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Deux Négociations de la diplomatie européenne - Pologne et Danemark, 1863-64/03

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Deux Négociations de la diplomatie européenne - Pologne et Danemark, 1863-64
Revue des Deux Mondes (p. 85-125).
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DEUX NEGOCIATIONS
DE
LA DIPLOMATIE EUROPEENNE

POLOGNE ET DANEMARK - 1863-64
Correspondance respecting the insurrection in Poland, presented to both Houses of Parliament (mai 1863). — Correspondance relating to the negociations of the years 1814 and 1815 respecting Poland, presented to the Home of Commons ( mai 1863). — Exposé de la situation de l’empire et Documens diplomatiques, etc. (novembre et mars 1863). — Denmark and Germany : correspondence respecting the affairs of the duchies Holstein, Lauenburg and Schlesvig, presented to both Houses of Parliament (mars-juin 1864). — Protocols of conferences held in London relative to the affairs of Denmark, presented to both Houses of Parliament (juillet 1864). — Papiers d’état communiqués au rigsraad de Copenhague (1864). — Pièces inédites, etc.

III.
M. DE BISMARK ET L’ALLIANCE DU NORD.


I

La double campagne de la diplomatie européenne qui est l’objet de cette étude entrait, dès l’automne de 1863, dans une phase nouvelle. Les notes des puissances, à l’encontre des feuilles de la sibylle, avaient augmenté de volume et perdu de leur prix à mesure que s’étaient prolongées les négociations avec la Russie au sujet de la Pologne [1]. Si la France avait espéré d’abord que l’insuccès même de ces négociations démontrerait et imposerait aux alliés la nécessité des mesures coercitives, elle ne tarda pas à se convaincre de l’inanité d’un pareil calcul, et de son côté lord Russell put bientôt constater l’effet inattendu et véritablement calamiteux de la grande remonstrance qu’il avait mis tant d’ardeur à organiser au mois de mars 1863. C’est sur la force morale, sur la manifestation unanime de l’Europe et la « pression » qu’elle ne manquerait pas d’exercer sur le cabinet de Saint-Pétersbourg, qu’avait compté le principal secrétaire d’état dans ses démarches pour la Pologne. Il ne réussit pas à rendre cette opinion publique de l’Occident ni bien chaleureuse, ni surtout bien formidable ; mais il parvint, par malheur, à éveiller une autre opinion publique à laquelle il n’avait guère songé, et qui se montra, elle, aussi tenace qu’implacable : il irrita la Russie dans son orgueil national, et y provoqua une épouvantable explosion des haines populaires contre la nation « rebelle. » Dès le début de la fatale campagne, lord Napier attirait du reste l’attention du ministre britannique sur les conséquences immédiates de la démarche des puissances. « Le premier signal d’une agitation patriotique vient d’être donné, lit-on dans la dépêche de cet ambassadeur du 5 avril 1863. L’assemblée de la noblesse de Saint-Pétersbourg a par acclamation adopté une adresse au tsar qui exprime sa détermination de défendre l’intégrité de l’empire. Les recrues des provinces russes arrivent avec une célérité peu habituelle, et sous l’impression d’une guerre sainte imminente… » Quelques jours plus tard (15 avril), lord Napier revenait sur l’effervescence toujours croissante contre « l’agression polonaise (comme ils la nomment) et l’ingérence de l’étranger. » C’est que l’expédient s’était tout naturellement offert au gouvernement du tsar d’opposer une démonstration à une autre, d’évoquer le sentiment moscovite contre le sentiment européen, et on reconnut bientôt que le moyen était d’une efficacité terrible. Inertes par elles-mêmes, mais éminemment malléables, pour le bien comme pour le mal, dans les mains de l’autorité, les masses du vaste empire s’ébranlèrent à l’injonction qui leur vint des régions officielles. Indifférent d’abord aux événemens de Pologne, le peuple russe ne tarda pas à faire cause commune avec le gouvernement devant une intervention des puissances qui ne faisait qu’irriter ses susceptibilités nationales, tout en le rassurant sur les suites politiques, et il poussa désormais avec frénésie à l’œuvre d’extermination : il proclama Mouraviev son « archange Michel, » et entra avec toutes ses passions sauvages dans une guerre qu’on lui disait « sainte, » et qu’il rendit inexpiable. Vers la fin de l’été de 1863 (30 août), le prince Czartoryski put déjà retracer avec force et vérité, dans une lettre au comte Russell, l’immense aggravation des malheurs de sa patrie à la suite d’une action diplomatique qui n’avait eu d’autre résultat que de « déchaîner la Moscovie tout entière contre une insurrection qui, à l’origine, s’était trouvée seulement en face du tsar et de son armée, » et il importe d’ajouter que cette aggravation devait survivre à la cause même qui l’avait produite. Qu’on le sache bien, dans le travail obscur, sanglant, à certains égards surhumain, que la Pologne est condamnée à poursuivre désormais pour la conservation de son église, de sa nationalité et de sa vie sociale, ce n’est plus uniquement, comme autrefois, avec un gouvernement oppresseur qu’elle devra se mesurer à chaque pas, mais avec toute une race alarmée, haineuse et farouche, avec le « peuple-tsar, » qui persécutera par patriotisme, expropriera par vertu civique, bouleversera pour remplir une « mission, » et c’est des négociations diplomatiques de 1863 que datera pour la Pologne cette nouvelle et inénarrable ère de son long martyre ! Jamais sollicitude européenne pour une nation malheureuse ne tourna ainsi au détriment de ceux même qu’elle prétendit protéger ; jamais pitié ne se montra à ce point meurtrière dans ses effets, — crudelis misericordia, pour parler le langage du grand scolastique.

Il serait peut-être permis de se demander si, après avoir accumulé tant de désastres et rendu la lutte éternellement implacable, les cabinets de l’Occident étaient encore en droit de se retirer de la lice, et si, pour se disculper d’avoir créé à la Pologne, par leur ingérence, un véritable enfer, il suffisait de montrer les bonnes intentions dont ils l’avaient pavé. Il y a une responsabilité morale même pour les bonnes intentions, quand elles produisent de si épouvantables malheurs, alors surtout qu’il s’agit des deux puissances les plus grandes et les plus civilisées du monde ; dont l’une avait déclaré « ne parler jamais en vain, » et dont l’autre avait non moins solennellement affirmé que « ce qui s’était passé après 1831 en Pologne ne saurait plus se renouveler. » Dans tous les cas, les puissances n’étaient-elles pas tenues au moins de répondre par un acte significatif et digne à l’attitude que venait de prendre définitivement le cabinet de Saint-Pétersbourg, et la démarche qu’avait recommandée depuis longtemps lord Malmesbury ne se présentait-elle pas dès lors comme la conséquence forcée d’une négociation si inutilement prolongée, si brusquement interrompue ? S’élevant avec vigueur, dans la séance de la chambre des lords du 24 juillet 1863, contre la conduite adoptée par le comte Russell, l’ancien chef du foreign office du cabinet tory avait indiqué la manière dont l’Angleterre aurait pu et dû, selon lui, intervenir sans provoquer des malheurs et en sauvegardant sa dignité (interfer innocently and with dignity). « Nous aurions pu, disait-il, simplement faire savoir à la Russie l’opinion que nous avions de son régime en Pologne, de son mépris des traités et de la cruauté avec laquelle elle poursuivait cette guerre. Vous auriez pu faire ce que vous avez fait à l’égard du roi de Naples, vous auriez pu rappeler votre ambassadeur et montrer de la sorte que vous ne vouliez plus continuer de relations avec une puissance si peu civilisée, si peu intègre dans sa foi (so uncivilized, so uncertain in its faith), et dont les procédés révoltaient les sentimens de notre nation. Vous auriez pu faire tout cela sans vous placer dans la position compromettante (derogatory) pour votre honneur à laquelle vous risquez d’aboutir maintenant… » Tel était l’avis de lord Malmesbury dès le mois de juillet 1863, et depuis lors la situation n’a cessé de s’aggraver. À vrai dire, et pendant tout le cours des négociations, la Russie n’a fait que braver les puissances et redoubler d’atrocité envers la Pologne à mesure qu’elles redoublaient d’instances en sa faveur. Ainsi que le disait si bien le prince Czartoryski dans sa lettre au comte Russell, « aux notes demandant pour la Pologne une administration régulière, le gouvernement russe avait répondu par la nomination de Mouraviev, à la proposition d’une amnistie générale par des proscriptions et des confiscations en masse. Auparavant il soumettait les insurgés à la loi martiale, il en vint à mettre hors la loi la nation tout entière. » Et de même le langage de la diplomatie russe, qui pouvait d’abord sembler conciliant, n’avait pas tardé à se dépouiller de tous les ménagemens : déjà la seconde note du prince Gortchakov avait paru à l’ambassadeur de France, en cela d’accord avec son collègue de la Grande-Bretagne, « insultante et tendant à une rupture positive et immédiate. » Cette rupture ne devenait-elle pas d’une nécessité absolue après la troisième et dernière note du vice-chancelier russe, qui congédiait les intervenans d’une façon si hautaine, et n’était-ce pas là la seule conclusion tant soit peu convenable que les puissances pouvaient donner, de leur côté, à un débat si fatal ? La résolution suggérée par lord Malmesbury se recommandait, en de telles circonstances, avec d’autant plus de force qu’elle répondait assez bien au niveau moral de notre époque, à la dévotion facile que nous aimons à suivre dans le culte des grands principes ; en un mot, elle était honorable sans être héroïque.

En effet, sans imposer à l’Occident des sacrifices pénibles, sans compromettre en rien cette paix matérielle que semble de nos jours apprécier avant toute autre chose la philanthropie passablement hypocrite des heureux de la terre, une rupture positive avec la Russie, une suspension des relations diplomatiques avec le cabinet de Saint-Pétersbourg donnaient une satisfaction immédiate à la dignité, sinon à la conscience des gouvernemens, et cette mesure ménageait de plus à la Pologne la seule chance de salut que lui laissaient encore les dispositions décidément paisibles de ses tièdes champions. Assurément le rappel des ambassadeurs de France et d’Angleterre près la cour de Russie n’aurait pas empêché les Polonais d’être écrasés ; mais, l’insurrection une fois domptée, on peut hardiment affirmer que le cabinet de Saint-Pétersbourg aurait été le premier à faire des propositions aux puissances, à leur soumettre son nouveau plan de régime dans ce malheureux pays, à s’efforcer de se réconcilier l’Occident en usant avec modération de son triomphe. Rassuré dans la possession matérielle de ses provinces, pleinement satisfait dans son orgueil de n’avoir rien accordé au moment du péril, le gouvernement d’Alexandre II aurait eu hâte de rentrer dans le concert européen au moyen de quelques concessions, et telles des « largesses » impériales qui semblent maintenant reléguées dans le domaine du fabuleux et de l’impossible, — une amnistie sérieuse, le rappel du grand-duc Constantin à la lieutenance du royaume, le retour au système du marquis Wielopolski, une loi régulière sur le recrutement, — n’auraient paru alors ni trop larges ni trop onéreuses aux Russes ; elles auraient été proclamées, on doit en être convaincu, sans hésitation, avec empressement même. Dans tous les cas, la Pologne aurait été préservée de ce bouleversement social sans exemple, que voit se poursuivre l’Europe avec une morne indifférence ; elle n’aurait pas du moins connu dans toutes ses ineffables horreurs ce lendemain de la victoire moscovite, plus meurtrier pour elle à l’heure qu’il est que la lutte même qu’elle vient de traverser. Une rupture avec l’Occident affectait trop profondément les intérêts les plus vitaux de l’empire russe, pour que son gouvernement eût voulu la prolonger témérairement ; elle créait d’un autre côté un état de malaise si général et si inquiétant, dérangeait ou arrêtait à un tel point les évolutions ordinaires du monde politique, que l’Europe entière s’en fût bientôt ressentie, et que les puissances restées neutres n’eussent pas tardé à peser sur le tsar dans le sens de la conciliation. La « pression morale » que lord Russell avait vainement espérée de ses bruyantes remontrances du mois d’avril 1863, cette pression se serait, en pareille éventualité, tout naturellement et très sincèrement exercée sur le cabinet de Saint-Pétersbourg de la part des divers états, justement alarmés des suites incalculables de la crise, et qui auraient alors plaidé la cause de l’humanité avec bien plus de conviction qu’au printemps, avec la pénétrante éloquence de la peur. Il est probable que l’Autriche n’aurait pas suivi l’Angleterre et la France dans leur rupture avec la Russie ; mais il est également certain qu’elle aurait profité de sa position pour prendre le rôle d’intermédiaire, et ce rôle, elle l’aurait joué avec une loyauté suffisante. Il n’est pas même jusqu’à M. de Bismark qui, dans de telles conjonctures, n’eût employé tous ses efforts pour amener son intime allié du Nord à composition, et n’eût prêché en ce moment à Saint-Pétersbourg la nécessité de transiger avec une insistance égale à celle qu’il avait mise jusqu’alors à y conseiller les coups de vigueur. Et puisque le nom de M. de Bismark vient d’être prononcé, on est presque involontairement amené à se poser ici une question assez importante, à se demander si le superbe ministre eût consommé bientôt avec tant de facilité la ruine du Danemark, eût même osé en concevoir le projet, dans le cas où la France et l’Angleterre eussent dénoncé leurs relations diplomatiques avec la Russie au commencement de l’automne de 1863. La Prusse aurait-elle pris sur elle de donner le signal d’une guerre dans une situation aussi tendue et devant l’accord maintenu entre les deux grandes puissances de l’Occident ? Aurait-elle surtout réussi à entraîner, sous de tels auspices, l’Autriche dans l’étrange équipée des bords de l’Eider ? Il nous sera bien permis de ne pas étendre jusqu’à des limites aussi fantastiques la part faite à l’audace et à l’habileté de M. de Bismark.

