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Dictionnaire de l’ancien langage françois/Nlle éd., 1768/Tome 1

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Saillant Desaint Durand Panckoucke (1p. iii-liv).
DICTIONNAIRE

DE

LA LANGUE ROMANE,

OU

DU VIEUX

LANGAGE FRANÇOIS.

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A PARIS,
Chez SAILLANT, Libraire, rue S. Jean-de-Beauvais,
DESAINT, Libraire, rue du Foin.
DURAND neveu, Libraire, rue Saint Jacques.
PANCKOUCKE, Libraire, rue de la Comédie Françoise.


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M. DCC. L XVIII


Avec Approbation & Privilège du Roi.

DISCOURS

Sur l’origine & les révolutions des Langues
Celtique & Françoise.

On ne sçauroit être parfaitement instruit de l’origine d’une langue, si l’on ne connoît pas celle des peuples qui la parlent. La langue françoise a été la plus répandue, sans doute, après les langues grecque & latine.

Sans entrer ici dans l’examen des fables que l’ignorance ou l’orgueil ont fait imaginer à tous les peuples pour relever leur origine, il suffit d’établir comme un fait constant, que les plus anciens peuples qui aient habité les Gaules, étoient les Celtes ; soit que ce nom général fut devenu particulier aux seuls Gaulois, ou que les autres peuples eussent la même origine que ceux de la Gaule. La langue des anciens Gaulois étoit donc la langue celtique.

Quoique les Gaules fussent anciennement divisées en plusieurs états (civitates), & les états en pays (pagi), qui tous se gouvernoient suivant leurs loix particulieres, ces états formoient tous ensemble un corps de république ou d’empire, qui n’avoit qu’un même intérêt dans les affaires générales. Ils formoient des assemblées où ils traitoient de leurs intérêts communs, soit pour la guerre, soit pour la paix ; ainsi ces assemblées étoient ou civiles ou militaires. Celles-ci, appellées comitia armata, ressembloient assez à ce que nous nommons arriere-ban[1]. Il étoit donc nécessaire qu’il y eut dans les Gaules une langue commune, pour que les députés pussent conférer, délibérer & former sur le champ leurs résolutions : nous ne voyons ni dans César, ni dans aucun autre auteur, qu’ils eussent besoin d’interprètes.

Les Druides, qui faisoient la fonction de prêtres & de juges, s’assembloient une fois l’année auprès de Chartres, pour rendre la justice[2]. Il falloit donc qu’il y eût une langue générale, & que celle des Druides fût familiere à tous les Gaulois. Ce qui paroît confirmer ce jugement, c’est que les noms propres des seigneurs de tous les pays de la Gaule, & plusieurs noms de lieux avoient une même terminaison ; Cingétorix, chez ceux de Trêves ; Dumnorix, chez les Edues ou Bourguignons ; Ambiorix, dans le pays de Liége, Eburonum ; Eporédorix, chez les Helvétiens ; Vercingétorix Auvergnat, &c. Nous ne voyons point de nos jours que des terminaisons semblables soient communes à des peuples différents, quoique chaque province en ait qui lui soient particulieres ; la raison en est qu’étant toutes soumises à un même prince, elles n’ont plus entre elles cette correspondançe politique qui ne formoit autrefois qu’un peuple libre des provinces les plus éloignées. Tout concourt donc à prouver que toutes les Gaules avoient une langue commune & générale. La langue a dû même s’y conserver sans altération plus long-tems que chez tout autre peuple ; 1.o par la correspondançe intime de toutes ses parties ; 2.o parce qu’il n’y a point de pays moins sujets aux invasions étrangeres. Bien loin que les étrangers osassent attaquer les Gaules, nous voyons que les Gaulois, trop nombreux, étoient obligés de sortir de leur pays pour en chercher d’autres : telle fut la sortie de Sigovese au-delà du Rhin dans la forêt Hercynie, & dans la Bohême. De ces mêmes Gaulois, sortirent, trois cents ans après, ceux qui fonderent la Gallo-Grece. Pelloverse sortit en même tems que Sigovese son frere, & passa au-delà des Alpes, où les Gaulois s’établirent & bâtirent Vérone, Padoue, Milan, Bresse, & de plusieurs autres villes qui subsistent encore aujourd’hui. Ainsi, bien loin que la langue celtique ou gauloise pût s’altérer dans les Gaules par le mélange des étrangers, les Gaulois devoient altérer la langue naturelle des peuples chez lesquels ils faisoient des invasions.

Il y avoit aussi plusieurs nations dont la langue devoit avoir, & eut dans la suite beaucoup de rapport avec la gauloise. Il y a apparence que les Gaulois, & les Germains, leurs voisins, ne devoient pas différer beaucoup de langage. Outre que ces deux peuples descendoient originairement des Celtes, plusieurs Germains étoient venus s’établir dans les Gaules ; des Gaulois étoient réciproquement passés dans la Germanie où ils avoient occupé de vastes contrées. Cependant les langues gauloise & germanique n’étoient pas si semblables que les deux peuples s’entendissent facilement, à moins d’avoir commerce quelque tems ensemble. On peut juger aussi que les peuples de la partie méridionale de l’isle de la Grande-Bretagne qui borde la mer, & dont les Belges s’étoient rendus maîtres, avoient beaucoup de conformité de langue avec les Gaulois. C’est pourquoi, dit César, les villes de cette partie de la Bretagne ont ordinairement le nom des villes ou lieux de la Belgique. Bello illato ibi remanserunt, atque agros colere cœperunt. Ptolémée prétend que les Celtes avoient établi des colonies dans la même isle, & par conséquent ils y avoient en même tems porté leur langue.

Outre les langues germanique & britannique, plusieurs sçavants ont cru que le phénicien avoit beaucoup de rapport avec le gaulois. Ils se fondent sur le sentiment de Timagene le Syrien, qui croit que l’Hercule Phénicien ou Tyrien conduisit dans les Gaules une colonie de Doriens, non de la Grece, mais de Dora, ville de Phénicie, célebre dans l’écriture ; & que les Celtes ou Gaulois étoient en partie originaires de ces Phéniciens ou Doriens. Ce qui a fait regarder par Timagene l’Hercule Phénicien, comme plus ancien que le Thébain & même que l’Egyptien ; c’est que le nom d’Hercule signifie en langue phénicienne conducteur ou libérateur, titre qui ne convient point à la profession & aux travaux de ceux que la Grece & l’Egypte ont honorés de ce nom. Il est d’ailleurs confiant que les Phéniciens avoient eu beaucoup de commerce avec les Celtes ou Gaulois. Samuel Bochart fait voir que les Gaulois en avoient emprunté la plupart des mots dont ils se servoient pour désigner leurs divinités, leurs princes, leurs magistrats, leurs armes, leurs vêtements, les animaux & les plantes de leur pays.

On lit dans César que la premiere divinité des Gaulois étoit Mercure : Deum maxime Mercurium colunt y post hunc Apollinem, & Martem, & Minervam. Or les Gaulois nommoient leur Mercure Thot ou Theutates, nom qui paroît, ainsi que le Θεὸς des Grecs, & : le Deus des Latins, venir du Thou ou Theom des Hébreux, qui veut dire abîme ou chaos, & qui a souvent servi d’emblême à la divinité, comme on voit Hésiode appeller le chaos, le premier de tous les dieux, Χάος πρώτιστα.

Nous remarquerons aussi qu’un grand nombre des plus célèbres villes de l’ancienne Gaule avoient leurs noms terminés en magus ou magum, Rothomagum, Cæsaromagum, Noviomagum, Druromagum, Argentomagum, &c. Or magum paroît venir du mot hébreu ou phénicien mahun, qui signifie maison ou demeure.

