Deux lectures académiques à New-York

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Deux « lectures » académiques à New-York
Gustave Lanson

Revue des Deux Mondes tome 37, 1917


Deux « lectures » académiques à New-York


THÉODORE ROOSEVELT : Le nationalisme dans la littérature et dans l’art, fragmens.


GUSTAVE LANSON : La fonction des influences étrangères dans le développement de la littérature française.


Les deux discours qu’on va lire ont été prononcés à New-York, devant l’Académie Américaine et l’Institut national des Arts et des Lettres, dans la première séance de leur réunion annuelle, le 16 novembre 1916.

J’ai dû principalement à ma qualité de Français et ensuite à mon titre de professeur de l’Université de Paris le grand honneur d’être invité à faire une « lecture » devant ces illustres Compagnies.

L’Institut National, composé au plus de deux cent cinquante membres, a été fondé en 1898, « pour contribuer au progrès de l’art, de la musique et de la littérature. » De son sein est sortie en 1904 l’Académie Américaine, qui compte cinquante membres, et qui a été récemment reconnue comme une Institution nationale. L’assemblée solennelle de l’Académie et de l’Institut a lieu chaque année au mois de novembre : plusieurs séances sont consacrées à la lecture de mémoires et d’adresses ayant rapport à l’esthétique des beaux-arts ou de la littérature. Un concert, où l’on entend des compositions des membres des deux Compagnies, et diverses réceptions viennent égayer la sévérité du meeting. L’Académie et l’Institut ont coutume d’inviter à leur session l’élite intellectuelle de la société : il y avait bien, le 16 novembre, sept cents personnes rassemblées dans une salle d’un des grands hôtels de New-York.

C’est à une pareille réunion que M. Brieux lut, il y a deux ans, un morceau d’une inspiration très élevée qui obtint un très grand succès ; j’en ai trouvé le souvenir encore très vivant parmi les Américains qui avaient eu la bonne fortune de l’entendre.

J’eus la parole le premier : je donnerai donc d’abord mon adresse sur : « La fonction des influences étrangères dans le développement de la littérature française. »


MESDAMES, MESSIEURS,

Puisque l’Institut National des Arts et des Lettres, l’Académie Américaine m’ont fait le grand honneur de m’inviter à « lire » devant vous dans cette séance solennelle, mes premières paroles ne peuvent être que l’expression de ma profonde gratitude. Je sais bien que cet honneur va au-delà de ma personne, et que j’en suis redevable surtout à mon pays, à la France, dont la civilisation, la littérature et les arts sont aimés ici d’un amour si fervent. Je le sais ; mais cette certitude, pour un cœur français, ne fait que rendre la dette plus grande, et plus douce à reconnaître.

On remarque dans la vie littéraire de la France depuis des siècles, — et c’est un de ses caractères les plus curieux, — une sorte de rythme, un mouvement de bascule qui fait qu’alternativement nous nous ouvrons, nous nous fermons à l’importation des idées et des formes d’art étrangères. Les périodes d’imitation succèdent aux périodes de création, et de nouveau leur font place, sans que jamais nous demeurions longtemps satisfaits d’être simplement nous.

Nous sommes Italiens, Grecs, Latins, Espagnols, avant d’être nous-mêmes dans nos chefs-d’œuvre classiques. Nous nous jetons ensuite dans l’anglomanie, et nous nous entichons d’une douce, rêveuse et ménagère Allemagne. Enfin, récemment, vous nous avez vus nous jeter éperdument dans le Tolstoïsme, et l’Ibsénisme ; voire le Nietzschéisme ; et c’est un peu votre William James qui nous a fait tâter du Pragmatisme.

Ces phénomènes ont été considérés souvent par les contemporains avec indignation, par les historiens avec sévérité. Par une association d’idées involontaire et presque fatale, les momens d’influence étrangère dans notre littérature se sont assimilés dans nos esprits aux temps maudits où l’étranger a envahi notre sol, occupé nos villes et menacé l’existence nationale. Les souffles du dehors ont paru mortels à l’esprit français, et l’on a jugé qu’il ne pouvait s’y ouvrir sans s’altérer, les appeler sans s’abandonner et se trahir.

