Deux destinées

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Deux destinées
Revue des Deux Mondes, 2e périodetome 96 (p. 166-177).
DEUX DESTINÉES

De Belfast, le chemin de fer vous transporte en quelques heures à l’antique cité d’Antrim, qui a été bâtie par les Celtes. Sauf l’air minable et vieillot des maisons et des habitans, le visiteur n’y trouve guère rien de particulier; en revanche, le jour qui a vu un étranger traversant la grande place toujours déserte de leur ville marquera dans les souvenirs de la population. Aux fenêtres, dont les vitres ternes ont été souvent raccommodées avec des bandes de papier collées en travers, vous voyez se presser ces pauvres visages frustes qui vous lancent des regards étonnés; parfois une exclamation de surprise plus ou moins sauvage vient frapper votre oreille. Les marmots à moitié nus qui jouent devant les portes se sauvent effrayés et courent se cacher sous le tablier de leur mère. Sur la place de la ville, où l’herbe pousse entre les pavés, deux constables armés se promènent en bâillant. Ils paraissent enchantés de voir un étranger, et répondent avec empressement à ses questions; selon toute apparence, ils sont les seuls représentans de la civilisation.

Cependant ce n’est point pour voir Antrim qu’on vient ici, on vient pour rendre visite au Laugh-Neagh, le plus grand des lacs de l’Irlande. On ne tarde donc pas à quitter la ville pour en explorer le rivage. En descendant le talus, on arrive d’abord dans une sorte de faubourg composé de chaumières de bousillage qui n’ont qu’une seule pièce et point de croisée, — à cause de la taxe des fenêtres. La porte reste ouverte, même en hiver, lorsqu’on a besoin d’y voir. Dans le clair-obscur de ces misérables cabanes, on aperçoit accroupies sans mouvement des femmes décharnées; quelquefois un homme, jeune ou vieux, est couché par terre, cuvant son eau-de-vie. Rarement un feu qui flambe dans l’âtre éclaire comme d’un rayon de gaîté ces tristes bouges. Si, en traversant une rue pareille, on veut faire l’aumône, il faut donner sans désemparer à droite et à gauche, partout vous voyez tendues des mains maigres, osseuses, avides. II est vrai que, lorsqu’on a visité les régions de l’ouest ou seulement les marais de Castleblanay, on est déjà habitué à un pareil spectacle. Il faut avoir vu ces cabanes d’où le toit a été enlevé par ordre du propriétaire, et qui, par centaines, au milieu des marais ou d’arides champs de pommes de terre, tendent leurs pignons dénudés vers le ciel comme des bras supplians; il faut avoir vu ceux qui en ont été chassés, errant sans gîte, l’homme, la femme et une longue file d’enfans, comme des oiseaux dont le plomb a brisé l’aile, nus, malades, les symptômes du typhus écrits sur la figure, à travers les sables des champs ou les marécages humides; alors les faubouriens d’Antrim vous semblent des gens heureux.

En sortant de la rue, on croit passer de la nuit à la lumière, car elle donne sur une prairie bordée par des bocages et des buissons en fleurs : tout au fond resplendit la surface du lac. La prairie, les buissons, les bocages, sont les derniers prolongemens du parc de Shanes-Castle, qui entoure le Laugh-Neagh, du côté du nord, de ses bras de verdure. De ce point la vue est encore bornée; j’enfilai la jetée qui s’avance fort loin dans le lac, et je vis s’agrandir l’horizon d’une façon merveilleuse. Du côté du sud, ce lac, qui baigne les pieds de cinq comtés, semble se perdre dans l’infini comme la mer : ni montagne, ni forêt, ni maison qui en marquent les limites; les rares voiles que l’on voit cingler dans cette direction semblent partir pour un voyage de long cours, et les brumes où elles s’enfoncent cacher une terre inconnue. Le rivage nord est seul animé par l’immense parc que les lords O’Neil, les seigneurs du pays, ont jadis fait sortir des sables. Vu du lac, il ressemble plutôt à une forêt boréale, à une ténébreuse retraite de druides. Shanes-Castle, le château des O’Neil, dont les tourelles et les gothiques croisées dominent le parc, et qui, détruit en partie par l’incendie, surveille le lac de ses yeux caves, ne contribue guère à égayer le paysage. Les eaux du lac étaient sombres, presque noires, et ce n’était pas la faute des nuages qui, ce jour-là, voilaient le ciel; le lac est toujours ainsi, et le peuple l’appelle the Black-Water, l’eau noire. On s’y sent comme transporté dans un pays mythologique. La légende chrétienne veut que le lac Neagh soit l’œuvre de Satan. Un jour, se voyant frustré d’une âme qu’il croyait déjà tenir, dans sa fureur il arracha un lambeau de terre et le jeta dans la mer d’Irlande; il en résulta ici un lac, là, l’île de Man.

