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Dictionnaire de Trévoux/2e édition, 1721/Abbé

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AbBÉ. Ce nom, dans sa première origine, qui est Hébraïque, signifie Pere. Car les Hébreux appellent Pere en leur langue, Ab ; d’où les Chaldéens & les Syriens ont fait Abba, & de Abba, les Grecs ont formé ἀββας, que les Latins ont conservé ; & c’est de là qu’est venu le nom d’Abbé en notre langue. Saint Marc & saint Paul ont gardé le mot Syriac ou Chaldaïque Abba, pour dire Pere, parce qu’il étoit alors commun dans les Synagogues & dans les premières Assemblées des Chrétiens ; mais ils l’ont interprété en ajoutant le mot Pere. C’est pourquoi Abba Pater, au ch. 14. de saint Marc, v. 36. ne signifie pas Mon Pere, mon Pere, comme il y a dans la version de Mons, & dans celle des Jésuites de Paris. Il est mieux de traduire avec le Pere Amelotte, Abba, mon Pere ; ou plutôt avec M. Simon, Abba ; c’est-à-dire, mon Pere. Tel est le sentiment de M. Simon, & de quelques autres Interpretes avant lui, comme Emmanuel Sa, Beze & Lightfoot. Leur raison est qu’il y a dans le Grec Ἀββἆ ὀ πατερ, & non pas ὦ πάτερ. Mais d’autres Interpretes, non moins habiles, tels que sont Mariada, Luc de Bruges, Cornelius à Lapide, Grotius, Louis Capell, &c. prétendent que cette répetition marque l’affection & la ferveur avec laquelle Jesus-Christ prioit. L’Interprete Syriaque a été dans ce sentiment, quand il a traduit אבא אבי, Pere ! mon Pere ! lui qui n’avoit pas besoin d’interpréter, ou d’expliquer le mot Syriaque Abba. Très-vrai-semblablement c’étoit aussi la pensée de l’Interprete Arabe, lorsqu’au lieu de יא, dont il s’est servi en Saint Matthieu, Chapitre 16, V. 39 ; & en Saint Luc, Chap. 22. V. 42, où il n’y a que Pater, ou Pater mi ; en Saint Marc, où il y a Abba Pater, il a employé איהא, interjection plus forte & plus propre à faire sentir avec combien d’ardeur & d’empressement Jesus-Christ prioit. La version Éthiopienne suppose aussi que Jesus-Christ dit ces mots ; car elle traduit Wajaba, Aba waabouy. Et il dit, Pere ! & Mon Pere ! D’ailleurs, dans les explications ou interprétations des mots, l’Ecriture met toujours ὁ ἐστί, ou bien ὁ ἐστί, μεσθερμηνευόμενον ; c’est-à dire, ou ce qui s’interpréte ; & non pas simplement, comme ici. Voyez Math. I. 23. Marc, 5. 41. 15. 22, 34. Jean, I. 39, 41, 43. 9. 7. Act. 4. 36. 9. 36. Après tout, dans une version je mettrois, Abba, mon Pere ! Déterminer si c’est là l’explication ou non, c’est le fait du Commentateur, & non du Traducteur. Quoique ces deux mots Abba, Pere, soient la même chose, tant dans S. Marc que dans S. Paul au Ch. 8. de l’Epître aux Rom. V. 15 ; & au Chap. 4, de l’Epître aux Galates, V. 6. il n’y a cependant point de pleonasme dans cette expression. Les Evangélistes & les Apôtres ont conservé dans leurs écrits plusieurs mots Syriaques qui étoient en usage ; & comme ils écrivoient en Grec, ils ont en même temps ajouté l’interprétation de ces mots en langue Grecque. C’est sur ce pied-là qu’au Chap. 23. des Actes des Apôtres, V. 8, où il y a dans notre Vulgate, conformément à l’original Grec, Elymas magus, Mess. de P. R. & le P. Amelotte ont fort bien traduit, Elymas, c’est-à-dire, le Magicien. Ces autres paroles qui suivent immédiatement après (car c’est ce que signifie Elymas) confirment ce qu’on vient de dire, touchant la signification de Abba Pater ; ce qui a été remarqué par saint Jérôme dans son Commentaire, sur le Chap. 4. de l’Epître aux Galates, où il explique doctement ces mêmes mots Abba Pater. Le nom de Ab, ou Abba, qui dans les commencemens étoit un mot de tendresse & d’amour dans la langue Hébraïque ou Caldaïque, devint ensuite un nom de dignité & un titre d’honneur ; les Docteurs Juifs affecterent ce titre, & un de leurs plus anciens Livres, qui contient diverses sentences ou apophthegmes de leurs Peres, est intitulé Pirke Abbot, ou Avoth ; c’est-à-dire, Chapitre des Peres. C’est par rapport à cette affectation, que Jesus-Christ dans S. Mathieu, Chap. 23. V. 9, dit à ses disciples : N’appellez personne sur la terre votre Pere : car vous n’avez qu’un Pere qui est dans le Ciel. S. Jérôme se sert de ces paroles de Jesus-Christ contre les Superieurs des Monastères de son tems, qui prenoient le titre de Peres ou Abbez. Il dit, expliquant ces paroles de S. Paul, Abba Pater, dans son Commentaire sur l’Epître aux Galates, Chap. 4. Je ne sçai par quelle licence le titre de Pere ou Abbé a été introduit dans les Monasteres, Jesus-Christ ayant deffendu expressément que qui que ce soit prît ce nom, parce qu’il n’y a que Dieu seul qui soit notre Pere. Mais comme Jesus-Christ a plutôt condamné la vaine gloire des Juifs, qui prenoient la qualité de Peres, que le nom de Pere, il n’est pas surprenant que les Chefs ou Supérieurs des Monasteres l’aient pris dès les premiers établissemens des Moines.