Envisagée donc à tous les points de vue, la mesure recommandée par lord Malmesbury se présentait, au mois de septembre 1863, comme la seule conclusion logique et digne que les puissances pouvaient donner aux longues et lamentables négociations avec la Russie. C’était là une politique nullement hasardeuse, éminemment préservatrice même, une politique aussi avantageuse pour l’Occident que secourable à la Pologne, et qui serait devenue le salut du Danemark, qu’elle aurait mis ainsi dès l’origine à l’abri de toute agression et de toute entreprise. Malheureusement une telle politique était à la fois et trop modeste et trop nette pour tenter les esprits et s’imposer aux consciences. Rompre les relations avec la Russie, c’eût été protester uniquement au nom du droit outragé, accomplir un devoir, prendre une résolution loyale, mais qui n’ajoutait rien au prestige et ne parlait pas aux imaginations. Et d’un autre côté c’eût été accepter une situation franche et précise vis-à-vis du tsar, s’interdire tout retour et détour, renoncer à ce jeu du hasard et de l’adresse qui apporte parfois des gains si inespérés. Or, si les velléités des grandes choses ne manquent pas absolument à notre époque, elle n’a pas la simplicité d’ambitionner des choses simplement honnêtes : en gros, elle professe le règne de la justice ; en détail, elle croit au gouvernement de l’imprévu et de la ruse ; elle a, selon la fine remarque de Tocqueville, plutôt des aspirations que des principes, et ses instincts valent toujours mieux que sa morale.

Dans les premiers momens toutefois, il y eut lieu de croire que le cabinet de Saint-James méditait une démarche assez sérieuse en réponse au refus péremptoire de la Russie, qu’il préparait un acte empreint d’une certaine énergie, et qui, sans prendre les formes d’une rupture diplomatique, la dépassait encore à certains égards en portée, et pouvait avoir une haute signification morale. La doctrine du prince Gortchakov sur la liberté d’interprétation des traites européens ne laissait pas de blesser profondément les sentimens de l’Angleterre, et lord Russell se montrait dès lors assez disposé à adopter un plan de conduite que lui suggérait depuis longtemps un homme remarquable, un émigré polonais auquel son nom, son caractère, sa profonde connaissance de la société anglaise, enfin ses prédilections et jusqu’à ses idiosyncrasies toutes britanniques avaient valu, dans les hautes sphères de Londres, une considération qui n’y est que très rarement accordée aux étrangers de mérite. Le général Zamoyski (car c’est bien de lui que nous voulons parler) avait jugé dès le début et sainement l’impuissance absolue et radicale de la campagne inaugurée par l’Angleterre. « Pourquoi, ne cessait-il de dire au principal secrétaire d’état, pourquoi vous obstinez-vous à courir au-devant d’une insulte ou d’un mensonge, — d’une insulte, si la Russie rejetait vos représentations, et d’un mensonge, si elle faisait semblant de les accepter, quitte à violer ses engagemens comme par le passé ? » Et l’éminent patriote s’épuisait à démontrer qu’au lieu de toute intervention, soit par des remontrances, soit même par les armes, l’Angleterre et la France n’avaient qu’une seule chose à faire : c’était de déclarer le tsar déchu des droits que les traités de Vienne lui avaient conférés sur la Pologne, attendu qu’il n’avait jamais rempli les conditions auxquelles cette reconnaissance de sa souveraineté en Pologne avait été liée. Une déclaration de déchéance, le retrait de la sanction donnée en 1815 par l’Europe à la domination russe sur les pays de la Vistule et du Dnieper, c’était là, argumentait le général Zamoyski, le seul acte que la Pologne avait le droit de réclamer des puissances, et que celles-ci avaient le devoir de lui accorder… Il est vrai que, dans l’esprit de son ardent promoteur, ce simple acte devenait la pierre angulaire de tout un merveilleux édifice, le prologue d’un drame grandiose, — d’une historico-pastorale, eût dit ici le bon Polonius, — où le gouvernement de Vienne, rassuré et stimulé à la fois par ce verdict de la France et de l’Angleterre, se décidait de son côté à un grand acte de réparation, renonçait à la Galicie, lui rendait même les cent mille soldats polonais qu’il tirait de cette province. À la tête de ces troupes nationales, un prince de la maison d’Autriche, acclamé roi de Pologne, marchait alors au secours des insurgés de Varsovie et de Wilna et arrachait l’antique patrimoine des Jagellons, son état légitime, à « l’envahisseur » moscovite. La restauration de la Pologne se faisait ainsi de par elle-même, d’une manière complètement normale, et comme « par un enfantement naturel, » dans une lutte régulière entre le souverain légitime et un « usurpateur ; » elle se faisait sans intervention, sans aucun secours de l’étranger, et tout au plus sous les seuls auspices d’un traité purement défensif entre les puissances de l’Occident et l’Autriche pour garantir cette dernière contre une attaque peu probable de la Russie… Au XVIe siècle, le grand-connétable Jean Zamoyski avait, dans la sanglante bataille de Byczyna, fait prisonnier un prétendant à la couronne de Pologne qui ne fut autre que l’archiduc Maximilien d’Autriche ; il emmena alors le Habsbourg captif dans son château seigneurial de Krasny-Staw et l’y traita avec l’exquise chevalerie d’un « gentilhomme-roi. » Eh bien ! n’était-il pas pour le moins piquant de voir maintenant un descendant du grand-connétable faire ainsi, en imagination, les honneurs de sa patrie restaurée à un autre archiduc d’Autriche salué roi de Pologne et comptant le prisonnier de Krasny-Staw parmi ses ancêtres ?…

Sans discuter ici le mérite de la combinaison que développait le général Zamoyski avec la fougue persistante qui l’a toujours caractérisé, — conception bizarre à coup sûr et qu’on serait bien tenté de qualifier de songe d’une nuit d’exil, — reconnaissons toutefois avec lord Russell la réelle et grande valeur de la pensée première qui formait le point de départ et comme la base de cette thèse. Rien assurément de plus légitime et de plus logique que le retrait de la sanction donnée autrefois à la domination russe en Pologne à la suite du refus persistant de la Russie de remplir les clauses qui avaient accompagné cette sanction, et un tel arrêt de l’Europe ne serait pas resté pour le coup sans des conséquences graves et sérieuses. C’est l’un des plus douloureux signes de l’affaissement moral de notre époque que le peu d’importance qu’elle attache d’ordinaire à une simple protestation : elle reconnaît par cela et en principe la souveraineté absolue de la force sur le droit. Et toutefois une protestation telle que la projetait lord John Russell, un verdict aussi solennel prononcé par la France et l’Angleterre dans une cause que M. de Talleyrand, dès 1815, avait appelée « la première, la plus grande et la plus éminemment européenne de toutes les questions, » aurait eu son enseignement profond et salutaire, aurait porté ses fruits, même dans un temps comme le nôtre, si indifférent qu’on le suppose au droit abstrait, si peu soucieux d’un jugement qui n’aurait pas l’appui immédiat de la force. Pour ne regarder du reste qu’un côté, le plus étroit et le plus humblement utilitaire, d’une pareille mesure, il est clair qu’elle présentait, dans tous les cas, le même caractère préservateur déjà signalé plus haut dans la discussion de l’hypothèse d’une rupture diplomatique. Parmi toutes les calamités causées à la Pologne par l’ingérence de l’Occident, il y en avait alors une dernière à prévoir, sans contredit la plus lamentable, et qui depuis ne s’est malheureusement que trop réalisée. En effet, les remontrances de l’Europe n’ayant abouti à rien, à aucune déclaration positive, à aucun acte, ne fût-il que moral, mais saisissable et obligatoire, il y avait à craindre que la Russie, une fois maîtresse de l’insurrection, ne s’affranchît complètement de tous ses engagemens antérieurs et même de ces promesses récentes « d’oubli et de réparation après la soumission » qu’elle n’avait cessé de prodiguer pendant les négociations, que les puissances, de leur côté, ne se crussent déliées de tout devoir envers leur protégée, et ne songeassent pas même à garantir du moins à la Pologne le statu quo ante, l’état bien précaire cependant dont elle avait « joui » avant leur intervention, si pleine de sollicitude et de désastres. En un mot, il y avait à craindre qu’après avoir tour à tour excité et abandonné la victime, on n’en vînt à étouffer jusqu’à son souvenir inopportun. Or une telle calamité n’était plus possible après une déclaration formelle comme la méditait au mois de septembre 1863 le cabinet de Saint-James. À toute conférence, à toute entrevue, à chaque transaction diplomatique, le tsar aurait nécessairement commencé par demander que le verdict fût rapporté, aurait insisté sur la restitution des titres déniés, et les puissances avaient dès lors l’occasion, se trouvaient même dans la nécessité d’exiger des garanties, de stipuler des conditions nouvelles, très modestes, si l’on veut, et conformes à la nouvelle fortune de la Pologne, mais qui lui eussent assuré en dernier lieu un minimum de sécurité et de vie, mis fin dans tous les cas au terrible régime des Mouraviev. Il est vrai que lord Palmerston croyait d’abord ou bien feignait de croire qu’une pareille déclaration serait plutôt nuisible qu’utile à la Pologne, attendu, disait-il, « que ce serait dégager la Russie de ses obligations. » Bien plus tard encore, dans la séance du parlement du 13 février 1864, le noble lord de la trésorerie reproduisait ces mêmes objections et soumettait ainsi assez étrangement à une critique rétrospective la conduite tenue par son propre collègue du foreign-office au mois de septembre de l’année précédente. « Il est parfaitement exact, disait-il, que les Polonais avec qui j’ai été en rapport, ont toujours soutenu que ce serait ce qu’il y aurait de plus important à faire dans leur propre intérêt ; mais je n’ai cessé de croire que relever le gouvernement russe de tous les engagemens, de toutes les stipulations contenus dans le traité de Vienne, ce ne serait pas un avantage pour les Polonais, que ce serait au contraire les abandonner pieds et poings liés à la merci de ceux dont ils demandent, à être délivrés. » Ce raisonnement de lord Palmerston était plus spécieux que sincère, et le comte Russell n’eut pas beaucoup de peine à en démêler l’équivoque. Autre chose est en effet de déclarer que les traités de 1815 ont cessé d’exister et de relever ainsi le tsar de ses obligations, autre chose est de constater que le tsar, n’ayant pas satisfait aux stipulations de ce traité, en a perdu les bénéfices. Dans un contrat international comme dans un contrat entre particuliers, quand l’une des parties n’a point rempli ses obligations, elle perd son droit aux avantages qu’elle pouvait prétendre ; mais la partie lésée, en lui signifiant cette déchéance, ne la dispense point pour cela de ses obligations : elle entend, à son heure et à sa convenance, faire valoir les droits qu’elle tire de cet acte, et jamais le contrat n’a plus de force qu’au moment où il est ainsi dénoncé à ceux qui l’ont violé. Au fond, et pour quiconque connaît l’humeur et le langage du noble vicomte, il est prouvé que ce n’est pas la perte de son droit d’intervenir en faveur de la Pologne qu’il redoutait dans l’acte proposé par son collègue du foreign-office, mais bien l’obligation d’intervenir qu’un tel acte lui aurait imposée désormais d’une manière à ne plus pouvoir être éludée.

Ces résistances de son chef, du premier ministre, lord Russell parvint cependant à les vaincre, momentanément du moins, sous le coup de l’irritation causée par la dernière réponse du prince Gortchakov. Une déclaration des droits et des devoirs telle que la suggérait le général Zamoyski allait assez bien à l’esprit méthodique et légiste du principal secrétaire d’état ; il embrassa même cette idée avec une certaine ferveur, et s’empressa de la développer au long et inter pocula au fameux banquet de Blairgowrie (26 septembre 1863). Dans ce discours, demeuré célèbre, lord John commençait par affirmer que a ni les obligations, ni l’honneur, ni l’intérêt, n’exigeaient de la Grande-Bretagne de faire la guerre pour la Pologne ; » mais, après avoir payé ce tribut indispensable aux sentimens chevaleresques de la noble Angleterre, le ministre continuait de la sorte : — Le partage de la Pologne a été le scandale de l’Europe pendant le dernier siècle et la honte des trois puissances qui l’ont accompli. Jusqu’au traité de Vienne, cet acte n’était point admis dans le droit européen. Ce traité, sous la pression des circonstances, donna au partage une sanction rétrospective, « et les puissances de l’Europe sont devenues, pour me servir d’une expression légale, complices après le fait (accessories after the fact). » En reconnaissant toutefois la domination russe en Pologne, poursuivait l’orateur, les puissances de l’Europe ont stipulé certaines conditions, pour ce pays ; mais la Russie ne les a pas tenues. Avertie aujourd’hui par les remontrances de l’Europe, elle persévère dans la violation de ses engagemens. Et le comte Russell concluait par ces paroles : « Les conditions en vertu desquelles la Russie a obtenu la Pologne n’ayant pas été remplies, le titre même peut difficilement être maintenu. » Pendant que le monde, attentif et quelque peu surpris, recueillait de la bouche du ministre britannique cette déclaration solennelle, le cabinet de Saint-James se mettait en devoir de donner à sa pensée la forme d’un acte international, et invitait la France et l’Autriche à se joindre à sa note. Le gouvernement français adhéra pleinement et immédiatement à la proposition de lord Russell, et l’engagea seulement à s’entendre à ce sujet avec l’Autriche ; or rien de plus caractéristique et de plus instructif que le langage que tint le cabinet de Vienne dans cette grave occasion.

