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Deux Ministres de la Restauration : M. de Serre et M. de Villèle

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Deux ministres de la restauration
Albert de Broglie


DEUX MINISTRES
DE LA RESTAURATION

M. DE SERRE ET M. DE VILLELE.

I. Discours politiques du comte de Serre, publiés par son fils. — II. Histoire du gouvernement parlementaire, par M. Duvergier de Hauranneo, 7e volume.

Les deux livres et les deux souvenirs que nous réunissons sous un même titre n’ont presque rien de commun. La collection des discours du comte de Serre est un monument élevé par une piété filiale aussi scrupuleuse que modeste. L’héritier de cet homme illustre ne s’est cru permis d’accompagner d’aucun commentaire le texte des documens qu’il extrayait du Moniteur. Une date, une indication claire, mais sommaire du sujet de chaque discours, voilà toute la part qu’il s’est réservée dans la publication, qui ne porte pas même son nom. Nul exposé de la situation politique ni de l’orateur lui-même aux divers momens où il dut exercer son action par la parole, ni des assemblées et des partis auxquels cette parole s’est adressée ; nul fil qui relie une harangue à une autre. Peu de vies politiques ont été plus agitées que ne le fut dans sa brièveté celle de M. de Serre. Que de phases diverses n’a-t-il pas parcourues en moins de sept ans ! Il a eu d’abord la fortune d’être porté, par une véritable révolution parlementaire, des rangs d’une minorité faible et opprimée à la situation de ministre principal ; puis des motifs diversement jugés, mais dont personne ne suspecta le désintéressement, le décidèrent à rester ministre lorsque, quatre ans après, un nouveau coup de parti rejeta la plupart de ses amis dans l’opposition. Enfin un revirement électoral inattendu le bannit, déjà mourant, non-seulement du pouvoir, mais du parlement, et ne lui laissa pas même un humble siège pour exhaler son dernier soupir dans l’enceinte qui retentissait encore des échos de sa voix. Ne demandez pas à M. Gaston de Serre l’explication de ces péripéties. Il semble avoir pensé qu’une appréciation quelconque, fût-ce un éloge et à plus forte raison une apologie, inutile à la renommée qui lui est chère, paraîtrait irrespectueuse dans la bouche d’un fils. Nous avouerons franchement que nous regrettons cet excès de sobriété. Quelques renseignemens de plus, comme la famille de M. de Serre eût été pleinement en mesure de les donner, n’eussent été nullement superflus. Ce qu’une génération connaît le moins bien, surtout dans les pays où les révolutions ont brisé le fil de la tradition politique, c’est l’histoire de celle qui la précède. L’histoire ancienne a reçu son vrai sens dans les travaux des maîtres, l’histoire du jour se fait ou s’altère sous nos yeux ; mais l’histoire d’hier n’existe que dans des récits d’acteurs ou de témoins, documens tout empreints des passions et des préjugés des partis et trop peu nombreux encore pour être contrôlés les uns par les autres. Ces faits de la veille qui s’éloignent ont perdu la vivacité des couleurs du présent, mais n’ont point encore atteint ce point de perspective d’où se mesurent dans une juste proportion les événemens et les hommes. C’est le vrai moment pour une voix amie de s’élever en l’honneur d’une mémoire aimée ; c’est le moment de raviver l’intérêt qui diminue par des détails choisis, des confidences et des correspondances dont le voile peut déjà être à demi levé, et si la haine et l’envie durent encore, c’est le moment de désarmer pour jamais leurs traits, qui déjà s’émoussent, par une justification faite sur pièces. Peut-être la réputation de M. de Serre avait-elle besoin plus qu’une autre qu’on lui vînt en aide par ce genre de service, parce que la complexité de son rôle l’a exposé tour à tour aux ressentimens des partis contraires, et lui-même, sous l’empire d’une sensibilité fière, a plus d’une fois réagi avec plus de vivacité que de prudence contre les coups de l’injustice. Il ne sera jamais apprécié à toute sa valeur dans les souvenirs de ses compagnons de lutte, car il n’en est aucun avec qui il n’ait eu un jour de dissidence assez âpre. Il se présentera seul à la postérité. Le dépositaire naturel de ses pensées était aussi son auxiliaire désigné devant ce tribunal suprême. Ceux qui connaissent M. Gaston de Serre savent que rien ne lui manquait pour remplir ce pieux office et se plaindront avec nous qu’il se soit trop défié de lui-même et trop confié dans la mémoire et dans la justice de la France.

Bien différente est la grande entreprise de M. Duvergier de Hauranne, dont les premières parties ont déjà été appréciées ici-même par une plume qui sait graver tous ses traits avec autant de force que de finesse. Les lecteurs de la Revue savent que cet ouvrage, bien loin d’être un simple recueil de faits ou de discours, est une véritable histoire où se déploie, en même temps qu’elle se justifie, toute l’ambition que ce mot suppose. Ce n’est point un homme seulement que M. Duvergier de Hauranne a voulu nous faire connaître, c’est d’une époque tout entière et même de tout un ordre d’idées qu’il veut nous présenter le tableau. Une appréciation complète des événemens et des personnages, aussi impartiale que le comporte la fermeté du jugement dans une opinion décidée, la recherche des documens inédits, l’interprétation des documens connus par des rapprochemens et des commentaires qui les éclairent d’une.lumière inattendue, le soin de grouper les faits isolés pour en faire sortir les résultats généraux, puis d’animer les généralités elles-mêmes par le choix des détails qui les mettent en saillie, tous ces devoirs de l’historien ont été compris par M. Duvergier de Hauranne avec une intelligence qui est la condition nécessaire et à elle seule presque suffisante pour les bien pratiquer. Le septième volume de l’Histoire du gouvernement parlementaire ne le cède en rien sous ces divers rapports à ses devanciers. L’épreuve est faite : si une histoire est possible à quarante années de distance des faits qu’elle raconte, cette tâche sera remplie par M. Duvergier de Hauranne.

Entièrement différentes par leur nature, les deux publications ne se rapprochent pas même par la date des événemens auxquels elles se rapportent. L’une commence où l’autre finit, l’une prend la série des faits où l’autre l’arrête : elles se suivent sans se toucher. A vrai dire, M. de Serre a bien été l’un des héros de ces luttes de tribune dont M. Duvergier de Hauranne a entrepris d’être le peintre ; mais M. de Serre ne figure même pas dans le septième volume de l’Histoire du gouvernement parlementaire, qui est tout entier rempli par un souvenir différent du sien. Tandis que le recueil des discours de M. de Serre se termine le jour où, quittant la France en même temps que le pouvoir, l’orateur navré cède la place au ministère de M. de Villèle, c’est de M. de Villèle uniquement et des débuts de son ministère que nous entretient le nouveau volume de M. Duvergier de Hauranne. C’est le portrait de M. de Villèle qu’il trace avec une heureuse abondance de renseignement inédits dus précisément à ces confidences intimes dont nous nous plaignons que la famille de M. de Serre ait été pour nous trop avare.

Tout diffère donc entre les deux ordres d’écrits que nous embrassons sous une même accolade, et notre unique excuse pour ce rapprochement en apparence peu naturel, c’est qu’il est des contrastes qui, naissant involontairement dans l’esprit, établissent entre les faits les plus divers un lien plus inattendu, mais presque aussi étroit que les ressemblances. C’est un contraste de ce genre que suggèrent à la pensée les deux noms de M. de Serre et de M. de Villèle, inopinément mis en présence par un concours fortuit de lectures : tous deux ministres du même gouvernement, sous l’empire de la même constitution, aux prises avec des difficultés du même ordre, sans avoir eu un jour d’accord dans leur vie ou un trait de ressemblance dans leur caractère ! L’opposition entre ces deux hommes d’état est si saillante qu’elle semble fournir d’elle-même la matière d’un de ces parallèles qui charmaient l’antiquité. Pourquoi hésiter à s’y livrer ? Ce genre d’exercice littéraire, fort goûté autrefois, un peu passé de mode de nos jours, dont l’écueil est de dégénérer en puérile antithèse, a pourtant eu dans la bouche d’un Plutarque ses enseignement et son éloquence. La matière est là toute préparée. M. de Serre revit dans ses discours, M. de Villèle dans la peinture animée qu’en trace M. Duvergier de Hauranne. A la faveur de ces rayons de lumière qui convergent pour éclairer fortement leur physionomie, arrêtons-nous un instant à comparer leurs traits.


I

Singulier mélange de similitudes et de différences en effet que la destinée de ces deux hommes ! Leur début d’abord est pareil. Ils apparaissent le même jour, portés par le même flot, par les élections royalistes de 1815. Leur âge est alors à peu près semblable, âge tardif pour un début et voisin de la maturité. C’est que leur jeunesse s’est écoulée dans l’attente du seul événement qui pût leur ouvrir les portes de la vie publique : le retour de la dynastie à laquelle ils appartiennent de naissance comme de cœur. C’est là une singularité qui ne devrait pas en être une, mais qui leur fait parmi les champions les plus dévoués de la royauté une place à part. Prenez la peine d’étudier la liste des conseillers de la couronne pendant les règnes de Louis XVIII et de Charles X : combien est petit le nombre des royalistes purs et héréditaires ! combien plus grand le nombre de ceux qui ont gagné leurs premiers grades sous la république et sous l’empire, et qui sont par là condamnés à n’être jamais que des légitimistes sous réserve ! M. Decaze, M. Pasquier, M. de Talleyrand, M. Louis, M. Roy, tous les ministres des finances, tous les maréchaux ministres de la guerre, tous ont apporté à la restauration une part d’expérience et de renommée acquise sous d’autres drapeaux que le sien : soit dit sans jeter aucun blâme sur d’excellens serviteurs de la France qui n’ont jamais séparé leur destinée de celle de la patrie, mais soit dit aussi pour faire honneur à la restauration, qu’aucun préjugé n’empêcha d’apprécier leurs services. Toujours est-il que, représentant un principe très exclusif, la restauration eut en général la chance singulière d’être servie par des instrumens qui ne pouvaient se piquer d’avoir porté dans leur dévouement le même esprit d’exclusion. Tel ne fut le cas ni de M. de Serre ni de M. de Villèle ; chez eux, le dévouement à la légitimité fut non pas une acquisition de fraîche date, mais un héritage conservé intact au prix de longs sacrifices. Nés la veille de la révolution, dans les rangs de cette modeste noblesse de province qui vivait loin du soleil de la cour comme des orages de la capitale, et chez qui l’attachement monarchique n’était mêlé ni d’esprit d’intrigue ni d’espoir de faveur, quand est venu le divorce de la royauté et de la France, ils ont pris naïvement et résolument parti pour la royauté. M. de Serre a émigré et servi dans l’armée de Condé ; M. de Villèle s’est laissé languir dans l’obscurité d’une ville de province. Pour tous deux, la foi royaliste n’est ni un froid assentiment de la raison, ni un produit de l’expérience, c’est un instinct de la race et un mouvement du sang.

Dévoués tous deux dès le premier jour à la royauté, tous deux ont été jusqu’au dernier fidèles à la constitution qu’ils avaient jurée. Pour M. de Serre, c’est là une qualité bonne ou mauvaise, c’est un mérite ou un démérite que personne ne lui contestera. Sa vie entière en fait foi et presque aussi sa mort, encourue par la fatigue des luttes constitutionnelles et sous le harnois parlementaire. Du vivant de M. de Villèle, la même appréciation à son égard aurait soulevé plus d’une difficulté, car, dans la langue exagérée des partis, M. de Villèle a été plus d’une fois qualifié de ministre inconstitutionnel, conspirant d’intention, sinon de fait, contre le pacte des libertés publiques, et à qui l’audace seule manquait pour l’enfreindre ouvertement ; mais le temps, qui instruit les hommes habituellement à leurs dépens, a fait justice de ces hyperboles. Depuis que M. de Villèle a quitté la scène, nous avons vu des coups d’état de plus d’une sorte tentés ou accomplis, heureux ou manqués ; nous savons ce que c’est que des constitutions violées et des libertés détruites. Ces comparaisons nous ont rendus plus équitables ou moins difficiles. Et quand M. Duvergier de Hauranne nous montre M. de Villèle, à la tête d’une majorité très dévouée, ne refusant jamais de répondre aux interpellations de l’opposition, daignant poursuivre ses adversaires devant les tribunaux et laissant publier dans les journaux les plaidoyers de leurs avocats, la génération nouvelle, peu accoutumée à ces politesses de la part des gens en puissance, ne comprend plus rien aux soupçons de sa devancière. Peu s’en faut qu’elle ne considère M. de Villèle comme un parlementaire aussi puritain que M. Duvergier de Hauranne lui-même. Sans aller aussi loin, et en faisant sur la nature des sentimens libéraux de M. de Villèle des réserves que nous justifierons tout à l’heure, il n’est que juste de convenir que M. de Villèle disposa six ans d’une grande force sans qu’aucune atteinte ait été portée par lui au contrat qui liait la dynastie à la France, et lorsque enfin la royauté eut la funeste idée de rompre la trêve, elle dut chercher, pour lui rendre ce triste service, des mains moins adroites ou moins réservées que les siennes.