Le nom d’Abbé est donc aussi ancien que l’institution des Moines. Ceux qui les gouvernerent, prirent le nom d’Abbez & d’Archimandrites. Ce nom s’est toujours conservé depuis dans l’Église : & comme ils étoient eux-mêmes Moines, ils étoient distinguez du Clergé, avec lequel cependant on les mêloit quelquefois, parce qu’ils tenoient un rang au-dessus des Laïques. S. Jérôme écrivant à Heliodore, nie absolument que les Moines soient du Clergé : Alia, dit-il, Monachorum est causa, alia Clericorum. Il reconnoît néanmoins que les Moines n’étoient pas exclus par leur profession des emplois Ecclesiastiques. Vivez, dit-il dans sa Lettre au Moine Rusticus, d’une maniere que vous puissiez mériter d’être Clerc ; & si le peuple ou votre Evêque jette pour cela les yeux sur vous, faites ce qui est du devoir d’un Clerc.

Les Abbés ou Archimandrites, dans ces premiers tems étoient soumis aux Évêques & aux Pasteurs ordinaires ; & comme les Moines vivoient alors dans des solitudes éloignées des villes, ils n’avoient aucune part aux affaires Ecclésiastiques. Ils alloient à la parroisse avec le reste du peuple ; & quand ils en étoient