Avant de le résumer, il importe néanmoins de savoir qu’ayant à faire sa réponse au ministre britannique, le comte Rechberg était déjà parfaitement instruit de la manière dont la cour de Russie envisageait le projet qui s’agitait. En effet, trois ou quatre jours après le discours de Blairgowrie (au commencement d’octobre), le prince Gortchakov eut à ce sujet un long entretien avec M. de Thun, ambassadeur de sa majesté apostolique à Saint-Pétersbourg. « Sans examiner encore jusqu’à quel point une démarche de la nature de celle que venait d’annoncer lord Russell pourrait influer sur l’attitude future du gouvernement russe vis-à-vis des puissances intervenantes, » le vice-chancelier commençait d’abord par affirmer que la première conséquence en serait infailliblement l’incorporation complète du royaume dans l’empire. Cette menace (que les organes russes annonçaient vers ce même temps comme un vœu exprimé par le sénat impérial) n’avait au fond aucune importance réelle, et ne dut pas émouvoir beaucoup le comte de Thun ; mais le prince Gortchakov ajoutait qu’il était évident qu’un pareil acte, des puissances ne pourrait rester isolé, qu’il aurait pour complément logique la reconnaissance des Polonais comme belligérans [2], et il est superflu de faire observer qu’une semblable mesure serait regardée par le gouvernement d’Alexandre II comme une déclaration de guerre à la Russie. Le vice-chancelier terminait ses remarques en exprimant l’espoir que le gouvernement d’Autriche ne s’associerait pas à une politique de cette nature. — Ainsi dûment averti, le comte Rechberg ne repoussait cependant nullement, dans sa réponse, les ouvertures que le cabinet de Saint-James venait de lui faire ; il reconnaissait le fondement légal de la proposition et partageait complètement l’opinion du gouvernement de sa majesté britannique, — que la Russie n’avait pas rempli les conditions auxquelles la Pologne lui avait été remise en 1815 ; mais en même temps M. de Rechberg demandait quel devait être, au jugement du ministre anglais, le résultat pratique de la déclaration projetée, et il invitait le comte Russell à bien peser les conséquences probables ou possibles d’un pareil acte et à en assumer sa part de responsabilité. La France et l’Angleterre pouvaient bien, — argumentait-on à Vienne, et assurément non sans raison, — déclarer le tsar déchu de ses droits sur la Pologne sans la moindre crainte de représailles ; mais tout autre était dans une semblable occurrence la position de l’Autriche comme puissance limitrophe de la Russie et détentrice elle-même d’une partie de la Pologne. Quelle attitude prendrait l’Angleterre, quelles obligations accepterait-elle dans une certaine éventualité qu’il fallait cependant prévoir, — pour le cas notamment où l’Autriche s’attirerait une guerre par suite de l’adhésion qu’elle aurait donnée à la note proposée ? En un mot, avant d’apposer sa signature à un document d’une si grave portée, la cour de Vienne demandait qu’on s’expliquât sur les garanties… Les garanties ! c’est là, depuis la guerre d’Italie, la pensée immuable, le cœterum censeo de l’Autriche à chaque transaction. Elle les demandait en juillet à la France et à l’Angleterre, en août aux princes d’Allemagne réunis à Francfort, en novembre à M. de Bismark ; dans ce mois d’octobre, elle les redemandait encore une fois aux grandes puissances de l’Occident en vue d’une action possible en Pologne, — et ce fut là le moment le plus décisif pour ce malheureux pays. En effet, la France ayant dès l’origine déclaré vouloir accorder au cabinet de Vienne toutes les garanties et toutes les concessions désirables au prix d’une coopération sérieuse dans la question polonaise, il suffisait maintenant d’un mot de lord Russell, d’une assurance en cas d’attaque de la part de la Russie, pour obtenir l’adhésion de l’Autriche à l’acte de déchéance, — et alors qui oserait douter des chances de salut qui surgissaient pour les Polonais dans leur suprême détresse ? Mais ce mot, le cabinet de Saint-James ne voulut jamais le prononcer. L’Angleterre n’entendait prendre aucune obligation, n’entendait répondre en rien des suites des mesures qu’elle était cependant la plus ardente à recommander. Lord Russell se montra même assez surpris des appréhensions et des exigences de M. de Rechberg ; il pensait ingénument que la cour de Vienne devait se contenter de la satisfaction morale que lui procurerait « une attitude digne vis-à-vis de l’orgueil provoquant, du gouvernement russe ; » il croyait de plus que la déclaration de déchéance ne saurait en aucun cas avoir d’autre résultat que de faire peut-être adopter à la Russie une ligne de conduite « plus satisfaisante, » — et avant de prendre des engagemens d’une nature quelconque il aima mieux, en dernier lieu, se passer du concours de l’Autriche.

Est-il besoin de dire qu’après cette retraite forcée du gouvernement de Vienne, la mesure tant prônée par lord John perdait, aux yeux de la France, presque tout son prix ? Ce n’est que l’assentiment de l’Autriche qui, dans l’opinion du cabinet des Tuileries, pouvait donner à cet acte une valeur pratique, le faire aboutir à une œuvre de délivrance et de restauration ; réduit aux seules signatures de la France et de l’Angleterre, il ne conservait plus que le caractère d’un jugement abstrait, et avait de plus, au gré de Paris, l’inconvénient d’en appeler aux fâcheux traités de 1815… Toutefois M. Drouyn de Lhuys donna au principal secrétaire d’état l’assurance formelle qu’aussitôt que lord Napier aurait remis au prince Gortchakov une note dans le sens du discours de Blairgowrie, le duc de Montebello s’empresserait de faire de son côté une déclaration analogue à la cour de Saint-Pétersbourg, — si grand était le désir du cabinet des Tuileries de voir l’Angleterre faire un pas en avant, si faible aussi sa confiance dans la fermeté des hommes d’état britanniques, alors même qu’il s’agissait d’un acte d’une portée purement morale et dû à leur propre initiative. Lord Russell écrivit donc sa dépêche ; elle fut lue au conseil, obtint l’approbation de lord Palmerston, et copie en fut donnée au ministre des affaires étrangères de France. Déjà lord Napier avait été avisé d’informer le prince Gortchakov d’une « communication importante » qu’il aurait bientôt l’honneur de lui transmettre, et le duc de Montebello était également instruit par son gouvernement d’avoir à appuyer son collègue de la Grande-Bretagne dans sa solennelle déclaration ; déjà même le document tant débattu était parti pour sa destination et s’acheminait vers Saint-Pétersbourg… quand soudain, et à l’ébahissement indicible des initiés, un coup de télégraphe arrêtait brusquement en Allemagne le courrier porteur de la dépêche ; un autre coup de télégraphe informait lord Napier qu’il ne serait plus donné suite à « l’importante communication : » lord Russell opérait une retraite précipitée et assurément peu honorable. M. de Bismark avait prononcé son quos ego !…

Depuis le scandale de la convention militaire du 8 février, le nom du ministre de Guillaume Ier n’avait plus reparu dans les négociations officielles qui se poursuivaient au sujet de la Pologne, et le cabinet de Berlin semblait s’être tout à fait retiré de la lice. Cela n’empêcha pas cependant M. de Bismark de veiller aux intérêts de la Russie avec une sollicitude sans égale, d’être en communication constante et des plus intimes avec le prince Gortchakov, et d’user de toutes les ressources de son esprit pour désunir les trois puissances intervenantes ou affaiblir leur action. Il sera parlé plus loin des diverses tentatives faites sur la cour de Vienne à cet effet ; toutefois, et avec sa sagacité ordinaire, M. de Bismark reconnut dès l’origine que le véritable nœud des affaires était à Londres, et c’est surtout vers ce point qu’il dirigea ses efforts. Les « affinités électives, » comme disait Goethe, entre l’Angleterre protestante et la Prusse luthérienne, les liens de famille qui unissaient les maisons royales des deux pays, les penchans très tudesques de la cour de Windsor, les scrupules et les timidités des hommes d’état britanniques, toutes les circonstances enfin qui plus tard devaient si puissamment favoriser le coup hardi du ministre prussien contre le Danemark, lui servirent également dans l’infatigable besogne qu’il se donnait pour le bien de son intime allié du Nord pendant tout le cours de la négociation polonaise. Les mouvemens stratégiques de M. de Bismark dans cette campagne auxiliaire étaient du reste invariablement les mêmes et presque invariablement aussi couronnés de succès [3]. À chaque nouvelle représentation que lord Russell se proposait d’envoyer à la Russie, le ministre prussien ne manquait pas de venir en dissuader le cabinet de Saint-James, « dans l’intérêt bien entendu des Polonais eux-mêmes » et pour ne pas nuire aux intentions clémentes de l’empereur Alexandre II, dont il se portait garant : il parvenait ainsi à faire du moins sensiblement émousser les traits que forgeait avec peine l’officine de Downing-street, Lorsque ensuite le prince Gortchakov était sur le point d’expédier sa réponse aux puissances, M. de Bismark avait hâte d’informer quelques jours d’avance le principal secrétaire d’état du contenu de la missive russe et d’en atténuer au possible la mortifiante impression. La réponse étant arrivée et l’amertume en devenant grande, M. de Bernstorff demandait la permission de lire au comte Russell une dépêche confidentielle de son gouvernement, et cette dépêche attirait « sérieusement » l’attention de l’Angleterre sur les dangers qui résulteraient pour la paix générale d’une pression plus forte exercée sur la Russie, vu que, dans le cas d’une intervention armée en Pologne, la Prusse serait forcée de se joindre à la Russie a pour sauvegarder son intégrité et celle de l’Allemagne. » Le chef du foreign-office avait beau se récrier à cet endroit, avait beau protester de ses intentions inébranlablement pacifiques et exprimer à la fin « son profond étonnement et chagrin » de voir le gouvernement du roi Guillaume Ier « s’obstiner dans une solidarité peu honorable avec l’atroce conduite de la Russie : » M. de Bismark tenait ferme, et, pour achever de porter le trouble dans l’esprit de lord John, il ne négligeait pas non plus de lancer un petit mot « plein d’appréhensions » au sujet du Slesvig-Holstein. Cette affaire du Slesvig-Holstein n’avait pas encore, à l’époque dont nous parlons ici (au printemps et dans l’été de 1863), l’aspect grave qu’elle devait prendre plus tard par un concours de circonstances vraiment fatales ; elle n’était pas encore du tout alors une question brûlante, elle continuait seulement d’être une question « ennuyeuse, » — a tedious question, comme l’appelait sir A. Buchanan dans sa dépêche du 11 avril, — et l’Europe ne s’attendait nullement à un arrêt si prochain et si définitif dans ce procès interminable dont elle s’était habituée depuis longtemps à entendre sans émotion aucune les plaidoiries monotones. Telle qu’elle était cependant alors, cette affaire du Slesvig-Holstein rendait déjà des services signalés à M. de Bismark dans son action sur lord Russell au sujet de la Pologne, car c’est comme modérateur de « l’inquiétante » effervescence de l’Allemagne contre le Danemark que se posait pendant tout ce temps le ministre prussien devant la diplomatie britannique. Dix jours encore avant le fameux vote du Bund (dépêche de sir A. Buchanan du 19 septembre), il « affirmait » à l’ambassadeur anglais près la cour de Berlin « avoir fait tout son possible (every thing in his power pour recommander la modération à Vienne et à Francfort » et pour empêcher l’exécution fédérale !…

C’est donc d’après les mêmes règles d’une stratégie qui avait déjà fait tant de merveilles auprès de lord John Russell que procéda aussi M. de Bismark à la suite du discours de Blairgowrie ; il agit seulement cette fois avec un peu plus de vigueur que de coutume et selon les exigences impérieuses d’un moment aussi critique. Il chargea son ambassadeur M. de Bernstorff de provoquer une explication catégorique avec le principal secrétaire d’état et de lui dire que le cabinet de Saint-James, s’il désirait le maintien de la paix européenne, ferait bien de ne pas hasarder, même isolément, une déclaration que le gouvernement du roi Guillaume Ier ne pourrait regarder que comme « attentatoire aux intérêts de la Prusse. » Trois jours plus tard, et sans attendre le résultat des explications demandées au chef du foreign-office, M. de Bismark s’empressait de faire parvenir à Londres l’avis télégraphique que, d’après une communication confidentielle instantanément reçue de Saint-Pétersbourg, la cour de Russie regarderait une pareille déclaration, « devant avoir pour conséquence nécessaire la reconnaissance aux Polonais des droits de belligérans, » comme un casus belli… La Russie et la Prusse faisant un casus belli à l’Angleterre, que secondait la France et que pouvait au besoin rejoindre l’Autriche, — la menace était-elle bien sérieuse ? L’Angleterre, même isolée, privée de toute alliance, n’avait-elle pas ample raison de dédaigner une pareille bravade ? Étaient-ce par hasard les flottes réunies de Kronstadt et de Stralsund que pouvait redouter la Grande-Bretagne « derrière ses remparts de granit et d’airain ? » Et qu’aurait répondu dans une circonstance analogue un Chatham, un Pitt ou un Canning ? Néanmoins le visage de lord Russell s’assombrit singulièrement à cette communication du comte Bernstorff ; il s’assombrit beaucoup plus encore à la lecture d’une autre dépêche prussienne où M. de Bismark invitait le principal secrétaire d’état à prendre garde à sa démarche, — car si le tsar était déclaré déchu de ses droits sur la Pologne pour sa violation du traité de Vienne, les puissances allemandes pourraient bien aussi déclarer de leur côté le roi de Danemark déchu de sa souveraineté sur les pays de l’Eider pour n’avoir pas rempli tous les engagemens du traité de Londres… Le recitativo était donc au complet, et la note finale du Slesvig-Holstein ne manqua pas d’avoir, à ce moment surtout, quelque chose de singulièrement agaçant.

