Contes en prose (Leconte de Lisle)/Dianora

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Contes en prose (Impressions de jeunesse)
Texte établi par préface de Jean Dornis, Société Normande du livre illustré (p. 117-145).
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DIANORA





Le récit suivant appartient à un obscur chroniqueur des faits et gestes d’Antelminelli Castruccio, seigneur de Lucques. Nous le reproduisons dans sa forme naïve et sans développements.

Vers la fin du treizième siècle, tandis que Rodolphe tenait les rênes de l’empire, et que le Saint-Siège vaquait par la mort de Nicolas III, Lucques était une des villes les plus anciennes et les plus renommées de la Toscane, après Florence et Pise. La République florentine l’emportait en éclat et en puissance, et Pise, autant par le souvenir de sa gloire passée que par cet air superbe que conservent toujours les grandeurs déchues ; mais l’esprit actif et aventureux des Lucquois, l’étendue de leur commerce et l’amitié de l’empereur donnaient à leur ville une célébrité qu’elle allait bientôt porter au plus haut point sous la domination de Castruccio. Dans cette cité de gentilshommes marchands et belliqueux, — épithètes qui d’ordinaire ne vont point de compagnie, — vivait, en 1279. une jeune fille de haute naissance, nommée Dianora de Castracani. Ses parents étant morts durant sa première jeunesse, elle habitait, sous la garde d’une sœur aînée ds son père, une grande maison de sombre apparence, dans la rue Saint-Benoît de Postella, non loin de l’église Saint-Martin de Lucques ; mais comme elle joignait à une beauté attendrissante les plus belles manières du monde, son nom était dans toutes les bouches, et l’amour de sa personne dans tous les coeurs.

Parmi les jeunes cavaliers qui s’empressaient sur ses pas aux églises et aux promenades, on distinguait surtout deux gentilshommes des mieux faits et des plus considérés de Lucques. L’un s’appelait Bonaccorso de Cenami ; l’autre, Pierre de Puccinelli, appartenait à une famille aussi noble, quoique moins riche. Tous deux étaient jeunes encore, d’une tournure martiale, fort enviés des hommes et aimés des dames. Mais Bonaccorso était veuf ; c’est pourquoi le bruit public disait que Puccinelli lui était préféré. Certes, ce n’était, en apparence, qu’une vaine rumeur ; car, de toutes les jeunes filles nobles de Lucques, nulle ne vivait dans une réserve plus chaste que Dianora. Sa tante était une femme d’un âge avancé, grandement pieuse et sévère, qui bien rarement quittait les côtés de sa nièce, et suivait d’ordinaire d’un œil vigilant ses moindres pas. Cependant le bruit public disait la vérité sans trop la savoir : Dianora et Puccinelli s’aimaient et s’étaient confié leur mutuelle passion. De son côté, Bonaccorso avait gagné le cœur de Mme Catherine de Castracani par une suite de flatteuses attentions si chères aux dames âgées, quand elles leur viennent de jeunes cavaliers. De sorte que Bonaccorso et Puccinelli, qui étaient amis, se cachant les ressources diverses qu’ils se ménageaient, nourrissaient une espérance pareille.

Un soir que les deux dames revenaient de prier à Saint-Martin, la vieille tante au bras de sa nièce dont un grand voile couvrait les cheveux tressés et les belles joues, elles rencontrèrent Bonaccorso et Puccinelli qui, par crainte l’un de l’autre, ne les abordèrent point. Quant aux autres cavaliers qui les saluaient respectueusement au passage, nul n’osait approcher ce trésor si bien gardé. Ces dames rentrèrent donc chez elles et se rendirent dans une vaste salle tendue de sombres tapisseries, où un vieux domestique leur servit silencieusement le repas du soir ; puis il alluma deux lampes suspendues au plafond. Mme Catherine se mit à lire dévotement un manuscrit de religion, et Dianora tissa à la soie une tapisserie destinée au maître-autel de Saint-Martin. Pendant ce temps, Bonaccorso et Puccinelli se promenaient devant l’église, s’entretenant à contre-cœur de choses étrangères au sentiment qui les agitait ; mais bientôt, et comme à leur insu, il se trouva qu’ils s’étaient avoué leur secret réciproque, quoique chacun d’eux se gardât bien de dire jusqu’à quel point leurs affaires étaient avancées, le premier avec la tante, le second avec la nièce. Enfin ils résolurent de demander cette dernière en mariage l’un après l’autre. Si Puccinelli était refusé, Bonaccorso réussirait peut-être ; et, dans tous les cas, il n’y aurait qu’un malheureux. Ils s’en remirent au sort de savoir lequel se présenterait le premier. Puccinelli gagna, et comme il était vêtu de la façon la plus élégante, il se rendit chez Mme Catherine de Castracani, laissant son rival certain du peu de succès de cette démarche, par suite de la bonne intelligence qu’il entretenait lui-même avec la vieille dame. Puccinelli n’était pas moins confiant dans l’amour de Dianora, et se félicitait in petto de ce que le sort l’eût favorisé.

