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Dictionnaire de la langue française du seizième siècle/Préface

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Préface
PRÉFACE


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La première idée de ce travail est très ancienne. Elle remonte au temps où j’étais élève de l’École Normale. Dès mes premiers pas dans l’étude du xvie siècle, je m’étais heurté à de nombreux obstacles, et j’avais eu naturellement le désir d’aplanir, pour les travailleurs qui viendraient après moi, le chemin sur lequel je marchais si péniblement.

Mon projet primitif était très modeste, ou du moins je le croyais tel. Je me proposais d’étudier seulement les plus grands écrivains du xvie siècle, une vingtaine tout au plus. Mais dans ceux-cii j’ai rencontré des difficultés qu’il m’était impossible de résoudre. Afin d’en chercher la solution, j’ai continué mes lectures. Pour un problème résolu, plusieurs autres se sont présentés, et, a mesure que j’avançais, je voyais reculer le but que je désirais atteindre. Cependant le temps s’écoulait, m’avertissant qu’il fallait aboutir, utiliser les notes amassées, et façonner tant bien que mal l’instrument de travail que j’aurais voulu beaucoup moins imparfait.

Mes lectures ne se sont pas superstitieusement enfermées entre les deux dates extrêmes du xvie siècle. Il ne m’est pas arrivé très souvent de remonter jusqu’au xve, mais il était indispensable d’entrer à chaque instant dans le xvio, et quelquefois d’y aller assez loin. Brantôme, Étienne Pasquier, Guillaume du Vair, Agrippa d’Aubigné, morts sous Louis XIII, sont bien pourtant, par leur esprit comme par leur langue, des écrivains du siècle précédent. Régnier a près de vingt ans de moins que Malherbe. Son premier recueil de Satires ne parait qu’en 1608. Malgré la chronologie, je n’ai pu hésiter ni à ranger Régnier parmi les écrivains du xvie siècle, ni à écarter Malherbe, dont certaines pièces sont contemporaines de Henri III, mais dont l’œuvre, dans son ensemble, se rattache évidemment aux temps nouveaux.

En parcourant la liste des œuvres qui m’ont fourni mes matériaux, on pourra facilement constater que les raisons de mon choix n’ont pas été exclusivement d’ordre littéraire. Parmi les textes que l’ai lus, un certain nombre n’ont ni valeur ni notoriété. Mais j’ai eu l’espoir d’y trouver les mots, les expressions qui m’avaient embarrassé ailleurs, et dont je pourrais, par ce rapprochement, déterminer le sens. Au contraire, j’ai laissé de côté certains textes dont l’intérêt littéraire était plus grand, mais qui, par leur nature, ne me donnaient lieu d’espérer aucun éclaircissement nouveau. J’ai recherché particulièrement les œuvres où je pouvais rencontrer des mots populaires, des expressions de la langue familière. C’est dans celles-là qu’il y a le plus de difficultés. Telle locution, très claire pour nos ancêtres, est inintelligible pour nous, si nous n’avons la bonne fortune de la trouver dans plusieurs textes, dont la comparaison nous donne la solution du problème. Je n’ai pas toujours eu cette heureuse chance. Pour plusieurs mots, je ne propose, aucune explication, parce que je n’en ai pas trouvé une seule qui me parût satis- faisante. Peut-être d’autres chercheurs découvriront-ils, dans des ouvrages que je vrai pas eu le temps de lire, le texte décisif qui m’a manqué.

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Les mots qu’on trouvera dans ce dictionnaire sont d’abord ceux qui, employés au xvie siècle, ont cessé de l'être depuis. Ils sont très nombreux. Les uns appartenaient à notre vieux fonds français, soit venus régulièrement du latin populaire, soit empruntés de très bonne heure au latin ou à d’autres ! argues, et complètement amalgamés à notre vocabulaire le plus ancien. D’autres étaient entrés plus récemment clans notre langue, par un emprunt au latin, au grec, ou à. diverses langues modernes. Ils étaient reconnais- sables, souvent mal accueillis et repoussés comme des intrus. D’autres étaient nouveaux venus aussi, mais formés d’éléments français, de radicaux familiers, associés à des pré- fixes et à des suffixes usuels. Faciles à créer, faciles à comprendre, ils naissaient en foule, avec surabondance, et souvent deux, trois ou davantage servaient a exprimer une même idée.