En effet, le différend dano-allemand était entré, vers ce même temps, dans une phase nouvelle et plus inquiétante que d’ordinaire. Déjà, au début de ces complications, dans sa dépêche du 9 mai, le très sagace agent anglais près la diète de Francfort, sir A. Malet, avait indiqué l’hiver comme l’époque où la valeureuse Allemagne s’enhardirait probablement à quelques mesures coercitives contre le Danemark, « la saison rigoureuse devant à ce moment rendre impossibles des opérations maritimes qui ne sauraient qu’être défavorables à l’Allemagne. » Chose curieuse, l’hiver était un auxiliaire non moins précieux pour le prince Gortchakov dans sa campagne polonaise que pour M. de Bismark dans son équipée danoise, et le 1er octobre la diète de Francfort votait effectivement l’exécution fédérale dans le Slesvig-Holstein. Entre un vote du Bund pourtant et une action véritable de la part de ses divers gouvernemens, la distance est habituellement assez grande encore dans la Germanie une et divisible. Et qu’auraient pu du reste tous les votes de Francfort contre une volonté fermement exprimée par les deux grandes puissances de l’Occident ? Il est vrai qu’ayant invité, quinze jours avant cette décision de Francfort, le gouvernement français à faire en commun des représentations aux cours allemandes au sujet du Danemark, lord Russell n’avait reçu qu’une réponse peu accueillante. « M. Drouyn de Lhuys me dit, — mandait au principal secrétaire d’état son chargé d’affaires à Paris, M. Grey, sous la date du 18 septembre, — que le mode de procédé suggéré par votre seigneurie serait analogue à la marche suivie par la Grande-Bretagne et la France dans la question polonaise. Il n’avait aucune inclination (et il avoua franchement qu’il parlerait dans ce sens à l’empereur) à placer la France vis-à-vis de l’Allemagne dans la position où elle avait été placée vis-à-vis de la Russie. Les notes formelles des trois puissances à la Russie n’avaient eu aucun résultat, et la situation de ces trois puissances n’était rien moins que digne. Si l’Angleterre et la France adressaient à l’Autriche, à la Prusse et à la confédération germanique le mémorandum proposé par votre seigneurie, il fallait qu’elles fussent prêtes à aller plus loin et à adopter une ligne de conduite plus conforme à la dignité des deux grandes puissances que celle qu’elles tenaient en ce moment dans la question polonaise. À moins que le gouvernement de sa majesté ne fût décidé à faire quelque chose de plus, si c’était nécessaire, que de présenter une simple note et de se contenter d’une réponse évasive, il était sûr que l’empereur ne consentirait point à adopter la suggestion de votre seigneurie… » Certes ce langage du ministre français se ressentait des amertumes causées par l’Angleterre dans les négociations au sujet de la Pologne. Remarquons toutefois qu’il ne repoussait nullement la pensée d’une action commune en faveur du Danemark. La France n’avait pas encore à ce moment les singuliers scrupules que devait lui suggérer plus tard le dépit produit par l’avortement de sa proposition de congrès ; elle ne s’était pas encore avisée d’une « lutte du droit ancien et du droit nouveau » dans la cause du Slesvig-Holstein. Au milieu de ce mois de septembre 1863, la France se refusait seulement, et avec raison sans contredit, à une négociation vaine : elle était prête à toute action sérieuse. — Du reste, depuis cette réponse de M. Drouyn de Lhuys, l’Angleterre avait pris une attitude plus digne dans la cause polonaise : elle avait conçu le projet d’une déclaration de déchéance, projet auquel le cabinet des Tuileries s’était empressé d’adhérer, et que celui de Vienne n’aurait point repoussé, si on lui avait accordé des garanties contre la Russie. Et c’est dans un pareil moment que lord Russell renonçait au concours possible de l’Autriche pour ne pas prendre d’obligations ; il renonçait à un concours qui serait peut-être devenu le salut de la Pologne, qui aurait certainement préservé le Danemark de toute atteinte ! Une politique large et généreuse aurait saisi l’occasion unique d’intéresser le gouvernement autrichien à la fortune de la Pologne et de le détacher de celle du Slesvig-Holstein ; une politique beaucoup plus étroite, mais encore sensée et clairvoyante, aurait du moins maintenu à tout prix l’accord avec la France et laissé se démener M. de Bismark, que l’Autriche se serait bien gardée alors de suivre. Malheureusement l’ineptie des ministres britanniques à ce moment ne fut égalée que par leur extrême pusillanimité, et ils crurent simplifier la situation en faisant abandon complet d’une des deux questions. Ils ne se doutaient pas qu’une pareille faiblesse ne ferait qu’enhardir M. de Bismark dans ses vues sur le Danemark et l’amener bientôt à déchirer précisément ce traité de Londres qu’ils s’imaginaient pouvoir sauver en sacrifiant la Pologne ; ils ne prévoyaient pas qu’une défection si inexcusable achèverait d’aigrir la France et de la rendre inaccessible à toute sollicitation d’une nouvelle campagne diplomatique à faire de concert avec la Grande-Bretagne. Ils plièrent devant les menaces du Cabinet de Berlin, et donnèrent au monde un spectacle comme il n’en avait plus vu depuis le fameux coup de télégraphe par lequel M. de Manteuffel annonça jadis, en 1850, au prince Schwarzenberg son départ effaré pour Olmutz. Lord Russell retira sa note déclarant le tsar déchu de sa souveraineté en Pologne, et la remplaça, le 20 octobre, par une courte dépêche à l’adresse du prince Gortchakov, qui disait textuellement : « Le gouvernement de sa majesté n’a pas le désir de prolonger la correspondance au sujet de la Pologne pour le simple plaisir de la controverse. Le gouvernement de sa majesté reçoit avec satisfaction l’assurance que l’empereur de Russie continue à être animé d’intentions pleines de bienveillance vis-à-vis de la Pologne et de conciliation vis-à-vis des puissances étrangères [4]. »

Telle fut la conclusion que le cabinet de Saint-James trouva juste et digne de donner, pour sa part, à cette intervention européenne pour un malheureux peuple qu’il avait le premier rendue aussi retentissante et générale que possible, dans laquelle il avait presque violemment entraîné la France, d’abord très récalcitrante, et qui ne devait laisser d’autres traces après elle que de vastes et profondes mares de sang sur les bords désolés de la Vistule et de la Wilia ! On ne saurait trop le répéter : dans les malheurs indicibles qu’amena pour la nation polonaise l’ingérence de l’Occident en 1863, la première part de responsabilité, sinon la plus grande, en revient aux hommes d’état britanniques, et ce serait à coup sûr pour tout esprit honnête une bien frivole tentative que de vouloir se consoler de ce spectacle en pensant aux perplexités et aux déboires de ces mêmes hommes dans la catastrophe danoise, qui ne tarda pas d’arriver, car cette expiation même, si tel est le nom qu’on voudrait donner à la défaite de la diplomatie anglaise dans l’année qui suivit, a eu, elle aussi, pour résultat l’injuste immolation d’un autre peuple également brave et confiant. Comment toutefois se défendre d’admirer au moins l’ironie vraiment shakspearienne de la Providence, qui fit si bien de lord Russell, et à un si court intervalle, d’abord le complaisant et ensuite la dupe de M. de Bismark ? Dès la fin d’octobre, et dans une dépêche confidentielle adressée à un de ses principaux agens à l’étranger, le grand homme du moment embrassait déjà la situation générale d’un regard triomphant et poussait un véritable cri de joie. Le ministre du roi Guillaume Ier n’y doute plus de l’attitude future de l’Angleterre ; il se réjouit également de la tournure que prenaient les affaires en Allemagne, où les efforts de l’Autriche venaient d’échouer définitivement dans la dernière tentative des conférences de Nuremberg, et après avoir parlé au long et avec animation de la perspective qu’offraient les complications danoises, il conclut par la remarque que l’entente des trois puissances a cessé d’exister, et que le gouvernement du roi ne peut que se féliciter de la politique qu’il avait adoptée dès le commencement de la rébellion polonaise… Et cependant, pour que cette politique pût porter tous les fruits qu’en attendait M. de Bismark, il fallait encore le concours vraiment étonnant d’événemens étranges et tout à fait imprévus ; il fallait aussi et surtout que la situation de la France vis-à-vis du cabinet de Vienne en fût arrivée à ce degré de lassitude et d’irritation où elle se trouvait déjà vis-à-vis du cabinet de Saint-James. Ce sont donc les vicissitudes des rapports entre la France et l’Autriche qu’il importe maintenant d’exposer avec brièveté, et en reprenant d’un peu plus haut le récit.


II

Dans une intime réunion politique qui se tenait un soir, au milieu de l’automne de 1863, à Londres, un très spirituel membre du parlement rappelait le bizarre procédé des anciens prêtres de l’Égypte, qui, pour guérir une blessure, se hâtaient de faire une ligature à l’instrument contondant qui l’avait occasionnée, et l’honorable gentleman ajoutait que les puissances de l’Occident avaient quelque peu procédé d’après cette thérapeutique sacrée dans leurs efforts pour la Pologne : pour chaque blessure mortelle faite à la malheureuse victime, elles n’avaient pas manqué d’appliquer un nouvel emplâtre… au gouvernement de la Russie. Sans contester la profonde vérité que cachait cette plaisante boutade, il est juste toutefois de remarquer que la France du moins ne s’est jamais aveuglée sur le mérite de cette méthode curative, et qu’elle n’a cessé de rechercher des moyens de guérison beaucoup moins hiératiques et bien plus rationnels. Depuis la lettre autographe adressée dans les premiers jours du mois de mars à l’empereur Alexandre, le gouvernement français ne se faisait plus la moindre illusion sur la possibilité d’influencer la Russie, par des sollicitations ou remontrances, et s’il consentait à suivre lord John Russell dans son système de « pression morale, » c’était seulement dans le dessein de mener jusqu’au bout la demonstratio ad absurdum et de laisser la situation « mûrir, » selon le mot attribué au prince Richard de Metternich après son retour du voyage de Vienne. En effet, la pensée qui avait inspiré alors la mission de ce diplomate distingué subsistait toujours dans l’esprit du cabinet des Tuileries ; il continuait d’avoir en vue une action sérieuse pour la délivrance de la Pologne, et ne désespérait pas d’obtenir un jour à cet effet le concours indispensable de l’Autriche. Sans doute le gouvernement de Vienne était très lent dans ses décisions, très hésitant et fugitif dans ses paroles, et M. de Rechberg avait déclaré dès le début « se réserver le droit de changer d’attitude, s’il lui devenait plus tard avantageux de le faire [5] ; » mais, pour quiconque connaissait les traditions et à certains égards les nécessités de la diplomatie aulique, un pareil avertissement était presque superflu. Ainsi que le disait alors spirituellement un homme politique éminent, « l’Autriche se réservera toujours le droit à la défection, la Providence l’ayant douée d’une souplesse de cœur appropriée à sa situation géographique. » L’important, c’est qu’un pareil revirement ne se faisait encore nullement pressentir, que a l’avantage » pour le gouvernement autrichien semblait être du côté de la bonne cause, et que ses visées en Allemagne, sa rivalité croissante avec la Prusse, paraissaient élargir chaque jour la distance qui séparait le comte Rechberg du prince Gortchakov et de M. de Bismark. En somme, et jusqu’au milieu du mois d’octobre 1863, la cour de Vienne n’a cessé de garder dans les affaires de Pologne l’attitude qu’elle avait prise au début même de ces complications, attitude qu’on avait certes le droit de qualifier d’équivoque, mais qu’on avait aussi plus d’une raison de taxer seulement d’expectante, et dont il était permis d’attendre peu ou beaucoup, selon la faveur des circonstances et la tournure des événemens.

Ce qui pouvait à certains égards contribuer à entretenir dans le cabinet des Tuileries l’espoir d’une coopération éventuelle de l’Autriche, c’était d’abord et surtout la simple circonstance que les Polonais poursuivaient leur lutte armée, car on était à Paris assez au fait de la situation pour savoir qu’il suffisait d’un seul ordre venu de Vienne, de quelques mesures prises à Cracovie et à Léopol, pour couper aux Polonais leur unique base d’opération et étouffer l’insurrection dans un très court espace de temps. Or dans l’été de 1863 comme au printemps et dans les derniers mois d’hiver, avec plus ou moins de facilités ou d’obstacles, les détachemens insurgés continuaient à s’armer et à se ravitailler en Galicie, à s’y procurer des munitions et à y trouver refuge. Un mot piquant était prononcé tout récemment dans une des séances du reichsrath. Interpellés au sein de cette assemblée sur le régime pratiqué maintenant en Galicie, sur les condamnations innombrables que ne cessent d’y prononcer les tribunaux militaires, les ministres ont répondu, comme de raison, que ces mesures étaient de toute nécessité, attendu qu’une portion notable des habitans de cette province s’est gravement compromise dans la rébellion polonaise de 1863. « S’il y a eu quelqu’un de compromis en Galicie en 1863, — riposta un député, M. Grocholski, — cela ne peut être que le gouvernement lui-même. » Eh bien ! le gouvernement autrichien ne cessait de se compromettre pendant l’été de 1863, de faire preuve de cette connivence avec le mouvement polonais dont l’avait accusé dès l’hiver le directeur de la chancellerie diplomatique du grand-duc Constantin, — et il était impossible de n’y pas voir un symptôme assez grave de ses dispositions ou velléités. — Qu’après cela, et pour ce qui regardait les demandes de concessions et de réformes que les puissances formulaient collectivement en faveur de la Pologne, M. de Rechberg eût été très modeste et parcimonieux, qu’il se fût même appliqué à rogner autant que possible le programme de ses alliés et à réduire les six points presque à l’insignifiance, une telle réserve n’avait de quoi étonner ni dérouter outre mesure le cabinet des Tuileries. Au fond, la France elle-même n’attachait qu’un médiocre prix à des demandes qu’elle savait devoir être refusées, et elle trouvait, après réflexion, assez naturel que, pendant que tout se bornait encore aux remontrances amicales et pouvait finir par de vaines paroles, l’Autriche ne s’empressât pas d’exiger pour les sujets polonais de la Russie un meilleur sort que celui de ses propres sujets en Galicie. Tout cela ne préjugeait en rien sa conduite ultérieure dans le cas d’une entreprise sérieuse, tandis que, d’un autre côté, on constatait avec une certaine satisfaction que l’Autriche non-seulement repoussait les avances que lui faisait la Russie, mais qu’elle secondait le cabinet des Tuileries dans tous ses projets, invariablement, hélas ! déclinés par l’Angleterre, et qui tendaient à resserrer les liens entre les trois puissances intervenantes en donnant à leur action un caractère d’engagement réciproque et de solidarité. C’est ainsi que le cabinet de Vienne a eu hâte de rejeter le 10 juillet, spontanément et « catégoriquement, » et même « avant de s’être entendu avec les gouvernemens d’Angleterre et de France [6], » la proposition insidieuse du prince Gortchakov d’une négociation séparée entre les trois puissances copartageantes, proposition où le désir de détacher l’Autriche était assez manifeste, et où il est impossible de ne pas reconnaître la main de M. de Bismark. Le comte Rechberg à cette occasion procéda, on s’en souvient, avec un empressement qui étonna l’Europe, qu’il expliqua lui-même diversement selon ses divers interlocuteurs, mais qu’à Paris on trouva de bon augure. C’est ainsi que, quelques jours plus tard, le ministre autrichien appuya fortement la proposition que faisait M. Drouyn de Lhuys à l’Angleterre d’adresser à la Russie une note identique, une espèce d’ultimatum « qui devait rehausser l’autorité des démarches des puissances et garantir à l’Autriche qu’on entendait rester solidaire des conséquences, d’une politique commune. » Ce fut l’Angleterre qui mit alors ce projet à néant, et le ministre des affaires étrangères de France put écrire au sujet de cette transaction, dans un document bientôt rendu public, ces paroles significatives : « Nos raisons, je le constate avec plaisir, ont été très bien comprises à Vienne, et je me fais un devoir de reconnaître qu’il n’a pas dépendu du gouvernement autrichien que notre proposition ne fût adoptée [7]… »

