent-ils qu’un cheval s’est emporté, a brisé une voiture, tué son maître ; qu’il y aura vente de chevaux par suite de décès, de faillite ? c’est vite signalé ; et pourvu que l’animal ait de la figure, qu’il jette bien la patte et qu’il soit bon marché ; peu importe qu’il ait un peu de vent, s’il ne le voit pas poussif, qu’il souffle sans corner, qu’il présente quelques symptômes d’immobilité, qu’il soit fluxionnaire d’un œil ; il achète avec connaissance de cause, donne même à entendre qu’il s’expose, mais vu la modicité du prix il le prend pour tel ; et une fois chez lui à deux ou trois cents kilomètres de distance, avant que le délai expire, un télégramme apprend au vendeur que son cheval est déclaré poussif, immobile, corneur ou lunatique, et si l’on n’a eu la précaution de lui faire signer un billet de décharge ou de non garantie, l’on consent à une réduction de prix pour ne pas s’aventurer dans un procès où l’on court le risque de manger deux fois la valeur de l’animal. Ces cas arrivent fréquemment, et il nous a été donné de les voir pratiquer dernièrement par un de ces marchands, achetant pour les Niçois, qui vont à Nîmes, Montpellier, Toulouse, etc., raccoler tout ce qui ne se vendrait que difficilement dans la localité, ces bêtes étant par trop compromises pour leur mauvaise réputation, vices ou infirmités.

N’achetez jamais un cheval neuf, vous dira-t-il, il est plus économique d’acheter des chevaux tout faits, dressés et assouplis. S’il vous donne ces conseils, c’est que si vous achetez des chevaux neufs son ministère devient inutile.

De tous les marchands c’est celui qui s’entend le mieux à rafraîchir les dents, à les buriner pour les rajeunir, parce que l’âge de sa marchandise y prête.

La fraude est aisée à constater pour le vétérinaire, mais tous les acheteurs ne savent pas distinguer une marque artificielle, s’ils ne connaissent pas la structure de la dent.

Les Anglais sont, paraît-il, très-habiles dans l’art de rajeunir les chevaux, c’est ce qu’ils appellent Bishopping, du nom de son inventeur Bishop.

L’on prétend qu’il s’en trouve d’assez habiles pour scier les incisives lorsqu’elles ont une longueur démesurée ; nous ne croyons pas à ce moyen qui ferait preuve de la plus grande maladresse, car l’animal ne pourrait se servir des pinces pour la préhension des aliments, et le vide occasionné par le contact des molaires ferait découvrir trop aisément la fraude.

Avec eux, et par le germe de fève simulé, les chevaux marquent toujours, ou sont à la démarque, et, disent-ils, n’était-ce la mort du propriétaire ou du pareil, lui petit marchand ne les posséderait à aucun prix.

Lorsque ce sont des juments Brehaignes et que les incisives, n’importe l’âge, sont courtes et rafraîchies, voyez-vous, disent-ils, c’est à peine si la bête a six ans, les crochets sont à peine sortis.

Par le motif que ce spécialiste n’achète que des chevaux dont il tarde souvent au propriétaire de se débarrasser, ou des chevaux tarés et âgés malgré leur bonne mine, on doit prendre beaucoup plus de précautions, tant à la vente qu’à l’achat.

CHAPITRE V

Ruses employées en foire.


Si les roueries employées dans le commerce des chevaux sont innombrables, elles se montrent bien mieux sous toutes les formes dans ces lieux de réunion qu’on appelle foires. C’est, en effet, le rendez-vous de tout ce qui a intérêt à se livrer à des trafics illicites ; depuis l’homme élégant coiffé à l’anglaise, installant avec ostentation chaînes et breloques en or, orné d’une chevalière, le pantalon collant et jaquette courte, parlant plus ou moins bien le français aux clients, et jetant quelques mots d’anglais aux garçons ou à sa marchandise, ayant, en un mot, presque les façons et l’aspect d’un gentleman, jusqu’au maquignon brocanteur à tempérament sec, maigre, efflanqué, giletière en clinquant, veston à brandebourgs, pantalon d’une nuance douteuse et bottes cirées sans reproches.

L’on y rencontre aussi le courtier, personnage qui connaît tous les besoins et tout le monde, qui tutoie les cochers et salue le grand monde, offre sans vergogne ses services et son expérience pour soutirer une pièce de cent sous, en servant en même temps de doublure au madré vendeur, sans omettre toute la tribu des maquignons interlopes, véritables propagateurs de maladies contagieuses. En un mot, tout ce qui de près ou de loin a le moindre rapport avec les chevaux, tels que cochers remerciés, valets d’écurie, garçons maquignons sans emploi, maréchaux, empiriques, tondeurs et bohémiens. Et enfin, le croumier à la longue blouse, encore plus redoutable, parce qu’il n’offre aucune garantie de solvabilité et qu’il donne un faux nom et une fausse adresse, soit qu’il vende au comptant ou achète à crédit ; c’est un voleur dans toute l’acception du mot.

La population chevaline reflète exactement le personnel ci-dessus.

La bête de grand prix se trouve dans les écuries, et le bon cheval de propriétaire, comme la plèbe, est tenu en main ou attaché par une corde sur une des principales places de l’endroit, coudoyant l’espèce asine et mulassière de tout acabit.

Tous les moyens frauduleux que nous avons énumérés précédemment pour tromper l’acheteur s’emploient de préférence un jour de foire, non-seulement du côté du commerçant, mais encore le plus souvent par les propriétaires qui n’ont à peu près que ce débouché pour se débarrasser de ce qui est à charge. Nous ne nous répéterons donc pas, faisant seulement remarquer qu’il est plus facile d’être trompé ce jour-là, parce que les transactions s’opèrent plus vite, le vendeur ayant plus de prétendants et l’acquéreur craignant d’être évincé.