On pense bien qu’ici comme partout ailleurs le fond des eaux est habité par les aimables elfes, ces anges à demi déchus qui, pour s’être tenus à l’écart pendant la lutte des anges de lumière et des partisans de Lucifer, ont été exilés sur la terre, entre ciel et enfer. Cependant ces gracieux esprits sont ici relégués à l’arrière-plan, eux et leurs palais de cristal : on en parle à peine. Un rôle plus important est assigné dans les superstitions populaires à la mélancolique Banshee, une espèce de dame blanche du château seigneurial, qui paraît toutes les fois qu’un membre de la famille O’Neil doit mourir. On ne la voit pas toujours, mais l’on entend son cri, lequel, semblable au sifflement de l’ouragan, traverse trois fois les airs, remplit de son écho lugubre tout le pays où cette famille régnait autrefois, et se perd comme un soupir mourant au loin. Shanes-Castle a bien l’air d’une résidence des esprits; on ne serait guère surpris de voir sortir de ces tourelles une procession de revenans au grand jour, — si on peut parler de grand jour dans ces sombres solitudes.

L’apparition de la Banshee est attendue d’heure en heure, car dans Shanes-Castle réside aujourd’hui le dernier lord O’Neil, vieillard aux cheveux gris. Avec lui s’éteindra le dernier chef de la famille, mais non le dernier descendant de la maison royale d’Ulster, car tous les habitans de ce pays sont des O’Neil, tous sont de sang royal, même ceux que nous avons vus dans cette rue dantesque du faubourg d’Antrim. Étant tous de la famille, ils entendront tous l’appel de la Banshee. Pour les gens du château sera réservé en outre un signe particulier : dans la cour, on voit, fixée au mur, une antique tête de pierre aux sourcils fourrés, aux yeux caves, à la bouche douloureusement froncée; elle branle depuis longtemps dans sa niche, elle finira par tomber et se brisera; ce jour-là mourra le dernier O’Neil. Ce pauvre vieux lord, qui, dans son triste manoir dont il ne fait plus réparer les ruines, attend les signes de sa fin, regarde branler la tête de pierre et croit entendre le cri de la Banshee dans le grincement des girouettes, doit couler des jours bien mélancoliques. Il m’inspire de la pitié; ce coin de terre n’est pas fait pour l’égayer, je l’ai bien senti quand j’étais assis à l’extrémité de la jetée, abîmé dans mes rêveries, qui prenaient malgré moi la teinte sombre des eaux profondes. Il y a de ces paysages mornes qui alourdissent la pensée, où l’on se sent peu à peu envahi par toutes les superstitions, et comme pétrifié sur place. Je secouai ma torpeur et me levai. La dernière voile avait disparu dans les brumes de l’horizon, les nuages étaient descendus plus bas, les vagues et les sapins du rivage me semblaient devenus plus noirs. Au large, je vis un canot solitaire dans lequel se tenait debout un homme occupé à retirer de l’eau un grand filet de pêcheur.

Je m’en retournai. Au point où la jetée se rapproche des groupes d’arbres vers lesquels je me dirigeais en revenant sur mes pas, elle longe une pelouse étroite qui la sépare d’une petite baie. Une légère colonne de fumée y attira mes regards, et j’aperçus une espèce de tertre rond adossé à la jetée; en l’examinant de plus près, je finis par reconnaître une hutte dont les murs étaient faits de pierres et de terreau noir, le toit de pièces de gazon et de branches sèches. L’entrée du taudis était du côté de la pelouse et de la baie, elle livrait passage à la colonne de fumée qui avait éveillé mon attention. Un filet était suspendu aux branches d’un saule. Je voulus connaître les habitans de cette construction primitive, et je descendis le talus de la jetée.