On peut croire que les Gaulois avoient reçu des Phéniciens les caracteres dont ils se servoient pour écrire leur langue. Ces caracteres étoient ceux mêmes dont les Grecs faisoient usage, selon César, qui dit, en parlant de la discipline des Druides, neque sas existimant ea litteris mandare, cùm in reliquis jerè rebus, publias privatisque rationibus, Græcis litteris utantur. Il dit ailleurs qu’après la défaite des Helvétiens auprès de Langres, on trouva dans leur camp un état écrit en caracteres grecs de ceux qui étoient sortis du pays. Plusieurs, à la vérité, prétendent que la colonie sortie de la ville de Phocée en Ionie, province de l’Asie mineure, qui passa dans les Gaules, & y fonda Marseille, pouvoit avoir apporté les caracteres grecs : mais ce sentiment paroît le moins probable.

Premièrement parce que Strabon, qui écrivoit sous Auguste, rapporte que les Celtes n’avoient commencé à fréquenter les Marseillois & à étudier dans leurs écoles, que depuis qu’ils furent soumis aux Romains.

En second lieu, si les Gaulois avoient reçu leurs caracteres par ceux de Marseille, il est vraisemblable que la langue de ces derniers auroit, par la même voie, fait quelque progrès dans les Gaules, & aucun auteur ne témoigne que les Gaulois entendissent la langue grecque ; nous voyons au contraire que César, voulant donner de ses nouvelles à Cicéron que les Gaulois tenoient assiégé auprès de Treves, lui écrivit en grec, de peur que, sa lettre étant interceptée, l’ennemi ne connut ses desseins : hanc epistolam gracis conscriptam litteris mittit, ne, intercepta epistolâ, nostra ab hostibus consilia cognoscantur. Il est certain que par le mot litteris, César entend parler de la langue & non des caracteres, puisqu’il dit expressément ailleurs, & en plus d’une occasion, que les caracteres dont se servoient les Gaulois, étoient ceux des Grecs. Il y a donc plus d’apparence qu’ils les avoient reçus des Phéniciens, soit de ceux qui avoient suivi l’Hercule Tyrien, ou de ceux qui commerçoient le long des cotes ; & qu’ils les tenoient de la même source que les Grecs eux-mêmes.

Tel étoit l’état de la langue celtique ou gauloise, lorsque César entreprit la conquête des Gaules. On sçait qu’elles étoient alors divisées en quatre parties, quoiqu’il n’en compte que trois ; sçavoir, l’Aquitanique, qui étoit comprise entre la Garonne, l’Océan & les monts Pyrénées ; la Celtique, qui portoit proprement le nom de la Gaule, entre la Garonne, l’Océan & la Seine ; tertiam parcem incolunt qui ipsorum linguâ Celtæ, nostrâ Galli appellantur : & la Belgique, entre la Seine, la Marne, le Rhin & l’Océan.

Si César ne comprend pas dans sa division la Gaule Narbonnoise, qui étoit renfermée entre les Alpes, la mer & le Rhône, & un peu au-delà du même fleuve dans l’ancienne Septimanie, appellée aujourd’hui Languedoc, c’est qu’elle avoit été soumise aux Romains, plus de soixante ans auparavant, par le Consul Q. Marcius Rex, l’an de Rome 635, & qu’elle étoit devenue province romaine, lorsque César entra dans les Gaules.

On comprend aisément qu’une langue commune à une si grande étendue de pays, dévoie nécessairement être divisée en plusieurs dialectes particulieres, dont chacune avoit ses mots propres & différents. Les contrées de la Gaule qui avoient quelque commerce avec les étrangers, en empruntoient toujours quelques termes, en leur en communiquant des leurs. Strabon remarque, par exemple, que les Aquitains différoient assez des autres Gaulois dans leurs manieres & leur langage, & qu’ils avoient en même tems beaucoup de conformité avec les Espagnols, leurs voisins du côté des Pyrénées ; aussi ceux-ci leur envoyèrent-ils contre César un secours de vieilles troupes qui avoient servi sous Sertorius. Les habitants de la Gaule Narbonnoise avoient déja beaucoup perdu de la pureté du langage de leurs peres, par leur mélange avec les Romains.

On sçait encore qu’il suffit qu’une langue vivante soit étendue pour qu’il s’y trouve des dialectes : le peuple ne parle jamais la même langue que les personnes qui ont eu de l’éducation, on pourroit dire qu’il y a presque des dialectes d’état & de condition différentes ; mais quelque différence qui se trouvât dans le langage des diverses parties des Gaules, la langue étoit cependant la même au fond, & ce n’est que des différentes dialectes qu’il faut entendre ce que dit César : hi omnes linguâ, &c. inter se differunt. Le mot linguâ ne signifiera que dialecte, pour peu que l’on fasse attention à ce que dit Strabon : eâdem non usquequaquè linguâ utuntur omnes, sed paululùm variatâ. En effet, ce n’est que par confrontation des passages des différents auteurs qu’on peut parvenir a fixer le sens des uns & des autres.

La langue celtique s’étoit donc assez bien conservée jusqu’au tems que César entra dans les Gaules ; du moins elle n’avoit essuyé d’autres altérations que celles qui arrivent à toutes les langues vivantes, soit par un commerce étranger, soit par les changements insensibles auxquels elles sont toutes sujettes. L’on sçait qu’il suffiroit d’une longue durée de tems pour qu’une langue fût très-dissemblable d’elle-même ; un mot, après avoir été en usage, passe de mode, & est remplacé par un autre, sans autre raison de préférence que l’inconstance ; mais ce ne fut pas ainsi que la langue celtique s’altéra, lorsque les Romains se furent emparés des Gaules, elle éprouva une révolution subite & presque totale. Aussi-tôt que les Romains les eurent asservies, ils userent de la même politique qu’ils employoient dans leurs autres conquêtes ; ils y porterent leurs loix, & croyant que la langue est un des plus forts liens qui unissent les peuples entre eux, ils n’oublierent rien pour y faire régner la langue latine. Les Grecs furent les seuls avec qui les Romains se comporterent différemment, parce qu’étant la nation la plus polie, les Romains avoient cherché a les imiter avant que de les avoir assujettis. Il y avoit peu de Romains d’un certain rang à qui la langue grecque ne fût familière, & qui n’envoyât ses enfants s’instruire dans l’école d’Athenes. Ils eurent toujours beaucoup de considération pour les Grecs : mais ils ne croyoient pas devoir les mêmes égards à des peuples qu’ils regardoient comme barbares ; ils croyoient les policer en leur faisant recevoir & leurs mœurs & leur langue.

On n’ignore pas que, chez les Romains, réduire un pays conquis en forme de province, c’étoit y envoyer des gouverneurs pour y entretenir des troupes, y lever des tributs, y établir des magistrats pour y rendre la justice selon les loix romaines, sans égard à celles des vaincus. Tous les actes publics se faisoient en latin. Dans les armées & dans les tribunaux, les officiers de guerre & de justice s’expliquoient dans la même langue. Tel étoit déjà l’usage de la Gaule Narbonnoise au tems de César ; un seigneur Gaulois nous en représente la servitude : Quòd si ea quæ in longinquis nationibus geruntur, ignoratis, respicite finitimam Galliam, quæ in provinciam redacta, jure & legibus commutatis, securibus subjecta, perpetuâ premitur servitute. Il est bien vrai qu’il y a voit eu un arrêt du sénat pour faire jouir de leurs anciennes franchises quelques provinces de la Gaule : mais lorsque les Gaules furent entierement soumises, les Romains garderent leur parole comme le vainqueur & le plus fort ont coutume de garder celle qu’ils ont donnée.