Le marchand qui se respecte le plus réserve aussi pour les foires l’animal dont il n’a pu se débarrasser chez lui. S’il en a de vicieux, il ne s’exposera certainement pas à passer en correctionnelle en faisant ingérer un narcotique quelconque, mais il emploiera un moyen moins compromettant : ce sera de faire parcourir une cinquantaine de kilomètres sans débrider, la nuit précédant le marché, ou le jour promis pour l’essai en les ayant de longue main privés d’une nourriture trop excitante.

On voit souvent figurer dans les écuries des marchands, des chevaux qui, pour un motif ou un autre, ont longtemps séjourné ailleurs, leurs défauts ou vices étant trop connus, et cela se fait à titre de revanche ou de simple échange. Ils ont beau médire les uns des autres, l’accord est fait sur ce point.

Tous les marchands connaissent le proverbe scripta manent, verba volant, qu’ils traduisent trivialement par les écrits sont des mâles et les paroles des femelles, préférant s’en tenir aux paroles pour ce qui est de la garantie.

Ils ne sont pas en peine d’être gouailleurs et d’employer avec la pratique un langage ambigu, la métaphore et l’hyperbole. L’un jure sur la tête ou les cendres de son père que la bête qu’il vous vend est liquide, qu’elle est parfaite ; l’autre vous dira qu’il ne lui manque que la parole (quand la langue est coupée) ; un troisième, pour ne pas encourir un reproche, si dans quelques jours on découvre une claudication : « prenez-le, il boite et mange bien, » voyez, il marque encore. (Si le terrain est détrempé).

Préférez-vous un grand cheval à un petit qu’il voudra vous vendre de préférence, il vous le comparera à une pièce de monnaie en or, ayant plus de valeur sous un moindre volume, et autres réparties inépuisables.

Si l’acheteur désire une garantie écrite pour les suites d’une tare visible que le vendeur aura eu soin de signaler, afin de prévenir le contrôle d’un vétérinaire, il accèdera volontiers, mais il aura grand soin de stipuler que si l’on n’est pas satisfait de l’animal, on le reprendra en échange d’un autre, et cet autre sera souvent plus taré, et il coûtera quelques cent francs en plus. Qu’importe à l’acheteur, s’il a économisé dix francs pour la vérification !

Trop souvent aussi l’acheteur croit pouvoir se passer d’un vétérinaire parce que le marchand le persuade qu’il est dans l’obligation de lui donner une commission pour chaque visite d’achat, et conséquemment d’élever ses prix, et pour mieux l’engager à s’en passer, il lui offre un billet souvent fort ambigu, dans lequel il lui garantit tous les vices reconnus par la loi ; écrit insignifiant, mais accepté avec reconnaissance, et le tour est joué.

Dans les cas d’échange, le marchand ne manque pas de dénigrer à tous les points de vue votre bête pour faire mieux ressortir les qualités de la sienne et tâche toujours de l’avoir pour rien, malgré qu’il l’estime un certain prix.

Les marchands nomades, notamment, cherchent à circonvenir par tous les moyens, tous ceux faisant métier de vérifier les animaux. Il se trouve malheureusement des hommes assez faibles pour être toujours de leur avis, sans le moindre respect, et c’est ce qui jette la déconsidération sur ceux appartenant à la corporation vétérinaire, si probes soient-ils.

S’ils ne réussissent pas auprès des vétérinaires, ils sont à peu près assurés du concours des hommes d’écurie : n’étant responsables de rien, ceux-ci se laissent facilement soudoyer pour la plupart ; et si le vétérinaire a rédigé une garantie irréprochable, tout marchera à souhait, jusqu’à expiration du délai convenu, et puis un beau jour, la boiterie ou le vice que l’on craignait fait son apparition comme si l’animal s’était contraint pour sauvegarder les intérêts du marchand.

Nous savons de notre père, qu’il a été plusieurs fois victime de ces manœuvres, tandis qu’il n’a eu qu’à se louer de quelques cochers qui veillaient consciencieusement à la stricte exécution des contrats, au grand désappointement du marchand.

Pour que les chevaux tournent bien, un pourboire est indispensable aux hommes d’écurie, sinon le meilleur devient un rossard ou il ne se nourrit pas bien, ou il devient vicieux, etc., etc.

C’est encore dans ces sortes de marchés que les essais sont les plus dérisoires, soit que la foule encombrant y mette obstacle, soit que des compères postés sur les routes se fassent suivre en éclaireurs par les chevaux à essayer, et qui, seuls, n’auraient pas voulu avancer.

Réservons pour la fin de ce chapitre le truc qu’y viennent jouer la Veuve et l’Orphelin pour le compte des brocanteurs de bas étage ou des croumiers, lesquels viennent eux-mêmes marchander tout haut pour amorcer les chalands.

La femme, jouant le rôle de veuve, pleure en disant qu’elle est obligée de se séparer du seul legs de son pauvre mari. Et alors, pendant qu’elle vante la sagesse, la douceur de l’animal, le soi-disant orphelin passe et repasse sous le ventre du cheval, auquel deux compères soulèvent les deux membres postérieurs à la fois avec affectation. Ce sont d’habitude les animaux les plus vicieux, et qui ont l’air le plus pacifique, et si vous vous laissez attendrir par les pleurs de la veuve, séduire par la tranquillité du sujet, quelques heures après vous ne pouvez plus jouir en sécurité de votre emplète. Car la vertu du soporifique (opium ou tabac infusé dans un verre d’alcool) s’est dissipée.