Dans l’obscurité de la hutte de terre, qui n’était que bien faiblement éclairée par les fentes du toit, par la porte ouverte, par le feu qui flambait près de l’entrée, et dont le fond se perdait dans une sorte de caverne creusée dans le sol, était assise sur une souche d’arbre une forme indécise, qui se leva précipitamment à mon approche. C’était une svelte jeune fille qui pouvait avoir seize ou dix-sept ans. Elle n’était vêtue que d’une chemise trouée comme le filet qui pendait devant la hutte, et d’un mince jupon déchiqueté et effiloqué depuis le bas jusqu’à hauteur des genoux. A peine ces vêtemens, qui ne devaient pas avoir été changés depuis bien longtemps, couvraient-ils son maigre corps. Cela ne l’empêcha nullement de se montrer au grand jour; une longue habitude lui faisait apparemment oublier la défectuosité de son costume. Dans ce petit visage rond, d’un vrai type irlandais, au nez légèrement retroussé, deux yeux limpides et doux, mais un peu surpris, me regardaient avec curiosité. Enfin elle sourit en montrant dans sa petite bouche rose deux rangées de perles resplendissantes. Ses cheveux d’un brun clair, qui tombaient sur les tempes en grosses mèches, étaient par derrière ramassés dans un nœud qui en laissait échapper une partie qu’on voyait flotter sur le cou blanc et nu. Ses joues étaient pâles et un peu creuses, ce qui détruisait la ligne naturellement ronde du contour, mais en donnant à la figure quelque chose de particulièrement suave.

— Un étranger! s’écria-t-elle lorsqu’elle fut près de moi, et elle me toisa da la tête aux pieds.

— Je suis venu de bien loin, lui dis-je en ayant égard au caractère irlandais, que j’avais déjà eu le temps d’étudier; je suis venu de bien loin, mademoiselle, pour visiter votre admirable Laugh-Neagh,

— Je suppose, répondit-elle, que c’est le plus beau lac du monde entier.

— Sans doute, fis-je de l’air le plus sérieux, et j’acceptai son invitation d’entrer dans la hutte.

Le regard n’y rencontrait que des ténèbres vides. Je crus d’abord que mes yeux, encore éblouis par le grand jour, ne pouvaient distinguer les objets, mais je ne tardai pas à me convaincre que cette caverne était réellement dénuée de toute espèce d’ustensiles ou de mobilier. Dans le fond, une couchette de foin et de feuilles sèches, le chicot d’arbre où elle prît place de nouveau, une large pierre qu’elle m’indiqua du geste comme siège, la marmite près du feu, enfin une assiette de porcelaine qui s’était égarée, Dieu sait comment, dans ce taudis, et qu’on avait serrée dans une fente du toit, voilà l’inventaire exact de ce ménage.

— C’est là votre logement, miss? lui dis-je, et je m’empressai d’ajouter : je vous le demande, afin de savoir si je me trouve chez vous, si je suis votre hôte.

— Oui, sir, répondit-elle avec la grâce native des filles d’Érin; j’ai l’honneur de vous saluer comme mon hôte. Vous êtes chez moi, cette maison appartient à Dick O’Neil, mon père, qui en ce moment est dehors sur le lac. Je m’appelle Honnor O’Neil, fille de Dick O’Neil, pour servir votre honneur.

— Je suis ravi, répondis-je en m’Inclinant, de faire la connaissance de miss Honnor O’Neil.

— Vous êtes bien honnête, — répliqua-t-elle en s’inclinant à son tour. Se laissant aller au cours de ses réflexions, elle croisa les jambes, et, les mains jointes sur le genou, elle se balançait sur son siège. Au bout d’un temps : — Sir, dit-elle, vous venez d’un pays bien lointain?

— Très lointain en effet, miss.

— Dans votre pays, aviez-vous déjà entendu parler des O’Neil?

— Certainement, miss Honnor, j’ai entendu parler des O’Neil chez nous et dans d’autres pays.