Caligula, pour fixer la langue latine dans les Gaules, établit des écoles à Lyon & à Besançon ; il y proposa des prix d’éloquence. Ces écoles se multiplierent dans la suite ; il est souvent parlé de celles qui étoient sous la conduire du rhéteur Euménius. D’ailleurs, plusieurs des plus illustres Gaulois, ayant perdu toute espérance de recouvrer leur liberté, & de la rendre à leur pays, s’attacherent à Rome comme à leur nouvelle patrie ; ils chercherent à entrer dans le sénat, & pour n’être plus confondus avec les vaincus, ils apprirent la langue des vainqueurs. Ainsi tous les objets d’émulation proposés par les Romains, & tout ce que l’ambition inspiroit aux Gaulois, tendoient à la ruine de la langue celtique. La langue latine fit donc de très-grands progrès dans les Gaules ; mais indépendamment des moyens qui furent employée pour l’établir sur les ruines de la celtique, celle-ci portoit en elle-même les principes de sa décadence.

Rien ne conserve mieux une langue que les livres, qui sont en effet les tables qui peuvent la sauver du naufrage ; les Gaulois n’écrivoient rien. Les Druides ne vouloient rien écrire de ce qu’ils enseignoient à leurs disciples. Ils leur faisoient apprendre par cœur un grand nombre de vers, dans lesquels croient renfermés les points de leur religion & de leur philosophie ; leur dessein étoit de tenir ces mysteres cachés au vulgaire, & que leurs disciples s’attachassent à cultiver leur mémoire, comme la garde des trésors de l’esprit. Aussi, nous ne voyons ni dans César, ni dans aucun autre écrivain de l’antiquité, que les Gaulois eussent écrit aucun ouvrage en vers ou en prose.

On parle avec éloge de la prudence des Egyptiens, qui tenoient les mysteres de la religion & des sciences cachés au vulgaire. Josephe reproche aux Grecs de souffrir que toutes personnes indifféremment écrivissent l’histoire, ce qui produisoit dans leurs histoires tant de fables & de contradictions honteuses, au lieu que chez les Hébreux la fonction d’écrire l’histoire étoit confiée aux personnes les plus illustres de la nation ; mais du moins les Egyptiens, en dérobant au vulgaire la connoissance des mysteres de la religion & des sciences, publioient l’histoire de leurs rois & des grands hommes de leur nation ; ce n’est que l’abus & la licence des Grecs à cet égard, qu’on peut reprendre. Cependant, la multitude de leurs écrivains en tous genres a conservé leur langue ; jamais les sciences, les belles-lettres & les arts n’ont fait plus d’efforts parmi eux pour s’assurer l’immortalité, que lorsque les Romains les ont subjugués. C’étoit alors que la Grèce produisoit Plutarque, Pausanias, Ptolémée, Galien ; qu’elle faisoit frapper des médailles en sa langue, qu’elle la gravoit par-tout, qu’elle la perpétuoit dans des inscriptions, qu’elle bâtissoit des palais, élevoit des temples ; qu’elle instruisoit ses vainqueurs, & les forçoit à reconnoître les Grecs pour leurs maîtres dans tous les genres de littérature & de sçavoir. Peut-être même que l’impossibilité de détruire la langue grecque, pour faire régner la latine en sa place, eut bien autant de part aux égards que les Romains témoignerent aux Grecs, que l’admiration pour leurs talens ; mais les ouvrages sont les sûrs dépositaires d’une langue morte ; c’est par eux que les langues grecque & hébraïque sont parvenues jusqu’à nous, malgré les révolutions étonnantes que ces deux nations ont éprouvées ; c’est par la même voie que les Romains, qui n’avoient pu abolir celle-là, ont fait passer jusqu’à nous la leur, qui peut-être est encore aujourd’hui plus répandue, ou du moins plus étendue qu’aucune langue vivante.

La langue celtique n’avoit aucune des ressources qui conservent une langue, & il est étonnant qu’avec le goût pour l’éloquence & la politesse du langage, que Varron & saint Jérôme supposent aux Gaulois, ils ne fissent paroître aucun ouvrage ; il est encore plus étonnant que, s’étant signalés dans tous ces pays par leurs expéditions militaires, ils aient négligé d’en conserver le souvenir par des histoires. Peut-être que les Gaulois n’étoient pas si frappés de leurs propres exploits, & que ce qui faisoit l’admiration des autres peuples, leur paroissoit leur simple devoir. Mais on ne trouve pas même qu’ils aient eu des archives. Je remarquerai en passant que Budée prétendoit que nous avions encore a cet égard la négligence de nos ancêtres [3].

En effet, ce n’est que le goût général pour les sciences & les lettres qui s’est emparé des particuliers de la nation, qui la sauvera un jour de l’oubli. Mais il seroit peut-être difficile de citer beaucoup d’ouvrages entrepris & faits par l’autorité publique, & l’on en pourroit indiquer plusieurs qui seroient jugés d’une utilité générale, & à l’égard desquels nous mériterions les mêmes reproches que nous faisons aujourd’hui aux Gaulois. Quoi qu’il en soit, tout ce que je viens d’exposer fait assez voir que la langue celtique ne dut pas subsister long-tems dans les Gaules depuis qu’elles furent soumises aux Romains. Il se forma d’abord, tant à la ville que dans les campagnes, un jargon mêlé de celtique & de latin. Il est vraisemblable, par ces raisons, que ceux qui vivoient dans les villes & qui y tenoient quelque rang, au lieu de songer à polir ce jargon, chercherent à se défaire de ce qu’ils avoient de celtique, pour s’instruire parfaitement du latin ; mais il leur resta toujours beaucoup de mots & de tours de leur langue naturelle, qui cependant alloit toujours en s’affoiblissant par le commerce des Romains.

Les Romains, de leur côté, quelque desir qu’ils eussent de conserver & d’étendre leur langue, durent la voir s’altérer de jour en jour, & elle ne perdit pas moins de sa pureté par leurs conquêtes, que lorsqu’ils devinrent eux-mêmes la proie des barbares.

Pour ceux de la campagne, indépendamment des accidens qui leur furent communs avec leurs maîtres, il s’y rencontra encore la rudesse & la grossiéreté qui corrompirent même leur langue naturelle ; ainsi il dut se former dans les Gaules une infinité de jargons différents, & la langue étoit dans cet état, lorsque les Francs y entrerent.

La partie des Gaules, qu’on nommoit alors l’Armorique, & qui est aujourd’hui la province de Bretagne, avoit conservé la langue celtique avec le moins d’altération, parce que les Romains y firent peu de séjour, & qu’il s’y réfugia un grand nombre de Gaulois qui redoutoient la domination romaine. César dit que Dumnac, Angevin, se sauva à l’extrémité de l’Armorique, & plusieurs sçavants ont prétendu que, si l’on vouloit trouver encore quelques vestiges de la langue celtique, ce seroit dans cette province qu’il faudroit les chercher. Cependant les mêmes raisons qui peuvent faire croire que la langue celtique a dû se conserver dans cette province plus long-tems que dans aucune autre, nous doivent faire juger qu’elle a dû s’y altérer aussi, lorsque les Francs entrerent dans les Gaules. Les Romains vaincus se réfugierent dans les extrémités des provinces, & particulierement dans l’Armorique, comme les Gaulois, fuyant les Romains, s’y étoient retirés plus de quatre siecles avant ces tems-là ; par conséquent les Romains durent y porter leur langue qui avoit beaucoup dégénéré, & qui se corrompit encore davantage en se mêlant avec celle des habitants de l’Armorique ; & l’une & l’autre, en se confondant, durent éprouver un changement considérable.