Mais ces deux points une fois accordés, il faut en rester là en fait de rapprochement, et cette double fidélité à la royauté et à la constitution épuise à peu près tous les rapports qu’on peut trouver entre les deux caractères. Sur la manière de faire vivre ensemble les objets de leur respect commun, de servir ce roi et de pratiquer cette charte, jamais hommes n’ont plus différé de convictions comme de conduite. L’identité de leur point de départ et l’analogie de leurs sentimens rendent cette divergence plus sensible. Précisément parce qu’ils ont été placés un jour sur la même ligne, ils ont dû voir apparaître sous le même aspect le problème fondamental dont dépendait l’existence de la restauration, et c’est après l’avoir mesuré sous le même angle qu’ils se sont engagés pour en chercher la solution dans des voies très opposées.

Ce problème, qui ne le connaît ? C’est celui que laissent après elles toutes les luttes civiles, mais la pointe n’en fut jamais peut-être plus acérée. La révolution de 1789 léguait à la monarchie rétablie une France divisée en deux classes, en deux castes, pourquoi ne pas dire en deux nations ennemies, enflammées l’une contre l’autre par tout ce qui peut irriter les hommes, par tous les genres de griefs, du plus futile jusqu’au plus sacré, depuis ceux dont s’aigrit la vanité jusqu’à ceux qui troublent et soulèvent les profondeurs de la conscience : des fils de paysans affranchis et des fils de gentilshommes proscrits, ulcérés, ceux-ci par l’affront d’une humiliation séculaire, ceux-là par l’attentat d’une spoliation récente, et pleins également du sentiment de leurs droits et du ressentiment de leur injure. Des deux parts, l’inimitié était envenimée par un dédain réciproque, cent fois plus injurieux que la haine, qu’entretenaient chez les anciens nobles le préjugé de la naissance, chez les enfans émancipés de la France nouvelle la confiance d’une immense supériorité numérique. Entre ces élémens en apparence irréconciliables et réfractaires à toute fusion, la restauration avait pour tâche non-seulement de faire régner la paix matérielle, mais d’établir un concours durable et sincère dans l’œuvre délicate de fonder un établissement politique. Maintenir sans bruit côte à côte des : voisins si peu faits pour s’entendre n’était déjà pas chose aisée, surtout quand le premier objet de leur dispute était souvent la propriété de la parcelle même du sol qu’ils foulaient aux pieds ; mais cette pacification extérieure, eût-elle été pleinement obtenue, n’aurait pas suffi, car un gouvernement est quelque chose de plus qu’une police, et tout son métier ne consiste pas à empêcher les gens de se battre dans les rues. Ce n’était pas assez de soumettre ces combattans d’hier à la même loi, il fallait les associer à la même tâche, les faire asseoir dans les mêmes assemblées, leur donner entrée dans les mêmes conseils pour participer de concert à la direction de leurs affaires communes, et, en les répandant dans les postes de la même administration, maintenir entre eux la solidarité d’action et l’échange régulier de commandement et d’obéissance d’où résulte l’unité morale d’un gouvernement.

A vrai dire, ce partage du pouvoir entre les classes rivales dont l’hostilité venait de déchirer la France eût été un résultat souhaité par tous les hommes d’état dignes de ce nom, quelles que fussent leur dénomination et leur origine. Ce genre de transaction amiable dont Henri IV a donné un impérissable modèle est à coup sûr la meilleure ou, si l’on veut, la moins fâcheuse manière de terminer les troubles civils : c’est la seule qui conserve à un grand pays l’intégrité de ses forces en lui restituant le concours de tous ses bons citoyens. L’autre procédé, celui qui consiste à réserver le triomphe tout entier à l’un des adversaires en l’élevant sur l’anéantissement de l’autre, n’est du goût que des fanatiques. Un médecin qui connaît son métier tentera toujours de guérir une fracture en rapprochant les membres disjoints avant de recourir au remède extrême de l’amputation : il sait bien que toute mutilation, si petite soit-elle, est suivie d’une fièvre qui peut enflammer l’organisme entier. La politique de conciliation, qui eût été pour les hommes d’état de tous les régimes un conseil du patriotisme, était pour la monarchie restaurée une impérieuse nécessité et l’unique moyen de concilier le soin de sa sécurité avec les engagemens de son honneur ; car des deux partis qu’elle trouvait en présence il y en avait un qui était le sien propre, celui qui l’avait suivie en exil et qui en revenait avec elle, qui trente années durant avait pour elle sacrifié ses biens et versé son sang. Elle n’aurait pu sans excès d’ingratitude refuser d’associer au retour de sa bonne fortune les compagnons de ses mauvais jours. Et pourtant ce parti était en même temps le plus faible en popularité comme en nombre, et son infériorité était telle et si manifeste qu’elle n’aurait pas pu davantage sans un excès de déraison songer à lui livrer la domination tout entière. Les anciens émigrés étant au reste des Français dans une proportion d’un sur mille ou moindre encore, aucun homme sensé ne pouvait proposer de déshériter la masse entière du pays au profit d’une de ses plus petites fractions. C’eût été courir au-devant d’une réaction aussi violente que certaine. Ne pouvant ainsi ni tout donner ni tout refuser au petit bataillon de ses fidèles, la restauration n’avait qu’une ressource pour sortir d’embarras : c’était d’opérer un partage qui consolât les siens de leur longue attente sans jeter l’alarme dans les rangs bien autrement serrés et formidables de ses anciens adversaires.

Une transaction était donc nécessaire à la restauration pour acquitter ses obligations personnelles sans compromettre les intérêts généraux de la France, pour solder ses dettes sans manquer à ses devoirs. Ce n’est pas assez toutefois qu’une chose soit nécessaire, encore faut-il qu’elle soit possible. Or cette transaction, comment l’opérer entre des gens qui sur rien ne pensaient, ne sentaient et ne voulaient de même ? Quelque difficile que fût l’entreprise, il y avait, ce semble, deux manières, sinon de l’accomplir, au moins de l’aborder : l’on pouvait s’y prendre de deux façons et comme par deux bouts différens. Les partis opposés étaient séparés par une dissidence d’idées et par un antagonisme d’intérêts. Ils différaient de croyance, ils se disputaient la puissance. Les consciences et les convictions étaient en lutte ; les appétits et les prétentions ne l’étaient pas moins. Deux doctrines d’abord étaient inscrites sur les drapeaux : d’une part, le vieux droit religieux et monarchique avec son cortège de légitimité royale, de privilèges nobiliaires et d’intolérance ecclésiastique, de l’autre le droit nouveau de la souveraineté nationale appuyé sur l’égalité civile et la liberté religieuse ; mais derrière ce débat doctrinal un autre se poursuivait entre des champions en chair et en os, se battant pour un objet beaucoup moins métaphysique. C’étaient des possesseurs spoliés d’anciens fiefs qui voulaient les reprendre et des propriétaires précaires de biens nationaux qui voulaient les conserver. C’étaient des prétendans héréditaires qui réclamaient en vertu d’un droit de naissance des charges de cour ou d’armée ; c’étaient des fonctionnaires, des militaires, des magistrats de tout ordre ayant conquis leurs grades à la sueur de leur front et qui tenaient à ne pas s’en dessaisir. Le différend étant ainsi matériel autant que moral, et, pour parler le langage de l’école, abstrait en même temps que concret, on pouvait tenter de le résoudre par la théorie ou par la pratique. Dans le credo politique de chaque parti, on pouvait essayer de faire la part du vrai et du faux, et au-dessus des exagérations contraires de découvrir une formule plus haute et plus large qui mît d’accord les doctrines en les tempérant l’une par l’autre, ou bien, par un procédé moins ambitieux, on pouvait simplement tenter de faire entre les prétendans une répartition équitable soit de justice, soit de faveur, qui indemnisât les uns de leurs pertes, sans troubler les autres dans leurs jouissances acquises. On pouvait en un mot se proposer de concilier les principes ou se contenter d’accommoder les intérêts. La première des tentatives était noble autant qu’ardue : c’est peut-être pour cette raison même que par tempérament encore plus que par réflexion la nature généreuse de M. de Serre s’en éprit et s’y adonna. La seconde, plus terre à terre, exigeait moins d’élévation dans les vues et plus d’adresse dans la conduite. M. de Villèle avait reçu du ciel tous les dons convenables pour la comprendre et la pratiquer. Il faut les suivre l’un et l’autre dans la voie où les porta le penchant de leur caractère.


II

La conciliation des principes, tel fut, disons-nous, l’espoir qui s’empara de M. de Serre dès que l’horizon de la vie politique s’ouvrir devant lui, qui anima quelques jours sa course rapide et ne le quitta qu’avec le souffle. Il est aisé de dire aujourd’hui, en se faisant prophète après l’événement et avec le fatalisme historique qui est à la mode, que cet espoir n’était qu’un rêve ; mais au lendemain des désastres qui avaient précédé la restauration ce rêve était la seule consolation des hommes qui ne voulaient plus mettre au jeu terrible des révolutions, et ne croyaient pourtant pas que la France en fût réduite à demander pardon des brillantes aventures qu’elle venait de courir. La charte de 1814, document d’un caractère indécis, qui portait la trace d’influences contraires, semblait donner à cette pensée de conciliation une consécration légale et royale. Aussi M. de Serre ne fut-il ni le seul ni le premier qui s’efforça d’interpréter le nouveau droit public de la France dans le sens d’un éclectisme intelligent entre les principes de l’ancienne monarchie et ceux de la révolution. Un petit groupe d’hommes, issus d’origines diverses, dont il fit rencontre dans la première assemblée politique où il siégea, s’unirent à lui dans cette entreprise. Ce n’étaient point des gens à imagination vive, prêts à prendre leurs désirs pour des réalités ; c’étaient au contraire des esprits froids, méthodiques, enclins même à porter dans l’appréciation des affaires humaines un excès de rigueur logique. Ce furent ceux-là qui, de concert avec M. de Serre, se mirent à l’œuvre pour faire sortir du texte élastique de la charte un véritable idéal politique propre à satisfaire non les passions ou les préjugés d’aucun parti, mais la raison et la conscience de tous.

Vous le connaissez, ce bel idéal dont le dessin sévère fut tracé par la main d’un ami personnel, du confident, presque de l’oracle de M. de Serre. Le burin de Royer-Collard l’a gravé dans toutes les mémoires. Tout s’y trouve, la légitimité royale et la liberté parlementaire, la tradition et le progrès, l’aristocratie et l’égalité, l’hommage rendu à la vérité religieuse et la revendication de l’indépendance de la pensée. Tous ces élémens, toutes ces impulsions contraires s’y rencontrent non pour se heurter ou se confondre, mais pour se voir systématiquement rangés et fortement tenus en bride, puis astreints à prendre le pas dans l’ordre régulier d’une procession hiérarchique. En tête marche la royauté, le front ceint d’un diadème que Dieu y a placé lui-même, que les siècles y ont affermi, et qu’aucune main humaine n’est en droit de lui enlever. La légitimité royale fait partie de cette foi doctrinaire des premiers jours, la seule que M. de Serre ait jamais professée ; mais à la suite et à l’entour de cette monarchie immuable sont groupés les représentans de la nation, investis par un partage une fois consommé et irrévocable de l’exercice du pouvoir, dont la nue propriété seule réside dans les mains du roi. Un ministère nommé par le roi, mais issu du parlement, dirige en réalité, sous sa responsabilité personnelle, tout l’usage de la prérogative royale. Voilà la part de la souveraineté nationale ; elle est grande et ne laisse à la royauté que le rôle d’un pivot immobile autour duquel tourne l’opinion publique et qui en régularise le mouvement. Ces chambres elles-mêmes, de qui part toute l’impulsion de la politique, diffèrent dans leur mode de composition parce qu’elles représentent des intérêts divers qui sont toujours en présence, souvent aux prises dans une grande société, et doivent pour la paix publique être tenus en balance. L’une d’entre elles est élective : c’est l’expression directe du vœu populaire. L’autre est héréditaire, mais c’est la nature plus que la loi qui la fait ainsi, car elle renferme dans son sein tous les privilégiés naturels qui héritent de leurs aïeux la richesse avec la renommée. L’esprit de stabilité, qui attache ces heureux de la terre à l’ordre social qui les favorise, en fait les défenseurs nés de la paix publique, et du moment que leur supériorité existe, il vaut mieux que le bonheur de quelques-uns, au lieu de rester une stérile exception, tourne au profit de tous. — Artifice admirable, s’écrie quelque part Royer-Collard, qui fait passer le privilège vaincu de la société qu’il opprimait dans le gouvernement qu’il affermit ! — A part ce reste de privilège qu’excuse l’intérêt social, l’égalité règne partout, égalité dans les charges comme dans les droits, devant la loi, qui répartit les impôts, comme devant l’administration, qui dispense les emplois publics. La démocratie (c’est encore Royer-Collard qui parle) coule à pleins bords, mais l’aristocratie conserve un roc qu’entoure une digue. Un artifice pareil est imaginé pour accorder le droit de Dieu sur les sociétés qu’il a créées avec le droit de la conscience humaine sur elle-même. Une religion d’état subsiste, c’est la foi chrétienne, la mère de la civilisation et de la France ; c’est le culte officiel de la patrie, c’est l’objet de l’hommage collectif de tout un peuple. Seulement ce n’est qu’un hommage, et il n’engage que l’être collectif lui-même. Nulle menace, nulle faveur ne l’appuie, nul individu n’est ni tenté ni contraint de s’y associer hypocritement contre le vœu de sa foi personnelle, et la pensée peut rester libre sans que la loi cesse d’être chrétienne.