Du reste, et vers ce même temps (fin juillet et premiers jours d’août), l’empereur François-Joseph devint personnellement l’objet de deux sollicitations en sens contraire, toutes les deux cependant imposantes, et dont le résultat, connu sur-le-champ à Paris, ajoutait aux espérances qu’on y nourrissait D’ailleurs la France n’était pas tout à fait étrangère à la première des démarches dont nous parlons, et qui vint du souverain pontife. Appréciant avec justesse l’influence du Vatican sur l’entourage et l’esprit de l’empereur François-Joseph, le cabinet des Tuileries s’était de bonne heure adressé à la cour de Rome en la priant d’intercéder à Vienne pour la nation polonaise, et Pie IX se prêta généreusement au concours qu’on lui demandait. Un prélat tenu en très haute estime à Vienne, et que son origine allemande recommandait particulièrement aussi bien au choix du pape qu’aux égards de sa majesté apostolique, le cardinal de Reisach, vint, vers le milieu de juillet, dans la capitale des Habsbourg en mission confidentielle et porteur d’une lettre autographe, Pie IX y félicitait l’empereur d’Autriche sur l’attitude qu’il avait adoptée dans la question polonaise ; mais sa sainteté ne se dissimulait pas l’inefficacité des démarches diplomatiques auprès de la Russie, cette dernière puissance n’ayant qu’un seul but, « l’extermination du peuple polonais et de l’église catholique. » Le saint-père ne méconnaissait pas la situation difficile du gouvernement de François-Joseph, il était même persuadé que « les gens pervers et les spoliateurs » voudraient profiter de la première complication venue pour attaquer l’Autriche en Italie et « réaliser leurs projets funestes contre le saint-siège ; » mais il était néanmoins convaincu que Dieu ne permettrait pas à ces hommes d’accomplir cette œuvre néfaste, et le chef de la chrétienté exprimait en conséquence l’espoir que le pieux fils des Habsbourg « prendrait hautement la défense d’un peuple héroïque et martyrisé et de l’église catholique menacée en Pologne. » Certes, pour peu qu’on veuille se placer au point de vue de la cour de Rome, de ses préoccupations et de ses craintes, on sera forcé d’avouer qu’un tel langage était empreint d’une véritable grandeur, qu’il était dicté par un esprit de charité et de désintéressement comme n’en avaient guère en 1863 les plus chaleureux même des amis de la Pologne. L’empereur François-Joseph parut touché de ces paroles : il remercia sa sainteté de l’approbation qu’elle venait de donner à sa politique ; il l’assura de ses vives sympathies pour ce malheureux pays, et que, tout en étant obligé de tenir compte des intérêts de l’Autriche, il ne cesserait pas d’agir en faveur de la Pologne. Il désirait que les affaires de Pologne reçussent une solution pacifique, mais une solution qui donnât satisfaction à sa nationalité et à son église.

D’un caractère tout différent, on le conçoit aisément, furent les considérations que venait faire valoir auprès du souverain de l’Autriche, vers ce même temps (à la fin de juillet), le roi Guillaume Ier en se rendant aux eaux de Gastein dans le Tyrol, où M. de Bismark ne tarda pas à le rejoindre. On se doute bien que ce ministre, tout en dirigeant principalement ses efforts vers Londres, n’avait pas négligé non plus d’agir directement sur le cabinet de Vienne. Dès le mois de mars, au moment même où le prince de Metternich s’acquittait à Vienne de sa grave mission, le président du conseil de Berlin avait rappelé, dans une dépêche adressée à son agent à Vienne, M. le baron de Werther, que pendant l’entrevue de Varsovie (en 1860) les trois souverains du Nord s’étaient engagés à s’opposer de concert à toute intervention armée en Pologne, et que la Prusse se reconnaissait liée par cet engagement : il demandait en conséquence au comte Rechberg de déclarer « sans réserve » si les dispositions du cabinet impérial n’avaient pas changé à cet égard. M. de Rechberg se montra bien étonné de l’interprétation que donnait M. de Bismark aux paroles échangées pendant l’entrevue de Varsovie : certaines éventualités y avaient été discutées en effet, mais aucun engagement n’y avait été pris, et à plus forte raison un engagement tel que celui dont parlait le ministre prussien, et qui eût été contraire aux véritables intérêts de l’Autriche. « Il était à prévoir, — écrivait un homme d’état autrichien qui se trouvait à Gastein au moment de l’entrevue des deux souverains allemands (2-3 août), — il était à prévoir que M. de Bismark userait de toutes les ressources de son esprit pour convaincre l’empereur de la solidarité de l’Autriche, de la Prusse et de la Russie dans la question polonaise ; mais les efforts faits dans ce sens personnellement par sa majesté prussienne ont dépassé toutes les prévisions. » Le roi Guillaume Ier fit entrevoir à l’empereur tous les dangers créés à la paix générale par l’attitude de son gouvernement dans la question polonaise, et se dit de plus autorisé par le tsar à donner à François-Joseph l’assurance positive du désir sincère de la Russie de rétablir l’ancienne entente cordiale avec la cour de Vienne. L’empereur se montra très ferme ; il déclara que les intérêts de l’Autriche ne lui permettaient pas de changer la politique qu’il poursuivait, et que c’était à la Russie de rendre la solution pacifique possible en adoptant un système conciliant envers les Polonais. Ce n’est pas là du reste le seul mécompte qui attendît le roi de Prusse à Gastein, et il ne tarda pas à y être surpris par l’initiative hardie et tout à fait imprévue de l’Autriche dans la question allemande.

Bien averti sur ces diverses démarches et en connaissant l’issue assez satisfaisante, le gouvernement français crut le moment favorable pour faire de nouvelles ouvertures à la cour de Vienne, et le duc de Gramont reçut (dans les commencemens du mois d’août) des instructions en ce sens. Le cabinet des Tuileries demandait à l’Autriche de s’expliquer franchement sur la conduite qu’elle comptait suivre, il se déclarait prêt à s’entendre avec elle sur toutes les questions qui avaient rapport aux intérêts et à l’intégrité de l’empire des Habsbourg. En même temps que M. Drouyn de Lhuys accentuait avec une force inusitée les devoirs de la France dans la cause polonaise, les obligations particulières, morales et traditionnelles d’un Napoléon envers cette nation opprimée à l’excès, fidèle à toute épreuve, il faisait encore ressortir les avantages précieux qui s’offriraient à l’Autriche, si elle s’associait sans arrière-pensée à la politique française dans cette question. Dans les cercles bien informés de Vienne, on prétendit même qu’à côté de ces paroles engageantes du cabinet des Tuileries, il y avait aussi un mot qui touchait discrètement aux inconvéniens et dangers de certaines éventualités, de celle notamment où la France se verrait forcée de chercher ses alliés parmi les états hostiles à l’Autriche… La communication, dans tous les cas, ne manquait pas de sérieux, et les termes en étaient pressans ; mais M. le duc de Gramont n’avait pas encore eu le temps d’en calculer l’effet et d’en poursuivre les développemens, lorsque surgit subitement une complication tout à fait inattendue, qui prit d’abord toutes les allures d’un événement, qui ne tarda pas à perdre son caractère de gravité, mais qui suffit pour rejeter sur l’arrière-plan, pendant plusieurs semaines, la question brûlante du moment, et porter le premier trouble dans l’harmonie, jusqu’alors assez bien maintenue, des relations entre la France et l’Autriche.

Dans cette entrevue de Gastein dont on vient de parler, la question polonaise ne fut pas la seule débattue entre les deux souverains : la réforme des institutions fédérales de l’Allemagne y devint également le sujet d’une discussion où l’entente ne put s’établir. L’empereur d’Autriche ayant fait connaître son dessein de convoquer les princes d’Allemagne à Francfort pour y délibérer sur les modifications à apporter à la constitution du Bund, le roi de Prusse fit des objections à un pareil projet et n’hésita même pas à le déclarer impraticable pour le moment. Néanmoins, et le soir même du départ de l’empereur (3 août), un aide-de-camp remettait au roi Guillaume Ier une lettre contenant l’invitation officielle de se rendre le 16 du mois à Francfort : c’est sous cette forme, quelque peu inusitée et médiocrement déférente, que François-Joseph signifiait au souverain de Prusse sa résolution bien arrêtée et déjà en voie d’exécution. — Avec une fermeté et une promptitude qui ne sont guère dans ses traditions, la cour de Vienne poussa l’œuvre si brusquement improvisée. — Adressée à tous les souverains et aux villes libres de la confédération germanique, la lettre de l’empereur causa partout la même surprise qu’à Gastein, mais produisit d’abord un effet entraînant, et, à l’exception du roi de Prusse, aucun des princes de l’Allemagne ne crut pouvoir manquer à l’appel parti de Vienne. L’Autriche déployait donc le drapeau de la grande patrie allemande. Cette œuvre ardue de la constitution de l’unité germanique, qui jusqu’ici avait semblé être la vocation spéciale de la Prusse, constituer son principal mérite, sa destinée providentielle et sa mission piémontaise [8] aux yeux des patriotes littérateurs et zélés partisans du National Verein, le fils des Habsbourg l’entreprenait pour son propre compte, avec l’assentiment de tous les rois, princes, grands-ducs et petits landgraves du Bund, et avec tous les souvenirs merveilleux du saint empire romain ! L’Autriche croyait donc sa rivale séculaire assez annulée déjà par le régime « cavalier » (junker) de M. de Bismark, elle se croyait elle-même assez relevée dans l’opinion des peuples de la Germanie par le parlement de M. de Schmerling et sa conduite « libérale » dans la question polonaise, pour tenter un essai qui, il y a quelques mois à peine, aurait paru impossible !… Et en effet le 14 août l’empereur François-Joseph entrait dans la ville libre de Francfort au son des cloches et aux applaudissemens du peuple. L’enthousiasme fut vif et sincère, car on parlait de la grandeur de l’Allemagne, de sa force et de son prestige futur devant l’étranger. Le réformateur impérial avait son projet tout prêt : il devait rendre la patrie commune aussi unie qu’invincible ; il instituait un pouvoir exécutif sous le nom de directoire, ainsi qu’un conseil fédéral, destinés tous les deux à remédier aux vices organiques du Bund. Le paragraphe 5 de l’article 8 du projet, pour être un des plus courts, n’en avait pas-moins une importance capitale ; il donnait le mot de ce qui ne fut du reste une énigme pour personne. « Si une guerre, y est-il dit, menace d’éclater entre un état de la confédération qui a des possessions en dehors du territoire fédéral et une puissance étrangère, le directoire doit provoquer une résolution du conseil fédéral sur la participation de la confédération à cette guerre. La décision se prend à la simple majorité des voix. » L’Autriche enfin demandait des garanties !…

Assurément cette démarche de l’empereur François-Joseph avait de quoi étonner et choquer les esprits, et le mystère profond dont elle avait été entourée jusqu’au moment où elle se produisit d’une manière si éclatante ne pouvait qu’ajouter à la surprise générale. Ce qui accrut aussi le sentiment de malaise qu’éprouva le cabinet des Tuileries de cette improvisation de Francfort, ce fut la part cordiale et étrangement enthousiaste que semblait y prendre l’Angleterre. Le voyage que faisait en Allemagne à ce moment même la reine Victoria pouvait bien n’être inspiré que par le désir de visiter les lieux où se passa la jeunesse d’un époux adoré et récemment perdu, et planer ainsi au-dessus des préoccupations politiques, dans la région des souvenirs douloureux et inoffensifs ; mais sa gracieuse majesté était accompagnée d’un ministre, de lord Granville, qu’on avait toute raison de croire beaucoup moins détaché des choses de ce monde, et dans le fond s’agitait de plus un autre grand personnage dont le rôle ne cesse pas d’être important, même en cessant d’être officiel, ce lord Clarendon, qui ne quitte jamais sa somptueuse demeure de Grosvenor-Crescent ou sa mansion de Grove-Park-near-Watford pour le continent sans avoir quelque grave mission à remplir. L’Angleterre oubliait donc tout à coup ses vieilles prédilections pour la Prusse protestante, les tendres liens qui existaient entre la cour de Windsor et celle de Potsdam, pour applaudir à une tentative qui causait un si vif déplaisir au roi Guillaume Ier ! Elle, qui ne cessait de détourner l’empereur François-Joseph de toute entreprise pour la restauration d’une Pologne indépendante, l’encourageait maintenant soudain dans l’œuvre, pour le coup bien plus « aventureuse » encore, de l’unification de l’Allemagne ! Et on citait dans les hautes sphères de Paris les paroles par lesquelles lord Clarendon aurait salué l’empereur d’Autriche à une entrevue à Francfort : sa seigneurie aurait félicité sa majesté apostolique d’une initiative qui, « en rendant l’Allemagne plus forte, procurerait au monde la plus sûre des garanties contre l’ambition française… » Qu’est-ce à dire ? se demandait-on devant cette agitation à Paris. L’Autriche n’aurait-elle annoncé si haut son entente avec la France dans la question polonaise que pour retenir cette dernière puissance ? N’aurait-elle voulu qu’exploiter à son profit les souffrances des Polonais pour supplanter la Prusse dans l’opinion libérale de l’Allemagne ? Il était impossible d’admettre que c’était pour la conservation de la Galicie que le gouvernement de Vienne demandait aux princes germaniques d’adopter le paragraphe 5 de l’article 8 de son projet : c’était donc de Venise qu’il s’agissait, et certaine communication confidentielle de M. le duc de Gramont n’aurait donc eu d’autre effet que de faire rechercher avidement des forces auxiliaires contre la France !…

