Dialogues tristes/Autour de la colonne

La bibliothèque libre.
Aller à : navigation, rechercher
◄  Sur la route Autour de la colonne La Nuit d'avril|  ►
                           AUTOUR DE LA COLONNE

Deux vieux messieurs se promènent autour de la colonne. Conversation animée, coupée de brusques silences et de regards inquiets vers la rue de la Paix où commence à se montrer, sortant de leurs ateliers, les petites ouvrières.

PREMIER MONSIEUR.— Enfin !... Vous savez la nouvelle ? Nos peintres n’iront pas à Berlin .

DEUXIÈME MONSIEUR.— Ne vous l’avais-je pas dit, dès le premier jour !... Ça ne se pouvait pas…

PREMIER MONSIEUR.— Le fait est que ça ne se pouvait pas…

DEUXIÈME MONSIEUR.— Le sentiment national…

PREMIER MONSIEUR.— La dignité nationale…

DEUXIÈME MONSIEUR.— L’honneur national…

PREMIER MONSIEUR.— Le fait est que ça ne se pouvait pas.

DEUXIÈME MONSIEUR.— C’eût été une honte !

PREMIER MONSIEUR.— Pis que cela… Une infamie.

DEUXIÈME MONSIEUR.— Une trahison !... Un scandale !

PREMIER MONSIEUR.— Pis encore… Une attaque à la Russie, à la Sainte Russie .

DEUXIÈME MONSIEUR.— Et puis… je vais vous dire… Boulanger ne le voulait pas… Il ne le voulait pas !... Est-ce clair ?

PREMIER MONSIEUR.— Bravo !... Et on croit l’avoir réduit à l’impuissance !... C’est très chic.

DEUXIÈME MONSIEUR.— À l’impuissance, lui ! Mais mon cher ami, tout ce qui arrive d’heureux au pays vient de lui !... Enfin, ça ne se pouvait pas !...

PREMIER MONSIEUR.— Ça ne se pouvait pas avant que l’Alsace et la Lorraine…

DEUXIÈME MONSIEUR.— Chut !... vous savez la consigne du grand patriote… (D’une voix mystérieuse.) N’en parler jamais… y penser toujours !...

PREMIER MONSIEUR.— C’est juste !... mais tenez !... Je puis le dire à vous (Il regarde la colonne d’un air attendri.) et à elle, aussi… mon cœur déborde de joie patriotique. Je me sens fier d’être Français, aujourd’hui… Français !... Il me semble que nous les avons déjà reconquises, les chères perdues !... Oui, il me semble que la Patrie n’est plus mutilée, que la France…

DEUXIÈME MONSIEUR, il met un doigt sur sa bouche.— Chut !... n’en parler jamais !

PREMIER MONSIEUR.— De qui ?... de la France ?

DEUXIÈME MONSIEUR.— Non… de l’autre… là-bas…

PREMIER MONSIEUR.— C’est juste !... Pourtant, un jour, il faudra bien…

DEUXIÈME MONSIEUR.— Jamais !... (Il demeure un instant très grave comme inspiré, le doigt sur la bouche, tout à coup faisant le geste de déployer un drapeau)… Jamais !

(Passe une petite modiste, une gamine toute blonde et rieuse.)

PREMIER MONSIEUR, s’arrêtant, l’œil brillant.— Pst !... Mademoiselle !... Écoutez-moi donc !

DEUXIÈME MONSIEUR, reniflant.— Pst !... mon petit chat !... Écoutez-nous donc !

(La gamine file plus vite, sous les appels répétés, se retourne de temps en temps, moqueuse, et disparaît).

PREMIER MONSIEUR, désappointé.— La petite rosse !

DEUXIÈME MONSIEUR.— Il en viendra peut-être de plus jeunes encore !

(Ils se remettent à marcher autour de la colonne.)

PREMIER MONSIEUR.— Voyez-vous !... on a beau dire !... la France et toujours la France !... Légère, insouciante, blagueuse, c’est possible !... mais dès qu’il s’agit de la Patrie… nom d’un chien !... alors, on ne badine plus !... L’honneur national se réveille, indomptable !... J’aime ça, moi !

DEUXIÈME MONSIEUR.— Ce que j’admire en nous, c’est que dans ces moments de crise, nous avons le sentiment de la mesure, de la proportion… aussi bien que de l’enthousiasme. Ainsi, tant que Bismarck nous a provoqués, insultés de toutes les manières… nous n’avons rien dit !... cois, respectueux et dignes, nous n’avons pas bougé. On nous tuait nos douaniers, nos gendarmes à la frontière !... nous n’avons pas bougé !... On nous interdisait le séjour en Alsace…

PREMIER MONSIEUR, le doigt levé.— Chut ! N’en parler jamais !

