Description de l’Égypte (2nde édition)/Tome 1/Chapitre I/Paragraphe 4

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche

§. IV. Des édifices qui servent d’avenue au grand temple.

Pour mettre dans la description particulière des monumens de Philæ le même ordre que dans leur aperçu général, nous commencerons par les édifices les plus méridionaux, en nous rapprochant successivement des temples[1]. L’édifice du midi était composé de quatorze ou peut-être de seize colonnes formant une enceinte sans plafond. Il ne reste maintenant que peu de colonnes debout du côté de l’ouest : elles supportent une architrave fort délabrée ; la corniche n’existe plus. Les autres colonnes sont presque totalement détruites, et l’on ne retrouve même aucune trace des deux colonnes qui doivent avoir formé le côté du midi. Cette enceinte est un des plus petits monumens de l’Egypte ; les colonnes n’ont que 7 décimètres[2] de diamètre, et 47[3] de hauteur, tout compris[4].

Nous ne nous arrêterons point ici sur sa disposition, qui parait avoir été fort semblable à celle de l’édifice de l’est, dont nous parlerons avec développement. Nous n’insisterons pas non plus sur les détails de ses parties, parce que nous en trouverons de pareils dans de plus grands édifices mieux conservés. On ne remarque de particulier dans celui-ci qu’un chapiteaudont les feuilles lisses ne se voient point ailleurs : ces feuilles sont peut-être l’imitation de celles du bananier ou de quelque roseau ; peut-être aussi ne sont-elles point achevées, et devaient-elles être découpées. Dans ce cas, ce chapiteau ne serait pas sans analogue.

Au-devant de l’enceinte du midi étaient deux petits obélisques posés sur le mur même du quai, qui leur formait un socle très-élevé : l’un d’eux a été renversé dans le fleuve, et l’on ne voit plus que l’entaille dans laquelle sa base était encastrée ; l’autre est encore debout, mais il est cassé par le haut. Cependant, en lui supposant la proportion commune aux autres obélisques, il devait avoir environ sept mètres[5] de hauteur : c’est le plus petit de tous les obélisques que nous ayons vus dans la haute Égypte. Il est de grès[6], et c’est le seul qui soit de cette matière ; il est sans hiéroglyphes, et c’est encore le seul que nous ayons vu ainsi ; à quoi l’on peut ajouter qu’il est élevé sur une très-haute base, tandis que les autres sont posés presque au niveau du sol qui les environne. Toutes ces différences doivent faire supposer que l’objet des deux obélisques situés à l’extrémité de l’île n’était pas le même que celui des autres monumens semblables ; et si l’on remarque encore qu’on les a mis à des distances fort inégales de l’édifice du midi, afin qu’ils fussent tous les deux au-dessus du mur de quai, l’on se convaincra qu’ils ont été principalement élevés pour la décoration extérieure, à laquelle il est manifeste que la régularité intérieure a été sacrifiée. On conçoit, en effet, que l’île de Philæ étant, en quelque sorte, l’entrée de l’Égypte du côté de la Nubie, on a pu vouloir en embellir l’aspect aux yeux de ceux qui arrivaient des parties supérieures du Nil. L’enceinte du midi elle-même paraît avoir été disposée dans un dessein semblable ; car il est à remarquer qu’elle n’a aucune liaison que l’on puisse retrouver aujourd’hui avec les édifices qui l’environnent : seulement son axe principal répond au milieu du grand pylône et tandis que tous les autres édifices se présentent obliquement, elle seule offre à ceux qui descendent le fleuve un aspect régulier, que les deux obélisques rendaient encore plus remarquable.

Tout auprès de cette enceinte est l’origine d’une longue colonnade formant galerie, et qui borde la rive occidentale du fleuve ; les deux extrémités en sont abattues et il est impossible de dire où devait être celle du nord. Quant à celle du midi, il paraît qu’elle arrivait jusqu’au mur qui termine l’île ; mur qui est encore debout, et dans lequel est une ouverture qui permettait aux personnes placées sous la colonnade d’apercevoir au loin les barques naviguant sur le fleuve.

