Deux Hussards/Chapitre1

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 4p. 269-279).
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DEUX HUSSARDS
NOUVELLE


(1856)





«…… Jomini et Jomini.
Et pas un mot sur l’eau-de-vie. »
D. Davidov.


Dans les années 1800, au temps où il n’y avait encore ni chemins de fer, ni chaussées, ni éclairage au gaz, ni bougies stéariques, ni divans bas à ressorts, ni meubles sans vernis, ni jeunes gens désillusionnés, porteurs de monocles, ni femmes libérales, philosophes, ni charmantes Dames aux Camélias comme il s’en trouve tant de nos jours — dans ce temps naïf, où l’on allait de Moscou à Pétersbourg, en chariot ou en voiture, emportant avec soi une cuisine entière de provisions, où l’on roulait pendant huit jours sur la route humide, poussiéreuse ou couverte de boue, où l’on avait confiance aux côtelettes de pojarski [1], aux sonnettes de Valdaï [2] et aux boulblikï [3] — où, durant les longues soirées d’automne brûlaient des chandelles de suif éclairant le cercle familial de vingt ou trente personnes ; où, au bal, on mettait dans les candélabres des bougies de cire ou de spermaceti, où l’on disposait les meubles symétriquement, où nos pères étaient encore jeunes non seulement par l’absence de rides et de cheveux gris, mais se battaient pour une femme et se précipitaient d’un bout à l’autre d’un salon pour ramasser un mouchoir tombé à terre par hasard ou non ; où nos mères portaient des tailles courtes et d’énormes manches et décidaient les affaires de famille à la courte paille, où les charmantes Dames aux Camélias se cachaient de la lumière du jour — au temps naïf des loges maçonniques, des martinistes, des tougenbund, au temps des Miloradovitch, des Davidov, des Pouschkine, dans le chef-lieu K***, se tenait l’assemblée des seigneurs ruraux et les élections des représentants de la noblesse touchaient à leur fin.


I

— Eh bien ! Qu’importe, même au salon — dit un jeune officier enveloppé d’une pelisse, coiffé du casque de hussard, et qui arrivait directement en traîneau de voyage dans le meilleur hôtel de la ville de K***.

— L’assemblée est si grande, mon petit père Votre Excellence, — déclarait le portier qui avait déjà réussi à savoir, par le brosseur, que le hussard s’appelait comte Tourbine, et pour cela lui disait « Votre Excellence ». — La propriétaire d’Afremov, avec ses filles, a promis de partir ce soir, alors quand la chambre n° 11 sera libre, vous pourrez l’occuper, — disait-il en marchant doucement devant le comte dans le couloir et se tournant vers lui sans cesse.

Dans le salon commun, devant la petite table, près du portrait en pied, très noirci, de l’empereur Alexandre Ier, quelques messieurs, probablement des nobles du pays, étaient assis devant du champagne, et à côté d’eux se tenaient des marchands ou des voyageurs en pelisses bleues.

Le comte, en entrant dans la chambre, appela Blücher, un énorme chien mâtin gris qu’il avait avec lui, ôta son manteau dont le collet était couvert de givre, et commanda de l’eau-de-vie. Resté dans son arkhalouk [4] de soie bleue, il s’assit près de la table et entama la conversation avec les messieurs qui étaient là, et qui, gagnés tout de suite par la physionomie belle et ouverte du voyageur, lui proposèrent une coupe de champagne. Le comte but d’abord un petit verre d’eau-de-vie, et ensuite commanda aussi une bouteille pour régaler ses nouvelles connaissances. Le postillon entra demander un pourboire.

— Sachka ! — cria le comte, — donne-lui.

Le postillon sortit avec Sachka, et revint bientôt avec l’argent dans la main.

— Eh quoi ! mon petit père, Votre Excellence ! il me semble que j’ai peiné pour ta Grâce ! Tu m’as promis cinquante kopeks et il ne m’en donne que vingt-cinq.

— Sachka ! donne-lui un rouble.

Sachka, baissant les yeux, regarda les jambes du postillon.

— C’est assez pour lui — prononça-t-il d’une voix basse, — et du reste je n’ai plus d’argent.

Le comte tira de son portefeuille les deux seuls billets bleus qui s’y trouvaient, et en remit un au postillon qui lui baisa la main et sortit.

— Ça y est ! Je suis fini — dit le comte, — ce sont les derniers cinq roubles.

— C’est à la hussarde, comte ! — fit en souriant un des gentilshommes, évidemment un cavalier en retraite, à en juger par la moustache, la voix et l’allure énergique des jambes. — Vous avez l’intention de rester longtemps ici, comte ?