trop éloignez, on leur accordoit de faire venir chez eux un Prêtre pour leur administrer les Sacremens. Enfin, ils eurent la liberté d’avoir des Prêtres qui fussent de leur corps. Souvent l’Abbé ou l’Archimandrite étoit Prêtre ; mais ces Prêtres ne servoient qu’aux besoins spirituels de leurs Monasteres. Quelque pouvoir que les Abbés eussent sur leurs Moines, ils étoient soumis aux Evêques, qui avoient beaucoup de considération pour eux, surtout après les services qu’ils rendirent aux Eglises d’Orient. Comme il y avoit parmi eux des personnes sçavantes, ils s’opposerent fortement aux heresies naissantes ; ce qui fit que les Evêques jugerent à propos de les tirer de leurs solitudes. On les mit dans les fauxbourgs des villes, pour être plus utiles aux peuples. S. Chrysostome jugea même à propos de les faire venir dans les villes ; ce qui fut cause que plusieurs s’appliquerent aux Lettres, & se firent promouvoir aux Ordres. Leurs Abbez en devinrent plus puissans, étant considérés comme de petits Prelats. Mais quelques Moines qui se crurent en quelque manière indépendans des Évêques, se rendirent insupportables à tout le monde, même aux Évêques, qui furent obligés de faire des Loix contre eux dans le Concile de Chalcedoine. Cela n’empêcha pas que les Abbez, ou Archimandrites, ne fussent fort considérez dans l’Église orientale, où ils ont toujours tenu un grand rang, & ils y ont même été quelquefois préférez aux Prêtres. Ils ont eû séance dans les Conciles après les Évêques.

La dignité d’Abbé n’est pas moins considérable aujourd’hui qu’elle l’a été autrefois ; car elle tient le premier rang après celle des Evêques. Selon le Droit commun, tout Abbé doit être régulier ou Religieux ; parce qu’il n’est établi que pour être le Chef & le Supérieur des Religieux ; mais selon le Droit nouveau, on distingue deux sortes d’Abbez ; sçavoir, l’Abbé régulier, & l’Abbé Commendataire. Le premier, qui doit être Religieux, & porter l’habit de son Ordre, est véritablement titulaire. Le second est un Séculier, qui est au moins tonsuré, & qui par ses Bulles, doit prendre l’ordre de la Prêtrise quand il aura atteint l’âge. Quoique le mot de Commendataire insinuë qu’il n’a l’administration de l’Abbaye que pour un tems, il en possede néanmoins les fruits à perpetuité, étant entièrement substitué aux droits des Abbez réguliers ; ensorte que l’Abbé Commendataire est véritablement Titulaire par ses Bulles, où on lui donne tout pouvoir tàm in spiritualibus quàm in temporalibus, c’est-à-dire, tant au spirituel qu’au temporel ; & c’est pour cette raison qu’il est obligé par les mêmes Bulles, de se faire promouvoir dans le temps à l’ordre de Prêtrise. Cependant les Abbez Commendataires ne font aucunes fonctions pour le spirituel, ils n’ont aucune juridiction sur les Moines. Et ainsi ce mot de in spiritualibus, qu’on emploie dans les Bulles, est plûtôt du stile de Rome, qu’une réalité. Les plus sçavans Jurisconsultes de France, & entr'autres du Moulin & Loüet, mettent la Commende inter titulos Beneficiorum ; c’est-à-dire, entre les titres de Bénéfices. Ce sont des titres Canoniques qui donnent aux Commendataires tous les droits attachés à leurs Benefices. Mais comme ces provisions en commende sont contraires aux anciens Canons, il n’y a que le Pape seul qui puisse les accorder par une dispense de l’ancien Droit. V. le mot de Commande & Commendataire. Voyez aussi les Acta Sanct. Benedict. fæc. III. p. I. præf. p. 89 & suiv.

Les Abbez Commendataires étant Séculiers, n’ont aucune juridiction sur les Moines. Quelques-uns néanmoins prétendent que les Cardinaux, dans les Abbayes qu’ils ont en commande, ont le même pouvoir que les Abbez Réguliers. On donne pour exemple Monsieur le Cardinal de Boüillon, qui, en qualité d’Abbé Commendataire de Cluny, avoit le gouvernement spirituel de tout l’Ordre de Cluny, comme s’il en étoit Abbé Régulier. On répond à cela, que Mr le Cardinal de Bouillon ne jouït pas de cette juridiction spirituelle en qualité de Cardinal Abbé Commendataire, mais par un bref particulier du Pape. Mr le Cardinal d’Estrées, Abbé Commendataire d’Anchin en Artois, ayant voulu jouir de ce même droit à l’égard des Religieux de cette Abbaye, en a été exclus par un Arrêt du Grand Conseil, daté du 30. Mars 1694. L’obligation principale d’un Abbé Commendataire est de procurer par toutes les voyes possibles la gloire & le service de Dieu dans la Communauté dont il se trouve chargé. Ab. de la Tr.