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Si beaucoup de nos vieux mots disparaissent, ce n’est pas sans laisser beaucoup de regrets. Ronsard et ses contemporains s’intéressent à eux, s’affligent de leur disparition et tâchent d’en sauver quelques-uns. Puisons dans nos vieux romans, dans nos vieux poèmes, dit Du Bellay l’antiquité des mots donne de la majesté au style 1 [1]. Ne faisons conscience, dit Ronsard, de remettre en usage les antiques vocables 2 [2]. Henri Estienne se plait à étaler les abondantes ressources que nous offre le vieux langage 3 [3]. Mais lorsqu’un mot a commencé à vieillir, il est bien difficile de lui rendre sa vigueur passée. Les écrivains qui s’intéressent à l’histoire de notre langue, comme Henri Estienne, Claude Fauchet, £tienne Pasquier, constatent souvent que tel ou tel mot d’autrefois s’emploie de plus en plus rarement, ou même est complètement abandonné, et parfois il y a une opposition apparente entre leurs constatations et les faits. Ainsi Du Bellay croit archaïser en employant isnel, et le mot, dans le sens de prompt, rapide, léger, se trouve chez Olivier de Magny, chez Baïf, Amadis Janin, Noël du Fail, Vauquelin de la Fresnaye. Ronsard voit un archaïsme dans hucher, appeler, que tout le monde emploiera encore longtemps après lui. Henri Estienne dit que soulas, plaisir, est vieux et peu usité : cependant le mot reste longtemps encore chez les meilleurs écrivains. Nice, sot, simple, est vieux aussi, d’après lui il se maintient pourtant, au moins chez les poètes, jusqu’à la fin du siècle. Je ne crois pas qu’entre ces constatations et les faits il y ait vraiment contradiction. Probablement Du Bellay, Ronsard, Henri Estienne ne se sont pas trompés en croyant vieux certains mots que nous rencontrons souvent, même après eux. Mais l’esprit qui les poussait à regretter de beaux vocables expressifs, à s’efforcer de les conserver, était sans doute très répandu parmi les poètes et les lettrés. Il est possible que des mots abandonnés par la langue usuelle aient conservé dans la langue littéraire une apparence de vie, qui ne pouvait durer bien longtemps.

Parmi les mots qui allaient disparaître, beaucoup étaient depuis longtemps en lutte avec des dérivés issus du même radical et ayant le même sens. On avait choue et chouette, passe et passereau, ep et avette, qui devait être vaincu lui-même par le mot dialectal abeille. On disait raim et rameau, bers et berceau, haim et hameçon, coudre et coudrier, peuple et peuplier, mu et muet. Comme on peut le remarquer, ces mots étaient condamnés par leur forme même. Monosyllabiques, ou composés d’une syllabe sonore et d’une syllabe muette, ils pouvaient facilement, par leur brièveté, se confondre avec des homonymes de sens tout différent. Une langue ennemie de l’équivoque leur préférera des mots ayant plus de corps, plus de consistance, composés d’assez de sons pour n’être pas confondus avec d’autres. C’est le travail qui s’était opéré déjà en latin vulgaire. Que l’on songe à ce que serait notre langue si des dérivés, des diminutifs surtout, n’avaient pris la place de certains mots classiques que l’évolution phonétique aurait réduits au point de les rendre indiscernables.