— C’est ce que je pensais, fit-elle avec un calme superbe. Les O’Neil étaient les rois les plus puissans de la terre, tout Ulster leur appartenait. Moi, sir, je descends des rois d’Ulster, — tout ce qui s’appelle ici O’Neil en descend. Le lord qui habite le château là-bas est issu du fils aîné du roi, voilà toute la différence entre lui et les autres O’Neil.

— Miss Honnor O’Neil, je m’estime heureux de connaître le rejeton d’une si grande maison.

Honnor allait me remercier d’un sourire, quand la marmite bouillante se mit à déborder, laissant échapper son contenu noir dans le feu qui sifflait. Elle se leva d’un bond, l’éloigna de la flamme en s’enveloppant la main dans sa jupe. Malgré cette précaution, elle se brûla un peu les doigts, mais elle n’y fit pas attention; tout effrayée encore, elle posa la main sur son cœur et s’écria : — En bavardant, j’ai failli oublier le pot-au-feu. Saint Patrick, si je l’avais laissé se sauver, nous en avions encore pour trois jours à jeûner! Saint Patrick et saint David, et tous les saints d’Irlande, je vous remercie !

Cette pieuse et fervente invocation, sortie de la même bouche qui venait de parler si fièrement des rois ses ancêtres, avait quelque chose de singulièrement touchant. Honnor reprit sa place sur la souche, ramassa un vieux filet qui était à ses pieds, et, pendant qu’elle s’efforçait d’en renouer les mailles déchirées, elle revint à ce qui paraissait être son thème favori.

— Vous a-t-on dit chez vous, sir, commença-t-elle, de quelle façon les O’Neil ont gagné ce pays?

— Non, miss Honnor, je l’avoue à ma honte, je n’en ai point entendu parler. Je sais que les O’Neil ont régné sur ce pays avec gloire, mais j’ignore comment ils l’ont conquis.

— Eh bien ! je vais vous le dire, reprit-elle en laissant retomber à terre le vieux filet usé. — Lorsque, il y a de cela longtemps, — personne ne peut plus calculer combien il s’est écoulé de temps depuis, — les premiers hommes, les premiers tout à fait, arrivèrent dans ce pays, ils y trouvèrent un roi...

— Vous dites, miss O’Neil, les premiers hommes qui sont venus ici ont trouvé un roi?

— Oui, dit-elle avec calme, c’est comme cela; ils trouvèrent un roi. Il leur dit : — Je donne le royaume d’Ulster à celui qui le premier touchera la terre de sa main. Or ils étaient venus par la mer, en bateaux, et ils se mirent tous, sur ces mots, à jouer des rames, car chacun eût voulu être le premier à toucher la terre, afin de devenir roi. Il y en avait un parmi eux qui avait nom O’Neil; il aurait bien voulu gagner le royaume, mais quelques autres, qui avaient le même désir, l’avaient déjà distancé de bien loin. Que fait O’Neil? Il tire son épée, se coupe une main et la jette sur le rivage. Il avait touché la terre avant tout le monde, et il fut roi d’Ulster; c’est de ce héros que nous sommes issus.

Honnor me regarda comme si elle attendait de ma part une remarque. — C’est une histoire merveilleuse, fis-je pour dire quelque chose.

— Une histoire merveilleuse? mais, sir, c’est l’histoire la plus merveilleuse du monde ! Et qu’elle est vraie! cela est attesté par la main que lord O’Neil porte encore dans son blason. Ce blason, ajouta-t-elle, nous appartient au fond aussi; il appartient à tous les O’Neil, mais nous ne nous en servons pas.

Malgré moi, je levai les yeux pour chercher sur les murs des panoplies, des portraits de famille, puis je les ramenai sur Honnor, qui était assise en face de moi et qui souriait avec fierté, presque avec majesté. Elle semblait entourée d’une auréole, et quoique je ne pusse m’empêcher de la trouver un peu folle, j’éprouvais du plaisir à voir se colorer ses joues.

— La maison des O’Neil va s’éteindre? repris-je après une pause.

— Oui, dit-elle d’un ton indifférent, celle des lords, mais non la maison royale. Il reste encore des O’Neil par milliers. Dans ma famille, il y en a quatre : mon père, mes deux frères et moi.