Après beaucoup de difficultés de la part du vieux domestique, il fut admis dans la salle dont nous avons parlé déjà, laquelle devait être un jour le lieu d’une catastrophe si terrible. Mme Catherine reçut seule le jeune gentilhomme car, au grand chagrin de celui-ci, Dianora n’était point présente. L’austère dame inclina sa tête embéguinée en réponse aux salutations de Puccinelli ; puis, lui désignant un siège de la main, elle lui dit avec une froide politesse :

— Seigneur cavalier, que désirez-vous de moi ?

Puccinelli, qui avait arrondi par avance un beau discours, se sentit pris d’un si grand battement de coeur, qu’il ne put rien répondre, si ce n’est quelques mots sans suite, où perçait clairement le trouble de son âme. Mme Catherine réitéra sa question.

— Madame, dit enfin Puccinelli, vous pouvez décider du malheur ou du bonheur de toute ma vie. Je viens vous supplier de m’être favorable.

— Vous vous trompez sans doute, seigneur, répondit Mme Catherine ; je vous connais à peine de vue, et j’ignore même votre nom.

Cela était faux ; mais la vieille dame voulait faire entendre au gentilhomme qu’il ne lui plaisait point, car elle devinait bien où il en voulait venir.

— On m’appelle Pierre de Puccinelli, Madame ; ma famille est une des plus anciennes de Lucques et l’honneur de mon nom est sans tache.

— Je n’ai garde d’en douter, seigneur cavalier. Apprenez-moi donc en quoi je puis vous servir.

— Madame, reprit Puccinelli d’une voix tremblante, vous me voyez consumé du plus violent amour pour la signora Dianora, votre belle et vertueuse nièce. Je vous conjure à genoux de m’accorder sa main, si toutefois elle y consent.

Après avoir parlé de la sorte, il baissa les yeux avec confusion, se repentant déjà de sa témérité.

— Seigneur Pierre de Puccinelli, dit Mme Catherine d’une voix sévère, ma nièce n’est point en âge de se marier, et le fût-elle, j’ai décidé qu’elle ne s’unirait qu’à un seul gentilhomme de cette ville, lequel n’est point vous. Ma nièce vous rend grâces de votre offre honorable, mais elle ne peut l’accepter.

Ce disant, Mme Catherine se leva et fit une révérence solennelle à Puccinelli, qui comprit ce signal de sa retraite, et sortit le cœur dévoré de colère et de jalousie. Mais, au moment où il fermait la grande porte de la salle, une main légère s’appuya sur son bras, et une douce voix lui dit tout bas :

— Ayez bon courage, Pierre. Je vous aime et je jure par mon salut éternel que je n’appartiendrai qu’à vous.

Puccinelli fit un geste pour saisir la main qui l’arrêtait ; mais Dianora s’enfuit, et il n’entendit plus rien. Partagé entre la joie et le chagrin, il quitta la maison. Bonaccorso l’attendait encore devant Saint-Martin, et, dès qu’ils se furent rejoints, il dit à Puccinelli avec un sourire de triomphe :

— Eh bien ! Pierre, as-tu réussi ?

— Non et oui, répondit celui-ci.

— Comment ? Que veux-tu dire ?

— Bonaccorso, il faut que je tue un homme.

— Pourquoi cela ? demanda l’autre avec une inquiétude mal dissimulée.

— Parce que Dianora est promise en mariage.

— Et... dit Bonaccorso en hésitant, sais-tu le nom de cet homme ?

Puccinelli, qui le regardait en dessous depuis leur rencontre, reprit gravement :

— Non, mais tu vas me le dire.

— Es-tu fou ? je n’en sais rien.

Puccinelli recula tout à coup, tira son épée, et s’écria avec fureur :

— Défends-toi, mauvais traître ; cet homme, c’est toi !

— Par saint Martin de Lucques, repartit Bonaccorso en dégainant à son tour, j’aime mieux cela. Pourtant je ne t’ai point trahi ; j’ai loyalement pris les devants, et si Dianora me préfère à toi, je n’y puis rien.

