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Deux Négociations de la diplomatie européenne - Pologne et Danemark, 1863-64/05

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Deux Négociations de la diplomatie européenne - Pologne et Danemark, 1863-64
Revue des Deux Mondes (p. 329-381).
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DEUX NEGOCIATIONS
DE
LA DIPLOMATIE EUROPÉENNE

POLOGNE ET DANEMARK. — 1863-64.
Denmark and Germany, correspondence respecting the affairs of the duchies Holstein, Lauenburg and Schleswig, presented to both Houses of Parliament (mars-juin 1864). — Protocols of conferences held in London relative to the affairs of Denmark, presented to both Houses of Parliament (juillet 1864). — Exposé de la situation de l’empire et Document diplomatiques, etc. (novembre 1863, mais 1864 et février 1865). — Papiers d’état communiqués au rigsraad de Copenhague (1864). — Pièces inédites, etc.

V.
UNE EXECUTION FEDERALE ET UNE OCCUPATION PACIFIQUE.


I

Lorsque le bon abbé de Saint-Pierre eut imaginé sa diète européenne, qui devait établir la paix perpétuelle du monde, l’évêque de Fréjus ne trouva qu’un seul défaut à cette conception, de tout point d’ailleurs excellente. « Vous avez oublié, monsieur l’abbé, lui dit-il, de commencer par envoyer une troupe de missionnaires pour disposer le cœur et l’esprit des princes… » C’est un argument de même nature que fit valoir lord Russell contre le congrès européen dont la France venait de saisir les cabinets au commencement de novembre 1863 [1], et le langage tenu en cette occasion par le chef du foreign office a été, on ne saurait le nier, aussi judicieux qu’irréfutable. Aux invocations quelque peu idylliques de M. Drouyn de Lhuys, l’impassible Johnny opposa les dures réalités du temps, les considérations tirées de la force des choses et de la faiblesse des humains ; ce fut, comme eût dit Voltaire, un curieux dialogue entre un ministre entendu et « un secrétaire d’état de la république de Platon. » Si, selon un mot maintenant célèbre, il suffisait en effet dans les affaires compliquées de ce monde d’être logique pour être juste, l’auteur de la verte dépêche à lord Cowley du 25 novembre 1863 pourrait aisément défier tout reproche, et il importe aussi de reconnaître que le comte Russell n’a été dans ce moment solennel que la conscience même de la nation britannique. L’Angleterre s’était montrée dès le premier jour unanime à repousser toute idée de congrès. Aussi, à l’ouverture du parlement, M. Disraeli félicitait-il les ministres de la reine d’avoir décliné une proposition qu’il ne craignait pas de qualifier d’adroite manœuvre, et il n’est pas jusqu’à MM. Cobden et Bright qui ne crussent devoir traiter sans merci les illusions d’un gouvernement ami du free-trade, les répudier avec un dédain marqué. Toutefois il est permis de se demander si lord John avait bien fait de prendre l’initiative d’un refus aussi péremptoire, et surtout de formuler sa réponse en des termes aussi acerbes, aussi blessans pour le souverain d’un grand pays. « Mon noble ami, devait dire plus tard [2] à ce sujet le très honorable M. Gladstone en prenant la défense de son collègue le principal secrétaire d’état, mon noble ami est un homme de loyauté et d’honneur, toujours porté à exprimer sa pensée avec aussi peu de circonlocutions que les circonstances peuvent le permettre. » Mais les circonstances d’alors permettaient-elles de se passer de toute circonlocution, et le moment était-il bien choisi par le ministre britannique pour faire sortir du puits de sa sagesse la vérité nue et choquante ? Un mois auparavant, le cabinet de Saint-James était en instances auprès du cabinet des Tuileries pour une action commune en faveur du Danemark, qui pouvait bien aboutir à une guerre avec l’Allemagne ; un mois plus tard, il devait renouveler sa démarche en l’accentuant d’une manière encore plus significative, — et c’est dans l’intervalle de ces deux propositions, au moment même où un changement de règne venait d’aggraver les complications, les périls sur les bords de l’Eider, que lord Russell jugeait opportun d’infliger au gouvernement de la France une mortifiante leçon, de combattre « une idée » assurément peu viable, et qui, pour mourir de sa mort naturelle, n’avait nul besoin d’un pareil déploiement des forces britanniques ! Il y a en diplomatie un art bien simple x presque élémentaire, et dont le chef actuel du foreign. office ne paraît guère se douter : c’est l’art de laisser dire par les autres ce qu’on aurait de la mauvaise grâce à dire soi-même, Serait-il donc vraiment si difficile, comme l’assurait Horace, de lui point écrire de satire, et le principal secrétaire d’état ne pouvait-il pas, s’en remettre à l’Autriche, à la Russie et à la Prusse du soin d’enterrer le malencontreux projet de congrès, en se ménageant pour lui-même tout le bénéfice de sa réserve auprès d’un gouvernement allié dont le concours était jugé indispensable pour le salut de la monarchie danoise ?

Lord Russell ne se borna pas d’ailleurs à exprimer sa pensée, il fit de la propagande, et une propagande des plus actives même. Pendant tout ce mois de novembre 1863, il perdit presque entièrement de vue les dangers du Danemark et n’eut qu’une seule et fiévreuse préoccupation : il tint à préserver les cours étrangères de la contagion de l’idée française, et ne se lassa pas de prêcher à Vienne, à Saint-Pétersbourg et à Berlin l’abstention du congrès. Il prêchait des convertis, qui ne se refusèrent pas néanmoins le malin plaisir de le maintenir quelque temps dans le doute sur leurs dispositions véritables. On parle ici de la Russie et de la Prusse, car l’Autriche était trop irritée et effrayée pour user d’artifice et déguiser ses sentimens. Le discours du trône du 5 novembre avait été accueilli à Vienne avec une stupeur et une consternation faciles à comprendre. On ne savait comment concilier cette improvisation soudaine avec la politique suivie depuis tant de mois, avec les ouvertures toutes récentes de M. de Gramont touchant une alliance contre la Russie ; on ne se dissimulait pas. non plus, que les principes énoncés dans le manifeste français ébranlaient les fondemens mêmes de la monarchie des Habsbourg. Vainement le cabinet des Tuileries s’efforçait-il bientôt d’atténuer le sens de son manifeste, de dégraisser sa proposition, pour emprunter une expression caractéristique au cardinal de Retz. Dans la seconde moitié de novembre, le prince de Metternich mandait de Compiègne au comte de Rechberg que la France n’entendait soumettre au congrès projeté que quatre « questions pendantes, » à savoir les questions d’Italie, de Pologne, des duchés de l’Elbe et des principautés danubiennes ; que pour l’Italie le cabinet des Tuileries se bornerait à demander la reconnaissance des faits accomplis ; quant aux affaires polonaises, l’intention du gouvernement français serait de revendiquer une autonomie complète pour le royaume de 1815 et une administration séparée pour les « anciennes provinces » (la Lithuanie et la Ruthénie). L’ambassadeur de François-Joseph terminait même sa dépêche en exprimant sa conviction intime que l’empereur Napoléon accepterait encore à ce moment toute combinaison qui pourrait unir la France et l’Autriche dans une action commune contre la Russie. De telles explications n’étaient cependant pas de nature à rassurer le cabinet de Vienne, d’autant plus qu’un rapport secret du général Benedek lui signalait en même temps une recrudescence d’agitation en Vénétie et demandait la formation immédiate d’un corps de 60,000 hommes près de Vérone [3]. Il n’en fallait pas tant pour rendre l’Autriche méfiante, pour lui faire voir partout des embûches et des pièges : aussi le comte Appony reçut-il promptement des instructions pour féliciter le gouvernement britannique de son « initiative, » à laquelle le cabinet impérial s’empressait d’adhérer en tout point.

L’adhésion de la Russie ne s’obtint pas avec la même facilité. Le prince Gortchakov, on s’en souvient, n’avait pas été aussi complètement que M. de Rechberg pris au dépourvu par le discours du 5 novembre ; il n’était pas resté tout à fait étranger à la brusque évolution de la France, qui faisait alors l’étonnement du monde politique : il ne pouvait donc décemment condamner sans phrase et sans délai une pensée dont il avait lui-même déposé le premier germe dans ses insinuantes conversations avec le marquis Pepoli [4]. D’ailleurs il était dans l’intérêt manifeste du cabinet de Saint-Pétersbourg de laisser l’incident se prolonger et s’envenimer ; on tenait aussi à faire quelque peu expier à lord Russell le ton magistral de ses récentes remontrances, et on ne céda à ses sollicitations de plus en plus vives qu’après avoir reçu des explications très satisfaisantes et catégoriques, après s’être bien prémuni contre tout prochain retour de l’entente entre les deux grandes puissances de l’Occident. On trouve à ce sujet, dans la correspondance de lord Napier, un passage éminemment significatif, et qui n’a pas manqué d’être relevé dans les discussions du parlement britannique aussitôt qu’on en a eu connaissance. « Le prince Gortchakov est d’avis, écrivait l’ambassadeur anglais en date du 6 janvier 1864, qu’il serait très désirable que l’action de l’Autriche et de la Prusse ne fût séparée de l’Angleterre et de la Russie dans aucune des questions pendantes. Les quatre gouvernemens, qui heureusement pensent et agissent maintenant en parfaite harmonie dans une question bien autrement importante que celle de Slesvig-Holstein, ne devraient pas, sur cette dernière matière, se fendre (split) en deux camps opposés… »

Ainsi, vers la fin de 1863, les gouvernemens du Nord étaient « heureusement » d’accord avec l’Angleterre sur une question bien autrement importante que celle des duchés de l’Elbe, et rien de plus facile à coup sûr que d’indiquer le terrain sur lequel se fit le rapprochement et de nommer la grande puissance dont il n’est pas parlé dans ce nouveau concert européen si ingénument dénoncé, Rien aussi de moins étonnant au fond que de voir ici la Prusse expressément comprise dans la joyeuse « harmonie » qui charmait tant le vice-chancelier russe, bien que le cabinet de Berlin eût d’abord affecté une divergence d’opinion assez marquée et donné par cela même beaucoup de soucis à la candide diplomatie du foreign office. De toutes les grandes puissances en effet, la Prusse avait été la seule à répondre d’une manière presque sympathique à l’appel d’un congrès. Dans sa lettre à l’empereur Napoléon du 18 novembre 1863, le roi Guillaume Ier avait offert « son concours impartial et désintéressé à la tâche d’établir entre les puissances convoquées l’accord préalable sur le principe du congrès, » et il n’avait pas non plus décliné l’invitation de venir à Paris, « sûr qu’il était d’y retrouver l’accueil cordial qui lui rendait si cher le souvenir de son séjour à Compiègne. » Les mobiles de cette conduite sont aisés à comprendre. Trop heureux de voir lord Russell si alarmé, si complètement absorbé par la proposition française, M. de Bismark s’était bien gardé de le rassurer plus tôt qu’il n’était besoin, de lui rendre prématurément toute liberté d’esprit, de lui créer par exemple des loisirs qui lui auraient permis de penser sérieusement au péril du Danemark. « La Prusse n’avait rien à redouter de la proposition française, se plaisait à dire M. de Bismark dans ses conversations avec l’ambassadeur anglais pendant tout ce mois de novembre ; la Prusse n’étant jamais sortie de la limite des traités (il oubliait le grand-duché de Posen), elle n’avait pas d’intérêt direct à en empêcher la révision, devenue peut-être nécessaire. » Du reste, le ministre du roi Guillaume Ier n’avait-il pas lancé le premier, et dès l’été, ce mot d’un congrès européen, et n’était-ce pas au fait le moyen le plus simple de mettre fin aux « embarras » du conflit dano-allemand ? M. de Bismark se savait sans peur et sans reproche, — et en quoi donc, après tout, un appel suprême à la justice pouvait-il effaroucher la monarchie de Frédéric le Grand, une monarchie qui avait toujours eu pour devise ces deux mots sublimes et touchans : suum cuique ? Sir Andrew Buchanan fut assez déconcerté par un pareil langage ; dl prit la peine de ramener le président du conseil à une appréciation plus « pratique » des affaires, et ne se lassa pas de combattre une idéologie vraiment déplorable. Il insista sur les impossibilités de la conception française, sur la situation difficile de la Prusse dans l’aréopage projeté, sur les desseins on ne peut plus ténébreux de l’empereur Napoléon. — Et puis, ajoutait l’ambassadeur britannique, le congrès ne devait-il pas forcément s’occuper de la question polonaise, et le gouvernement du roi n’avait-il pas déclaré à plusieurs reprises que toute reconstitution d’une Pologne, la plus restreinte même, serait un danger pour la Prusse ? — L’argument était à coup sûr étrange dans la bouche d’un agent qui jusqu’alors, d’accord en cela avec son chef du foreign office ; n’avait cessé de protester contre une pareille assertion toutes les fois que le cabinet de Berlin avait voulu la reproduire pendant la dernière campagne diplomatique. Aussi M. de Bismark s’empressa-t-il de « prendre acte » des paroles de M. Buchanan et de « se féliciter » de voir enfin l’Angleterre lui rendre justice ; mais il n’en continua pas moins à envisager avec une parfaite sérénité l’hypothèse d’un congrès. « Les puissances dont les intérêts sont plus particulièrement engagés dans cette question polonaise ne pourraient-elles s’accorder d’avance, demandait ingénieusement le ministre prussien, sur l’attitude à garder dans la réunion réclamée par la France, et, cette précaution remplie, quel inconvénient y aurait-il alors à tenter l’entreprise ? » La Prusse, dans tous les cas, ne pouvait procéder qu’avec la plus grande circonspection à l’égard de l’empereur des Français, ajoutait mystérieusement le président du conseil de Prusse, et M. de Bismark se donnait ainsi jusqu’au bout l’air de regretter que le refus de l’Angleterre rendît toute réunion d’un congrès impossible.

Quoi qu’il en soit de ces regrets de M. de Bismark, la proposition française se trouvait être décidément écartée vers le milieu de décembre, et lord Russell put enfin respirer. Ne devait-il même pas être fier à bon droit du résultat de sa dernière et laborieuse équipée ? Il avait isolé le cabinet des Tuileries, rétabli « l’harmonie » entre les quatre grandes puissances, et, ce qui est plus encore, tandis que les autres gouvernemens s’étaient contentés de répondre à l’empereur des Français avec une courtoisie évasive et diversement nuancée, lui, il avait exprimé sa pensée en « homme de loyauté et d’honneur ; » il l’avait exprimée avec aussi peu de circonlocutions et autant de mauvaise humeur que possible… Malheureusement, dans ces cinq ou six semaines si bien remplies par la guerre faite à un fantôme, les catastrophes s’étaient multipliées du côté de la Baltique. Un monarque patriote y était mort au milieu de la crise, un prétendant étrange y avait surgi, les premières lueurs d’une guerre de succession avaient apparu à l’horizon, et pendant que sir Andrew Buchanan s’était épuisé à combattre l’idéologie française à Berlin et à y prêcher des vues « pratiques, » M. de Bismark avait tranquillement marqué ses étapes vers le port de Kiel… Coïncidence fatale, et qui a bien étrangement signalé la fin comme les débuts de cette longue tragédie de l’Eider ! En 1848, lors de la première tentative des Allemands sur les duchés, et au moment même où ils allaient envahir le territoire danois, le décès subit de Christian VIII venait ajouter au péril de la monarchie menacée dans son intégrité. Seize années plus tard, le successeur de Christian expirait, lui aussi, et d’une manière également imprévue, au milieu de complications semblables, à la veille d’une seconde invasion allemande bien plus calamiteuse encore. Certes les vicissitudes contemporaines, du Danemark n’ont point manqué d’incidens dramatiques, et il y a comme un rhythme douloureux et saisissant dans cette double et soudaine intervention de la mort aux momens des crises suprêmes pour l’état Scandinave. Ce n’est d’ailleurs que par cette fin que les deux règnes se ressemblent, et si l’histoire a pu garder rancune au bon roi Christian pour sa longue incurie envers la propagande du slesvig-holsteinisme, elle ne saurait par contre refuser de reconnaître en son successeur un monarque aussi vigilant que patriotique. Arrivé au pouvoir au milieu de la tourmente de 1848 et de l’épreuve terrible que fit subir à son trône l’Allemagne « régénérée » et avide de conquêtes, Frédéric VII eut toujours présens à l’esprit les dangers auxquels son royaume demeurait exposé ; il fut loin de les croire à jamais conjurés par les débiles arrangemens de la diplomatie en 1852, et il voulut s’entourer d’appuis plus solides, Animé d’un amour ardent pour la nationalité danoise, il ne cessa de la protéger et de la développer dans toutes les sphères, de l’encourager jusque dans les plus humbles de ses manifestations, — jusque dans ces fouilles archéologiques qui attestaient un passé reculé et autochthone, — et en même temps il résolut de retremper les forces de son peuple dans l’exercice digne et viril de la vie publique. Il eut hâte de doter son pays des institutions les plus larges et les plus libérales ; il encourut ainsi la disgrâce du tsar Nicolas, la mauvaise humeur constante de MM. de Manteuflfel et de Buol, sans cependant se laisser jamais détourner de sa voie ni emporter par le triste courant de réaction devenu si général depuis 1852. Il se montra jusqu’à la fin le propagateur zélé et éclairé de toutes les réformes. Dans sa politique extérieure, Frédéric VII fut attentif à multiplier partout ses relations, à se ménager des amitiés et des protections pour le moment toujours prévu d’une lutte suprême. Il fut un des premiers à reconnaître le nouveau royaume d’Italie ; il donna volontiers un prince de sa famille à la Grèce secouant sa dynastie bavaroise, et il eut l’esprit assez délié pour ne pas même prendre ombrage du mouvement Scandinave, qui semblait lui promettre l’assistance éventuelle de la Suède. Parmi les grandes puissances, il croyait pouvoir toujours compter sur la Russie, dont l’appui efficace ne lui avait pas fait défaut en 1848 ; mais sa plus ferme confiance, il la plaçait surtout dans l’intérêt que l’Angleterre n’avait cessé de lui témoigner. Le mariage du prince de Galles avec la fille du duc de Glüksbourg, l’héritier désigné du trône, les ovations prodigieuses, enthousiastes, vraiment populaires, qui accueillirent la belle princesse Alexandra lors de son entrée à Londres, ne firent naturellement que relever à cet égard les espérances du Danemark. Le moyen de supposer que la Grande-Bretagne, si puissante, si fière, devenue même si démonstrative, souffrirait jamais qu’on démembrât la patrie de sa future et gracieuse reine ! Ce fut cependant le cabinet de Saint-James qui donna le premier signal de ce démembrement par la fatale dépêche de Gotha du 24 septembre 1862. Et lorsque, dans l’année suivante, les ministres britanniques voulurent réparer le mal, apaiser l’effroyable tempête qu’ils avaient déchaînée eux-mêmes, ils ne surent au fond faire autre chose qu’imposer au gouvernement de Copenhague des concessions toujours nouvelles et de plus en plus pénibles ! Frédéric VII s’était prêté à toutes les transactions que lui recommandaient tour à tour lord Russell et l’ambassadeur anglais sir A. Paget ; il avait répondu du ton le plus conciliant aux hautaines sommations du Bund vers la fin du mois d’août 1863 ; il avait souscrit aux points stipulés entre M. Buchanan et M. de Bismark dans la fameuse minute du 14 octobre, en ne rejetant même pas d’une manière absolue « l’avis » de révoquer entièrement la patente du 30 mars. Sans doute ces diverses et douloureuses concessions, le roi les faisait avec bien peu d’empressement et en s’en défendant même beaucoup : il les faisait cependant, il suivait docilement les conseils du cabinet de Saint-James ; il espérait qu’à l’heure des épreuves l’Angleterre lui tiendrait compte de tant de sacrifices. Disons-le toutefois, jusque dans ces condescendances envers la Grande-Bretagne, l’honnête souverain ne se départit pas de la conviction qu’il s’était formée de bonne heure sur les intérêts vitaux de sa monarchie, et jamais peut-être prince n’est demeuré jusqu’au bout aussi conséquent avec lui-même. Dès les premiers jours de son avènement, il avait fait la loyale déclaration [5] qu’il accorderait au Holstein tout ce qu’on pourrait désirer, mais qu’il n’aliénerait jamais rien de l’antique patrimoine du peuple danois, et ce programme, on le retrouve tout entier dans les deux derniers actes importons de son règne. Le même jour en effet où le risgraad de Copenhague, après plusieurs semaines de lohgs’et solennels débats, donnait sa sanction définitive au projet de constitution que lui avait présenté le gouvernement pour les provinces scandinaves, le plénipotentiaire de Frédéric VII à Francfort soumettait au Bund un décret de son souverain qui accordait au Holstein le droit de voter lui-même son budget normal et complétait ainsi l’autonomie absolue de ce duché fédéral. Ceci se passait le 14 novembre 1863 ; le lendemain, Frédéric VII avait cessé de vivre… Assurément il n’est point sans grandeur, ce spectacle d’un monarque retraçant ainsi pour la dernière fois, d’une main près de se dessécher, l’extrême limite de ses concessions et de ses droits, et disparaissant ensuite pour ne pas être témoin du triomphe de l’iniquité et de la ruine de son peuple.