Cependant il y a apparence qu’il s’est conservé dans la Basse-Bretagne beaucoup de tours & d’expressions de la langue celtique. Indépendamment du sentiment de Daniel Picart, & particulièrement de Cambden & de Bochart, qui croient trouver dans la langue de cette province un grand nombre de termes celtiques, on peut ajouter une observation qui, si elle ne fait pas preuve, ne laisse pas d’être une singularité remarquable, c’est que les habitants des provinces de Galle & de Cornouaille en Angleterre, & les Bas-Bretons s’entendent assez facilement les uns les autres, quoiqu’ils n’aient jamais eu grand commerce ensemble. Quelques révolutions qui soient arrivées dans ces provinces, tant de-çà que de-là la mer, elles ont changé de maîtres sans presque changer de mœurs & de langage ; & comme leurs langues conservent encore aujourd’hui beaucoup de rapport, on pourroit croire que c’étoit celle qu’on parloit originairement dans toute l’étendue de pays dont ces peuples n’occupent qu’une portion, & qu’ils l’ont conservée avec moins d’altération par le peu de commerce qu’ils ont eu avec leurs voisins. Les Francs, quelle que fût leur origine, soit qu’ils la tirassent en partie du sein de la Gaule, soit qu’ils vinssent de la Germanie, descendoient des anciens Celtes, & si leur langue n’étoit pas une dialecte de la celtique, elle devoit du moins avoir quelque rapport avec elle. Ces nouveaux vainqueurs ne firent aucun effort pour faire recevoir leur langage aux vaincus ; ils en adopterent même les loix en partie, ou laisserent chacun suivre les leurs. Le peuple & ceux de la campagne continuerent de se servir d’une langue composée de celtique & de latin, mais dans laquelle celui-ci l’emportoit assez pour qu’on la nommât langue romane. Ce fut elle qui fut en usage durant les deux premieres races, & ce qui prouve qu’elle n’étoit parlée que par le peuple & les habitants de la campagne, c’est qu’elle étoit aussi nommée rustique ou provinciale par les Romains & par ceux qui leur succéderent. Elle n’étoit point la langue latine pure des Romains, comme son nom sembleroit l’indiquer ; elle ne l’empruntoit que de son origine, & nous voyons que les auteurs du Roman d’Alexandre disent qu’ils l’ont traduit du latin Roman [4].

Il y avoit donc dans les Gaules, lorsque les Francs y entrerent, trois langues vivantes, la latine, la celtique & la romane ; & c’est de celle-ci sans doute que Sulpice Sévère, qui écrivoit au commencement du cinquième siecle, entend parler, lorsqu’il fait dire à Postumien : tu verò vel celticè, vel, si mavis, gallicè loquere. La langue qu’il appelloit gallicane, devoit être la même qui dans la suite fut nommée plus communément la romane : autrement il faudroit dire qu’il regnoit dans les Gaules une quatrieme langue, sans qu’il fût possible de la déterminer, à moins que ce ne fût une dialecte du celtique non corrompu par le latin, & tel qu’il pouvoit se parler dans quelque canton de la Gaule avant l’arrivée des Romains. Mais quelque tems après l’établissement des Francs, il n’est plus parlé d’autre langue d’usage que de la romane & de la tudesque.

Celle-ci étoit la langue de la cour, & se nommoit aussi Frank-Teutch, Théotiste, Théotique ou Th(é)tois[illisible]. Mais quoiqu’elle fût en regne sous les deux premieres races, elle prenoit de jour en jour quelque chose du latin & du roman, en leur communiquant aussi de son côté quelques tours ou expressions. Ces changements même firent sentir aux Francs la rudesse & la disette de leur langue ; leurs rois entreprirent de la polir, ils l’enrichirent de termes nouveaux. Ils s’apperçurent aussi qu’ils manquoient de caracteres pour écrire leur langue naturelle, & pour rendre les sons nouveaux qui s’y introduisoient.

Grégoire de Tours, l.5 c.44, & Aimoin, l.3, c.40, parlent de plusieurs ordonnances de Chilperic touchant la langue ; ce prince fit ajouter à l’alphabet les quatre lettres grecques Ο, Ψ, Ζ, Ν : c’est ainsi qu’on les trouve dans Grégoire de Tours. Aimoin dit que c’étoient Θ, Φ, Χ, Ω, & Fauchet prétend, sur la foi de Pithou & sur celle d’un manuscrit qui avoit alors plus de cinq cents ans, que les caracteres qui furent ajoutés à l’alphabet, étoient l’Ω des Grecs, le ה, le ט & le ז des Hébreux ; c’est ce qui pourroit faire penser que ces caracteres furent introduits dans le Frank-Teutch pour des sons qui lui étoient particuliers & non pas pour le latin, à qui ses caracteres suffisoient. Il ne seroit pas étonnant que Chilperic eût emprunté des caracteres hébreux, si l’on fait attention qu’il y avoit beaucoup de Juifs à sa cour, & entr’autres un nommé Prisc, qui étoit dans la plus grande faveur auprès de ce prince.

En effet, il étoit nécessaire que les Francs, en enrichissant leur langue de termes & de sons nouveaux, empruntassent aussi les caracteres qui en étoient les signes ou qui manquoient à leur langue propre, dans quelqu’alphabet qu’ils se trouvassent. Il seroit à desirer, aujourd’hui que notre langue est étudiée par tous les étrangers qui recherchent nos livres, que nous eussions enrichi notre alphabet des caracteres qui nous manquent, sur-tout lorsque nous en conservons de superflus ; ce qui fait que notre alphabet peche à la fois par les deux contraires, la disette & la sur-abondance ; ce seroit peut-être l’unique moyen de remédier aux défauts & aux bisarreries de notre orthographe, si chaque son avoit son caractere propre & particulier, & qu’il ne fût jamais possible de l’employer pour exprimer un autre son que celui auquel il auroit été destiné.

Les guerres continuelles dans lesquelles les rois furent engagés, suspendirent les soins qu’ils auroient pu donner aux lettres & à polir la langue. D’ailleurs les Francs ayant trouvé les loix & tous les actes publics écrits en latin, & que les mysteres de la religion se célébroient dans cette langue, ils la conserverent pour les mêmes usages, sans l’étendre à celui de la vie commune ; elle perdoit au contraire tous les jours. Et les ecclésiastiques furent bientôt les seuls qui l’entendirent : les langues romane & tudesque, tout imparfaites qu’elles étoient, l’emportèrent, & furent les seules en usage jusqu’au regne de Charlemagne.

Ce prince, amateur de toutes les sciences, appella à sa cour les sçavants de toutes les nations. Tout ce qu’il y avoit alors de connu par l’esprit ou par les arts se rendit auprès de lui. Il forma une académie dont il étoit protecteur & membre ; les seigneurs s’empresserent d’y obtenir & même d’y mériter des places. Charles voulut que chaque académicien, à commencer par lui-même, adoptât un nom particulier, afin d’introduire cette égalité d’où naît la liberté, même celle de penser.

Quoique ce prince entendît & parlât facilement les différentes langues de son empire, il s’attachoit à y faire dominer la sienne ; il donna des noms tudesques aux vents & aux mois, & pour faciliter l’étude de sa langue & la réduire en principes, il en fit composer une grammaire. Trithème, abbé de Spanheim, assure en avoir vu une partie ; mais quoiqu’il fût fort versé dans l’art de déchiffrer, il dit qu’il ne put jamais venir à bout de l’entendre, ni même de la lire parfaitement.

Les soins que prit Charlemagne pour polir & perfectionner cette langue, n’eurent pas le succès qu’il s’en étoit promis, & son principal objet fut peut-être ce qui fit échouer son projet. Ce prince ne se flattoit pas que la langue tudesque fût parlée dans toute la monarchie, mais il espéroit du moins la perfectionner assez, pour qu’elle fût employée dans les traités, & pour faire rédiger les loix dans une langue uniforme. Selon un auteur Allemand, le plus fort obstacle aux vues du prince fut l’intérêt des gens d’église, qui faisant seuls leur étude du latin, dont on se servoit dans les actes publics, craignirent que leur ministere ne devînt inutile, si l’on parvenoit à les rédiger en langue vulgaire : loin de concourir à l’exécution d’un projet si utile au public, mais si préjudiciable pour eux, ils ne songerent qu’à le traverser ; & la volonté de l’empereur, par-tout ailleurs absolue, céda à l’intérêt des moines & des prêtres. On continua donc de se servir du latin dans les loix, les traités, & même dans beaucoup de contrats particuliers, & cet usage subsista jusqu’au regne de François premier, qui, par son ordonnance de 1529, renouvellé en 1635, voulut que la langue françoise fût uniquement, & exclusivement à toute autre, employée dans tous les actes publics & privés. Dès l’an 1512 Louis XIII. avoit rendu une pareille ordonnance, qui apparemment étoit restée sans exécution. Avant ce tems-là, le latin étoit d’un usage général dans tous les états de l’Europe, & particulièrement en Allemagne, où l’on ne trouve point d’acte public écrit en langue germanique, avant Rodolphe premier, qui fut élevé à l’empire en 1273.

