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Dialogues des morts/Dialogue 64

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Texte établi par Émile FaguetNelson (p. 398-401).


LXIV

LOUIS XII ET FRANÇOIS PREMIER


Il vaut mieux être père de la patrie en gouvernant paisiblement son royaume, que de l’agrandir par des conquêtes.


Louis. — Mon cher cousin, dites-moi des nouvelles de la France. J’ai toujours aimé mes sujets comme mes enfants ; j’avoue que j’en suis en peine. Vous étiez bien jeune en toute manière quand je vous laissai la couronne. Comment avez-vous gouverné mon pauvre royaume ?

François. — J’ai eu quelques malheurs ; mais si vous voulez que je vous parle franchement, mon règne a donné à la France bien plus d’éclat que le vôtre.

Louis. — Hé, mon Dieu ! c’est cet éclat que j’ai toujours craint. Je vous ai connu dès votre enfance d’un naturel à ruiner les finances, à hasarder tout pour la guerre, à rien ne soutenir avec patience, à renverser le bon ordre au dedans de l’État, et à tout gâter pour faire parler de vous.

François. — C’est ainsi que les vieilles gens sont toujours préoccupés contre ceux qui doivent être leurs successeurs. Mais voici le fait. J’ai soutenu une horrible guerre contre Charles-Quint, empereur et roi d’Espagne. J’ai gagné en Italie les fameuses batailles de Marignan contre les Suisses, et de Cérisoles contre les Impériaux. J’ai vu le roi d’Angleterre ligué avec l’empereur contre la France, et j’ai rendu leurs efforts inutiles. J’ai cultivé les sciences ; j’ai mérité d’être immortalisé par les gens de lettres ; j’ai fait revivre le siècle d’Auguste au milieu de ma cour. J’y ai mis la magnificence, la politesse, l’érudition et la galanterie : avant moi tout était grossier, pauvre, ignorant, gaulois. Enfin je me suis fait nommer le père des lettres.

Louis. — Cela est beau, et je ne veux point en diminuer la gloire ; mais j’aimerais encore mieux que vous eussiez été le père du peuple que le père des lettres. Avez-vous laissé les Français dans la paix et dans l’abondance ?

François. — Non ; mais mon fils, qui est jeune, soutiendra la guerre, et ce sera à lui à soulager enfin les peuples épuisés. Vous les ménagiez plus que moi ; mais aussi vous faisiez faiblement la guerre.

Louis. — Vous l’avez donc faite sans doute avec de grands succès. Quelles sont vos conquêtes ? Avez-vous pris le royaume de Naples ?

François. — Non, j’ai eu d’autres expéditions à faire.

Louis. — Du moins vous avez conservé le Milanais ?

François. — Il m’est arrivé bien des accidents imprévus.

Louis. — Quoi donc ? Charles-Quint vous l’a enlevé ? Avez-vous perdu quelque bataille ? Parlez… vous n’osez tout dire.

François. — J’y fus pris dans une bataille à Pavie.

Louis. — Comment ! pris ? Hélas ! en quel abîme s’est-il jeté par de mauvais conseils !… C’est donc ainsi que vous m’avez surpassé à la guerre ! Vous avez plongé la France dans les malheurs qu’elle souffrit sous le roi Jean. Ô pauvre France, que je te plains ! Je l’avais bien prévu. Eh bien ! je vous entends ; il a fallu rendre des provinces entières et payer des sommes immenses. Voilà à quoi aboutit ce faste, cette hauteur, cette témérité, cette ambition. Et la justice… comment va-t-elle ?

François. — Elle m’a donné de grandes ressources. J’ai vendu les charges de magistrature.

Louis. — Et les juges qui les ont achetées vendront à leur tour la justice ! Mais tant de sommes levées sur le peuple ont-elles été bien employées pour lever et faire subsister les armées avec économie ?

François. — Il en a fallu une partie pour la magnificence de ma cour.

Louis. — Je parie que vos maîtresses y ont eu une plus grande part que les meilleurs officiers d’armée : si bien donc que le peuple est ruiné, la guerre encore allumée, la justice vénale, la cour livrée à toutes les folies des femmes galantes, tout l’État en souffrance. Voilà ce règne si brillant qui a effacé le mien. Un peu de modération vous aurait fait bien plus d’honneur.

François. — Mais j’ai fait plusieurs grandes choses qui m’ont fait louer comme un héros. On m’appelle le grand roi François.

Louis. — C’est-à-dire que vous avez été flatté pour votre argent, et que vous vouliez être héros aux dépens de l’État, dont la seule prospérité devait faire votre gloire.

François. — Non, les louanges qu’on m’a données étaient sincères.

Louis. — Hé ! y a-t-il quelque roi si faible et si corrompu à qui on n’ait pas donné autant de louanges que vous en avez reçu ? Donnez-moi le plus indigne de tous les princes, on lui donnera tous les éloges qu’on vous a donnés. Après cela, achetez des louanges par tant de sang, et par tant de sommes qui ruinent un royaume !

François. — Du moins j’ai eu la gloire de me soutenir avec constance dans mes malheurs.

Louis. — Vous auriez mieux fait de ne vous mettre jamais dans le besoin de faire éclater cette constance : le peuple n’avait que faire de cet héroïsme. Le héros ne s’est-il point ennuyé en prison ?

François. — Oui, sans doute : et j’achetai la liberté bien chèrement.