Chose curieuse, aux yeux de lord Russell, cet événement fut d’abord loin d’offrir un caractère menaçant ; il contribua même à ranimer en lui des espérances de paix. La semaine d’auparavant, dans sa dépêche éplorée du 9 novembre à sir Andrew Buchanan, le ministre britannique semblait décidément abandonner la partie, et déclarait renoncer à une médiation que la duplicité du cabinet prussien rendait tout à fait dérisoire ; mais le 18 du même mois il se reprenait à traiter, et offrait de nouveau sa médiation à Copenhague, à Vienne, à Berlin et à Francfort. C’est que la mort de Frédéric VII lui paraissait rouvrir la porte aux négociations ; c’est qu’il espérait, disait-il naïvement, qu’on aurait des égards pour la situation douloureuse du Danemark ; le Bund allait maintenant « retarder l’exécution, donner au nouveau roi le temps de se reconnaître et de former son gouvernement. » Lord John comptait sur la délicatesse de cœur de M. de Bismark, sur le sentiment des convenances qui distingue si éminemment ce bon peuple tudesque ! Il est juste toutefois de reconnaître que le langage du comte Rechberg put un instant autoriser quelque peu des illusions si étranges. Au reçu de la grave nouvelle de Copenhague, M. de Rechberg exprimait devant lord Bloomfield « l’espoir que cet événement, triste en lui-même, n’en aurait pas moins un effet favorable pour les affaires du Holstein ; » il déclarait avoir écrit « dans un sens conciliant » à Francfort et à Copenhague, et l’ambassadeur eut hâte de transmettre par le télégraphe cette bonne nouvelle à sa seigneurie du foreign office. « Son excellence, ajoutait lord Bloomfield, est évidemment désireuse d’employer l’influence de l’Autriche afin d’arrêter autant que possible toute complication qui pourrait surgir à la suite de ce changement de règne. » Dans le lamentable imbroglio dont le jeu désormais se resserrait de plus en plus, l’Autriche allait ainsi rappeler en maintes circonstances encore ce personnage connu de la comédie qui, au plus fort de l’action, profite de chaque a parte pour dire qu’il aurait grande envie de s’en aller… L’envie de s’en aller, l’Autriche l’éprouvait régulièrement au passage de chacun des innombrables gués dont cette question de Slesvig-Holstein était sillonnée, comme d’autant de Rubicons internationaux. De temps en temps, un doute s’élevait dans l’esprit des hommes d’état de Vienne ; ils se demandaient s’ils n’allaient pas tout bonnement à une guerre européenne, et s’ils ne se trouveraient pas en fin de compte, autre doute plus cuisant encore, avoir travaillé pour le roi de Prusse ! M. de Rechberg eut plus d’une fois de ces retours, de ces défaillances lucides, s’il est permis de s’exprimer ainsi ; mais il suffisait presque toujours d’une sommation, d’un avis, d’une « communication » venue de Berlin pour triompher des hésitations du cabinet autrichien et le faire marcher droit dans ce qu’on appelait le chemin de la vertu et du patriotisme ! Et par exemple, immédiatement après avoir annoncé au principal secrétaire d’état les dispositions si heureuses de M. de Rechberg à la suite du décès du roi Frédéric VII, lord Bloomfield dut de nouveau affliger son chef par la dépêche suivante, datée du 18 novembre, du jour même où lord John revenait à son offre de médiation. « Le comte Rechberg m’a informé hier, écrivit-il, que le baron Werther (l’ambassadeur prussien à Vienne) venait de lui faire une autre communication touchant l’incompatibilité de la constitution votée par le rigsraad avec les engagemens que le Danemark avait contractés envers l’Allemagne à l’égard du Slesvig, Son excellence me dit que ce procédé du gouvernement de Copenhague était bien regrettable, et ne pouvait que compliquer les affaires en augmentant les difficultés dont cette question n’était déjà que trop entourée… » Dans l’espace de deux jours, l’aspect des choses se trouvait donc complètement changé à Vienne. Décidément le baron Werther avait le don de persuader.

Cette constitution de novembre, qui devint ainsi d’un jour à l’autre le grand grief de M. de Bismark et le sujet des doléances du comte Rechberg, n’était point cependant un fait soudain, imprévu, un acte de « trahison, » un coup d’état diplomatique du « violent » parti de. l’Eider ! La loi avait été soumise au rigsraad par le monarque défunt dès le 28 septembre ; elle avait été discutée dans chacun de ses articles par la représentation nationale, débattue solennellement, publiquement, pendant six longues semaines, et sans devenir pendant tout ce temps l’objet d’une observation quelconque de la part des deux puissances allemandes. Bien au contraire, pendant tous ces débats du rigsraad, le président du conseil à Berlin avait tenu un langage qui ne pouvait qu’encourager le gouvernement de Copenhague dans une œuvre poursuivie au su et aux yeux de l’Europe entière [6]. Préoccupé alors d’obtenir du cabinet de Saint-James son désistement absolu dans la question polonaise et d’arracher à lord Russell sa déclaration de satisfait vis-à-vis du prince Gortchakov, M. de Bismark s’était montré à cette époque (octobre 1863) des plus concilians dans les affaires des duchés, formulant même, dans ses conversations avec sir Andrew Buchanan, le programme d’un Danemark indépendant jusqu’à l’Eider et d’un Holstein indépendant jusqu’au même fleuve. Or ce programme, il était précisément réalisé en tout point par la loi fondamentale que le rigsraad venait de sanctionner à la veille du décès de Frédéric VII, et que le nouveau monarque était tenu de proclamer, à moins de provoquer un soulèvement national. Le peuple danois avait religieusement recueilli ce testament politique de son roi patriote ; il voyait dans cette charte le palladium de sa liberté et de son intégrité, il l’embrassait dans l’étreinte suprême de l’amour et de la mort, il insistait avec d’autant plus d’ardeur sur une promulgation immédiate, qu’il n’était pas le seul à supposer chez son nouveau souverain de forts penchans germaniques. Christian IX ne pouvait se dispenser de donner un gage à son malheureux peuple, à la sécurité de son trône ; lord Russell lui-même, interrogé par le télégraphe (17 novembre), ne voulut point prendre la responsabilité d’une décision négative, lui qui dans toutes les autres circonstances ne ménageait guère les conseils péremptoires au gouvernement de Copenhague. Et c’est à un pareil moment que M. de Bismark s’avisait tout à coup de trouver la charte de novembre « incompatible » avec les intérêts de l’Allemagne, et que le comte Rechberg se plaignait des « procédés » du Danemark !… « Je ne pus cacher mon extrême étonnement à M. de Balan (l’envoyé prussien) à l’endroit de ces protestations inattendues, écrit sir A. Paget de Copenhague en date du 18 novembre. Rien de ce qui s’est passé, lui dis-je, dans les négociations avec M. de Bismark ne pouvait faire supposer qu’il était contraire à la loi en question ; jamais une parole n’a été prononcée à ce sujet par lui ni devant M. Buchanan ni devant l’envoyé danois à Berlin ; le débat avait toujours roulé sur le budget normal du Holstein, et sous ce rapport le gouvernement danois a satisfait à toutes les exigences de M. de Bismark. D’ailleurs le projet de constitution a été discuté pendant les six dernières semaines dans le rigsraad, c’était alors le moment de produire des objections, au lieu de venir ainsi à la onzième heure : un tel mode de procéder était étrange, pour ne rien dire de plus. — M. de Balan admit qu’on eût mieux fait de protester plus tôt, mais que ce n’était pas cependant de sa faute, attendu qu’il était vers ce temps en congé ! — On avait si peu de raisons, continuai-je, de croire M. de Bismark opposé à la nouvelle constitution, que, quant à moi personnellement, je pensais qu’elle fondait précisément l’état de choses que le cabinet prussien semblait si désireux de voir introduire. Je citai à l’appui le passage d’une lettre de sir Andrew Buchanan où le président du conseil de Prusse demandait un arrangement des affaires danoises, de telle sorte qu’il y eût un Danemark indépendant jusqu’à l’Eider et un Holstein indépendant jusqu’au même fleuve. C’étaient les propres expressions de M. de Bismark, et ce langage a été tenu non pas seulement à sir Andrew Buchanan, mais aussi à l’envoyé danois ; j’ai lu la dépêche de ce dernier rapportant le même fait. Avec quel semblant de raison, de-mandai-je, M. de Bismark peut-il donc venir maintenant accuser le gouvernement danois d’ajouter aux complications existantes, puisque la mesure dont il s’agit est précisément en accord parfait avec les vues qu’il exposait lui-même il y a trois semaines ? — M. de Balan put seulement répondre qu’il n’avait pas eu connaissance de ce langage de M. de Bismark ; il convint qu’il y avait contradiction entre ce qui avait été dit alors et la démarche qui lui était prescrite maintenant ; mais il ne pouvait, pour ce qui le regardait, que suivre ses instructions officielles… »

il fallut bien passer cette contradiction à M. de Bismark, et peu de jours après l’on dut même lui savoir gré de ses « vues modérées dans la question [7], » car l’Allemagne en était à demander déjà tout autre chose que le retrait de la constitution de novembre ; elle demandait la franche spoliation du Danemark et proclamait le duc d’Augustenbourg souverain légitime des duchés !… Ce n’était pas, bien entendu, le vieux duc Christian-Auguste Augustenbourg qui se mettait cette fois sur les rangs, l’ancien et perfide conseiller du bon roi Christian VIII, l’exilé qui en 1852, et contre un million et demi de rixdalers reçu du gouvernement de Copenhague par l’entremise de M. de Bismark, s’était solennellement engagé « pour lui et sa famille, sur sa parole et son honneur de prince, à ne rien entreprendre qui pût troubler la tranquillité de la monarchie danoise. » Ce noble vieillard était désormais « décidé à se retirer de la vie publique et à passer ses derniers jours dans son château de Primtenau, dans le repos et le contentement. » Ainsi s’exprimait-il dans un acte daté du 16 novembre 1863 ; mais par ce même acte il déclarait céder « à son bien-aimé fils Frédéric » tous ses droits, notamment le droit de souveraineté dans les duchés de l’Elbe, « ses duchés héréditaires, » et le bien-aimé Frédéric s’empressait d’annoncer son joyeux avènement aux peuples du Slesvig et du Holstein ; un paragraphe spécial de la proclamation était aussi consacré aux habitans du Lauenbourg, — « beau pays échangé contre un pays dont je porte le nom ! » disait le prince Frédéric dans un galimatias double et attendri… L’impudence de cette démarche ne fut égalée que par l’enthousiasme avec lequel l’accueillit la loyale et généreuse nation allemande. Les démocrates d’outre-Rhin ne jurèrent que par « l’ancien ordre de succession » qu’invoquait le manifeste du prétendant ; les unitaires, toujours désolés de la multiplicité des princes régnans dans la grande patrie, apprirent néanmoins avec une joie ineffable qu’il y avait un souverain de plus en Germanie ; le duc de Cobourg-Gotha fut le premier à reconnaître le prince Frédéric ; le Bund ordonna à son comité l’examen approfondi de la question de succession, et avant tout il résolut de ne plus admettre dans son sein le plénipotentiaire de Christian IX pour le Holstein. Dans leur premier élan pour le jeune et vaillant champion « du droit et de l’honneur allemand, » les patriotes teutons voulurent bien lui pardonner jusqu’à un appel fait à « l’ennemi héréditaire, » jusqu’à la lettre adressée de Gotha le 2 décembre 1863 à l’empereur des Français, dans laquelle le prétendant invoquait pour les « souffrances » du Slesvig-Holstein les sympathies d’un grand souverain « qui n’a jamais été indifférent à la voix des peuples opprimés : l’Europe entière en est témoin [8]. » L’appel finissait par un curieux anch’io ! « Et moi aussi, disait le prince Frédéric à Napoléon III, j’ai eu à lutter contre un sort hostile, j’ai eu à supporter de pénibles revers, et si un mouvement d’orgueil m’était permis, j’ajouterais : Et moi aussi, je n’ai jamais renoncé à l’espérance, ni surtout à mon devoir !… » L’auteur de l’épître oubliait seulement d’ajouter qu’il n’avait non plus jamais renoncé au million et demi de rixdalers reçu par son père. Le souverain de la France fit à cette lettre, le 10 décembre 1863, l’honneur d’une réponse. Il y rappelait qu’ayant combattu pour l’indépendance italienne, élevé la voix pour la nation polonaise, il ne saurait en Allemagne avoir d’autres sentimens ni obéira d’autres principes. « Le Danemark a pu avoir des torts envers l’Allemagne… Toutefois, ajoutait l’empereur Napoléon III, si ce pays était opprimé par de puissans voisins, l’opinion publique en France se retournerait de son côté. » Ces paroles ne manquaient pas sans doute de gravité, car c’était la première fois que le gouvernement français déclarait ainsi hautement vouloir tenir la balance égale dans le conflit sur l’Eider, et admettait que le Danemark « avait pu avoir des torts ; » mais le motif de ce changement, il sera permis de le chercher dans un passage de la lettre où l’empereur exprimait « son regret, sous ce rapport comme sous bien d’autres, que l’Angleterre eût refusé d’assister au congrès qu’il avait proposé… »

Malgré la haute distinction dont le duc d’Augustenbourg. était ainsi devenu l’objet, nous nous garderons bien de lui accorder dans ce récit une place plus grande qu’il ne mérite et qu’il n’est probablement destiné à occuper dans ses « duchés héréditaires. » Bornons-nous à noter ici que le prétendant forma un ministère composé d’un M. Samwer, décréta le 5 décembre « un emprunt volontaire et sans intérêts, » dont nous ne connaissons pas le résultat, et annonça le dessein d’organiser sur le territoire de Cobourg « une armée slesvico-holsteinoise, » que seul le mauvais vouloir de l’Autriche et de la Prusse a très certainement empêchée de se couvrir de gloire. L’Autriche et la Prusse en effet furent loin d’éprouver pour « le champion du droit et de l’honneur allemand » la sympathie qu’il inspirait aux petits états et aux grands patriotes de la Germanie. M. de Bismark jugea prudent de ne pas se prononcer du tout dans cette « question de succession ; » l’ambassadeur anglais à Berlin remarquait seulement avec une certaine satisfaction (dépêche du 28 novembre) que la fameuse Gazette de la Croix, l’organe intime du ministre et du parti des hobereaux, ne cessait de tourner en ridicule l’enthousiasme de messieurs les libéraux pour la cause de la légitimité dans les duchés, et de parler du jeune duc et de sa famille sur un ton d’hostilité extrême. Le cabinet de Vienne tint un langage plus clair, très décidé, piquant même à rappeler aujourd’hui, — aujourd’hui que l’Autriche plaide assez chaleureusement la cause du prince Frédéric dans le vain espoir d’empêcher Kiel de devenir un port prussien ! En 1863, le cabinet devienne avait de tout autres convictions à ce sujet. « Le comte Rechberg me dit, écrivait lord Bloomfield le 26 novembre, que ces prétentions du duc d’Augustenbourg étaient insoutenables et ne sauraient résister à un examen critique. Le père du duc a renoncé par un acte solennel et pour toujours en son nom et au nom de sa famille ; ni lui ni son fils ne peuvent plus se dégager de cet acte, ou c’en est fait de la foi des traités, et tout prince serait désormais libre de répudier les obligations contractées par son prédécesseur ! Le futur empereur d’Autriche, par exemple, pourrait ainsi déclarer qu’il n’était pas lié par les engagement de Villafranca, et ressaisir la Lombardie… » Dans un autre entretien avec l’ambassadeur anglais (dépêche du 19 novembre), le ministre autrichien citait la curieuse opinion du prince Schwarzenberg, opinion qu’il s’était formée « sur de bonnes autorités juridiques, » à savoir que, les prétentions des Augustenbourg une fois admises, il faudrait reconnaître de toute force que l’empereur de Russie avait des droits bien plus antérieurs et incontestables à la succession dans les duchés !…

Tout en estimant à leur juste valeur les « droits » du prince Frédéric, les deux grandes puissances allemandes ne se firent pourtant pas faute de profiter de l’effervescence que sa cause provoquait en Germanie, de l’excitation toujours croissante des esprits, pour démontrer à l’Angleterre l’impossibilité où elles se trouvaient de résister au courant. M. de Bismark surtout affectait devant M. Buchanan un air « très alarmé ; » il se déclarait débordé par le sentiment populaire et la pression des petits états, — les deux choses que d’ordinaire cependant il redoutait le moins et bravait même le plus volontiers ; — il appréhendait « un mouvement démocratique » en Allemagne, une insurrection nationale dans les duchés, la proclamation du duc d’Augustenbourg sur le Mein et sur l’Eider ; enfin il trépignait sur une douzaine de volcans en travail d’éruption. Sir A. Paget eut beau exprimer (2 décembre) l’opinion très sensée « que si l’Autriche et la Prusse voulaient agir avec bonne foi et sincérité, elles amèneraient bien facilement la confédération à ne demander que des choses raisonnables ; » lord Russell eut beau rassurer le cabinet de Berlin sur l’état intérieur des duchés, où tout était calme. « Notre ministre à Copenhague, s’empressa-t-il de répondre le 2 décembre, me mande que le Holstein est parfaitement tranquille, et ce rapport est confirmé par le langage du comte Blome et du baron Plessen. » Rien n’y fit : M. de Bismark tint absolument à être « très alarmé. » Et alors se joua une scène magnifique, — la plus magnifique peut-être de toute cette s longue pièce de cape et d’épée, — et qu’il importe de suivre de près dans les précieuses révélations des state papers anglais.

