Mozilla.svg

Deux Contes/Le Clown

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
s.n. (Librairie Nouvelle) (Anthologie Contemporaine. vol. 60) (p. 4-8).


LE CLOWN



L’enfant allait sur onze ans.

Frêle et nerveuse. De petits yeux bleus vivaces enfouis sous l’arcade sourcilière. Un nez vif et spirituel. Des lèvres décolorées ; des cheveux fins, d’abord blonds puis tournant au châtain, la démarche alerte, le babil incessant et l’aplomb précoce : telle était la petite Berthe.

Une vraie fleur de Paris.

Charmante et poétique dans sa virginité même ; une fleur de rue poussée à la diable entre deux fentes de pavé faubourien, et qui s’était développée, pâquerette urbaine, dans une arrière-boutique de coiffeur, étroite, obscure et tout imprégnée de parfums rancis, rue Dancourt, à Montmartre.

Les pentes lépreuses de la butte, les manches à balai de la place Saint-Pierre empanachés d’un maigre plumet vert, audacieusement qualifiés arbres par les agents voyers de l’arrondissement, la vasque de granit de la place Pigalle, où perpétuellement croupit une eau saumâtre ravivée seulement par les pluies, les carrés de gazon pelé de la place d’Anvers et les lauriers en caisse garnissant la terrasse des marchands de vins-traiteurs de la rue de Ravignan, — voilà tout ce que la petite Berthe, à onze ans bientôt, connaissait de la nature.

Son père, Théodore, le coiffeur du théâtre, ex-voltigeur de la garde, né à Castelnaudary, perruquier du régiment à Saint-Cloud, avait quitté le service à l’expiration de son second congé, pour épouser une sensible cuisinière de Montretout, à qui son maître, en mourant, avait laissé un petit magot. L’héritière avait un frère garçon de café à Montmartre. Cela avait décidé du choix du fonds.

Théodore, de perruquier régimentaire promu coiffeur civil, était venu accrocher un matin le cuivre parlant de ses plats à barbe au-dessus d’une petite boutique louée proche le café, à côté du marchand de tabac.

Grâce à la protection d’Eugène, le frère de madame Théodore, on avait eu tout de suite la clientèle de MM. les artistes du théâtre à qui le garçon de café faisait souventes fois crédit d’un bock ou d’un paquet de cigarettes.

Le ménage vécut, mais ne fit pas fortune. On travaillait pour le propriétaire ou peu s’en fallait.

Théodore, malgré toute son activité, ne pouvait pas encore, après douze ans de coups de peigne, faire les frais d’un aide. L’an prochain, se disait-il aux heures des rêveries fortunées, je me donnerai le luxe d’un artiste. Mais au bout des douze mois, les comptes faits, il était indispensable de renvoyer l’artiste à l’an prochain. Avec quoi l’aurait-on nourri ? ça mange fort et c’est exigeant ces clercs du rasoir.

Madame Théodore tenait la caisse, peignait les chignons, tressait les fausses nattes et cherchait à approvisionner clients et clientes de pots de pommades et de lotions végétales susceptibles de faire repousser des cheveux sur les têtes les plus chauves ou de garder aux tignasses les plus décaties le luisant de la vingtième année ; lui, du matin au soir, taillait, rasait, peignait, frisait.

On ouvrait à sept heures et demie et l’on fermait à dix heures. Le dimanche on ouvrait à six heures et demie et les samedis de paye, on allait, le soir, jusqu’à des onze heures. Impossible de faire des parties de campagne avec un état aussi assujettissant. De là les ignorances champêtres de la petite Berthe.

Seulement, comme il est bon de se distraire un peu et qu’il fallait amuser : l’enfant qui était bien sage, vers neuf heures chaque soir, ayant des billets de faveur comme dépositaire d’une affiche, madame Théodore emmenait la petite au cirque Fernando, dont son mari convoitait d’ailleurs la pratique.

Les exercices de haute école, le travail à cheval des écuyers, le saut dans les ronds de papier, les chevaux dressés en liberté et présentés par madame Louis Fernando, les équilibres difficiles et les voltiges aériennes, firent une impression décisive et profonde sur le cerveau excitable de l’enfant.

