Destinées de la poésie

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Revue des Deux MondesPériode Initiale, tome 1 (pp. 682-693).

DESTINEES


DE


LA POESIE





Les deux fragmens qui suivent, et que nous devons à une communication amicale, font partie d’une œuvre nouvelle que M. de Lamartine doit nous donner dans les premiers jours d’avril [1]. Pour sujet, le poète a pris les Destinées de la poésie. Après les avoir présagées dans leurs futures évolutions, il éclaire sa pensée par autant de tableaux ou d’exemples rapportés le plus souvent de son dernier voyage. L’Orient, la terre prophétique du genre humain, élève ainsi encore une fois la voix pour parler d’avenir ; et il est bon que tous les vagues pressentimens qui nous assiègent soient enfin illuminés par un peu du soleil d’Arabie. Les ruines de Balbek fournissent au poète le sujet d’un beau tableau.

Un jour, j’avais traversé les sommets du Sannim, couverts de neiges éternelles, et j’étais redescendu du Liban couronné de son diadème de cèdres, dans le désert nu et stérile d’Héliopolis. A la fin d’une journée de route pénible et longue, à l’horizon encore éloigné devant nous, sur les derniers degrés des montagnes noires de l’Anti-Liban, un groupe immense de ruines jaunes, dorées par le soleil du soir, se détachaient de l’ombre des montagnes et répercutaient les rayons du couchant ! Nos guides nous les montraient du doigt, et criaient : Balbek ! Balbek ! C’était en effet la merveille du désert, la fabuleuse Balbek qui sortait tout éclatante de son sépulcre inconnu pour nous raconter des âges dont l’histoire a perdu la mémoire. Nous avancions lentement aux pas de nos chevaux fatigués, les yeux attachés sur les murs gigantesques, sur les colonnes éblouissantes et colossales qui semblaient s’étendre, grandir, s’allonger à mesure que nous en approchions. Un profond silence régnait dans toute notre caravane, chacun aurait craint de perdre une impression de cette scène en communiquant celle qu’il venait d’avoir ; les Arabes mêmes se taisaient et semblaient recevoir aussi une forte et grave pensée de ce spectacle qui nivelle toutes les pensées. Enfin, nous touchâmes aux premiers blocs de marbre, aux premiers tronçons de colonnes que les tremblemens de terre ont secoués jusqu’à plus d’un mille des monumens mêmes, comme les feuilles sèches jetées et roulées loin de l’arbre après l’ouragan. Les profondes et larges carrières qui déchirent, comme des gorges de vallées, les flancs noirs de l’Anti-Liban, ouvraient déjà leurs abîmes sous les pas de nos chevaux ; ces vastes bassins de pierre dont les parois gardent encore les traces profondes du ciseau qui les a creusées pour en tirer d’autres collines de pierre, montraient encore quelques blocs gigantesques à demi détachés de leur base, et d’autres entièrement taillés sur leurs quatre faces, et qui semblent n’attendre que les chars ou les bras de générations de géans pour les mouvoir ; un seul de ces moellons de Balbek avait soixante-deux pieds de long sur vingt-quatre pieds de largeur, et seize pieds d’épaisseur. Un de nos Arabes, descendant de cheval, se laissa glisser dans la carrière, et grimpant sur cette pierre en s’accrochant aux entaillures du ciseau et aux mousses qui y ont pris racine, il monta sur ce piédestal, et courut çà et là sur cette plate-forme, en poussant des cris sauvages ; mais le piédestal écrasait par sa masse l’homme de nos jours, l’homme disparaissait devant son œuvre : il faudrait la force réunie de soixante mille hommes de notre temps pour soulever seulement cette pierre, et les plates-formes des temples de Balbek en montrent de plus colossales encore, élevées à vingt-cinq ou trente pieds du sol, pour porter des colonnades proportionnées à ces bases ! Nous suivîmes notre route entre le désert à gauche et les ondulations de l’Anti-Liban à droite, en longeant quelques petits champs cultivés par les Arabes pasteurs, et le lit d’un large torrent qui serpente entre les ruines, et aux bords duquel s’élèvent quelques beaux noyers. L’Acropolis, ou la colline artificielle qui porte tous les grands monumens d’Héliopolis, nous apparaissait çà et là entre les rameaux et au-dessus de la tête des grands arbres ; enfin nous la découvrîmes tout entière, et toute la caravane s’arrêta comme par un instinct électrique. Aucune plume, aucun pinceau ne pourrait décrire l’impression que ce seul regard donne à l’œil et à l’ame ; sous nos pas, dans le lit du torrent, au milieu des champs, autour de tous les troncs d’arbres, des blocs immenses de granit rouge ou gris, de porphyre sanguin, de marbre blanc, de pierre jaune aussi éclatante que le marbre de Paros ; tronçons de colonnes, chapiteaux ciselés, architraves, volutes, corniches, entablemens, piédestaux, membres épars, et qui semblent palpitans, des statues tombées la face contre terre ; tout cela épars, confus, groupé en monceaux, disséminé en mille fragmens, et ruisselant de toutes parts comme les laves d’un volcan qui vomirait les débris d’un grand empire ! A peine un sentier pour se glisser à travers ces balayures des arts qui couvrent toute la terre ; et le fer de nos chevaux glissait et se brisait à chaque pas sur l’acanthe polie des corniches, ou sur le sein de neige d’un torse de femme ; l’eau seule de la rivière de Balbek se faisait jour parmi ces lits de fragmens, et lavait de son écume murmurante les brisures de ces marbres qui font obstacle à son cours.