— Tu mens, tu mens ! C’est moi qu’elle aime ; elle me l’a dit.

— Tu ne répéteras pas cela, calomniateur !

Et les épées se croisèrent. La nuit tombait, et les rares habitants qui passaient sur la place, loin de songer à mettre fin au combat, fuyaient au plus vite ; de sorte que les deux gentilshommes purent en découdre à leur guise. Ils étaient également braves et expérimentés dans les armes et combattirent longtemps sans autre dommage que quelques égratignures aux mains et aux bras ; mais il arriva que Puccinelli glissa sur un pavé humide, ce qui donna l’avantage à Bonaccorso. Celui-ci leva le bras pour en finir, et bien lui en eût pris, s’il avait eu le don de lire dans le temps futur. Un bon sentiment arrêta son bras, et il dit à Puccinelli en reculant de quelques pas :

— Relève-toi, Pierre. À vrai dire, j’ai peut-être des torts à ton égard. J’aurais dû t’apprendre où en étaient mes affaires d’amour ; mais, que veux-tu, la passion m’a emporté.

Puccinelli s’était relevé prestement, et, sans répondre un seul mot, il porta une si furieuse botte à Bonaccorso, que celui-ci l’ayant parée à grand’peine, n’écouta plus que sa colère, et rendit coup pour coup. Bientôt Puccinelli fut atteint à la cuisse, puis à l’épaule et chancela ; mais, au moment où son adversaire allait profiter de cet avantage, il se fendit à fond et lui planta son épée dans la gorge. Le malheureux râla et se tordit sur le pavé, tandis que le meurtrier se tenait debout devant lui, comme épouvanté de son action. Enfin, le sentiment du danger qu’il courait en restant à Lucques l’emporta sur la joie inquiète et cruelle qu’il éprouvait à contempler son rival vaincu, et il prit la fuite en choisissant les rues écartées qui conduisaient à la porte Saint-Pierre de Cigoli, du côté de Pise.

Le vieux domestique de Mme Catherine, qu’on nommait Checco, étant sorti de grand matin pour faire les provisions de la journée, trouva le premier Bonaccorso étendu au milieu de la place Saint-Martin, nageant dans le sang et comme mort. Checco, qui était dans le secret du mariage projeté entre ce gentilhomme et sa jeune maîtresse, ne trouva rien de mieux à faire que d’appeler quelques passants à son aide, et de transporter le corps chez Mme Catherine. Le mouvement fit revenir Bonaccorso à la vie, et il eut au moins la consolation de recevoir les soins de la belle Dianora, qui ne se doutait guère que ce fût là l’œuvre de son amant. Peut-être même, le sachant, eût-elle prodigué les mêmes attentions au blessé ; car la douceur et la cruauté sont proches l’une de l’autre dans le cœur des femmes.

Quoique ces sortes d’aventures ne fussent pas rares à cette époque, où toutes les villes d’Italie étaient autant de champs ouverts aux mille querelles suscitées par les factions incessantes qui se détruisaient l’une l’autre, celle-ci ne laissa pas de faire beaucoup de bruit, tant à cause de la considération senérale dont on entourait les Cenami, que par le fait des belles qualités que chacun se plaisait à reconnaître chez Bonaccorso. La blessure qu’il avait reçue n’ayant attaqué aucune partie vitale, il en fut quitte pour rester trois mois au lit. En second lieu, comme il refusait obstinément, soit générosité, soit dédain, de nommer son meurtrier, Puccinelli ne fut point poursuivi. Mais l’ignorance des événements retint celui-ci, durant tout ce temps, à Pise, où il s’était réfugié.

On juge bien que Bonaccorso mit à profit l’absence forcée de son rival. Mme Catherine, qui l’avait toujours aimé, l’accueillait à merveille, et Dianora elle-même écoutait en souriant les paroles passionnées qu’il lui débitait. Si bien qu’aussitôt sa complète guérison, il obtint ce qu’il avait joué au péril de sa vie. Le maître-autel de Saint-Martin de Lucques vit célébrer le mariage de la signora Dianora de Castracani et du seigneur Bonaccorso de Cenami. Au sortir de l’église, la jeune mariée jetait bien des regards furtifs autour d’elle, mais Puccinelli ne se montra point.