Ces gens-là savent bien qu’ils sont exposés à des dommages-intérêts et même à la prison ; mais que leur importe ? ils ont changé d’habit, donné un faux nom et une fausse adresse et par-dessus tout ils sont insolvables.

Il y aurait, ce nous semble, un moyen de ne pas rester sans recours contre ces gens-là, malgré que l’on soit certain de leur insolvabilité, ce serait de déposer l’assignation lancée contre eux, chez le maire ou au greffe du tribunal civil, pour être à même de continuer les poursuites quand le vendeur serait retrouvé. Et il est probable que si le vendeur a trompé l’acheteur sur ses nom, prénoms, domicile et que le vice ait été constaté par un expert dans le délai légal, l’acheteur pourra plus tard intenter l’action en possession de dommages-intérêts à la condition de prouver les manœuvres frauduleuses.

Mais si la méchanceté et la rétivité prennent rang dans la liste des vices rédhibitoires, ce qui est fort probable, on pourra exercer non-seulement l’action en dommages-intérêts, mais encore l’action en rédhibition.

Faut-il aussi mettre en garde les vendeurs contre l’approche de cette bande de bohémiens, hommes et femmes qui, pour avoir pour rien votre marchandise trouvent le moyen d’obtenir des ruades par chatouillement, jettent de la grenaille de plomb ou de l’amadou incandescent dans les oreilles, et vous disent que l’animal est vicieux, ensorcelé ; et notre père en a connu un qui, au moyen d’extrait de belladone caché dans l’ongle de l’indicateur qu’il introduisait adroitement dans l’œil, faisait dilater la pupille et obtenait ainsi les animaux à vil prix en disant que le sujet était borgne. Nous n’en finirions pas et serions d’ailleurs dans l’impossibilité de ne rien omettre.

CHAPITRE VI

Ruses employées par les contractants dans les cas
Rédhibitoires.


L’acheteur pouvant lui-même se convaincre de la plupart des vices que nous avons passés en revue, le vendeur n’en est nullement responsable, à moins qu’il n’y ait dol manifeste, c’est-à-dire qu’il y ait des moyens employés pour cacher l’existence d’une maladie qui n’est pas rédhibitoire, d’un défaut de conformation ou de caractère qui nuit à la valeur du sujet. Le dol doit être prouvé par le rapport de l’expert ; alors seulement la résiliation de la vente peut avoir lieu. Tandis que pour les vices énumérés dans la loi du 20 mai 1838, le vendeur est toujours responsable de ces défauts quand même il ne les aurait pas connus, à moins de conventions contraires.

Donc cette loi faite à l’avantage de l’acheteur, le protège, parce qu’il est presque toujours à la merci du vendeur.

Disons cependant que pour ces sortes de vices, qui en général sont assez graves, l’acquéreur peut avoir aussi intérêt à tromper également le vendeur, et que selon les cas il peut user des mêmes moyens, ou de tout différents, s’il se trouve de mauvaise foi.

De là le grand nombre de procès engendrés, soit que le vendeur agisse de bonne foi, soit que les contractants s’ingénient, l’un à dissimuler un vice pour la validité de la vente, et l’autre à le simuler pour rompre le marché.

I. — Fluxion périodique des yeux.


Ruses du côté du vendeur. — Lorsque la vente est consommée, et que le vendeur sait pertinemment que l’animal qu’il va livrer est atteint de la fluxion périodique, pour éloigner tout soupçon, il peut provoquer une ophtalmie apparente afin de masquer celle qui d’un jour à l’autre apparaîtrait d’elle-même et bien plus grave. C’est ainsi qu’il peut produire aux environs et au-dehors de l’œil une blessure qu’il assurera être faite par un clou, ou par une morsure ; sur la cornée, une plaie qu’il dira occasionnée par un violent coup de cravache, de fouet, ou le frottement de l’œillère ; ou pour mieux masquer ses manœuvres aux yeux de l’expert et donner le change, il introduira une balle de graminée dans l’angle de l’œil, cause qui souvent produit un dépôt au fond de l’organe, ayant assez d’analogie avec le précipité floconneux de la fluxion intermittente.

Ruses du côté de l’acheteur. — D’un autre côté, l’acheteur se croyant frustré par le prix ou les mauvaises qualités de la bête, peut agir de manière à irriter les yeux, soit en insufflant une poudre quelconque ou en introduisant dans l’angle nasal de l’œil un corps étranger, qu’il aura soin de retirer avant de tenter la résiliation.

C’est donc à l’acheteur dans le premier cas à ne pas s’endormir sur la croyance d’une ophtalmie extérieure ou motivée par un semblant de lésion, car dans ce temps pourrait se dissiper la vraie fluxion, et le délai expirer. Et dans le second cas, le vendeur ne doit pas plus accepter sans contrôle les dires de son client, surtout si la conformation, le port ordinaire de la tête, l’âge ne prêtent pas à cette infirmité. En définitive, c’est à l’expert à supposer toutes les ruses possibles et à les déjouer, sans les attribuer à une partie plutôt qu’à l’autre.

Les symptômes pathognomoniques de la fluxion périodique ne se révélant souvent que dans un temps indéterminé et parfois très-éloigné, des fourrières interminables et des procès ruineux en sont la conséquence ; aussi pensons-nous que c’est en partie pour ce motif que le projet du Code rural présenté au nom du Président et des ministres de la République, en propose la radiation.

Nous osons espérer pourtant que cette maladie ne sera pas rayée de la liste des vices rédhibitoires ; comme il est assez souvent difficile de constater ce vice au moment de la vente, une garantie de quelques jours nous paraît nécessaire.