Il n’y a que les Abbez Réguliers que l’on bénisse ; les Commendataires ne l’ont jamais été. Cette benediction, qui s’appelle aussi consécration, se faisoit autrefois, en les revêtant de l’habit appellé cuculla, coulle, en leur mettant en main la crosse ou bâton pastoral, & aux pieds la chaussure appellée pedales, ou pedules, qui étoient des bandelettes propres à entourer le pied. C’est de l’Ordo Romanus de Theodore Archevêque de Cantorbery, dans sa Collection des Canons, & de la Vie de saint Anselme, que nous apprenons ces particularitez. Le pouvoir que quelques Abbez ont de donner la tonsure, n’appartient aussi qu’aux Abbez Réguliers ; mais ils ne la peuvent donner qu’aux Religieux. Le P. Hay, Moine Bénédictin, dans son Livre intitulé Astrum inextinctum, assure que les Abbez de son Ordre ont une jurisdiction comme Episcopale, & même comme Papale, potestatem quasi Episcopalem, imò quasi Papalem, sur tous les Religieux, & que c’est par cette raison qu’ils conférent à leurs Moines la tonsure & les Ordres mineurs. Il se peut faire qu’en Allemagne les Abbez de l’Ordre de saint Benoît joüissent de ce privilége ; mais ils n’en joüissent point aujourd’hui en France, quoique quelques Abbayes prétendent avoir ce droit en vèrtu de leur exemption. On dit même qu’Innocent VIII a accordé à l’Abbé de Cisteaux le pouvoir d’ordonner des Diacres & des sous-Diacres. A l’égard de la tonsure, Innocent III répondant à Robert Pullus Archevêque de Roüen, qui l’avoit consulté, pour savoir si les Abbez pouvoient donner la tonsure à leurs Moines, il lui dit qu’il n’y a pas de difficulté, puisque le septiéme Concile l’a ainsi réglé. Il paroît par les actes de la vie de S. Convoion Abbé, qu’autrefois les Abbez pouvoient tonsurer des Laïques qui n’étoient pas Moines. Le second Concile de Nicée pèrmet aux Abbez de faire des Lecteurs ; & plusieurs Abbez, par des concessions particulières, ont eû du S. Siége le privilége de donner les quatre moindres Ordres. P. Martene.

ABBÉ, s’est dit quelquefois même des simples Moines, qui n’avoient aucune autôrité ou jurisdiction. Abbé est pris dans ce sens dans la régle de saint Colomban, C. 7, où il est dit qu’il y avoit mille Abbez sous la conduite d’un Archimandrite.

ABBÉ DES ABBEZ. Abbas Abbatum. C’est le titre que Ponce Abbé de Cluny prit à Rome, au Concile l’an 1116. sur quoi Jean Cajétan Chancelier du Pape, lui ayant demandé si les Religieux de Cluny avoient reçû une régle de ceux du Mont-Cassin, ou s’ils leur en avoient donné une : il répondit que non-seulement les Moines de Cluny, mais aussi tous les autres qui sont en Occident, ont reçû leur régle des Moines du Mont-Cassin. Le titre d’Abbé des Abbez doit donc être donné à l’Abbé du Mont-Cassin, repartit le Chancelier. Voyez le Liv. IV, C. 62. de la Chronique du Mont-Cassin, par Pierre Diacre.

Abbé Mitré, Abbas mitratus. C’est un Abbé qui a droit de porter la mitre, & les autres ornemens qui distinguent les Evêques de ceux qui leur sont inférieurs.

Abbé en second, Abbas secundarius. C’est le Prieur du Monastère, celui qui gouverne le Monastère sous l’Abbé, & en l’absence de l’Abbé.

