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Dialogues des morts/Dialogue 30

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Texte établi par Émile FaguetNelson (p. 265-267).


XXX

PYRRHUS ET DÉMÉTRIUS POLIORCÈTE


La vertu seule fait les héros


Démétrius. — Je viens saluer ici le plus grand héros que la Grèce ait eu après Alexandre.

Pyrrhus. — N’est-ce pas là Démétrius que j’aperçois ? Je le reconnais au portrait qu’on m’en a fait ici.

Démétrius. — Avez-vous entendu parler des grandes guerres que j’ai eu à soutenir ?

Pyrrhus. — Oui, mais j’ai aussi entendu parler de votre mollesse et de votre lâcheté pendant la paix.

Démétrius. — Si j’ai eu un peu de mollesse, mes grandes actions l’ont assez réparé.

Pyrrhus. — Pour moi, dans toutes les guerres que j’ai faites j’ai toujours été ferme. J’ai montré aux Romains que je savais soutenir mes alliés ; car lorsqu’ils attaquèrent les Tarentins, je passai à leur secours avec une armée formidable, et fis sentir aux Romains la force de mon bras.

Démétrius. — Mais Fabricius eut enfin bon marché de vous ; et on voyait bien que vos troupes n’étaient pas des meilleures, puisque vos éléphants furent cause de votre victoire. Ils troublèrent les Romains, qui n’étaient pas accoutumés à cette manière de combattre. Mais dès le second combat, l’avantage fut égal de part et d’autre. Dans le troisième, les Romains remportèrent une pleine victoire ; vous fûtes contraint de repasser en Épire, et enfin vous mourûtes de la main d’une femme.

Pyrrhus. — Je mourus en combattant ; mais pour vous, je sais ce qui vous a mis au tombeau : ce sont vos débauches et votre gourmandise. Vous avez soutenu de rudes guerres, je l’avoue, et même vous avez eu l’avantage ; mais, au milieu de ces guerres, vous étiez environné d’un troupeau de courtisanes qui vous suivaient incessamment, comme des moutons suivent leur berger. Pour moi, je me suis montré ferme en toutes sortes d’occasions, même dans mes malheurs, et je crois en cela avoir surpassé Alexandre même.

Démétrius. — Oui ! ses actions ont bien surpassé les vôtres aussi. Passer le Danube sur des peaux de boucs ; forcer le passage du Granique avec très peu de troupes, contre une multitude infinie de soldats ; battre toujours les Perses en plaine et en défilé, prendre leurs villes, percer jusqu’aux Indes, enfin subjuguer toute l’Asie : cela est bien plus grand qu’entrer en Italie, et être obligé d’en sortir honteusement.

Pyrrhus. — Par ses grandes conquêtes, Alexandre s’attira la mort ; car on prétend qu’Antipater, qu’il avait laissé en Macédoine, le fit empoisonner à Babylone pour avoir tous ses États.

Démétrius. — Son espérance fut vaine, et mon père lui montra bien qu’il se jouait à plus fort que lui.

Pyrrhus. — J’avoue que je donnai un mauvais exemple à Alexandre, car j’avais dessein de conquérir l’Italie. Mais lui, il voulait se faire roi du monde ; et il aurait été bien plus heureux en demeurant roi de Macédoine, qu’en courant par toute l’Asie comme un insensé.