Quand ces idées sortaient du cabinet de Royer-Collard fortement concentrées en quelques maximes d’une précision philosophique et éclairées par les lueurs d’une imagination sévère, quand elles tombaient de la tribune accentuées par une voix qui avait quelque chose de l’autorité sacerdotale, elles formaient un majestueux ensemble auquel ne manquaient ni la puissance, ni la clarté, ni la grandeur, et la merveille de faire sortir l’unité d’élémens contradictoires semblait opérée par enchantement. De vieux praticiens pouvaient bien soupçonner que la faiblesse de la théorie consistait précisément dans sa rigueur artificielle, qui serait promptement déjouée par le spectacle confus et complexe que présente d’ordinaire la politique. Ils pouvaient y trouver l’indice d’un esprit abstrait qui ne saurait pas se prêter avec assez d’élasticité et de souplesse soit au caprice des événemens, soit au jeu des passions humaines. Ils pouvaient prévoir que l’équilibre établi avec tant de peine entre des forces contraires serait instable de sa nature, et que la balance chargée de poids plus inégaux qu’on ne pensait se verrait exposée à trébucher, même pour de légers ébranlemens. Ils pouvaient penser surtout que vouloir contenir l’irrésistible progrès de la démocratie par la combinaison d’une monarchie nominale et d’une aristocratie idéale, c’était tendre une corde sur la rive pour arrêter la marée montante ; mais si la doctrine péchait par certains points aux yeux de la sagesse pratique, personne au moins n’était en droit de contester la générosité des sentimens dont elle portait l’empreinte. Rien de plus noble que cet appel adressé dans les rangs les plus opposés à tout ce qui pouvait s’y rencontrer de désirs de bien public et d’aspirations désintéressées. Le drapeau levé par la nouvelle école était formé peut-être de tissus et de couleurs un peu disparates, mais chaque bande au moins en était sans tache. C’était une cause que pouvaient servir en commun le gentilhomme sans manquer aux traditions de sa race et l’enfant du tiers-état sans déchirer la déclaration des droits de l’homme, sous la seule condition de renoncer, l’un à un sot orgueil, et l’autre à une jalousie mesquine. La ferveur de la fidélité monarchique y trouvait place à côté du plus fier amour des libertés publiques. Le croyant gardait sa foi, sauf à y joindre la tolérance ; le philosophe, dispensé de l’hypocrisie, n’était tenu qu’à ne pas outrager le culte de ses concitoyens et de ses pères. Il semblait, en un mot, qu’on se fût proposé de faire un extrait raffiné des meilleurs mobiles de chaque parti en laissant au fond du creuset leurs prétentions exclusives et leurs intérêts égoïstes, et dans cette combinaison épurée la nouvelle école pouvait prétendre à réunir tous les royalistes qui n’étaient pas seulement des courtisans, tous les libéraux qui n’étaient pas des factieux, tous les dévots non fanatiques et tous les libres penseurs qui ne voulaient pas être confondus avec des impies.

Malheureusement ces diverses catégories de gens de bien eussent-elles toutes fait écho à son appel, elles n’auraient pas encore suffi pour lui assurer une majorité ni dans la France entière ni même dans leurs partis respectifs. Petit en effet est dans toutes les luttes politiques le nombre de ceux qui s’y engagent sans arrière-pensée personnelle ; moins nombreux encore sont ceux qui, entrés dans l’arène avec une vertu si rare, l’y conservent longtemps à l’abri de tout mélange, presque nuls enfin ceux qui savent rendre justice à la conviction opposée. Dans tous les partis du monde, les exagérés et les intéressés dominent. Ceux-là devaient être ligués d’avance contre toute transaction quelle qu’elle fût, mais surtout contre celle qui ne s’adressait qu’à des sentimens de l’ordre le plus élevé, et encore pour leur imposer des tempéramens réciproques. Il est assez d’usage dans tous les procès que les arbitres se brouillent avec les deux plaideurs. Il était à craindre qu’il n’en fût de même dans ce grand litige social, et qu’attaqué par la masse des deux armées, sans être suffisamment défendu par l’élite, le plan de pacification ne procurât à personne moins de paix qu’à ses auteurs.

Ce fut en effet ce qui arriva. M. de Serre fut le premier à en faire la rude épreuve. Devenu de bonne heure l’adepte de la doctrine systématisée par Royer-Collard, il en fut bientôt par son talent le plus éclatant défenseur ; mais le caractère même de ce talent n’était fait pour lui épargner aucune des amertumes d’un tel rôle. Figurez-vous un homme d’un esprit assez élevé et d’une âme assez chaleureuse pour embrasser avec une égale intelligence et un égal amour toutes les faces de cette doctrine composite, — un homme tenant par les accidens de sa destinée à la fois de l’ancien régime et du nouveau, — un royaliste de naissance ayant conservé dans le cœur une religion monarchique intacte, héritier d’une petite noblesse et soigneux d’en garder la tradition, — un fils de ses œuvres pourtant qui avait eu besoin de faire son chemin lui-même, et pouvait apprécier par expérience le bienfait de la révolution sociale, — un serviteur du roi prêt à mourir au pied de son trône, mais trop fier pour vouloir entrer dans ses conseils autrement que par le droit du mérite et comme le représentant d’une nation libre, — un bon chrétien aussi, mais aimant surtout dans l’Évangile l’hommage qu’il rend aux droits de la conscience et détestant l’intolérance, qui en est l’injurieuse négation. Puis à ce cœur ainsi fait, tout brûlant de ces nobles ardeurs et vulnérable à tant de points sensibles, joignez une rare éloquence ; mais que ce ne soit pas une éloquence calme et planant sur les nuages, comme celle du maître de son école ; que ce ne soit pas davantage une faconde habile à éluder les difficultés, à émousser les aspérités d’un débat : que ce soit au contraire une parole hardie, agressive, aimant à aborder de front les grands sujets, à courir sur tous les sommets ardus de la pensée, de plus une parole soudaine, prompte à la réplique, bondissant sous l’attaque et jaillissant en plein débat par les saillies d’une improvisation spontanée. Lancez maintenant ce lutteur brandissant son arme puissante dans une mêlée parlementaire où il ne se trouvera d’accord avec aucun des combattans ; obligez-le de défendre chaque jour, pied à pied, à droite, à gauche, en avant, en arrière, contre des exagérations de tout genre, les faces multiples de sa pensée et l’objet multiple de son amour, et vous pouvez aisément deviner ce qu’il va susciter autour de lui d’orages, porter de coups, recevoir de blessures, subir d’entraînemens et éprouver d’angoisses. Vous avez maintenant toute l’histoire des vicissitudes de la destinée de M. de Serre en même temps que le secret de l’agitation douloureuse dont sa noble physionomie n’a jamais cessé de porter l’empreinte.

Nous comprenons d’abord comment la vie publique de M. de Serre put se partager en deux phases bien tranchées, presque opposées l’une à l’autre, sans que pourtant l’unité de son caractère en soit altérée : c’est que ces deux phases correspondent à la double série d’idées qu’il a entrepris de fondre en une seule. Dans la première, il essaie de faire accepter aux royalistes la part, la dose, si on ose ainsi parler, des principes de la révolution française qu’il croit compatible avec la monarchie. Dans la seconde, ce sont d’autres disciples qu’il veut instruire, ou c’est à d’autres adversaires qu’il fait face. C’est la monarchie qu’il défend contre la révolution renaissante, qui menace, à ses yeux, d’emporter le trône dans le développement illicite ou la conséquence exagérée de ses principes.

Des deux la première fut la plus brillante, la plus originale, celle qui mérite de laisser dans la mémoire de la postérité le plus vivant souvenir. C’est à celle-là que se rapportent dans la collection qui est sous nos yeux les discours que le lecteur d’aujourd’hui lira avec le plus d’intérêt et étudiera avec le plus de fruit. Plus d’un semble encore fait pour nous instruire, car l’éternelle question qui y est agitée est celle qui nous trouble encore, la portée précise des principes de 1789 et l’application légitime de ces principes au sein d’une société régulière. Égalité civile, avancement démocratique dans toutes les carrières, intervention du pays dans son propre gouvernement, liberté religieuse, sécularisation des pouvoirs publics, tout ce qu’on est convenu d’appeler les principes de 1789, et ce qui n’est au fond que le résultat de l’action irrésistible du temps et des mœurs, tout cela, sans distinction, était attaqué par les passions ultra-monarchiques que M. de Serre avait entrepris de convertir plus que de combattre. Il dut donc remettre toutes ces grandes idées à l’étude dans son propre esprit, puis il dut les discuter à la tribune, soit en qualité de simple député dans la chambre de 1815, où les passions réactionnaires dominaient, soit comme ministre quand le vieux roi, rompant avec d’imprudens amis, eut pris le parti de remettre le pouvoir entre des mains modérées. On le vit ainsi apporter successivement à toutes les institutions sociales issues de la révolution française une adhésion tantôt entière et ardente, tantôt réservée et résignée, mais à laquelle il sut toujours donner une forme et surtout un accent original. C’était quelque chose de nouveau et de saisissant que de voir les principales conquêtes de la révolution prises en main par un champion qui ne trahissait ni dans son geste, ni dans son langage la moindre attache révolutionnaire. Rien chez M. de Serre qui respirât ni le plaisir de secouer un joug longtemps supporté, ni la haine de la grandeur d’autrui, ni l’âpre poursuite de droits et de jouissances personnels, rien en un mot de ce mélange de sentimens, les uns licites, les autres coupables, mais égoïstes, qui avait corrompu les plus pures aspirations des démocrates de 1789. Tout au contraire chez ce tardif prosélyte des idées modernes portait la trace d’une conviction formée par le travail de la raison sur elle-même, et qui, en venant au jour par un enfantement laborieux, avait déchiré plus d’une fibre du cœur. On sentait que, pour se rallier si franchement à l’état nouveau de la société, il lui avait fallu faire violence à plus d’un instinct de nature ou d’éducation, et que plus d’un regret se mêlait à ses nouvelles espérances. L’ébranlement laissé par cette lutte intérieure donnait au timbre de sa voix une vibration émue qui contrastait avec le ton ordinairement âpre ou sec des débats politiques. C’était la voix de la conscience elle-même qui faisait entendre une note claire, pure, parfois sensible et mélancolique, à travers le concert discordant et les cris des factions.

Ce n’était pourtant pas une note voilée, et aucune sourdine n’y était mise. Au contraire sur plus d’un point les conclusions libérales auxquelles M. de Serre arriva par un progrès d’idées qu’on suit à la trace dans ses discours nous étonnent par leur hardiesse. Qu’on lise seulement la grande discussion sur la loi de la presse, qui remplit à elle seule la moitié du premier volume de la collection. Cette loi fut présentée par M. de Serre en qualité de garde des sceaux, et ce fut lui aussi qui pendant trois semaines d’un débat orageux, montant à la tribune comme à la brèche, en défendit tous les articles, J’ose affirmer que le libéral le plus déterminé de nos jours restera confondu de la netteté du principe qui domine la loi tout entière et de la vigueur avec laquelle toutes les déductions en sont tirées. Ce principe fécond est celui-ci : c’est qu’il n’y a point, à proprement parler, de délit de presse, que la presse est un instrument comme un autre, pouvant servir aux bons comme aux mauvais desseins de l’homme, et qui ne devient punissable que quand le but auquel on l’emploie tombe lui-même sous le coup de la législation pénale. De là la conséquence qu’il est permis de dire tout ce qu’il est licite de croire ou de penser, de conseiller tout ce qu’il est permis de faire, de discuter tout ce qu’il est permis de modifier, et surtout de blâmer tout ce qui doit être puni : conséquence qui mène plus loin qu’on ne le pense, mais que M. de Serre suivit partout où elle le mena. C’est ainsi qu’il fut conduit à réclamer pour la presse non-seulement le droit de critiquer les actes des ministres responsables, mais même la faculté de dénoncer jour par jour tous les méfaits des fonctionnaires publics, sous la seule condition de justifier, preuves en main, la vérité de ses assertions devant la justice nationale du jury. Jamais plus franc et plus fier hommage ne fut rendu par le dépositaire d’un grand pouvoir à cette publicité salutaire qu’il appelait lui-même l’âme et la vie du gouvernement représentatif. Que nous voilà loin de toutes les garanties administratives, recours au conseil d’état, article 75 de la constitution de l’an VIII, etc., barrières infranchissables, mais transparentes, qui dérobent depuis tant d’années nos fonctionnaires publics à la justice du pays sans les soustraire aux sévérités de l’opinion ! Cette témérité n’est pas la seule qu’on rencontre chez M. de Serre. A tout moment, des lèvres de cet ancien émigré tombe quelque proposition de ce genre, qui, si elle était publiquement mise en avant aujourd’hui, ferait tressaillir beaucoup de nos démocrates émérites sur les chaises curules où ils aiment à dormir, gravement enveloppés dans le manteau des principes de 1789 !