— Il faut trouver de l’argent, autrement je ne resterais pas. D’ailleurs, il n’y a pas de chambre, que le diable les emporte dans ce maudit cabaret…

— Permettez, comte, — objecta le cavalier, — ne voudriez-vous pas vous installer chez moi ? J’occupe le n° 7. Si vous voulez me faire l’honneur de passer la nuit chez moi, en attendant. Restez chez nous trois jours. Aujourd’hui il y a bal chez le chef de la noblesse. Comme il serait heureux !

— Oui, oui, comte, restez donc — ajouta un autre des interlocuteurs, un joli jeune homme, — où allez-vous si vite ? Les élections n’arrivent qu’une fois en trois ans. Vous verrez au moins nos demoiselles, comte.

— Sachka ! donne du linge : j’irai au bain, — dit le comte en se levant. — Après nous verrons, peut-être en effet irai-je chez le chef de la noblesse.

Il appela le garçon pour lui dire quelque chose, à quoi le garçon répondit en souriant : « Que tout est l’œuvre des mains humaines », et sortit.

— Alors, mon cher, je ferai transporter ma valise dans votre chambre, — cria le comte à travers la porte.

— S’il vous plaît, j’en serai heureux, — répondit le cavalier en accourant à la porte. — N’oubliez pas, numéro 7. Quand ses pas cessèrent d’être perceptibles, le cavalier retourna à sa place. Il s’assit très près du fonctionnaire et le regardant en face avec des yeux souriants, il prononça :

— Mais c’est lui-même !

— Hein ?

— Je te dis que c’est ce même hussard, ce bretteur, en un mot Tourbine : il est très connu. Je parie qu’il m’a reconnu. Comment donc, à Lébédiane, quand j’étais dans la remonte, nous avons fait la noce ensemble trois semaines sans interruption. Là-bas, nous en avons fait tous les deux, ah ! ah ! Un brave gaillard, hein ?

— Un vrai gaillard. Et comme il est de relations agréables ! Comme ça, on ne remarque rien en lui, — répondit le joli jeune homme. — Comme la connaissance a été vite faite… Quoi ! il a vingt-cinq ans, pas plus ?

— Non, il paraît cet âge, mais il a plus. Ah ! il faut savoir qui c’est ! Qui a enlevé madame Migounova ? Lui. C’est lui qui a tué Sabline. C’est lui qui, prenant Matnev par les jambes, le lança par une fenêtre. C’est lui qui a gagné trois cent mille au prince Nestérov. Il faut connaître cette tête brûlée : joueur, bretteur, séducteur, mais hussard dans l’âme ; un vrai hussard. Il n’y a que des racontars sur nous, mais si l’on comprenait ce qu’est un vrai hussard ! Ah ! c’était le beau temps !

Et le cavalier se mit à narrer à son interlocuteur une telle orgie à Lébédiane avec le comte, que non seulement elle n’avait jamais eu lieu, mais qu’elle ne pouvait avoir eu lieu. Premièrement, parce que jamais auparavant il n’avait vu le comte et avait pris sa retraite deux ans avant que le comte n’entrât au service, et deuxièmement, parce que le cavalier n’avait pas servi dans la cavalerie, mais avait été, pendant quatre ans un modeste junker du régiment de Bielevsk et avait pris sa retraite aussitôt que promu lieutenant. Mais, dix années auparavant, ayant reçu un héritage, il était allé effectivement à Lébédiane, avait dépensé là, avec les remonteurs, sept cents roubles et s’était fait faire un uniforme à parements orange, afin d’entrer aux uhlans. Le désir d’entrer dans la cavalerie, et les trois semaines passées avec les remonteurs à Lébédiane, restaient la période la plus brillante et la plus heureuse de sa vie, si bien que ce désir pris d’abord pour la réalité, devenait ensuite un souvenir, et lui-même déjà commençait à croire fermement en son passé de cavalier, ce qui du reste ne l’empêchait pas d’être, par sa douceur et son honnêteté, l’homme le plus estimable.

— Oui, qui n’a pas servi dans la cavalerie ne comprendra jamais notre frère ! — Il s’assit à cheval sur la chaise et avançant la mâchoire inférieure, se mit à parler d’une voix basse. — Il lui arrivait de se promener devant l’escadron, et non sur un cheval, mais sur un diable, tout en ruades ; et assis comme ça, comme un diable.

Le commandant d’escadron s’avance à la revue. « Lieutenant ! — dit-il, — s’il vous plaît, sans vous ça n’ira pas, menez donc l’escadron à la parade ». C’est bon, et en se retournant, quand on crie sur ses moustachus… — Ah ! que le diable emporte, voilà, c’était le temps !