Il y a là, Messieurs, beaucoup d’illusion : on prend des abstractions pour des réalités ; on se figure je ne sais quelle bataille des idées indigènes et des idées étrangères, des genres indigènes et des genres étrangers, comme se battent les vertus et les vices dans un tableau de Primitif. Alors, c’est un malheur national quand le genre étranger repousse le genre indigène, ou quand l’idée française est exterminée par l’idée du dehors. Mais regardons les choses comme elles sont : dans ces fantastiques batailles, le seul être réel est l’esprit, l’esprit français qui va vers plus de vérité, plus de beauté et qui gagne toujours quand il acquiert une idée : car est-ce l’idée qui le prend, ou lui qui prend l’idée ? Le point de vue de Joachim du Bellay est le plus juste, lorsqu’il compare le transport des richesses d’une langue étrangère dans la nôtre à une conquête, et qu’il invite la jeunesse française à l’assaut, au pillage de la Grèce, de Rome et de l’Italie.

Ce n’est point là un paradoxe. Si vous voulez bien réfléchir un instant à la fonction qu’a remplie, dans la vie littéraire de notre pays, l’afflux intermittent de la pensée et de l’art étrangers, vous verrez que, loin de correspondre à une diminution de vitalité, à une dépression, à un épuisement, il manifeste la volonté d’être, la force de renouvellement d’un génie toujours actif et robuste.

La fonction dont je parle est double. Dans son premier aspect, qu’on découvre d’abord, elle consiste à élever l’esprit national au-dessus de lui-même, à l’aider, en le nourrissant, à se développer. Il faudrait avoir l’esprit bien mal fait pour refuser d’envoyer un enfant à l’école, de peur qu’il n’y corrompit la pureté originelle de son génie. Mais ce ne serait pas avoir l’esprit plus sain, que de prétendre, à l’âge adulte, ne plus rien tenir que de soi-même, de son développement, de ses propres découvertes, et de refuser toutes les acquisitions dont on serait redevable à d’autres. Il n’en va pas autrement des nations. Celle qui s’enferme dans la contemplation de soi-même, et croit n’avoir rien à recevoir de personne, s’épuisera, s’ankylosera, se desséchera plus ou moins vite : sa lumière est condamnée à s’éteindre.

Nous autres Français, nous sommes un peuple curieux. Nous n’avons jamais pu voir avec tranquillité que d’autres hommes comprissent ce que nous ne comprenions pas, eussent des plaisirs que nous ne sentions pas. L’avance prise par d’autres dans les lettres et dans les arts nous a enflammés d’émulation, excités à marcher sur leurs pas, non pour nous traîner derrière eux, mais pour les rattraper, si nous pouvions, et les dépasser. Nous nous sommes donné une tragédie au XVIe et au XVIIe siècle, parce que les Grecs et les Italiens en avaient une : nous nous sommes donné une poésie lyrique au XIXe siècle, parce que les Anglais et les Allemands en avaient une. Notre volonté a suivi notre intelligence ; et notre effort de création a été dirigé par l’idée claire de ce qui nous manquait, et que nous apercevions chez d’autres.

Qui sait si, sans ces excitations du dehors, nous ne serions pas restés infiniment au-dessous de nous-mêmes ? Pendant quatre ou cinq siècles, du moyen âge au milieu du XVIe siècle, nous avons un théâtre florissant, et l’art dramatique nie fait pas de progrès. Un jour nous nous mettons à imiter Sénèque et Sophocle, voire le Trissin ou Giraldi : au bout d’un siècle, sortent le Cid et Andromaque ; et il apparaît que cet art dramatique, que nous n’avions pas su organiser tout seuls, est l’une des plus certaines vocations du génie français. Ainsi, au point de départ de beaucoup de nos progrès, il y a une influence du dehors, un parti pris d’imitation, qui, loin d’éteindre notre originalité, l’éveille, et nous oblige à tirer de nous la puissance latente dont, autrement, nous n’aurions peut-être jamais pris conscience.