Je ne voudrais pas grossir outre mesure l’importance de l’homonymie dans la destinée des mots. Nous avons un grand nombre d’homonymes, encore aujourd’hui, et leur existence ne semble pas menacée, le vocabulaire n’ayant plus autant de fluidité qu’au xvie siècle. Mais le besoin de clarté est si grand dans l’esprit français qu’il a pu quelquefois aller jusqu’à l’exagération, et nuire à certains mots qui ne risquaient pas beaucoup d’être confondus. Son action est d’autant plus forte qu’elle est irréfléchie. On ne peut s’empêcher de remarquer que, parmi les mots qui ont disparu, beaucoup avaient cet inconvénient de l’homonymie. Nous avons eu au xvie siècle couture, terre cultivée, à côté de couture, action de coudre. — Outre le mot grève que nous avons encore, le xvie siécle en avait deux de forme identique, l’un désignant la jambe ou l’armure de la jambe, l’autre la raie qui sépare les cheveux peignés d’une certaine façon. — A côté de notre mot main, nous en avons eu un autre tout semblable, provenant du latin mane et signifiant matin : nous n’en trouvons plus la trace que dans demain. — Parti, enfantement, n’a pu soutenir la lutte contre l’autre substantif part, qui était naturellement d’un emploi beaucoup plus fréquent. —— Ose, armée, a fini par se prononcer comme eau, qui pendant longtemps ne risquait pas du tout d’être confondu avec lui la prononciation de chacun des deux mots a évolué de façon à les rendre homonymes. — Past, nourriture, repas, est condamné parce que ses deux consonnes finales sont devenues muettes son rapporte avec le verbe paître était le même que celui de repas (pour repas) avec le verbe repaistre. — Test signifiant pot, débris de pot, crâne, est devenu au xvie siècle homonyme de test, qu’on emploie encore aujourd’hui dans certaines provinces pour désigner une étable. — Le mot plenté, grande quantité, a changé d’orthographe sousl’influence de planter ; mais depuis plusieurs siècles le substantif plenté et le participe planté se prononçaient de la même façon. — Baud, joyeux, disparaît au xvie siècle, du moins dans la seconde moitié : l’e de beau étant devenu de plus en plus imperceptible, les deux adjectifs devaient facilement se confondre. — L’adjectif mane, devenu manque, mutilé, défectueux, disparaît parce que d’Italie est venu le verbe manquer, d’où nous avons tiré le substantif manque. — Ord cesse d’être employé, quoique son dérivé, ordure, se maintienne. — Souef, doux, et soif s’étaient peu à peu rejoints dans la prononciation. De là peut-être la préférence que suave obtient, dès son apparition, au détriment du mot populaire. — Duire, instruire, et duire, conduire, puis plaire, convenir, malgré leur différence d’origine, arrivent à une identité complète et succombent tous les deux, le second se maintenant. toutefois dans les composés. — Esmer, esme sont remplacés par leurs doublets, estimer et estime, peut-être parce que dans la forme et dans la prononciation ils sont venus à rencontrer le verbe amer, si différent dans notre plus ancienne langue, surtout dans les formes à radical atone. — Nouer, nager, est tout à fait semblable à nouer venant de nodare. Mais nager, venant de navigare et signifiant naviguer, cède cette signification au mot savant, prend celle que nous lui connaissons, et nouer, nager, n’est plus nécessaire. Rayer, briller, de radiare, est identique à rayer venant de raie : de nombreux synonymes permettent de le laisser tomber en désuétude. Ces faits et beaucoup d’autres que je pourrais citer permettent de croire que, dans le grand travail qui s’est accompli sut notre vocabulaire, le rôle de l’homonymie n’a pas été sans importance.

Une cause de mortalité particulière aux verbes, c’est la difficulté de leur conjugaison. Elle nous a fait perdre beaucoup de vieux verbes qui s’employaient encore au xvie siècle. Un verbe irrégulier court le risque de se voir abandonné, à moins que, comme être, aller, et quelques autres, il ne soit d’un usage si fréquent que tout le monde s’habitue dès l’enfance à ses irrégularités. On hésite à employer une forme dont on n’est pas bien sûr, ou qui pourrait n’être pas reconnue et comprise par l’interlocuteur. On a volontiers recours, surtout dans la conversation, à un verbe plus commode, qui souvent est fourni par le même radical. C’est ainsi que raire, après une longue résistance, finit par être remplacé par raser. Secourir passe à la première conjugaison et devient secouer. Tistre devient tisser et ne subsiste plus que dans son participe passé tissu, ainsi que dans les formes qui lui étaient communes avec la première conjugaison. — Le plus souvent c’est un autre radical qui nous donne le nouveau verbe. Issir est remplacé par sortir : la cause de sa disparition, c’est son manque de consistance, sa prononciation étant parfois réduite à un son unique ; le lien entre les différentes formes n’est pas assez visible. On ne peut plus dire que clore, ouïr soient vraiment vivants. Dans l’usage courant fermer et entendre les ont remplacés et ont abandonné pour cela leur signification primitive. Cuir ne survit plus que dans quelques formes. Traire, dans son sens général, a fait place à tirer, et ses composés distraire, extraire, soustraire, etc., sont, comme lui, dépourvus de passé défini. Occire ne conserve un semblant de vie que dans son infinitif et dans son participe passé c’est, que la conjugaison de tuer est infiniment plus facile.