La piste, avec son sable jaillissant en mottes lourdes sous le sabot des chevaux, le lustre flamboyant, l’orchestre déchaînant ses cuivres à l’entrée triomphale de l’écuyer, les sauts, les culbutes, les contorsions des clowns, hantèrent ses jeunes rêves, possédèrent son âme et l’entraînèrent dans un monde fantastique et fascinateur.

Ses yeux se cerclèrent de brun ; son front parut se pencher en avant comme si le poids d’une rêverie permanente l’entraînait.

La nuit, derrière ses petits rideaux blancs, dans la languette d’appartement qui lui était attribuée en contre-bas du lit paternel, Berthe, sans sommeil, demeurait plongée dans une extase sans fin : l’alcôve dérisoire et triste où était encastré son lit de fer s’agrandissait et s’illuminait soudain.

La vision du cirque, éblouissante et prestigieuse, emplissait le réduit noir et nauséabond et parmi les fioles des clients, les pots de pommades et les poudres dentifrices alignés sur une étagère en face d’elle, l’enfant revoyait, au son d’une musique étrange, l’écuyer étalant ses cuisses nerveuses, tendant ses jarrets souples et, s’élançant, le sourire aux lèvres et le torse bombé, sur la croupe du cheval blanc que dirige le claquement du fouet, et là, campé hardiment sur la plateforme, jonglant avec les boules de cuivre qui font une auréole de métal ; — le gymnasiarque, s’accrochant au trapèze volant et d’un coup de reins s’enlevant jusqu’au cintre, et de là, sans point d’appui, ni corde, ni balancier, lâchant son trapèze et courant, à travers le vide, à la rencontre d’un autre rouleau de bois, suspendu par deux cordes au-dessus de l’abîme ; — puis, dans son imagination surchauffée, se déployaient des écharpes multicolores, qu’une jeune écuyère à la jupe diamantée, franchissait légère, aérienne, oiseau plutôt que femme ; — c’étaient aussi les hercules aux membres monstrueux, dont les muscles font craquer les maillots roses, se campant deux poids de quarante aux poings, dans l’attitude monumentale de ce géant de cuivre dont elle avait contemplé la colossale stature, servant d’enseigne, au-dessus d’un magasin de meubles de la rue Rambuteau, un jour que ses parents achetaient des toilettes et des chaises pour le salon des dames ; et enfin, dominant tout ce monde équestre et acrobatique, se dressait un Clown magistral et énigmatique, avec sa perruque rousse formidablement hérissée, son collant violet brodé de fleurs d’argent, ses yeux agrandis par le crayon, sa face blanche de fard et son cri triomphal ponctuant les miracles de sa souplesse et de sa légèreté : Boum-Boum !…

Ah ! ce cri, elle l’entendait délicieusement résonner à son oreille, durant ces redoutables insomnies d’enfant impressionnable et précoce.

Et de toutes les visions qui hantaient et charmaient son cerveau surexcité, l’image dominatrice et resplendissante du clown Boum-Boum revenait sans cesse, complétant et effaçant toutes les autres.

Peu à peu cependant l’enfant changeait.

Un mal inconnu et rapide l’abattait. Les yeux se creusaient de plus en plus sous l’orbite ; des tremblements convulsifs agitaient ses membres fragiles.

Un jour enfin, portant la main à son front elle se plaignit…

C’était lourd, c’était chaud, ça la gênait.

Elle demanda à se coucher. Le médecin vint. Il hocha la tête, et après avoir prescrit des compresses d’eau glacée et des potions opiacées, murmura d’un air peu rassurant :

— C’est grave ! Méningite compliquée de désordres cérébraux… Je reviendrai tantôt.

Quand il revint, l’enfant s’agitait dans son lit, en proie à une fièvre intense.

Elle faisait par moments des gestes étranges, impatients et saccadés comme si elle eût désiré quelque chose qu’on s’obstinait à lui refuser.