Nous ne nous chargerons point d’expliquer comment il se fit que Dianora eût si promptement oublié le serment fait à Puccinelli de ne jamais appartenir qu’à lui. Cette histoire n’est nullement de notre imagination, mais bien une fidèle narration d’événements véritables. La rumeur publique accusa Dianora de frivolité et d’inconstance, accusation dont elle ne démontra que trop la fausseté plus tard. Quelques personnes la blamèrent de sa docilité à obéir aux ordres de sa tante ; mais ces personnes furent bientôt à même de reconnaître le peu de fondement de leurs reproches, quand il ne leur fut plus possible de s’illusionner sur le caractère indomptable de cette jeune femme. Nous sommes donc portés à croire qu’elle avait une grande haine pour Bonaccorso, et qu’elle ne s’était unie à lui que par un raffinement de cruauté. Pourtant il est possible que les belles qualités et la passion sincère de son mari eussent amolli son cœur, si Puccinelli ne se fût jamais représenté à ses yeux.

Ainsi s’accomplit cette union, qui devait être fatale aux deux rivaux.

Bonaccorso,en homme fort amoureux de sa femme, l’entourait de mille attentions délicates ; ses moindres caprices étaient des lois pour lui. Tout le patriciat de Lucques était incessamment convié aux fêtes que prodiguait le nouvel époux. Les jeunes cavaliers enviaient son bonheur et Mme Catherine jouissait de son ouvrage en bonne parente qu’elle était.

Un soir, fatiguée de danses et de propos galants, Dianora s’était accoudée sur une balustrade de pierre qui dominait la rue où s’élevait la maison des Cenami. Les tentures épaisses de la fenêtre étaient retombées derrière elle et assourdissaient le bruit de la fête. Depuis quelques minutes elle rêvait en silence, le front dans la main, quand une ombre sortit de l’angle d’une rue voisine, et, s’avançant vers elle, s’arrêta devant la maison. D’abord elle y fit peu d’attention ; mais la personne dont il s’agit écarta le manteau qui lui cachait la figure, et s’écria d’une voix contenue :

— Ah ! Madame, qui aurait pensé que vous me trahiriez ainsi !

La jeune femme se pencha vivement vers cette personne, et reconnut Pierre de Puccinelli. Elle étouffa un cri de surprise, et voulut se retirer aussitôt ; mais il reprit d’une voix agitée :

— Restez, Dianora, restez, au nom de Dieu ! et répondez-moi. Je ne sais ce qui me retient d’entrer dans cette maison maudite, et d’achever le traître que j’ai manqué une première fois.

— Plus bas, Pierre ! dit la jeune femme. C’est donc vous qui avez percé Bonaccorso d’un coup d’épée, sur la place Saint-Martin ?

— C’est moi. Que ne l’ai-je mieux frappé et plus à fond !

— Vous eûtes tort, en effet. Mais retirez-vous. Soyez demain, de grand matin, derrière le troisième pilier de la nef de Saint-Martin.

Cela dit, elle disparut derrière tes tentures, et Puccinelli s’éloigna. Dès cette heure, la destinée de Dianora fut décidée, car la vue de son amant avait réveillé dans son cœur toute la passion qui s’y était assoupie. Elle n’eut pas plutôt arrêté le dessein de trahir son mari, qu’elle commença de le mettre à exécution.

Ici, le chroniqueur italien, auquel nous devons le récit de ce drame, fait la réflexion suivante que nous traduisons littéralement : « II en est ainsi, comme chacun sait, des femmes de notre Italie. Celles de France sont grandement fausses et inconstantes ; celles d’Allemagne froides et apathiques ; celles d’Angleterre romanesques ; mais les Italiennes sont d’un sang plus irritable ; elles détestent, elles aiment avec fureur. Il est aussi dangereux d’être leur amant que leur ennemi. Il n’est pas d’homme qui ait l’haleine assez longue pour porter jusqu’au bout le poids de leur haine ou de leur amour. Du reste, les hommes sages doivent éviter les femmes ; car, en général, ce ne sont point de bonnes créatures. »

Telle est l’opinion de notre chroniqueur ; nous la livrons au lecteur pour ce qu’elle vaut.

Le lendemain matin, sous prétexte de se rendre au tribunal de la pénitence, Dianora sortit seule et gagna l’église Saint-Martin, aussi prochaine de la maison de son mari que de celle de sa tante, comptant bien rencontrer Puccinelli derrière le pilier qu’elle lui avait indiqué, ce qui ne manqua pas d’arriver. L’église était déserte à cette heure matinale. Les deux amants purent s’entretenir en liberté et arrêter l’heure et le lieu de nouveaux rendez-vous. Au moment de quitter Puccinelli, Dianora lui dit :

— Ah ! Pierre, qu’avez-vous fait ? Si ce malheureux combat n’avait point eu lieu, vous auriez pu fléchir ma tante, et nous serions unis.