Quelques soins qu’on apporte pour étendre une langue, il faut qu’un usage constant & uniforme concoure avec les regles : & nous voyons qu’outre les différentes dialectes qui s’étoient introduites dans la monarchie, par le mêlange de tous les peuples qui la composoient, il y avoit toujours le tudesque & le romain qui la partageoient principalement : il est ordonné, par un canon du troisieme concile de Tours, tenu en 813, un an avant la mort de Charlemagne, que les évêques choisiroient à l’avenir de certaines homélies des peres pour les réciter dans l’église, & qu’ils les feroient traduire en langue romane rustique, & en langue théotisque ou tudesque, afin que le peuple put les entendre. On voit que ces deux langues sont expressément distinguées par le concile. Un passage de l’abbé Gérard, qui rédigea dans l’onzieme siecle la vie d’Adélard, abbé de Corbie, fait encore voir que le latin, le tudesque & le roman étoient trois langues différentes. Ce fut dans ces deux dernieres que le latin se trouva dans la suite comme enseveli ; la romane sur-tout faisoit tous les jours de nouveaux progrès, & commençoit, dans le gros de la nation, à l’emporter sur la tudesque qui se trouva bientôt comme reléguée en Allemagne.

En effet, Charles le Chauve, roi de France, & Louis son frere, roi de Germanie, ayant fait un traité d’alliance en 848, & voulant le fortifier par la religion du serment, Charles s’adressant aux Allemands fit le serment en langue tudesque, & le roi Louis s’adressant aux François, fit le sien en langue romane ; chacun voulant se faire entendre par le parti opposé : ce qui suppose que les François, du moins pour la plupart, n’entendoient pas le tudesque. Les deux serments sont rapportés mot à mot par Nithard ; & on les trouve expliqués, & avec une dissertation de Marquard Fréher, dans le second tome des historiens de France de Duchesne. La langue tudesque subsista encore long-tems à la cour, puisque cent ans après, en 948, les lettres d’Artaldus, archevêque de Reims, ayant été lues au concile d’Ingelheim, on fut obligé de les traduire en théotisque, afin qu’elles fussent entendues par Othon, roi de Germanie, & par Louis d’Outremer, roi de France, qui se trouverent à ce concile. Mais enfin la langue romane, qui sembloit d’abord devoir céder à la tudesque, l’emporta insensiblement, & nous allons voir que sous la troisieme race elle fut bientôt la seule, & donna naissance à la langue françoise.

La premiere difficulté qui doit naturellement se présenter, est de sçavoir comment la langue romane, qui étoit celle du peuple & des provinces, a pu l’emporter sur la langue tudesque, qui étoit celle de la cour.

Nous voyons de nos jours, non seulement en France, mais dans tous les autres états qui ont une langue particulière, que la ville & les provinces cherchent à prendre la cour pour modele. Quoique les provinces parlent quelquefois des dialectes différentes, les particuliers qui veulent écrire ou parler correctement, adoptent la langue de la capitale & de la cour. Un homme livré à l’étude se flatteroit en vain de connoître l’esprit de la langue par le secours des grammaires & des vocabulaire. Il n’atteindra jamais à ces expressions fines & à ces tours élégants, qui ne sont pas assujettis à des regles fixes. Il n’y a que l’usage & le commerce du monde qui puissent, à cet égard, suppléer à l’étude ; & ainsi, toutes choses égales d’ailleurs, les auteurs qui auront eu le plus de commerce avec la cour, seront toujours préférés pour le style.

Puisque tous les sujets cherchent à polir leur langue sur celle de la cour ; qu’on pensoit autrefois comme on pense aujourd’hui ; que ce fut même, parce que les Gaules voulurent apprendre le latin, qui fut pendant cinq cents ans la langue de la cour, que se forma la langue romane, il étoit naturel de penser que la langue des Francs devoit éteindre à son tour la langue romane ; mais deux choses concourent à établir, étendre & fixer une langue. La première, que nous venons d’exposer, est le desir d’imiter la cour.

La seconde, qui est encore plus puissante que la première, vient des bons ouvrages. Ce sont les auteurs distingués qui reglent le sort d’une langue, & qui la fixent, autant qu’une langue peut être fixée. Les ouvrages qui avoient illustré la langue grecque, l’avoient portée chez tous les peuples qui commençoient à aimer les lettres. Nous avons déjà remarqué que les Romains qui avoient eu de l’éducation, étoient aussi familiers avec la langue grecque, qu’avec la latine, & si le goût des lettres n’eût insensiblement développé chez eux, & chez d’autres nations, les mêmes talens qu’ils admiroient chez les grecs, peut-être la langue grecque eût-elle à la fin enseveli la langue naturelle de ces peuples.

Nous en avons des exemples modernes. L’italien & l’espagnol ont été beaucoup plus à la mode en France, qu’ils ne le sont aujourd’hui ; parce que nous étions obligés de chercher & de lire dans ces langues, des ouvrages que la nôtre n’avoit pas encore produits. Nos premieres tentatives, même dans chaque genre, portent le caractere d’imitation. Pour renfermer dans un seul exemple tous ceux que je pourrois apporter, il suffit d’examiner la naissance & les progrès du théâtre françois. Nos premiers ouvrages en ce genre, je parle de ceux mêmes qui méritent encore aujourd’hui quelque estime, sont des traductions de l’espagnol. Les pieces que nous avons ensuite voulu composer de génie, ne s’élevent guere au-dessus de la simple imitation ; ce sont des pieces d’intrigue : les noms, les caracteres & la scene sont en Espagne. Et ce qui fait voir que nous suivions cette route plutôt par foiblesse que par goût, c’est que nous trouvons aujourd’hui fatigantes les pieces de pure intrigue, depuis que Moliere nous en a donné de caractere. Comme il composa de génie, & d’après le goût de sa nation, dans ses ouvrages, & dans ceux qui l’ont suivi de plus près, les pièces de caractere remportent sur les autres ; parce que les chefs-d’œuvres dans chaque langue, sont toujours ceux qui sont dans le génie national. J’ajouterai encore, pour confirmer le principe que j’établis, & dont je ne tarderai pas à tirer des inductions, qu’après avoir été imitateurs, nous sommes bientôt devenus modèles en plusieurs genres, dont quelques-uns nous doivent leur origine. C’est par-là que la langue françoise s’est si fort répandue, que chez la plupart des étrangers une preuve d’éducation est de l’entendre : & si quelques-uns cultivent aujourd’hui la leur avec plus de soin, si nous prenons nous-mêmes celui de nous en instruire, c’est depuis qu’ils ont donné d’excellents ouvrages. Les ouvrages d’agrément ont particulièrement l’avantage d’étendre une langue, parce qu’ils flattent l’imagination, & que le plaisir qu’ils causent est à la portée d’un plus grand nombre de personnes. Les philosophes ne peuvent guere être lus que par les philosophes ; mais presque tout le monde lit les ouvrages d’agrément : & c’est de la poésie romane que la langue françoise a tiré son origine.