Si naturel que fût le sentiment de surprise dans une telle occurrence, si justifiées même à certains égards que fussent les appréhensions, y avait-il cependant de quoi s’alarmer outre mesure, de quoi faire perdre de vue tout à coup la question principale ? Quelque abrupte et imprévue que pût paraître l’initiative de Francfort, la pensée qui l’avait inspirée n’était pourtant pas depuis longtemps un mystère pour la France : l’hégémonie de l’Autriche dans la confédération germanique a été un des points du programme que le comte Rechberg avait présenté dès le mois de mars au cabinet des Tuileries, une des conditions essentielles d’un concours actif dans une certaine éventualité. Cette prétention avait été alors pleinement admise par le gouvernement français, et n’avait pas en effet de quoi l’effaroucher. Certes la niaiserie seule en matière politique peut prétendre que la France devrait favoriser avec joie ou même simplement tolérer avec une humeur béate la constitution de l’Allemagne en un état centralisé et uni comme le rêvent les hommes de Gotha et du National Verein. Le jour où une pareille transformation serait sur le point de s’accomplir, la France, à moins de déchoir, devra tirer l’épée et demander des compensations matérielles et morales du côté du Rhin et de la Vistule. N’oublions pas cependant que l’unité allemande ainsi entendue ne saurait se réaliser autrement que toutes les unités nationales fortement établies que connaît jusqu’ici l’histoire ; en un mot, elle ne saurait être que l’œuvre de la guerre et de la conquête, avoir d’autre marraine que la révolution ou bien une monarchie aussi révolutionnaire (au point de vue de l’agrandissement territorial) que la Prusse. Quand ce n’est que le vieil empire des Habsbourg qui prétend organiser cette unité allemande, elle perd beaucoup de son aspect dangereux par cette simple raison qu’elle devient alors irréalisable. Dans ce monde politique comme dans cet autre moins laid sans contredit, il n’est guère donné, hélas ! qu’à la jeunesse de faire des conquêtes : la sénilité n’a plus que le souci de la conservation, et ce n’est pas certes l’Autriche qui pourra devenir un jour le Piémont attendu ou redouté de l’Allemagne [9]). À défaut de tout autre obstacle, celui que soulèvera immanquablement, fatalement, la rivalité de la Prusse suffirait à lui seul pour faire avorter toute tentative de ce genre. Et en effet l’opposition décidée, violente, implacable, que faisait en ce moment même M. de Bismark à l’œuvre de Francfort n’était-elle pas de nature à apaiser toutes les inquiétudes et à complètement rassurer sur les suites ? Il était permis à M. de Rechberg d’entreprendre quelque peu à l’étourdie une chose impossible, et de s’aveugler sur la situation dans le désir fiévreux d’éclipser M. de Schmerling par un coup splendide. La diplomatie étrangère, qui n’était point mêlée à ces passions, à ces entraînemens, aurait dû conserver plus de calme, aurait dû deviner dès le début que cette « journée des princes » (Fürstentag), ainsi qu’on appelait en Allemagne la réunion de Francfort, finirait par être une véritable journée des dupes [10]. Une politique habile aurait même profité de la situation pour rendre les rapports entre les deux cabinets de Vienne et de Berlin encore plus délicats, et pour attirer l’Autriche par quelques marques de sympathie qui au fond n’engageaient à rien. Le prince Gortchakov du moins se garda bien de négliger une si bonne chance, et, malgré toute l’amitié que lui portait M. de Bismark, il s’empressa d’assurer M. de Thun que la Russie n’avait pas l’intention de créer des difficultés à l’empereur François-Joseph dans sa politique allemande, et qu’elle emploierait toute son influence auprès de la cour de Prusse pour l’amener à un compromis. Il n’est même pas jusqu’aux journaux russes qui n’eurent à ce moment l’esprit de faire taire leurs rancunes au sujet de la « connivence » en Galicie, et de déclarer effrontément que la Moscovie faisait des vœux sincères pour l’unité allemande !…

Déconcertée au premier abord par l’incident de Francfort, la diplomatie française fut sur le point d’oublier complètement la question qui l’avait préoccupée pendant tant de mois et de revenir subitement à la politique d’avant 1863. La dernière et si chaleureuse note de M. Drouyn de Lhuys pour la Pologne était encore sur la table du vice-chancelier russe et y attendait une réponse, qu’à Paris déjà on parlait, vers la fin du mois d’août, du rétablissement des anciens bons rapports avec les cours de Saint-Pétersbourg, et de Berlin, et qu’on se souvenait des sentimens d’amitié personnelle qui unissaient naguère deux empereurs. M. de Bismark saisit l’occasion avec empressement pour représenter l’attitude de l’Autriche comme un danger pour l’Europe et une menace à l’adresse de la France. Quant à la Pologne, M. de Goltz en parlait à M. Drouyn de Lhuys dans les termes qu’employait depuis longtemps son collègue à Londres, M. de Bernstorff, avec lord John Russell : la France n’aura nullement besoin de sacrifier ses sympathies traditionnelles, « le tsar étant fermement décidé à accorder aux Polonais tout ce qui a été demandé pour eux. » Le ministre du roi Guillaume Ier semblait, lui aussi, congédier sa pensée immuable, cette alliance du Nord qu’il n’avait cessé de poursuivre depuis la convention du 8 février, et pour le besoin du moment il fit sonner bien haut la reconstitution de l’entente franco-russo-prussienne !… Certes le cabinet des Tuileries ne s’était jamais avancé jusqu’à ce point, pas plus dans ses appréhensions que dans ses velléités : le tout s’était borné à « un échange d’idées et d’impressions, » et on revint même assez vite de part et d’autre aux positions respectives d’auparavant. La diversion n’en produisit pas moins un effet très fâcheux ; le langage tenu dans cette crise par certains organes officieux fut surtout remarqué à Vienne, et il ne pouvait plus y être oublié. Croyant refléter la pensée du gouvernement, et, comme tout miroir grossier, la reflétant avec des traits exagérés, monstrueux même, une presse obséquieuse se mit à démontrer que la France, après tout, avait le choix des alliances, que la Prusse et la Russie lui tendaient les bras. Un organe sénatorial fondé tout récemment, et auquel en Autriche on avait le tort d’attribuer les attaches les plus hautes, s’essayait à cette occasion pour la première fois à cette politique d’équivoque qu’il présentait comme une politique d’équilibre, et qu’il n’a cessé de prêcher depuis dans mainte question grave et tranchée. On lui annonça de Berlin que le tsar allait proclamer une constitution libérale pour tout son empire, et sa joie ne connut plus de bornes ! Est-ce M. de Bismark, par hasard, qui se portait garant de cette nouvelle, « puisée aux meilleures sources ? » On n’a pas oublié peut-être la demande ingénue qu’adressait en avril 1863 lord Russell au baron Brunnow : « pourquoi des institutions représentatives ne seraient-elles pas accordées en même temps au royaume de Pologne et à l’empire de Russie ? » Eh bien ! la presse officieuse de Paris, avec beaucoup moins de candeur, se posait cette même question au mois d’août, et elle y répondait sur un ton d’affirmation béate. Une constitution libérale étant préparée à Saint-Pétersbourg, il était naturel que la Pologne en eût sa part ; la France n’avait plus rien à demander, et les Polonais devaient tout espérer de l’esprit éclairé et magnanime de l’empereur Alexandre II. Et tout cela, on le disait au plus fort des persécutions, à l’apogée, des atrocités de Mouraviev, au moment même où le prince Gortchakov méditait le passage suivant de la dernière note de M. Drouyn de Lhuys (3 août) : « dans le soulèvement dont nous avons le spectacle, la Pologne a fait appel à ce qu’il y a de plus élevé dans le cœur de l’homme, aux idées de justice, de patrie et de religion… » Quoi d’étonnant alors que le vice-chancelier russe crût pouvoir répondre (7 septembre) par un haussement d’épaules et une dépêche dédaigneuse ? Quoi d’étonnant encore si à Vienne également on croyait ne pas devoir prendre trop au sérieux la récente communication de M. le duc de Gramont ? Il faut bien le redire, la courte perturbation du mois d’août et les expédiens préconisés à ce moment par certains organes parisiens eurent une influence des plus déprimantes sur la marche ultérieure des événemens. Pour un esprit spéculatif et désintéressé, c’était même un sujet de graves et tristes méditations que ce manque absolu de sens moral que révélait à cette occasion une presse jadis plus digne et plus libre [11]. Bientôt cependant tout ce trouble finit par s’apaiser ; la tentative de Francfort avortait décidément, et le monde eut le réjouissant spectacle d’une Germanie qui, à force de vouloir s’unir, se divisait de plus belle. Grande-Allemagne, Petite-Allemagne, assemblées générales du National Verein, entrevues ministérielles pour la formation d’une triade, conférences ministérielles de Nuremberg pour le développement du programme de Francfort, toutes émettaient à l’envi des plans de concorde qui provoquaient des protestations unanimes ; chaque borne devint un mons sacer, et M. de Bismark ne fut pas l’acteur le moins gai de la troupe. Ce qui offusquait surtout le ministre prussien dans le programme de Francfort, c’est qu’il n’était pas assez libéral, assez « avancé ; » — ainsi le déclarait-il dans le rapport solennel qu’il adressa au roi Guillaume Ier (15 septembre). Au lieu d’une assemblée de délégués des diverses chambres allemandes que l’empereur François-Joseph parlait d’instituer à Francfort, M. de Bismark y voulait voir « une représentation véritable, élue directement par le suffrage universel. » Étrange contradiction du cœur humain ! M. de Bismark avait chez lui, à Berlin, un parlement dont il ne pouvait guère s’accommoder, qu’il ne faisait qu’insulter, renvoyer ou dissoudre ; mais cette représentation nationale, il l’imposait à la pointe de ses baïonnettes au souverain de Hesse-Cassel, et il la demandait à grands cris à Francfort ! L’agitation se prolongea encore pendant un certain temps, et les conférences de Nuremberg notamment, où l’Autriche fit un dernier effort pour ressaisir l’hégémonie, un moment entrevue au mois d’août dans la ville libre des bords du Mein, ne devaient cesser qu’à la grande crise de novembre 1863, lors de la proposition du congrès européen.

Tous ces débats ne servirent du reste qu’à augmenter l’extrême tension entre l’Autriche et la Prusse ; ils eurent de même pour effet naturel de rapprocher de nouveau le gouvernement de Vienne du cabinet des Tuileries et de la question polonaise. Dans les commencemens du mois de septembre, le comte Rechberg parlait de la nécessité de prendre une attitude « énergique » vis-à-vis de la Russie et d’en arriver à quelque chose de « décisif. » Il se fit adresser un rapport détaillé sur les forces de l’insurrection, et s’empressa de le communiquer à Paris. D’après ce rapport, le mouvement, loin de s’être affaibli, s’était plutôt propagé dans les derniers temps, et les Polonais devaient facilement tenir tête aux Russes pendant l’hiver, pour peu que la frontière galicienne ne fût pas strictement fermée. En conséquence, M. Merkel, le directeur de la police à Cracovie, reçut avis « d’avoir à s’abstenir désormais » de relations plus intimes avec la police russe, relations qu’on lui avait recommandées quelques semaines auparavant, au moment de l’éclipse des rapports avec la France à la suite de l’entreprise de Francfort. Les autorités de la Galicie en général furent aussi invitées à ne plus signaler directement aux Russes les mouvemens des insurgés ; elles devaient « centraliser leurs rapports » à Vienne… La réponse du prince Gortchakov était arrivée sur ces entrefaites, et en même temps passait par Vienne le grand-duc Constantin, qui avait cédé la place au général Berg à Varsovie et voyageait depuis quelques semaines pour raison de santé. Peu favorable au système de répression qui, après avoir obtenu « d’heureux résultats » en Lithuanie, allait être maintenant inauguré dans le royaume, et devenu déjà très suspect aux patriotes moscovites pour son manque de dévotion envers Mouraviev, le grand-duc n’en était pas moins un prince russe, et il avait accepté de son frère le tsar une mission personnelle auprès de l’empereur François-Joseph. Il devait renouveler les représentations déjà faites à Gastein par le roi Guillaume Ier, insister sur le sincère désir de la Russie de renouer l’entente cordiale avec l’Autriche et sur les desseins, dangereux pour tous, que nourrissait évidemment la France. Il devait surtout demander à l’Autriche de prêter son concours moral au gouvernement russe en faisant surveiller d’une manière efficace la frontière de la Galicie, et en se déclarant satisfaite de la dernière réponse du cabinet de Saint-Pétersbourg… La grande préoccupation du moment, c’était d’en finir avec l’insurrection pendant l’hiver, de ne pas la laisser arriver jusqu’au printemps. « Si le grand-duc réussit dans cette négociation, la question polonaise est résolue, » écrivait à cette époque M. de Bismark à l’un de ses agens à l’étranger. La négociation ne réussit point. François-Joseph répondit seulement qu’il ne cesserait pas de remplir ses devoirs internationaux envers la Russie, et qu’il continuerait, comme par le passé, à employer toute son influence pour l’arrangement des affaires de Pologne. M. de Rechberg fut beaucoup plus explicite ; il déclara au grand-duc qu’il était radicalement impossible que le gouvernement impérial se déclarât « satisfait » de la dernière réponse russe, qui n’était en définitive qu’un refus complet, et le ministre ajoutait que le gouvernement impérial s’était engagé d’une manière trop sérieuse avec les cabinets de Londres et de Paris dans cette question, pour faire une démarche qui ne pourrait que le compromettre, et rendre sa politique suspecte… Chose triste à noter, la déclaration que ne put obtenir du comte Rechberg le frère du tsar vers le milieu de septembre, lord John Russell devait la concéder, un mois plus tard, à M. de Bismark dans sa piteuse dépêche du 20 octobre ! Le mot de satisfaction s’y trouve en toutes lettres.