L’autre fonction des littératures étrangères, qui n’est pas moins importante, a été de nous rendre, à de certains momens, le droit d’être nous : plus d’une fois, l’influence du dehors a été libératrice. Un jour, la latinité nous débarrasse de l’italianisme ; un autre jour, l’Angleterre nous aide à rejeter le poncif gréco-romain. Mais parfois aussi, l’une ou l’autre des nations cultivées nous a délivrés de nous-mêmes. Il arrive que l’on emploie les chefs-d’œuvre du génie à paralyser le génie. On ne songe pas que Corneille et Racine ont fait, comme Flaubert, « ce qu’ils ont voulu : » et l’on condamne ceux qui viendront après eux, à faire, non pas comme eux, ce qu’ils veulent, mais d’après eux, qu’ils veuillent ou ne veuillent pas. On ne trouve de pièces « bien faites » que celles qui sont jetées dans les moules d’Augier ou de Dumas fils, si ce n’est pas dans ceux de Scribe et de Sardou. Il ne s’agit pas de ressembler à la vie ni d’exprimer une vue personnelle de la vie ; il s’agit de ne pas s’écarter des modèles. Alors celui qui a quelque chose à dire, celui qui conçoit une idée, ou sent une beauté, dont la technique ne veut pas, s’insurge, tantôt au nom de Shakspeare, tantôt au nom d’Ibsen, aujourd’hui pour un idéal anglais, demain pour un idéal Scandinave : en réalité toujours pour lui-même, pour l’idéal intime et personnel de sa nature poétique.

II arrive aussi que la société française a changé d’esprit, qu’elle a acquis de nouveaux sentimens, des manières nouvelles de réagir aux conditions éternelles de la destinée humaine ou aux conditions modifiées de l’existence nationale. Cependant, les littérateurs ne se troublent pas pour si peu dans leur tranquille petite industrie, et ils continuent de fournir les mêmes produits à un public qui n’est plus le même. Ce public, alors, se détourne d’un art qui était fait pour ses arrière-grands-pères, et va demander à des œuvres étrangères les idées, les émotions, la beauté poétique qui correspondent aux aspirations secrètes du temps présent. On se tourne vers Ossian parce qu’on a Bernis, on se tourne vers Byron parce qu’on a Parny. L’imitation est un moyen de s’affranchir. Il y avait trois quarts de siècle que les âmes françaises étaient gonflées de sentimens romantiques, quand le romantisme du Cénacle, en ayant l’air de sacrifier la tradition classique à un goût malsain de bizarreries exotiques, a tout simplement brisé des formes surannées, refondu une langue figée, et réadapté la littérature française à la vie française. Lamartine et Musset ont écrit la poésie que Mlle de Lespinasse, de toute la passion orageuse de son cœur insatiable, appelait, et ne pouvait obtenir des hommes dégoût très polis qui l’entouraient.

Par-là s’explique une apparente contradiction dont on ne peut manquer d’être frappé. On nous voit, au cours de notre histoire, les yeux toujours fixés sur les littératures étrangères, occupés à les admirer, à les introduire, à les copier. Et l’on nous dit toujours que nous sommes incapables de les comprendre. Les Anglais s’amusent de nos imitations shakspeariennes ; et Mariano de Larra éclate de rire devant l’Espagne d’Hernani. C’est un fait que la plupart de nos romantiques, et souvent les plus barbouillés d’exotisme, ne savent pas ou savent très mal l’allemand, l’anglais, et même l’espagnol.

C’est qu’en fait, ce qui nous intéresse, ce n’est pas de reproduire la pensée étrangère, le poème étranger, tels qu’ils sont, avec ce qui les fait ressembler et plaire à la nation qui les a produits : nous n’en prenons que ce qui est à notre usage. L’idée que nous nous en faisons, exacte ou fausse, n’a besoin que d’être adaptée au rêve inexprimé de notre cœur ; nous faisons de Shakspeare ou de Byron, de Schiller ou d’Ibsen, selon les temps, ce que Montaigne faisait de Plutarque et de Sénèque. Nous ne cherchons pas leur sens, mais le nôtre, et nous disons d’après eux « pour d’autant mieux nous dire. »

Il pourra se faire sans doute que tel écrivain soit écrasé sous le poids de son butin, qu’à tel moment l’imitation devienne mécanique et servile. Je ne veux pas réhabiliter la Franciade de Ronsard, un grand poète pourtant, et d’un vaste génie. Mais ce sont justement ces expériences malheureuses qui marquent les limites des appropriations possibles et fécondes, et les échecs même d’un jour préparent la victoire du lendemain. Il a fallu gâcher bien des tragédies pendant près d’un siècle pour que fût réalisable la perfection du Cid et d’Horace.