Si le fond ne manque pas de hardiesse, ce n’est ni l’éclat ni la vigueur qui manquent à la forme. Encore aujourd’hui, après les triomphes oratoires auxquels notre génération a eu le bonheur d’assister, après les Guizot, les Thiers, les Berryer, tout apprenti parlementaire qui voudra se former dans l’art de bien dire devra compter les discours de M. de Serre parmi les conciones français qu’il ne peut se dispenser d’étudier. Il y a là une qualité d’éloquence qui n’a point été surpassée. Jamais souffle plus puissant n’entraîna une plus puissante déduction logique. Sur un dessin net et nerveux se détachent à tout instant des traits imprévus et saisissans visiblement trouvés sur place. Quelle image par exemple que celle-ci que je rencontre en feuilletant le volume au hasard ! Il s’agit de justifier contre je ne sais quelle attaque l’existence d’une inégalité de droits politiques. M. de Serre n’est pas en peine de trouver dans des souvenirs encore, tout récens la preuve des facilités qu’une égalité trop absolue prête à la dictature et des dangers qu’elle fait courir aux libertés publiques. « N’avons-nous pas vu, s’écrie-t-il, combien le despotisme pouvait mener son char à l’aise, les rênes tendues et le fouet levé, sur l’aire aplanie et nivelée ! » Quelle peinture poignante et profonde ! qui ne l’a rencontré quelque part ce char insolent du despotisme démocratique ? qui n’a été brutalement froissé par sa roue ou éclaboussé de sa fange ?

Mais où M. de Serre n’a véritablement jamais eu d’égal, c’est dans ce qu’on peut appeler la repartie oratoire. Personne n’a jamais mieux su déconcerter un interrupteur et tirer parti d’une interruption, soit pour éclaircir une idée, soit pour rétracter un faux pas. Plusieurs de ces réponses sont demeurées célèbres. On connaît surtout celle que s’attira le fougueux membre de la droite, M. de la Bourdonnaye. M. de Serre, toujours désireux de justifier la France libérale de toute complicité dans les excès révolutionnaires que les ultra-royalistes ne cessaient de rappeler, s’était aventuré un peu légèrement peut-être jusqu’à dire que dans toutes les assemblées politiques de France la majorité au moins avait toujours été saine. — Quoi ! s’écria, pensant le troubler, M. de la Bourdonnaye, même la convention ! — Oui, monsieur, reprit M. de Serre, se tournant tout entier vers son adversaire, même la convention, car si la convention n’avait pas délibéré sous les poignards, la France n’aurait pas eu à gémir du plus grand des crimes. — Dans une assemblée où le royalisme dominait, on ne pouvait plus éloquemment. sortir d’embarras, et des témoins m’ont dit n’avoir jamais assisté à un pareil effet de séance.

M. de Serre fut tout aussi éloquent, mais moins juste et plus dur, en répondant l’année suivante dans un autre sens à un démocrate célèbre qui avait joué un grand rôle dans la première révolution et qui avait parlé de ces temps néfastes en caressant trop complaisamment ce souvenir. « Laissons ces temps, dit sèchement M. de Serre, ils appartiennent à l’histoire, et l’histoire, qui les jugera, jugera aussi l’honorable membre. Ils ont dû laisser dans son esprit de douloureuses expériences et d’utiles souvenirs, car il a dû alors s’apercevoir, la mort dans l’âme et la rougeur sur le front, que quand on a une fois ébranlé les masses populaires, non-seulement on ne peut plus les arrêter quand elles courent au crime, mais on est obligé de les suivre et quelquefois de les conduire. » L’allusion au rôle de M. de La Fayette dans la journée du 6 octobre était claire et cruelle jusqu’à l’iniquité. Nous n’avons aucun dessein de nous associer à ce jugement historique ; mais aujourd’hui que tous ces souvenirs sont refroidis et que nous pouvons parler de M. de La Fayette et de M. de Serre comme Quintilien parlait d’Antoine et de Cicéron, il est permis d’apprécier à un point de vue purement littéraire ce bel élan d’improvisation, et alors il n’y a point assez d’admiration pour ce mélange vraiment incomparable de soudaineté et de précision, pour ce jet de lave enflammée qui vient se couler tout bouillant dans un moule d’une si sévère beauté.

Comme on le voit, ce n’était pas toujours du même côté que M. de Serre était interrompu, ni sur les mêmes bancs de la chambre que venaient tomber les traits tour à tour écrasans ou piquans de ses réponses. C’était la faiblesse, avons-nous dit, en même temps que la noblesse de la situation du ministère dont M. de Serre faisait partie que de prêter le flanc à une double attaque, et de paraître tour à tour trop libéral aux royalistes et trop peu révolutionnaire aux libéraux. En durant, cette situation, au lieu de s’affermir, laissa chaque jour davantage voir et sentir son côté faible. D’une part, en effet, la France, remise de la première surprise qui avait suivi ses malheurs, retournait chaque jour plus visiblement à ses instincts naturels, qui la portaient tout entière dans le sens de la révolution et de ses défenseurs ; de l’autre, le vieux roi, qui avait eu l’honneur de s’associer à la politique de conciliation, déclinait à vue d’œil, et son successeur était connu pour nourrir et favoriser des sentimens tout contraires. Chacun des deux partis, exalté ainsi dans ses espérances par des motifs différens, était de moins en moins disposé à des concessions réciproques, et les feux croisés auxquels M. de Serre se vit en butte devinrent de plus en plus nourris. Il y eut même des jours où il se trouva presque seul avec ses collègues entre deux fractions de la chambre également irritées, leur faisant tête tour à tour, comme un noble animal entre des chiens ardens à la curée. Ces attaques, qui ne lui laissaient point de relâche, lui causaient une impatience favorable peut-être au développement de ses talens oratoires (car toute éloquence se nourrit de passion), mais très nuisible à son repos d’esprit et véritablement excessive pour un homme d’état. Il ne pouvait supporter d’être accusé quotidiennement de trahison envers le double objet de son culte, la monarchie et la liberté, et de voir l’accusation également exploitée dans les deux camps par les intrigues des ambitieux, également accueillie par la crédulité niaise d’honnêtes gens. Sous l’empire de cette irritation fébrile, on voit dans la suite de ses discours sa parole s’aigrir, prendre une forme acerbe, incisive, saccadée. A côté de lui, d’excellens collègues, M. Decaze et M. Pasquier par exemple, que la même épreuve n’épargnait pas, conservaient avec le même courage une équanimité à laquelle lui ne sut jamais atteindre. Peut-être, il est vrai, ces nobles ministres, qui n’étaient pas dépourvus d’une ambition légitime, trouvaient-ils dans le plaisir de gouverner quelque distraction aux amertumes que cette grandeur passagère leur valait, tandis que le désintéressement absolu de M. de Serre, en le rendant plus sensible à la douleur d’être méconnu, le privait des compensations que l’exercice du pouvoir apporte ordinairement à ses peines.

Hélas ! il vint un jour où cette lutte à mille faces le fatigua et où il voulut enfin n’avoir d’adversaire que d’un seul côté. Il vint un jour où, dégoûté par des imprudences aussi folles que répréhensibles du parti libéral, puis épouvanté par un horrible attentat, il crut sincèrement que la monarchie avait assez fait pour la liberté, et qu’il était temps pour elle de ne plus penser qu’à son propre salut. C’est alors que, par une condescendance qui lui fut amèrement reprochée, il consentit à accepter, sinon à rechercher l’alliance des mêmes royalistes outrés qu’il venait de combattre et à rester dans un cabinet où deux chefs de cette fraction parlementaire furent admis. Le public, toujours disposé à la malveillance pour le génie et pour la gloire, cria bientôt à la trahison. Rien de plus injuste assurément, car de pareils reviremens ont été fréquens dans la vie de tous les hommes publics, et sont souvent légitimes autant que nécessaires. Changer de front et même d’alliés, c’est souvent, en temps de révolution, l’unique manière de défendre l’unité de ses opinions contre des excès opposés ; mais le malheur (fut-ce une faute ou un malheur ?), c’est que ce mouvement de conversion, M. de Serre l’opéra sur le terrain, en pleine bataille, et surtout il l’opéra seul. Aucun de ses plus fidèles compagnons, aucun des affiliés de sa petite école, ni les vieux docteurs, ni les jeunes recrues, ne l’accompagnèrent dans ce passage, qui prit ainsi le caractère non d’une manœuvre de parti, mais d’un acte de découragement tout personnel. La conséquence plus triste encore de cet abandon, c’est qu’il se trouva dès le lendemain en conflit avec ses anciens amis et à la discrétion de ses anciens adversaires, obligé de combattre et même de sévir contre les uns, tandis que les autres, qui l’accueillaient sans lui pardonner, se servaient de son talent en raillant sa pénitence et en se jouant de ses angoisses.

Ce fut le moment le plus douloureux de la vie de M. de Serre. La douleur fut égale et inexprimable pour les amis dont il s’éloignait. Le lien qui les unissait n’était point pareil à ceux que la politique brise d’ordinaire aussi aisément qu’elle les forme. L’intérêt personnel y était trop étranger, l’estime réciproque y avait trop de part, trop d’âme, si on ose ainsi parler, s’était mêlé au commerce de leurs intelligences pour que le déchirement n’atteignît pas le fond intime de leur être. J’ai pu connaître personnellement plusieurs des plus intéressés dans cette rupture ; je les ai entendus s’entretenir des incidens pathétiques qui l’avaient précédée et suivie. C’était un événement bien insignifiant en comparaison de tant d’autres plus mémorables auxquels ils avaient été mêlés depuis cette époque déjà lointaine ; mais tel avait été l’ascendant qu’exerçait sur leur jeunesse la nature aimante et puissante de M. de Serre, tel le regret que leur avait laissé la perte de son affection, que rien n’était venu effacer dans leur cœur la vivacité douloureuse de ce souvenir. Ils en parlaient après trente ans comme d’un fait de la veille. Chez quelques-uns, là blessure était encore envenimée : chez aucun, elle n’était cicatrisée.

Au fond, le différend qui sépara ce jour-là des hommes si bien faits pour s’entendre était moins personnel et plus grave qu’ils ne supposaient. On dit que les événemens que l’avenir recèle projettent leur ombre en avant. Ce fut un fantôme de ce genre qui apparut un jour dans le cénacle où M. de Serre se retirait souvent avec ses amis pour s’entretenir des destinées de la France : le fantôme d’une révolution nouvelle qui s’approchait pour mettre à néant leurs rêves de concorde et creuser un abîme, cette fois peut-être infranchissable, entre les deux causes qu’ils s’étaient efforcés de tenir unies. Advenant ce nouveau divorce entre la dynastie et la liberté, quelle voie leur cœur et leur conscience leur commandaient-ils de prendre ? Ce fut la question que chacun se posa tout bas, sans communiquer son doute à son voisin. Chez tous, sauf un seul, une voix intérieure s’éleva pour jurer que rien ne les séparerait de la liberté et de la France. Je ne dirai pas que M. de Serre fit le choix contraire, mais il n’admit pas l’alternative, convaincu que royauté, France et liberté, ces trois choses étaient inséparables, que le coup qui atteindrait l’une les blesserait toutes mortellement, et qu’à tout événement la seule fin digne de lui était de s’ensevelir avec elles.

Dieu lui épargna cette épreuve suprême : il ne vit pas la chute définitive de ses espérances. Sa santé, brisée par tant de secousses, ne put résister à de cruels dégoûts dont l’abreuvèrent les nouveaux alliés qui l’avaient accepté pour instrument et non pour chef. Il dut aller chercher d’abord le repos, puis la mort, sur une rive lointaine, dans un exil à peine déguisé du nom d’ambassade. Une dernière amertume était réservée à son agonie. Au moment où un mal engendré par le chagrin dévorait déjà ses veines, en France le parlement était dissous, et de nouvelles élections générales avaient lieu. Le grand homme de bien qui avait un jour espéré de concilier tous les partis, oublié maintenant des uns, repoussé des autres, méconnu de tous, ne vit son nom sortir d’aucune urne électorale. Il mourut en se croyant répudié par sa patrie.