DEUXIÈME MONSIEUR.— C’est juste !... On nous interdisait le séjour… (D’une voix tremblante.) là-bas… nous n’avons pas bougé !... Mais voilà qu’aujourd’hui il s’agit d’envoyer à Berlin des nymphes, des couchers de soleil, des fleurs et des vaches !... Halte-là !... Nous nous révoltons !... Nous nous indignons !... Qu’est-ce que vous voulez ? Moi, je trouve ça très beau et j’applaudis !...

PREMIER MONSIEUR.— L’honneur national !... Ah ! c’est une grande vertu !...

DEUXIÈME MONSIEUR.— L’art national !.... Il faut que l’art soit national ou qu’il ne soit pas !... (Avec emportement.) A Berlin, les chats de Lambert  !... les fleurs de Madeleine Lemaire  !... Mais ça ne serait plus des fleurs, ça ne serait plus des chats !... Il y aurait sur ces fleurs et sur ces chats, l’éternelle souillure allemande !...

PREMIER MONSIEUR.— Et les soldats de Detaille  !... A propos, vous savez qu’il y avait une conspiration !

DEUXIÈME MONSIEUR.— Vraiment ? Rien ne m’étonne plus.

PREMIER MONSIEUR.— Heureusement que la presse veillait !... Elle l’a découverte !... Ah ! c’est qu’elle est patriote aussi la presse ! Et on ne lui en conte pas à la presse !...

DEUXIÈME MONSIEUR.— Mais quelle conspiration ?

PREMIER MONSIEUR.— Voilà !... J’ai lu cela dans mon journal… L’empereur d’Allemagne se moquait des nymphes, des couchers de soleil, des vaches, des Bretonnes !... Ce qu’il voulait c’étaient les soldats français de Detaille !

DEUXIÈME MONSIEUR.— Je vous voir venir !... Continuez…

PREMIER MONSIEUR.— Il voulait des soldats français de Détaille !... Il avait déjà désigné les places qu’ils devaient occuper… Alors, le jour du vernissage, il serait venu, accompagné de de Moltke, de Valdersee , de tous ses généraux, et il aurait insulté les soldats français de Détaille ; il aurait craché dessus… Peut-être même, les eût-il fait fusiller ! On a vu cela !... La presse a donné l’éveil de la conspiration… Vous comprenez maintenant !

DEUXIÈME MONSIEUR.— Si je comprends !... Parbleu, c’est clair !

PREMIER MONSIEUR.— Et savez-vous aussi pourquoi l’impératrice Frédérique est allée visiter l’atelier de Guillaume Dubufe  ?

DEUXIÈME MONSIEUR.— Non, dites ?

PREMIER MONSIEUR.— Parce qu’il se prénomme Guillaume, comme son fils !... Vous sentez l’allusion  ?

DEUXIÈME MONSIEUR.— En vérité, c’est de l’audace !

PREMIER MONSIEUR.— Aussi ! ce qu’ils font une tête, maintenant à Berlin !...

DEUXIÈME MONSIEUR.— Ils sont dans une rage incroyable.

PREMIER MONSIEUR.— Peut-être vont-ils nous déclarer la guerre ?

DEUXIÈME MONSIEUR.— Hé ! Hé !... Je l’espère !...

PREMIER MONSIEUR.— Faut-il le dire… moi aussi !

DEUXIÈME MONSIEUR.— Moi, j’aime la guerre… La guerre est nécessaire aux peuples qui s’amollissent… Nous avons besoin d’une large saignée .

PREMIER MONSIEUR.— C’est incontestable… Et puis, la guerre, ça n’est pas un mauvais temps… Ça vous remue… ça vous donne la fièvre… On attend son journal avec impatience… On organise des ambulances… On fait de la charpie, avec les femmes !... Hé ! Hé !... On va visiter les blessés ! en partie de plaisir… Enfin, on ne s’ennuie pas une minute.

DEUXIÈME MONSIEUR.— On fait des affaires ! quand on est intelligent, on peut gagner beaucoup d’argent…

PREMIER MONSIEUR.— Et se faire décorer !... Tenez, j’ai bien des fois regretté 70 !

DEUXIÈME MONSIEUR.— Ah ! 70 !... Quel temps ! Nous ne retrouverons jamais ça !...

PREMIER MONSIEUR.— On ne sait pas !... On ne sait pas !... Il ne faut jamais désespérer de la France !... Il faut toujours compter sur les explosions du sentiment national !...

(Passent deux petites ouvrières.)

DEUXIÈME MONSIEUR.— Pst !... mesdemoiselles… Écoutez-moi donc !

PREMIER MONSIEUR.— Pst !... mes petites chattes… Écoutez-nous donc…

(Les petites ouvrières filent et disparaissent.)

DEUXIÈME MONSIEUR.— Les petites salopes !...

PREMIER MONSIEUR.— Allons dans la rue de la Paix… nous serons mieux…

(Ils se dirigent vers la rue de la Paix. Et sur la place Vendôme, déserte, s’affile, l’ombre de la colonne, mince, longue et conquérante, comme le profit de M. Déroulède.)

Octave Mirbeau, L’Écho de Paris, 3 mars 1891.