Si les premiers poëtes de réputation eussent paru à la cour, ou dans la capitale, la langue tudesque eût fait des progrès, & se fût étendue dans les provinces : mais comme ce fut en Provence, où l’on parloit la langue romane, que parurent les premiers poëtes, ce furent eux qui jetterent les premiers fondements de la langue françoise. Il s’éleva tout-à-coup un nombre infini de poëtes, qui prirent le nom de Troubadours ou Trouveres, & qui se répandirent bientôt dans toutes les autres provinces. Le roi Robert ayant épousé Constance, fille du Comte d’Arles, cette princesse en attira beaucoup à la cour de France. Rien n’est si contagieux que la poésie : chacun voulut faire des vers & s’attacha à la langue dans laquelle écrivoient ceux qui excelloient. La langue tudesque cessa bientôt d’être en usage ; & la langue romane continuant toujours à s’enrichir & à se perfectionner, on s’en servit également pour la prose & pour les vers.

Il seroit à souhaiter que nous eussions une suite des auteurs de ces tems-là : en les comparant, nous pourrions juger des progrès ou des changements qui arriverent dans la langue. Ces observations se feroient encore plus utilement sur des ouvrages en prose, que sur des poëmes ; parce que les poëtes, se permettant beaucoup de licences & de transpositions, n’étoient pas, sans doute, dans ces tems-là, des modèles d’une syntaxe fort régulière. Cependant, pour remplir mon objet, autant que la disette des monuments le peut permettre, je dois rapporter quelques traits des auteurs que le tems a épargnés : en les fixant à-peu-près au tems où ils ont écrit, nous suivrons l’ordre des révolutions de la langue, nous comparerons aussi les différences qui se trouvoient dès-lors entre la prose de la langue poétique.

Le plus ancien monument que nous ayons, & dont j’ai déjà fait mention, est le serment de Louis-le-Germanique. Je ne parlerai point de celui de Charles-le-Chauve, non plus que du poëme d’Otfrid, parce que ces deux pièces étant en franck-teuch, théotisque ou tudesque, elles n’ont aucun rapport à la langue françoise, qui est sortie du romain, dans lequel Louis-le-Germanique fit son serment, pour se faire entendre des François. Quoiqu’on trouve ce serment dans plusieurs auteurs qui le rapportent d’après Nithard, comme il n’est pas long, l’objet de mon mémoire m’engage à le rapporter ici pour fixer en quel état la langue étoit alors.

Texte. Traduction littérale.
Pro don amur & pro christian poblo & nostro commun salvament, dist di en avant, in quant Deus savir & potir me dunat, si salvarai eo cest meon fradra Karlo, & in adjudha & in cadhuna cosa, si cum hom per dreit fon fradra salvar dist, ino quid il imi altre si faret ; & ab Ludher nul plaid nunquam prindrai, qui meon vol cist meon fradre Karle in damno sit.
Par amour de Dieu & du peuple chrétien, & par notre commun salut, de ce jour en avant, tant que Dieu me donnera de sçavoir & de pouvoir, je sauverai ce mien frere Charles, & l’aiderai en chacune chose, comme un homme par droit doit sauver son frere, en ce qu’il en feroit autant pour moi ; & je ne ferai avec Lothaire aucun traité qui de ma volonté puisse être dommageable à mon frere Charles.

En lisant ce serment, on peut remarquer qu’il tient encore plus du latin que du françois. En effet, c’est de la langue latine que la françoise est sortie ; & les marques de son origine sont d’autant plus sensibles, qu’on remontera plus haut. Il est vrai que le roman, participant beaucoup du tudesque, se servoit des tours & de la syntaxe de cette langue, en adoptant les expressions latines. Les cas furent déterminés par des articles & des particules, & non pas par des désinences différentes & comme dans le grec & dans le latin : les verbes ne furent conjugués que par le moyen des auxiliaires avoir & être, qui sont aujourd’hui dans toutes les langues de l’Europe, au lieu que les Latins n’avoient que dans les passifs le verbe auxiliaire substantif. On peut donc assurer que le roman avoir déjà autant de rapport avec le françois auquel il a donné naissance, qu’avec le latin dont il sortoit ; puisqu’une langue est aussi distinguée d’une autre par la syntaxe, que par son vocabulaire.

Après le serment de Louis-le-Germanique, les loix des Normands, par Guillaume le Bâtard ou le Conquérant, mort en 1087, sont un des plus anciens monuments de la langue. Il paroît, par le titre de ces loix, que Guillaume ne fit que rédiger en un code & mettre en ordre celles que son prédécesseur Edouard III avoit publiées avant lui.

On y voit que les mots latins dominent beaucoup, & qu’ils y sont à peine déguisés. Quoique les déclinaisons ne fussent pas distinguées par des désinences différentes, comme chez les Latins, on n’employoit pas toujours régulierement les particules qui marquent les cas différents dans les langues modernes. Il est cependant aisé de remarquer la différence de ce langage d’avec celui du serment de Louis-le-Germanique. Aussi, Guillaume-le-Conquérant s’attacha-t-il beaucoup à étendre & à perfectionner le françois pour l’établir en Angleterre sur les ruines du Saxon [5].

Il semble que la langue avoit fait des progrès assez considérables depuis Charles-le-Chauve jusqu’aux regnes de Henri & de Philippe, tous deux premiers de leur nom, & contemporains de [6] Guillaume-le-Conquérant.

Les sermons de saint Bernard, mort en 1153, ne font pas voir que la langue eût rien gagné. Ces sermons sont au nombre de quarante-quatre ; il seroit difficile de décider si saint Bernard, après avoir d’abord composé ces sermons en latin, les traduisit en françois, pour ceux de ses moines qui n’entendoient pas le latin, ou pour les laïques ; parce que les différences qui se rencontrent entre les deux textes sont quelquefois à l’avantage du latin, & quelquefois à l’avantage du françois ; ce qui empêcheroit d’assurer quel est le texte original.

Quelque barbare que paroisse le langage dans lequel ils sont écrits, on doit présumer que c’étoit le plus poli de ce siecle-là : saint Bernard vivant à la cour, devoit en parler la langue.

On trouve une charte de 1133, de l’abbaye de Honnecourt [7] : cette pièce, qui est au moins aussi ancienne que les sermons de saint Bernard, pourroit bien être le plus ancien monument de cette espece.

Quoique les progrès de la langue ne fussent pas rapides, on les sent déjà dans Ville-Hardouin, qui est le premier historien François que nous ayons, & qui finit en 1207 son histoire de la conquête de Constantinople par les François & les Vénitiens. Le commencement du premier livre, en donnant l’idée du style de l’ouvrage, marque aussi l’époque de l’expédition, & quels étoient les princes qui régnoient alors.

Sachiés que 1198 ans après l’incarnation notre Segnor J. C. al tens Innocent III. Apostoille de Rome & Filippe (Auguste ou second) roi de France, & Richart, roi d’Engleterre, ot un sainct home en France, qui ot nom Folques de Nuilli ; cil Nuilli siest entre Lagny sor Marne & Paris : & il ere prestre & tenoit la parroiche de la ville : & cil Folques dont je vous di, comença à parler de Dieu par France & par les autres terres entor, & notre sires fist maint miracles por luy. Sachiés que la renomée de cil saint home alla tant qu’elle vint à l’Apostoille de Rome Innocent ; & l’Apostoille envoya en Fance, & manda al Prodome que il empreschast des croix par s’autorité : & après il envoya un suen Chardonal, maistre Perron de Chappes Croisié ; & manda par luy le pardon tel come vos dirai. Tuit cil qui se croisseroient & feroient le service deu un an en l’ost, seroient quittes de toz les péchiez que ils avoient faiz, dont ils seroient confés. Por ce que cil pardons fu issi gran, si s’en esmeurent mult li cuers des genz, & mult s’en croisierent, porce que li pardons ere si gran.