Rendant un jour compte de la situation des partis à Berlin, sir Andrew Buchanan s’exprimait en ces termes : « Des personnes ayant des intimités avec le gouvernement et le ministère des affaires étrangères parlent de l’impossibilité pour la Prusse de résister à un mouvement si général, si populaire, du danger même qu’il y aurait à contrarier à ce point le sentiment national ; mais en même temps elles sont convaincues que le gouvernement restera fidèle à ses obligations internationales, et qu’il ne se laissera pas emporter par le courant comme les petits états. Ces personnes croient donc que le gouvernement n’a devant lui qu’une seule voie de salut : c’est d’adopter quelque demi-mesure (by adopting some half measure) qui donnerait une certaine satisfaction au vœu populaire. Elles affirment qu’une exécution dans le Holstein calmerait à la fois l’effervescence du moment et préviendrait tout mouvement révolutionnaire dans les duchés… » C’est cette demi-mesure en effet que l’ingénieux ministre de Guillaume 1er allait prendre à tâche de faire agréer au cabinet de Saint-James. « M. de Bismark me dit, — écrivait le 28 novembre sir Andrew Buchanan à lord Russell, — qu’il avait conclu des rapports de M. de Bernstorff que votre seigneurie pensait, comme lui, qu’une exécution fédérale préviendrait. tout mouvement révolutionnaire dans le Holstein, et serait en même temps à un certain degré une reconnaissance indirecte du roi Christian IX comme duc de Holstein de la part de la diète de Francfort. Son excellence affirma que l’état alarmant de l’Allemagne commandait qu’il fût procédé immédiatement à l’exécution ; mais elle ne put ou ne voulut m’expliquer comment une pareille exécution serait une reconnaissance de la souveraineté du roi Christian et pourrait éviter l’apparence d’une occupation… » Ainsi c’était pour préserver Christian IX d’une révolution que la Prusse demandait à entrer dans ses états ; c’était pour le faire reconnaître « indirectement » comme souverain du Holstein qu’elle pressait l’exécution ! Il a été donné au ministre de la philosophique et transcendante Prusse, de trouver de la sorte un pendant précieux au célèbre axiome de Descartes, un principe qu’on pourrait formuler par ces mots : je dépouille, donc je reconnais ! Et, chose curieuse, cette thèse incroyable vint assaillir le cabinet de Saint-James de divers côtés à la fois, de Vienne par exemple et même de Saint-Pétersbourg ! « Le comte Rechberg, écrivait lord Bloomfield en date du 26 novembre, ne voit plus la possibilité d’arrêter l’exécution ; bien au contraire, son excellence est maintenant convaincue que plus on hâtera l’exécution et mieux cela vaudra tant pour le Danemark que pour le Holstein, qu’on empêchera ainsi de devenir la proie de l’anarchie et de la confusion. La présence des troupes régulières agissant au nom de la confédération germanique contribuera plus que toute autre chose à maintenir l’ordre et l’autorité dans ce duché jusqu’à l’époque où le différend sera complètement vidé… » De son côté, lord Napier mandait le 1er décembre de Saint-Pétersbourg : « Le langage du prince Gortchakov me fait croire qu’il est persuadé que M. de Bismark a des vues modérées dans cette question. Le vice-chancelier est disposé à considérer une exécution fédérale, si elle est bien conduite (if properly managed), comme une mesure conservatrice, comme le moyen de procurer une satisfaction légitime au parti modéré en Allemagne et de décourager ainsi les desseins de la secte révolutionnaire. Dans l’opinion du prince, les troupes fédérales, agissant d’après des instructions judicieuses, assureraient l’ordre, et maintiendraient la distinction nécessaire entre la question législative et la question dynastique… »

Assurément ce langage du prince Gortchakov était significatif : il prouvait que les trois cours du Nord « pensaient et agissaient en harmonie parfaite, » plus parfaite même que ne voulut jamais l’admettre le cabinet de Saint-James, qui demeura jusqu’au bout persuadé que la Russie n’avait cessé de lui prêter « un loyal concours. » Quoi qu’il en soit, la triple argumentation de Berlin, de Vienne et de Saint-Pétersbourg ne manqua pas. d’émouvoir lord John Russell. S’il pouvait en effet contenter le parti « modéré » en Allemagne, laisser occuper le Holstein, laisser la Prusse mener à bien sa demi-mesure, — puis discuter sur le reste, exercer la médiation qu’il tenait toujours à la disposition du Bund !… Et au fait la diète fédérale, qui s’obstinait à repousser de son sein le plénipotentiaire de Christian IX, ne serait-elle pas forcée de reconnaître ce même souverain en se transportant chez lui, en occupant son territoire, — de le reconnaître indirectement du moins, à un certain degré, comme le disait si bien M. de Bismark ? Le moyen d’exécuter fédéralement un prince en lui contestant le caractère de prince fédéral !… Une objection se présentait toutefois ici à la grave diplomatie britannique. Puisque, comme on ne cessait de l’affirmer, l’Allemagne était si exaltée, le Holstein prêt à éclater et à acclamer le duc d’Augustenbourg, n’y avait-il pas alors à craindre que l’apparition des forces allemandes sur l’Eider ne devint le signal d’une explosion, que des cris séditieux ne fussent poussés, « l’autorité du roi méconnue, » et que les troupes fédérales, au lieu d’exécuter, ne s’avisassent de « fraterniser » avec les insurgés qui se lèveraient dans le Holstein ? — Qu’à cela ne tienne ! répondit à cette question M. de Rechberg, on saura y pourvoir., — « Si j’ai bien compris son excellence, écrivait lord Bloomfield le 10 décembre, il est entendu que, pour se prémunir contre toute fraternisation entre les soldats autrichiens et les habitans du Holstein, la brigade impériale sera composée de régimens hongrois et polonais… » 0 nationalité, que de comédies on joue en ton nom !… C’est pour délivrer des « frères allemands » que les puissances, germaniques se mettaient en campagne contre le Danemark ; mais en même temps elles se gardaient bien de trop fraterniser avec ces frères, et pour mieux s’en préserver elles confiaient l’œuvre libératrice à des Hongrois, à des Polonais qu’elles opprimaient !… Certes il appartenait de droit à l’Autriche de dire ainsi le dernier et sublime mot de cette sainte « guerre de nationalité » sur l’Eider !…

Avant de se résigner toutefois à la demi-mesure de M. de Bismark, lord Russell avait eu soin d’épuiser tous les moyens, de demander tous les délais ; il avait tenu surtout à bien semoncer les petites cours allemandes sur leur conduite « injustifiable. » Il envoya missive sur missive à la Bavière, au Wurtemberg, à la Saxe et au Hanovre ; il expliqua longuement et itérativement la grande, l’incommensurable différence qu’il y avait entre une exécution plus ou moins légale et opportune dans le Holstein et une attaque contre le Slesvig, pour ne plus rien dire de l’inconcevable prétention des petits états à ne pas. reconnaître le traité de Londres et le principe de l’intégrité de la monarchie danoise. En train de faire la leçon à tout le monde, le principal secrétaire d’état en fit même à l’un de ses propres agens, à l’un de ceux qui certes en avaient le moins besoin, et M. Malet (le seul peut-être des diplomates britanniques qui ait montré dans toute cette affaire de la sagacité et de la prévoyance) reçut une verte réprimande pour avoir imité inconsidérément les Germains en donnant au traité de Londres le « sobriquet (nick-name) de protocole de Londres ; » il était prié de ne plus jamais confondre les deux expressions [9] ! De temps en temps, lord Russell se tournait aussi du côté de la France et invitait le comte Cowley à « communiquer » à M. Drouyn fie Lhuys telle de ses missives qu’il destinait pour Copenhague, pour Berlin, pour Francfort ou pour Dresde. M. Drouyn de Lhuys lisait tout « attentivement, » prononçait un sempre bene, mais ne montrait nulle velléité de suivre de si beaux exemples d’éloquence. En dernier lieu, le principal secrétaire d’état s’attachait avec ardeur à une proposition venue soudain de Saint-Pétersbourg. Vers la fin de novembre 1863, le prince Gortchakov suggéra tout à coup l’idée d’une mission spéciale à Copenhague, qui, sous le prétexte de complimenter le roi Christian IX de son accession, rechercherait les moyens d’un arrangement possible ; Certes l’inspiration était pour le moins singulière : en bonne logique, c’était plutôt sur Berlin qu’il eût fallu diriger les pacificateurs, et Là Fontaine a négligé ce trait d’une ambassade envoyée par les lions et les aigles pour persuader à l’agneau de ne pas troubler la boisson du loup. Quoi qu’il en soit, la France ne se refusa point à la tentative, et le général Fleury fut désigné pour être le collègue du conseiller d’état russe M. d’Ewers dans cette mission au roi Christian. Le cabinet de Saint-James choisit pour son représentant lord Wodehouse, jeune diplomate plein d’espérance qui, avant de partir, avait prononcé dans le parlement un discours chaleureux en faveur du Danemark ; et devait pour cela même être d’autant mieux écouté à Copenhague.

Il faut bien le reconnaître en effet, le cabinet de Saint-James avait été jusque-là beaucoup plus heureux dans ses négociations avec le « violent » parti de l’Eider qu’avec M. de Bismark, dont le prince Gortchakov avait pourtant loué les « vues modérées… » Il va sans dire que le gouvernement de Copenhague s’était empressé d’accepter dès l’origine (le jour même de l’offre, le 20 novembre) la médiation britannique, que l’Allemagne s’obstinait à repousser ; M. Hall avait seulement à cette occasion hasardé une remarque, demandant s’il ne vaudrait pas mieux réserver la question des duchés au congrès européen que la France venait de proposer, ou à une conférence spéciale des puissances signataires du traité de Londres. Le ministre britannique remercia (30 novembre) le Danemark de son acquiescement à la médiation proposée ; quant à la remarque concernant le congrès, on répondit sèchement « que le gouvernement de la reine n’avait point accepté l’invitation de l’empereur des Français : » L’offre de médiation n’ayant produit aucun effet sur l’Allemagne, le chef du foreign office eut hâte (25 novembre) d’émettre « l’opinion » que le roi Christian devrait révoquer « et dans le plus bref délai possible » la patente du 30 mars [10]. Le Danemark s’exécuta (4 décembre), bien que M. Hall ne pût découvrir aucune utilité à cette démarche pénible, le débat étant maintenant transporté sur un tout autre terrain. « Je répondis à M. Hall, écrit sir A. Paget le 9 décembre, que je partageais ses vues et que je n’espérais pas non plus un résultat quelconque de cette révocation ; toutefois, comme le décret de la diète de Francfort se prévaut de la patente du 30 mars pour justifier l’exécution, il est peut-être utile de la retirer… » Après avoir ainsi fait ôter à l’exécution jusqu’à l’ombre d’un prétexte, le cabinet britannique insista de nouveau (depuis le 7 décembre) auprès du gouvernement de Copenhague pour qu’il subît cette mesure fédérale sans résistance et évacuât le Holstein !… La demande était grave, le sacrifice à faire des plus douloureux, car, comme le disait M. Hall à l’ambassadeur anglais (dépêche du 10 décembre), « si le sentiment public était fort en Allemagne, il l’était bien aussi dans le Danemark. » Et puis, l’exécution n’ayant plus aucun prétexte quant au Holstein, c’était donc en vue du Slesvig qu’on voulait entrer sur le territoire danois. Le Bund le déclarait d’ailleurs en propres termes, et les deux grandes puissances allemandes commençaient, elles aussi, à tenir le même langage. Déjà en effet la demi-mesure de M. de Bismark prenait distinctement les amples formes d’une mesure des plus complètes : ce n’étaient plus les petits états « qui méconnaissaient l’autorité du roi, » M. de Rechberg lui-même déclarait (dans la séance du reichsrath du 4 décembre) que l’occupation du Holstein ne préjugeait en rien « la question de succession, » c’est-à-dire, pour parler le langage du ministre de Guillaume Ier, que l’exécution ne serait point une reconnaissance indirecte de la souveraineté du roi Christian dans les duchés. En même temps les cours de Vienne et de Berlin refusaient de recevoir l’amiral Irminger, qui devait simplement leur notifier l’avènement du nouveau monarque danois [11]. Sir A. Paget n’en « conseilla » pas moins l’évacuation du pays jusqu’à la frontière du Slesvig ; lord Wodehouse, fraîchement débarqué, joignit ses prières, ses recommandations, sa pression, — et le Danemark céda aussi sur ce point (20 décembre). Lord Wodehouse n’avait pas pour cela épuisé tous ses conseils : il lui restait encore un autre moyen de salut à faire agréer, — l’abrogation de la charte de novembre, « le suicide, » comme l’appelait M. Hall ; — mais la première partie de la besogne était déjà faite avant Noël, et la diplomatie anglaise était parvenue à aplanir les routes devant M. de Bismark jusqu’à l’Eider. Donc, dès le 21 décembre, les Danois commencèrent à évacuer le Holstein, et à mesure qu’ils se retiraient, on voyait entrer les troupes fédérales. Parmi ces troupes, dont la plus grande partie restait échelonnée dans le nord de la Germanie, on distinguait des régimens hongrois de la patrie d’Arpad, des régimens polonais de la Galicie et du grand-duché de Posen : on ne voyait pas « l’armée slesvico-holsteinoise » que le duc d’Augustenbourg avait déclaré former sur le territoire de Cobourg. Le duc n’en resta pas pour cela inactif : il adressa une proclamation à ses chers sujets de Slesvig-Holstein où il les engageait a à respecter les commissaires du Bund et à éviter les conflits… » Sérieusement la mouche du coche pensait faire aller la machine.


II

Au moment où les troupes de Christian IX évacuaient le duché de Holstein, le cabinet de Copenhague adressait à ses agens une dépêche circulaire, en date du 24 décembre, qui protestait en termes dignes et mesurés contre les violences subies et en faisait pressentir de nouvelles. « Ce n’est pas sans faire un grand effort sur nos sentimens, disait la circulaire danoise, que nous avons accepté d’attendre de ce côté de l’Eider la marche ultérieure des événemens. Si nous avons pris cette résolution, c’est uniquement pour nous rendre aux conseils et aux instances des puissans gouvernemens amis et pour différer aussi longtemps que possible une collision à main armée, — collision qui néanmoins nous semble inévitable. » Inévitable en effet était désormais le conflit, et l’attitude de l’Allemagne, de ses peuples aussi bien que de ses gouvernemens, ne laissait guère de doute à cet égard. Le ministre de Hesse-Darmstadt baron de Dalwigk, un de ces imperceptibles satellites qui graviraient alors autour du corps germanique, et qui pendant un moment se flatta même de briller par sa propre lumière, déclarait le 18 dé cembre à sir A. Malet « que le moins que l’Allemagne puisse accepter en tout cas, ce serait le Holstein, le Lauenbourg et la partie méridionale du Slesvig ; son excellence penchait même pour l’annexion de ce troisième duché en entier. » Les états secondaires de la confédération germanique avaient décidément épousé la cause du jeune et chevaleresque prétendant ; ils demandaient sa reconnaissance immédiate par la diète de Francfort, et poussaient de toute leur force à « l’œuvre nationale » de la Baltique. Du reste, cette œuvre, ils auraient bien mieux aimé la voir protégée par l’empereur d’Autriche que par M. de Bismark, et le duc de Cobourg, l’ancien, mais désabusé zélateur de « l’hégémonie » prussienne, envoyait au commencement de décembre 1863 son confident intime, M. de Loewenfels, avec une lettre autographe à Vienne, pour supplier François-Joseph « de ne pas faire obstacle à un mouvement devenu irrésistible et de se placer lui-même à la tête du parti populaire en Allemagne [12]. » Une politique aussi hasardeuse convenait bien peu, il est vrai, aux sentimens et aux traditions de la vieille maison des Habsbourg, et de tous les gouvernemens germaniques (en exceptant peut-être le Hanovre), celui de l’Autriche se montra sans contredit le moins épris de la grande cause des duchés, le plus désireux de trouver une issue pacifique quelconque à un débat qui ne laissait pas de lui inspirer de graves appréhensions. C’était déjà, au gré de certains et loyaux personnages de la cour, un fâcheux inconvénient de cette question du Slesvig de présenter une analogie si embarrassante avec la question hongroise, — le point vulnérable de l’empire « régénéré » par la patente de M. Schmerling du 26 février 1861. Il fallait bien s’avouer que si le rigsraad unitaire de M. Hall menaçait « d’une manière criminelle, » au dire des Allemands, la prétendue « autonomie » du Slesvig, le reichsrath unitaire de M. Schmerling faisait, lui, bien autrement violence à la plus légitime des autonomies historiques, à cette antique constitution hongroise que le peuple magyar défendait précisément alors avec une persévérante et un sens de légalité admirables contre la patente impériale du 26 février. En dehors de cette considération tout intime, mais qui ne manquait pas de poids dans certains cercles de la Burg, il y avait bien d’autres raisons encore pour mettre l’Autriche en garde contré les entraînemens des états secondaires. Pour un gouvernement qui faisait toujours profession de respecter scrupuleusement les engagemens internationaux, il était plus que gênant, il était presque impossible de répudier un pacte aussi solennel, aussi européen que le traité de Londres, de le répudier surtout à un moment où la France venait de consterner les cabinets conservateurs par sa déclaration contre les traités de 1815. On ne pouvait non plus se dissimuler que l’agitation allemande pour les duchés présentait un caractère et invoquait un principe que l’Autriche, moins que toute autre puissance au monde, était libre d’admettre. Dans un de ces a parte dont il a été parlé plus haut, et où le gouvernement de Vienne trahissait de temps en temps le grand malaise qu’il éprouvait, le comte Rechberg déclarait à lord Bloomfield (dépêche du 31 décembre) « que personne ne regrettait plus que lui la tournure que semblait prendre l’affaire danoise, rien n’étant plus éloigné des désirs et des intérêts de l’Autriche que de soulever la question des nationalités… » A tous ces scrupules de conduite et de principe venait s’ajouter encore une crainte bien autrement grave et sérieuse, la crainte de troubler la paix du monde et de donner le branle à une conflagration européenne.