Je sais bien encore qu’il y a des peuples dont l’esprit n’a pu recevoir l’influence étrangère sans en être opprimé, sans y perdre son originalité. Soyez sûrs qu’ils n’ont perdu que ce qu’ils n’avaient pas. Je doute d’une personnalité qui s’évapore si aisément au soleil, et qui se dissout au premier contact. En tout cas, je ne crains rien pour la France. Certains médecins Tant pis nous prescrivent de tenir l’esprit français à la chambre, de le mettre à la diète. Ils lui interdisent les voyages, de peur des courans d’air ; ils l’empêchent de se nourrir, de peur qu’il n’altère son essence par l’absorption de substances étrangères. C’est le traiter en personne de bien petite santé. Je le crois plus robuste, capable de réagir à toutes les pressions du dehors, capable d’assimiler tous les alimens qu’il absorbe. Notre passé me répond de notre avenir. Nous avons bien digéré Rome. Cette puissance d’assimilation, et la curiosité qui lui fournit de la matière, sont dans un rapport étroit avec un des caractères les plus marqués de notre littérature, le caractère que Brunetière, dans un de ses plus beaux essais, a si éloquemment défini. D’autres littératures sont peut-être plus originales que la nôtre ; la nationalité, la race s’y font sentir plus fortement ; elles ont mieux conservé leur indépendance, leur pureté, leur saveur de terroir. Chez nous, la nationalité s’est dépouillée. Nous ne nous sommes pas développés dans le sens de la particularité, de la localité, mais dans celui de l’universalité, de l’humanité. Nous avons voulu qu’on devînt plus Français, à mesure qu’on serait plus humain. Nous n’avons jamais su ce que c’était que des vérités françaises : nous ne connaissons que la vérité, sans épithète, la vérité de tous les hommes.

Et c’est pour cela que nous avons toujours recueilli toutes les idées de toutes les nations ; nous les avons traitées comme nos propres idées, filtrées, humanisées, pour les distribuer ensuite par toute l’Europe et dans le monde entier. La vertu civilisatrice de notre littérature tient à ce que nous n’avons jamais repoussé ni une forme de la vérité, ni une forme de la beauté, comme étrangères à notre race. Notre puissance d’expansion est faite de notre réceptivité même. Si l’Europe, si le monde ont donné parfois à notre langue un empire presque universel, c’est qu’ils estimaient, — ils savaient, — que nous ne leur apportions pas la tyrannie d’un tempérament ethnique, mais la lumière de la raison humaine.

Aurions-nous pu remplir ce rôle historique, qui est notre gloire, si nous avions eu le souci illusoire et puéril de rester purs, l’orgueilleuse, la sauvage prétention de ne pas mêler notre esprit aux esprits des autres peuples, et de donner sans recevoir ?


* * *

Le programme de la séance comportait ensuite un discours de M. Théodore Roosevelt, « T. R. » ou « le Colonel, » comme disent les journaux d’ici. Cet homme, que les politiciens de son parti ont écarté de la candidature à la présidence, est probablement le personnage le plus populaire des Etats-Unis : on l’a bien vu à l’accueil frénétique qui lui a été fait par toute la salle, dès qu’il s’est levé. Par une curieuse rencontre, il avait pris pour thème : « Le nationalisme dans la littérature et dans l’art. » C’était le sujet même que je venais de traiter. J’avais parlé du point de vue français, du point de vue d’un peuple qui a derrière lui dix siècles d’intense activité littéraire, et qui a conquis le droit de n’avoir plus d’inquiétudes sur sa capacité d’expression personnelle. M. Roosevelt se plaça au point de vue de son pays, au point de vue d’un peuple jeune qui n’a point encore réalisé son originalité, et qui commence à s’inquiéter d’être toujours à l’école des autres peuples et de faire éternellement des copies. De ces deux positions où nous étions installés, nous pouvions nous contredire en demeurant d’accord.