Au-delà de ces écumes de débris qui forment de véritables dunes de marbre, la colline de Balbek, plate-forme de mille pas de long, de sept cents pieds de large, toute bâtie de mains d’hommes, en pierres de taille, dont quelques-unes ont cinquante à soixante pieds de longueur sur vingt à vingt-deux d’élévation, mais la plupart de quinze à trente ; cette colline de granit taillée se présentait à nous par son extrémité orientale, avec ses bases profondes et ses revêtemens incommensurables, où trois morceaux de granit forment cent quatre-vingts pieds de développement, et près de quatre mille pieds de surface, avec les larges embouchures de ses voûtes souterraines où l’eau de la rivière s’engouffrait en bondissant, où le vent jetait avec l’eau des murmures semblables aux volées lointaines des grandes cloches de nos cathédrales. Sur cette immense plate-forme, l’extrémité des grands temples se montrait à nous, détachée de l’horizon bleu et rosé, en couleur d’or ; quelques-uns, de ces monumens déserts semblaient intacts et sortis d’hier des mains de l’ouvrier ; d’autres ne présentaient plus que des restes encore debout, des colonnes isolées, des pans de murailles inclinés, et des frontons démantelés ; l’œil se perdait dans les avenues étincelantes des colonnades de ces divers temples, et l’horizon trop élevé nous empêchait de voir où finissait ce peuple de pierre. Les trois colonnes gigantesques du grand temple, portant encore majestueusement leur riche et colossal entablement, dominaient toute cette scène et se perdaient dans le ciel bleu du désert, comme un autel aérien pour les sacrifices des péans.