D’un autre côté cependant, comment rompre brusquement en visière avec les aspirations de la grande patrie, qu’on avait jusqu’ici flattées et encouragées ? Comment permettre à la Prusse d’exploiter à elle seule et au profit de son « hégémonie » un mouvement aussi populaire ? Comment surtout s’aliéner les sympathies de la Germanie à un moment où l’on en avait plus besoin que jamais, à la veille peut-être du jour où l’on aurait à réclamer son aide pour la défense du Mincio ? Depuis le discours impérial français du 5 novembre, les hommes d’état autrichiens demeuraient obsédés par la pensée qu’une seconde guerre d’Italie était imminente, qu’au printemps une armée française descendrait de nouveau dans les plaines de la Lombardie, et en passant en revue les alliés possibles dans la lutte qu’ils croyaient proche, ils ne trouvaient guère que l’Allemagne sur laquelle on pût compter avec quelque assurance, pourvu qu’on lui donnât les gages d’une politique « nationale » sur l’Eider. Au milieu de ces perplexités, de ces tiraillemens en sens divers, le gouvernement autrichien crut que le plus sage était de s’unir à la Prusse et de tâcher de résoudre avec elle tant bien que mal, très probablement beaucoup plus mal que bien, le problème si ardu et si épineux du Slesvig-Holstein. L’action commune avec la Prusse présentait déjà, et dès le premier abord, un avantage considérable : c’est qu’on aurait, dans tous les cas, avec qui partager l’impopularité d’un arrangement qui, pour satisfaire à un degré quelconque la diplomatie européenne, devrait nécessairement mécontenter au plus haut point « l’honneur et le droit allemands, » — et le cabinet de Vienne ne pensait guère alors à un autre dénoûment possible. De plus, en marchant de concert avec Berlin, on était au moins sûr de ne jamais s’avancer au-delà de ce que pourrait permettre la Russie, car M. de Rechberg, beaucoup plus clairvoyant en cela que le ministre britannique, se doutait bien que M. de Bismark ne ferait pas un seul pas qui risquerait de sérieusement déplaire au prince Gortchakov : à ce sujet, on avait même à Vienne des assurances très positives. Enfin, et pour dernière raison déterminante, la Prusse avait, aux yeux des hommes politiques autrichiens, un mérite précieux dans la circonstance, et qui la distinguait très avantageusement des autres états de la confédération, beaucoup trop emportés : la Prusse reconnaissait les engagemens pris envers l’Europe en 1852 et entendait maintenir le traité de Londres !

C’était là en effet le langage qu’avait constamment tenu jusqu’ici M. de Bismark, non-seulement à Copenhague et à Londres, mais bien aussi à Vienne et à Saint-Pétersbourg : il demandait péremptoirement au Danemark le rappel de la constitution de novembre, mais il protestait toujours de son respect pour les stipulations de 1852. Bientôt cependant il entendit ne plus accorder ce respect qu’à terme, jusqu’au 1er janvier 1864 [13] : si d’ici là la malencontreuse constitution n’était pas révoquée, « les puissances allemandes se considéreraient comme déliées de tous leurs engagemens envers le Danemark, y compris le traité de 1852. » Ainsi le déclarait-il le 12 décembre à lord Wodehouse, qui s’était arrêté deux jours à Berlin avant d’aller remplir sa mission auprès de Christian IX. Lord Wodehouse objecta qu’un pareil changement de la loi fondamentale d’un pays ne pouvait, dans tous les cas, se faire en un si bref délai, que, le rigsraad danois expirant sous peu de jours, il faudrait convoquer une assemblée nouvelle pour trancher une question aussi capitale. « Son excellence me dit (lisons-nous dans la dépêche du noble lord du 12 décembre) qu’il lui importait peu quelle assemblée abrogerait en définitive la loi ; il était toutefois convaincu qu’il serait nécessaire que le roi du Danemark se séparât de ses ministres actuels, et qu’un coup d’état serait la meilleure solution de la difficulté. Le fait était que l’Allemagne ne serait jamais en bons termes avec le Danemark aussi longtemps que les institutions démocratiques du Danemark seraient maintenues… » Ainsi le ministre prussien prétendait imposer un coup d’état à une monarchie voisine, lui faire changer des institutions entachées à ses yeux de démocratie ! « J’ai dit, continue lord Wodehouse, que je regrettais d’entendre ce langage, qui équivalait à une intervention dans les affaires intérieures d’un état indépendant, » et il pressa son interlocuteur d’indiquer les moyens d’un arrangement ; on lui répondit « que c’était non aux Allemands, mais aux Danois de les proposer. » Qu’on veuille bien admirer ici le machiavélisme constant de la diplomatie germanique, qui, tout en réprouvant l’un après l’autre chacun des divers essais que faisait le Danemark depuis tantôt vingt ans pour organiser ses états (la patente de 1846, la constitution de 1849, la constitution commune de 1855, la suspension de cette constitution commune pour le Holstein en 1858, la patente du 30 mars 1863, la constitution de novembre 1863), se gardait bien cependant de préciser un plan quelconque pour un établissement comme elle l’entendait, et disait toujours que c’était aux Danois de faire des propositions ! « Les gouvernemens d’Autriche et de Prusse, écrivait sir A. Buchanan le 14 décembre (le lendemain du départ de lord Wodehouse pour Copenhague), continuent de la sorte la vieille politique de la diète de Francfort, dont le Danemark s’est tant de fois plaint : ils énoncent seulement ce à quoi ils s’opposent, mais ils refusent positivement de donner la moindre indication sur la nature d’un arrangement qui pourrait enfin leur agréer… » Sir A. Buchanan ne put même obtenir du président du conseil prussien la promesse de ne pas envahir le Slesvig alors que le gouvernement de Copenhague se déclarerait prêt à abroger la constitution. « M. de Bismark répliqua, mandait le ministre anglais le 31 décembre, qu’il ne pouvait donner de promesse positive pour l’avenir sans la sanction du roi, et qu’il ne pouvait non plus soumettre à la sanction du roi une pensée arrêtée. dans une question qui subissait journellement le contre-coup d’incidens multiples et échappant à tout contrôle ! . » Notons aussi au passage cette intervention soudaine du nom du roi dans les pourparlers de Berlin. A la « pression » dont M. de Bismark se disait toujours victime de la part des états secondaires et des révolutionnaires allemands vint s’ajouter en effet, surtout vers la fin de décembre, l’animation croissante du monarque lui-même, de Guillaume Ier, que le président du conseil déclarait avoir toutes les peines du monde à maîtriser. D’ailleurs le prince Gortchakov avait déjà depuis plusieurs semaines charitablement prévenu lord Napier que M. de Bismark « contenait le roi de Prusse, qu’un entourage exalté poussait à des mesures plus extrêmes. » Vers l’approche du nouvel an, des bruits divers arrivaient au foreign office, qui présentaient la position de ce ministre comme fortement ébranlée par suite de sa résistance à la fougue patriotique de son souverain, et il y eut un moment où lord Russell dut faire des vœux pour la conservation à son poste de cet étrange a conservateur de la paix [14] ! » Quoi d’étonnant dès lors que M. Hall, dans sa circulaire du 24 décembre, jugeât une collision « inévitable, » que M. Drouyn de Lhuys exprimât vers le même temps à M. Grey ses doutes sur une issue pacifique possible, et que sir A. Malet prédît (2 janvier 1864) la ruine certaine de la monarchie danoise, si elle n’était point secourue ?

Lord Russell s’obstina pourtant dans ses espérances de paix, N’avait-il pas offert sa « médiation » à l’Allemagne ? L’Angleterre, la Russie et la France n’avaient-elles pas aussi envoyé une ambassade spéciale à Copenhague, ambassade pleine de solennité et de persuasion ? Il est vrai que des trois personnages qui composaient cette « mission extraordinaire, » l’un parlait peu et manquait souvent d’instructions, tandis que l’autre en était amplement pourvu et ne soufflait mot pour cela. Arrivé le 16 au soir à Copenhague, le général Fleury en repartit dès le 20, ayant soigneusement évité toute démarche commune avec ses deux collègues : il s’était contenté d’une ou deux entrevues avec le roi et M. Hall. Invité par lord Wodehouse à joindre ses efforts aux siens, le général Fleury répondit « que ses instructions n’étaient pas qu’il prît part ici à des négociations, mais de faire savoir d’une manière explicité au gouvernement du roi Christian que, si le Danemark était engagé dans une guerre avec l’Allemagne, la France ne lui viendrait pas en aide… » L’envoyé spécial de Russie, le conseiller d’état M. d’Ewers, fît preuve de plus de confraternité. Il en référait trop souvent peut-être à Saint-Pétersbourg à propos de tout incident, mais il ne refusait jamais d’assister lord Wodehouse et sir A. Paget dans leurs pourparlers avec les divers membres du gouvernement. Lui aussi, il recommandait la soumission absolue aux exigences de l’Allemagne ; il ne compromettait guère par de pareilles recommandations les bons rapports du prince Gortchakov avec M. de Bismark. Le premier et important résultat de cette étrange mission fut, comme on l’a vu plus haut, l’évacuation du Holstein par les Danois devant les troupes fédérales. Cette concession obtenue, l’envoyé de l’Angleterre se mit en devoir de faire agréer au gouvernement de Copenhague un second sacrifice bien plus immense, le retrait de la loi fondamentale du pays ! Ce point ne se trouvait pas dans les instructions qu’il avait emportées de Londres : le principal secrétaire d’état britannique n’avait pas encore prévu alors cette nécessité impérieuse ; mais, informé depuis de l’ultimatum posé à Berlin, il s’était empressé d’écrire le 17 décembre une note à l’adresse du Danemark et d’y réunir les « argumens pour la révocation de la constitution. » Le ministre qui n’avait pas trouvé une seule objection à faire contré la loi pendant les six semaines que dura la discussion du rigsraad, le ministre qui, un mois auparavant, n’avait pas osé en déconseiller la signature au roi Christian montant sur le trône, le même ministre, subitement illuminé, déclarait maintenant cette constitution de novembre « contraire aux engagemens de la cour du Danemark, » et demandait « qu’elle fût rapportée !… » — « C’est le désir du gouvernement de sa majesté, ajoutait l’imperturbable conseiller, que cela soit fait de la manière qui conviendra le plus à la dignité et au caractère du Danemark comme nation libre et indépendante ! » Trois jours après, il expédiait une dépêche électrique pour Copenhague, annonçant « que le rappel de la constitution était indispensable. » Cette fois il ne fut pas même fait mention de « la dignité et du caractère : » c’était sans doute la faute du laconisme obligé du télégraphe. Lord Wodehouse entreprit courageusement une œuvre aussi difficile ; il ne demandait pas mieux que d’y réussir, « de mettre fin (put an end) à la constitution, » ainsi qu’il s’exprimait avec une aisance toute cavalière dans une de ses dépêches ; mais il devait rencontrer une résistance opiniâtre, — et c’est ici, dans la correspondance des deux agens britanniques, qu’il faut se donner le spectacle d’un poignant débat entre le client si constamment sacrifié et le superbe protecteur si ardent toujours à prêcher « l’immolation de soi-même [15]… »

Certes, disaient, les ministres de Christian IX, le Danemark a donné des preuves assez nombreuses de sa déférence pour les conseils du cabinet de Saint-James : il a répondu humblement à une sommation hautaine du Bund, révoqué la patente du 30 mars, subi une exécution fédérale injustifiable, évacué le Holstein sans coup férir. Aujourd’hui on lui demande d’abolir sa loi fondamentale, de briser le seul lien qui unit un peuple cruellement éprouvé à un souverain nouveau, peu connu ou méconnu dans le pays, et dont lord Russell lui-même, dans ses missives aux diverses puissances, exalte si inconsidérément les « sympathies germaniques ! » Aux angoisses de l’invasion étrangère, on nous propose ainsi d’ajouter la tourmente des bouleversemens intérieurs ! Du reste, cette concession, accordée aux Allemands, est-on bien sûr de n’avoir pas à en faire d’autres encore, et le contraire plutôt n’est-il pas avéré dès à présent ? Le plus digne, le plus politique aussi ne serait-il point dès lors de prendre une forte position dans le Slesvig et d’accepter la lutte, devenue inévitable ? Ne pourrait-on même pas se reprocher d’avoir attendu jusque-là, d’avoir laissé venir l’hiver, car n’était-ce pas sur la saison des glaces que les Allemands avaient compté dès l’origine, et au su de tout le monde, pour mettre complètement hors de combat ; la seule force sérieuse que le Danemark pût leur opposer, sa marine ?…

Les agens britanniques ne surent trop que répliquer à une argumentation aussi animée et pressante. « J’engageai M. Hall, raconte lord Wodehouse, à bien peser la gravité des dangers qui menaçaient le royaume. Il était de mon devoir de lui déclarer que, si le gouvernement danois repoussait notre conseil, le gouvernement de sa majesté devait laisser le Danemark s’engager dans la lutte avec l’Allemagne sous sa propre responsabilité. » M. Hall répondit qu’il ne connaissait que trop les dangers dont le Danemark était menacé, s’il repoussait le conseil de l’Angleterre ; mais les dangers qu’il courait en l’acceptant étaient encore plus graves… « Maintenant le roi et son peuple étaient unis, et cette union cordiale du roi et du peuple avait la puissance d’une forteresse : si la constitution était abolie, ce grand avantage serait perdu. » Passant ensuite aux divers modes d’exécution, le ministre danois démontrait que le rigsraad allait expirer légalement dans vingt-quatre heures, et qu’il était inutile de vouloir prolonger ses séances, puisqu’on n’obtiendrait jamais de lui un vote favorable à l’abrogation. Il faudrait donc réunir un nouveau parlement, faire procéder à des élections ; mais outre que de tels préparatifs demanderaient beaucoup plus de temps que n’en accordait l’ultimatum de Berlin (le 1er janvier, et on était au 20 décembre !), outre aussi qu’il était fort douteux que le rigsraad futur se montrât moins récalcitrant, la nouvelle assemblée ne pourrait, dans tous les cas, être convoquée qu’au nom de la constitution de novembre : or M. de Bismark avait déclaré que toute mise en pratique de la constitution de novembre serait considérée par lui comme un casus belli. On tournait dans un cercle vicieux… Lord Wodehouse, il est vrai, « espérait » pouvoir obtenir une prolongation du fatal délai qui rendrait la réunion d’un nouveau rigsraad possible, pourvu, bien entendu, que les membres du Slesvig ne fassent pas appelés à y prendre place, — c’est-à-dire pourvu que l’on tranchât d’avance la question sur laquelle on se donnerait l’air de vouloir consulter le pays ! « Il n’est pas d’usage, s’écria M. Hall, de convoquer un parlement dans la seule pensée de lui faire commettre un suicide !… » Et il finit par demander quel était l’équivalent qu’on lui offrait en échange d’un sacrifice aussi immense, aussi plein de périls ? Promettait-on au moins que ce serait là le terme des concessions imposées ? On n’avait pas même la certitude de voir toute la question déférée à un verdict de l’Europe ; on n’avait pas même l’assurance que le Slesvig ne serait point envahi malgré le rappel de la constitution !… Comme dernier expédient, le ministre danois proposa de suspendre la constitution jusqu’au 1er janvier 1865 ; on aurait ainsi toute une année devant soi pour négocier. Lord Wodehouse trouva que l’idée n’était pas tout à fait mauvaise (not altogether a bad one) ; il ne lui donna pas de suite pourtant, et M. Hall finit par se démettre de son poste (le 24 décembre), pour ne pas faire obstacle à des essais d’arrangement avec l’Allemagne. Une crise ministérielle s’ensuivit, qui dura plusieurs jours, et c’est seulement vers la fin de l’année que l’évêque Monrad put compléter une administration nouvelle. M. Monrad du reste se montra aussi peu disposé que son prédécesseur à inaugurer l’œuvre du « suicide. » Il dit le 31 décembre à sir A. Paget que, « si un arrangement définitif en réalité pouvait être proposé au Danemark, on consentirait à de grands sacrifices, mais qu’il ne souscrirait à aucune espèce de concession qui n’aurait pour effet que d’obtenir un résultat temporaire. » Et l’évêque-ministre répéta à plusieurs reprises que, « dans l’état actuel des affaires, il ne restait plus d’autre parti à prendre que de lancer le peuple [16]. »

