Dialogues et fragments philosophiques, par Ernest Renan

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DIALOGUES
ET
FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES[1]


Je suis de ceux, pour qui un livre de M. Renan est comme un jour doux et clair où passent beaucoup de nuages tour à tour brillants et sombres, tous beaux de couleur et de forme. Le soleil est souvent voilé et puis les nuées se dissipent, et il reparaît triomphant pour se voiler encore. On aime ces alternatives, qui sont l’image exacte de la conscience humaine aux prises avec l’idéal. L’immuable sérénité ne se trouve, pour l’homme de recherches, que dans les sciences positives : celui qui cherche la vérité au delà doit combattre sans relâche le grand combat.

Ce combat terrible entre la foi et l’expérience est aujourd’hui dans tous les esprits moyens. Nulle époque autant que la nôtre ne l’a poussé à ses extrêmes péripéties. L’Église, dernière gardienne de la révélation, tente les derniers efforts pour imposer le divorce entre la croyance et la raison. La science lutte tranquillement, dans son domaine imprescriptible, pour rejeter le miracle, c’est-à-dire l’interversion des lois naturelles au gré d’un pouvoir placé en dehors de la nature. Entre ces deux pôles, la majorité des bons esprits se débat, ne voulant renoncer ni à son idéal, ni à sa raison. L’humanité pensante en est arrivée à cette impasse, à cette porte de fer devant laquelle se brisent tous les efforts de l’orthodoxie et de l’athéisme. Il faut que les écoles extrêmes en prennent leur parti. L’homme ne se passera ni du pain de l’âme, ni de celui du corps.

Si cette lutte agite les esprits moyens, elle est ardente quand elle se concentre dans des esprits de premier ordre comme ceux de MM. Berthelot et Renan ; car le livre des Dialogues et Fragments philosophiques, pour n’être signé que d’un de ces noms illustres, n’en est pas moins sorti d’une double inspiration. M. Renan le proclame avec la chaleur de l’amitié dans une touchante dédicace, et, dans le cours de l’ouvrage, une lettre de M. Berthelot, page capitale qui répond à toute la logique du livre et qui la confirme victorieusement, prouve de reste que ces deux grandes intelligences ont agi l’une sur l’autre à la manière de deux éléments qui se pénètrent sans se transformer et sans rien perdre de ce qui constitue leur force. Ils ne se sont pas fait de concessions mutuelles, on le voit bien. Rien en eux-mêmes ne s’est désagrégé. C’eût été bien dommage, car il est rare que deux esprits de nature différente se confondent sans s’atténuer mutuellement. M. Renan a gardé son idéal de logique et de sentiment. M. Berthelot garde sa puissance expérimentale, sa certitude basée sur l’évidence, et il s’est produit un fait rare, digne de notre admiration. Ils ne se sont pas heurtés dans la discussion, ils n’ont pas même songé à se combattre. C’est peut-être la première fois, dans l’histoire de la philosophie, qu’un pareil fait se produit, et je ne sais si on l’a remarqué autant qu’il le mérite. C’est pourquoi j’en parle, tout indigne que je suis de m’élever à de si hautes visées.

Il est vrai que, dans toute la première moitié du livre, les Dialogues, M. Renan fait à la science la part si belle, il rend à la méthode expérimentale de tels hommages, qu’elle aurait mauvaise grâce à ne pas reconnaître l’autorité que l’idéal conserve dans son domaine. Ce qui sera lu avec le plus d’empressement dans ce volume, ce qui soulèvera le plus d’objections, de colères peut-être, mais ce qui, à coup sûr, présentera le plus d’attrait à la curiosité et d’aliments à la discussion, c’est le quatrième dialogue, intitulé Rêves.