— Chère dame, répondit Puccinelli, vous m’en voyez au désespoir ; mais tout n’est pas perdu si vous m’aimez.

— Songez, reprit Dianora, combien je suis à plaindre ! Ma vie tout entière n’est-elle pas enchaînée à un homme que je hais ? La mort seule peut rompre mes nœuds.

— C’est à quoi je songeais, chère dame. Écoutez : fuyons cette ville, et allons cacher nos amours dans quelque autre pays.

— Il n’est point de remède à nos maux, Pierre. Vous ne pouvez consentir à ce que je perde ma bonne renommée. D’autre part, notre amour sera coupable, tant que Bonaccorso vivra.

— Le traître ! murmura PuccineIli qui, à ce nom, sentit renaître toute sa colère ; il ne m’échappera point toujours.

— Voici l’heure de nous séparer, dit la jeune femme. Adieu, Pierre ; je vous aime.

— Adieu, chère dame ; je meurs d’amour pour vous. À demain soir.

Ils se quittèrent ; mais Puccinelli resta longtemps immobile et songeur à l’ombre du pilier, prenant soin toutefois de se couvrir la figure de son manteau, car il ne voulait pas être reconnu à Lucques. De mauvaises pensées le travaillaient, et les paroles de Dianora avaient jeté le germe du crime dans son cœur. Nous ne saurions dire quelles bonnes raisons elle lui avait données pour justifier son mariage, mais, à coup sûr, elle avait eu l’art de tout rejeter sur Bonaccorso, de sorte que la haine de Puccinelli s’en augmenta de toute la douleur que ce mariage lui avait causée. Depuis son retour de Pise, il habitait, à l’insu de sa famille, une petite maison délabrée à l’extérieur, mais propre et commode au dedans. Cette maison était située près la porte Saint-Pierre de Cigoli. C’est là que Dianora, grâce à ces mensonges multipliés auxquels les femmes sont si habiles, vint le trouver le lendemain et nombre de fois encore.

Bonaccorso, tout entier aux premiers enivrements de son mariage, semblait avoir oublié son ancien ami. Cependant, comme il persécutait sa femme de sa tendresse et que depuis quelque temps elle lui témoignait presque de l’aversion, il commença de s’inquiéter de ses fréquentes sorties. Sans suspecter Puccinelli, dont il ignorait le retour à Lucques, plus que tout autre cavalier, il ne laissa donc pas de surveiller les démarches de Dianora ; mais il semblait que celle-ci eût à ses ordres un démon familier qui l’avertît des intentions de Bonaccorso, car jamais les deux amants ne furent surpris en compagnie l’un de l’autre. Le mari jaloux la suivit un jour jusqu’au seuil de la petite maison dont nous avons parlé, attendit quelque temps dehors et entra soudain. Dianora était tranquillement assise au chevet d’une vieille femme malade ou feignant de l’être. Nous laissons à penser si elle se montra courroucée des soupçons injurieux de son mari, lequel lui jura, très honteux, qu’il ne douterait jamais plus d’elle.

Sur ces entrefaites, les beaux jours étant venus, et toutes les familles nobles et riches de Lucques se retirant à la campagne, Bonaccorso fit part à Dianora du dessein où il était de l’emmener dans un château qu’il possédait, à trois lieues de la ville, au pied de l’Apennin. Dianora résista longtemps sous différents prétextes ; mais à la fin, craignant de corroborer les soupçons qu’elle avait excités dans l’esprit de son mari, elle donna connaissance de cet incident à Puccinelli, et partit peu de jours après. Le château des Cenami, fortifié comme tous ceux de l’époque, s’adossait contre la montagne, mais sa tour principale surplombait les rochers du Serchio, torrent rapide de l’Apennin, et dont les eaux rapides roulaient à cinquante ou soixante pieds de profondeur. Les fondements du château s’élevaient donc sur les bords de cet abîme. Or, des larges embrasures de la maîtresse-tour, non seulement l’œil embrassait le lit profond du torrent, mais encore, comme l’eau avait ruiné le rocher de ce côté, il était facile de laisser tomber un corps quelconque de la tour dans le gouffre. Ceci importe à la compréhension de ce qui va suivre. C’est là que Bonaccorso conduisit Dianora.