— Votre mère n’est donc pas une O’Neil?

— Si, si, s’empressa-t-elle de répondre, elle aussi était de la maison royale d’Ulster; mais elle est morte il y a quatre ans, morte de faim, sir: l’année avait été mauvaise. A cette époque, mes frères ont quitté le pays; l’un est soldat, nous ignorons ce qu’est devenu l’autre.

A ce moment, une voix l’appela du dehors. Honnor sortit, et je la suivis. Sur la rive opposée de la petite baie était un laquais de belle prestance en livrée chamarrée de galons. Il fit signe à Honnor de venir le trouver; elle montra du doigt le lac où son père était avec leur canot. Le laquais répondit quelque chose, mais sa parole ne parvint pas jusqu’à nous à cause du bruit d’un torrent qui débouchait dans ce coin du lac. Honnor fit un geste d’impatience tout en criant à Mr. Jeffs qu’elle n’avait pas compris. Celui-ci répéta son appel; mais, voyant qu’on ne l’entendait pas davantage, il haussa les épaules et fit mine de reprendre le chemin du château.

— Saint Patrick et tous les saints d’Érin! cria Honnor au désespoir et en tordant ses mains, s’il s’en va sans faire sa commande de poissons, nous resterons une semaine sans manger!

Elle courait le long du rivage, cherchant un expédient. Tout à coup elle s’arrête, se consulte un moment, puis se jette à l’eau. Je poussai un cri d’effroi, et sortis de la caverne, où je m’étais retiré à la vue du domestique; mais il n’y avait pas de quoi m’inquiéter, car Honnor nageait comme un canard sauvage, et, malgré les flots du torrent, elle se dirigeait en ligne droite vers la rive opposée. Le gros laquais, quand il la vit venir, s’arrêta sans s’émouvoir et la laissa s’approcher; cependant il semblait pressé, car, au lieu d’attendre qu’elle eût abordé, il lui cria sa commission dès qu’elle fut assez près du rivage pour prendre pied, n’ayant plus de l’eau que jusqu’à la ceinture. Honnor répondit oui par un signe de tête, et, après avoir pris quelques instans de repos, elle se remit à la nage et revint aussi vite qu’elle était partie.

Je m’avançai pour lui tendre la main. Ses vêtemens, si on peut donner ce nom aux pauvres bardes dont elle était couverte, dégouttaient et se collaient sur son corps.

— Mr. Jeffs a commandé des poissons, comme je l’avais prévu, dit-elle gaîment et sans prendre souci de l’eau qui coulait en flots le long de ses membres. — Si je n’avais pas eu l’idée de me jeter à la nage, continua-t-elle, il serait allé porter sa commande à O’Sullivan, qui demeure là-bas, de l’autre côté de l’eau. Qu’aurait dit mon père, et qu’aurions-nous fait la semaine prochaine?

En parlant ainsi, elle se rassit près du feu. — Comme cela, mes chiffons seront bientôt séchés, me dit-elle avec un sourire. — Cependant elle parut dominée par une réflexion. — Si seulement mon père faisait un bon coup de filet, murmurait-elle, aujourd’hui ou demain au plus tard! Depuis trois jours, dit-elle en se tournant vers moi, le Laugh-Neagh est sans miséricorde.

— Est-ce que le lac n’est pas riche en poissons?

— Saint Patrick l’a béni, c’est vrai, ses eaux guérissent les malades; mais le poisson y devient plus rare de jour en jour. Ça va de mal en pire, à en croire les vieux, depuis que l’Irlande est devenue anglaise. Du temps de saint Patrick et sous le règne des O’Neil, on n’avait qu’à plonger la main dans l’Eau-Noire pour en retirer quelque gros poisson. Voyez ce qui bout dans cette marmite, ce sont de vieux poissons, dont le dernier fut pris il y a cinq jours.

Elle jeta un coup d’œil mélancolique sur la décoction noirâtre, et je suivis son regard. Cependant l’humidité commençait à se faire sentir, et elle eut un frisson. Je ne lui demandai pas si elle voulait se changer, je savais trop bien qu’elle n’aurait pu le faire; mais j’exprimai la crainte que m’inspirait sa situation. — Ça ne fait rien, dit-elle en riant, et elle prit le vieux filet pour s’en envelopper. Ainsi faite, elle rappelait Aslauga, cette fille de roi de la légende Scandinave, qui dans son exil n’avait qu’un filet de pêcheur pour tout vêtement.