Trente-une colonnes de la galerie sont encore debout, et l’on en trouve une trente-deuxièmequi n’est détruite qu’à moitié ; en sorte que cette galerie présente encore une longueur de 93m,3[7]. Plusieurs de ces colonnes sont près de s’écrouler ; les pierres qui les composent sont toutes disjointes et déplacées. Ces dégradations doivent être attribuées à la chute des pierres, toujours très-volumineuses, qui forment les architraves et les plafonds ; lorsqu’elles viennent à être rompues par quelque cause que ce soit, elles tombent, et frappant obliquement les colonnes, en dérangent les pierres, ou les renversent quelquefois.

Vers le milieu de la longueur de la galerie, deux des colonnes sont plus espacées que les autres : des pieds-droits s’élevaient contre ces colonnes, et formaient entre elles une porte ; ce qui fait naturellement supposer que l’on ne passait pas entre toutes les autres colonnes, et qu’il y avait à cette galerie des murs d’entre-colonnement, comme on en voit à tous les portiques, à toutes les colonnades extérieures.

Les colonnes, ainsi que le mur du fond de la galerie, sont entièrement couvertes de sculptures dont quelques-unes portent encore des couleurs. Ce mur, qui forme le fond de la galerie, est le mur même du quai ; sa fondation, ayant été établie sur les rochers, n’a pu être faite en ligne droite, et l’on ne s’est pas mis en peine de dissimuler ce défaut d’alignement dans la partie supérieure du mur ; ce qui cependant eût été, à ce qu’il semble, assez facile. Il en résulte que le mur de la galerie est sinueux, et que la galerie elle-même n’a point, dans toute sa longueur, une largeur uniforme. Cette négligence a quelque chose de choquant pour un Européen ; mais cet exemple, et quelques autres de même espèce, ne sont pas suffisans pour conclure que les idées de symétrie et de régularitén’étaient pas, chez les Égyptiens, ce qu’elles sont parmi nous. Lorsque la plupart de nos grands édifices renferment des irrégularités, devons-nous hésiter à croire que celles que présentent quelques monumens égyptiens aient été causées par des circonstances particulières qu’il a été impossible de vaincre ?

Le mur est percé de plusieurs fenêtres, qui ne pouvaient avoir d’autre objet que de laisser apercevoir le fleuve et la rive opposée à celle de l’île. Ces fenêtres sont petites, disposées irrégulièrement, et n’entrent pour rien dans la décoration : cependant, leur épaisseur étant sculptée comme le reste de la galerie[8], il faut admettre qu’elles ont été faites en même temps que l’édifice, et non pas percées après coup.

La colonnade qui fait face à celle dont nous venons de parler, est à peu près dans le même état : il ne reste plus que l’architrave ; la corniche manque entièrement, et peut-être même n’a-t-elle jamais été posée. Dans le mur du fond sont trois portes qui doivent avoir conduit dans quelques chambres ; mais il n’en reste plus aucun vestige. Cette galerie se prolongeait sans doute vers le nord ; et il paraît qu’une petite salle carrée qui subsiste encore dans cette direction, y avait son entrée. Quant à l’extrémité sud de la colonnade, elle ne s’est jamais étendue au-delà du point où on la voit aujourd’hui ; car elle est encore terminée par un mur élevé qui reçoit la dernière architrave. La colonne placée dans le prolongement du mur qui forme le fond de la galerie, et quelques autres constructions qui l’environnent, sont insuffisantes pour donner des indices sur l’usage ou même seulement sur la forme des édifices auxquels elles ont appartenu.

Il me paraît également impossible de trouver les motifs qui ont pu déterminer la position irrégulière de cette seconde colonnade. Il se peut qu’à l’époque où elle fut construite, des bâtimens, qui maintenant n’existent plus, mais qui alors étaient debout, et peut-être trop respectés pour qu’on osât les détruire, aient empêché de lui donner une autre direction ; et quoique ce manque de symétrie dans la position des deux colonnadessemble indiquer qu’elles n’ont pas été construites à-la-fois, cependant toutes les autres inductions portent à croire le contraire. Les deux colonnades sont élevées sur les mêmes proportions, détruites à peu près au même degré, et ont été laissées par leurs constructeurs dans le même état d’inachèvement.