Toutes les distractions, tous les amusements imaginables lui furent prodigués. Tantôt c’était la chasse aux hérons dans les marais de la plaine ; tantôt la chasse aux cerfs dans la forêt voisine. Bonaccorso avait convié plusieurs seigneurs et dames de Lucques, croyant plaire à sa jeune femme ; mais rien ne faisait à la mélancolie de celle-ci qui en était arrivée à ne pouvoir plus supporter les liens qui l’unissaient à Cenami. Ce dernier, ne sachant à quelle cause attribuer la tristesse de sa femme, multipliait ses efforts, mais vainement. Cependant une grande chasse eut bientôt lieu dans la forêt. Tous les hôtes du château y prirent part, ainsi que Dianora. On battit les bois de grand matin, et le cerf ayant été lancé, les cavaliers et les dames coururent à cheval durant tout le jour, de sorte qu’à l’approche de la nuit, Dianora se trouva fortuitement, ou plutôt selon son secret désir, séparée de son mari et du gros de la compagnie. Elle rentra donc seule au château, et s’enferma dans son appartement qui donnait sur le torrent, se disant fort malade devant ses serviteurs. Quelques minutes après, un homme sortit de l’ombre des rochers du Serchio ; une échelle de corde lui fut jetée par Dianora, et il disparut bientôt dans l’intérieur de la tour. C’était Pierre de Puccinelli.

Nous ne savons si la chaleur de leurs sentiments fit qu’ils ne s’aperçurent pas de la fuite du temps, mais toujours est-il que Dianora fut prise d’une grande frayeur en entendant tout à coup le bruit de la cavalcade qui revenait au château, et bientôt après la propre voix de Bonaccorso frappant à la porte et demandant à entrer. Le premier mouvement de Puccinelli fut de se précipiter vers la fenêtre ; mais Dianora, qui probablement voulait en finir, le poussa derrière son prie-Dieu et ouvrit. Bonaccorso entra.

Il jeta un regard involontairement inquisiteur autour de la chambre. Se laissant tomber sur un siège, il dit avec indifférence :

— Vous nous avez quittés bien promptement, Madame ?

— Je m’étais égarée, répondit Dianora. La fatigue m’accablait, et force m’a été de revenir seule au château.

— Vous avez sagement agi. Pourtant je regrette de ne vous avoir pas accompagnée, car les chemins sont peu sûrs par le temps qui court.

— Je vous suis reconnaissante, seigneur ; mais je n’ai rencontré personne.

— Vraiment ? J’aurais cru le contraire.

— Vous vous seriez trompé.

— Tel n’est pas mon avis.

— Que voulez-vous dire ? seigneur. Cette persistance est étrange. Quelle est votre pensée ? Je ne vous comprends pas.

— Madame, dit froidement Bonaccorso, il y a un homme ici.

Dianora le regarda fixement et répondit :

— En êtes-vous bien certain ?

— Écoutez, continua Bonaccorso sans s’émouvoir, j’ai remarqué que vous quittiez la chasse à dessein. Je vous ai suivie, et j’ai vu un homme monter ici par une échelle de corde. Ce fait m’a expliqué clairement ce que votre conduite à Lucques avait d’obscur pour moi. J’ai pris aussitôt une résolution inébranlable, nul ne m’a vu rentrer au château ; je suis venu dans cette tour par un passage qui n’est connu que de moi. Nous sommes donc seuls, Madame, Que votre amant se montre, s’il n’est pas un lâche. Un de nous deux doit mourir et sera jeté dans le Serchio. Que je succombe ou que je triomphe, vous serez délivrée de ma vue ; car, dans ce dernier cas, j’ai l’intention d’aller servir le roi Philippe de France, et de fuir l’Italie pour jamais.

Dianora ne répondit rien ; mais en ce moment le prie-Dieu fut repoussé et Puccinelli se dressa devant Bonaccorso, pâle de rage et l’épée à la main.

— C’est toujours toi, Pierre, dit Bonaccorso avec calme.

— Voici ta dernière heure, murmura Puccinelli. Défends-toi !

— Ma cause est sainte et juste, Pierre, et tu as deux crimes sur la conscience, un premier meurtre et l’adultère. Ne trembles-tu pas d’affronter le jugement de Dieu ?

— Je tremble que tu ne m’échappes, Bonaccorso.

— En garde donc ! et que Dieu protège le bon droit !