Tandis que la diplomatie anglaise éprouvait de si grandes difficultés à « en finir » avec la constitution à Copenhague, le cabinet de Saint-James était constamment tenu en éveil, en alarme, par des propos, excentriques de M. de Bismark, que sir A. Buchanan s’empressait de rapporter en toute hâte à Londres. Le 20 décembre par exemple, le président du conseil de Berlin jetait négligemment, et pour la première fois, une pensée à laquelle il réservait encore un rôle des plus importans, la pensée « qu’une guerre avec le Danemark mettrait fin à tous les engagemens de l’Allemagne envers l’Europe concernant cette monarchie. » Trois jours après, il déclarait à l’ambassadeur britannique que la Prusse n’avait que « deux alternatives » devant elle : ou répudier les obligations de 1852 et laisser le Bund procéder à l’installation du duc d’Augustenbourg dans le Holstein, ou bien maintenir les obligations de 1852, mais à la condition que les puissances resteraient neutres dans la guerre que ferait le Bund au Danemark pour la revendication de ses droits dans le Slesvig ! Le principal secrétaire d’état protesta de toutes ses forces contre les « alternatives » et les aphorismes de Berlin, et le ministre de Guillaume Ier s’étonna à son tour d’être si mal compris. Il tenait toujours aux engagemens internationaux, au traité de Londres. « Le respect du traité de Londres ! disait-il à sir A. Buchanan, mais vous prêchez un converti ! » Il ne voulait pour rien au monde déchirer ce traité, encore moins faire la guerre au Danemark, et c’est précisément pour éviter l’une et l’autre de ces extrémités qu’il demandait… à occuper le Slesvig, à l’occuper pacifiquement et comme « un gage de l’accomplissement par le Danemark des vœux légitimes de l’Allemagne. » La proposition était éminemment conservatrice, soutenait-il, faite sur la base du maintien de l’intégrité de la monarchie danoise, et la preuve, c’est que la diète de Francfort accueillait avec déplaisir ce projet (le 28 décembre), comme entaché d’une reconnaissance indirecte des droits de Christian IX. En effet, continuait à démontrer ; le ministre prussien, en se saisissant du Slesvig comme d’un « gage, » ne confirmait-on pas par cela même les titres du Danemark sur ce duché, et ne prévenait-on pas tout mouvement révolutionnaire, toute acclamation du duc d’Augustenbourg ?… C’était, comme on le voit, la répétition exacte de la pièce jouée un mois auparavant à propos du Holstein, l’application au pays d’au-delà de l’Eider de la fameuse demi-mesure qui avait fait des merveilles dans le pays en-deçà de ce fleuve. On procédait contre le Danemark par une « exécution » dans la première de ses provinces, par une « saisie » dans la seconde, le tout pour mieux constater sa souveraineté légitime ! Et pour que l’analogie fût complète de tous points, cette fois encore Vienne et Saint-Pétersbourg trouvèrent les argumens de M. de Bismark aussi pleins de vérité que de modération. Cette fois pourtant lord Russell n’y tint plus, la plaisanterie devenait trop forte même pour lui, et il adressa à Vienne, à Saint-Pétersbourg et à Berlin une dépêche identique (29 décembre), dans laquelle il déclarait « que le gouvernement de sa majesté était incapable de comprendre (at a loss to understand) comment une agression du territoire danois pouvait être considérée comme une barrière élevée contre les passions extrêmes de l’Allemagne ; bien au contraire, une telle agression, au lieu d’être un frein, deviendrait un éperon pour les mouvemens révolutionnaires… » C’était parler d’or, et c’était même parler de fer et de feu lorsque lord Russell faisait savoir le 1er janvier 1864 à M. de Bismark, et par le télégraphe, « que l’invasion du Slesvig mettrait en grand danger les relations de la Grande-Bretagne et de la Prusse [17]… » Il est vrai que le chef du foreign office atténua bientôt notablement cette parole trop courageuse, et qu’il en donna le 6 janvier la curieuse explication qui suit : « le gouvernement de sa majesté n’a pas dit que les relations de l’Angleterre et de la Prusse pourraient être exposées par une invasion du Slesvig, bien qu’il crût qu’une pareille invasion pourrait avoir cet effet (might do so), si on ne donnait pas au Danemark le temps nécessaire pour accorder les concessions qu’on lui demandait. Le gouvernement de sa majesté se plaît à croire que le gouvernement de Prusse a, comme celui d’Autriche, l’intention de jouer un rôle honorable dans la crise présente !… » Toujours est-il que cette menace du cabinet de Saint-James fit de l’impression à Berlin. Le 1er janvier si redouté, et que M. de Bismark avait fixé comme le dernier jour de l’état de paix, se passa sans encombre ; lord Russell eut un moment de répit, et travailla aussitôt avec ardeur à la réunion d’une conférence européenne qui devrait enfin mettre un terme au différend dano-allemand.

Cette nécessité de convoquer une conférence des divers gouvernemens de l’Europe n’avait pas été d’abord trop reconnue par la diplomatie britannique, et lord Russell ne se décida pour un tel projet que bien tard, vers les derniers jours de l’année 1863. Jusque-là il avait constamment pensé que les efforts de l’Angleterre seule suffiraient. Il s’en tenait au projet du mois d’octobre, alors que, dans la plus parfaite entente avec M. de Bismark au sujet de la question polonaise, il avait été convenu que, pour le règlement. définitif du litige sur l’Eider, il ne serait fait appel qu’à l’unique médiation du cabinet de Saint-James [18] ; mais on était déjà loin de ces beaux jours d’octobre. De très graves événemens avaient eu lieu depuis lors, et la France entre autres avait fait sa fameuse proposition d’un congrès, qui était devenue le signal d’un notable déplacement des positions sur l’échiquier diplomatique de l’Europe. Débouté par l’Angleterre, le cabinet des Tuileries, n’avait pas cependant complètement renoncé à son idée ; il avait même profité de la grave complication survenue dans l’intervalle au sujet des duchés de l’Elbe, pour démontrer la sagesse de ses prévisions, et dans une circulaire datée du 8 décembre M. Drouyn de Lhuys s’était adressé aux différens gouvernemens du continent pour leur proposer, à défaut d’un congrès général, une réunion préalable dans le sens qu’avait indiqué le roi de Prusse dans sa lettre à l’empereur Napoléon III, — une conférence des ministres qui s’entendrait sur les questions qu’on pourrait soumettre plus tard au jugement éclairé des souverains. Lord Russell ne put cacher devant M. de Bernstorff « sa surprise » de voir le gouvernement français persister dans des projets qui, pour assumer une forme plus modeste, n’en devenaient pas pour cela plus « pratiques. » Il apprit avec satisfaction qu’on était du même avis à Saint-Pétersbourg, et que M. de Rechberg, lui aussi, ne croyait pas que la question des duchés « fût déjà mûre pour les délibérations d’un congrès européen. » Autre fut le sentiment de M. de Bismark. Pourquoi pas des conférences ministérielles sur toutes les questions pendantes ? demanda le ministre prussien, qui feignait de garder un faible pour l’idéologie française. Et puisqu’on ne voulait pas même de ce « congrès restreint, » il suggérait une conférence spéciale sur les affaires du Danemark en désignant Paris pour lieu de réunion (dépêche de sir A. Buchanan du 16 décembre). Le gouvernement britannique fut d’abord loin d’être ravi de la suggestion prussienne, et le lieu indiqué pour le rendez-vous n’entrait pas pour peu dans ce sentiment de répulsion, car qui lui garantissait qu’une conférence spéciale à Paris n’engendrerait pas, par impossible, un congrès général, et qu’à l’encontre de l’aventure arrivée jadis au vainqueur des Philistins, ce ne serait point cette fois du doux et de l’utile que sortirait l’animal dévorant, pour parler le langage du Samson de la Bible ?… Après quelques jours d’hésitation, lord Russell déclara le 24 décembre qu’il ne « répugnait pas » à ce que la question fût discutée dans une conférence, pourvu, bien entendu, qu’elle se bornât « strictement » à ce seul sujet. Il n’avait pas non plus d’objection contre Paris, « bien que les conférences antérieures sur ces affaires aient été tenues jusqu’à présent à Londres. » L’adhésion, comme on le voit, n’était pas des plus chaleureuses ; mais la situation s’aggravant d’un moment à l’autre, et lord Bloomfield ayant mandé (24 décembre) que l’Autriche était très désireuse (anxious) « qu’une conférence se réunît le plus tôt possible, pour que la question des duchés pût dépouiller son caractère germanique exclusif et assumer un caractère européen » (M. de Bechberg cherchait une issue !), le ministre britannique commença par éprouver pour l’idée de M. de Bismark une ardeur qui alla croissant à mesure même que l’auteur primitif se refroidissait pour elle.

Comment cependant faire la proposition d’une conférence sur la question danoise au cabinet des Tuileries ? Après avoir exprimé sa pensée « avec aussi peu de circonlocutions que possible, » après avoir dit son fait au gouvernement de la France au sujet du congrès et « heureusement » rétabli contre lui « l’harmonie » des quatre grandes puissances, le principal secrétaire d’état ressentait quelque gêne de venir de nouveau lui parler d’une conférence spéciale à Paris, « strictement limitée » à la question des duchés. Il demanda conseil à Saint-Pétersbourg [19], et le prince Gortchakov fut d’avis que le mieux serait d’employer l’intermédiaire du gouvernement de Copenhague. C’était maintenant au pauvre Danemark de tirer lord Russell d’embarras ! Le télégraphe joua immédiatement pour Copenhague, et lord Wodehouse fit une proposition,… non pas précisément une proposition (soyons bien exact), mais une insinuation, ainsi qu’il eut soin de le faire remarquer à M. Vedel, sous-secrétaire dans le cabinet danois. Le nom importait peu à l’affaire ; mais M. Vedel voulut savoir si la conférence prendrait pour biaise le traité de Londres, c’est-à-dire le principe de l’intégrité de la monarchie danoise. — L’intégrité de la monarchie ! s’écria le diplomate anglais, elle est indiscutable : c’est la femme de César, dont il ne doit pas même être parlé ! « Ce serait, dans mon opinion, une méprise (mistake) que de faire mention spéciale du traité de Londres, car ce serait faire supposer que la validité en pût être mise en doute. » Le gouvernement de Copenhague trouvait que c’était peut-être trop de respectueuse réserve ; il ne pouvait pas, dans tous les cas, préparer dans les vingt-quatre heures les notes qu’on lui inspirait : le nouveau cabinet n’avait même pas encore un ministre des affaires étrangères pour les écrire convenablement. Impatienté de ce retard et pressé par les événemens, aiguillonné surtout par l’Autriche, qui croyait qu’on ne devrait pas perdre un seul instant, le ministre britannique se décida enfin à faire lui-même la grave démarche. Déjà le 28 décembre il avait adressé aux cosignataires du traité de Londres (France, Russie, Autriche, Prusse, Suède et Danemark) une missive quelque peu philosophique, où, traitant à l’embarrassante et inextricable question de Slesvig-Holstein à un point de vue plus large et plus général, qui pourrait fournir un fil conducteur pour s’échapper du noir labyrinthe vers la clarté du jour, » il s’était efforcé d’établir les « principes d’un arrangement. » Il fallait pour cela tout simplement donner une égale satisfaction aux exigences du Danemark, maintenu dans son intégrité, et aux vœux de ses habitans d’origine allemande, — chose d’autant plus facile à l’heure qu’il est (disait lord Russell), que le nouveau souverain Christian IX « était né Allemand et naturellement disposé à traiter ses sujets germaniques avec la même libéralité que ses sujets danois. » Guidé par ces deux principes, le cabinet de Saint-James fit donc, le dernier jour de l’an 1863, la proposition formelle d’une conférence « pour traiter du différend entre le Danemark et l’Allemagne. » La conférence siégerait « à Paris ou à Londres, » serait composée des représentans des puissances signataires du traité de 1852, « plus d’un ministre de la diète germanique ; » enfin le statu quo serait maintenu dans les duchés jusqu’à l’achèvement des travaux de la réunion. C’est ce que lord Russell appelait les bases de la conférence, — bases que M. de Rechberg et M. de Bismark devaient encore manier et remanier pendant plusieurs semaines. Le ministre de Guillaume Ier s’élevait surtout contre la condition du statu quo, et, ce qui est bien plus curieux encore, c’est que le prince Gortchakov ne la goûtait guère non plus, « le statu quo, disait-il à lord Napier (dépêche du 5 janvier), étant la loi fondamentale votée par le rigsraad et acceptée par le roi. » M. de Bismark, lui, ne comprenait pas pourquoi, tout en traitant d’un arrangement à Paris ou à Londres, il ne pourrait pas s’avancer dans le SIesvig et y saisir un « gage matériel. » A l’instar des pieux compagnons de Néhémie, le président du conseil de Prusse voulait absolument travailler d’une main au temple de la paix, et de l’autre pousser son épée dans les reins de l’agresseur danois.

Le temple manquait malheureusement de bien d’autres bases encore ; le sol même où il devait être placé se dérobait sous lui, et le foreign office n’avait pas encore expédié sa note solennelle que déjà tous les cabinets étaient informés que le gouvernement français se refuserait plus ou moins clairement à la conférence projetée. D’ailleurs, et bien avant l’éclosion de ce projet de conférence, de nombreux indices étaient venus prouver que la France avait depuis un certain temps ses vues originales dans la question des duchés : il suffisait de se rappeler la lettre de l’empereur des Français au duc d’Augustenbourg et le langage tenu par son aide-de-camp à Copenhague. Depuis l’avortement du congrès, le cabinet des Tuileries avait évidemment commencé à envisager le litige dano-allemand sous un jour nouveau. Il éprouvait des doutes et des perplexités, il se demandait si les Danois « ne pouvaient avoir des torts, » s’il ne s’agissait pas sur l’Eider du principe sacré des nationalités, et si M. de Bismark, M. de Beust ou le prince Frédéric ne seraient pas d’aventure les défenseurs du droit nouveau contre un traité vermoulu… A ces grands scrupules vinrent s’ajouter des oublis plus singuliers encore. Et par exemple, lorsque le chargé d’affaires britannique de Paris, M. Grey, « communiquait » à M. Drouyn de Lhuys les instructions données à lord Wodehouse, le ministre français fut « tout étonné » d’y trouver la mention qu’en 1851 et 1852 l’Autriche et la Prusse avaient explicitement renoncé à toute prétention d’une union entre le SIesvig et le Holstein. « Son excellence me déclara n’avoir pas eu soupçon d’un pareil fait, encore moins s’est-il jamais douté que la diète elle-même eût adhéré à cette déclaration ; il prit note des différentes dates citées à ce sujet dans notre dépêche, et dit qu’il examinerait soigneusement toute la question… Il avoua son entière ignorance de tous ces détails [20]. »

Ce n’est pas sans une émotion profonde qu’on peut lire dans les state papers le récit que fait lord Cowley de sa première entrevue avec M. Drouyn de Lhuys où il fut parlé de la conférence (29 décembre) : ce simple récit est toute une situation. On y voit deux grands gouvernemens se rencontrer malgré eux après un éloignement qui a accumulé un trésor de griefs, tristes tous les deux, désabusés, et, comme dit le poète, « avares en paroles pour ; ne pas être prodigues en récriminations… » Le ministre français commença par expliquer qu’un grand nombre de souverains ayant gracieusement accepté les invitations de l’empereur pour un congrès, il ne conviendrait pas à la dignité de l’empereur et il serait contraire aux égards dus à ces souverains qu’une conférence à laquelle ils ne seraient pas appelés fût tenue à Paris. Tout en déclinant la « courtoisie » qu’on avait voulu faire à la capitale de la France, M. Drouyn de Lhuys exprimait également ses doutes que la diète allemande pût agréer Londres, lieu où fut signé ce traité de 1852 qui risque bien de devenir une « lettre morte. » Il avait aussi des objections contre l’idée d’adjoindre à la réunion projetée un représentant de la diète fédérale. Lord Russell l’avait évidemment émise dans le désir d’en finir avec la tactique des Allemands, qui prétextaient toujours de leur Bund pour échapper aux obligations contractées par leurs gouvernemens ; mais M. Drouyn de Lhuys pensait qu’un tel plénipotentiaire du Bund ne manquerait certainement pas d’user de tous les moyens pour de faire les arrange mens de 1852. En général, il déclarait vouloir avant tout attendre que les puissances germaniques eussent indiqué d’une manière précise « leurs exigences envers le Danemark, » à quoi lord Cowley répondit qu’on pourrait attendre ainsi dans l’éternité (for ever), et pendant ce temps la Germanie dicterait sa loi au Danemark. En ce qui touchait cette monarchie Scandinave, et tout en regrettant que sa conduite n’ait pas été « plus libérale » dans les duchés, le ministre de France convint, il est vrai, que ses droits, en vertu du traité de Londres, étaient indiscutables ; mais quant à prendre les armes pour sa défense, le gouvernement de l’empereur « avait besoin devoir plus clair devant lui avant de se prononcer. » Du reste, et malgré ce qu’avait pu dire à Copenhague le général Fleury, l’empereur gardait toujours une pleine liberté d’action selon les circonstances… L’ambassadeur anglais fit un effort suprême pour rompre la glace. « Ce serait, dit-il, une chose pénible (a grievous thing) que la différence d’opinions qui s’est manifestée sur les mérites d’un congrès général fût de nature à diviser les deux gouvernemens à tel point que chacun en vînt à suivre une conduite isolée. J’espère qu’il n’en sera point ainsi. Le gouvernement de la reine fera tout son possible pour l’éviter ; il a le désir sincère d’agir de ; concert avec le gouvernement impérial en cette question. Nous pensons qu’en nous entendant nous pouvons éviter la guerre, qui sans cela est imminente… » — « M. Drouyn de Lhuys me répondit qu’il partageait cette manière de voir ; mais il n’ajouta rien à ces paroles. » Très alarmé par les rapports de son ambassadeur à Paris, le principal secrétaire d’état eut l’idée qu’une proposition venant directement de Copenhague trouverait peut-être plus de faveur auprès du cabinet impérial, et il télégraphia en ce sens à lord Wodehouse. L’envoyé spécial répondit que le gouvernement danois, au lieu d’une conférence, préférerait demander la médiation des puissances non germaniques signataires du traité de Londres (l’Angleterre, la France, la Russie et la Suède). Lord John Russell voulut bien l’admettre, et, sans attendre les notes de Copenhague, il chargea immédiatement lord Cowley de proposer au cabinet des Tuileries un « concert des quatre puissances non germaniques » pour obtenir un délai d’abord et pour travailler ensuite à une « conférence ou à une médiation des puissances non germaniques ou à tout autre mode d’un arrangement amiable. » C’était le 5 janvier ; mais vers ce temps M. Drouyn de Lhuys devint presque inabordable pour l’ambassadeur anglais : il était indisposé, il devait prendre les ordres de l’empereur, il donnerait sa réponse par écrit et promptement ; cette réponse ne s’en faisait pas moins singulièrement attendre [21]. On eut cependant plusieurs courtes entrevues (le 3, le 5 et le 7), qui n’amenèrent à aucun résultat. Le ministre de France avait toujours les mêmes objections : il trouvait que la présence d’un plénipotentiaire de la diète ne produirait que de la « confusion » dans les débats ; il estimait en général que les propositions du cabinet de Saint-James n’étaient point « pratiques. » « Il n’avait pas besoin de dire que les sentimens nés des circonstances passées ne doivent point influer sur une décision dans une cause aussi importante ; » mais il demandait ce qu’on ferait si l’Allemagne n’acceptait pas la médiation proposée et continuait les hostilités. Lord Cowley répondit naïvement « que dans ce cas de nouvelles délibérations entre les puissances deviendraient nécessaires : à quoi bon cependant s’occuper par anticipation de difficultés qui peut-être ne se réaliseront jamais ?… » On comprend qu’une pareille perspective n’avait guère de quoi sourire à un ministre déjà si éprouvé par les négociations au sujet de la Pologne, et l’ambassadeur anglais eut beau représenter que les grandes puissances « devraient au moins se donner la consolation de n’avoir rien négligé pour détourner un malheur, » il eut beau même s’écrier : « Ce n’est pas en nous croisant les bras que nous empêcherons la guerre d’éclater ! » le ministre de France ne se laissa pas persuader. Il voulut, dans tous les cas, attendre l’arrivée des notes du Danemark, qui devaient déjà être en route.