Lorsqu’on regarde de plus près à ce mélange bizarre et assurément peu édifiant de connivences et de réticences, d’adhésions et de refus, de volontés et de nolontés [12], que présentait en 1863 la politique de l’Autriche, on est forcé de s’avouer que la Pologne a été à la fois l’épouvante et la tentation du cabinet de Vienne pendant tout ce temps. Les idées traditionnelles, l’horreur de la révolution, les méfiances contre le cabinet des Tuileries, le désir de conserver la Galicie, la crainte des « aventures, » faisaient d’ordinaire pencher la balance du côté du système de la « stabilité ; » mais parfois aussi des prévisions plus saines de l’avenir et les amertumes du moment causées par les échecs dans la question allemande, enfin, chez quelques-uns du moins des membres de la famille impériale, certaines considérations religieuses, faisaient regarder la restauration de la Pologne comme une chose désirable, heureuse et glorieuse, — et la France se reprenait alors à espérer et à traiter. Par malheur, dans ces momens aussi, l’Angleterre était toujours là pour dissuader, pour prêcher la « prudence » et comprimer les velléités. On se racontait dans les cercles bien informés de Vienne une curieuse conversation qui avait eu lieu entre l’empereur d’Autriche et lord Clarendon pendant la journée des princes à Francfort. Sa seigneurie avait recommandé la plus grande circonspection dans les affaires de Pologne ; malgré ses « vives sympathies » pour ce malheureux pays, l’Angleterre se voyait forcée de garder une réserve absolue, parce qu’elle n’était nullement rassurée sur les intentions du cabinet des Tuileries, et lord Clarendon n’hésitait pas à déclarer que le gouvernement de sa majesté britannique ne se déciderait jamais à des mesures extrêmes contre la Russie tant que la cour de Berlin maintiendrait son attitude, vu que la guerre entreprise en de telles éventualités amènerait infailliblement la ruine de la monarchie prussienne. François-Joseph aurait répondu au noble lord que, sans s’associer tout à fait à cette méfiance contre la politique française, méfiance peut-être excessive, il se tiendrait également sur la réserve ; les intérêts de l’Autriche le lui commandaient d’une manière impérieuse. L’aversion de l’Angleterre pour tout système coercitif envers la Russie, ce fut là en effet la grande inquiétude des hommes politiques de l’Autriche, car il ne s’en trouva pas un seul parmi eux qui eût osé, dans un tel état de choses, conseiller l’action. Ne serait-ce pas là, se demandait-on dans la Burg, se mettre complètement à la merci de la France et aller vers l’inconnu ? Était-on du reste bien sûr des intentions du gouvernement français, et l’intermède bizarre du mois d’août, le langage tenu à cette époque par la presse officieuse, ne devaient-ils pas servir d’avertissement à cet égard ? Sans le dire aussi crûment ou aussi franchement que M. de Rechberg, le cabinet des Tuileries, par toute sa conduite, n’indiquait-il pas assez clairement que lui aussi se réservait le droit de changer d’attitude, s’il lui devenait « avantageux » de le faire ? Et on se plaisait à démontrer que, malgré toutes ses éloquentes plaidoiries pour la Pologne, le gouvernement français s’était bien gardé de toute démarche qui l’aurait irrévocablement compromis envers la Russie, qui aurait rendu la rupture décisive et un retour impossible. « Après tout, disait alors un homme d’état autrichien, il n’y a jusqu’ici encore que nous qui ayons donné des gages aux Polonais contre la Russie, et quant à les reconnaître comme bélligérans, nous l’avons déjà fait depuis longtemps… en Galicie ! »

Les inquiétudes augmentèrent dans la Burg sous l’impression du silence qu’on gardait à Paris après la dernière et très blessante réponse du prince Gortchakov ; on ne comprenait rien à cet excès de réserve et de modération. Il est vrai que le Moniteur du 22 septembre insérait à l’improviste, dans sa partie non officielle, une pièce assurément curieuse, une longue dépêche-mémorandum que le 15 août le gouvernement insurrectionnel de Varsovie avait adressée au prince Czartoryski, et qui soumettait à une critique sévère les argumentations de la chancellerie de Saint-Pétersbourg, ainsi que la conduite du gouvernement moscovite ; mais dans leur détresse les Polonais seuls pouvaient voir dans cette publication l’indice de graves mesures, et on citait à ce sujet à Vienne le mot d’un diplomate russe qui, interrogé sur cet incident, aurait répondu qu’il ne lisait jamais dans le Moniteur les faits divers. Par contre, et à cette même date du 22 septembre, M. Drouyn de Lhuys envoyait à ses agens à l’étranger une circulaire où le cabinet des Tuileries semblait se désister de toute initiative dans la conduite ultérieure de la question. La France, maintenant son point de vue, déclarait la cause polonaise un intérêt européen ; elle déplorait « qu’un concert préalable et formel en vue d’une situation hypothétique » n’eût pu être « établi d’avance » entre les trois cours intervenantes, et annonçait « ne pouvoir désormais qu’attendre les communications que les alliés croiraient utile de lui faire. » La communication vint de l’Angleterre, et elle avait cette fois un caractère assez sérieux : elle était de nature à faire faire un pas décisif à la question en donnant un gage certain à l’Autriche : ce fut ce projet de déclaration de déchéance dont on a raconté plus haut les phases aussi piquantes qu’instructives. On a vu les velléités du cabinet de Vienne à ce moment, les demandes très légitimes qu’il faisait au sujet de l’adhésion qu’on sollicitait de lui ; on a vu aussi le refus péremptoire de lord Russell d’assumer sa part de responsabilité dans les conséquences de la démarche qu’il proposait, et de donner l’assurance que réclamait impérieusement la situation de l’empire des Habsbourg. Dès lors tout fut dit pour l’Autriche, et elle ne tarda pas à prendre ses mesures en conséquence.

En effet, et sans même attendre l’issue finale du projet de lord John Russell, le coup de télégraphe qui devait l’arrêter d’une manière si déplorable, le comte Rechberg s’empressa (vers le milieu d’octobre) d’envoyer à Saint-Pétersbourg les déclarations les plus rassurantes. M. de Thun fut informé que le gouvernement de l’empereur n’avait jamais voulu participer et ne participerait jamais à une politique « qui pourrait être regardée comme hostile à la Russie. » Le représentant de sa majesté apostolique devait assurer le prince Gortchakov qu’il n’avait jamais été dans l’intention du cabinet impérial, soit de regarder les traités de 1815 comme annulés, soit de déclarer belligérans les insurgés des provinces polonaises de la Russie. Le gouvernement de sa majesté impériale n’avait pas cessé, il ne cesserait pas d’employer toute son influence pour maintenir la paix européenne et de travailler dans l’intérêt des deux pays. Vers la fin de sa dépêche, M. de Rechberg félicitait sincèrement l’armée du tsar des succès qu’elle avait déjà remportés et qui faisaient prévoir son prochain et complet triomphe de la révolte ; il annonçait même avoir donné les ordres les plus précis aux autorités de la frontière pour fermer tout passage à l’insurrection. En même temps que le cabinet de Vienne tenait à la chancellerie russe ce langage significatif, il y conformait sa conduite à l’intérieur. M. de Mensdorff-Pouilly, alors gouverneur de la Galicie, et dont les instincts administratifs, peut-être aussi les sentimens de loyauté militaire, avaient toujours répugné au jeu cruel pratiqué dans cette province (il demanda même à une certaine époque un congé temporaire), reçut alors des instructions selon son cœur. Le moment était suprême, la France allait perdre tout le fruit d’une entente si péniblement formée, si laborieusement maintenue ; M. le duc de Gramont fut avisé de faire une nouvelle et pressante communication au cabinet de Vienne. M. Drouyn de Lhuys se plaignait des mesures rigoureuses que le gouvernement autrichien avait jugé nécessaire de prendre en Galicie, et que les circonstances ne semblaient nullement justifier. Cette sévérité non motivée ne pouvait être interprétée que de la manière la plus défavorable pour la politique de l’Autriche ; il était difficile de la concilier avec les déclarations antérieures du cabinet de Vienne. Le ministre français parlait ensuite de la vitalité de l’insurrection polonaise, de la certitude qu’elle pourrait se maintenir pendant l’hiver, et de la nécessité d’adopter une conduite décisive envers elle. Le cabinet des Tuileries avait fait tous ses efforts pour amener une solution pacifique, pour marcher d’accord avec l’Angleterre et l’Autriche ; mais maintenant que toutes les tentatives auprès de la Russie avaient échoué, et que les vues du cabinet de Saint-James étaient suffisamment connues, le gouvernement de l’empereur Napoléon se devait à lui-même et à la France de s’assurer des véritables intentions de la cour d’Autriche dans la question polonaise. Le duc de Gramont était chargé en conséquence de renouveler à M. de Rechberg de la manière la plus solennelle et la plus positive les garanties énoncées dans la dépêche du mois d’août, si le cabinet de Vienne se décidait à tenter, de concert avec celui des Tuileries, une action énergique en faveur de la Pologne. L’ambassadeur devait demander une réponse explicite. — Une pareille mise en demeure aurait-elle abouti, même si elle n’ait pas été traversée par l’incident du 5 novembre 1863 ? Certes on n’oserait l’affirmer, bien que le cabinet des Tuileries n’ait pas jugé inutile de répéter la démarche plus tard encore, à plusieurs reprises, et jusque dans les premiers mois de l’année suivante ; mais il était dit que toute ouverture sérieuse de M. Drouyn de Lhuys à M. de Rechberg devait être interceptée par une catastrophe imprévue, et, chose curieuse, cette catastrophe devait toujours prendre le nom d’un congrès quelconque. C’était le congrès des princes allemands, la subite initiative de l’Autriche à Francfort, qui avait englouti la communication faite par M. le duc de Gramont dans les commencemens du mois d’août. Dans ces derniers jours du mois d’octobre, auxquels nous sommes arrivés, le même mot, le mot de congrès, d’un congrès européen, vint également couper court à la nouvelle communication dont était chargé M. de Gramont, et c’était la France qui maintenant prononçait ce mot.

L’importante dépêche de M. Drouyn de Lhuys venait à peine d’arriver dans la capitale de l’Autriche, que s’ouvrait en France la session législative (5 novembre 1863), et qu’un discours du trône changeait subitement la situation en annonçant un programme tout à fait nouveau. Dans ce discours demeuré célèbre, l’empereur constatait que lorsqu’éclata l’insurrection de Pologne, les gouvernemens de Russie et de France étaient dans les meilleures relations. Depuis la paix de 1856, les grandes questions européennes les avaient trouvés d’accord, et pendant la guerre d’Italie comme lors de l’annexion de la Savoie l’empereur Alexandre avait prêté au gouvernement français l’appui le plus sincère et le plus cordial. « Ce bon accord exigeait des ménagemens, ajoutait l’empereur, et il m’a fallu croire la cause polonaise bien populaire en France pour ne pas hésiter à compromettre une des premières alliances du continent et à élever la voix en faveur d’une nation rebelle aux yeux de la Russie, mais aux nôtres héritière d’un droit inscrit dans l’histoire et dans les traités… Malheureusement ces conseils désintéressés ont été interprétés comme une intimidation, et les démarches de l’Angleterre, de l’Autriche et de la France, au lieu d’arrêter la lutte, n’ont fait que l’envenimer. Que reste-t-il donc à faire ? Sommes-nous réduits à la seule alternative de la guerre ou du silence ? Non. Sans courir aux armes, comme sans nous taire, un moyen nous reste, c’est de soumettre la cause polonaise à un tribunal européen. La Russie l’a déjà déclaré : des conférences où toutes les autres questions qui agitent l’Europe seraient débattues ne blesseraient en rien sa dignité. Prenons acte de cette déclaration. Qu’elle nous serve à éteindre, une fois pour toutes, les fermens de discorde prêts à éclater de tous côtés, et que du malaise même de l’Europe, travaillée par tant d’élémens de dissolution, naisse une ère nouvelle d’ordre et d’apaisement. » L’empereur demandait ensuite si le moment n’était pas venu de reconstruire sur de nouvelles bases l’édifice miné par le temps et détruit pièce à pièce par les révolutions. Les traités de 1815 ont cessé d’exister, disait-il, et il proposait un arbitrage suprême. Il demandait encore si la rivalité des grandes puissances empêcherait sans cesse les progrès de la civilisation, si l’on entretiendrait toujours de mutuelles défiances par des armemens exagérés, si l’on donnerait une importance factice à l’esprit subversif des partis extrêmes en s’opposant par d’étroits calculs aux légitimes aspirations des peuples.

