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Dialogues des morts/Dialogue 70

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Texte établi par Émile FaguetNelson (p. 420-422).


LXX

SIXTE-QUINT ET HENRI IV


Les grands hommes s’estiment malgré l’opposition de leurs intérêts


Sixte. — Il y a longtemps que j’étais curieux de vous voir. Pendant que nous étions tous deux en bonne santé, cela n’était guère possible ; la mode des conférences entre les papes et les rois était déjà passée en notre temps. Cela était bon pour Léon X et François ier, qui se virent à Bologne, et pour Clément VII avec le même roi à Marseille, pour le mariage de Catherine de Médicis. J’aurais été ravi d’avoir de même avec vous une conférence ; mais je n’étais pas libre, et votre religion ne me le permettait pas.

Henri. — Vous voilà bien radouci ; la mort, je le vois bien, vous a mis à la raison. Dites la vérité, vous n’étiez pas de même du temps que je n’étais encore que ce pauvre Béarnais excommunié.

Sixte. — Voulez-vous que je vous parle sans déguisement ? D’abord je crus qu’il n’y avait qu’à vous pousser à toute extrémité. J’avais par là bien embarrassé votre prédécesseur ; aussi le fis-je bien repentir d’avoir osé faire massacrer un cardinal de la sainte Église. S’il n’eût fait tuer que le duc de Guise, il en eût eu meilleur marché : mais attaquer la sacrée pourpre, c’était un crime irrémissible ; je n’avais garde de tolérer un attentat d’une si dangereuse conséquence. Il me parut capital, après la mort de votre cousin, d’user contre vous de rigueur comme contre lui, d’animer la Ligue, et de ne laisser point monter sur le trône de France un hérétique. Mais bientôt j’aperçus que vous prévaudriez sur la Ligue, et votre courage me donna bonne opinion de vous. Il y avait deux personnes dont je ne pouvais avec aucune bienséance être ami, et que j’aimais naturellement.

Henri. — Qui étaient donc ces deux personnes qui avaient su vous plaire ?

Sixte. — C’était vous et la reine Élisabeth d’Angleterre.

Henri. — Pour elle, je ne m’étonne pas qu’elle fût selon votre goût. Premièrement elle était pape aussi bien que vous, étant chef de l’Église anglicane ; et c’était un pape aussi fier que vous : elle savait se faire craindre et faire voler les têtes. Voilà sans doute ce qui lui a mérité l’honneur de vos bonnes grâces.

Sixte. — Cela n’y a pas nui ; j’aime les gens vigoureux, et qui savent se rendre maîtres des autres. Le mérite que j’ai reconnu en vous, et qui m’a gagné le cœur, c’est que vous avez battu la Ligue, ménagé la noblesse, tenu la balance entre les catholiques et les huguenots. Un homme qui sait faire tout cela est un homme, et je ne le méprise point comme son prédécesseur, qui perdait tout par sa mollesse, et qui ne se relevait que par des tromperies. Si j’eusse vécu, je vous aurais reçu à l’abjuration sans vous faire languir. Vous en auriez été quitte pour quelques petits coups de baguette, et pour déclarer que vous receviez la couronne de roi très chrétien de la libéralité du Saint-Siège.

Henri. — C’est ce que je n’eusse jamais accepté ; j’aurais plutôt recommencé la guerre.

Sixte. — J’aime à vous voir cette fierté. Mais, faute d’être assez appuyé de mes successeurs, vous avez été exposé à tant de conjurations, qu’enfin on vous a fait périr.

Henri. — Il est vrai ; mais vous, avez-vous été épargné ? La cabale espagnole ne vous a pas mieux traité que moi ; le fer ou le poison, cela est bien égal. Mais allons voir cette bonne reine que vous aimez tant ; elle a su régner tranquillement, et plus longtemps que vous et moi.