Dictionnaire analytique d’économie politique/G

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GRAINS. — Ce sont les produits de l’agriculture qui servent à la subsistance de l’homme et à celle des animaux. Leur nécessité absolue leur donne la plus grande importance et peut-être fait exagérer.

Un des écrivains les plus éclairés de l’économie politique ne mérite-t-il pas ce reproche, quand il avance que les progrès de la richesse s’arrêtent aussitôt que la progression des céréales atteint son terme ?

Cette opinion mériterait quelque crédit si la population était une source de richesses, si cette source ne pouvait grossir que par l’accroissement de la population, comme celle-ci ne peut se multiplier que par une plus grande production qui doit la faire subsister ; mais rien de semblable n’a lieu, comme il me paraît facile de le démontrer.

La population ne concourt à la production de la richesse que par son travail, et ce n’est pas même la quantité du travail qui détermine la grandeur de la richesse. Il est au contraire certain que le travail est d’autant plus productif de la richesse qu’il est plus perfectionné, qu’il emploie moins d’ouvriers et coûte moins de frais. Tout ce qui est consommé par la population laborieuse sur les produits du travail est perdu pour la richesse, tellement que si l’ouvrier ne produisait que ce qu’il consomme, toute richesse serait impossible.

Le grand art de la production de la richesse est d’obtenir le plus de produits avec le moins de consommation, ou, ce qui est la même chose, de faire plus d’ouvrages avec moins d’ouvriers. C’est, en effet, à ce but que tendent les progrès du travail, les découvertes des sciences, l’invention des machines y le perfectionnement des arts et tous les efforts de la civilisation.

Jusqu’à quel point ce concours de causes et de combinaisons rendent-ils inutile la progression de la population ? Peu importe ; ce qu’il y a de certain, c’est que la richesse peut faire d’immenses progrès sans aucun accroissement de la population ; et, par conséquent, un peuple pourrait atteindre au terme de la production des grains sans épuiser la source de ses richesses. C’est altérer les principes de l’économie politique que d’établir entre la population, les subsistances et les richesses des rapports de proportion qui les tiennent dans une dépendance mutuelle. La population et les subsistances peuvent s’accroître pendant des siècles sans, que la richesse en soit augmentée d’un centime ; comme aussi la richesse peut s’accroître indéfiniment avec la même population et les mêmes subsistances. On pourrait en trouver un exemple frappant dans l’état des peuples nomades et de la population de la, Chine. Les uns et les autres multiplient au delà des bornes de la production des subsistances, et cependant ils ne peuvent arriver à la richesse ; et tout ce qu’ils peuvent espérer, c’est que celle qu’ils ont acquise reste stationnaire. Si, comme on le verra au mot Richesses, elles consistent dans l’excédant des produits sur les besoins, dans l’aisance, les commodités et les jouissances physiques, morales et intellectuelles, l’état progressif des grains et de la population leur est tout-à-fait inutile et peut même leur être contraire.

Mais de ce que la progression des subsistances n’est pas une condition absolue et indispensable de la progression de la richesse, il ne s’ensuit pas qu’on ne doit pas mettre le plus grand prix à leur abondance. Aussi n’y a-t-il sur ce point aucun dissentiment ni parmi les écrivains ni parmi les gouvernemens. Tous conseillent ou prescrivent l’abondance des grains, parce qu’elle assure la subsistance du peuple, la stabilité du gouvernement et la tranquillité générale ; mais on est arrêté par une grande difficulté qu’il n’est pas facile de surmonter. L’abondance des grains produit leur bon marché ; le bon marché décourage le producteur et le porte à restreindre la production afin de se préserver de l’abondance qui le ruine.

De là sont nés deux systèmes :

Le monopole du marché national en faveur du producteur ;

Et outre ce monopole, une prime pour l’exportation des grains.

Mais aucun de ces systèmes n’a produit l’effet qu’on en attendait dans les deux pays les plus éclairés de l’Europe.

En France l’importation des grains étrangers ? a été presque toujours prohibée, et, par conséquent, l’approvisionnement du marché national réservé exclusivement au producteur national. On se flattait que le monopole assurerait au cultivateur un bon prix, de ses grains, et que ses profits l’engageraient à maintenir l’abondance du marché. C’était sacrifier le consommateur au producteur ; sacrifice imprudent, mais qui ne doit pas étonner dans des siècles d’ignorance et surtout à des époques où le producteur disposait du pouvoir, ou du moins exerçait sur lui une influence irrésistible.