Les deux gentilshommes s’attaquèrent. Ce ne fut point d’abord une lutte aveugle. Leur haine mutuelle faisait qu’ils ménageaient leurs forces. Habiles qu’ils étaient, maîtres d’eux-mêmes et sachant qu’une mort certaine serait le prix d’un moment d’oubli ou de précipitation, ils suivaient d’un œil calme et vigilant les rapides mouvements de leurs épées. Les coups et les parades se succédaient avec promptitude, mais avec toute la science qui eût été déployée dans un combat à armes courtoises. Cependant ce sang-froid ne pouvait durer. Une atteinte légère que reçut Puccinelli, dont le caractère était plus emporté que celui de Bonaccorso tira le premier celui-ci de sa réserve prudente. Il engagea plus vivement le combat, et toucha Bonaccorso à l’épaule ; mais la parade tardive et d’autant plus violente de ce dernier brisa l’épée de Puccinelli par la moitié. Le gentilhomme à demi désarmé fit un bond en arrière. Cenami s’arrêta un instant et lui dit :

— C’est le jugement de Dieu, Pierre. Prépare-toi à mourir.

— Viens donc ! répondit Puccinelli avec un cri féroce. Tout n’est pas fini.

La lutte recommença en silence, mais avec fureur. La longue épée de Bonaccorso frappa dix fois Puccinelli, qui rugissait de rage. Aucune de ces blessures n’était cependant assez grave pour l’abattre. Le désespoir le prit à la gorge, le sang lui obscurcit les yeux ; il se précipita tête baissée, s’enferra le bras droit, et plongea à deux reprises le tronçon de son arme dans la poitrine du malheureux Bonaccorso, qui expira sur-le-champ.

Durant toute la lutte, Dianora était restée immobile, pâle et les bras croisés, dans un coin de l’appartement ; mais, dès la mort de son mari, elle s’élança vers son amant qui chancelait, baisa sa main sanglante, et lui dit avec un cri de triomphe et d’amour :

— Pierre, Pierre, nous sommes libres !

Le corps de Cenami fut jeté dans le torrent, et les eaux le roulèrent sous les rochers, car il ne reparut point. Le sang qui tachait le parquet fut lavé avec soin, et les blessures légères de Puccinelli pansées. Puis il retourna secrètement à Lucques, selon le désir de Dianora, pour y attendre les événements. Quant à cette femme, quoiqu’elle ne fût pas sans une grande perplexité d’esprit, elle eut l’audace d’interroger le lendemain tous les gens du château sur le sort de son mari. Celui-ci avait dit vrai ; nul ne l’avait revu. Les recherches faites dans la forêt furent inutiles, comme il était naturel. Alors Dianora feignit une grande douleur, et finit par revenir à Lucques où elle excita la pitié de tout le monde. Elle quitta la maison de son mari et habita de nouveau celle de Mme Catherine, qui, ne s’occupant plus guère que de ses devoirs religieux, la laissa parfaitement libre de ses actions. Dieu sait si elle en profita ! Jamais deux amants ne s’étaient aimés d’un plus furieux amour. La passion prit même le dessus sur la prudence ; et deux mois s’étaient à peine écoulés depuis la disparition de Bonaccorso, que toute la ville de Lucques savait que Puccinelli était l’amant de Dianora. Cela causa un grand scandale et fit naître de terribles soupçons. Cependant, à défaut de preuves, les meurtriers ne furent point inquiétés.

Bonaccorso laissait un frère plus jeune de quelques années, alors au service de la seigneurie de Venise. On le nommait Lorenzo de Cenami. Puccinelli le connaissait, mais Dianora ne l’avait jamais vu. Ce qui devait arriver arriva. Lorenzo apprit le malheur qui frappait sa famille, en même temps que les soupçons qui planaient sur sa belle-sœur, dont la liaison avec Puccinelli était connue. Le jeune cavalier quitta Venise et vint à Lucques. Ne voulant point frapper des innocents, il fit des perquisitions nombreuses qui ne l’éclairèrent point sur le destin de son frère. Il se préparait à retourner à Venise, lorsqu’il reçut on ne sait d’où ni de qui le billet suivant

« Je meurs assassiné par Puccinelli et Dianora. Tue l’homme, épargne la femme. Elle est indigne de mourir de ta main.

« Ton frère, Bonaccorso. »

Lorenzo attendit la nuit, prit son épée, et alla se promener sur cette même place Saint-Martin où avait eu lieu le premier combat des deux rivaux. Puccinelli avait l’habitude d’y passer tous tes soirs, se rendant chez Dianora. À l’heure accoutumée, il parut à l’angle de la place, qui était déserte comme toujours vers le soir. Lorenzo alla à sa rencontre et lui dit :

— Seigneur Pierre de Puccinelli, on me nomme Lorenzo de Cenami. Vous avez tué mon frère. Il me faut le venger. Êtes-vous prêt ?

— Seigneur Lorenzo, répondit Puccinelli, tel est votre devoir. Je suis tout à vous.