Si généraux que fussent ces aperçus, si élevé que fût le point de vue d’où on les embrassait, peu d’esprits réfléchis et sensés se méprirent sur la portée positive et immédiate du discours impérial : il signifiait l’abandon de l’entente avec l’Angleterre et l’Autriche, la volonté de revenir à la politique d’avant 1863. L’Angleterre ne pouvait qu’être profondément irritée de cet arrêt de mort prononcé contre les traités de 1815, son œuvre de prédilection ; l’Autriche ne pouvait que tressaillir d’angoisse devant l’évocation de principes aussi nouveaux, aussi dangereux pour son existence, et l’étonnement dut naturellement redoubler chez tous ceux qui étaient au fait des propositions soumises encore tout récemment par la diplomatie française au cabinet de Vienne. Que s’était-il donc passé entre les derniers jours d’octobre et les premiers jours de novembre, et quel fut le mobile d’une démarche si imprévue, si solennelle ? Était-ce seulement la désolante conviction de l’inutilité du dernier effort tenté auprès de l’Autriche ? Était-ce le désir de s’affranchir d’une situation sans issue par un coup d’éclat, par une de ces paroles grandes et magiques qui consolent parfois la France de plus d’un mécompte ? Ou bien faut-il chercher le mot de l’énigme dans une interprétation qui s’était bientôt fortement accréditée à Berlin ? D’après ce que l’on racontait dans certains cercles de la capitale prussienne, la proposition d’un congrès européen aurait eu une origine aussi compliquée que curieuse. Un diplomate italien fort goûté à la cour de Saint-Pétersbourg, et dont on connaissait les rapports intimes avec le souverain d’un autre pays, le marquis Pepoli, puisqu’il faut l’appeler par son nom, aurait été abordé par le prince Gortchakov dans un entretien plein de franchise et d’épanchement vers le milieu du mois d’octobre. Le vice-chancelier russe lui aurait exprimé tous ses regrets du trouble intervenu dans les rapports, naguère encore si cordiaux, entre la France et la Russie ; mais il aurait insisté en même temps sur l’impossibilité où se trouvait l’empereur Alexandre de céder aux remontrances de l’étranger dans la question polonaise : la dignité, l’honneur de la nation russe lui défendaient de rien accorder à une intervention de cette nature. — Il en serait autrement, aurait ajouté le prince Gortchakov, si cette question pouvait être traitée dans un congrès européen, à côté des questions en suspens qui agitent le monde ; son honneur étant sauf, la Russie se montrerait alors magnanime, et son exemple ne resterait pas sans une influence salutaire sur la conduite de telle autre puissance dans tel autre débat où la cause des nationalités se trouverait engagée. La Russie n’avait-elle pas rendu un service signalé à la France et à l’Italie par la proposition d’un congrès en 1859 ? et n’était-ce pas maintenant le tour de la France d’ouvrir par une proposition analogue une issue honorable pour tous ? Le marquis Pepoli aurait saisi avec empressement la pensée qu’on venait de lui suggérer, et s’en serait fait le messager et le chaleureux interprète auprès de l’empereur des Français…

Quelque étrange que puisse paraître la version qu’on vient de rapporter, il faut avouer que les indices ne manquent pas pour l’appuyer. La coïncidence de l’arrivée du marquis Pepoli de Saint-Pétersbourg avec le discours prononcé le 5 novembre, et jusqu’à la part d’influence que ce diplomate aurait eue dans la résolution qui a dicté ce discours, furent signalées dès lors à Paris même. Si ensuite l’accueil, d’abord assez favorable en apparence, que rencontra la proposition du 5 novembre auprès de la Russie et de la Prusse peut s’expliquer par le désir naturel de faire pièce à l’Angleterre et à l’Autriche, il est néanmoins positif que le cabinet des Tuileries avait compté jusqu’au dernier moment sur l’adhésion expresse de la cour de Saint-Pétersbourg, et qu’il fut profondément blessé de son refus final. D’ailleurs, lorsqu’on parcourt le recueil des pièces diplomatiques de cette année si agitée de 1863, on est tout frappé d’entendre ce mot de congrès européen prononcé pour la première fois par M. de Bismark, et cela dès l’été. « Le meilleur moyen peut-être de résoudre la question du Slesvig-Holstein (une question qui, à ce moment, n’avait encore aucune gravité), ce serait de la soumettre à un congrès européen, » disait alors le ministre prussien à sir A. Buchanan, que ces paroles ne laissèrent pas de surprendre [13]. Serait-ce donc jusqu’au ministre du roi Guillaume Ier qu’il faudrait remonter dans la recherche des origines de la proposition du 5 novembre ? Et M. de Bismark aurait-il eu non-seulement le mérite incontestable d’avoir si bien profité de la situation créée par le projet de congrès, mais encore celui de l’avoir préparée, d’avoir inventé la machine de guerre et de l’avoir fait éclater entre les mains de la France ? C’est ce qu’effectivement on prétendait dans quelques cercles de Berlin, épris d’une admiration excessive peut-être pour le génie de ce ministre. L’esprit demeure confondu, dans tous les cas, devant un problème si obscur, devant ce qu’un Milton aurait peut-être appelé des ténèbres visibles ; il lui reste néanmoins une grande consolation, c’est que, quelque trouble que puisse être la source d’une pensée, cette pensée devient belle et resplendissante lorsque c’est la France qui lui sert d’interprète.

Il fut beau en effet et non sans grandeur, cet appel suprême à la justice, à la concorde ; s’il ne fut point entendu, peut-être ne faudrait-il s’en prendre, qu’à l’absence d’élévation qui caractérise si malheureusement notre époque. Quant à la Pologne, ce fut un de ses plus grands malheurs en 1863 que la seule puissance qui ait sincèrement voulu son bien l’ait toujours poursuivi sur des hauteurs inaccessibles à la diplomatie ordinaire ou dans une direction qui l’effarouchait. Le gouvernement français avait d’abord attaqué la question polonaise par son côté le plus délicat, le plus dangereux, — le côté de la Prusse. Ensuite, et afin d’éviter les souvenirs de 1815, il avait imaginé de la traiter à un point de vue élevé qui la maintint dans un vague dont le prince Gortchakov seul eut à se féliciter. Enfin le discours du 5 novembre la transplanta décidément dans des sphères idéales, dans des régions où elle ne pouvait que s’évaporer. Au fond, la France prononçait ce jour-là l’oraison funèbre de la question polonaise, oraison pompeuse, il est vrai, comme tout chef-d’œuvre de ce genre ; mais ces splendeurs, d’éloquence n’en étaient pas moins déployées devant un cercueil. Ce n’est pas que le gouvernement français ait cru dès ce moment ne devoir plus rien tenter pour cette cause ; il espéra encore longtemps, il fit des tentatives diverses pendant tout l’hiver, il ne se lassa pas d’attendre un incident favorable, et les Polonais le savaient pour leur malheur. Plût à Dieu que l’arrêt eût été prononcé dès ce temps d’une manière formelle ! Plût à Dieu que l’état de siège eût été proclamé en Galicie dès le mois d’octobre ! La Pologne n’aurait pas saigné dans l’attente du printemps, pendant tout cet hiver de 1863 à 1864, cet hiver terrible qui a consommé sa ruine sociale.

L’Europe méditait encore les graves paroles qu’elle venait d’entendre, les cabinets se concertaient sur la réponse qu’ils devaient faire, quand le roi Frédéric VII de Danemark mourait subitement dans son château de Glücksbourg (15 novembre 1863). Le hasard servait singulièrement M. de Bismark. En même temps que la proposition de congrès rendait facile, presque inévitable, le rétablissement de cette alliance du Nord qu’il avait rêvée depuis si longtemps, la mort du roi Frédéric ouvrait les perspectives d’une guerre de succession ; l’ère de fer et de sang était donc arrivée ! Reconstituer l’alliance du Nord, amener l’Autriche à proclamer l’état de siège en Galicie, obtenir pour ce prix le consentement tacite de la Russie à tout ce qui serait entrepris sur l’Eider, et, sûr du profond désaccord entre la France et l’Angleterre, procéder résolument à la spoliation du Danemark, tel fut le plan simple et hardi que conçut à l’instant le ministre du roi Guillaume Ier. Il l’exécuta avec une audace sans exemple et un bonheur qui jusqu’ici ne s’est point encore démenti.


JULIAN KLACZKO.

  1. Voyez la Revue du 15 septembre et du 1er octobre 1864.
  2. Chose curieuse, dans cet acte si important d’une déclaration de déchéance, le cabinet de Saint-Pétersbourg ne s’occupait et ne s’inquiétait que du côté pratique, de la conséquence qu’il pourrait avoir : le coté moral du projet de lord Russell, la grande question de droit qu’il renfermait, échappait complètement au prince Gortchakov, ou lui paraissait de peu de gravité. Il est vrai que le gouvernement français, de son côté, n’envisageait pas d’une manière très différente la proposition du cabinet de Saint-James : lui aussi semblait n’y voir autre chose que le résultat pratique, la possibilité d’un secours matériel pour la Pologne, et paraissait se préoccuper assez peu de la portée morale d’un verdict aussi solennel, de la question de droit, ou plutôt d’un droit (il faut bien l’ajouter pour expliquer une telle indifférence) qui prenait son point de départ dans les traités de Vienne… Du reste, dès le 20 septembre, c’est-à-dire immédiatement après la rupture des négociations de la Russie avec les puissances, le prince Czartoryski avait adressé aux gouvernemens de France et d’Angleterre la demande formelle de la reconnaissance des Polonais comme belligérans. Cette demande était accompagnée d’un curieux mémorandum sur les précédens diplomatiques de cette question de la reconnaissance d’un peuple insurgé comme belligérant ; on y citait notamment l’exemple donné par la Russie elle-même dans l’insurrection grecque, alors qu’elle signait un protocole de Londres déclarant « qu’une intervention est justifiée, non-seulement dans le cas où la sûreté et les intérêts essentiels d’un état sont affectés par les événemens intérieurs d’un état voisin, mais aussi dans le cas où les droits de l’humanité sont violés par les excès d’un gouvernement cruel et barbare… »
  3. C’est notamment une de ces interventions pressantes de M. de Bismark auprès de lord Russell qui avait surtout contribué à faire rejeter par l’Angleterre l’idée d’une note identique et solidaire à adresser à la Russie, idée que recommandait au mois de juillet M. Drouyn de Lhuys, appuyé en cela fortement par le comte Recbberg. (Dépêche de M. Drouyn de Lhuys au duc de Gramont, 3 août 1863.)
  4. Toutes ces vicissitudes du projet annoncé à Blairgowrie et de la dépêche d’abord expédiée pour Saint-Pétersbourg, puis précipitamment retirée, ont été le sujet d’une fort curieuse conversation entre M. Hennessy et lord Palmerston dans la séance de la chambre des communes du 13 février 1864. L’interpellation de l’honorable membre était conçue, ainsi que la réponse du ministre, en termes d’une obscurité calculée, et l’incident n’a pas eu de suite, M. Hennessy n’ayant pas voulu ou pu produire la dépêche supprimée, bien qu’au dire des initiés il en eût la copie exacte dans sa poche. Voici cependant, d’après le Moniteur, les principaux passages de ce débat très caractéristique :
    M. Hennessy. — « J’ai demandé hier au gouvernement si les papiers sur la Pologne promis par le ministre des affaires étrangères contiennent une certaine dépêche à laquelle une grande importance est attachée à Berlin. Cette dépêche est relative à la question danoise (sic) ; elle a été envoyée dans l’automne par le comte Russell au prince Gortchakov, redemandée par le télégraphe, puis changée et renvoyée. Lorsque cette dépêche est arrivée, il paraît que M. de Bismark et M. de Rechberg avaient appelé l’attention sur la déclaration faite par lord Russell dans son discours à Blairgowrie, où il a dit que la Russie n’avait plus droit sur la Pologne, parce qu’elle ne s’était pas conformée au traité de Vienne, et que les puissances allemandes déclarent aujourd’hui qu’elles appliquent la même doctrine pour le Danemark, que le traité de Londres n’a pas été exécuté par le Danemark, et que par conséquent le traité de Londres est nul. Le gouvernement veut-il produire la dépêche originale envoyée du foreign-office avec la sanction de la reine, signée par le secrétaire d’état, et qui ensuite a été changée et retirée ?
    « Lord Palmerston. — L’honorable gentleman désire savoir si une certaine dépêche, envoyée à l’un de nos ministres à l’étranger, avait été modifiée par ordre du secrétaire d’état avant d’être remise au gouvernement étranger à qui elle était destinée. Il y a eu, à ma connaissance, bien des cas où, après avoir étudié de nouveau la question, l’on a jugé convenable de faire quelque changement à une dépêche adressée à l’un de nos ministres et destinée à être communiquée à un gouvernement étranger. Il serait, ainsi que le verra l’honorable gentleman, excessivement inconvenant de communiquer au parlement ce qui n’a pas été un acte bien réfléchi du gouvernement britannique. L’honorable gentleman pourrait tout aussi bien demander la production des dépêches avant qu’elles eussent été dûment préparées par le secrétaire d’état. La chambre a le droit de réclamer la communication qui a été réellement faite au gouvernement intéressé ; pour moi, je dois refuser toute espèce d’explications au sujet des changemens qui, à quelque époque que ce soit, peuvent avoir été faits aux dépêches qui ont été retirées, mais qu’on destinait à d’autres gouvernemens… »
  5. Dépêche de lord Bloomfield du 20 février 1863.
  6. Dépêche du comte Rechberg au prince de Metternich, 19 juillet 1863.
  7. Dépêche à M. le duc de Gramont, 3 août 1863.
  8. Voyez, dans la Revue du 1er décembre 1862 et du 15 janvier1863, l’Agitation unitaire en Allemagne et le Régime constitutionnel en Prusse.
  9. Nous croyons néanmoins que l’Autriche a une grande mission à remplir, mission qu’elle s’obstine malheureusement à ne pas reconnaître ou à traiter avec beaucoup trop d’insouciance. Il s’agit de sa tâche vis-à-vis des peuples slaves, magyares et roumains, de la nécessité pour l’empire des Habsbourg de devenir de fait ce qu’il n’a été jusqu’ici que de nom, un Ost-reich, un empire d’Orient. — Voyez la Revue du 15 janvier 1863.
  10. Du reste le seul point qui pouvait choquer le cabinet des Tuileries dans le projet de l’empereur d’Autriche, le paragraphe 5 de l’article 8, ne tarda pas à être amendé à Francfort de manière à perdre tout caractère inquiétant. D’après ces amendemens, ce n’était plus à la simple majorité, mais aux trois quarts des voix du Bund que devait être votée toute décision qui associerait l’Allemagne à des conflits extérieurs.
  11. La Revue n’a cessé de réagir à cette époque contre les alarmes excessives causées par le congrès de Francfort et contre le langage tenu alors par une presse beaucoup trop complaisante. Voici comment s’exprimait la Chronique du 15 septembre 1863 : « On a pu juger par là à quel point l’esprit public a été abâtardi chez nous par l’absence de la liberté de la presse. Les amis officieux du régime actuel ont trouvé tout naturel que le gouvernement français pût avoir la politique la plus décousue et la plus inconsistante et personne ne les a contredits. Ils ont trouvé tout simple que notre gouvernement ne cherchât qu’un prétexte pour enterrer la question polonaise ; ils ont trouvé parfaitement logique que notre gouvernement se fit un jeu de ses alliances, quittât sans façon ses amis d’hier et offrit le bras à ses adversaires de la veille. Pour mettre le dernier trait à cette triste imbécillité de l’esprit public en France, il fallait encore, et c’est ce qui est arrivé, qu’en soufflant dédaigneusement sur cette illusion, la presse russe donnât à nos journaux officieux une leçon d’esprit et de dignité… ».
  12. Expression de Mirabeau dans sa correspondance avec La Marck (27 janvier 1790).
  13. « His excellency replied that the best way to settle the question might be to submit it to a congress. » (Dépêche de sir A. Buchanan du 30 mars 1863.)