Il s’en faut néanmoins que M. Drouyn de Lhuys se fût entièrement « croisé les bras, » et pendant que le comte Cowley s’efforçait en vain de faire sortir le cabinet des Tuileries de sa désespérante inertie, l’agent britannique près la cour du Hanovre, M. Howard, signalait au foreign office le 9 janvier l’existence d’une circulaire française qui traitait du projet de conférence et tranchait même à certains égards le fond de la question. La circulaire portait la date du 4 Janvier et était surtout destinée aux états secondaires de l’Allemagne [22]. M. Drouyn de Lhuys y parlait du projet anglais et établissait d’abord la différence qui existait entre une conférence discutant une question spéciale et le congrès général ou restreint dont l’empereur avait conçu la pensée. « Un congrès ayant à régler les intérêts les plus divers eût offert des élémens de transactions qui feront nécessairement défaut, si la délibération demeure circonscrite à un objet isolé. » Toutefois le gouvernement français ne se refuserait pas à la tentative de la Grande-Bretagne ; mais la conférence de Londres de 1852 n’ayant fait qu’une œuvre impuissante, a ainsi que l’état présent des choses le prouve surabondamment, » il serait essentiel, en se réunissant aujourd’hui, « de se placer dans des conditions propres à donner l’espoir d’un résultat plus satisfaisant. » Avant donc de se déclarer définitivement, le cabinet des Tuileries voulait s’assurer « de la manière de voir des états allemands. » Ces états accepteraient-ils le statu quo pour la conférence, et la diète de Francfort consentirait-elle à être représentée au sein d’une telle réunion et à lui déférer sa cause ?

Tout dans ce document, aussi bien que dans les circonstances qui l’accompagnèrent, était de nature à étonner quelque peu, à surprendre bien d’autres gouvernemens encore que celui de l’Angleterre. On ne saurait peut-être faire un reproche au cabinet des Tuileries de n’avoir pas communiqué sa circulaire à lord Cowley (le comte Russell n’a pas péché par un excès d’égards envers la France en cette année 1863), il est également inutile de demander s’il n’y avait pas une légère contradiction entre le langage tenu devant l’ambassadeur anglais sur les inconvéniens de l’admission d’un plénipotentiaire de la diète, sur la « confusion » qui en résulterait, et cet appel direct et exclusif aux états secondaires, à la diète ; mais le plus grave sans contredit, ce fut l’arrêt prononcé sur les stipulations de 1852, qualifiées ainsi publiquement, et devant l’Allemagne, d’œuvre impuissante. La déclaration allait au-delà de ce que souhaitait probablement l’Autriche, au-delà même de ce qu’avait osé dire jusqu’à présent M. de Bismark : le trait frappait un autre encore que le foreign office ; il ne faisait que heurter lord John, il atteignait le Danemark au cœur. Cette circulaire du 4 janvier fut la dépêche de Gotha du cabinet des Tuileries pour la malheureuse monarchie Scandinave. Certes le traité de Londres était loin de constituer un chef-d’œuvre, et on n’a point manqué dans ce récit d’en relever à l’occasion tous les côtés défectueux [23] ; mais le moment était-il bien choisi par la France pour passer solennellement condamnation sur lui ? Aussi peu, oserions-nous dire, que le fut, par rapport à la Pologne, le moment où l’on déclarait que les traités de 1815 avaient cessé d’exister. Les stipulations de Vienne demeuraient en novembre 1863 le seul soutien européen pour les Polonais, comme les stipulations de Londres constituaient en janvier 1864 la plus forte position diplomatique du Danemark. L’arrêt prononcé en novembre ne put qu’être agréable au prince Gortchakov, comme le manifeste du 4 janvier dut nécessairement remplir de joie le cœur de MM. de Beust et de Pfordten. Les sourdes menées de ces derniers, les allées et venues des divers petits diplomates des états secondaires germaniques faisaient-elles réellement illusion à la France et l’amenaient-elles à croire qu’une troisième Allemagne était en train de se former, dont il importerait de se ménager l’amitié à la veille d’une conflagration générale ? Ou bien le cabinet des Tuileries ne voulait-il faire ressortir les nombreuses divergences des gouvernemens que pour mieux démontrer la nécessité d’un congrès et amener jusqu’à lord Russell à invoquer a l’idéologie » française comme le seul fil conducteur du « noir labyrinthe ? » Ou bien encore ne cherchait-on que la simple satisfaction de déchirer un traité quelconque, celui de Londres, qui était à portée, à défaut de celui de Vienne, qui persistait à ne pas vouloir disparaître ?

Le ministre britannique dut refouler dans son cœur le dépit que lui causa la circulaire française ; il eut soin seulement, à partir du 9 janvier (puisque décidément on parlait de la femme de César), de placer le « maintien du traité de Londres » à la tête des « bases de conférence » qu’il ne cessait de remanier avec MM. de Reiberg et Bismark, et il continua ses négociations avec Paris. Il envoya le 10 janvier 1864 une nouvelle proposition, — la cinquième depuis dix jours, si nous avons bien compté. Les puissances non germaniques devraient faire une « représentation commune » (joint représentation) à la diète de Francfort « portant que l’invasion du Slesvig constituerait un acte de guerre envers le Danemark, et lui opposant la grave responsabilité dont elle se chargerait en rompant par des mesures précipitées la paix de l’Europe. » M. Drouyn de Lhuys demanda de nouveau à prendre les ordres de l’empereur ; il attendit jusqu’au 14 janvier, et alors il rapporta la réponse qui avait déjà été faite en septembre 1863 à M. Grey, au commencement même de ces complications, — la réponse qui devait être faite plus d’une fois encore dans le cours des événemens, et qui était comme le refrain et la moralité saisissante de cette douloureuse négociation au sujet du Danemark. « M. Drouyn de Lhuys m’a fait remarquer, — lisons-nous dans la dépêche de lord Cowley du 14 janvier, — qu’il ne pouvait oublier que, quand la Russie a été avertie par la France, la Grande-Bretagne et l’Autriche, de la responsabilité qu’elle encourait par sa conduite envers la Pologne, le prince Gortchakov avait répondu que la Russie était prête à assumer cette responsabilité devant Dieu et devant les hommes. Il (M. Drouyn de Lhuys) ne se soucierait pas, quant à lui, de provoquer maintenant, et de la part de l’Allemagne, une réponse du même genre, qui serait accueillie avec une même indifférence… » — « Du reste, ajoutait le ministre de France, l’empereur ne voyait pas quel avantage il y aurait à faire à la diète de Francfort des représentations qu’il serait plus logique assurément d’adresser à l’Autriche et à la Prusse, puisque c’étaient ces deux grandes puissances qui non-seulement avaient proposé au Bund l’invasion du Slesvig, mais qui s’apprêtaient à exécuter ce dessein, avec ou même sans le consentement de la confédération. » En effet, au moment où lord Colley insistait sur une « représentation commune » à l’adresse de la diète de Francfort, celle-ci avait déjà fini son rôle : un véritable coup d’état venait d’avoir lieu sur les bords du Mein, et M. de Bismark était maintenant le seul exécuteur de la grande œuvre patriotique…

Force nous est donc de retourner ici un peu en arrière et de raconter un épisode de l’histoire intérieure de l’Allemagne. Ce fut, dans le drame général qui occupait la scène du monde, un drame tout intime, éminemment tudesque, et auquel on pourrait bien donner pour titre : grandeur et décadence des petits états germaniques.

III

Il a été parlé plus d’une fois dans ce récit de l’ardeur avec laquelle les états secondaires de l’Allemagne avaient embrassé dès l’origine la cause du Slesvig-Holstein. Seul, le royaume de Hanovre avait fait longtemps exception et donné des espérances à la diplomatie britannique. Enclavée dans la Prusse, cette patrie des deux Schlegel et de la maison actuellement régnante en Angleterre n’avait guère hâte de voir à sa frontière de l’est (la frontière du Holstein) les sombres poteaux noirs et blancs qui ne la serraient déjà que trop des divers autres côtés, et le ministre hanovrien comte Platen fit tout son possible pour amener une solution pacifique du différend. Il mérita même à ce titre, et plus d’une fois, les vives félicitations du comte Russell, qui, lorsqu’elles furent connues plus tard (à l’apparition des state papers), soulevèrent contre M. de Platen la grande colère de tous les bons patriotes. Vers la fin de 1863 toutefois, M. Howard dut mander au comte Russell (31 décembre) que le Hanovre, lui aussi, ne reconnaissait plus le traité de Londres, soit qu’il ne pût résister plus longtemps au courant général, soit qu’il eût à ce moment l’espoir, l’illusion, que « la délivrance des duchés, » qui avait été, en 1848, une entreprise toute prussienne, pourrait bien cette fois devenir une œuvre nationale, une œuvre vraiment allemande, l’œuvre en un mot des états secondaires. Ces états avaient de tout temps cherché dans la question de l’Eider un petit rôle pour eux, l’occasion de se produire, de devenir marteau après avoir toujours été enclume. Du reste, et depuis l’extension que commencèrent à prendre dès 1840 les tendances unitaires en Allemagne, les petites cours furent hantées bien souvent par l’idée d’une triade, d’une solidarité étroite à établir parmi les états secondaires afin de s’interposer entre l’Autriche et la Prusse, afin d’échapper aussi aux annexions et aux hégémonies futures, et de faire figure dans le monde, s’il était possible. Étoiles microscopiques et au point même d’être déclarées filantes, elles se demandaient si, serrées en un groupe unique, elles ne formeraient pas une constellation qui aurait sa place dans le système européen. Ce parti de Würzbourg (ainsi qu’on devait le nommer bientôt en l’opposant au parti de Gotha) était depuis bien des années déjà dirigé par une espèce de triumvirat composé de M. de Beust, ministre de la Saxe, M. de Pfordten, plénipotentiaire de la Bavière près la diète de Francfort, et M. le baron de Dalwigk, ministre de Hesse-Darmstadt. Ancien professeur de droit à l’université de Leipzig, M. de Pfordten était le grand jurisconsulte du parti, le rapporteur constant et interminable dans les comités du Bund, l’homme qui maintenant avait surtout à cœur de bien établir les droits héréditaires du duc d’Augustenbourg. Nous ne saurions trop dire ce qu’était dans le triumvirat M. de Dalwigk ; bornons-nous à constater qu’il faisait nombre. Quant à M. de Beust, il fut le diplomate par excellence, le Richelieu, le Talleyrand et le prince de Ligne de cette troisième Allemagne en train de se former.

Fier de ses succès de salon, de sa prestance et de l’air dégagé de ses notes, M. de Beust n’a jamais pu se consoler d’être le grand ministre d’un tout petit royaume. C’est, à ce qu’on prétend, lord Clarendon qui le définit un jour « un aigle en cage, » et il est certain dans tous les cas que l’homme d’état que son portefeuille attachait à la jolie ville de Dresde n’a négligé aucune occasion de constater qu’il aspirait vers la région des tempêtes, qu’il savait regarder le soleil et pousser bravement son cri. A l’époque de la guerre d’Italie par exemple, il engageait une polémique acerbe avec le prince Gortchakov pour prouver que l’Allemagne était un « grand tout, » ayant le droit de secourir l’Autriche contre la France, et il n’avait pas encore fini sa démonstration lorsqu’intervint la paix de Villafranca. On se doute bien quelle fascination exerça sur cet esprit remuant la grande effervescence du patriotisme germanique dans la cause des duchés. Au mois de décembre 1863, il tint à la chambre de Dresde un discours significatif que lord Russell s’empressa de dénoncer à l’indignation de MM. de Rechberg et de Bismark. « Il est à peine nécessaire de rappeler à la chambre, disait M. de Beust, que le gouvernement de la Saxe a depuis nombre d’années plaidé ce principe, que les états secondaires devraient cimenter entre eux une alliance étroite : l’idée dominante de ce projet était qu’une occasion pourrait se présenter où ce groupe, influent s’il est uni, aurait non-seulement à imposer aux deux grandes puissances (l’Autriche et la Prusse) une ligne politique purement allemande, mais à poursuivre cette ligne contre la volonté même de ces puissances… » Quant au traité de Londres, le ministre de Saxe avait été l’un des premiers à le déclarer lettre morte malgré la signature qu’il avait apposée dans le temps à cet acte international. Interpellé à ce sujet par M. Murray, ambassadeur anglais près la cour de Dresde (dépêche du 26 décembre), M. de Beust répondit qu’il avait bien pu donner au traité de Londres son « assentiment, » mais qu’il ne lui avait jamais accordé son « adhésion ! »

Dans un curieux entretien qu’eut un jour M. de Bismark avec l’envoyé danois au commencement d’octobre 1863, — à l’époque où il conspirait avec M. Quaade et M, Buchanan pour le bonheur du Dane mark, — le ministre de Guillaume Ier dit qu’il voudrait bien voir ce que les petits états pourraient faire dans la question du Slesvig-Holstein, si son gouvernement se retirait du jeu. « Jusqu’à ce moment, — ainsi s’exprimait le président du conseil en belle humeur [24], — toutes les fois que la question danoise était remise sur le tapis, le reste de l’Allemagne avait toujours dit à la Prusse : Hic Rhodus, hic salta ; maintenant c’est à la Prusse de répéter aux petits états le même mot… » Le mot n’embarrassait guère M. de Beust, il ne demandait même pas mieux que de faire le saut, qui ne lui paraissait point du tout périlleux. L’entreprise, selon lui, était des plus simples et des plus faciles. Le duc d’Augustenbourg n’avait qu’à être reconnu par la diète de Francfort comme souverain légitime du Holstein, et puisque heureusement, grâce à l’exécution fédérale, ce pays était occupé par des troupes allemandes sous le commandement du général saxon Hake, l’installation du prince Frédéric se ferait sans encombre. Resterait le Slesvig, sur lequel la diète n’avait pas peut-être une entière compétence, mais sur lequel le prince Frédéric avait des droits incontestables. Or qu’est-ce qui pourrait empêcher le prince Frédéric, déjà en possession du Holstein, de conquérir sur le Danemark son duché héréditaire du Slesvig à l’aide de son armée, à l’aide aussi des « volontaires d’Allemagne » qui accourraient de toutes parts, et des troupes du Bund, qui n’a jamais reconnu le traité de Londres ? L’œuvre nationale serait ainsi accomplie par la nation elle-même, par l’élan de son héroïque jeunesse, sans l’immixtion des grandes puissances germaniques, et par conséquent sans fournir de prétexte a l’intervention de l’Europe. Farà da se [25] !

C’est cette ingénieuse combinaison dans la tête (« tête trop forte pour son royaume, » disait vers ce temps un diplomate français) que M. de Beust se mit en route subitement le 18 décembre pour Munich, après avoir annoncé son départ au corps diplomatique de Dresde avec une solennité inaccoutumée. Le même jour arrivait à Munich le duc d’Augustenbourg, voyageant incognito sous le nom du comte Storman-Augusten, et le roi de Bavière le recevait au bas de son escalier. Des conciliabules eurent lieu, un plan de campagne fut. arrêté ; le Wurtemberg et le Hanovre lui-même entrèrent de loin dans la ligue. On ne négligea pas non plus de renouveler auprès de l’Autriche l’appel récemment fait parle duc de Cobourg, et on fit entrevoir l’assistance certaine du Bund dans l’éventualité d’une guerre d’Italie, si l’empereur François-Joseph voulait favoriser l’élan patriotique de l’Allemagne. Des tentatives furent-elles aussi faites alors et simultanément dans la direction de Paris ? La logique de la situation le ferait déjà supposer, à défaut même d’autres indices, qui cependant ne manquent pas. Quoi qu’il en soit, les résultats de l’entrevue de Munich ne tardèrent point à se produire : lorsque le 28 décembre 1863 l’Autriche et la Prusse soumirent à la diète le projet d’une « occupation éventuelle » du Slesvig comme gage, le baron Dalwigk leur opposa immédiatement un contre-projet tendant à la reconnaissance indirecte des droits du duc d’Augustenbourg. Deux jours après (30 décembre), le prétendant arrivait tout à coup et « inopinément » à Kiel. Le pays était occupé par des troupes saxonnes et hanovriennes (les contingens de la Prusse et de l’Autriche demeuraient encore dans le nord de l’Allemagne), — et alors eurent lieu des scènes que sir A. Paget juge ainsi dans une dépêche du 31 décembre qui prend presque la forme des terzine dantesques, — facit indignatio versum. — « Une exécution fédérale d’une légalité quelque peu douteuse est votée par la diète ; des armées, au nombre de cinquante mille hommes, sont mises en mouvement pour exécuter ce décret fédéral ; les commissaires de la diète, dans la forme voulue et selon l’usage consacré, annoncent que leur mission est de prendre possession du duché au nom de la diète, sans préjudice des droits du souverain, qui ne sont que temporairement suspendus ; le roi de Danemark, quoique persuadé que ses droits sont injustement attaqués, retire son armée du Holstein pour ne pas précipiter les actes d’hostilité ; les troupes fédérales entrent dans le duché avec des bandes jouant l’air révolutionnaire [26] ; les couleurs du duc d’Augustenbourg sont partout déployées, tandis qu’en même temps les couleurs du roi de Danemark sont partout arrachées. Des affiches, il est vrai, sont publiées qui défendent de proclamer le duc d’Augustenbourg, mais le duc n’en est pas moins proclamé partout, sinon par le fait des commissaires de la diète, du moins en leur présence, et, pour couronner le tout, le prétendant lui-même arrive à Kiel, où, sous la protection de l’autorité de la diète, il lui est permis de résider, bientôt même de se déclarer souverain. Voilà les procédés sur lesquels l’Europe est appelée à se prononcer !… »