La hauteur des colonnes est de 5m,1 ; leur diamètre est de 0m,8 environ. Les chapiteaux ont tous la même hauteur et à peu près la même forme ; mais les sculptures en sont très-variées. Un des plus simples et des plus agréables, est celui qui est formé de feuilles de palmier il est impossible de concevoir rien de plus élégant. Aux feuilles de palmier, le sculpteur a joint les régimes de dattes, et le haut de la colonne représente en même temps l’écorce du palmier : l’image de cet arbre est donc complète dans cette colonne, et jamais imitation ne fut moins déguisée et plus heureuse. D’autres chapiteaux sont ornés des feuilles du lotus dans l’état où elles sont avant d’être entièrement ouvertes ; on y voit aussi la fleur de cette plante sacrée.

L’architecture égyptienne offre ce caractère qui lui est tout-à-fait particulier, que sa décoration n’avait jamais rien de capricieux, et qu’elle était toute composée de symboles auxquels il y avait un sens attaché.

Mais ce que les chapiteaux de ces colonnes offrent encore de remarquable, c’est que, n’étant pas tous terminés, ils nous apprennent comment les Égyptiens ébauchaient leurs sculptures. Ces ébauches sont polies comme si elles eussent du rester sous la forme qu’elles ont, et servir elles-mêmes de chapiteaux il y a, en effet, de ces ébauches qui pourraient former des chapiteaux d’un goût original et d’un style assez pur[9].

Au-dessus des chapiteaux sont des dés carrés, sur lesquels porte l’architrave. C’est une chose pleine de raison d’avoir fait en sorte que des architraves, qui offrent toujours une apparence de pesanteur, ne portent pas immédiatement sur des chapiteaux composés de feuilles, de fleurs et d’ornemens délicats. Les Égyptiens n’ont jamais manqué à cette convenance, et il est étonnant que les Grecs ne les aient point imités ; car il n’en résulte aucun effet désagréable : au contraire même, les chapiteaux se trouvant par-là un peu éloignés de l’architrave, les grandes lignes n’éprouvent aucune interruption ; ce qui est toujours une source de beautés dans l’architecture.

Les colonnes de ces galeries, comme toutes celles d’Égypte, diminuent de la base au chapiteau d’une manière uniforme ; c’est cette sorte de diminution qu’on remarque aux colonnes doriques élevées en Grèce dans le plus beau siècle de l’architecture. La diminution des colonnes suivant une ligne courbe, et leur renflement au tiers de leur hauteur, sont d’une époque où le goût des choses simples commençait à se perdre.

Au-delà des deux colonnades est le grand pylône, l’un des édifices les plus importans de l’île ; nous en parlerons avec détail. Disons d’abord quelque chose des deux obélisques ainsi que des deux lions qui étaient placés au-devant de cette première entrée des temples, et qui sont actuellement renversés.

Les obélisques sont d’un seul morceau de granit rouge, et portent sur chacune de leurs faces une colonne d’hiéroglyphes, comme on le voit à celui d’Héliopolis. Ces obélisques, plus grands de moitié que ceux de l’extrémité de l’île, sont cependant encore fort petits, comparés à ceux de Thèbes, d’Héliopolis et d’Alexandrie.

Les deux lions, également en granit, paraissent avoir été placés au-devant des obélisques ; ils sont assis sur leur croupe, les deux pattes de devant étant droites. Cette attitude, qui n’est reproduite dans aucun autre lion ou sphinx de ronde bosse, se retrouve assez fréquemment dans ceux qui sont en bas-relief. On en verra un exemple à Philæ même.

Le pylône a environ quarante mètres de largeur et dix-huit mètres de hauteur ; son épaisseur est d’environ six mètres ; mais elle ne forme point une seule masse de pierre ; dans l’intérieur sont pratiqués plusieurs chambres et des escaliers. On pénètre dans le massif droit par une petite porte située à l’extrémité de la galerie qui conduit du premier au second pylône. L’escalier de ce massif s’élève, par une pente très-douce, jusqu’au sommet de l’édifice, en tournant autour d’un noyau carré. Il n’y a point de marches dans les angles, qui sont tous occupés par des paliers. C’est ainsi que l’on voit encore quelques escaliers dans les tours carrées de nos anciens châteaux. On est entré dans deux chambres au bas de l’escalier, et dans trois autres vers le milieu de la hauteur de l’édifice quelques-unes de ces chambres sont, ainsi que l’escalier, éclairées par des ouvertures petites au dehors, qui s’élargissent dans l’intérieur, mais qui donnent néanmoins peu de lumière, à cause de la grande épaisseur des murs.