Comme le fait très-bien comprendre M. Lafosse dans son rapport à la société d’agriculture de la Haute-Garonne[3], si cette maladie est rayée des vices rédhibitoires, ce sera le vendeur qui en profitera, vendeur qui sera le plus souvent un maquignon qui achètera bon marché pour revendre cher ; et les acheteurs trompés dans leurs espérances alors qu’ils achèteront un poulain qu’ils veulent élever, et qui devient fluxionnaire dans quelques jours, pourront souvent accuser le vétérinaire d’incapacité.

II. — Épilepsie.


Ruses de la part du vendeur. — Celui qui veut vendre un cheval atteint d’épilepsie n’en peut pas dissimuler les accès à son gré à moins qu’il ne puisse les retarder ou les modérer par la vertu de substances médicamenteuses : le bromure de potassium par exemple ; mais si cette névrose ne se manifeste qu’au souvenir de ce qui peut l’avoir procurée, comme le passage d’un pont qui s’est écroulé, un plancher de wagon effondré, etc., il est évident que le vendeur évitera de conduire l’épileptique près de ces objets.

Ruses de la part de l’acheteur. — Cette maladie ne pouvant se produire artificiellement on a cru cependant pouvoir la simuler, en administrant de la strychnine, mais un expert-vétérinaire ne pourrait se méprendre, et avec un peu d’attention il ne confondra jamais les symptômes épileptiques qui, l’accès dissipé, laissent le sujet dans la torpeur, tandis que ceux résultant de l’ingestion de la noix vomique sont remarquables par les contractions musculaires produites au moindre contact.

Il faudrait supposer peu d’intelligence à l’acheteur que de le croire capable d’employer ce moyen, car s’il donnait une dose un peu forte, elle agirait comme toxique en tuant inévitablement l’animal, et à trop faible dose il n’y aurait pas d’effet produit.

En vertu de ce principe des homœopathes : similia similibus curantur, l’aconit, la stramoine, la jusquiame, seraient capables de susciter cette névrose chez l’homme ou l’animal bien portant, puisqu’ils prétendent la guérir par ces médicaments. C’est ce qui, croyons-nous, est à démontrer.

Ce vice comme le précédent est de ceux que l’on a proposé de rayer de la liste des vices rédhibitoires, sans doute vu sa rareté, et la difficulté de le faire constater par un expert à cause de la durée éphémère des accès.

Plusieurs exemples de fourrières interminables qu’il nous a été donné de constater à ce sujet, nous autorisent à penser que la proposition pour sa radiation sera favorablement accueillie.

III. — Morve.


Ruses de la part du vendeur. — Quelques brocanteurs, courtiers de bas étage et Bohémiens ne craignent pas de se procurer des chevaux morveux s’ils en trouvent l’occasion, et de les mettre en vente sur un champ de foire après leur avoir fait subir une foule de préparations.

Avant de les présenter, ils les ont bien débarrassés de leur morve, quelquefois églandés ; et s’ils ne jettent que d’un côté, comme c’est l’ordinaire de cette maladie, ils introduisent dit-on, dans le naseau une éponge pour masquer l’écoulement. Il nous semble cependant qu’un corps étranger introduit dans les naseaux devrait être rejeté instantanément par un ébrouement et faire plutôt découvrir la fraude que la cacher.

Mais si toutefois on a recours à cette fraude, il ne doit pas être bien difficile de s’en apercevoir, car non seulement l’animal doit chercher à s’ébrouer, mais encore il doit être facile de constater l’inégalité de deux colonnes d’air s’échappant des naseaux.

Il est plus probable de croire que quelques instants avant de conduire l’animal en vente, on le fait ébrouer, tousser fortement ; — on lui nettoie les cavités nasales au moyen d’injections d’eau pure ou de substances médicamenteuses.

Si l’acheteur s’aperçoit du jetage, on tache de le rassurer en accusant un rhume de cerveau et prescrivant un traitement des plus bénins pour éloigner tout soupçon de maladie contagieuse.

Devant ces témoignages d’intérêt l’acheteur patiente quelques jours, et lorsqu’il voit le rhume se prolonger, il se décide à voir un vétérinaire, qui lui conseille l’abattage et l’abandon de ses droits devant l’astuce d’un insolvable.

Des expériences récentes semblent prouver que les ulcères du nez peuvent disparaître sans laisser des cicatrices, au moyen de l’alcool à haute dose mélangé à l’avoine. Mais toutefois, s’il y a quelque ulcère apparente, le vendeur de mauvaise foi introduira dans la cavité nasale, une épine, un brin de paille et vous dira que la plaie que vous apercevez est due à l’introduction de ces corps étrangers, et qu’il vous promet la plus prompte des guérisons. Mettez-vous en garde contre ces belles promesses, elles cachent souvent la plus infame des tromperies.

Quelquefois l’églandage a été pratiqué quelques jours avant la mise en vente, et vous vous apercevez de la plaie qui n’est pas encore complètement cicatrisée ; si vous en demandez la cause, on vous répond qu’on vient de percer un abcès survenu pendant les gourmes.

Ruses du côté de l’acheteur. — D’autres pour faire rompre un traité qui n’est pas à leur avantage, pratiquent dans le nez des lésions simulant les ulcères de la morve, et cautérisent adroitement les dilacérations, ordinairement avec le nitrate d’argent.

L’inflammation consécutive peut en même temps, déterminer le gonflement des ganglions sous-glossiens. C’est à l’expert à ne pas précipiter son jugement, et à tenir compte surtout de la valeur de l’animal… et de l’homme.

L’acheteur ne doit pas ignorer que pour ce vice il a deux cordes à son arc. S’il laisse passer le délai pour intenter l’action en rédhibition, il peut avoir recours aux dommages intérêts.

