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Dictionnaire de Trévoux/2e édition, 1721/Abadir ou abaddir

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ABADIR, ou ABADDIR ; car Priscien, qui nous a conservé ce nom, dit l’un & l’autre, & même ABDIR, selon la remarque de Vossius, De Theol. Gent. L. VI. C. 39. terme de Mythologie. C’est le nom d’une pierre que Saturne dévora. Car, soit que son frere Titanus ne lui eût cédé l’empire du monde, qu’à condition qu’il n’éleveroit point d’enfant mâle, soit que les destinées portassent qu’il seroit un jour détrôné par un de ses enfans, il les faisoit tous périr dès qu’ils étoient nés. Enfin Cybele, ou Ops sa femme le trompa, & lui fit avaler cette pierre, au lieu de l’enfant dont elle étoit accouchée. Vossius prétend que ce mot vient de Βαιθὶλ, Béthel ; car il faut remarquer que les Grecs appellent Βαίσυλος la pierre que Saturne dévora, au lieu de l’enfant que Rhée avoit mis au monde. Or on sait d’où vient ce mot Béthel, & ce qu’en dit Moyse dans la Genèse, XXVIII. 10. & suiv. Jacob allant en Mésopotamie, s’arrêta un jour près de Luza, ville des Chananéens, pour y reposer & pour y passer la nuit. Pendant son sommeil, il vit en songe l’échelle mystérieuse, & le lendemain comprenant qu’il étoit dans un lieu saint, il prit la pierre qui lui avoit servi d’oreiller, & l’érigea en monument, en y répandant de l’huile, & appella la ville voisine Béthel, c’est-à-dire, Maison de Dieu. Vossius donc après avoir dit que cette pierre avoit été en si grande vénération parmi les Israëlites, jusques-là que quelques-uns étoient allez jusqu’à lui rendre des honneurs divins : ce qui fit qu’en celieu qui s’appeloit Bethel auparavant, fut nommé depuis Bethave, Maison du mensonge, par les vrais Israëlites, qui eurent ce culte idôlatrique en horreur : Vossius, dis-je, ajoute que pour les Payens la connaissance confuse qu’ils eurent de cette pierre & de l’histoire de Jacob, leur fit dire que c’étoit cette pierre que Saturne avoit dévorée au lieu de Jupiter, & ils la nommerent Βαίτυλος, du mot Hébreu Béthel. Puis, ajoutant un A au commencement du mot, & changeant L en R, ils ont fait Abadir. Il falloit ajouter, & changeant encore le th en d.

Tout cela n’est pas fort évident, & paroît bien forcé : ce n’est rien cependant en comparaison de la seconde étymologie. Toute cette fable de Saturne renferme, dit-on, des mystères qui se découvrent par le moyen de la langue Phénicienne, qui étoit alors en usage. En Phénicien Aben, en mettant un Aleph devant ben, comme font les Arabes, signifie également un fils & une pierre. Le mot Achal, dans les langues orientales, signifie tuer & manger : de sorte que pour dire que Saturne tuoit les enfans que Rhée lui faisoit remettre entre les mains, on a dit qu’il mangeoit des pierres. On a appellé ces prétendues pierres Abaddir : ce qui est un mot formé de ces deux, Aben-dir, qui signifient l’enfant d’un autre ; car dir peut être la même chose que zar, c’est-à-dire, alienus, parce que le daleth & le zaïn se changent facilement, & que l’on n’a aucun égard aux voyelles dans les étymologies orientales. En vérité il faut avoir l’estomac aussi bon que Saturne pourb digérer toutes ces choses. Comment s’ensuit-il que parceque les Arabes disent Ibu pour fils, les Phéniciens ont dit Aben  ? Dans quelle langue orientale Achal signifie-t-il tuer ? Comment prouve-t-on que ceux qui ont les premiers inventé cette fable, parloient Phénicien ? Est-ce Cadmus & ses compagnons, qui l’ont apportée en Gréce ? Mais quel est ce Saturne qui tuoit tous ses enfans, & dont ces Phéniciens raconterent les aventures en Gréce ? Comment s’ensuit-il enfin que, parce que le ד & le ז se changent quelquefois en Chaldéen, & dans des siècles bien postérieurs, ils se soient changez de même dès le commencement en Phénicien ? On ajoute, les Grecs nomment cette pierre Βαίτυλος : ce mot vient de batal, ou batil, comme écrivent les Arabes, qui veut dire faux & méprisé : ce qui convient fort-bien, dit-on, avec l’histoire que l’on vient de rapporter, puisque les enfans que Saturne faisoit mourir, n’étoient pas de Rhée, mais apparemment de quelque esclave. Tout cela convient très-mal avec l’hisoire qu’on vient de rapporter : car, selon cette histoire, c’étoit les enfans


même de Rhée que Saturne mangeoit. Enfin batal, dans le sens qu’on lui donne, est purement Arabe, il n’est point Hébreu : grand préjugé qu’il n’étoit point non plus Phénicien. Quel mélange monstrueux de prétendu Phénicien, de Chaldéen, d’Arabe !

Bochart, dans son Chanaan, L. II. C. 2. nous fournit encore une autre étymologie. Il dit que Abaddir est formé du Phénicien aben, pierre, & dir, sphérique ou rond. Il tire cette dernière signification non-seulement de l’Arabe, mais encore de l’Hébreu, où דור, dur, ou plutôt dour, signifie pila, une balle, & דר, dor, margarita, une perle, & par conséquent un corps rond. Il montre que ce nom convient à la pierre Βαίτυλος, ou abaddir, parce que Damascius & Pline nous apprennent qu’elle étoit ronde. Il faut louer les efforts de tous ces Savans, pour nous éclaircir une antiquité si reculée, sans se livrer aveuglément à toutes leurs opinions. Je m’étonne que personne n’ait dit que Abaddir venoit de abad perdre, & dour habitation, demeure. Car cette pierre fut cause qu’il perdit le Ciel, son séjour & sa demeure.

Priscien rapporte qu’Abaddir étoit aussi le nom d’un Dieu. Isidore dans ses gloses, & Papias témoignent la même chose : Et S. Augustin, écrivant à Maxime de Madaure, dit que les Carthaginois avoient des Dieux nommés Abadirs. Il semble que ce nom n’étoit pas un nom propre, mais un nom appellatif qu’on donnoit aux Dieux plus grands & plus considérables ; car Ab-addir sont deux noms purement Hébreux & Phéniciens, signifiant Pere magnifique. C’est ainsi que les Grecs ont distingué les Dieux & les Démons, δαίμονες ; & les Romains, Dii majorum gentium, & Dii minorum gentium.