Nous ne nous arrêtâmes que quelques minutes, pour reconnaître seulement ce que nous venions visiter à travers tant de périls et tant de distances ; et sûrs enfin de posséder pour le lendemain ce spectacle que les rêves mêmes ne pourraient nous rendre, nous nous remîmes en marche. Le jour baissait, il fallait trouver un asile, ou sous la tente, ou sous quelque voûte de ces ruines, pour passer la nuit et nous reposer d’une marche de quatorze heures. Nous laissâmes à gauche la montagne de ruines, et une vaste plage toute blanche de débris ; et traversant quelques champs de gazon brouté par les chèvres et les chameaux, nous nous dirigeâmes vers une fumée qui s’élevait, à quelque cent pas de nous, d’un groupe de ruines entremêlées de masures arabes. Le sol était inégal et montueux, et retentissait sous les fers de nos chevaux, comme si les souterrains que nous foulions allaient s’entr’ouvrir sous leurs pas. Nous arrivâmes à la porte d’une cabane basse et à demi cachée par des pans de marbre dégradés, et dont la porte et les étroites fenêtres, sans vitres et sans volets, étaient construites de débris de marbre et de porphyre mal collés ensemble avec un peu de ciment ; une petite ogive de pierre s’élevait d’un ou deux pieds au-dessus de la plate-forme qui servait de toit à cette masure, et une petite cloche semblable à celle que l’on peint sur la grotte des ermites y tremblait aux bouffées du vent. C’était le palais épiscopal de l’évêque arabe de Balbek qui surveille dans ce désert un petit troupeau de douze ou quinze chrétiens de la communion grecque, perdus au milieu de ces déserts et de la tribu féroce des Arabes indépendans des Bquà. Jusque là nous n’avions vu aucun être vivant que les chacals qui couraient entre les colonnes du grand temple, et les petites hirondelles au collier de soie rose qui bordaient, comme un ornement d’architecture orientale, les corniches de la plate-forme. L’évêque, averti par le bruit de notre caravane, arriva bientôt, et, s’inclinant sur sa porte, m’offrit l’hospitalité. C’était un beau vieillard aux cheveux et à la barbe d’argent, à la physionomie grave et douce, à la parole noble, suave et cadencée, tout-à-fait semblable à l’idée du prêtre dans le poème ou dans le roman, et digne en tout de montrer sa figure de paix, de résignation et de charité dans cette scène solennelle et de ruines et de méditation. Il nous fit entrer dans une petite cour intérieure pavée aussi d’éclats de statues, de morceaux de mosaïques et de vases antiques ; et nous livrant sa maison, c’est-à-dire deux petites chambres basses sans meubles et sans portes, il se retira et nous laissa, suivant la coutume orientale, maîtres absolus de sa demeure. Pendant que nos Arabes plantaient en terre, autour de la maison, les chevilles de fer pour y attacher par un anneau les jambes de nos chevaux, et que d’autres allumaient un feu dans la cour pour nous préparer le pilaw et cuire les galettes d’orge, nous sortîmes pour jeter un second regard sur les monumens qui nous environnaient. Les grands temples étaient devant nous comme des statues sur leurs piédestaux, le soleil les frappait d’un dernier rayon qui se retirait lentement d’une colonne à l’autre, comme les lueurs d’une lampe que le prêtre emporte au fond du sanctuaire, et les mille ombres des portiques, des piliers, des colonnades, des autels, se répandaient mourantes sous la vaste forêt de pierre, et remplaçaient peu à peu sur l’Acropolis les éclatantes lueurs du marbre et du travertin. Plus loin, dans la plaine, c’était un océan de ruines qui ne se perdait qu’à l’horizon ; on eût dit des vagues de pierre hissées contre un écueil, et couvrant une immense plage de leur blancheur et de leur écume. Rien ne s’élevait au-dessus de cette mer de débris, et la nuit, qui tombait des hauteurs déjà grises d’une chaîne de montagnes, les ensevelissait successivement dans son ombre. Nous restâmes quelques momens assis, silencieux et pensifs, devant ce spectacle sans paroles, et nous rentrâmes à pas lents dans la petite cour de l’évêque, éclairée par le foyer des Arabes.