Il y a là un certain Théoctiste qui va loin, je l’avoue, et qui me paraît logique jusqu’à la férocité. Ce n’est pas un personnage réel qui parle, ne l’oublions pas ; ce n’est pas une théorie que l’auteur recueille et raconte ; c’est un raisonnement éclos et mené jusqu’au bout, un des lobes de son propre cerveau qui a fonctionné, en ce moment-là, jusqu’à épuisement d’induction. Les autres lobes cérébraux, représentés par les autres personnages des dialogues, sont un peu scandalisés de la véhémence de Théoctiste ; mais, si j’avais été admise, pauvre hère, en cette illustre compagnie, j’aurais réclamé plus haut pour les pauvres d’esprit menacés d’extermination finale par les puissants moyens de force brutale que posséderont un jour, au dire de cet exalté, les hommes de science, et voici ce que le paysan du Danube se fût permis de lui répondre :

« Vous dites que l’avenir du monde appartient aux savants, qu’ils sont tout, et nous autres ignorants rien qui vaille. Vous décrétez que la démocratie ne peut rien pour le progrès et qu’elle doit le subir, sauf à être exterminée par lui, si, ne le comprenant pas, elle y fait obstacle. Vous admettez qu’elle ne peut le comprendre que par ses résultats. Donc, si elle combat des expériences et en trouble l’application, qu’elle soit anéantie par ces engins, qui, en dehors des mains savantes, seront des ustensiles de nulle efficacité. » Ce serait donc la fin de la race humaine, car, d’après votre raisonnement, il n’y aura jamais qu’un petit nombre d’hommes éclairés, et les masses, les nations entières accepteront bien moins les décrets de l’incompréhensible dans l’ordre positif que dans l’ordre merveilleux. Il faudra des centaines, peut-être des milliers de siècles, pour que ces masses soient arrivées par la pratique à ne plus douter de votre infaillibilité scientifique, car il aura fallu tout ce temps-là pour vous la faire acquérir à vous-mêmes. Nous voici donc lancés dans des guerres atroces où vous régnerez par la terreur, et votre science de destruction augmentant toujours, chaque nouvelle guerre sera plus meurtrière que les autres, jusqu’à ce que vous restiez seuls en face de vos instruments formidables, n’ayant plus d’autre ressource que de faire sauter la planète pour en finir. Voilà un petit rêve qui n’est pas gai, et que vos amis ont eu raison de traiter d’affreux cauchemar.

Le pouvoir absolu qui s’appuierait sur la science du fait serait le pire de tous, parce qu’il détruirait l’amour de la liberté qui commence à nous venir et dont nous n’avons pas abusé jusqu’ici. Il nous rejetterait dans la barbarie des superstitions. Les hommes ne se laissent pas convaincre malgré eux. L’évidence n’a pas d’empire sur celui à qui on ôte le choix entre le vrai et le faux. Être libre, c’est la première condition pour voir clair. Laissez la foudre aux mains du vieux Zens. Au moins celui-là ne savait pas s’en servir. Ne rêvez plus d’être la souche future des empereurs légitimes et des papes infaillibles. Il ne faut plus de ces pouvoirs-là. Honneur à la masse vulgaire si elle sait les supprimer sans violence, tandis que vous rêveriez de les rétablir par la force !

Mais j’ai tort d’insister sur cette petite débauche d’imagination du philosophe, et je demande qu’au contraire les lecteurs sérieux en fassent bon marché et suivent M. Renan sur son véritable terrain, qui est l’idéal. Je le soupçonne presque, car c’est un esprit aussi malicieux que tendre, d’avoir mis cette thèse dans la bouche de Théoctiste, pour nous montrer qu’en allant trop loin dans la passion de la science positive, on peut arriver à des conclusions pareilles à celles de l’inquisition. Ou bien encore, consultons sa préface et reportons-nous à l’époque de mai 71, où ces dialogues furent écrits. La force brutale dominait partout le droit moral. Le philosophe éprouvait le besoin de les mettre d’accord à tout prix, dans les hypothèses de l’avenir.