Le style des établissements & ordonnances de S. Louis paroît encore meilleur que celui de Ville-Hardouin. On peut voir, par exemple, l’ordonnance rendue contre les blasphémateurs en 1268 ou 1269, & tirée du registre noster de la chambre des comptes de Paris, fol. 31. Elle fut faite en consequence d’une bulle de Clément IV , du 12 juillet 1268, par laquelle ce pontife exhorte saint Louis à punir les blasphémateurs un peu moins séverement qu’il ne faisoit. Avant cette ordonnance, saint Louis, selon Nangis, faisoit punir les blasphémateurs par quelque mutilation : on leur perçoit les lèvres, ou on les marquoit d’un fer rouge, sur le front ou sur la langue.

Si aucune personne, dit l’ordonnance, de l’aage de quatorze ans ou de plus, fait chose, ou dit parole en jurant, ou autrement qui torne à despit de Dieu, ou de nostre Dame, ou des sainz, & qui fust si horrible qu’elle fut vilaine à recorder, il poira 40 liv. ou moins, més que ce ne soit moins de 20 liv. selon l’estat & la condition de la personne, & la maniere de la vilaine parole, ou du vilain fait ; & à ce sera contraint, se mestier est ; & si il étoit si poure que il ne peust poyer la peine dessusdite, ne n’eust autre qui pour li la voussist payer, il sera mis en l’eschielle l’erreure d’une luye, (une heure du jour) en lieu de notre Justice, où les gens ont accoustumé de assembler plus communément, & puis sera mis en la prison pour six jours, ou pour huit jours ou pain & à l’eau.

Et se celle personne qui aura ainsi mesfait, ou mesdit, soit de l’aige de dix ans, ou de plus jusqu’à quatorze ans, il sera batu par la justice du lieu, tout à nud de verges en apert, ou plus ou moins, selon la griéveté du mesfait, ou de la vilaine parole ; c’est assavoir li homme par hommes, & la fame par fames sans présence d’homme, se ils ne rachetoient la bature.

La traduction de l’histoire de Guillaume de Tyr, & le livre des coutumes de Beauvoisis rédigées par Philippe de Beaumanoir en 1283, me paroissent d’un langage moins poli que l’ordonnance de saint Louis.

Si grans haine, dit le tradudeur de Guillaume de Tyr, étoit entre le roi & le conte de Jaffe, que chascun jor creissoit plus en plus, & jusque à tant étoit la chose venue, que le roi queroit achaison par quoi il peust désevrer tot apertement le mariage qui iert entre lui & sa seror. Il requist le patriarche qu’il les ajornast, & dist qu’il voloit acuser ce mariage. Cette traduction est antérieure à 1295. Voyez la collection de DD. Martene & Durand.

Le titre & le commencement de la préface de la coutume de Beauvoisis sont conçus en ces termes :

Ci commenche li livres des coustumes & des usages de Biauvoisins selonc ce qu’il couroit ou tans que cist livres fut fez, c’est assavoir en 1283.

C’est li prologues.

La grant espérance que nous avons de l’aide à cheli par qui toutes choses sont fètes, & sans qui nulle bonne œuvre ne porroit estre fète, che est li père, & li fies, & li sains esperiz.

Chapitre premier.

Tout soit il ainssint que il nait pas en nous toutes les graces qui doivent estre en homme qui sentremet de Baillie, pour che lerons nous pas à traiter premièrement en che chapitre de l’estat & de l’office as bailleus.

La différence, quoique légère, que l’on peut remarquer entre le style de ces deux pièces & celui de l’ordonnance de saint Louis, vient de ce qu’on a toujours dû parler mieux dans la capitale que par-tout ailleurs. Nous le voyons encore par les assises de Jérusalem rédigées en 1369, près d’un siecle après saint Louis, dans une ville remplie de François.

Chapitre premier.
Des assises de Jérusalem.

Quant la sainte cité de Jérusalem, fu conquise sur les ennemis de la crois, en l’an M. XC. IX. par un vendredi, & remise el pooir des féaus Jésu-C. par les pélerins qui s’ehmurent à venir conquerre la, par le preschement de la crois, qui fu preschée par Pierre l’Ermite, & que les princes & les barons qui l’orent conquise, orent chleu à roi & à seignor dou royaume de Jérusalem le duc Godefroy de Buillon.

Si l’on veut sentir encore mieux la différence qui a été de tout temps entre la langue de la capitale & celle qui se parle, non seulement dans un pays éloigné, mais dans une province du même royaume, il suffit de lire les coutumes données à Riom par Alfonse, comte de Poitou, frere de saint Louis, en 1270.

Texte. Traduction latine.
So es assaber que per nos & nostres successors non sya faita en ladita villa talha, o questa, o alberjada, ny empruntarem a qui meymes, si non de grat à nos prestar voliont l’Habitant em questa meyma villa.
Videlicet quòd per nos vel successores nostros non fiat in dictâ villâ talia, sive questa, vel albergata, nec recipiemus ibidem mutuum, nisi gratis nobis mutuare voluerint habitantes in dictâ villâ.

Il ne faudroit pas, à la vérité, juger par le langage de l’Alfonsine, de celui qui étoit en usage dans les autres provinces. La langue ne differe ordinairement de celle de la capitale, qu’à proportion du commerce plus ou moins fréquent que les provinces entretiennent avec elle. D’ailleurs, les termes peuvent être les mêmes, & ne différer que dans la prononciation, dans l’accent, ou dans l’orthographe ; ceux qui liroient un ouvrage écrit en province, pourroient mettre sur le compte de la langue, ce qui ne devroit être attribué qu’à la façon d’orthographier.

On peut faire une remarque sur nos anciens écrivains, soit en vers, soit en prose ; c’est qu’ils écrivent presque toujours les pluriels sans s, & qu’ils en mettent au singulier. C’est peut-être à cet ancien usage qu’il faut rapporter celui d’écrire avec une s finale la seconde personne du singulier de l’indicatif des verbes dont l’infinitif se termine en er ; tu aimes, tu enseignes, &c. & c’est aussi, sans doute, l’origine de la bisarrerie que nous avons dans notre versification, de faire rimer ces singuliers avec des pluriels, sans qu’il en résulte autre chose, dans la versification, qu’une difficulté de plus qui n’est rachetée par aucun agrément.

Cependant la langue continua toujours à se perfectionner : on peut en voir les progrès dans les écrits de Froissart, de saint Gelais, de Seiffel, dans les lettres du cardinal d’Amboise, & sur-tout dans Comines. Ces ouvrages sont entre les mains de tout le monde. Mais le renouvellement des lettres, qui se fit sous François premier, porta la langue à un point de perfection, auquel on n’a peut-être pas autant ajouté depuis, que plusieurs se l’imaginent.

Dans la discussion où l’on est entré, on n’a pris les pieces de comparaison que dans des actes publics, ou dans les ouvrages de ceux qui ont écrit en prose : un seul exemple fera voir que l’on n’a pas dû prendre ces preuves dans les poëtes.

Le plus ancien ouvrage en vers que l’on connoisse, est celui de Marbode, sur les pierres précieuses, dont il décrit la forme, la couleur, & les propriétés que la superstition leur attribuoit. Cet ouvrage peut être de 1123, & suffit pour montrer que la versification ne seroit pas un témoin sûr de l’état de la langue, puisque ce poëme, qui est postérieur de cinquante ans aux loix des Normands, est moins intelligible que le texte de ces loix [8].

Evax fut un mult riche reis.
Lu reigne linst des Arabais.
Mult fut de plusiurs choses sages :
Mult aprist de plusiurs langages ;

Les set arts sut, si en fut maistre :
Mule fut poischant & de bon estre.
Grans tresors ot d’or e d’argent,
E fut larges à tuite gent.
Pur lez grant sen, pur la pruece
Kil ot, e grant largece
Fut cunnuz e mult amez,
Par plusiurs terres renumez.
Neruns en ot oï parler :
Pur ce ke tuit loï loer,
Lama forment en sun curagge,
Si li tramist un sen message.
Neruns fut de Rume emperere,
En icel tens ke li reis ere, &c.

