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Dialogues tristes/Les Scrupules de M. Hector Pessard

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LES SCRUPULES DE M. HECTOR PESSARD


(Le cabinet de travail de M. Hector Pessard, mobilier simple. Sur la cheminée, le buste de M. Thiers. Aux murs, des portraits de M. Thiers ; dans la bibliothèque, des œuvres de M. Thiers. Assis devant son bureau, M. Hector Pessard rédige le compte rendu de la dernière pièce. Et, dans le silence, l’âme de M. Thiers plane, invisible et protectrice.)


M. Hector Pessard. (Il écrit avec fièvre, avec fureur. Les feuillets, humides d’encre, s’amoncellent sur le bureau. Et, tandis que la plume grince sur le papier, M. Hector Pessard prononce à mi-voix des bouts de phrases… des adjectifs).

« … C’est l’abjection dans la pourriture… C’est la pourriture dans l’abjection… pestilentielle… le fumier moral… l’ignoble puanteur de ces âmes sordides… littérature de boue… style putride… art de bagne… inspiration d’hôpital… rêve de lupanar… ordure… ordure… ordure… ordure !… » (Il pose la plume sur le bureau, s’essuie le front en sueur, relit les pages écrites avec une satisfaction évidente, sourit… Puis il étire ses bras mollement, et tout haut :)… Encore une pièce que je n’ai pas vue ! De ne pas voir une pièce, c’est étonnant comme cela vous met, tout de suite, à l’aise pour la juger !… Le nom de l’auteur qui l’a faite, et du théâtre qui la joue, voilà qui me suffit, et amplement… Je n’ai pas besoin d’autres indications, moi !… Il faut savoir prendre les choses de haut… éliminer les petits détails inutiles… s’habituer aux grandes synthèses… Il faut planer enfin !… moi, je plane !… (Il étend ses bras et les fait aller lentement, comme des ailes)… Je plane même très bien… (Il se renverse dans son fauteuil et songe… Silence de quelques minutes)… C’est évident !… quand on voit une pièce, il arrive, parfois, qu’un mot, qu’une scène, qu’un acte, que la pièce tout entière vous charme… malgré vous. On ne sait pourquoi ! alors, on se laisse entraîner… on n’est plus impartial… on n’est plus juste… et le lendemain, par faiblesse… les critiques sont si faibles !… le lendemain on est capable de dire du bien des bonnes pièces, et du mal des mauvaises… La conscience s’abolit !… voilà le danger !… Et puis, moi, cela me trouble extrêmement de connaître les pièces dont je dois rendre compte… mes idées s’embrouillent… je me perds dans tant de personnages, tant de scènes, tant de décors… Comme Sarcey, je confonds tout… l’ingénue du Gymnase avec le traître de l’Ambigu… l’amoureux avec le vieux docteur… la fin de ceci avec le commencement de cela… Molière avec Burani… Shakespeare avec Pierre de Courcelles… Bref, je n’y suis plus du tout, du tout !… Tandis que de les ignorer… et de les ignorer complètement, cela me rend logique vis-à-vis de moi-même… et libre, tout à fait libre, vis-à-vis des auteurs !… Je puis dire ce que je pense… j’ai une opinion… une opinion que rien ne peut contrarier, influencer… J’exerce mon droit de critique dans toute sa plénitude… J’évite aussi les aventures fâcheuses… Je ne m’expose pas à tomber dans les galimatias lisardeux, où le bon Sarcey s’embourbe et barbote !… Mais, pourquoi va-t-il voir les pièces, cet enragé de Sarcey ?… Qu’y gagne-t-il ?… À quoi cela l’avance-t-il ?… Les comprend-il mieux pour cela ?… Et non seulement il les voit, mais il les revoit… C’est de la démence !… (Il hausse les épaules et reprend sa plume.) Poursuivons cet article… Planons, planons !… (Il écrit. Même jeu que précédemment.) C’est l’abjection dans la pourriture. C’est la pourriture dans l’abjection… pestilentielle… le fumier moral… l’ignoble puanteur de ces âmes sordides… littérature de boue… art de bagne… inspiration d’hôpital… rêve de lupanar… ordure…ordure… ordure… ordure !… » (Il s’interrompt d’écrire… et réfléchit) Tout de même, je suis inquiet !