Mais ce n’est pas dans ce passage brillant, et admirablement écrit d’ailleurs, qu’il faut chercher la force réelle des idées et des réflexions de M. Renan. La vraie puissance de ce merveilleux talent est dans sa douceur, dans sa modestie généreuse, dans l’esprit de véritable charité qui le pénètre et qui émane de lui. C’est un rare type de penseur. Épris de raison et de liberté jusqu’à tout sacrifier s’il le fallait à ces lois sublimes, il reste l’apôtre fervent du sens divin dans l’homme ; sa conviction désarme le positivisme le plus méfiant, et voici que l’âme la plus ferme dans la voie du matérialisme bien entendu lui répond :

« Le sentiment du bien et du mal est un fait primordial de la nature humaine ; il s’impose à nous en dehors de tout raisonnement, de toute croyance dogmatique, de toute idée de peine ou de récompense. Il en est de même de la liberté, sans laquelle le devoir ne serait qu’un mot vide de sens. La discussion abstraite si longtemps agitée entre le fatalisme et la liberté n’a plus de raison d’être ; l’homme sent qu’il est libre, c’est un fait qu’aucun raisonnement ne peut ébranler. Les anciennes opinions, nées trop souvent de l’ignorance et de la fantaisie, disparaissent pour faire place à des convictions nouvelles fondées sur l’observation de la nature. J’entends de la nature morale aussi bien que de la nature physique. Les premières opinions avaient sans cesse varié, parce qu’elles étaient arbitraires ; les nouvelles subsisteront, parce que la réalité en devient de plus en plus manifeste, à mesure qu’elles trouvent leur application dans la société humaine, depuis l’ordre matériel et industriel jusqu’à l’ordre moral et intellectuel le plus élevé. La puissance qu’elles donnent à l’homme sur le monde et sur l’homme lui-même est leur plus solide garantie. Quiconque a goûté de ce fruit ne saurait plus s’en détacher. Tous les esprits sont ainsi gagnés sans retour, à mesure que s’efface la trace des vieux préjugés, et il se constitue, dans les régions les plus hautes de l’humanité, un ensemble de convictions qui ne seront plus jamais renversées. »

Voilà de grandes paroles et que tous nous ferons bien de méditer. C’est Marcelin Berthelot, un savant de premier ordre, un adepte inébranlable de la méthode expérimentale, qui reconnaît dans l’homme le sentiment primordial du bien, du beau et du bon. Il fait à ce sentiment la première part dans le droit humain. La liberté n’est pour lui que le moyen de l’exercer. Nous voici bien loin du matérialisme proprement dit, qui détruit toutes les notions du devoir et du droit. Cette constatation du fait primordial nous suffit. Elle légitime l’affirmation de M. Renan que l’univers a un but et que l’homme est vertueux ou coupable selon qu’il se soumet à ce but ou qu’il cherche à le combattre.

Dire que le livre est beau, c’est dire ce qui frappe tous les lecteurs de M. Renan. Mais disons aussi qu’il est bon ; que son mérite n’est pas purement littéraire ; qu’il nous réconcilie avec le bon sens, tout en développant de plus en plus en nous le sentiment de l’idéal, enfin qu’il assure nos pas sur la terre, tout en aidant nos ailes à pousser. N’est-ce pas là, en effet, le grand, le vrai problème ? Ne faut-il pas que nous échappions radicalement aux illusions du passé, et qu’en même temps nous gardions la foi et le culte des vérités sacrées sans lesquelles nous assimilerions les idées aux faits et perdrions la notion de la grande synthèse ? La nature est immorale, nous disent les savants. Elle ne fait pas de choix ; elle frappe sans souci du mérite des êtres, elle obéit à des lois qu’aucune considération morale n’entrave et ne fait même hésiter. Voilà qui est vrai pour les forces de la matière ; mais, que l’homme soit matière ou esprit, le voilà qui entre en lutte contre cette force aveugle et qui la combat à son profit ; aussitôt que vous lui accordez le discernement de ce qui est utile ou nuisible, il faut bien lui accorder la liberté et la connaissance du bien et du mal. Si la morale est un fait primordial, vérifié par l’expérience et au-dessus de tout raisonnement, la morale est, d’une certaine manière, dans la nature ; car, non-seulement l’homme appartient à la nature, mais encore il en est, quant à notre monde, l’expression la plus haute, l’expression raisonnée.


Nohant, mai 1876.




  1. Par Ernest Renan.