M. Roosevelt eut beau prétendre, aimablement, que j’avais fait son discours et qu’il ne lui restait rien à dire : on vit bien, dès ses premiers mots, qu’il avait tout à dire, du biais dont il prenait les choses. D’ailleurs, quel homme pourrait faire un discours de Roosevelt, sans être T. R. lui-même ?

Voici, librement et faiblement traduits, les principaux passages de son adresse, tels que j’ai pu les recueillir des journaux de New-York :

« Le produit américain, — littéraire ou artistique, — doit, dans son caractère intellectuel, sentimental et moral, avoir la saveur du terroir américain : sinon, il n’aura que peu ou point de valeur durable.

« Une seule chose est pire que le refus de s’ouvrir à une beauté ou une grandeur étrangère : c’est de la copier servilement. Même les plus grands maîtres ne paraissent pas à leur avantage, quand ils s’appliquent à copier un chef-d’œuvre étranger ! J’aime mieux douze vers d’Homère que tout le drame de Troilus et Cressida, à une demi-douzaine de vers près.

« Le bénéfice de l’assimilation d’une culture étrangère doit consister dans le développement de l’esprit qui assimile, de sorte qu’il puisse utiliser sa force nouvelle dans des créations conformes au génie de son propre pays.

« Le bon Joël Barlow s’aperçut un jour que nous étions une jeune nation et que, pourtant, nous n’avions pas d’épopée. Il se figurait qu’Homère avait eu l’intention expresse d’écrire l’épopée de la Grèce, et il avait aussi entendu dire quelque chose de Milton. En conséquence, il se mit à son bureau, et il fit l’épopée de l’Amérique, dans le même style précisément qui nous a donné ce Washington à moitié nu et drapé dans la toge romaine, devant notre Capitole. Le pauvre Joël Barlow composa donc sa Columbiade. J’ai un exemplaire de l’édition originale, et je ne voudrais pour rien au monde m’en séparer, — à moins qu’on ne prétendit m’obliger à le lire.

« La chose la plus facile du monde, c’est de copier. Les écrivains médiocres n’écrivent pas ce qu’ils voient : car ils ne voient pas grand’chose. Ils répètent ce qui est écrit dans les livres sur les choses que d’autres ont vues. Vous vous rappelez le mot d’Oliver Wendell Holmes, qu’il a fallu un siècle pour expulser de la poésie américaine l’alouette. Jamais Américain n’a entendu le chant de l’alouette dans son pays, par la raison qu’il n’y a pas d’alouette chez nous. Mais tous les Américains avaient lu Hogg, ou Shelley, ou Shakspeare, et ainsi, quand il leur prenait envie de se promener dans la campagne au soleil levant, ils se croyaient obligés de se sentir émus par le chant de l’alouette : celui qui faisait des vers la mettait dans ses vers.

« On fait très bien d’étudier l’architecture étrangère, mais une reproduction exacte et coûteuse d’un des beaux châteaux de la France, appuyée au pied d’une de nos montagnes sauvages, ou coudoyant une autre pâle copie d’un autre modèle, d’âge et de goût totalement différens, dans quelqu’une des stations d’été que fréquentent nos milliardaires, ne représente aucun progrès de notre goût, de notre culture ou de notre art de vivre. Cela ne représente qu’une incapacité personnelle de faire un usage sensé de la richesse héritée ou acquise.

« Les gens vulgaires, quand ils ont fait fortune et qu’ils commencent à éprouver un sentiment vague de nouveaux besoins, ou, si l’expression vous paraît exagérée, quand ils commencent à sentir vaguement que, parallèlement à l’agrandissement de leur fortune, ils sont tenus de manifester un développement de leur goût, trouvent facile d’importer de l’étranger, non seulement leurs idées, mais aussi tout le cadre de leur faste 1 Nos multimillionnaires, dès qu’ils sont devenus assez riches, sont capables de bâtir des châteaux de la Loire et de les remplir de tableaux italiens. Et parfois le maître ingénu de ces chefs-d’œuvre vous fera remarquer qu’ils sont faits à la main.