Lord John Russell se prononça sans retard et protesta énergiquement à Vienne. Le comte Rechberg blâma devant le duc de Gramont et lord Bloomfield (dépêche du 31 décembre) « l’apathie » du commissaire saxon, et du général Hake, et déclara qu’il fallait « se débarrasser du duc d’Augustenbourg, dût-on y employer la force ! » Le 2 janvier 1864, l’Autriche et la Prusse proposèrent à la diète d’inviter le prétendant à quitter le Holstein ; mais, bien qu’appuyées par la Saxe (par M. de Beust !), elles restèrent en minorité. L’exaspération du ministre britannique fut à son comble. Les menées du Bund et de M. de Beust n’avaient pas laissé de l’irriter depuis longtemps. Dès le 25 décembre 1863, il avait demandé à M. de Bismark « de vouloir bien lui indiquer, pour son information, le traité ou document qui conférait à la diète le droit de décider dans des questions de succession. » Le président du conseil à Berlin répondit avec une bonhomie narquoise « qu’il ne connaissait aucun traité ou document de ce genre, et que si le gouvernement britannique voulait poser la même question à la diète de Francfort, il l’embarrasserait beaucoup [27] ! » Trop heureux de pouvoir à son tour mettre quelqu’un dans l’embarras, le principal secrétaire d’état se garda de négliger l’occasion. Il fit à la diète la communication solennelle du traité de Londres, et entama une correspondance des plus aigres avec les divers états secondaires. Le 5 janvier 1864, il leur adressa une dépêche courte, mais d’une originalité vraiment magnifique. — Puisque, disait-il, ce n’est plus une exécution fédérale que veulent les Allemands dans le Holstein, mais le renversement de la dynastie, la loyauté leur commandait au moins d’évacuer sur-le-champ ce duché, pour que le Danemark pût le défendre contre leur invasion ; « autrement une fraude aurait été commise, et l’exécution fédérale n’aurait servi que de prétexte pour une conquête déguisée… » En honnête et loyal Anglais, lord John demandait aux petits états de jouer fair play et de ne pas employer la ruse, — comme si la ruse n’était pas l’arme constante et pour ainsi dire le droit naturel de tout être faible et dépendant, de la femme, du nègre et des hommes d’état tels que M. de Beust ! Il est vrai qu’il n’y a rien de si arrogant que l’être faible, lorsqu’il se sent à l’abri d’une correction. Aussi M. de Beust répondit-il (5 janvier) à une des semonces du comte Russell par la note la plus insultante qu’ait jamais eu à décacheter le foreign office, et où il affirmait que le langage blessant du noble lord « égalait la légèreté de ses assertions et son ignorance des choses qui se passaient en Allemagne. » A la lecture de ce document étrange (car M. de Beust avait eu soin de lui donner la plus grande publicité possible), M. de Bismark remarqua finement « qu’une telle note n’aurait jamais été écrite, si l’Angleterre eût été une puissance continentale, ou la Saxe une puissance maritime [28]… » Qui le sait cependant ? « Il est de mon devoir de dire, écrivait sir A. Malet au principal secrétaire d’état le 8 janvier, qu’il y a ici une indifférence miraculeuse pour toutes Dos représentations, et la conviction étant absolue que l’Angleterre n’interviendra pas matériellement, nos avis ne sont d’aucun poids… »

L’Angleterre ne tarda pas cependant à trouver un vengeur de sa dignité compromise, de son autorité méconnue, et ce vengeur ne fut autre que M. de Bismark-Schoenhausen. Le ministre de Guillaume Ier eut hâte d’exploiter l’incident et de faire valoir ses vues modérées auprès de la diplomatie britannique, car enfin qu’avait-il voulu par sa motion à la diète du 28 décembre 1863 qui lui avait attiré le télégramme menaçant de Londres ?… Rien qu’une occupation « éventuelle » et pacifique du Slesvig, une simple prise de « gage » qui reconnaissait implicitement les droits du roi Christian IX, et laissait tout le temps à des conférences et à un arrangement à l’amiable, tandis que le Bund poussait à la guerre, au renversement de la dynastie, à la révolution ! Qui sait du reste où tendait « l’ambition » des petits états ? Les avances que leur faisait le cabinet des Tuileries, la lettre impériale au duc d’Augustenbourg, la circulaire de M. Drouyn de Lhuys déclarant le traité de Londres une « œuvre impuissante, » n’étaient-ce point là les symptômes d’une situation des plus graves, d’un travail souterrain formidable d’une tentative de faire revivre la néfaste confédération du Rhin ? Heureusement M. de Bismark était là pour veiller au salut du monde : il promit de faire rentrer le Bund dans ses limites, M. de Beust dans son lit, et il tint parole. Dès le 2 janvier, lord Russell put annoncer par le télégraphe à M. Howard, son envoyé en Hanovre, la bonne nouvelle « que l’Autriche et la Prusse étaient désormais résolues à prendre en leurs mains la conduite de l’exécution fédérale. » Cette phrase devint le mot d’ordre de la situation, a Dans les mains de l’Autriche et de la Prusse, disait M. de Rechberg à lord Bloomfield (dépêche du 7 janvier), la question ne saurait compromettre la paix de l’Europe. » Alors on vit un spectacle curieux : l’homme qui avait jusqu’ici tant redouté (il le disait du moins) l’esprit ombrageux du Bund et les « mouvemens démocratiques » en Allemagne, le même homme se mit tout à coup à traiter toutes ces puissances et tous ces spectres avec un sans-gêne et un dédain cavalier qui permettaient de suspecter gravement la sincérité de ses terreurs de la veille. Le à janvier, M. de Bismark, dans un comité de la chambre de Berlin, faisait une sortie violente contre les états secondaires et la confédération germanique. — Les questions politiques, déclarait-il, n’étaient pas des questions de droit, mais de force, et la Prusse était une puissance européenne qui ne se laisserait pas majoriser par quelques voix au sein de la diète fédérale. Il déniait à cette diète le droit de décider dans la question de succession ; elle n’avait pas de droits souverains quelconques, elle était une simple compagnie d’assurance. Et le ministre concluait en comparant d’une manière encore plus significative qu’originale les deux grandes puissances allemandes à une « serre » (glashaus) qui protégeait les états secondaires de la confédération contre les courans d’air de l’Europe !… De son côté, M. de Rechberg adressait le 10 janvier 1864 une longue dépêche au gouvernement, de Bavière, pour démontrer que l’Autriche non plus ne pouvait se laisser majoriser par la diète de Francfort, et que la motion faite par les deux grandes puissances le 28 décembre 1863 allait « jusqu’à la dernière limite » du droit fédéral. Simultanément, et à coup sûr non sans une suggestion venue de Berlin, le Journal officiel de Saint-Pétersbourg publiait tout à coup (9 janvier) le protocole de Varsovie de 1851. C’était rappeler à M. de Beust et aux états secondaires que la maison de Gottorp n’avait renoncé à certains droits qu’en faveur de l’arrangement consacré par le traité de Londres, et que si ce traité venait à être annulé, si la question de succession était posée, la Russie pourrait bien faire valoir des titres que le prince Schwarzenberg lui-même avait déclarés « supérieurs et antérieurs » à ceux du duc d’Augustenbourg [29].

Les tempêtes s’accumulaient de toutes parts au-dessus de « l’aigle » de Dresde, et déjà le 7 janvier sir A. Buchanan put écrire que le langage dès états secondaires devenait « plus modéré, » qu’ils commençaient même à considérer la réunion d’une conférence comme un moyen désirable de sortir d’une, position décidément trop dangereuse. L’ambassadeur anglais ajoutait encore une remarque qui peint on ne peut mieux la situation. « L’attitude de la Prusse, dit-il, est devenue une cause d’anxiété pour les petites cours ; on se demande si l’objet réel de ses armement est bien celui qu’elle indique, et si ce n’est pas plutôt contre l’Allemagne, et non contre le Danemark, qu’elle réunit tant de troupes… » Vint enfin la grande journée du 14 janvier. Ce jour-là, l’Autriche et la Prusse renouvelèrent leur motion du 28 décembre au sein de la diète fédérale, qui la rejeta à une majorité considérable (11 voix contre 5), et immédiatement après ce vote les deux grandes puissances déclarèrent « que, vu leur position spéciale et l’impérieuse urgence de la question, elles ne croyaient pas pouvoir se soustraire à l’obligation de prendre en main propre la défense des droits de la confédération dans le Slesvig et de procéder aux mesures réclamées par cette défense. » Qu’on veuille bien réfléchir sur l’étrangeté de la complication : c’est pour sa prétendue désobéissance au Bund que le roi de Danemark a été puni d’une exécution fédérale, et c’est pour mieux renforcer cette punition que l’Autriche et la Prusse notifiaient maintenant leur désobéissance au même Bund ! « La déclaration des deux grandes puissances germaniques, écrit sir A. Malet le 14 janvier, est une violation flagrante de la constitution fédérale. Les états secondaires poussent de hauts cris : ils disent que la diète est virtuellement dissoute !… » Ce fut en effet un coup d’état véritable, et la Saxe et la Bavière firent d’abord mine de résister. Déjà même on affirmait que les troupes fédérales dans le Holstein allaient s’opposer au passage de l’armée austro-prussienne, et certes le tableau eût été complet, si la campagne entreprise pour la délivrance des frères au-delà de l’Eider eût préludé et fini par une guerre civile entre les autres frères en-deçà de ce fleuve ; mais cette extrémité fut évitée. Le Bund trouva plus sage de se résigner, d’accepter quelques explications « rassurantes, » et bientôt (20 janvier) le général Hake, la grande épée de M. de Beust, évacuait Kiel pour prévenir tout « conflit » avec les généraux austro-prussiens qui préparaient leur entrée.

La politique « nationale » du farà da se était donc écartée, la « troisième Allemagne » refoulée dans son néant, et il se peut que M. Drouyn de Lhuys en ait éprouvé quelque regret. Lord Russell toutefois ne savait pas trop comment se réjouir de la victoire qu’il avait remportée de compte à demi avec la Prusse, car dans toute cette dispute si passionnée des diverses Allemagnes le débat n’avait roulé, qu’on nous passe l’expression, que sur la sauce à laquelle le Slesvig allait être mangé ; quant à l’envie de le manger, elle fut égale chez tous. Au début de cette campagne étrange, les relations s’étaient naturellement quelque peu détendues entre Londres et Berlin, et la diplomatie britannique avait cru le moment venu pour faire un chaleureux appel à la sensibilité de M. de Bismark. « Je représentans à son excellence, écrit sir A. Buchanan en date du 4 janvier, que la situation actuelle du Danemark était déjà si remplie de fiel pour tout peuple fier et brave, que ses pires ennemis en devraient être satisfaits, qu’il était déjà prêt à livrer tout ce qu’un ennemi triomphant pourrait exiger avec quelque justice… » Hélas ! ce fut là le langage que tint la happy England en faveur de son protégé à un agresseur insolent et qui n’était encore qu’aux portes, — at her gates, comme disait M. Buchanan dans la même dépêche. Le président du conseil de Prusse n’en fut point ému. Il voulait bien accepter une conférence, en discuter les bases, y inscrire même le « maintien du traité de Londres » en première ligne ; mais il n’abandonnait pas l’idée de l’occupation pacifique du Slesvig. « Si les Danois résistaient cependant ? demandait le principal secrétaire d’état en détresse. — Oh ! s’ils résistaient, lui fut-il répondu, alors ce serait un grand malheur, car ce serait la guerre, et la guerre pourrait bien changer les dispositions favorables de la Prusse et de l’Autriche… » Ainsi parlait le ministre de Guillaume 1er ; le comte Rechberg ne put guère dire autre chose, et comme toujours, le prince Gortchakov finit, lui aussi, par trouver que le raisonnement de M. de Bismark avait du bon. « Le vice-chancelier m’a fait ce matin la suggestion, mandait lord Napier de Saint-Pétersbourg en date du 11 janvier, qu’on devrait engager le Danemark à admettre l’occupation du Slesvig par des forces de l’Autriche ou de la Prusse à titre de garantie donnée à ces deux puissances par rapport à la population allemande du duché ; le duc d’Augustenbourg serait en revanche éloigné du Holstein… » Bientôt même le prince Gortchakov exécutait ce beau projet et envoyait à Copenhague la recommandation expresse de ne pas résister à la « prise de gage. »

Le comte Russell n’eut pas l’âme aussi haute. Il écrivit à Saint-Pétersbourg « que le gouvernement de la reine ne croyait pas avoir le droit et n’avait pas certainement l’intention de donner un conseil semblable, » et il prononça même à l’adresse de l’ambassadeur de Prusse des paroles menaçantes. « J’ai dit au comte Bernstorff, racontait-il dans une missive à lord Bloomfield et à sir A. Buchanan, que je ne saurais déterminer d’avance la décision du cabinet et de la reine, mais qu’à en juger par les sentimens du parlement et de la nation, une invasion du Slesvig par l’Allemagne pourrait bien nous amener à donner notre concours au Danemark. Le comte Bernstorff insista fortement sur les dangers que courrait l’Europe, si jamais l’Allemagne et l’Angleterre devenaient ennemies. Je reconnus pleinement ces dangers, mais je dis que la voix de l’Angleterre n’avait pas été entendue alors qu’elle les avait siignalés, et que peu de place était maintenant laissé à la réflexion, à la sagesse et à la modération… » Le 13 janvier cependant, le ministre britannique n’en était déjà plus qu’à demander un délai, un simple délai « de quinze ou même de dix jours, » pour que le Danemark pût convoquer le rigsraad et retirer la constitution, — et il ne craignit pas d’ajouter, dans cette note destinée à Vienne et à Berlin, que si ce délai accordé ne devait point aboutir, « l’Autriche et la Prusse auraient des raisons beaucoup plus fortes pour entrer dans le Slesvig ! » M. de Bismark répliqua seulement que c’était aux Danois de profiter du temps qu’exigeaient encore ses préparatifs militaires, et de donner dans cet intervalle, dont il ne pouvait déterminer la durée, la satisfaction que l’Allemagne exigeait ; mais l’ambassadeur anglais à Berlin avait toute raison de croire que la durée de l’intervalle n’était que trop bien connue du ministre prussien, qu’elle se comptait par heures, — et il ne se trompait guère dans ses pressentimens. M. de Bismark n’attendait que l’issue du coup d’état qu’il avait préparé à Francfort (le 14), et le matin du 16 M. Buchanan dut écrire à son chef une dépêche significative conçue en ces termes : « Quoique le gouvernement de la Prusse ait constamment, et jusqu’à ce matin, répondu à toutes mes questions qu’une sommation à l’adresse du Danemark était prête, mais n’avait pas été expédiée, je trouve aujourd’hui que mes impressions étaient justes. La sommation a été expédiée pour Copenhague il y a trois jours, et un télégramme de cette nuit ou de ce matin en a ordonné la remise immédiate… » En effet, le 16, dans l’après-midi, les envoyés d’Autriche et de Prusse apportaient au président du conseil, à Copenhague, une note identique de leurs gouvernemens’ qui sommait le roi Christian d’abroger la constitution de novembre dans deux jours ; passé ce délai (le 18), les envoyés des deux puissances quitteraient la capitale du Danemark. C’était une déclaration de guerre !…

Dans ce danger extrême, lord Russell eut recours à son procédé ordinaire : il demanda des concessions à Copenhague et un peu d’aide à Paris ! Déjà le 13 avril il avait écrit à sir A. Paget que le roi Christian devrait réunir le rigsraad pour lui faire voter le retrait de la constitution, et en même temps sir A. Buchanan envoyait,de Berlin « l’assurance » que M. de Bismark « ne s’opposerait plus » à la convocation du parlement danois [30]. Le 15, le ministre britannique revenait sur sa demande avec plus d’insistance encore ; le 18, deux jours après la sommation des puissances allemandes, il « suppliait sérieusement » M. Monrad de ne pas perdre de temps, et, pour donner plus de poids à son conseil, il ajoutait « que le gouvernement de la reine était engagé dans des négociations, dont il espérait le plein succès !… » C’est que le principal secrétaire d’état avait fait le même jour (18 janvier) une proposition au cabinet des Tuileries qui lui semblait devoir être décisive. M. Drouyn de Lhuys avait déjà sur sa table toute une collection de projets anglais pour le salut de la monarchie Scandinave, — sans compter la demande directe du gouvernement danois pour la médiation des puissances non germaniques. Lord Wodehouse, au retour de sa mission spéciale de Copenhague, venait enfin d’apporter à Paris, le 12, ce dernier document, qui manquait jusqu’ici. Pour rappeler un vif passage du discours de M. Disraeli, le ministre des affaires étrangères de France pouvait choisir à son gré entre « une conférence à Paris, une conférence à Londres, une conférence à Vienne, entre une médiation commune et une médiation solitaire, entre des notes originales, des notes relatives, des notes identiques, des notes séparées, ou des notes jointes et séparées en même temps… » Cette fois cependant le cabinet de Saint-James avait l’air de parler un langage plus adapté à la circonstance : il demandait à la France « son concert et sa coopération pour le maintien de l’intégrité du Danemark !… » On a depuis beaucoup reproché au cabinet des Tuileries de n’avoir pas pris en considération cette demande de lord Russell, d’avoir négligé la précieuse occasion qui lui fut donnée à ce moment pour resserrer son alliance avec l’Angleterre, pour sauver la monarchie Scandinave et prendre même sa revanche de l’échec subi dans la question polonaise. Les reproches sont-ils fondés, et la proposition du 18 janvier avait-elle vraiment la portée qu’on a bien voulu lui assigner ? Une seule remarque suffira pour répondre : c’est que le cabinet de Saint-James adressa Simultanément la même dépêche à tous les signataires du traité de Londres, c’est-à-dire non-seulement à la France et à la Suède, mais aussi à la Russie et même à l’Autriche et à la Prusse ! Or, si le comte Russell pouvait encore se faire illusion sur le singulier rôle du cabinet de Saint-Pétersbourg dans toutes ces transactions, il ne lui était guère permis d’ignorer ce que faisaient l’Autriche et la Prusse, il ne lui était guère permis d’ignorer que ces deux puissances allemandes avaient pris « en leur propre main » les griefs de la Germanie, et qu’elles étaient sur le point d’envahir le Slesvig après avoir si bien exécuté leur demi-mesure, dans le Holstein. Demander à ces deux puissances leur « concert et coopération » en faveur du Danemark au moment pu elles lui faisaient la guerre, c’était là à coup sûr l’idée la plus originale qui eût jamais surgi dans un cerveau de diplomate, et certes M. Layard a eu raison de répudier pour la missive du 18 janvier le nom d’une « dépêche de guerre, » que voulut lui décerner l’opposition lors des fameux débats du vote of censure, et de l’appeler plutôt une « dépêche de paix dans toute l’acception du mot ! » Elle fut pacifique en effet, elle fut même quelque chose de plus…