Assis sur quelques fragmens de corniches et de chapiteaux qui servaient de bancs dans la cour, nous mangeâmes rapidement le sobre repas du voyageur dans le désert, et nous restâmes quelque temps à nous entretenir, avant le sommeil, de ce qui remplissait nos pensées. Le foyer s’éteignait, mais la lune se levait pleine et éclatante dans le ciel limpide, et passant à travers les crénelures d’un grand mur de pierres blanches et les dentelures d’une fenêtre en arabesque qui bornaient la cour du côté du désert, elle éclairait l’enceinte d’une clarté qui rejaillissait sur toutes les pierres. Le silence et la rêverie nous gagnèrent ; ce que nous pensions à cette heure, à cette place, si loin du monde vivant, dans ce monde mort, en présence de tant de témoins muets, d’un passé inconnu, mais qui bouleverse toutes nos petites théories d’histoire et de philosophie de l’humanité ; ce qui se remuait dans nos esprits oui, dans nos cœurs, de nos systèmes, de nos idées, hélas ! et peut-être aussi de nos souvenirs et de nos sentimens individuels, Dieu seul le sait et nos langues n’essayaient pas de le dire ; elles auraient craint de profaner la solennité de cette heure, de cet astre, de ces pensées mêmes : nous nous taisions. Tout à coup, comme une plainte douce et amoureuse, comme un murmure grave et accentué par la passion sortit des ruines derrière ce grand mur percé d’ogives arabes, et dont le toit nous avait paru écroulé sur lui-même ce murmure vague et confus s’enfla, se prolongea, s’éleva plus fort et plus haut, et nous distinguâmes un chant nourri de plusieurs voix en chœur, un chant monotone, mélancolique et tendre, qui montait, qui baissait, qui mourait, qui renaissait alternativement et qui se répondait à lui-même : c’était la prière du soir que l’évêque arabe faisait avec son petit troupeau, dans l’enceinte éboulée de ce qui avait été son église ; monceaux de ruines entassées récemment par une tribu d’Arabes idolâtres. Rien ne nous avait préparés à cette musique de l’ame, dont chaque note est un sentiment ou un soupir, du cœur humain, dans cette solitude, au fond des déserts, sortant ainsi des pierres muettes accumulées par les tremblemens de terre, par les Barbares et par le temps. Nous fûmes frappés de saisissement, et nous accompagnâmes des élans de notre pensée, de notre prière et de toute notre poésie intérieure, les accens de cette poésie sainte, jusqu’à ce que les litanies chantées eussent accompli leur refrain monotone, et que le dernier soupir de ces voix pieuses se fût assoupi dans le silence accoutumé de ces vieux débris.

Voilà, nous disions-nous en nous levant, ce que sera sans doute la poésie des derniers âges : soupir et prière sur des tombeaux, aspiration plaintive vers un monde qui ne connaîtra ni mort ni ruines !

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Ailleurs l’auteur, après avoir décrit une scène touchante qui se passe dans un couvent maronite de la Vallée des Saints, s’élève aux plus hautes considérations sur l’avenir du caractère social de la poésie.

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Nous restâmes muets et enchantés comme les esprits célestes, quand, planant pour la première fois sur le globe qu’ils croyaient désert, ils entendirent monter de ces mêmes bords la première prière des hommes ; nous comprîmes ce que c’était que la voix de l’homme pour vivifier la nature la plus morte, et ce que ce serait que la poésie à la fin des temps, quand, tons les sentimens du cœur humain éteints et absorbés dans un seul, la poésie ne serait plus ici bas qu’une adoration et un hymne.

Mais nous ne sommes pas à ces temps : le monde est jeune, car la pensée mesure encore une distance incommensurable entre l’état actuel de l’humanité et le but qu’elle peut atteindre ; la poésie aura d’ici 1à de nouvelles, de hautes destinées à remplir. Elle ne sera plus lyrique dans le sens où nous prenons ce mot ; elle n’a pas assez de jeunesse, de fraîcheur, de spontanéité d’impression, pour chanter comme au premier réveil de la pensée humaine. Elle ne sera plus épique ; l’homme a trop vécu, trop réfléchi pour se laisser amuser, intéresser par les longs récits de l’épopée, et l’expérience a détruit sa foi aux merveilles dont le poème épique enchantait sa crédulité ; elle ne sera plus dramatique, parce que la scène de la vie réelle a, dans nos temps de liberté et d’action politique, un intérêt plus pressant, plus réel et plus intime que la scène du théâtre ; parce que les classes élevées de la société ne vont plus au théâtre pour être émues, mais pour juger ; parce que la société est devenue critique de naïve qu’elle était. Il n’y a plus de bonne foi dans les plaisirs. Le drame va tomber au peuple ; il était né du peuple et pour le peuple, il y retourne ; il n’y a plus que la classe populaire qui porte son cœur au théâtre : or, le drame populaire, destiné aux classes illettrées, n’aura pas de long-temps une expression assez noble, assez élégante, assez élevée pour attirer la classe lettrée. La classe lettrée abandonnera donc le drame ; et quand le drame populaire aura élevé son parterre jusqu’à la hauteur de la langue d’élite, cet auditoire le quittera encore, et il lui faudra sans cesse redescendre pour être senti. C’est une question d’aristocratie et de démocratie ; le drame est l’image la plus fidèle de la civilisation.