IV. — Farcin.


On ne cite aucune manœuvre employée par l’acheteur pour simuler le farcin : mais il est facile au marchand qui vous donne une bête avec une tumeur ou un engorgement farcineux sous le ventre, à la face interne des membres, de vous persuader que ce n’est rien, que ce n’est que le résultat d’une contusion, d’un coup de pied ou d’une embarrure.

Ici comme pour la morve, l’acheteur a le droit de poursuivre en dommages-intérêts, s’il prouve que le vice n’est pas de son fait.

V. — Maladies anciennes de poitrine ou vieilles courbatures.


Ces affections ne donnent prise à aucune fraude. L’acheteur pourrait invoquer leur existence si le cheval était atteint d’une maladie aiguë de poitrine, et par là intimider le vendeur qui craignant un procès reprendrait l’animal ; mais si un expert était consulté, l’acheteur en serait pour ses frais.

C’est aussi un de ces vices proposés pour la radiation dans le cadre des vices rédhibitoires, à cause probablement de bon nombre de désaccords d’experts et des difficultés de diagnostic.

VI. — Immobilité.


Ruses chez l’acheteur. — Peut-on simuler l’immobilité ? Oui jusqu’à un certain point. — Aussi est-il prudent de ne pas trop se hâter de se prononcer lorsqu’on est appelé à expertiser un de ces cas ; car les narcotiques, les spiritueux amènent un état d’engourdissement qui se dissipe après quelques heures, il est vrai, mais qui répétés peuvent être suffisants pour faire prendre le change.

Il paraît même que certains marchands du Midi emploient à cet effet l’ivraie enivrante mélangée à l’avoine.

Ruses chez les vendeurs. — Si les acheteurs peuvent la simuler, les vendeurs à leur tour peuvent la pallier, par le repos, un régime laxatif et rafraîchissant, et surtout l’émigration vers une température plus gaie. Les homœopathes prétendent aussi la pallier avec : Digitalis — Opium — Hyosciamus — Belladonna, etc.

VII. — Pousse.


Ruses de la part du vendeur. — Pour faire croire à une autre maladie que la Pousse, disent les auteurs traitant de ces matières, les marchands cherchent à obtenir un jetage ou suintement nasal en provoquant au moyen de poudres ou injections irritantes des reniflements et ébrouements, cherchant à démontrer par l’enchifrènement le trouble remarqué dans le flanc.

Ils expliquent la toux et l’altération de l’acte respiratoire par la mauvaise qualité du fourrage, un vent défavorable, ce qui à la rigueur peut être la vérité ; raison de plus pour se tenir sur ses gardes.

L’on sait aussi que la pousse au premier degré peut se pallier ou s’effacer momentanément par la pratique de légères saignées, l’application de sétons, des boissons rafraîchissantes, un régime débilitant, comme le vert, et, en un mot, par tous les aliments de facile digestion qui, en ne surchargeant pas l’estomac ne gênent pas l’agent respiratoire le plus essentiel et le laissent agir plus librement.

D’après ces indications, nous voyons qu’on ne saurait examiner avec trop d’attention un cheval portant des traces récentes de séton ou de saignée et dont le flanc paraîtrait un peu irrégulier.

Aujourd’hui peu de marchands ignorent le parti que l’on tire de l’acide arsénieux pour modifier d’une manière avantageuse les mouvements du flanc, aussi l’emploient-ils journellement. Il en serait aussi de même de la digitale et de l’aconit. Et s’il faut en croire les homœopathes, puisque nous avons tant fait que de parler des moyens pris par eux pour d’autres vices, disons que bryonia et squilla rendraient la pousse moins sensible ; que calcarea la guérirait complètement, et qu’enfin arsenicum et nitrum seraient des moyens capitaux. Empressons-nous d’ajouter qu’un traitement aussi complet et aussi efficace ne serait plus une fraude.

On ne pratique plus comme jadis l’opération du rossignol, non-seulement parce que c’est une absurdité, mais encore parce que le vice ne serait pas moins rédhibitoire dans le cas où on se prévaudrait de l’évidence de cette pratique ; on ne devrait donc jamais plus en parler, n’en déplaise à M. Goubaux.

Ruses de la part de l’acheteur. — Mais si le marchand peut dissimuler la pousse, l’acheteur à son tour peut la simuler, d’abord grossièrement, et par le même moyen que le vendeur a suivi pour faire croire à une autre maladie, et ensuite parce qu’il peut la faire naître dans le délai accordé par la loi, ce qui est plus grave ; et cela par un mélange dans la ration d’avoine de poudre de plâtre dans la proportion d’un vingtième en poids pendant une huitaine de jours. M. Félizet est convaincu du fait, et il dit avoir connu des maquignons qui ont usé de ce moyen frauduleux pour faire reprendre à leur vendeur des chevaux inconsidérément ou trop cher achetés, primitivement sains, et dont ils reconnaissent ne pouvoir se défaire sans perte notable[4].

La pousse comme donnant lieu à des procès sans fin et dispendieux a été proposée pour la radiation de la liste des vices rédhibitoires, et elle a été remplacée par l’emphysème pulmonaire, texte qui englobera les vieilles courbatures ; il est probable que l’on n’aura pas obtenu le résultat désiré, et que cette rédaction amènera autant de désaccords d’expertise que l’autre. Il eût mieux valu, comme le propose M. Lafosse, dire : La toux chronique avec essoufflement, ces deux symptômes étant d’une constatation facile.

VIII. — Cornage chronique.


Comme dans tous les autres cas, celui qui a intérêt à faire croire au cornage, s’ingénie à tenter tout ce qui peut être capable de le produire, et celui au contraire qui veut cacher le vice, emploie des moyens tout différents.