« De même, c’est fort peu de chose qu’un obélisque égyptien au milieu du Parc central de New York.

« Les Etats-Unis doivent se garder de recommencer l’histoire du matérialisme mercantile des grandes républiques phéniciennes. Je veux dire que, si nous ne développons pas chez nous une littérature et un art sérieux et originaux, nous n’aurons qu’une vie nationale incomplète. Mais je ne veux pas dire que la littérature et l’art vaillent d’être développés à part, sans avoir le support d’une vie nationale forte et riche à d’autres égards. La littérature et l’art doivent être l’expression de cette énergie de l’âme qui est d’un ordre supérieur à la beauté.

« Si une nation n’est pas assez fière pour se battre pour une juste cause, pour la vie de ses citoyens, pour l’honneur de son drapeau, ou même pour la délivrance de quelque nationalité opprimée, alors cette nation ne sera jamais qu’une nation vile, que ce soit un peuple d’heureux et grossiers camelots, ou bien un peuple de dilettantes qui ont tué en eux la virilité par une poursuite exclusive de l’élégance, du plaisir et de la beauté.

« Quand cette noble Grèce, amoureuse de la beauté, créatrice de la beauté, se fut corrompue et eut perdu les arts sérieux de la guerre et du gouvernement, toute la perfection des autres arts ne la sauva pas de Rome.

« Je ne puis m’empêcher de dire un mot de la dette que nous avons tous envers la France, pour les exemples qu’elle nous a donnés, et surtout pour celui qu’elle nous donne actuellement. Comme l’a dit un de nos plus chers écrivains nationaux, qui assiste à cette séance, comme l’a dit John Burroughs, — en parlant de celui qu’il ne me pardonnera sans doute pas d’appeler un rude génie, mais un génie un peu « déjeté, » Walt Whitman, — la force passe avant la beauté et l’énergie avant la grâce. Si la France n’avait été que la terre des arts et de la littérature, nous n’éprouverions certainement pas en ce moment l’émotion qui nous fait nous dresser tous, dès qu’on dit un mot de l’héroïsme français.

« On vient de vous dire que la France a toujours accueilli toutes les idées, toutes les formes de la beauté. Non, le Français ne se renferme pas en lui-même ; mais il demeure toujours bien Français. Pour nous, il y a de quoi nous rendre un peu mélancoliques, quand nous songeons au temps qu’il nous faut pour tirer de tous les matériaux fondus ensemble au creuset national un produit vraiment américain : rappelons-nous que, pour immense qu’est notre pays, les différences de race n’y sont point plus grandes qu’elles ne l’étaient originellement en France.

« Nous pouvons servir l’humanité dans la mesure où nous sommes nationalistes, au sens vrai, et non pas chauvin, du mot, dans la mesure où nous sentons en nous une âme nationale, et à la condition d’être dévoués d’abord à notre patrie. J’estime l’amitié d’un homme qui aime sa famille plus que moi. S’il ne tient pas à sa famille plus qu’à moi, je me doute qu’il ne tient pas beaucoup à moi. Ce qui est vrai dans les relations des individus ne l’est pas moins dans les relations des peuples. Il n’y a pas de créature plus désespérée, du point de vue de l’humanité, que l’individu qui s’appelle un cosmopolite, qui se répand sur le monde entier, et qui, à force de s’étendre, se fait si mince, qu’on voit le jour au travers en mainte place.

« Il y a encore une chose où la France peut nous donner des leçons, c’est pour notre besoin de direction, de chefs. Il ne peut y avoir une plus grande erreur, ni plus ruineuse, pour une démocratie, que de croire que la démocratie signifie : pas de chefs.

« Naturellement, il est difficile de marquer avec exactitude quelle efficacité peut avoir dans un cas donné l’action du chef, séparée de la volonté de la masse. Cette remarque est vraie dans la production d’une littérature et d’un art national, aussi bien que dans les autres ordres d’activité sociale. Sans doute l’individu peut quelque chose, et dans certains cas peut beaucoup à lui seul, mais la grande littérature, le grand art doivent jaillir de l’âme du peuple. Il faut des esprits directeurs aux périodes d’épanouissement, dans toutes les périodes d’épanouissement de toutes les nations artistes et lettrées, mais, pour que l’art, dans un pays, soit vraiment national, les esprits directeurs doivent utiliser la force et suivre l’orientation des grands courans de la vie nationale.