La poésie sera de la raison chantée, voilà sa destinée pour longtemps ; elle sera philosophique, religieuse, politique, sociale comme les époques que le genre humain va traverser ; elle sera intime surtout, personnelle, méditative et grave ; non plus un jeu de l’esprit, un caprice mélodieux de la pensée légère et superficielle, mais l’écho profond, réel, sincère des plus hautes conceptions de l’intelligence, des plus mystérieuses impressions de l’ame. Ce sera l’homme lui-même et non plus son image, l’homme sincère et tout entier. Les signes avant-coureurs de cette transformation de la poésie sont visibles depuis plus d’un siècle ; — ils se multiplient de nos jours. La poésie s’est dépouillée de plus en plus de sa forme artificielle, elle n’a presque plus de forme qu’elle-même. — A mesure que tout s’est spiritualisé dans le monde, elle aussi se spiritualise ; elle ne veut plus de mannequin, elle n’invente plus de machine, car la première chose que fait maintenant l’esprit du lecteur, c’est de dépouiller le mannequin, c’est de démonter la machine et de chercher la poésie seule dans l’œuvre poétique, et de chercher aussi l’ame du poète sous sa poésie. Mais sera-t-elle morte pour être plus vraie, plus sincère, plus réelle qu’elle ne le fut jamais ? Non sans doute, elle aura plus de vie, plus d’intensité, plus d’action qu’elle n’en eut encore ! Et j’en appelle à ce siècle naissant qui déborde de tout ce qui est la poésie même, amour, religion, liberté ? et je me demande s’il y eut jamais dans les époques littéraires un moment si remarquable en talens éclos, et en promesses qui écloront à leur tour ? Je le sais mieux que personne, car j’ai été souvent le confident inconnu de ces mille voix mystérieuses qui chantent dans le monde ou dans la solitude, et qui n’ont pas encore d’écho dans leur renommée ; non, il n’y eut jamais autant de poètes et plus de poésie qu’il n’y en a en France et en Europe, au moment où j’écris ces lignes, au moment où quelques esprits superficiels ou préoccupés s’écrient que la poésie a accompli ses destinées, et prophétisent la décadence de l’humanité ! Je ne vois aucun signe de décadence dans l’intelligence humaine, aucun symptôme de lassitude ni de vieillesse ; je vois des institutions vieillies qui s’écroulent, mais des générations rajeunies que le souffle de vie tourmente et pousse en tous sens, et qui reconstruiront sur des plans inconnus cette œuvre infinie que Dieu a donné à faire et à refaire sans cesse à l’homme, sa propre destinée. Dans cette œuvre, la poésie a sa place, quoique Platon voulût l’en bannir ? C’est elle qui plane sur la société et qui la juge, et qui, montrant à l’homme la vulgarité de son œuvre, l’appelle sans cesse en avant, en lui montrant du doigt des utopies, des républiques imaginaires, des cités de Dieu, et lui souffle au cœur le courage de les tenter, et l’espérance de les atteindre !