Qu’une justice tardive vienne aujourd’hui consoler sa mémoire ! Nous surtout à qui la liberté est chère et qui avons éprouvé combien sont rares ceux qui l’aiment jusqu’à souffrir un peu pour elle, c’est à nous de réparer l’ingratitude de nos devanciers. Notre cause n’a pas trop d’ancêtres : ne souffrons pas que la poussière de l’oubli vienne décolorer leurs images. Après, tout, la plus grande part de cette noble existence nous appartient, et par un hasard heureux sa dernière recommandation fut à notre adresse. La collection des discours de M. de Serre se termine par une défense qu’on ne saurait trop relire de la plus importante peut-être des garanties libérales, la juridiction du jury en matière de presse. Ce sont de simples réflexions tracées d’une main déjà affaiblie, qui ne furent ni prononcées ni même rédigées, et qui durent être portées à la tribune par une voix amie. Qui ne reconnaîtrait pourtant la touche du maître dans des lignes gravées en airain comme celles-ci : « le gouvernement constitutionnel, comme tout gouvernement libre, présente et doit présenter un état de lutte permanent. La liberté est la perpétuité de la lutte. » Ces fortes paroles sont presque les dernières de la dernière page. On dirait qu’elles ont été placées là à dessein par M. de Serre lui-même comme une épitaphe préparée pour sa tombe, tant elles résument exactement l’histoire d’une vie qui fut consacrée à la liberté et consumée par la lutte. S’il parlait ainsi de la liberté possédée, qu’aurait-il dit de la liberté à conquérir ? Quelles fatigues et quels combats n’eût-il point acceptés pour elle ? Gardons cette valeureuse définition de la liberté dans notre mémoire, et qu’elle vienne fortifier notre âme quand nous fléchissons sous le poids des épreuves ou des dégoûts que la jalouse divinité impose à ceux qui veulent ravir ou garder ses faveurs !


III

Le jour où M. de Serre sortit du ministère, et par la porte qu’il laissait ouverte, M. de Villèle y entra. Il y entra, après sept ans d’une opposition continue faite au système de modération politique dont M. de Serre avait été le brillant organe. Il y entra comme le chef avoué du parti monarchique exalté. Aussi, en lisant son nom au Moniteur, la France entière crut que cette fois le revirement était complet dans les conseils de la restauration, que le drapeau de la contre-révolution était levé, et qu’aux essais avortés de conciliation allait succéder une guerre à outrance d’une des fractions de la nation contre l’autre. Il n’en était rien : le changement fut grand en effet, mais tout autre qu’on ne l’imaginait. Le but poursuivi par M. de Villèle resta le même que s’était proposé M. de Serre, la pacification de la France. Les moyens seuls différèrent, comme le caractère des deux hommes.

J’ai expliqué d’avance en quoi consista cette différence de moyens, et j’ai essayé de la mettre en relief par deux formules que je répéterai ici pour la commodité du lecteur et la mienne, bien que je sache combien ces termes d’une précision mathématique rendent imparfaitement compte de la complexité des actes humains. Conciliation des principes, ai-je dit, tel avait été l’espoir de M. de Serre, cruellement déçu par les événemens. Accommodement des intérêts, telle fut la voie par laquelle M. de Villèle se flatta d’être plus heureux. Ajoutons, pour être tout à fait équitable, qu’il fut poussé dans cette direction par un procédé d’esprit tout à fait analogue à celui de M. de Serre. Comme M. de Serre, ce fut de son expérience personnelle qu’il cherchait à faire profiter son pays et son parti, et le chemin qu’il voulut leur faire parcourir était celui même par lequel venait de passer sa propre intelligence.

Pour lui en effet, pas plus que pour M. de Serre, sept années de vie publique n’avaient été stériles. Le ministre de 1822 n’était plus le même homme et ne voyait plus les choses exactement du même œil que le royaliste de 1815. Non qu’on puisse surprendre chez M. de Villèle, à aucune époque de sa vie, rien qui ressemble à ce puissant et scrupuleux travail de réflexion par lequel M. de Serre était venu à bout de mettre d’accord ses convictions héréditaires avec les principes nouveaux de la société moderne. M. de Villèle ne connut jamais ces labeurs féconds de la pensée. En fait de principes politiques proprement dits, sa profession, toujours simple et nette, n’avait pas varié. Pouvoir inamissible et presque illimité de la royauté, hiérarchie des classes sociales et droit de la noblesse à former un corps privilégié, alliance intime du trône et de l’autel, ce triple symbole qu’on lui avait appris à réciter dans son enfance n’avait souffert de sa part ni restriction ni dissidence. Dans la réunion de ces élémens consistait toujours pour lui l’idéal d’une société politique bien ordonnée. Cette conviction si bien assise le conduisait nécessairement à envelopper dans un jugement d’une sévérité uniforme à peu près toutes les institutions tant civiles que politiques de la France du XIXe siècle, car il n’en était aucune qui, passée au crible d’une orthodoxie si rigoureuse, ne dût paraître entachée par quelque côté d’esprit révolutionnaire ou irréligieux. Pas plus en 1822 qu’en 1815, M. de Villèle n’hésitait à porter cette condamnation générale sur la révolution de 1789 et sur toutes ses conséquences.

Seulement condamner une chose en théorie, ce n’est pas renoncer éternellement à s’en servir en pratique ; autrement, la perfection n’étant pas de ce monde, toute action ici-bas et la vie elle-même deviendraient impossibles. Il n’est point d’homme qui ne soit obligé plus d’une fois en sa vie à faire usage de lois existantes dans son pays dont le principe lui répugne. Le sage se prête avec patience à cette condition ; l’habile homme fait quelque chose de plus, il l’exploite, s’il le peut, à son profit. Or M. de Villèle était doué d’un grand instinct de sagesse et d’une habileté plus grande encore ; c’était un vrai fils de Gascogne pourvu de toutes les finesses d’esprit qui font la renommée du terroir. Trouvant en vigueur dans sa patrie des institutions dont le caractère général lui paraissait vicieux, mais qu’il n’avait point créées et qu’il ne pouvait changer à son gré, au lieu de se borner à les excommunier en masse, il ne se fit aucun scrupule d’en étudier en détail le mécanisme. Il voulut apprendre à manier lui-même ces armes périlleuses, et cette expérience lui fît découvrir qu’en les manœuvrant avec adresse il pouvait en tirer soit pour sa cause, soit pour son avantage personnel, un parti inattendu. Une telle découverte ne pouvait manquer de radoucir insensiblement M. de Villèle en faveur d’un ordre de choses qui, pris en soi, ne cessait pas de lui paraître répréhensible, mais qui, adroitement ménagé, pouvait être tourné au bien. Ainsi s’était opérée dans l’esprit de M. de Villèle une sorte de réconciliation tacite, sinon avec le principe abstrait, au moins avec les résultats pratiques de la société moderne. Ce ne fut point une adhésion éclatante comme celle dont M. de Serre avait fait retentir la tribune, ce fut au contraire un rapprochement à petit bruit et à petits pas dont il ne convint jamais tout haut, dont il ne se rendit peut-être jamais bien compte, mais dont il recueillit promptement les fruits et dont il essaya de faire discrètement partager les avantages à la royauté et à ses amis.

C’était, par exemple, une transition insensible de ce genre qui avait fini par faire naître chez M. de Villèle un attachement un peu intéressé, mais très sincère, j’en suis convaincu, pour le régime constitutionnel fondé par la charte. Au premier moment, il en faut bien convenir, cette forme de gouvernement était trop bruyante et trop populaire pour son goût. Le partage du pouvoir suprême avec les assemblées n’avait jamais fait partie de son catéchisme politique, et il y voyait un attentat à la prérogative royale. La chambre héréditaire elle-même ne trouvait pas grâce devant lui : il lui reprochait de mutiler l’aristocratie sous prétexte de lui rendre hommage et de dépouiller la noblesse de France au profit de deux cents familles qui n’étaient même pas toutes de bonne naissance. Ses scrupules à cet égard avaient été si vifs que, sans respect pour la suscription royale, il les avait exprimés tout haut dans une brochure signée de son nom (alors inconnu), que M. Duvergier de Hauranne nous a rendu le service de déterrer. Cependant, le roi et la France ayant passé outre à la protestation, M. de Villèle n’avait eu garde de s’entêter dans des récriminations superflues. Appelé à siéger dans la chambre élective, il ne lui avait pas fallu trois mois pour s’apercevoir de l’empire que peut prendre sur une assemblée de ce genre, et par cette assemblée sur un pays tout entier, un petit groupe d’hommes bien unis conduits par un chef résolu. Dès lors, s’était-il demandé, pourquoi les royalistes ne formeraient-ils pas ce groupe et lui-même n’en serait-il pas le chef ? De l’idée à l’exécution il n’y eut qu’un pas. Avant la fin de la première session, il avait déjà formé un parti puissant qui marchait avec discipline sous ses ordres. Ce qui désignait M. de Villèle pour ce poste de commandement, ce n’était pas une supériorité d’éloquence. A proprement parler, M. de Villèle n’était pas orateur, car une parole aisée, lucide, mais sans grâce et sans feu, ne suffit point pour mériter ce grand nom. Le véritable don qui avait mis tout de suite M. de Villèle hors de pair, c’était ce qu’on peut appeler un instinct naturel de tactique parlementaire, genre de talent qui se reconnaît mieux qu’il ne se définit, mais qui ne manque jamais son effet sur les hommes réunis. C’est un art de grouper les esprits autour d’une même pensée, de les faire tendre à un même but, de les conduire à la discussion comme à la bataille, au scrutin comme à l’assaut ; c’est une divination qui découvre le langage public qu’il faut tenir pour flatter les mobiles secrets d’un auditoire ; c’est une réserve prudente qui permet de préparer ses traits à l’avance et un sang-froid à l’épreuve des incidens imprévus. Une grande réunion d’hommes est comme une mer orageuse : pour y conduire un esquif, il faut au pilote le coup d’œil qui prévoit la tempête et le coup de main preste et sûr qui, inclinant à temps le gouvernail, évite le choc des écueils. M. de Villèle se trouva doué de toutes ces qualités précieuses sans en avoir fait l’apprentissage, et presque sans se douter lui-même qu’il les possédât ; mais à mesure qu’il en connut mieux le prix, il sentit s’affaiblir en lui sa répugnance pour le seul régime qui lui permît de les développer. Il prit goût au gouvernement parlementaire non comme au meilleur et au plus noble des gouvernemens, mais comme à celui qui assurait à ses facultés leur légitime ascendant. Il s’y attacha comme le cavalier au cheval qu’il a su dompter, et il respecta désormais la liberté de discussion non comme le droit de tous, mais comme une force pour lui-même.

Une autre branche des institutions modernes, non moins importante, quoique beaucoup moins bienfaisante à mon gré, avait vu aussi M. de Villèle passer par la même transformation graduelle et arriver non à justifier ou même à absoudre, mais à comprendre et à goûter des innovations qu’avait détestées sa jeunesse. Je veux parler de ce système tant vanté d’administration qui a remplacé par une action unique et centrale toutes les autorités partielles entre lesquelles autrefois le sol de la France était divisé. M. de Villèle avait naturellement cent raisons pour une de maudire la centralisation. D’abord c’était une des œuvres favorites de la révolution de 1789. Si la révolution n’a pas créé la centralisation, elle lui a donné au moins le plus efficace complément. Cette origine était bien suffisante pour exciter la déplaisance de M. de Villèle. De plus M. de Villèle appartenait à un pays d’états, qui avait gardé jusqu’aux derniers jours de l’ancienne monarchie une constitution provinciale : il avait vu le jour dans une cité qui fait remonter jusqu’à César ses libertés municipales. L’héritier des anciens capitouls de Toulouse ne devait pas avoir assez d’anathèmes pour un régime qui dépouillait sa ville natale de franchises immémoriales. Aussi M. de Villèle débarquant à Paris était-il tout de feu contre la centralisation, et ses premières propositions furent destinées à recommander à la France un système presque fédératif de libertés locales. Peu à peu cependant on vit se refroidir ce zèle. En passant des provinces à la capitale, le point de vue change assez souvent. La centralisation, qui pèse aux extrémités, gagne (c’est assez naturel) à être vue du centre. On n’approche pas sans une certaine admiration du foyer où cette puissante machine accumule la chaleur produite par des millions d’efforts humains pour en alimenter un moteur colossal qui va s’assujettir aux ordres d’une seule volonté. Ce spectacle, qui n’est pas sans grandeur, a toujours exercé une séduction irrésistible sur les hommes qui ont l’instinct du commandement. M. de Villèle n’échappa point à cette influence. Il en vint bientôt à se demander si, au lieu de détruire une si belle œuvre d’art et un tel instrument de force, la restauration ne ferait pas mieux de se l’approprier pour en faire le meilleur appui de son autorité chancelante. L’idée sans doute le traversa aussi qu’il y aurait plaisir à être soi-même le mécanicien qui fait courir sous ses doigts ces fils croisés et déliés dont le jeu est à la fois si complexe et si harmonieux. Quoi qu’il en soit, la conversion de M. de Villèle à cet égard était déjà bien avancée quand le roi l’appela au pouvoir. Il faut croire que le fait d’être premier ministre la compléta, car ni avant ni après avoir pris les rênes de l’état on ne voit qu’il ait fait figurer dans son programme ministériel la concession d’une ombre, d’un atome, d’un fétu d’indépendance pour la moindre des communes de France.