Il y a des Abbez mitrez ; c’est-à-dire, qui ont droit de porter la mitre. Harris dit qu’en Angleterre les Abbez mitrez étoient exemts de la jurisdiction de l’Ordinaire ; qu’ils avoient une autorité Episcopale dans leur district, & qu’ils étoient membres ou Lords du Parlement ; quelquefois on les a appellez Abbez souverains, ou Abbez généraux ; que les autres Abbez étoient soumis à l’Evêque diocésain pour le spirituel ; qu’il y a eu aussi des Lords-Prieurs, qui avoient une jurisdiction libre, & étoient Lords du Parlement. Edouard Cok dit qu’il y a eu vingt-sept de ces Abbez & deux Prieurs qui ont eu séance au Parlement ; mais le nombre n’a pas toujours été le même, & dans le Parlement qui fut tenu la vingtième année de Richard II. ils n’étoient que vingt-sept en tout ; c’est-à-dire, vingt-cinq Abbez & deux Prieurs. Harris. Il y a aussi des Abbez crossez ; c’est-à-dire, qui ont droit de porter la Crosse. L’Abbé Régulier des Bénédictins de Bourges est crossé, & non pas mitré. On dit qu’il y en a qui sont mitrez & crossez ; c’est-à-dire, qui ont pèrmission de porter la Mitre & la Crosse.

Il y a eu chez les Grecs des Abbez qui ont pris la qualité d’Abbez Œcuméniques, ou Universels, à l’imitation du Patriarche de Constantinople. Abbas Œcumenicus. La régle de St. Benoît parle de quelques Moines qui vouloient s’arroger la qualité de seconds Abbés.

Quelques Abbez ont été appellez Abbez Cardinaux. C’étoient les Abbez en chef, lorsque des Abbayes qui avoient été unies, venoient à être séparées. On a aussi donné quelquefois ce titre d’Abbé Cardinal à quelques Abbez, purement par honneur, comme le Pape Calixte le donna à l’Abbé de Cluny. Ponce, Abbé de Cluny, dans un Concile tenu à Rome en 1116. prit la qualité d’Abbé des Abbez ; mais il ne fut pas approuvé, & l’on jugea qu’elle convenoit plutôt à l’Abbé du Mont-Cassin, le premier de l’Ordre de S. Benoît.

On trouve dans le vie, VIIe, & VIIIe siècle des Abbez qui n’étoient pas Prêtres, mais seulement Diacres ou Sousdiacres. Et Saint Benoît, dans sa régle, ordonne qu’ils aient néanmoins le pas devant les Prêtres. Vèrs le commencement du neuvieme siècle, Eugène I. ordonna dans un Concile de Rome, que les Abbez fussent Prêtres. Cependant on en trouve encore après ce Réglement qui n’ont point été Prêtres, & jusqu’au 16e


siécle ; car Christophe, Abbé d’Otmars, mort en 1576, ne fut jamais que Diacre. On a quelquefois donné la qualité d’Abbé aux Curez primitifs. Selon M. du Cange, les Paroisses avoient ordinairement trois principaux Officiers ; l’Abbé ou le Gardien, qui est présentement le Curé ; les Prêtres ou Chapelains, & le Sacristain. Les Prêtres étoient chargez du soin des ames & de l’administration de la Cure, & l’Abbé avoit l’œil sur les besoins de sa Paroisse, & sur la conduite des Prêtres. Il y a eu des Evêques qui ont été appellez Abbez, parce que leurs Evêchez étoient originairement des Abbayes, & qu’ils étoient même élus quelquefois par les Moines, comme ceux de Catanes & de Montréal en Sicile. Enfin, quoiqu’il n’y ait proprement que les Moines dont le Supérieur soit appellé Abbé, les Chanoines Réguliers ont aussi donné le nom d’Abbé à celui qui est à leur tête, & comme leur Général. L’Abbé de Ste. Geneviève de Paris qui est Régulier depuis le Cardinal de la Rochefoucault.