A côté de cette destinée philosophique rationnelle, politique, sociale, de la poésie à venir, elle a une destinée nouvelle à accomplir, elle doit suivre la pente des institutions et de la presse, elle doit se faire peuple et devenir populaire comme la religion, la raison et la philosophie. La presse commence à pressentir cette œuvre, œuvre immense et puissante qui, en portant sans cesse à tous la pensée de tous, abaissera les montagnes, élèvera les vallées, nivellera les inégalités des intelligences, et ne laissera bientôt plus d’autre puissance sur la terre que celle de la raison universelle qui aura multiplié sa force par la force de tous. Sublime et incalculable association de toutes les pensées dont les résultats ne peuvent être appréciés que par celui qui a permis à l’homme de la concevoir et de la réaliser ! La poésie de nos jours a déjà tenté cette forme, et des talens d’un ordre élevé se sont abaissés pour tendre la main au peuple : la poésie s’est faite chanson, pour courir sous l’aile du refrain dans les camps ou dans les chaumières ; elle y a porté quelques nobles souvenirs, quelques généreuses inspirations, quelques sentimens de morale sociale ; mais cependant, il faut le déplorer, elle n’a guère popularisé que des passions, des haines ou des envies. C’est à populariser des vérités, de l’amour, de la raison, des sentimens exaltés de religion et d’enthousiasme, que ces génies populaires doivent consacrer leur puissance à l’avenir. Cette poésie est à créer ; l’époque la demande, le peuple en a soif, il est plus poète par l’ame que nous, car il est plus près de la nature ; mais il a besoin d’un interprète entre cette nature et lui : c’est à nous de lui en servir, et de lui expliquer par ses sentimens rendus dans sa langue, ce que Dieu a mis de bonté, de noblesse, de générosité, de patriotisme et de piété enthousiaste dans son cœur ! Toutes les époques primitives de l’humanité ont eu leur poésie ou leur spiritualisme chanté ; la civilisation avancée serait-elle la seule époque qui fît taire cette voix intime et consolante de l’humanité ? Non, sans doute, rien ne meurt dans l’ordre éternel des choses, tout se transforme : la poésie est l’ange gardien de l’humanité à tous ses âges.

1l y a un morceau de poésie nationale dans la Calabre, que j’ai entendu chanter souvent aux femmes d’Amalfi en revenant de la fontaine. Je l’ai traduit autrefois en vers, et ces vers me semblent s’appliquer si bien au sujet que je traite, que je ne puis me refuser à les insérer ici. C’est une femme qui parle :

Quand assise à douze ans à l’angle du verger,
Sous les citrons en fleurs ou les amandiers roses,
Le souffle du printemps sortait de toutes choses,
Et faisait sur mon cou mes boucles voltiger,
Une voix me parloit si douce au fond de l’ame,
Qu’un frisson de plaisir en courait sur ma peau ;

Ce n’était pas le vent, la cloche, le pipeau,
Ce n’était nulle voix d’enfant, d’homme ou de femme ;

C’était vous ! c’était vous, ô mon Ange gardien,
C’était vous dont le cœur déjà parlait au mien !

Quand plus tard mon fiancé venait de me quitter,
Après des soirs d’amour au pied du sycomore,
Quand son dernier baiser retentissait encore
Au cœur qui sous sa main venait de palpiter,
La même voix tintait long-temps dans mes oreilles,
Et sortant de mon cœur m’entretenait tout bas ;
Ce n’était pas sa voix ni le bruit de ses pas,
Ni l’écho des amans qui chantaient sous les treilles ;

C’était vous ! c’était vous, ô mon Ange gardien,
C’était vous dont le cœur parlait encore au mien !

Quand jeune et déjà mère autour de mon foyer
J’assemblais tous les biens que le ciel nous prodigue,
Qu’à ma porte un figuier laissait tomber sa figue
Aux mains de mes garçons qui le faisaient ployer,
Une voix s’élevait de mon sein tendre et vague,
Ce n’était pas le chant du coq ou de l’oiseau,
Ni des souffles d’enfans dormant dans leur berceau,
Ni la voix des pêcheurs qui chantaient sur la vague ;

C’était vous ! c’était vous, ô mon Ange gardien,
C’était vous dont le cœur chantait avec le mien !

Maintenant je suis seule et vieille à cheveux blancs,
Et le long des buissons abrités de la bise,
Chauffant ma main ridée au foyer que j’attise,
Je garde les chevreaux et les petits enfans ;
Cependant dans mon sein la voix intérieure
M’entretient, me console et me chante toujours ;

Ce n’est plus cette voix du matin de mes jours,
Ni l’amoureuse voix de celui que je pleure,

Mais c’est vous, oui, c’est vous, ô mon Ange gardien,
Vous dont le cœur me reste et pleure avec le mien.


Ce que ces femmes de Calabre disaient ainsi de leur Ange gardien, l’humanité peut le dire de la poésie. C’est aussi cette voix intérieure qui lui parle à tous les âges, qui aime, chante, prie ou pleure avec elle à toutes les phases de son pèlerinage séculaire ici bas.


ALPHONSE DE LAMARTINE.

  1. Chez Charles Gosselin, éditeur des œuvres complètes de Lamartine.