Rien donc, on le voit, n’était plus faux que l’opinion généralement répandue qui prêtait à M. de Villèle, entrant au ministère en 1822, la pensée d’user de son pouvoir pour travailler à une contre-révolution générale. Ceux qui pensaient ainsi ne mesuraient pas bien le changement que les années, l’expérience, l’ambition personnelle, avaient opéré, non dans ses idées, mais dans ses habitudes. Au fond, l’homme de l’ancien régime avait à peu près disparu ou fait silence en lui : ses velléités réactionnaires étaient assoupies, sinon éteintes. Il était résigné, façonné aux institutions modernes, et, disons tout, il avait trop bien profité du présent pour regretter beaucoup le passé et être très empressé de le faire renaître. M. de Villèle désirer une contre-révolution ! mais pourquoi, de grâce, voulez-vous qu’il y songe ? quel profit en retirerait-il pour sa cause ou pour sa personne ? Le voilà premier ministre, maître d’une majorité toute-puissante et d’une administration tout obéissante : quelle meilleure combinaison que celle-là dans l’intérêt monarchique l’ancien régime ressuscité pourrait-il mettre à la disposition de la royauté ? Et lui-même, M. de Villèle, que gagnerait-il à cette résurrection ? Est-il bien sûr qu’il eût été ministre sous l’ancien régime ? L’aurait-on reçu et même connu à Versailles, lui pauvre gentilhomme de province, cousin de M. de Pourceaugnac et de Mme d’Escarbagnas, humble membre d’une modeste classe éternellement sacrifiée aux railleries des marquis de Molière ? En réalité, si quelqu’un a profité sans le vouloir de l’ordre de choses créé par la révolution, c’est M. de Villèle. Ce sont deux grandes institutions modernes, la liberté et l’égalité, qui sont venues le chercher dans sa retraite pour forcer tout le monde, même le roi, à rendre justice à son mérite. Sans les glorifier absolument pour cela, M. de Villèle au fond de l’âme ne peut pas beaucoup leur en vouloir, car il n’est nullement sûr que l’intrigue et la faveur, ces maîtresses capricieuses des cours, eussent été pour lui si généreuses. J’ai entendu raconter au sujet non de M. de Villèle lui-même, mais d’un de ses collègues dont la situation était assez semblable à la sienne, une petite anecdote dont je ne garantis pas l’authenticité, mais qui vient ici tout à point. On m’a dit que ce ministre, d’extraction tout à fait bourgeoise, avait une vieille mère qui n’avait jamais voulu quitter sa province ni ses modestes habitudes. Le roi un jour lui fit faire compliment sur les services que son fils rendait à la bonne cause. « Le roi est bien bon, dit la digne femme, mais on a beau dire, je ne croirai pas que la révolution va finir tant que Jacques sera ministre. » La bonne vieille avait raison : puisque l’héritier de Louis XIV en était réduit à apprécier les services de Jacques, c’est que la révolution durait toujours ; mais ce n’était pas une raison pour que Jacques lui-même et ses pareils, tout en continuant à maudire des lèvres la révolution, fussent très pressés d’en effacer toutes les traces. Non, quoi qu’on puisse dire, quand on s’est élevé par le noble effort de la volonté et du talent, on ne regrettera jamais sincèrement le pouvoir absolu et le privilège. Quand on a été de taille à conquérir sa place au soleil, on ne peut regretter l’atmosphère factice des serres qui ménage les tempéramens faibles, ni la lumière des bougies qui fait briller les couleurs fardées.

Concluons que par toutes ces raisons, bonnes ou mauvaises, désintéressées et égoïstes, M. de Villèle n’apportait au pouvoir aucune intention militante, et qu’il ne demandait pas mieux que de gouverner la France avec les institutions de son goût, pourvu que la France à son tour consentît à se laisser gouverner par lui ; mais là était précisément la difficulté. D’une part, en effet, cette modération de sentimens, tardivement acquise chez M. de Villèle par un travail intérieur dont il ne se vantait pas, était peu connue du public. Quelques initiés seuls s’en doutaient. La masse libérale du pays ne voyait en lui qu’un des chefs du parti qui menaçait ses droits les plus chers. Tout ce qui venait d’une telle source était suspect, et il suffisait qu’une proposition eût passé par sa bouche pour qu’on entrât en défiance. De l’autre, tous les royalistes n’étaient pas ministres et députés en crédit ; tous n’avaient pas les mêmes raisons que M. de Villèle pour voir en beau le cours des événemens et prendre le statu quo en patience ; tous n’avaient pu répandre sur leurs blessures le baume lénitif de la renommée et du pouvoir. Ils restaient groupés derrière M. de Villèle, mais formant un bataillon indocile et très déterminés à pousser leur chef en avant. Ils n’étaient nullement disposés à se contenter de la satisfaction platonique de voir un des leurs au ministère. C’était à celui-là au contraire, à ce favorisé de la fortune, qu’ils s’adressaient impérieusement pour obtenir le redressement de leurs griefs et le rétablissement de la monarchie sur ses vraies bases. Comment M. de Villèle allait-il se tirer d’embarras entre ces craintes et ces vœux contraires ? comment calmer ici les ombrages sans exaspérer là les exigences ? Il ne désespéra pas d’en venir à bout en enseignant à chacun à faire comme il avait fait lui-même, c’est-à-dire à en appeler de la raison au bon sens, à contenir ses désirs dans les limites du réel et du possible, et à subordonner les écarts de l’imagination aux calculs de l’intérêt bien entendu.

Une double préoccupation domina dès lors M. de Villèle : donner à la masse du pays un gage matériel qui lui prouvât par des faits, non par des paroles, que l’état nouveau de la société n’était pas compromis par l’avènement d’un ministère royaliste ; offrir aux royalistes eux-mêmes une compensation matérielle aussi, qui, en calmant les plus cuisans de leurs griefs, les décidât à lui donner quittance ou terme pour le reste ; s’adresser ainsi aux deux partis pour leur faire toucher au doigt des avantages sensibles, palpables, positifs, de nature à les guérir de leurs terreurs ou à leur tenir lieu de leurs espérances chimériques. Je n’entrerai point dans le détail des divers moyens que M. de Villèle mit en œuvre, tantôt sans fruit, tantôt avec succès, pour faire passer en exécution ce plan de conciliation pratique ; c’est à son historien qu’il faut le demander. C’est bien assez de dérober à M. Duvergier de Hauranne quelques touches du portrait qu’il a si vivement tracé. Quant aux particularités pleines d’intérêt qui relèvent la physionomie du modèle, c’est chez le peintre même qu’il faut les aller chercher. Je ne veux pas priver le lecteur de ce plaisir ni le dispenser de ce devoir. La rapidité de cette analyse me force même à anticiper sur les faits que M. Duvergier de Hauranne nous racontera dans les volumes suivans pour aller droit à une grande mesure qui me paraît mettre en lumière à la fois dans sa nuance véritable et dans sa plénitude la pensée conciliante de M. de Villèle : c’est l’indemnité des émigrés.

Ce ne fut que la troisième année de son ministère que M. de Villèle obtint du roi l’autorisation de demander aux chambres l’inscription au grand-livre de la dette publique d’un capital d’un milliard pour être distribué en indemnité aux propriétaires dépouillés de leurs biens par les lois de nos assemblées révolutionnaires ; mais le projet datait de loin dans son esprit et y était devenu en quelque sorte une idée fixe. Je tiens d’un homme qui ne l’aimait pas, mais qui lui rendait justice, M. Pasquier, que depuis plusieurs années il ne cessait de redire : Jamais le roi ne pourra. gouverner en France tant que les émigrés ne seront pas indemnisés. C’était son delenda Carthago, et ceux même qui trouvaient l’idée juste en soi et praticable ne comprenaient pas bien le prix inestimable qu’il paraissait mettre à la voir réaliser. Au premier moment même, quand l’acte réparateur fut proposé, l’effet en fut plus que médiocre. Les propriétaires spoliés, qui se flattaient toujours d’une restitution complète, n’y virent qu’une aumône et la trouvèrent avare. Les financiers au contraire trouvèrent la charge lourde pour un trésor obéré. Les libéraux s’indignèrent des égards témoignés à des hommes qui avaient combattu leur patrie et du doute élevé sur la légitimité du droit révolutionnaire. Personne ne prévit l’effet dont tout le monde pourtant devait profiter. Personne ne vit que l’important était non pas une somme plus ou moins grande sortie des caisses de l’état et versée dans la bourse des émigrés, mais bien ce fait capital, à savoir : l’investiture donnée par les anciens propriétaires du sol à ses nouveaux détenteurs. Par cela même que les émigrés acceptaient, même en murmurant, une somme, si petite fût-elle, ils se désistaient de leurs prétentions sur le fonds même dont ils recevaient la compensation. Ils donnaient par là décharge de tout compte à la révolution. Le signe le plus saillant, le plus visible à tous les regards, le plus éclatant au soleil de la rénovation sociale, n’était-il pas le morcellement de l’ancienne propriété féodale entre les paysans émancipés ? C’est là ce qui fut ratifié par l’adhésion de ceux qui en avaient été le plus directement lésés. La conquête fut légitimée par le vaincu lui-même, qui apposa sa signature à la distribution de son territoire faite entre ses conquérans, et comme au dooms’day-book de la démocratie victorieuse. Si jamais la révolution fut consacrée et consommée, c’est ce jour-là.

Ce fut aussi le plus beau jour de la politique d’accommodement de M. de Villèle, car l’avantage fut double et également partagé. Si beaucoup d’émigrés furent arrachés à la misère, le nombre ne fut pas moins grand des révolutionnaires enrichis qui furent tranquillisés dans une jouissance jusque-là troublée par une vague crainte de représailles. A partir de ce moment, il n’y eut plus dans chaque bourgade de France des spoliateurs et un spolié, ne pouvant se regarder, ceux-là sans embarras, celui-ci sans colère ; il n’y eut plus deux ordres de propriétés, l’une étalant avec orgueil ses titres patrimoniaux, l’autre entachée de suspicion et honteuse de son origine ; il n’y eut plus qu’une seule classe de citoyens et de biens bénéficiant tous de la même loi. La lutte qui persista dans le domaine des théories ou de la politique cessa dans les relations sociales, et une sorte de détente générale des mœurs s’ensuivit. Il y eut encore d’éclatans combats de presse et de tribune ; mais la guerre sombre et intestine de voisin à voisin et de famille à famille, la guerre faite à l’héritage des enfans et à l’honneur du père, celle-là, la vraie guerre civile, fut apaisée. Toutes les blessures ne furent point fermées, mais le dard qui y était resté et dont chaque frottement faisait sentir la pointe, l’écharde en la chair fut retirée.

C’est bien alors que M. de Villèle put répéter une phrase qu’il disait souvent avec orgueil : « Je suis né pour la fin des révolutions. » Cet apaisement graduel put être constaté par Un thermomètre que M. de Villèle, financier de goût comme de profession, consultait volontiers : le rapide progrès de la richesse publique. En réalité, jamais argent ne fut mieux dépensé que celui qui fit les frais de cet acte pacificateur, car il sembla se multiplier par lui-même et revint grossi et accru à la source même d’où il était sorti. Les émigrés reçurent un milliard, mais les détenteurs de biens nationaux en acquirent presque autant du même coup par la plus-value de leurs biens, jusque-là grevés d’une hypothèque morale qui les dépréciait. L’état eut cinquante millions de rente à payer ; il en retrouva bien davantage par l’accroissement des recettes dû à l’activité nouvelle qui fut imprimée aux transactions. Ce n’était pas un médiocre mérite chez M. de Villèle que d’avoir prévu cette réaction dans un temps où les saines notions de crédit public étaient si peu répandues, et plus d’un homme d’état d’Angleterre n’a dû sa renommée qu’à cette fine intelligence des liens secrets qui unissent les conditions morales et les conditions économiques d’une nation. Tel fut le succès de cette œuvre politique vraiment digne du souvenir de la postérité, qui, déjà commencée pour M. de Villèle, en goûte encore le bienfait. Quelles qu’aient été depuis lors nos dissensions civiles, elles n’ont jamais repris, grâce à Dieu, le caractère d’âpreté personnelle et de haines acharnées qui leur fut enlevée ce jour-là. D’où vient pourtant que, si ce bienfait a été durable en lui-même, il n’a pas communiqué sa durée au gouvernement qui eut le mérite de l’inaugurer ? D’où vient que l’existence ministérielle de M. de Villèle et celle de la restauration tout entière en ont si peu profité ? Quelle faiblesse cachée a compromis les avantages de cette sage ligne de conduite ? Hélas ! comme il arrive souvent, la chute vint ici des mêmes causes que le succès, et M. de Villèle était destiné à périr par les conditions mêmes qui l’avaient fait momentanément triompher.