… C’est vrai, les auteurs sont tellement susceptibles aujourd’hui… on n’a pas plutôt dit que leurs œuvres étaient des infamies, et eux-mêmes d’affreux bandits… qu’ils se mettent à pousser des cris de paon ! Ils récriminent, ils réclament !… C’est embêtant !… Non, mais c’est embêtant !… Pour moi, je suis au-dessus de cela !… J’ai, Dieu merci, dans la critique, une situation qui me permet de ne pas trop m’émouvoir de ces vaines colères… de ces colères, dont on voit la ficelle, dans toute sa fleur, comme dit Wolff !… Si je ne vais pas à leurs pièces, est-ce que cela les regarde ?… Eh bien ! non, je suis inquiet quand même !… On a maintenant, dans la presse, des mœurs si déplorables !… Enfin ! je ne suis pas tranquille, là !… Je me souviens que j’en ai fait de raides… (Très gai)… de très raides… d’excessivement raides ! Et je ne voudrais pas (Sérieux)… sapristi ! je ne voudrais pas qu’on vînt me jeter cela à la figure ! Pour un homme de ma tenue, pour un critique austère, comme je suis, qui ne barguigne pas, avec la morale et le bon goût… Nom d’un chien !.. Ça serait, un désastre !… (On entend des craquements sur le parquet ; subitement effaré)… Hein ? Quoi ?… Qu’est-ce qu’il y a ?… Qui êtes-vous ?… Allez-vous-en !… Je ne veux pas vous voir !… Je ne veux pas !… Allez-vous-en ! (Un chat saute sur le bureau. Il ressemble à M. Thiers.)… Suis-je bête !… C’est Adolphe !… C’est mon chat… J’avais cru d’abord que c’était Ajalbert ou bien Goncourt !… (Silence. Le chat, assis sur son derrière, lisse ses pattes et s’épuce. La lampe baisse… M. Hector Pessard la remonte, encore un peu pâle et tremblant)… Je suis inquiet… (Il se lève, et marche dans son cabinet)… J’aurais peut-être mieux fait d’aller voir cette pièce… Elle est peut-être très bien, cette pièce… C’est curieux, j’ai beau marcher, parler haut… Je suis inquiet… Ce n’est pas du remords que j’éprouve… Non… C’est… c’est de l’inquiétude… il n’y a pas à dire… Voyons !… Rappelons-nous bien !… Mon début dans la critique fut extrêmement brillant. La veille, je n’étais que sympathique… Le lendemain je fus promu éminent… (Avec orgueil) l’éminent Hector Pessard !… Il est vrai que, du premier coup, j’avais trouvé une idée de génie… véritablement de génie… À propos d’une pièce d’Alexandre Dumas père, reprise dans je ne sais plus quel théâtre, j’exposai tout un plan d’enseignement nouveau… « Au lieu de continuer à enseigner dans les collèges, l’histoire, la géographie, la chimie, les mathématiques, la philosophie… toutes choses qui mènent fatalement un jeune homme au Théâtre-Libre, au suicide ou au bagne, il faut enseigner les romans d’Alexandre Dumas.  » La chose fit du bruit… On la discuta… J’étais célèbre… Tous les journaux sollicitèrent ma collaboration… Je choisis le Gil Blas… Mon Dieu, oui !… Je choisis le Gil Blas, et j’y portai une nouvelle, d’un raide !… d’un raide !… Ça se passait, ma nouvelle, ça se passait dans un b… — Non, soyons idéaliste, même envers moi. — Ça se passait dans une maison de tolérance !… Et voilà pourquoi je suis inquiet !… Si les auteurs, dont je ne vais par voir les pièces et que j’éreinte si allègrement, me rappelaient cette aventure… S’ils venaient me dire : « Vous en êtes un autre ! »… Qu’est-ce que je répondrais ?… Car enfin, il n’y a pas à le nier, moi, Hector Pessard, moi, l’éminent, le sévère, l’implacable, le vertueux Hector Pessard, j’ai fait de la Por-no-gra-phie ! de la Por-no-gra-phie… Ça n’est pas drôle !… Bah ! Ils l’ont peut-être oublié !… Voyons, voyons !… (Il se remet à son bureau, reprend sa plume). Planons, planons !… Et concluons !… (Il écrit ; même jeu)… « C’est l’abjection dans la pourriture… C’est la pourriture dans l’abjection… pestilentielle… le fumier moral… l’ignoble puanteur de ces âmes sordides… littérature de boue… style putride… art de bagne… inspiration d’hôpital… rêve de lupanar… ordure…ordure… ordure… ordure !… »


L’Écho de Paris, 5 janvier 1891