Abbé de Cour. On entend par-là un jeune Ecclésiastique poli, & dans les manières & dans les habits : cela marque du déréglement & quelque chose de profane. Bouh. On y joint une idée de délicatesse, de volupté & de galanterie. On suppose d’ordinaire plus de science du monde dans un Abbé de Cour, que d’étude de la Théologie.

Abbé, se dit aujourd’hui, sur tout parmi le peuple, de quiconque porte l’habit Ecclésiastique. On fait aujourd’hui très-bon marché de la qualité d’Abbé. Les moindres Ecclésiastiques se l’attribuent, & même ceux qui n’ont aucun Bénéfice, ni espérance d’en avoir. C’est un fantôme de vanité insupportable. de Roch. On peut dire que l’usage a prévalu, & que ce n’est qu’un tèrme de civilité de la part de ceux qui le donnent, & nullement une preuve ou un effet de la vanité de ceux à qui on le donne.

Abbé, se dit aussi de quelques Magistrats ou pèrsonnes laïques & séculières. Chez les Génois il y avoit un principal Magistrat qu’on appelloit Abbé du peuple. En France il y a eu plusieurs Seigneurs, sur tout du temps de Charlemagne, à qui on donnoit le soin & la garde des Abbayes, qu’on appelloit Abbacomites. Autrefois on appelloit aussi Abbé le Grand-Maître de la Chapelle Royale.

Dans les anciens titres on trouve que les Ducs & Comtes ont été appellez Abbez, & les Duchez & Comtez, Abbayes ; & plusieurs Seigneurs & Gentilshommes, qui n’étoient point Religieux, ont aussi pris ce nom, comme remarque Ménage après Fauchet & autres. Les Rois même n’ont pas dédaigné de porter le titre d’Abbé, qui n’étoit pas moins honorable que celui de Duc & de Comte. Philippe I. & Loüis VI. & ensuite les Ducs d’Orléans, sont appellez Abbez du Monastère de S. Agnan d’Orléans par Hubèrt Historien de cette Abbaye. Les Ducs d’Aquitaine ont porté le titre d’Abbez de S. Hilaire de Poitiers. Les Comtes d’Anjou celui d’Abbez de S. Aubin, & les Comtes de Vèrmandois celui d’Abbez de S. Quentin. Loüis le Begue & ses enfans sont fort souvent nommez Abbez dans l’Histoire de ce tems-là.

On appelle aussi Abbé, celui qu’on élit en certaines Confrairies & Communautez, particulièrement entre les Ecoliers & les Garçons Chirurgiens, pour commander aux autres pendant un cèrtain temps. A Milan, dans toutes les Communautez de Marchands & d’Artisans, il y en a de préposez qu’on appelle Abbez. Et c’est de-là apparemment qu’est devenu le jeu de l’Abbé, dont la régle est, que quand le premier a fait quelque chose, il faut que tous ceux qui le suivent, fassent de même.

Abbé, se dit provèrbialement en ces phrases. On vous attendra comme les Moines font l’Abbé, c’est-à-dire, en mangeant toûjours ; en commençant à dîner : en un mot, on ne vous attendra pas. On dit encore, pour un Moine on ne laisse pas de faire un Abbé ; pour dire, que l’opposition d’un particulier n’empêche pas la délibération d’une Compagnie, ou la conclusion d’une affaire. On dit en provèrbe Espagnol, Como canta el Abad responde el Monazillo ; & en François, le Moine répond comme l’Abbé chante ; pour dire, que les inférieurs tiennent le même langage, ou sont de même avis que leurs supérieurs. On appelle par raillerie, Abbez de sainte Espérance, ceux qui prennent la qualité d’Abbez sans avoir d’Abbaye, & quelquefois même de Bénéfice ; ou Abbez de Sainte-Elpide, qui veut dire la même chose, car ἒλπίς signifie espérance en Grèc.