Nous venons de voir que l’art déployé par M. de Villèle avait consisté principalement à faire diversion aux questions de principes qui divisaient la France en procurant adroitement des satisfactions à tous les intérêts matériels. Quitter les idées qui les mettaient aux prises pour s’attacher aux intérêts sur lesquels ils pouvaient s’entendre, ce fut la direction dans laquelle il poussa tous les Français. Le moyen n’était pas absolument nouveau, et avant M. de Villèle, aussi bien qu’après lui, il a été plus d’une fois employé par les hommes d’état comme un utile expédient pour mettre au repos une nation fatiguée par des dissensions intestines. Il est certain que les querelles de principes, quand elles ont duré longtemps, dégénèrent souvent en querelles de mots, et que ces mots, devenus le cri de guerre de factions rivales, engendrent encore des haines même après qu’ils ont cessé de présenter une signification nette. Quand une confusion de ce genre s’est répandue dans un pays, il peut être utile, pour l’éclaircissement des principes eux-mêmes, de faire trêve à des discussions d’où la lumière ne peut plus sortir et de rappeler les esprits à des préoccupations d’un autre ordre pour leur donner le temps de se calmer et en quelque sorte de se rafraîchir. La poursuite des avantages matériels joue alors pour une nation le rôle de ces salutaires exercices du corps qu’un médecin conseille aux malades épuisés par la contention excessive de l’intelligence ou par des émotions orageuses.

Mais si c’est là une trêve utile, ce n’est pourtant qu’une trêve : la paix, la vraie paix sociale, s’achète à d’autres conditions. Ce n’est point en éludant, en ajournant les questions qui pèsent sur une société, c’est au contraire en les abordant de front pour les résoudre qu’on peut conquérir et consolider ce bien précieux. Quand ces problèmes surtout sont de la taille de ceux que M. de Villèle trouvait soulevés autour de lui, quand il ne s’agit de rien moins que de savoir si les nations s’appartiennent à elles-mêmes ou appartiennent à un homme et à une famille, quelle part la loi doit faire à l’égalité naturelle des hommes et quel droit elle a de pénétrer dans l’intérieur des consciences, c’est une chimère d’imaginer qu’on peut endormir pour longtemps de pareils débats, ou les bannir du souvenir des peuples par des distractions égoïstes. Alors même que ces hautes spéculations n’auraient pas (comme elles l’ont en effet) une action très directe sur la destinée des hommes, elles exerceraient encore sur eux par leur grandeur seule un attrait irrésistible qui tôt ou tard dominera celui des jouissances matérielles, du moins tant qu’il y aura une âme contenue dans l’enveloppe humaine. Sans doute le bonhomme de la comédie a souvent raison, et les nations comme les individus ont parfois besoin qu’on leur rappelle

Qu’on vit de bonne soupe et non de beau langage ;


mais il s’y connaissait encore mieux que Molière celui qui a dit : « L’homme ne vit pas seulement de pain. » Oui, la sagesse divine a bien parlé, le pain de la terre ne suffit pas à nourrir l’homme : il lui faut le pain super-substantiel des idées élevées et des vérités désintéressées.

Or c’était cet aliment délicat et fortifiant que M. de Villèle, malgré toute son habileté et peut-être à cause de son habileté même, était incapable de fournir jamais à la France. Il avait toute sorte de raisons personnelles pour fuir les hautes questions de principes, et la première, c’est que Dieu ne l’avait gratifié d’aucun des dons nécessaires pour les traiter ou les trancher. Il était doué d’une aptitude merveilleuse pour toutes les connaissances pratiques et d’une souplesse d’esprit qui lui avait permis d’apprendre en six mois l’administration et les finances ; mais ces facultés mêmes étaient dépourvues chez lui de largeur à la fois et de portée. Son regard ne s’élevait pas au-dessus et ne s’étendait pas au-delà du terrain bas et borné de la politique courante et quotidienne. Tout ce qui ne pouvait être ni traduit en chiffres ni classé dans un dossier échappait à sa perception, et il n’était pas de ceux chez qui le sentiment supplée aux lacunes de l’intelligence et qui franchissent par un élan d’enthousiasme les bornes devant lesquelles leur raisonnement s’arrête. De tous les mots de la langue, celui d’enthousiasme était peut-être le plus vide de sens pour M. de Villèle. Sous ce rapport, il ne s’en faisait pas accroire. Sa figure donnait le secret de sa nature, et l’intérieur était fidèlement reproduit par l’extérieur. Cette voix nasale et perçante, dont le moindre mot était entendu, mais dont l’accent ne partait jamais du cœur, ce regard fin qu’aucun feu secret ne faisait briller, c’était bien le personnage tout entier, net et sec, incapable de ressentir ou de communiquer aucune émotion. Ce n’était pas pourtant, on l’a vu, qu’il manquât lui-même de croyances qui lui fussent chères, ni de principes auxquels il ajoutât foi. On pourrait plutôt dire qu’il en avait trop, surtout pour l’usage qu’il en voulait faire, car ces principes, on les connaît, et nous savons qu’ils formaient un ensemble incompatible avec les institutions qu’il s’était chargé d’appliquer et l’humeur du pays qu’il voulait régir. Par conscience et par point d’honneur, il n’avait garde de les désavouer ; toutefois son bon sens l’avertissait de l’impossibilité de les pratiquer, et dans cet embarras il ne trouvait rien de mieux que d’en ajourner indéfiniment l’application et en attendant de les taire. Le silence était sa seule ressource pour dissimuler l’intervalle qui séparait sa doctrine de ses actes et sa foi de ses œuvres ; mais, pour être en mesure d’observer le silence lui-même, il fallait qu’il l’imposât autour de lui à tout le monde. De là, chez lui, un dépit et un effroi visibles toutes les fois que dans les chambres le débat venait à toucher quelque point de doctrine qui pouvait le mettre dans la nécessité de s’expliquer et dans l’alternative ou de renier les croyances propres à son parti, ou de blesser ouvertement l’opinion commune de la France. Il accourait alors à la tribune pour rappeler la discussion des hauteurs où elle s’égarait et la remettre à terre dès qu’elle prenait son vol. L’éloquence, même employée par ses amis à son service, l’effrayait involontairement ; il craignait toujours qu’il n’en jaillît quelque étincelle qui, tombant sur un baril de poudre, ne déterminât une explosion. Il n’était pleinement à l’aise que les jours où le débat portait sur quelque sujet bien étranger à toute espèce de philosophie politique : une loi de douane ou d’amortissement par exemple. C’étaient là ses heures de béatitude et de triomphe.

Cet éloignement systématique de toute idée comme de tout sentiment élevés, cette déchéance, cette dégradation volontaire, finirent par donner à la politique de M. de Villèle une apparence subalterne et médiocre qui, une fois reconnue, ne lui fut pas pardonnée par la France. Si la politique de M. de Serre avait été trop éthérée, celle de M. de Villèle ne tarda pas à paraître à son tour trop matérielle. Si les axiomes de Royer-CoIIard sentaient l’école et ses abstractions, les calculs dans lesquels se complaisait M. de Villèle sentaient la boutique ou la banque. Les derniers à s’apercevoir et à souffrir de cet abaissement ne furent pas les royalistes. S’il était un titre de gloire en effet auquel ce parti attachât un prix particulier, c’était d’être par excellence le parti de la délicatesse et de l’honneur : noble prétention très souvent justifiée, et l’unique tort des royalistes est d’avoir voulu en faire un monopole. Par tradition de famille, tous les royalistes se piquaient d’être sensibles à toute espèce d’élégance de sentimens comme de manières. Or ils s’aperçurent bientôt que le chef qu’ils s’étaient donné froissait à tout instant cette innocente vanité par toutes ses façons de parler, d’être ou d’agir, par une simplicité de langage qui allait jusqu’à la trivialité, surtout par son habitude de mettre toujours les intérêts matériels au-dessus des intérêts moraux, c’est-à-dire, en bon français, d’offrir de l’argent et des places à ses amis au lieu de servir leurs convictions. Entre un parti dont le dévouement a toujours été ou le mobile ou le point d’honneur et un ministre essentiellement calculateur, la distance se fit ainsi chaque jour plus grande. M. de Villèle blessait, sans le savoir, les instincts les plus généreux des hommes mêmes qu’il représentait au pouvoir : faute grave pour un chef, car s’il est utile à celui qui commande de ne pas partager les préjugés ou les emportemens de ses soldats, il lui est nécessaire aussi de rester toujours en sympathie avec leurs instincts. Il est bon que le général ait plus de sang-froid que l’armée, mais il faut pourtant qu’il soit averti par l’ébranlement de sa propre fibre de tous les frémissemens qui parcourent les rangs. On ne se fait obéir longtemps des hommes qu’en prenant sa part de ce qu’ils éprouvent. Il n’est pas même inutile, pour être suivi et aimé d’eux, de flatter un peu leur imagination. Assurément un homme politique n’est pas un héros de roman ; mais pourtant s’il est dans l’ordre d’opinions qu’il veut diriger un type idéal présent à tous les esprits, qui enflamme d’admiration tous les cœurs généreux, que le jeune homme entrant dans la vie rêve de reproduire, et dont les traits soient ceux que la jeune fille prête à son fiancé, un chef de parti fera bien de tâcher de s’en rapprocher pour conserver le prestige nécessaire au commandement. Ce type existait chez les royalistes, il était emprunté aux souvenirs des croisades et de la chevalerie ; mais M. de Villèle, assis à son bureau pour coter la rente et constater le rendement des contributions indirectes, ressemblait vraiment trop peu à un chevalier français.

Par suite de ce désaccord d’humeur entre le parti et son représentant, l’ébranlement ne tarda pas à se glisser dans le corps d’armée de M. de Villèle, et une lente dissolution s’opéra dans la majorité parlementaire, dont la formation avait été son soin favori et le chef-d’œuvre de son art. Les premiers germes de cette décomposition nous sont signalés par M. Duvergier de Hauranne dans ce volume même, quand il nous raconte la querelle de M. de Villèle et du plus illustre de ses collègues. Celui des royalistes en effet qui s’éloigna le plus vite de M. de Villèle (on aurait pu le deviner), ce fut le chantre, le Tyrtée du parti, M. de Chateaubriand. Comment M. de Chateaubriand était devenu le collègue de M. de Villèle et l’associé de ses premiers projets, comment la poésie, dans sa personne, était venue s’abriter sous un toit ministériel, c’est une singularité que M. Duvergier de Hauranne nous expliquera, et qui amusera toujours ceux qui aiment à se donner le spectacle de la comédie humaine ; mais personne ne sera surpris que, dans une telle compagnie, la poésie se soit trouvée mal à l’aise et ait été prise en mauvaise part, ni qu’elle en soit sortie bientôt à la fois irritée et proscrite. Entre M. de Villèle et la Muse, l’alliance était décidément trop contre nature et le divorce inévitable. Les incidens de la séparation sont connus et inutiles à redire ; quels qu’ils aient été, ils ne firent que hâter l’explosion d’une incompatibilité radicale de caractère que M. de Chateaubriand, avec la précision ordinaire de son crayon, a caractérisée d’un seul trait. « M. de Villèle, dit-il dans une phrase citée par M. Duvergier de Hauranne, voulait rattacher cette nation au sol et la tenir en bas ; nous voulions, nous, la conduire à la réalité par des songes. »

Quelle réalité pouvait suivre les songes de M. de Chateaubriand, je l’ignore ; mais il est certain que ces songes dorés, il les emporta avec lui. Avec lui disparut l’ornement principal de la cause royale, et comme un des rayons les plus lumineux de son auréole. Il fut suivi d’année en année par bien d’autres dont l’esprit et le cœur se sentirent étouffés dans l’atmosphère raréfiée où M. de Villèle voulait les faire vivre ; ce furent les plus sincères, les meilleurs, la vraie garde d’honneur du trône, par exemple presque toute la jeune noblesse de la chambre des pairs. Le parti libéral ouvrit ses bras à ces auxiliaires inespérés. Chose étonnante, et voyez la vanité des conseils humains ! l’influence pacificatrice qu’avait exercée M. de Villèle tourna ici contre lui-même. Grâce à lui, les deux fractions de la France s’étaient rapprochées, une vie commune et des relations plus cordiales s’étaient rétablies entre elles. L’abîme qui les séparait étant ainsi comblé, le passage de l’une à l’autre devint plus facile, et ce furent les soldats défectionnaires de M. de Villèle qui profitèrent les premiers de cette facilité. Tandis que dix ans auparavant M. de Serre n’avait pu faire un pas vers un parti sans être suivi à l’instant par les vociférations de l’autre, M. de Chateaubriand passa à l’opposition avec armes et bagages, sans perdre ni sa considération ni aucune de ses plus précieuses amitiés.