— Notre combat ne peut avoir lieu ici, seigneur. Il se pourrait qu’on nous interrompît. Suivez-moi. Je sais un endroit sûr, non loin d’ici.

Cela dit, il marcha en avant et conduisit son adversaire, par des rues détournées, derrière les remparts de la ville. Le ciel était pur et brillant, la campagne silencieuse ; le combat s’engagea. Nous n’en décrirons pas les péripéties. Puccinelli succomba. Lorenzo lui coupa la tête, qu’il cacha sous son manteau et rentra dans Lucques, se dirigeant vers la maison de Mme Catherine, où demeurait Dianora.

Elle était assise dans la vaste salle où s’était écoulée sa jeunesse, belle et pâle comme une statue de marbre. Sa tante, étant malade, s’était retirée de bonne heure. Elle attendait Puccinelli, qui tardait plus que de coutume. Ce retard l’inquiétait. Nous ne saurions dire si le remords de son crime travaillait le cœur de cette femme, dont les passions étaient si ardentes ; mais une sombre tristesse se lisait sur son visage, si beau et si doux. On eût dit que le pressentiment de ce qui allait suivre traversait son esprit. — L’impatience la força de se lever ; elle fit plusieurs pas avec une action fiévreuse ; puis elle entendit le pas d’un homme dans l’escalier, et courut à la porte avec un sourire de joie. Un étranger entra. Comme il était couvert d’un large et long manteau, elle crut que c’était Puccinelli, et lui dit tendrement :

— C’est mal à vous, Pierre, d’être venu si tard.

— Ce n’est pas Pierre de Puccinelli, répondit l’étranger en se découvrant la figure : c’est moi.

— Et qui êtes-vous, seigneur ? s’écria-t-elle en reculant avec effroi.

— Je suis Lorenzo de Cenami, le frère de votre époux, Madame. J’ai appris le malheur commun qui nous a frappés tous deux, moi, dans mon amitié fraternelle, vous, dans votre amour, et je viens vous saluer et pleurer avec vous.

Aux premiers mots de Lorenzo, Dianora, se sachant coupable, avait frémi d’épouvante, mais les dernières paroles du nouveau venu l’avaient rassurée. Elle porta la main à ses yeux, et feignit de pleurer en disant :

— Ah ! seigneur Lorenzo, c’est un bien grand malheur en effet.

— Sans doute, Madame et chère sœur. Aussi ai-je cru que la vue d’un frère qu’a si vivement aimé notre Bonaccorso serait un adoucissement à vos peines cruelles.

— Vous avez bien jugé, seigneur, et je vous suis reconnaissante de ne m’avoir point oubliée dans ma détresse.

— Pourquoi vous êtes-vous retirée de la maison de mon frère, chère soeur ?

— Elle me rappelait trop cruellement celui que je pleurerai toujours, seigneur Lorenzo.

— Ne seriez-vous pas désireuse de savoir jusqu’à quel point il vous aimait ? J’ai à vous faire un présent dont il se réjouira dans sa tombe lointaine, si toutefois il ne vit plus.

— Ah ! seigneur, qu’est-ce donc ? Donnez, donnez, ce souvenir me sera bien cher.

— Le voici, dit Lorenzo, en posant sur les genoux de Dianora la tête sanglante de Puccinelli.

Elle prit cette tête à deux mains, pâle, égarée, ne pouvant parler, la reconnut, poussa un horrible cri de désespoir et tomba à la renverse comme un cadavre.

Lorenzo lui jeta un long regard de haine et de mépris, et sortit. On ne le revit plus à Lucques, car il se retira à Venise, où il mourut quelques années après.

Ainsi finit la chronique de la belle Dianora de Castracani. Elle se retira chez un des parents de son père, nommé Antonio de Castracani, et qui était chanoine de l’église Saint-Michel. Comme elle était enceinte, et que le mépris public la poursuivait, son parent lui céda une petite maison de campagne, située à un mille de Lucques. C’est là qu’elle mit au jour, le 28 mars de l’an de grâce 1281, Antelminelli Castruccio de Castracani qui, joignant plus tard à son génie naturel les passions sans frein de sa mère, devint seigneur de Lucques, dominateur de Pise, lieutenant de l’empereur Frédéric de Bavière, et le plus mortel ennemi de la République florentine. — Ce fut un grand politique et un grand capitaine. Sans pitié pour ses ennemis, soupçonneux et loyal, plein d’astuce et de grandeur d’âme, il régna glorieusement, et mourut après une victoire.