Ruses chez l’acheteur. — Dans le premier cas, on donne à l’animal une nourriture poussant à l’embonpoint, ou une alimentation reconnue avoir la funeste propriété de produire ce vice, ce qui serait le propre de la gesse-chiche et de la vesce ; mais il est fort probable que dans les neuf jours on n’obtiendrait pas le résultat désiré.

Dans l’essai on adapte des colliers étroits, des brides ou bridons avec un long bras de levier pour obtenir l’encapuchonnement et gêner la respiration.

M. Huzard fils rapporte « qu’on a vu en Normandie des courtiers payés par des marchands de chevaux venir sur les champs de foire pour essayer les chevaux que les éleveurs, les fermiers amènent avec des brides confectionnées de telle sorte (mors dur, branches longues, sous-gorge serrée) que de tels harnais, sur des animaux gras et replets d’ailleurs, devaient nécessairement produire un cornage momentané et artificiel, sur lequel le marchand spéculait pour obtenir le cheval à très-bas prix. »

Ruses chez le vendeur. — Le vendeur qui veut la dissimuler, cherche à produire un écoulement par le nez, à simuler une angine en entourant la gorge d’une peau, pour faire croire à une maladie aiguë. S’il y a un thrumbus récent, il invoque la gêne momentanée qu’il peut produire sur la trachée.

Il y a des chevaux qui cornent à la moindre allure précipitée, tandis qu’aucun bruit ne se fait entendre au pas malgré un tirage soutenu, le marchand le sait, aussi ne l’essaie-t-il qu’à cette allure, et si l’on exige le trot, c’est en plaine ou dans les descentes, et sans enrênement.

L’expert doit tenir compte de tout cela et ne pas être dupe de ces ruses.

IX. — Tic sans usure des dents.


Ruses de la part du vendeur. — Le tic n’étant rédhibitoire que tout autant que la dent n’est pas usée, le vendeur, s’il connaît l’heure à laquelle on doit venir voir son cheval, peut se livrer facilement à la fraude, c’est ainsi qu’il provoque une plaie de peu d’importance à la langue ou aux gencives, par cautérisation ou autrement, s’empressant d’offrir une garantie pour la guérison de cet artifice.

L’animal appréhendant de raviver la douleur n’osera pas appuyer les dents, perdra jusqu’à guérison l’habitude de tiquer ; et l’acheteur pourra laisser passer le délai sans s’en apercevoir.

Plus souvent le marchand a soin de faire mâcher à l’animal en le bridant un sialagogue quelconque, afin que l’écume empêche de bien distinguer les dents, et l’on vous dit que le cheval à la bouche fraîche. Ou bien encore s’il n’emploie pas ce moyen, il ouvre la bouche et vous montre l’âge en abaissant la lèvre de l’arcade inférieure si la dent est usée aux incisives supérieures, et en soulevant la lèvre supérieure si ce sont les pinces inférieures qui ont subi l’usure.

D’autres fois, le marchand emploie un moyen plus effronté l’animal vérifié et rendu, il tâche de le garder quelques heures de plus ou le vend à condition de ne le livrer que le lendemain, alléguant un besoin, et c’est alors qu’il profite du sursis pour limer les dents. Plus tard en s’apercevant du vice, l’acheteur n’a rien de plus empressé que d’inculper le vétérinaire chargé de la vérification. C’est donc à l’acheteur à revoir l’animal lors de la livraison, sans cela il courrait le risque de perdre ses droits, à moins de prouver la fraude, par la grossièreté du coup de lime, ou de s’assurer que l’animal ne peut user ses dents si le tic se fait en l’air ; la preuve dolosive serait encore plus évidente. Mais comme il y a toujours difficulté pour l’expert, il faut qu’il soit très prudent.

Une autre fraude qui nous a été signalée par notre père, et qui lui a causé quelques désagréments, c’est l’entente du vendeur avec un domestique indélicat, ou qui va perdre sa place ; ainsi un cheval a le tic rédhibitoire, par conséquent peu visible au moment de l’achat, et douze à quinze jours après, l’homme d’écurie a l’air de s’en apercevoir pour la première fois, alors qu’on n’a plus recours contre le vendeur.

Cette manœuvre a du reste lieu pour d’autres vices rédhibitoires ou non, malgré des garanties conformes et bien établies.

Ruses de la part de l’acheteur. — Il y a peu de temps, nous avons été témoin d’une ruse de la part de l’acheteur, ruse que nous n’avons trouvé mentionnée dans aucun ouvrage : un client de notre père acheta à cent kilomètres de chez lui un cheval âgé de deux ans et demi : les pinces supérieures malgré ce jeune âge étaient fortement usées par le tic, mais il ne s’en aperçut pas, le vendeur lui ayant montré les incisives inférieures de l’animal, attaché sans crèche ni râtelier. Le cheval ne fut pas plus tôt au râtelier de son nouveau domicile que le vice fut constaté. Les dents usées branlaient déjà poussées par les remplaçantes ; que fait l’acquéreur pour lutter de ruse et victorieusement contre le vendeur ? Il devance la nature en arrachant les pinces usées. Dès lors plus de trace, donc il demande résiliation du marché ; le vendeur qui d’abord se prévalait de l’usure se rend sur sommation, et l’affaire s’arrangea moyennant réduction de prix… à voleur voleur et demi.

Dans le nouveau projet de loi du Code Rural, ce vice est porté pour la rédhibition, qu’il y ait ou non usure des dents. Ce serait en effet le seul moyen d’éviter toute difficulté puisque le cas est considéré comme aussi grave avec ou sans usure.

Les seules ruses qui subsisteraient seraient pratiquées par l’acheteur, mais il faudrait alors surtout se métier de l’entente du marchand avec ceux chargés de la surveillance des animaux.