— Donnez-lui tout ce qu’elle demandera, dit le médecin, en se retirant après avoir prescrit, par acquit de conscience, de continuer les compresses et d’administrer d’heure en heure une cuillerée de potion.

Théodore était comme fou de désespoir.

Il adorait cette enfant, toute la pensée et toute la joie de sa dure et prosaïque existence de perruquier besogneux et affairé.

Entre deux coups de rasoir, il courut nu-tête, et le peigne enfoncé dans sa crinière graisseuse, chez l’épicier et chez le papetier, ses voisins. Il en rapporta des bonbons acidulés, dits bonbons anglais, des images Épinal aux couleurs brutales, et une poupée habillée en laitière, — toutes choses, pensait-il, propres à amuser l’enfant malade.

Mais la petite fille agitait toujours nerveusement ses mains moites, tournait la tête et repoussait les images, ne touchait pas aux bonbons, écartait de ses doigts fiévreux la laitière qu’on lui présentait.

Que désirait-elle donc !

Des clients, témoins du désespoir du père, venaient jeter, la serviette au cou, un regard sympathique et curieux dans l’arrière-boutique, avant d’aller plonger leur tête ensavonnés dans la cuvette.

Il y en avait qui dissertaient sur la maladie de l’enfant.

D’autres conseillaient des jouets nouveaux ou des sucreries compliquées pour la distraire.

L’un d’eux, plus avisé que les autres, s’étant penché vers l’enfant, entendit ce nom sortir comme un râle de sa gorge enfiévrée :

— Boum-Boum !…

Il comprit alors ce que désirait la petite.

Ce client était précisément un des employés du cirque. D’un bond, il fut aux écuries. C’était l’heure de la répétition, et trouvant le Clown qui, en costume de ville, patiemment dressait un jeune cochon de lait dont l’exhibition était déjà annoncée, il l’emmena chez le coiffeur après l’avoir rapidement mis au courant.

Quand le Clown pénétra dans l’arrière-boutique où déjà râlait l’enfant, un éclair de joie illumina la face pâle de la petite.

Elle avait reconnu celui dont elle avait tant rêvé.

Mais bientôt cette joie éphémère disparaissait, et secouant tristement la tête, l’enfant fit signe que ce n’était pas ainsi qu’elle voulait voir une dernière fois le Clown, qui l’avait si profondément impressionnée qu’elle en mourait.

Et de ses doigts amaigris elle s’efforçait de se faire comprendre en touchant la redingote correcte de Boum-Boum, et en repoussant faiblement celui qui la portait.

Alors le Clown devina…

Il sortit en courant, après avoir fait à l’enfant un signe qui la rassura. L’espoir vint colorer délicieusement son agonie. Et croisant ses petites mains elle attendit, confiante et reposée.

Un quart d’heure après, l’artiste entrant dans la boutique se débarrassait vivement du grand paletot boutonné jusqu’au haut qui l’enveloppait, jetait son chapeau de feutre, et apparaissait avec le maillot violet émaillé de fleurs d’argent, la perruque rousse hérissée, et la face badigeonnée — en tenue de représentation, enfin.

L’enfant eut un mouvement de joie indicible.

Elle fit un effort pour écarter ses deux mains et applaudir comme autrefois, durant les belles soirées du cirque, mais elle n’en eut pas la force.

Elle ne put que sourire avec reconnaissance au Clown, qui, devant ce lit où la mort avait déjà allongé sa griffe, se mit à cabrioler, à pirouetter et à gambader avec sa dextérité et sa souplesse merveilleuses.

Au milieu d’un dernier saut de carpe, il s’arrêta brusquement, l’élan brisé, le regard effaré : les yeux de la petite Berthe ardemment fixés sur lui s’étaient tout à coup voilés. L’enfant était morte, la joie au cœur et le sourire sur les lèvres.

Et le Clown, essuyant une larme qui roulait sur sa joue fardée, reboutonna son paletot en hâte, et après avoir renfoncé sa perruque soyeuse sous son feutre mou, sortit pour pouvoir pleurer à l’aise sur le boulevard extérieur.

Edmond Lepelletier.