Ce ne fut pas tout : M. de Villèle aurait probablement laissé partir ces rêveurs qu’il dédaignait sans beaucoup les regretter, si, en le quittant, ils ne l’avaient laissé, du même coup, à la discrétion d’une autre espèce de songe-creux, tout aussi mécontens de lui, mais beaucoup plus maussades et qui lui rendirent la vie plus dure. C’était une coterie fanatique et acariâtre qui n’avait jamais voulu entrer dans ses tempéramens ni dans ses plans de conciliation, et lui avait toujours reproché de ne pas mettre flamberge au vent dès le premier jour contre la révolution et ses principes. M. de Villèle les appelait ses pointus, et dans ses bons jours il se vantait de la sagesse courageuse qu’il mettait à leur résister ; mais quand les rangs s’éclaircirent autour de lui, il fallut compter davantage avec ce groupe impérieux, puissamment enraciné à la cour, dominant le clergé et disposant au jour des élections d’une forte réserve dans la classe peu éclairée de la petite noblesse campagnarde. Ceux-là non plus ne réclamaient pas des places et de l’argent ; ils réclamaient une proclamation éclatante des principes soi-disant religieux et monarchiques qu’ils faisaient un crime à M. de Villèle de tenir sous le boisseau par respect humain. Ils demandèrent et bientôt, se sentant nécessaires, ils exigèrent de véritables professions de foi sous forme de projets de loi. M. de Villèle résista : on insista, et pour le malheur de son nom il eut la faiblesse criminelle de céder.

Ce fut alors qu’on le vit avec plus d’embarras que d’audace produire en public ces déplorables lois du droit d’aînesse et du sacrilège, puérile résurrection de principes déchus dont il comprenait lui-même la vanité et le péril. Au tort d’être un défi jeté au sentiment de l’immense majorité des Français, ces actes inattendus joignaient celui, aussi grand sans doute aux yeux de M. de Villèle, de ruiner toute la tactique savante qu’il avait combinée lui-même, et qui lui avait valu ses succès. Lui qui avait toujours cherché à éluder toutes les questions de principe et à se soustraire ainsi à l’impopularité des siens, c’est lui qui venait maintenant à la dernière heure poser ces mêmes questions devant la France avec autant de retentissement que de scandale ! Il est vrai qu’en mettant les principes en avant il s’efforçait de-ne leur laisser porter aucune conséquence effective. Les deux lois, honteuses d’elles-mêmes, étaient conçues de manière à être aussi inefficaces qu’impraticables. Vaine précaution ! les provocations, pour être impuissantes, ne sont pas moins irritantes ; elles ont alors seulement l’inconvénient de ne pas effrayer ceux qu’elles irritent. Ce fut le sort de ces sottes tentatives. La démocratie française se sentit outragée et non menacée : elle dédaigna l’agresseur tout en repoussant impatiemment l’attaque. Le taureau vit flotter le drapeau rouge et ne sentit point d’aiguillon. Il n’en bondit pas moins tout en rage, et d’un seul de ses mouvemens terrassa son adversaire. Aux élections qui suivirent ces lois funestes, M. de Villèle perdit la majorité et dut cesser d’être ministre.

IV

Ainsi finit la seconde tentative de politique constitutionnelle et conciliatrice : presque aussi malheureusement terminée que la précédente, cette expérience avait suivi un cours plus paisible et laissé quelque résultats qui lui ont survécu. Ce sera à M. Duvergier de Hauranne, dans les volumes qu’il lui reste à écrire, de nous expliquer ces péripéties et d’en faire sortir des enseignemens. En narrant ces chutes successives, il aura surtout à prévenir son lecteur contre les fausses conséquences que sont trop portés à en tirer de nos jours les ennemis officieux des libertés publiques et les docteurs complaisans du pouvoir absolu. J’entends d’ici, en effet, bien des gens qui vont dire que les échecs répétés d’hommes tels que M. de Villèle et M. de Serre accusent non leur talent ou leurs intentions, mais l’ordre entier d’institutions qu’ils ont eu pour tâche de mettre en œuvre. C’est la liberté de la presse, la libre discussion, l’initiative parlementaire, c’est la liberté politique tout entière en un mot qui est mise en cause, et sommée de répondre devant la postérité des talens et des vertus qu’elle a fait dépenser sans fruit pour le bonheur de la France.

La réponse de la liberté à ces vulgaires attaques, est d’ordinaire aussi aisée que concluante. C’est une réplique ad hominem. Elle n’a qu’à interroger à son tour le pouvoir absolu et à lui demander ce qu’il a su faire du plus grand génie des temps modernes. Les succès obtenus par les hommes d’état constitutionnels ont pu ne pas répondre à l’éclat de leur éloquence et à la pureté de leurs desseins. Du moins, en entrant dans leur retraite, ils n’ont pas laissé leur patrie deux fois foulée aux pieds par les troupes étrangères et respirant avec gêne dans des frontières armées contre elle. Si la durée d’un gouvernement est la mesure de sa valeur, hélas ! en France aucune institution n’a de reproches à faire à une autre ; mais s’il faut que tous les gouvernemens meurent vite et meurent jeunes, c’est leur héritage alors que l’on doit comparer, et la comparaison est tout entière à l’avantage de la liberté.

On peut ajouter quelque chose encore, ce semble, à la force déjà si grande de cette réponse. Peut-être les réflexions que nous venons de soumettre au lecteur peuvent-elles l’aider à pénétrer plus profondément dans la difficulté, et fournir à un argument spécieux une réfutation qui soit plus qu’une récrimination. Si le tableau que nous venons de présenter est véritable, il est clair que ce ne sont pas les institutions politiques elles-mêmes qui ont formé l’obstacle contre lequel sont venues se briser l’éloquence de M. de Serre et l’adresse de M. de Villèle. Ces institutions au contraire ont été dans leurs mains comme un instrument souple et fort qui s’est toujours prêté à l’exécution de la partie vraiment patriotique de leurs desseins. Le concours des assemblées n’a point fait défaut ni à M. de Serre pour constituer la libre publicité de la pensée sur des bases à la fois larges et solides, ni à M. de Villèle pour effacer de notre histoire le souvenir d’une des plus grandes iniquités qui y aient fait tache. De toutes les luttes parlementaires, eux-mêmes et le bon sens et le bon droit avec eux sont sortis plus affermis. Leur vraie faiblesse, il faut la chercher non dans l’action des assemblées, mais au dehors, dans la profonde division sociale qui était la lamentable suite de la révolution de 1789, et dont chacun d’eux a contribué pour sa part à effacer les traces sans y pleinement réussir ni l’un ni l’autre. Cette division, nous l’avons dit, n’était point une simple dissidence sur la conduite des affaires publiques. De tels dissentimens sont de l’essence d’un régime de discussion et font la vie comme le mouvement d’un pays libre. Ce n’était point non plus une différence de système sur la forme extérieure du gouvernement ou une rivalité des partisans de deux dynasties. Placée entre Bonaparte captif et peu regretté et la république, encore frappée d’une sanglante impopularité, la restauration comptait peu d’ennemis personnels, ou du moins ceux qu’elle avait poursuivaient en elle non tel ou tel roi, telle ou telle famille, mais tout un ordre entier de principes sociaux qu’elle était supposée représenter. Ce n’étaient donc ni deux politiques, ni deux chartes, ni deux royautés qui étaient aux prises, c’étaient, répétons-le une fois de plus, deux nations et deux sociétés. Le différend portait sur les élémens constitutifs de l’ordre social, sur la religion, sur la famille, sur la distribution de la propriété, sur tous ces points qui, dans les discussions politiques ordinaires, sont les points fixes autour desquels un débat s’agite et les prémisses dont tous les raisonnemens se déduisent. De là l’embarras, pour des hommes ainsi séparés, non-seulement de parler ensemble, mais de vivre à côté les uns des autres. La difficulté de se rencontrer sans se battre eût été aussi grande dans un palais que dans une assemblée politique. Que dis-je ? elle était grande même dans la rue. D’une telle opposition d’idées à laquelle se mêlait une égale hostilité d’intérêts, et entretenue d’ailleurs par de sanglans souvenirs, se dégageait une chaleur de passion qui aurait mis à trop forte épreuve toutes les institutions politiques du monde. Je ne sais quelles armes auraient résisté à une pareille charge de poudre. Si celles que maniaient M. de Serre et M. de Villèle ont menacé plus d’une fois d’éclater dans leurs mains, on ne peut en faire un crime ni au modèle sur lequel elles avaient été coulées, ni à l’armurier qui les a fondues.

Grâces en soient rendues à Dieu pour la liberté et pour nous ! De pareilles situations ne se voient pas deux fois dans l’histoire d’un peuple. Certes nos divisions sont grandes encore, et l’unanimité de sentimens est loin de régner parmi nous. Il s’en faut pourtant, convenons-en, que nos divisions d’aujourd’hui atteignent la même profondeur et par conséquent développent la même inflammation qu’autrefois. D’abord nos dernières révolutions ont pu être folles ou téméraires, mais elles ont été clémentes et n’ont point laissé de traces meurtrières derrière elles. Le sang de nos pères ne coule point entre nous, et Némésis n’est point assise à nos foyers. Puis, malgré l’ardeur des dissentimens qui subsistent, un pas, un grand pas est fait vers l’union, et les fondemens de la société moderne, les principes de 1789 (pour les appeler par leur nom connu, malgré ce que ce nom a de banal et de vague), ont triomphé dans tous les esprits. Ils sont admis par tout le monde, sinon comme des théories incontestables, au moins comme des faits irrésistibles et des habitudes dont personne ne pourrait se dégager. Ils écrasent de leur poids l’imagination de ceux qui pourraient concevoir la fantaisie de les ébranler. Ils forment au-dessous de toutes nos constitutions politiques comme une base un peu flottante qui tremble et roule sur elle-même dans les jours d’orage, mais dont l’équilibre chancelant résiste pourtant, on l’a vu, aux plus fortes secousses. Par là même a disparu le plus grand obstacle qu’aient rencontré nos pères dans leur essai de fonder la liberté politique. Disons le vrai mot, et présentons les choses sous leurs traits les plus saillans. On conçoit que la liberté ait eu peine à faire son chemin quand une bataille acharnée se livrait entre les débris d’une aristocratie qui ne voulait pas périr et les prétentions contestées de l’égalité démocratique ; mais la voie doit être aplanie devant elle aujourd’hui, puisque le souvenir même du différend est, je ne dirais pas apaisé, mais noyé dans le suffrage universel.

C’est là un résultat chèrement acheté peut-être, mais qui doit nous consoler au moins de beaucoup d’épreuves et soulager de quelques inquiétudes les sincères amis de la liberté. Qui le croirait cependant ? Il y a des gens en France et même des gens qui s’intitulent des libéraux, et qui en paraissent non satisfaits, mais importunés. Cet apaisement de nos luttes sociales, seul espoir de nos libertés futures, les incommode, et on les voit à toute heure et sous tout prétexte occupés à souffler sur les cendres encore chaudes pour rallumer une étincelle du feu éteint. Ils semblent n’avoir d’autre pensée que de chercher s’il n’y aurait pas en France quelques débris des anciennes distinctions de classes afin de s’en servir pour réveiller quelques vestiges des anciens ressentimens. Toutes les fois qu’à la dénomination de Français et de citoyen ils peuvent ajouter quelqu’une de celles qui ont chance de faire renaître une rivalité surannée, ce sont celles-là qu’ils affectionnent et dont ils usent de préférence. Ces libéraux sont ceux qu’on voit, quand la lice électorale est ouverte, s’informer non pas si un candidat a donné des gages d’indépendance et de probité politique, mais s’il a ou n’a pas de particule nobiliaire devant son nom et une armoirie sur son cachet. Ce sont ces amis du progrès populaire qui proscrivent l’aumône et ferment l’école dès que le bienfait de l’intelligence ou du corps courrait risque de passer par les mains d’un prêtre du Christ. Ce sont ces hommes de l’avenir qui ne semblent vivre que dans le passé. Quand les faits du jour ne se prêtent pas à leurs récriminations, c’est l’histoire qu’ils vont chercher pour en exhumer et en aggraver les plus tristes souvenirs… Enfans dénaturés de la vieille terre de France que la gloire passée de leur mère importune et qui ne se plaisent qu’à rappeler et à dévoiler ses faiblesses ! Étranges combattans aussi qui n’aiment à se battre que contre des fantômes ou des ennemis à distance ! car au milieu des liens qui entravent la liberté près de nous et parmi nous ils n’ont dépensée que pour les dangers imaginaires dont pourrait la menacer un retour à l’ancien régime. Et s’il est quelque part en Europe, au-delà des monts ou des mers, un coin reculé qui reproduise encore quelque image des institutions du passé, c’est là, suivant eux, que, toute affaire cessante (même la recherche de la liberté), la France doit porter ses regards et au besoin son épée. Amis de la liberté, regardez bien ces libéraux-là et d’abord demandez leur âge. S’ils sont vieux, s’ils inclinent déjà vers la tombe, s’ils sont entrés dans la vie à l’époque où la société moderne pouvait encore se croire sérieusement menacée, laissez-les passer et même rangez-vous devant eux, car c’est une infirmité digne d’égards que de redire dans ses vieux jours les refrains qu’on a appris dans sa jeunesse ; mais s’ils sont dans la force de l’âge et dans la plénitude de l’ambition, s’ils prétendent à dominer l’opinion par la presse et à pénétrer dans les pouvoirs publics, si, démocrates hier, ils sont ou veulent être ministres aujourd’hui, si, membres de l’opposition, ils hantent les antichambres et les palais, allez à eux, déchirez leur masque : ce sont les plus mortels et les seuls dangereux ennemis de la liberté.


ALBERT DE BROGLIE.