La distribution du massif gauche est différente pour parvenir à son sommet, il faut d’abord monter l’escalier du massif droit, et, traversant toutes les chambres supérieures, passer sur la porte d’entrée entre les deux corniches, qui forment de ce dessus de porte un couloir découvert et une communication entre les deux parties du pylône. À l’extrémité de ce couloir, on trouve dans le massif gauche, un escalier qui monte au sommet par une seule rampe.

La porte latérale pratiquée dans ce massif, vis-à-vis du temple de l’ouest, donne entrée à deux chambres obscures et encombrées, qui peut-être avaient quelque communication avec deux autres chambres supérieures dans lesquelles on n’est entré que par une ouverture forcée. Trois de nos collègues ont trouvé une grande quantité de langes et d’enveloppes de momies dans ces deux chambres supérieures, que nul autre qu’eux n’a visitées. Ce fait, sur lequel il a été impossible de recueillir plus d’éclaircissemens, méritera de fixer l’attention des voyageurs qui se rendront un jour dans l’île de Philæ ; néanmoins, nous ne croyons pas que ces constructions aient dû, en général, servir de tombeaux.

Ce qui nous paraît le plus raisonnable à dire sur l’usage des pylônes, dont la hauteur domine de beaucoup les temples et les palais au-devant desquels ils sont construits, c’est qu’ils servaient d’observatoires. Les diverses chambres intérieures peuvent avoir servi à mettre les instrumens, et peut-être aussi à loger les gardiens à qui le dépôt en était confié. À cette supposition, que justifie l’étude particulière que les Égyptiens faisaient de l’astronomie, nous ajouterons celle-ci, qui sert à expliquer la forme et la situation de ces observatoires toujours divisés en deux parties, au milieu desquelles se trouve une porte d’entrée : c’est que long-temps avant qu’il y eût en Égypte une astronomie et des observatoires, on avait certainement fait la guerre et construit des forteresses. Nous croyons voir dans les deux parties d’un pylône deux tours carrées, destinées originairement à flanquer les portes d’entrée ; et nous pensons que, ces édifices s’étant offerts comme d’eux-mêmes aux premiers astronomes, on continua dans la suite, soit pour des raisons particulières, soit seulement par respect pour l’usage établi, d’élever des observatoires sur un modèle fort semblable à celui des anciennes tours.

Les portes des pylônes sont d’une proportion très-élégante ; leur hauteur est toujours plus que double de leur largeur. On s’est assuré par plusieurs observations qu’elles étaient fermées par des portes battantes. Ces battans n’étaient point appliqués sur l’une des faces du mur ; mais, comme nos portes de ville, ou toutes celles qui traversent des murs fort épais, ils s’ouvraient dans à qui le dépôt en était confié.

l’épaisseur même de la construction ; et des renfoncemens étaient pratiques pour les recevoir.

Il ne nous reste plus qu’une dernière remarque à faire sur la forme et la construction des pylônes, et il faut, pour la saisir, prêter un peu d’attention. Si l’on imagine que les deux petites faces qui sont tournées l’une vers l’autre, et entre lesquelles la porte est comprise, soient prolongées jusqu’au sol du monument, ces faces n’arriveront pas jusqu’au-dedansde la porte, et l’on a même observé que presque toujours elles viendraient précisément aboutir aux renfoncemens qui sont sous cette porte. S’il en était autrement, c’est-à-dire, si l’œil, en prolongeant ces deux faces, les voyait pénétrer dans l’intérieur de la porte, il serait extrêmement choqué, et croirait apercevoir un porte-à-faux, qui pourtant ne serait pas réel. Cette recherche, ce soin qui ne peut être que le résultat de l’expérience, et que l’on aperçoit jusque dans les édifices les plus ruines, les plus évidemment antiques, prouve suffisamment que ces édifices eux-mêmes ne sont pas les premiers que les Égyptiens aient construits.