Le comte revenant du bain, tout rouge, les cheveux mouillés, entra tout droit au n° 7 où se trouvait déjà le cavalier en robe de chambre et fumant sa pipe, en méditant avec un plaisir mêlé d’une certaine peur à ce bonheur qui lui arrivait de loger dans la même chambre que le si connu Tourbine. « Eh bien ! — lui venait-il en tête, — si tout à coup il lui prenait fantaisie de me mettre tout nu, de m’emmener hors de la ville et de me fourrer dans la neige ou… de m’enduire de goudron, ou tout simplement… non, il ne fera pas cela à un camarade », se consolait-il.

— Sachka ! donne à manger à Blücher, — cria le comte.

Parut Sachka qui après la route avait bu un verre d’eau-de-vie et était déjà un peu gris.

— Tu n’as pas pu te retenir. Tu es déjà ivre, canaille ! Donne à manger à Blücher.

— Il ne crèvera pas pour cela. Voyez comme il est gras — répondit Sachka en caressant le chien.

— Eh bien, pas de réplique ! Va et donne-lui à manger.

— Pour vous, il suffit que le chien soit nourri, et l’homme, s’il boit un petit verre, alors, vous lui faites des reproches.

— Prends garde, je te battrai ! — cria le comte d’une telle voix que les vitres tremblèrent et que le cavalier éprouva même quelque frayeur.

— Pensez-vous à demander si Sachka a mangé quelque chose aujourd’hui ? Quoi, battez ! si un chien vous est plus cher qu’un homme — prononça Sachka. Mais aussitôt il reçut un tel coup de poing dans le visage, qu’il tomba, se frappa la tête sur la cloison et, de la main protégeant son nez, sauta dans la porte et tomba sur la banquette du corridor.

— Il m’a cassé les dents — grognait Sachka en essuyant d’une main son nez ensanglanté, et de l’autre grattant le dos de Blücher qui se léchait. — Il m’a cassé les dents, Blüchka, mais quand même il est mon comte et je suis prêt à aller dans le feu pour lui. Voilà, puisqu’il est mon comte, tu comprends, Blüchka ? Veux-tu manger, hein ?

Après être resté allongé un instant, il se leva, donna à manger au chien, et, presque dégrisé, alla servir et proposa à manger à son maître.

— Vous m’offenseriez tout simplement, — disait timidement le cavalier debout devant le comte, qui, les jambes sur le rebord du paravent, était couché sur son lit. — Je suis aussi un vieux militaire, un camarade, puis-je dire. Au lieu d’emprunter à quelqu’autre, avec joie je suis prêt à vous donner deux cents roubles. Je ne les ai pas maintenant, je n’ai ici que cent roubles, mais aujourd’hui même je les trouverai. Vous m’offenseriez tout simplement, comte.

— Merci, mon vieux — fit le comte, devinant d’un coup quelle sorte de relations devaient s’établir entre eux, et frappant le cavalier sur l’épaule. — Merci. Eh bien ! Si c’est ainsi, nous irons aussi au bal. Et maintenant, que ferons-nous ? Raconte ce qu’il y a chez vous, dans la ville. Quelles sont les belles ? Qui fait la noce ? Qui joue aux cartes ?

Le cavalier expliqua qu’une foule de jolies femmes seraient au bal, que l’ispravnik [5] Kolkov, élu récemment, faisait la plus grande noce, mais sans la vraie audace des hussards, qu’il était seulement comme ça, un bon garçon ; que le chœur des tziganes d’Iluchka chantait ici depuis le commencement des élections, que Stiochka entonne, et qu’aujourd’hui tous iraient chez les tziganes après le bal chez le chef de la noblesse.

— Et il y a pas mal de jeu — racontait-il, — il y a un voyageur, Loukhnov, qui joue argent comptant et Iline qui occupe le n° 8, un cornette des uhlans, qui perd aussi beaucoup. Le jeu est déjà commencé chez lui ; chaque soir ils jouent. Et quel admirable garçon, comte, est cet Iline. Ah ! il n’est pas avare, il donnerait sa dernière chemise.

— Allons chez lui, nous verrons quels sont ces gens-là — dit le comte.

— Allons, allons ! Ils seront très contents.

  1. Plat favori dans les relais de poste.
  2. Ville réputée pour ses sonnettes.
  3. Sorte de pain en forme de couronne.
  4. Sorte de surtout court, porté au Caucase comme veston d’intérieur.
  5. Chef de police du district.