— Je n’aurais pas si froid, dit Honnor naïvement, si je n’avais pas faim. Depuis hier je n’ai rien pris, j’ai réservé cette marmite pour le retour de mon père; mais je crains qu’il ne soit allé bien loin sur le lac.

Je me souvins alors des provisions dont la bonne hôtesse de la Charrue d’or de Belfast m’avait muni à mon départ. — Sir, m’avait-elle dit, Antrim est une vraie bicoque irlandaise, incapable de recevoir dignement un gentleman’, mettez ce petit paquet dans votre sacoche, et vous m’en saurez gré. — C’est ce paquet qui me revint en mémoire quand Honnor se plaignit d’avoir faim; je le tirai de la sacoche, et je constata qu’il contenait ce perfectionnement anglo-saxon de la tartine saxonne que les Angl Hs appellent sandwiches. Je les étalai devant Ilonnor, et je l’invitai à me faire l’honneur de partager mon déjeûner.

Elle étendit aussitôt la main en fixant sur mes richesses un regard avide; mais elle réussit à se contenir, et à ne prendre la tranche que je lui présentais qu’avec une réserve décente. Elle y goûta et parut surprise : — Mais c’est de la viande? dit-elle.

— Oui, miss; j’espère que vous la trouverez à votre goût.

— Oh ! dit-elle ravie, j’aime bien cela; jamais je n’ai rien mangé d’aussi bon. — Elle ne se fit pas prier, l’appétit paraissait lui venir en mangeant. Je faisais semblant de grignoter un morceau pour l’encourager, et j’avais soin de me détourner fréquemment pour ne pas la gêner lorsqu’elle voulait étendre la main. Elle fut bientôt à bout de mes provisions.

— Eh bien! miss O’Neil, lui dis-je, êtes-vous satisfaite?

— Oh! sir, répondit-elle avec un profond soupir, ç’a été le meilleur repas de ma vie. Où fabrique-t-on ces choses que vous aviez dans la sacoche?

— On les fabrique à Belfast, miss.

— Oh ! Belfast,... c’est là qu’il y a des gens riches, dit-elle, tous des Anglais !

En tirant les sandwiches de mon sac de voyage, je m’étais aperçu que j’y avais fourré un foulard de soie rouge; je le pris, et l’offrant à Honnor : — Miss O’Neil, lui dis-je, je vous prie d’accepter ce foulard en souvenir de ma visite et du déjeuner que nous avons fait en camarades.

— Ah! comme c’est doux au toucher! s’écria-t-elle en passant la main sur l’étoffe. — Elle jeta le filet et noua le foulard autour de son cou. — Jamais, reprit-elle, je n’ai rien eu de si beau. Je vous remercie, sir, vous êtes bon. — A ces mots, elle se pencha vers moi et me tendit la main. Elle tremblait. J’eus le cœur rempli d’une profonde pitié pour cette pauvre créature, vouée si jeune à une effroyable misère, condamnée à s’étioler sous l’étreinte de la faim, avec la conscience que dans ses veines coulait du sang royal; — c’était là l’ironie de sa destinée. Je pressai sa main froide en m’inclinant. Pensive, elle balançait tristement sa tête gracieuse; nous nous tûmes tous les deux.

Tout à coup elle se leva comme frappée d’une inspiration soudaine : — Moi aussi, s’écria-t-elle gaîment, je puis vous offrir quelque chose.

Elle courut vers le fond de la caverne, y resta quelque temps à fouiller, puis revint avec plusieurs fragmens brillans de cristal de roche. Les pêcheurs trouvent ces pierres au fond du lac, parfois même des pierres plus précieuses telles que des opales, et ils les vendent aux voyageurs pour quelques pence comme souvenirs du Laugh-Neagh. Honnor étala ses cristaux devant moi, et me pria de les emporter. — Je le veux bien, Honnor, lui dis-je; mais je sais qu’il est d’usage de les payer.