Passons maintenant à l’examen des sculptures qui décorent les faces extérieures de ce pylône, Nous ferons d’abord remarquer que ces sculptures ne forment aucune saillie sur la face du mur. Le sculpteur, après avoir trace le contour d’une figure n’a pas donne un seul coup de ciseau hors de cette limite il y a exécuté son bas-relief sans abattre la pierre qui l’environne ; en sorte que ce bas-relief se trouve placé dans une espèce de creux, et que ses parties les plus saillantes ne sortent pas de la face du mur[10]. Cette sorte de sculpture en relief dans le creux est tout-à-fait particulière aux monumens des anciens Égyptiens : elle est toujours employée au-dehors des édifices, parce que sa nature même la met à l’abri des chocs et de la plupart des autres accidens auxquels les bas-reliefs ordinaires sont exposés. Aussi ces derniers ne se voient-ils que dans les intérieurs ; et quoiqu’il y ait quelques exceptions à cette règle sur l’emploi des deux espèces de sculpture, elle n’en doit pas moins être regardée comme à peu près générale.

Les sculptures de la face antérieure du pylône représentent, sur chaque massif, trois scènes bien distinctes ; deux dans le haut, et une seule dans la partie inférieure. Les divinités y sont distinguées par le bâton augural et la croix à anse qu’elles tiennent dans leurs mains. On y voit Osiris soit avec une tête d’homme, soit avec une tête d’épervier. Isis est coiffée de la peau d’un vautour ; et son bâton augural, au lieu d’être terminé par une tête de lévrier, l’est par une fleur de lotus[11].

Dans la partie supérieure, les prêtres présentent aux dieux des vases renfermant sans doute quelques liqueurs précieuses. Dans les scènes de la partie inférieure, un prêtre, ou un sacrificateur, placé devant des divinités, tient réunies par leurs cheveux, ou peut-être par des On peut jeter les yeux sur les cordes, trente, Victimes[12] trois fois moins grandes que lui ; il a le bras levé pour les frapper. Il est manifeste, soit par le nombre des victimes, soit par la manière dont elles sont tenues, soit par leur proportion, que cette scène n’est point la représentation d’un véritable sacrifice, et qu’elle ne doit être régardée que comme un symbole.

Toutes les figures qui composent ces divers tableaux ont, comme on peut le voir, la tête de profil, les épaules en face, et le reste du corps de profil. Un grand nombre d’hiéroglyphes sont rangés, dans des bandes verticales, autour de ces tableaux ; mais ceux que renferme le dessin n’ont pas été copies ; outre qu’ils sont très-élevés, et qu’ils ne se distinguent pas facilement, leur multitude seule était un motif suffisant pour qu’on n’osât pas entreprendre de les dessiner.

La corniche du pylône est divisée par compartimens égaux, dans chacun desquels sont sculptées les mêmes figures, distribuées de manière à former un ornement très-riche et très-agréable pour l’œil, en même temps qu’il était significatif pour l’esprit. Sur la moulure inférieure de la corniche qui descend en forme de rouleau le long des angles de l’édifice, le sculpteur a représenté un ruban qui l’entoure, et qui est roulé alternativement en cercle et en vis.

Les corniches des deux portes qui traversent le pylône, et dont la décoration est semblable à celle des corniches de presque toutes les grandes portes égyptiennes, méritent par cela même d’être remarquées. Sur un fond cannelé est un disque accompagné de deux serpens et de deux grandes ailes. Ces serpens, appelés ubœus, sont de l’espèce de ceux qui, quand on les irrite, se dressent sur leur poitrine en élargissant leur cou, qui devient en même temps très-mince quand on le regarde de profil. Les Égyptiens, ne faisant entrer dans leur sculpture aucune perspective, et voulant cependant représenter le serpent sacré dans la circonstance dont nous venons de parler, ont laissé la tête de profil, et mis le cou en face ; de sorte qu’il paraît être plutôt gonflé qu’élargi.

Quant aux deux rainures, verticales qui sont de chaque côté de la porte principale, elles étaient destinées à recevoir des mâts que l’on dressait contre les pylônes, et que l’on ornait de pavillons[13].