On croit que la plupart des anciens poëtes n’ont pas écrit dans la langue dont se servoient les écrivains en prose : les licences étoient alors les principales règles de la poésie. Les poëtes de nos jours n’ont pas les mêmes privilèges : leur style doit être à la vérité très-différent de la prose ; mais c’est moins pour faciliter leurs compositions, que pour les rendre plus agréables & plus frappantes. Nos poëtes n’ont plus le droit de se permettre les inversions vicieuses qui violoient autrefois toutes les règles de la syntaxe : nous voulons qu’ils s’y assujettissent aussi scrupuleusement, que s’ils écrivoient en prose, & que leur style ne se distinguant que par la vivacité des images, la force & la richesse des idées, les expressions & les tours hardis, ne s’éloigne du naturel de la prose que par une élégance particuliere, qui, loin de marquer la foiblesse de l’art, est le caractere du génie.

Ce ne fut guere que sous François premier que notre versification prit, à-peu-près, la forme qu’elle a aujourd’hui : c’est ce prince qui a tiré la langue de la barbarie ; & peut-être dans le seul cours de son regne, la langue françoise fit-elle autant de progrès, eu égard à l’état où elle étoit lorsqu’il monta sur le trône, qu’elle en a fait depuis. Ce n’est pas qu’il ne soit arrivé de prodigieux changements dans la langue, mais on pourroit assurer qu’ils ne sont ni aussi considérables, ni aussi essentiels que ceux qui se firent sous le regne de François premier. A l’exception de quelques termes qu’il étoit nécessaire d’introduire dans la langue, pour exprimer des idées qui n’avoient pas leurs termes propres, il est constant que nous en avons proscrit beaucoup d’aussi expressifs que ceux qui les ont remplacés : tels sont les changements qui arrivent chaque jour dans toutes les langues vivantes, quelques-uns d’utiles, peu de nécessaires, & la plus grande partie par inconstance.

L’ordonnance par laquelle François premier proscrivit le latin, des jugements & actes publics, pour y substituer le françois, contribua beaucoup à faire cultiver la langue : on est obligé de faire une attention sérieuse à la propriété & à la valeur des termes, dans des actes qui doivent régler les intérêts de tant de personnes toujours prêtes à interpréter les loix à leur avantage.

La langue fit dès-lors assez de progrès pour que nous en ayons voulu conserver encore les tours & les expressions dans des ouvrages d’un certain genre que nous appellons style marotique. Il est vrai qu’on en abuse souvent ; on s’est imaginé qu’il donnoit un air plus naïf. Je ne puis me dispenser de remarquer que la naïveté dépend particulièrement de l’idée & de l’image, & qu’on peut être naïf avec les termes les plus élégants : les fables de la fontaine ne sont pas moins naïves que ses contes, quoique le style en soit différent. Ce n’est pas la vétusté des mots qui rend les images naïves : autrement, Marot, qui paroît aujourd’hui si naïf à la plupart des lecteurs, ne l’auroit pas été de son tems ; ce qui ne se peut pas avancer. D’ailleurs, si l’on vouloit se donner la peine de faire la comparaison de notre style moderne marotique, avec celui de Marot, & que cet examen se fît avec quelque discussion grammaticale ; on verroit que ce sont des styles bien différents. Mais la plus grande partie de ceux qui affectent cette maniere d’écrire, n’ont en vue que la facilité qu’elle leur offre, en leur permettant d’employer ou de retrancher les articles, d’adopter les mots suivant le besoin, & de se servir du terme antique, lorsque le moderne ne se prête pas a la mesure. A la suite d’un vers purement marotique, on en trouve souvent dont l’expression moderne va jusqu’au précieux ; les exemples ne me manqueroient pas : ainsi on peut toujours douter du talent de ceux qui se servent de ce style, à moins qu’ils n’aient fait voir par d’autres ouvrages également purs, faciles & élégants, qu’ils sont capables d’en employer un autre.

En examinant les révolutions & les progrès de la langue françoise, on n’a pas cru devoir rapporter un plus grand nombre d’exemples de ses différents âges. On n’a pas eu dessein de donner une liste des auteurs en tout genre, qui ont écrit dans notre vieux style ; un plus grand nombre eût été inutile à mon objet : plusieurs contemporains n’auroient pas fourni une différence sensible de langage. C’est pour cela qu’on a cru devoir en choisir qui eussent écrit à plusieurs années de distance, pour faire mieux sentir les changements.

Il n’est pas non plus nécessaire de passer le regne de François premier. L’histoire des lettres depuis ce tems est également connue & de ceux qui étudient par état, & des personnes qui n’ont d’autre guide dans leurs lectures que le goût de la littérature. Cette époque est la plus heureuse de notre histoire, puisqu’on peut y rapporter à ce prince la gloire d’avoir réveillé les esprits assoupis dans l’ignorance. C’est ainsi que l’on doit au regne de Louis XIII, ou plutôt au ministere du cardinal de Richelieu, les personnages rares dans tous les ordres, qui ont illustré le regne de Louis XIV. Les grands hommes appartiennent moins au siecle qui les a vu naître, & qui jouit de leurs talens, qu’au siecle qui les a formés, soit en leur laissant des modeles, soit en leur préparant des secours.

  1. Hoc more Gallorum initium est belli, quâ lege omnes puberes armati convenire coguntur.
    Cæsar, lib. v.
  2. Hùc omnes undiquè qui controversias habent, conveniunt, eorumque judiciis decretisque parent.
    Cæsar, lib. vii.
  3. Nunc omnia in tenebris latent injuria temporum, patriâque suâ Galli peregrinari videntur, soli propè omnium rerum suarum ignari. Itaque instrumentum regni nullum ne publicum quidem habemus, quod quidem certè magnoperè memorandum sit : sed hic est perpetuus hujus regni genius, rerum gestarum monumenta ut nihil ad rempublicam pertinere videantur. Budée. Voyez ses notes sur les Pandectes, page 89 & suiv.
  4. La verté de l’histoir’ si comm’ li Roix la fit
    Un clers de Chateaudun, Lambert li cors l’écrit ;
    Qui de latin la trest, & en Roman la mit.
  5. Willielmas ordinavit, ut linguam saxonicam destrucret, quòd nullus in curiâ regis placitaret nisi in Gallico idiomate ; & iterùm quòd puer quilibet ponendus ad litteras addisceret gallicum. Robert Holkoth, auteur Anglois qui mourut au milieu du quinzième siecle.
  6. Henri étant monté sur le trône en 1031, Philippe ayant commencé de régner en 1060, & Guillaume étant mort en 1087, après un règne de vingt-un ans en Angleterre & de cinquante-deux ans en Normandie, c’est-à-dire, depuis 1035.
  7. A cette charte pend un sceau, représentant un lion & des billettes. Le pere Mabillon (diplom. l.ii, c.i.) dit qu’il ne connoît point de charte françoise plus ancienne que celles de Louis-le-Gros, en faveur de l’église de Beauvais, & d’Eudes, évêque de ce siége, concernant la même ville : la première de 1122, la seconde de 1147 ; mais celle-ci est postérieure à celle de l’abbaye de Honnecourt ; l’autre ayoit été donnée en latin, comme le prouve l’original qui s’en est trouvé depuis peu à Beauvais, & il est visible qu’elle n’a été mise en françois que postérieurement à sa date. Hist. de Cambrai, par Jean le Carpentier, t.ii, p.18.
  8. Ce poëme est imprimé à la suite des œuvres d’Hildebert, évêque du Mans, édit. du père Beaugendre, col. 1638.