X. — Hernies inguinales intermittentes.


On ne signale aucune manœuvre spéciale des contractants pour signaler ou dissimuler le vice, mais ce n’est sans doute pas sans que l’on ait tenté de produire un œdème sur les bourses, des écorchures au plat des cuisses pour faire croire à une embarrure.

Ce vice est si rare qu’à l’unanimité de ses membres, la Société centrale de médecine vétérinaire en a voté la suppression, et il figure en effet sur la liste de ceux qui doivent être biffés dans le nouveau projet de loi.

XI. — Boiteries intermittentes pour cause de vieux mal.


Rien de plus facile au vendeur que de donner à une boiterie ancienne intermittente, un caractère aigu et continu ; et pour cela il aura imaginé lui-même une ferrure vicieuse, tout en accusant hautement l’incapacité du maréchal ; ou il aura tout exprès planté un clou de rue, forcé un caillou dans les lacunes de la fourchette, ou aura fait à dessein enclouer le membre boiteux. Si la claudication est occasionnée par un éparvin, il l’aura scarifié en invoquant un coup de pied… etc. Si l’acheteur est assez crédule, s’il ne se fait pas garantir par écrit les suites fâcheuses qui peuvent résulter de toutes ces blessures feintes ou réelles, le terme du délai légal expiré, la guérison de ces accidents aura lieu, mais la boiterie ancienne restera.

C’est donc au vérificateur à se tenir sur ses gardes contre ces manœuvres trop fréquentes, et à avertir son client sur ses doutes pour se précautionner en cas d’expertise.

CHAPITRE VII

Action récursoire en garantie. — Vente simulée ou
fausse vente.


Il peut arriver qu’un marchand ou propriétaire vende un cheval qu’il vient d’acheter, atteint d’un vice rédhibitoire, et que, se trouvant dans le délai de rédhibition, le second acheteur attaque son vendeur ; mais celui-ci, acheteur et vendeur à la fois, étant dans le délai, peut encore avoir recours contre son premier vendeur, c’est ce qu’on appelle l’action récursoire en garantie. En un mot, le second vendeur assigné agit contre le vendeur primitif. Peut-on se servir de cette action récursoire pour frauder dans deux ventes successives d’un animal atteint d’un vice rédhibitoire ?… Et comment l’action récursoire se prête-t-elle à la fraude ?… Pour nous en rendre compte examinons l’article 5 de la loi du 20 mai 1838, ayant trait à la nomination d’experts et au recours en garantie dans les délais de l’article 3. En voici le texte :

« Art. 5. Dans tous les cas, l’acheteur, à peine d’être non recevable, sera tenu de provoquer, dans les délais de l’article 3, la nomination d’experts chargés de dresser procès-verbal ; la requête sera présentée au juge de paix du lieu où se trouvera l’animal. »

Cet article favorise évidemment l’abus des ventes simulées pour détourner le vendeur de ses juges naturels en le forçant à venir répondre en garantie devant le tribunal du lieu où la dernière vente a été faite.

Par cette disposition l’acquéreur a à son avantage des moyens qui, pour ne pas être toujours frauduleux, n’en sont pas moins capables de servir à une fraude, à laquelle on donne le nom de vente simulée ou fausse vente.

Les marchands qui ont souvent maille à partir avec les tribunaux sont instruits de l’avantage que leur procure l’article 5 de la loi du 20 mai, et ils en profitent, surtout lorsque le vice n’est pas bien caractérisé, car leurs manœuvres seraient découvertes si le cas était trop patent. Malgré son plein droit le premier vendeur n’ose quelquefois aller plaider au domicile de l’acheteur, surtout si la bête qu’il a vendue ou échangée est de peu de valeur, il préfère s’arranger à l’amiable en diminuant le prix de la chose vendue, ce à quoi vise le plus souvent l’acheteur de mauvaise foi.

Ainsi un maquignon achète un cheval loin de chez lui ; arrivé à domicile il constate l’existence d’un vice rédhibitoire ; s’il attaquait directement son vendeur en résiliation il serait obligé d’aller plaider à l’endroit où a été acheté le cheval, tandis que s’il vend réellement ou qu’il simule la vente à un prête-main, celui-ci s’empressera d’attaquer le marchand, afin qu’il soit dans le délai pour actionner le premier vendeur qui, par ce moyen, sera distrait des juges de son ressort. C’est donc à celui qui est détourné de ses juges, à voir si la fraude est évidente ou s’il n’y a pas eu mauvaise foi, ce qui est quelquefois difficile à prouver.

Certains marchands sachant qu’un cheval est atteint d’un vice rédhibitoire en profitent pour l’acheter à vil prix, l’amènent chez eux, et là, simulent une vente, attaquent ensuite le premier vendeur qui pour ne pas entamer un procès hors de chez lui, diminue encore de beaucoup le prix de la bête, et le tour est joué.

Mais il n’est pas toujours facile aux tribunaux de juger dans ces cas, soit que les contractants ne soient pas tous dans le délai, soit qu’ils ne dépendent pas des mêmes juges, c’est-à-dire que les uns soient appelés en tribunal civil et les autres en tribunal de commerce. Il en résulte des jugements tout à fait contraires les uns aux autres.

Il est regrettable que le nouveau projet de loi n’ait pas présenté des modifications ayant trait à l’action récursoire. Notre professeur de jurisprudence, M. Lafosse, dans la lecture faite à la Société d’Agriculture de la Haute-Garonne sur le nouveau projet de loi, a fait ressortir les lacunes et le besoin de réviser ce passage du Code. Il demande l’unité de juridiction, et si elle n’était pas admise, il serait à désirer qu’une disposition spéciale intervint dans la nouvelle loi pour statuer la marche de la procédure relative à l’action récursoire.