La face du pylône opposée à celle que nous venons de décrire, et tournée vers le temple, est également décorée de sculptures : on n’a recueilli que celles qui accompagnent, de chaque côté, la porte percée dans le pylône, en face du temple de l’ouest. Elles représentent une barque symbolique, ornée de la tête d’Isis, et qui mérite de fixer l’attention. Cette barque est portée par quatre hommes vêtus de longues robes ; on voit à l’arrière une rame dirigée par un personnage à tête d’épervier, qui en meut l’extrémité au moyen de la queue d’un serpent dont il tient le corps dans sa main. Au milieu de la barque est un coffre ayant la forme d’un petit temple ; deux figures y sont sculptées. Ce temple semble être sous leur sauve-garde, et elles étendent leurs ailes sur lui en signe de protection. En avant des prêtres qui portent la barque, marche un jeune homme tenant une cassolette dans laquelle brûlent des parfums : on voit la flamme sortir du vase qui est à l’extrémité, et ce jeune homme y jette adroitement des grains d’encens. Cette barque symbolique est répétée un grand nombre de fois dans les sculptures égyptiennes, mais avec des attributs et des emblèmes accessoires très-variés, qui diffèrent suivant les circonstances. Ce que l’on peut remarquer, c’est qu’elle n’est jamais portée que par des personnages vêtus de longues robes.

Il serait possible de trouver quelque analogie entre cette barque et l’arche d’alliance des Israélites ; et cela n’a rien qui doive surprendre, si l’on admet que le législateur des Hébreux ait été élevé au milieu des Égyptiens, et que ses idées se soient formées sur celles qu’il avait acquises dans ce pays. On ne doit pas s’attendre à trouver dans les objets que nous comparons, une similitude complète ; mais on remarquera entre eux cette sorte de ressemblance qui tient aux réminiscences et à une imitation en quelque sorte involontaire. En comparant donc l’arche d’alliance avec la barque sacrée des Égyptiens, on pourra trouver que les prêtres vêtus de longues robes, qui portent celle-ci, sont les Lévites vêtus de robes de lin qui portaient celle-là ; que le petit temple est l’arche proprement dite, et que les figures ailées qui sont tournées l’une vers l’autre, les ailes étendues sur le petit temple, sont les deux chérubins. De plus, le bateau égyptien est porté sur des barres, comme l’arche l’était sur des barres de bois de setim. Quant à la partie cintrée qui a la forme d’une barque, il n’en est point parlé dans l’Exode ; et, en effet, une barque n’aurait eu aucun rapport avec la religion des Israélites, tandis qu’elle en avait de très-naturels avec celle des Égyptiens, dans laquelle le plus grand nombre des symboles doit être rapporté au Nil et à ses inondations.

Après le premier pylône est la cour qui précède le grand temple, et qui peut en être regardée comme le péristyle. Elle est formée, à gauche, par le temple de l’ouest, et à droite, par une galerie dont nous allons parler.

Cette galerie est composée de dix colonnes ayant à peu près les mêmes proportions que celles des deux colonnades qui précèdent le premier pylône. Leurs chapiteaux offrent aussi les mêmes variétés ; mais ils sont tous entièrement sculptés, cette galerie ayant été terminée dans toutes ses parties. La corniche est surmontée d’un couronnement qu’on pourrait appeler une seconde corniche, et dont la forme est très-remarquable : il est composé d’une suite de ces serpens qui ont la faculté d’élargir leur cou en se redressant sur leur poitrine ; ils sont tous rangés, dans cette attitude, les uns contre les autres, sculptés en ronde-bosse, et portant un disque sur leur tête. Cet ornement est en lui-même d’une belle composition ; mais il donne ici une grande épaisseur à l’entablement que supportent les colonnes.

Une porte est à l’extrémité de la galerie et contiguë au second pylône ; elle est maintenant obstruée, et son objet ne peut être déterminé. C’est sur un jambage de cette porte qu’a été recueilli le bas-relief (pl. 13, fig. I) qui représente un lion dans une attitude toute semblable à celle des deux lions de granit : parmi les hiéroglyphes qui sont au-devant de lui, on remarque le même instrument qu’il tient entre ses pattes, et qui paraît être une sorte de couteau.