Qu’en est-il résulté ?

L’avantage que le monopole devait assurer au producteur ne s’est pas réalisé ; le monopole n’a pas fait hausser le prix des grains ; ils sont restés à bas prix ; le cultivateur n’en a produit que la quantité nécessaire à la consommation, quantité insuffisante dans les années de disette ; d’où sont résultés la détresse du cultivateur, l’indigence du consommateur et la misère générale.

Tous les écrivains ont été frappés de ces résultats, mais ils ont été hors d’état de les expliquer. Ils n’ont pas pu comprendre comment le monopole est impuissant sur le prix des grains. Ils ont vainement multiplié les conjectures ; le problème est resté insoluble.

L’Angleterre n’a pas été plus heureuse, quoique son système fût plus ingénieux et plus fortement combiné.

Au monopole du marché national elle ajouta une prime pour l’exportation des grains, quand ils descendraient au-dessous du prix qu’on estimait bas ; et ils la réduisirent et même la supprimèrent tout-à-fait quand le prix s’élevait à un taux réputé trop haut. On se flattait par conséquent que, si le monopole n’élevait pas suffisamment le prix des grains dans le marché intérieur, la prime qui ferait exporter tout ce que le marché ne pourrait pas consommer, seconderait puissamment le monopole, et assurerait au producteur un bon prix de ses grains. Mais cette combinaison, tout ingénieuse qu’elle était, n’a été d’aucun secours pour le monopole, et les grains sont restés à bas prix en Angleterre comme en France.

Quelle en est la cause, et d’où vient cette exception à la loi du monopole et des primes d’exportation ? Si je ne m’abuse pas, il est facile de les signaler.

Le monopole, l’exportation ne peuvent faire vendre les grains, malgré leur nécessité, au delà du prix que le consommateur peut les payer. Ses facultés sont donc la mesure nécessaire du prix des grains. Tant que le travail, l’industrie et le commerce laissaient la grande masse des consommateurs dans un état voisin de la pénurie et de l’indigence, les prix ne s’élevèrent pas et ne pouvaient pas s’élever, car on n’aurait pas pu les payer.

Ce n’est que depuis que les consommateurs ont eu plus d’aisance, par les travaux de l’industrie et du commerce que les grains se sont élevés à un prix jusqu’alors inconnu, et dès ce moment on a recherché les moyens d’arrêter leur élévation avec autant de soin qu’on en avait mis à la produire. La prime a été supprimée, le monopole a été modifié ; mais on n’en est pas plus avancé, et l’on n’a pas plus réussi à maîtriser la hausse que la baisse. On reste toujours placé dans la funeste alternative de la baisse des grains malgré le monopole, et par conséquent de la ruine du cultivateur, ou de la cherté des grains par leur rareté, et par conséquent de la redoutable misère du consommateur.

On n’échappera à l’une et à l’autre calamité ni par la liberté générale du commerce des grains qui dessécherait jusque dans sa racine la branche la plus productive de la richesse de chaque peuple, et prodiguerait les richesses de la civilisation aux peuples les moins civilisés ; ni par un monopole qui ruine le consommateur sans enrichir le producteur, ni par des primes d’exportations qui ajoutent encore aux désastres du monopole. Il n’y a de remède actuel contre de si déplorables résultats que dans une bonne loi d’entrepôt qui maintienne l’équilibre entre le producteur et le consommateur, et les préserve également de la rareté et de l’abondance qui les ruine tour à tour sans aucun moyen d’échapper à leur fatale destinée.

Un temps viendra sans doute, et je fais des vœux pour qu’il ne soit pas éloigné, où tous les peuples placés dans des situations à peu près égales de travail, de richesses et de civilisation, pourront supprimer les barrières qui les séparent ; mais ce moment n’est pas arrivé, et l’on ferait d’inutiles efforts pour les devancer. Jusque-là on ne peut que lutter contre les inconvénients, sans pouvoir se flatter d’y remédier, mais dans l’espoir d’en réduire les calamités.

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