— Vous les avez déjà payés, répondit-elle en hésitant; vous m’avez donné ce beau foulard et vous m’avez fait déjeuner.

— Mais non, l’usage veut qu’ils soient payés avec de l’argent. Vous ne voulez donc pas accepter une pièce de monnaie, miss Honnor?

Elle se tut, me regarda fixement. Je tirai de ma poche une pièce blanche que je lui offris.

Half a crwn ! s’écria-t-elle, — une demi-couronne. Elle se recula de quelques pas, puis s’arrêta, le corps penché en avant, les yeux attachés sur l’argent que je tenais toujours. Tout son être semblait changé. Ses yeux devenaient hagards et jetaient un éclat sinistre, ses lèvres tremblèrent, ses joues étaient blêmes. Peu à peu ses mains, d’abord pressées sur la poitrine, se détachaient, elle les avançait en agitant convulsivement les doigts; l’attitude, le regard, le geste, exprimaient à la fois une convoitise démesurée et une certaine peur d’une si grande fortune ou la crainte de la voir lui échapper. — Half a crown! répéta-t-elle encore d’une voix faible en soupirant profondément. Ces paroles furent les seules dont elle paraissait capable.

J’étais mal à mon aise, la pièce d’argent me brûlait les doigts, je la jetai sur la souche où Honnor avait été assise. Ses yeux suivirent la pièce, la tête et le haut du corps se tournèrent du même côté, tandis que les pieds paraissaient enracinés dans le sol. A ce moment, j’entendis derrière moi une rude voix d’homme qui disait également : Half a crown ! Je me retournai; à l’entrée de la hutte était debout, un filet sur l’épaule, un homme long et maigre dont les yeux avaient pris la même direction que ceux d’Honnor.

J’eus un frisson; je passai devant lui sans qu’il me vît ou me saluât, et je partis sans me retourner.

Quelques semaines plus tard, j’étais en Ecosse, et je parcourais les highlands de l’ouest. Par une belle journée qu’éclairait un soleil splendide, je tournai la pointe de cet admirable Loch-Fine, qui surpasse le Loch Lomond en beauté sauvage et en grandiose variété. Ce n’est pas proprement un lac, c’est un bras de mer qui, étroit et long comme un fleuve, pénètre avec ses méandres tortueux fort avant au cœur des montagnes, tantôt encaissé dans les rocs, tantôt bordé par de vertes forêts. Grâce à lui, la marée et les vaisseaux de mer sont transportés comme par enchantement dans des régions que l’on croirait à cent lieues de la côte. Malgré les vaisseaux, malgré la marée, le Loch-Fine, dans son lit de montagnes, produit l’impression d’un lac forestier isolé et tranquille. C’est surtout la pointe extrême qui est pittoresque. Les hauteurs boisées couvertes de noirs sapins et de chênes séculaires, y forment comme une couronne dentelée; des clairières converties en prairies anglaises entr’ouvrent les forêts et descendent le long des pentes jusqu’au bord de l’eau; par-ci, par-là, une riante vallée, fermée en arrière par des collines ou par un épais rideau d’arbres gigantesques, envoie au loch les eaux bruyantes d’un torrent. Autrefois peut-être ce coin de terre n’était qu’une solitude inhospitalière; l’industrie humaine en a fait un petit paradis.

Le soleil était déjà sur les bois qui couronnent la rive occidentale quand, sur la route qui longe le lac, j’approchais de la petite ville d’Inverary, chef-lieu du clan, qui se détache en blanc sur le fond sombre des montagnes. Le port d’Inverary hébergeait plus d’un navire : des pêcheurs de hareng, des marchands de Glasgow, qui avaient allumé des feux sur le pont. D’autres navires arrivaient du sud avec la marée, toutes voiles dehors; un bateau vapeur revenait d’une excursion à la grotte de Fingal.