CHAPITRE VIII.

Maquignonnage et Commerce.


Bien que dans cet opuscule notre but ait été de mettre en garde particulièrement les propriétaires contre les marchands de chevaux, il est bon de dire que ceux-ci ne sont pas non plus à l’abri des ruses de ceux qui ne se livrent pas habituellement à ce commerce ; et sans chercher à réhabiliter complètement la mauvaise réputation des marchands de chevaux, qui, dit-on, tromperaient leur propre père, il faut convenir qu’il s’en trouve d’aussi honnêtes et d’aussi probes que dans n’importe quelle autre branche d’industrie.

Nous nous sommes servi, dans le cours de ce travail, et cela sans distinction, des mots maquignon, marchand ou vendeur, pour désigner le même personnage, car une foule de gens, auxquels la langue française, par pure courtoisie, donne le nom d’amateurs, pourraient bien eux aussi être appelés maquignons[5]. Mais tôt ou tard le mot trouvera son application dans plus d’une région sociale ; et le maquignon, lequel souffrait sans doute de se voir ainsi exceptionnellement désigné à la méfiance des acheteurs, se trouvera retombé sous la loi commune.

Ils sont tous menteurs ! tous fripons !

Tous menteurs ! Ce n’est souvent pas à eux seuls la faute ; car neuf fois sur dix l’acheteur veut un cheval sans défauts, c’est-à-dire l’impossible. Le marchand qui signalerait ses défauts, se couperait les vivres. Aussi, si on lui adresse des reproches, il répond : je vous l’ai donné pour bon, je me suis trompé comme vous, je ne suis pas dans le cheval.

Tous fripons ! Leur est-il donc si facile de tromper ? Si l’acheteur n’avait pas pour lui la garantie pour les vices rédhibitoires, et la loi qui le garde contre les manœuvres frauduleuses[6], il aurait le droit de se plaindre bien fort ; mais il a, par ces moyens, un avantage immense sur le marchand.

Ils vendent trop cher ! Certains, en effet, se servent d’une tactique qui réussit souvent, et consiste à étourdir l’acheteur en demandant un prix impossible de leurs chevaux…

Comment oserait-on offrir 1,500 francs d’un cheval que le vendeur fait 3,000. L’acheteur offre 2,000 francs, 500 de plus que l’animal ne vaut, — et le tour est joué. Le maquignon ne fait là que son métier, retirer le plus d’argent possible de sa marchandise ; et le plus grand tort est à l’acheteur qui croit pouvoir se passer d’un vétérinaire pour l’assister dans l’achat d’un cheval.

Il devrait savoir qu’acheter seul ! tout seul ! c’est pour le plus grand nombre se livrer pieds et poings liés à la bonne ou mauvaise foi du marchand.

Si tous cherchent à acheter à meilleur compte que possible et vendre bien cher, ce n’est que trop naturel ; sans doute, quand ils peuvent écouler le mauvais cheval, ils ne s’y épargnent pas, mais aussi il arrive que lorsqu’il est bon, l’acheteur le rend souvent mauvais, et c’est toujours le maquignon que l’on maudit et que l’on rend responsable.

Nous ne pouvons terminer, sans rendre justice à beaucoup de marchands de chevaux qui valent infiniment mieux que la réputation qui leur est faite. Parmi eux, il est des commerçants très-consciencieux.

Pratiquer honnêtement une profession si décriée, où les tentations sont si grandes, n’est pas le fait d’hommes ordinaires. Aussi, disons-nous avec M. Goyau :

N’est pas maquignon qui veut ! ! !


G. Maury.


ÉCOLES NATIONALES VÉTÉRINAIRES




Inspecteur général
M. H. BOULEY O. ❄, Membre de l’Institut, président de l’Académie de Médecine, etc.



ÉCOLE DE TOULOUSE

Directeur
M. LAVOCAT ❄ Membre de l’Académie des Sciences de Toulouse, etc.
Professeurs
MM. LAVOCAT ❄, Tératologie.
Anatomie des régions chirurgicales.
LAFOSSE ❄, Pathologie spéciale.
Police sanitaire et Jurisprudence.
Clinique et consultations.
BIDAUD, Physique
Chimie.
Pharmacie et Matière médicale.
Toxicologie et Médecine légale.
TOUSSAINT, Anatomie générale et Histologie
Anatomie descriptive.
Physiologie. — Zoologie
GOURDON, Hygiène générale et Agriculture.
Hygiène appliquée ou Zootechnie.
Botanique.
Extérieur des animaux domestiques.
SERRES, Pathologie et Thérapeutique générales.
Pathologie chirurgicale et obstétrique.
Manuel opératoire et Maréchalerie.
Direction des Exercices pratiques.

Chefs de Service.
MM. MAURI, Clinique, Pathologie spéciale, Histologie pathologique, Police sanitaire et Jurisprudence.
LABAT, Pharmacie, Hygiène, Extérieur.
LAULANIÉ, Anatomie générale et descriptive, Histologie, Physiologie, Zoologie.
N***, Physique, Chimie.
Chef de Service provisoire.
LIGNON, Clinique chirurgicale et chirurgie, Pathologie générale, Exercices de Chirurgie.
  1. Le cheval n’a rué.
  2. Sans voir. — (Gayot.)
  3. Lecture faite à la Société d’agriculture de la Haute-Garonne sur le projet de loi relatif aux vices rédhibitoires, par M. Lafosse.
  4. Mémoire de la Société centrale de Médec. vét. Tome VI, page 214.
  5. Maquignonner, user d’artifice pour faire paraître un cheval meilleur qu’il n’est (Bescherelle, dictionnaire) ; au figuré : « Se livrer à des trafics illicites. »
  6. Code civil. — Article 1146.