« Qu’est-ce que le gouvernement britannique entend par ces mots de concert et de coopération ? » demanda M. Drouyn de Lhuys à la lecture de cette note du 18 janvier, et la même question revint au foreign office de Vienne et de Saint-Pétersbourg. Le comte Russell répondit longuement et avec une foule de distinguo (24 janvier). Il distingua d’abord entre la diète fédérale, qui n’était cependant plus en cause, puisque les deux grandes puissances germaniques s’étaient chargées du Slesvig, et l’Autriche et la Prusse. Les exigences de la première n’allaient à rien moins, disait-il, qu’au démembrement de la monarchie danoise, et c’est dans cette éventualité qu’il proposait aux puissances concert et coopération « pour assister matériellement le Danemark, si besoin était. » Quant à l’Autriche et à la Prusse, « leur plan semble être d’obtenir du Danemark l’accomplissement de certains engagemens compatibles avec l’indépendance et l’intégrité de cette monarchie. Des complications plus sérieuses sont difficilement admissibles, » et dans tous les cas « l’effet moral » d’une union telle que la proposait le cabinet de Saint-James « suffira pour atteindre le but qu’on avait en vue. » M. Drouyn de Lhuys dut étrangement sourire à ces merveilles qu’on lui faisait espérer de l’effet moral ; cela le ramenait au beau temps de la campagne en faveur de la Pologne. Il s’excusa, et bientôt le prince de Latour-d’Auvergne vint lire au foreign office une dépêche de son gouvernement [31], tendant à expliquer que l’empereur Napoléon III avait toujours été disposé à montrer de grands égards pour les sentimens et les aspirations des nationalités, qu’il éprouverait par conséquent de la répugnance pour tout moyen qui l’obligerait à s’opposer par les armes aux vœux des Allemands, et que par ces raisons il ne pouvait prendre aucun engagement au sujet du Danemark… « Je n’ai pas interrompu la communication de l’ambassadeur ni débattu avec lui la substance de la dépêche, écrit le principal secrétaire d’état en informant lord Cowley de cette communication du cabinet des Tuileries. Je me suis borné à tâcher de préciser bien clairement la position prise par le gouvernement français… »

Dès lors les événemens se précipitèrent avec une rapidité fatale. Le cabinet de Saint-James eut beau démontrer à l’Autriche et à la Prusse (18 janvier) toute l’injustice de leur demande d’un gage matériel, leur rappeler même « que l’occupation des principautés danubiennes comme gage matériel par la Russie était devenue la cause directe de la guerre de Crimée. » De son côté, le cabinet de Copenhague eut beau faire la concession la plus extrême et annoncer que, puisque M. de Bismark voulait bien le permettre, il allait convoquer immédiatement le rigsraad pour procéder à l’abrogation de la loi fondamentale du pays (21 janvier). Le gouvernement de Copenhague ne demandait plus que six semaines de délai pour satisfaire à toutes les exigences de l’Allemagne : ce temps lui était indispensable pour effectuer légalement une pareille révolution à l’intérieur, pour accomplir le « suicide » par-devant notaire… L’Angleterre et cette fois aussi la France et la Russie appuyèrent la demande » qui fut rejetée par les deux cours allemandes (23 janvier). Elles rejetèrent également la proposition de lord Russell (26 janvier) de signer un protocole à Londres par lequel les puissances non germaniques « assureraient » à l’Allemagne le retrait de la constitution de novembre, — et le 1er février le général Wrangel passait l’Eider. La guerre était commencée.

Une seule pensée consolait le cabinet britannique dans ces tristes temps et à la veille même de la guerre : c’est que les deux puissances allemandes avaient constamment déclaré vouloir maintenir le traité de Londres. En d’autres termes, elles prétendaient respecter l’intégrité de la monarchie danoise, tout en envahissant ses provinces, en écrasant ses armées et en « réservant » la question de succession. La thèse était quelque peu contradictoire, c’était un problème ou plutôt un mystère presque religieux ; mais, comme tout grand mystère religieux, il constituait le fondement même de la foi,… de la foi du moins que lord Russell n’avait cessé d’affirmer dans le cours de toute la négociation, — animosa firmat fides !… Le ministre britannique voulut cependant s’assurer au dernier moment si le dogme demeurait toujours intact, et il pressa les cours de Vienne et de Berlin de lui donner à ce sujet une nouvelle et satisfaisante déclaration. Les deux cours lui répondirent le 31 janvier par une note identique où, tout en témoignant « de leur intention de ne pas se départir du principe des engagemens de 1851-52 (on évitait le nom du traité de Londres), » elles prévoyaient le cas « où elles se verraient forcées à renoncer à des combinaisons qui n’offriraient plus un résultat proportionné aux sacrifices que les événemens leur imposaient. »

Le principal secrétaire d’état eut peut-être alors une vague appréhension, et comprit que des « complications plus sérieuses » devenaient décidément « admissibles. » Le jour où cette notification arrivait au cabinet de Saint-James s’ouvrait le parlement britannique (4 février 1864), et les ministres de la reine durent bien dire quelques mots de cette monarchie Scandinave qui était dès lors engagée dans sa lutte suprême. Dans le discours qu’il fit à la chambre des communes, lord Palmerston ne parut point du tout alarmé. « En examinant bien la question, » le noble vicomte trouvait que l’Allemagne s’était rendue coupable « d’une agression injuste ; » il trouvait aussi que les gouvernemens d’Autriche et de Prusse avaient bien fait de s’opposer aux desseins des états secondaires allemands, et s’étaient montrés dans ce sens les amis du Danemark. Enfin lord Palmerston pensait encore « qu’une déclaration reçue, il y a quelques heures, » de la part de ces étranges amis du Danemark était rassurante pour l’intégrité des états du roi Christian IX. Dans la chambre des lords, le comte Russell tint un langage bien différent. Moins superbe que le premier ministre ou rendu plus circonspect par la pratique plus directe de M. de Bismark, le chef du foreign office se contenta de lire devant les nobles lords la dernière déclaration des deux puissances germaniques « en laissant à leurs seigneuries et à l’avenir le soin de déchiffrer le vrai sens de cette réponse… » Leurs seigneuries ne devaient pas tarder à être très complètement édifiées sur le sens de la note austro-prussienne du 31 janvier 1864.


JULIAN KLACZKO.

  1. Voyez la Revue du 1er avril ; voyez aussi, dans la Revue du 15 septembre, du 1er octobre 1864, et du 1er janvier 1805, le commencement de cette série.
  2. Séance de la chambre des communes du 4 juillet 1864.
  3. Le rapport du général Benedek était daté de Vérone et adressé au comte Degenfeld, ministre de la guerre. Le gouverneur-général du royaume lombardo-vénitien se prévalait surtout des papiers saisis sur un émissaire piémontais dans les environs de Peschiera. D’après cette correspondance, Garibaldi, dont la complète guérison était prévue pour le mois de février, devait entrer en Vénétie, au commencement du mois de mars, à la tête de volontaires que le Piémont viendrait bientôt secourir « sans avoir déclaré la guerre à l’Autriche. » Avec cette « invasion » devait coïncider un soulèvement de la Hongrie.
  4. Voyez la troisième partie de cette étude, M. de Bismark et l’Alliance du Nord (Revue du 1er janvier 1865).
  5. Dans sa réponse aux insurgés de Rendsbourg, le 4 avril 1848. — Voyez la Revue du 1er avril.
  6. Rien de plus curieux, de plus instructif que la correspondance de M. Quaade, envoyé du Danemark à Berlin, du mois d’octobre et des premiers jours de novembre 1863, De cette correspondance, qui a été communiquée au rigsraad en août 1864, il ressort avec une clarté lumineuse qu’à cette époque (à l’époque où fut discutée la nouvelle constitution dans le parlement de Copenhague), M. de Bismark conspirait avec l’Angleterre et le Danemark dans le dessein d’arranger le différend de la manière la plus avantageuse pour la monarchie Scandinave, la plus décevante pour la grande patrie allemande. M. Quaade ne tarit pas d’éloges sur le ministre prussien. « Je puis déclarer en conscience que le gouvernement prussien désire que l’exécution n’ait pas lieu. M. de Bismark m’a assuré que lui personnellement et le gouvernement dont il fait partie sont en faveur d’un arrangement (21 octobre). » — « Ce qui est important pour moi, c’est d’éviter soigneusement tout ce qui pourrait manifester de ma part un manque de confiance dans les paroles ou dans le pouvoir de M. de Bismark. Il m’a donné itérativement l’assurance que l’affaire était dans la meilleure situation possible ; il est sincère dans ses efforts pour trouver une issue pacifique (23 octobre). » — Le 6 novembre encore, M. Quaade écrivait : « Le premier ministre de Prusse, soit en raison de ses vues personnelles, soit à cause de l’attitude prise par l’Angleterre, a mis l’affaire dans une position qui dépasse de beaucoup tout ce qu’on aurait pu prévoir… » Et l’envoyé danois remarquait avec regret que la diplomatie britannique n’avait pas pu ou voulu agir à Vienne avec autant de succès qu’à Berlin. « Je ne suis pas certain que la question soit envisagée à Vienne, du côté de l’Angleterre, avec la même netteté et la même chaleur qu’elle l’est ici… » Par la netteté du point de vue, il fallait entendre ceci : c’est que le Danemark fît des concessions dans le Holstein, ôtant ainsi tout prétexte à l’exécution fédérale, et qu’il agit avec le Slesvig selon ses convenances. « D’après ce que l’ambassadeur anglais m’a rapporté confidentiellement, M. de Bismark a dit : Que la question du Holstein soit seulement arrangée, et il n’y aura plus de risque. Si le gouvernement danois accorde au Holstein ce que la diète demande, l’exécution est impossible, et quant à la seconde partie de l’affaire (le Slesvig), assurément personne ne fera la guerre pour cela (23 octobre). » — « Le grand mérite de M. de Bismark dans la situation présente des affaires, écrit de nouveau M. Quaade en date du 6 novembre, me parait consister en ce qu’il s’abstient complètement de faire aucune allusion à tout ce qui ne se renferme pas strictement dans la question du Holstein… » Citons encore un autre passage étrangement naïf de la correspondance de M. Quaade (8 octobre). En parlant de l’arrangement tel quel des affaires du Holstein, M. de Bismark dit : « Les projets de danisation dans le Slesvig n’en seraient que de plus facile exécution. » Et M. Quaade ajoute : « Ici je crus devoir protester immédiatement ; j’ai dit que mon gouvernement n’avait nullement le dessein d’incorporer le Slesvig… » Ainsi au mois d’octobre 1863 M. de Bismark se montrait plus danois que le gouvernement de Copenhague lui-même. Ce dernier trait achève le tableau.
  7. L’expression est du prince Gortchakov ; on la trouve dans la dépêche citée plus loin de lord Napier, et qui porte la date du 1er décembre 1863.
  8. Du reste, le prétendant sut tenir plus d’un langage, et on lit aussi dans les state papers la dépêche suivante de lord Napier en date du 25 décembre : « Le prince Frédéric Augustenbourg a adressé une lettre à l’empereur de Russie où il sollicite d’être reconnu au nom des principes légitimistes. Le prince Gortchakov m’informe que la lettre ne sera pas renvoyée, mais qu’elle sera laissée sans réponse… ».
  9. Voyez la dépêche à sir A. Malet du 14 décembre 1863, sur laquelle M. Disraeli a si agréablement plaisanté le comte Russell pendant la grande discussion du vote of censure (4 juillet 1864).
  10. Voyez, sur la signification de cette patente, la quatrième partie de cette étude, les Duchés de l’Elbe et les interventions anglaises (Revue du 1er avril).
  11. « Je demandai à M. de Bismark, — écrit lord Wodebouse le 12 décembre, — sur quoi au monde l’Autriche et la Prusse peuvent se fonder pour ne pas recevoir un envoyé de Christian IX venant leur annoncer l’accession de ce souverain au trône du Danemark. La diète de Francfort ne prétend pas, je suppose, étendre ses droits jusque sur le Danemark proprement dit, et si Christian IX n’est pas le roi de ce pays, je serais bien aise d’apprendre qui doit être considéré comme tel… » L’amiral Irminger avait attendu huit jours à Berlin sans obtenir une audience du roi ; on finit par lui en promettre une à son retour de Vienne. « J’ai exprimé à ce sujet, écrivait M. Buchanan le 5 décembre, mes appréhensions à M. de Bismark que le comte Rechberg ne vit dans cet arrangement un désir de la Prusse de rejeter sur le dos de l’Autriche une cause d’impopularité… » Les appréhensions de sir A. Buchanan ne tardèrent pas à se vérifier. Le comte Rechberg renvoya à la Prusse « une cause d’impopularité… » L’amiral ne fut pas admis devant l’empereur François-Joseph, et dès lors il devint naturellement « impossible » de l’admettre devant le roi Guillaume Ier.
  12. Dépêche de lord Bloomfield du 3 décembre 1863.
  13. Dès que le cabinet autrichien eut donné carte blanche au comte Karolyi pour se concerter avec lui. (Dépêche de lord Bloomfleld, 10 décembre).
  14. Dépêches de lord Napier (1erdécembre 1863), de lord Loftus (29 décembre 1863) et de sir A. Malet (2 janvier 1864).
  15. Self-immolation, le mot est de sir A. Buchanan (dépêche du 5 janvier 1864). Pour le résumé qui suit, voyez les dépêches de lord Wodehouse et sir A. Paget (21, 22 et 24 décembre 1863).
  16. Ces trois mots curieux sont en français dans la dépêche de sir A. Paget du 3 janvier 1864.
  17. Le menaçant télégramme a été omis dans le blue book, mais on le trouve résumé dons la réponse de sir A. Buchanan du 2 janvier. Voyez aussi les explications de lord Russell dans sa dépêche du 6 janvier.
  18. M. Quaade écrivait alors à M. Hall : « En conséquence d’une observation de l’ambassadeur anglais, je crois bon de vous avertir que le gouvernement du roi ne doit pas essayer de provoquer d’autre médiation que celle de l’Angleterre, pas plus que l’intervention de plusieurs gouvernemens… » (Papiers d’état communiqués au rigsraad.)
  19. Voyez, sur cette plaisante transaction, les dépêches de lord Napier (25 décembre), de lord Wodehouse (26, 29 et 30 décembre), de lord Bloomfield (31 décembre).
  20. Voyez les dépêches de lord Cowley des 24 et 25 décembre (inclosure).
  21. On lit entre autres dans une dépêche de lord Cowley du 7 janvier : « J’ai informé votre seigneurie que M. Drouyn de Lhuys m’a fait espérer le 5 une réponse dans le courant de la journée. Le jour passa toutefois sans aucune communication de la part de son excellence. Le lendemain, et au reçu de votre télégramme, je ne perdis pas un instant ; je me rendis chez le ministre et le priai de me fixer une heure. A quatre heures de l’après-midi, deux billets m’ont été remis de la part de son excellence, l’un daté de la veille, et qui a ainsi mis vingt-quatre heures à arriver chez moi. Il déclarait que le gouvernement impérial, avant de nous répondre, veut attendre les communications de Copenhague… »
  22. Elle n’a pas été comprise parmi les pièces diplomatiques que le gouvernement français a présentées au corps législatif sur les affaires des duchés de l’Elbe.
  23. Voyez la Revue du 1er avril 1865.
  24. Dépêche de M. Quaade du 8 octobre 1863. (Papiers d’état communiqués au rigsraad.
  25. Les dépêches de lord Loftus des 23 et 29 décembre résument assez bien le plan de conduite des états secondaires. Voyez aussi la dépêche de M. Murray du 19 décembre.
  26. L’air du Slesvig-Holstein enlacé par la mer.
  27. Dépêche de sir A. Buchanan du 31 décembre 1863.
  28. Dépêche de sir A. Buchanan du 14 janvier 1864.
  29. Dépêche de lord Napier du 10 janvier. N’oublions pas de noter que lord Russell avait soin de faire toujours et simultanément à la Russie les mêmes propositions qu’il adressait au cabinet des Tuileries : or rien de plus caractéristique que l’attitude du prince Gortchakov dans toutes ces circonstances. Il était toujours d’accord lorsqu’il s’agissait d’exhorter le Danemark aux concessions ; il fut beaucoup moins empressé dès qu’il fut question d’arrêter l’agresseur. Le vice-chancelier russe voulait bien participer à des démarches contre la diète, « son désir (écrit lord Napier le 10 et le 11 janvier) étant d’encourager l’Autriche et la Prusse à réassumer leur contrôle sur la confédération ;… mais il avait une grande répugnance (great reluctance) à faire des représentations à la Prusse et à l’Autriche. » — C’était, comme on le voit, tout le contraire de la France, qui aurait trouvé « au moins logique » de s’en prendre à l’Autriche et à la Prusse, mais qui ne voulait d’aucune manière blesser la diète et les états secondaires. Cette différence de vues explique à elle soûle toute la situation politique en janvier 1864.
  30. Toutefois, dans une note adressée plus tard (30 janvier) au cabinet de Londres, M. de Bismark devait déclarer : « Ne reconnaissant pas l’existence de la constitution de novembre, nous ne pouvons prêter la main à un procédé qui impliquerait pour le moment la reconnaissance de cette constitution,… » c’est-à-dire qu’il exigeait le retrait de la constitution, mais qu’il ne voulait point permettre la réunion du rigsraad pour l’abolir légalement, puisque le rigsraad serait momentanément convoqué au nom de cette constitution ! « Comment donc faire alors pour se pas tomber dans le vide ? » demandait M. Monrad à sir A. Paget (dépêche du 19 janvier). Il est vrai que M. de Bismark avait depuis longtemps indiqué un coup d’état à Copenhague comme le seul moyen de sortir de la difficulté constitutionnelle, et de même M. de Bechberg disait à lord Bloomfleld (dépêche du 19 janvier) que le mieux pour le roi Christian serait de proclamer l’état de siège !
  31. Elle n’a point été jusqu’ici publiée in extenso ; lord Russell la résume seulement, d’après la lecture que lui en a faite l’ambassadeur français, dans une dépêche ultérieure au comte Cowley du 30 janvier 1864. M. Drouyn de Lhuys a toutefois reconnu la parfaite exactitude de ce résumé, ainsi que le mande lord Cowley dans sa dépêche du 31 janvier.