« La littérature latine n’a jamais été en réalité l’expression de l’âme de la race latine, et cela paraîtra étrange aux gens qui ne sont pas arrivés à libérer leur pensée des étroites formules de l’éducation scolastique, de cette éducation scolastique qui prévaut encore aujourd’hui dans nos écoles et universités américaines. Je leur rends ce petit hommage, et je passe.

« Ne souffrons donc pas chez nous de culture artificielle du patriotisme, ni d’autre chose. Je n’aime pas plus le cubisme en fait de patriotisme qu’en fait d’art ou de poésie. La poursuite de l’originalité par l’excentricité est d’un maigre rendement. D’une œuvre sans génie, l’ignorance du métier ne fera jamais qu’une œuvre sans génie.

« Aujourd’hui, la condition de notre pays est telle que nous perdons chaque année un certain nombre de nos citoyens. Des peintres s’en vont vivre en France, des écrivains en Angleterre, des musiciens et parfois des savans… quelque part ailleurs dans l’Europe continentale. Par accident, ils y trouvent leur profit personnel ; mais je n’ai qu’une chose à leur dire : qu’ils cessent de s’appeler Américains ! Je ne veux pas d’Américains-Français, ni d’Américains-Anglais. Qu’ils soient franchement Français ou Anglais. Dans le bilan de notre activité nationale, ils ne représentent rien ; ils ne rapportent rien au pays : il faut les passer aux profits et pertes : ce sont des quantités négligeables à tout point de vue. »


Ces fragmens et ma traduction ne donnent qu’une idée bien insuffisante de l’éloquence pittoresque de M. Roosevelt. Comment rendre cette verve robuste, ces formules nerveuses et colorées, ces trouvailles humoristiques, ces allusions sans cesse jaillissantes et toujours imprévues, — à moins qu’il ne plût à l’orateur de les faire désirer, — enfin tout ce jeu magnifique d’une personnalité puissante ? La salle, pendant tout le discours, fut tenue dans une excitation intense, en alerte et en joie. Mais comment rendre, surtout, l’impression, ou plutôt, la domination physique de cette parole ? M. Roosevelt s’est placé à côté du pupitre, de façon qu’aucune partie de sa personne ne fût cachée au public : il est là, campé au bord de l’estrade, la tête dans les épaules, comme prêt à foncer ; il parle, et tout son corps parle avec lui. Il assène sa pensée, avant de l’énoncer, par le regard lourd qu’il promène autour de l’assistance ; il fait sentir qu’il veut qu’on le croie, et qu’en effet on le croira. Il prend des temps pendant lesquels l’auditeur impatient lui tend à l’avance son adhésion. Sa lenteur et sa netteté d’articulation, sa voix qui monte aux tons les plus aigus et à une sorte de miaulement jovial, dans les saillies d’humour et de satire, ses poings qui se serrent, comme attendant le contradicteur, sa façon d’avancer brusquement le menton, et cette espèce de coup de mâchoire qui a l’air de happer les mots, et de les secouer, d’en éparpiller le contenu devant l’assemblée, toute cette action énergique ne laisse à l’esprit le plus endormi et le plus distrait aucune possibilité de se soustraire à l’emprise oratoire de Théodore Roosevelt. Ce fut, pendant les trois quarts d’heure qu’il parla, un délire croissant de soumission et d’enthousiasme.

Il fut doux, au petit nombre des Français qui étaient présens, de constater que jamais l’applaudissement ne fut plus chaleureux qu’aux passages où M. Roosevelt, avec cet accent qui porte sa pensée au fond des cœurs, parlait de la France. Il existe dans la très grande majorité de l’élite américaine — de cette élite qui a la direction intellectuelle du pays, et la charge de l’éducation des jeunes générations, — il existe des sentimens dont la profondeur et la vivacité méritent notre reconnaissance, et qui contiennent de belles promesses pour l’avenir.


GUSTAVE LANSON.