Sous la galerie, cinq portes communiquent à de petites chambres qui forment des espèces de cellules, dont il serait bien curieux de pouvoir deviner l’usage. Si la langue hiéroglyphique était connue, on apprendrait bientôt, sans doute, quel était l’emploi de chaque partie de ces édifices ; car il est très-probable que les sculptures étaient relatives aux lieux où elles étaient placées. Toutes les parties de cette galerie, les colonnes et l’intérieur de ces cellules sont couverts de tableaux sculptés, dont deux seulement ont été recueillis. L’un est placé dans une des chambres, et représente un Cynocéphale, emblème des Lettres[14], écrivant sur un volumen avec un stylet ; devant lui, est une colonne d’hiéroglyphes. L’autre, placé sous la colonnade (pl. 13, fig. 4), représente Isis, et Osiris à tête d’épervier. Devant eux, est un prêtre, et, sur un traîneau, une barque symbolique tout-à-fait semblable, pour la forme, à celle que nous avons examinée précédemment. On y retrouve le même petit temple ; mais les autres attributs sont fort différens. Les six enseignes ou étendards placés derrière le prêtre sont une coiffure que l’on voit sur la tête des dieux et des prêtres, une enveloppe qui peut être celle d’une momie d’oiseau, un épervier, un ibis et deux chacals enfin, on retrouve encore ici le porteur de cassolette occupe à y jeter des grains d’encens.

Cette sculpture et la précédente sont fort curieuses, et l’on doit regretter de n’avoir pu en recueillir un plus grand nombre dans ces mêmes cellules ou sous cette galerie. Peut-être nous en fera-t-on le reproche ; mais que l’on se représente la situation d’un voyageur arrivant dans l’île de Philæ et n’ayant que peu de jours à y demeurer ; il emploie la plus grande partie de ce temps à satisfaire sa propre curiosité, à prendre connaissance, et, pour ainsi dire, possession de tout ce qui l’environne. Entouré de tant d’objets, tous également nouveaux, ils lui paraissent tous d’un égal intérêt : il ne peut cependant tout décrire, tout dessiner ; il faut enfin qu’il se détermine, et c’est presque-un devoir pour lui de s’attacher aux parties principales, aux choses grandes et bien conservées. Il se contente de pénétrer dans les édifices accessoires, dans les réduits obscurs ou presque entièrement détruits ; il en assigne la place et les principales dimensions, les examine à la hâte, et ne les quitte qu’à regret.

  1. Quoique nous employions ici le mot description, notre intention n’est pas de parler des monumens suivant l’acception que l’on donne ordinairement à ce mot. La véritable description des monumens est dans les gravures de l’atlas : la distribution d’un temple ne saurait être mieux décrite que par un plan, et ses décorations, que par des élévations, des vues et des perspectives ; mais les faits que les dessins ne renferment point et ne peuvent pas même exprimer, ceux sur lesquels il est nécessaire d’arrêter l’attention, les remarques, les rapprochemens que les voyageurs seuls pouvaient faire, enfin, les conjectures raisonnables propres à fixer les idées et à satisfaire l’esprit, tous ces objets sont du domaine de la parole ; et c’est d’eux que se composent les paragraphes suivans. En les joignant aux gravures de l’atlas, on aura une connaissance complète des monumens de l’île de Philæ.
    Les planches citées dans ce chapitre et les suivans appartiennent au premier volume de l’atlas des Antiquités.
  2. Deux pieds trois pouces.
  3. Quatorze pieds six pouces.
  4. Les mesures rapportées dans le cours de ce mémoire ne sont qu’approximatives ; pour plus d’exactitude, il faut consulter les planches.
  5. Vingt-deux pieds.
  6. La couleur de ce grès a fait croire à quelques voyageurs que cet obélisque était de marbre blanc.
  7. Environ quarante-huit toises.
  8. Extrait du Journal de voyage de M. Villoteau.
  9. Plusieurs voyageurs s’y sont mépris. Voyez pl. 8, fig. 1 et 10, 2 et 11, 5 et 8, etc., où il est facile de reconnaître les différentes manières d’ébaucher qu’employaient les artistes pour l’exécution des divers genres de chapiteaux.
  10. On peut jeter les yeux sur les gravures, et principalement sur la planche 13, figure 1, pour avoir une idée de l’effet de cette espèce de sculpture.
  11. Nous entrons à dessein dans ces détails bien connus de tous les antiquaires, mais dont la plupart des autres lecteurs pourront nous savoir gré.
  12. Voyez pl. 6, fig. 7. Le dessin, qui en a été fait rapidement, ne représente point ici trente victimes ; mais ce nombre est celui qui a été remarqué dans toutes les scènes semblables.
  13. Consultez les bas-reliefs du vieux temple de Karnak, pl. 57 et vol. III.
  14. Suivant Horapollon.