Le jour tombait quand j’atteignis Inverary. Les environs sont charmans. La forêt s’ouvre tout à coup pour former une vaste éclaircie, au fond de laquelle s’élève un splendide manoir normand dont les quatre tourelles crénelées regardent les points cardinaux. Les croisées gothiques étaient éclairées d’un côté par les feux du soleil couchant, et de l’autre par les reflets des eaux du lac. Les derniers rayons de l’astre doraient aussi la tour solitaire qui, dominant la forêt, semble veiller sur le château et sur le pays. Des allées de chênes gigantesques, qui partent du château, s’enfoncent dans les bois qui entourent l’immense pelouse. Aux approches de la nuit, un voile semblait descendre sur toutes ces magnificences, et je me rappelai que je foulais la terre d’Ossian.

Afin de voir de plus près le château et le parc, je m’empressai de déposer mes bagages à l’hôtel, et je revins vers la clairière pour m’engager dans ces ombrages mystérieux. Malheureusement le soleil était déjà très bas, je n’eus que le temps de jeter un coup d’œil rapide sur ce beau spectacle, qui déjà comme un rêve s’abîmait graduellement dans la nuit. Là-bas ce coin si charmant, tout à l’heure encore enveloppé d’un air purpuréen, est subitement rempli d’épaisses ténèbres; une allée qui s’ouvrait sur de riantes collines semble fermer devant moi un portail d’ombre. Au-dessus de ma tête, j’entends un bruissement d’ailes; de grands oiseaux, des faucons et des vautours, peut-être des aigles, retournent à leurs nids aériens. — Je me dirigeai vers le manoir. Il sort de terre, laissant un fossé entre ses fondations et la prairie où j’étais; de légers ponts de fer conduisent de deux côtés à l’étage supérieur; le rez-de-chaussée n’arrive qu’à fleur de terre. Un petit canal conduit du Loch-Fine jusqu’à la porte du château, que baigne parfois la marée haute; un yacht à vapeur toujours prêt à partir est amarré au perron et attend les ordres de son maître, le duc d’Argyle.

La nuit était tombée quand je fus près du château; le silence n’était troublé que par le clapotement de l’eau contre les flancs du bateau à vapeur, par le bruit du feuillage ou par le cri de quelque rare oiseau. Les voix de matelots qui levaient une ancre dans le port d’Inverary arrivaient à peine jusqu’à moi. Je m’appuyai sur le garde-fou du fossé; par l’une des fenêtres gothiques, mon regard plongeait dans la grande halle du premier étage. Elle était faiblement éclairée par une lampe posée dans un coin, qui projetait sa lueur sur la figure d’un très jeune homme et sur le livre qu’il tenait à la main. Les boucles dorées de ses cheveux étaient ramenées en arrière et flottaient abondantes sur ses épaules, contrairement à l’habitude anglaise; il appuyait la tête sur sa main droite et paraissait absorbé dans sa lecture. Cette belle figure, que la lampe éclairait doucement et dont les traits délicats s’animaient sous l’influence de la lecture, avait quelque chose d’immatériel. Tout son être exprimait le même calme qui planait sur son château, sur sa forêt, sur tout son domaine.

C’était le duc d’Argyle. Fuyant le bruit de la capitale, il se retire souvent dans sa chère solitude, dans cette solitude qui est, dit-on, « la mère des plus nobles résolutions. » Ses aïeux régnaient sur ce pays comme chefs des clans environnans. Si ces choses ont changé, la déférence traditionnelle s’attache encore à la personne du jeune duc, et il est toujours considéré comme le seigneur du pays. Il jouit avec esprit de son immense fortune; l’aisance règne dans ce coin de terre qu’il a su embellir, et son luxe à lui révèle un goût d’artiste. Le yacht qui l’attend à sa porte l’amène en quelques heures à Glasgow ou bien à Liverpool, et de là il peut en un clin d’œil se trouver à Londres. Après avoir passé sa matinée dans les highlands écossais, livré à ses méditations, il peut le soir prendre part au gouvernement de son pays comme pair du royaume-uni. Investi si jeune d’une si grande autorité, il semble devoir justifier ce privilège, car il donne déjà les plus belles espérances. — Tout ce que la gloire, la puissance, la beauté, l’esprit, le cœur et le savoir ont de séduisant était là réuni dans cette solitude d’Inverary. Je restai bien une heure accoudé sur la balustrade, caché dans l’ombre, à contempler dans l’antique manoir la calme figure du jeune seigneur.

Je songeais à Honnor.


MAURICE HARTMANN.