Un grand nombre de mots, usités au xvie siècle, ont été abandonnés depuis parce que l’on n’avait plus besoin d’eux. C’est le cas des mots qui désignaient des objets qui ont cessé d’exister : le costume, les armes, par exemple, nous en fourniraient une longue liste. Parfois les mots survivent aux choses : ainsi fusil vit toujours, quoique dans l’arme moderne ne se trouve plus la pièce à laquelle l’arme ancienne devait son nom. Le mot cuirasse a subsisté quand l’acier s’est substitué au cuir. Mais le plus souvent le nom disparaît avec l’objet qu’il désignait, et ce sont les faits eux-mêmes qui éliminent de notre vocabulaire une grande quantité de mots sans emploi.

Dans le travail d’élimination qui s’est fait depuis le xvie siècle, l’action de la synonymie a été très puissante. Quand deux mots ont absolument la même valeur, il est à peu près inévitable que l’un soit préféré à l’autre et parfois finisse par l’évincer. Jumeau et besson avaient tous deux plusieurs siècles d’existence : jumeau triomphe, et besson se réfugie dans les dialectes. — Curial, homme de cour, mot savant, d’ailleurs, est vaincu par l’italien courtisan, qui, au xvie siècle. vient prendre sa place. — Créditeur est évincé par créancier, meseau par lépreux, geline par poule. — Jau est déjà dialectal au xvie siècle et le mot habituel est coq. — Devanteau cède à tablier, à une époque plus récente, et lui aussi devient dialectal. — Carole et caroler, bal et baller, danse et danser sont en concurrence au xvie siècle : carole, caroler, baller disparaissent, et bal se réduit à un sens particulier. — Guerdon est chassé par loyer, qui lui-même réduira sa signification quand l’évolution sémantique de récompense aura abouti au sens actuel. — Parmi les nombreux mots qui expriment l’idée de combat, de lutte, de querelle, nous avons pu perdre estour, estrif, riotte, tenon, sans qu’il en résultât pour notre langue un sensible appauvrissement. — Nous avons laissé tomber plusieurs mots exprimant l’idée de tromperie, comme barat, baye, biffe. Il nous en reste encore assez. — Henri Estienne énumère les mots qui signifient avare. Aujourd’hui plusieurs nous manquent, comme eschars, pleure-pain ; d’autres ont changé de sens, comme taquin, vilain, et aussi mécanique, qu’il ne mentionne pas, et pourtant, nous sommes encore très suffisamment pourvus. En général, pour les mots qui viennent à se trouver en concurrence, la synonymie ne date pas de très loin. Souvent même elle n’existe pas encore au xvie siècle. C’est plus tard qu’éclate la rivalité qui doit être funeste à beaucoup de nos vieux mots.

Le désir de conserver toutes les richesses de notre langue ne s’exprimait pas seulement par l’amour de nos vieux vocables. Il se manifestait aussi par une large hospitalité offerte aux mots dialectaux, qui d’ailleurs ne sont souvent autre chose que des mots vieillis, oubliés de la langue commune, et conservés seulement, dans quelques régions. Ronsard, Étienne Pasquier, Henri Estienne, Vauquelin de la Fresnaye 1 [4] conseillent de ne pas négliger ces précieuses ressources. Certainement, ils avaient raison, en principe, de vouloir abaisser ta barrière qui s’élève entre la langue française proprement dite et ses dialectes. Mais l’expérience a démontrô que les mots dialectaux ne peuvent guère prendre place dans la langue commune. Ils peuvent s’y faire accepter momentanément pour désigner un objet, un usage particulier à telle ou telle province, quand leur équivalent précis ne pourrait être trouvé dans la langue usuelle. Mais ils restent provinciaux, ce sont toujours des mots de terroir. Un écrivain aimé du public arrive à faire prendre en gré les mots de sa province, on les rencontre chez lui avec plaisir, mais on serait surpris de les retrouver ailleurs. Aussi parmi les mots disparus depuis le xvie siècle nous verrons figurer à peu près tous les mots dialectaux que l’on avait, essayé de sauver.

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Une large place dans ce dictionnaire sera occupée par des mots d’emprunt qui, après un séjour plus ou moins long dans notre langue, en ont été exclus. Les deux sources les plus abondantes sont le latin et l’italien.

L’invasion du latin savant. remonte beaucoup plus loin que le xvie siècle. On la constate déjà dans nos plus anciens textes. Mais à partir du xive siècle surtout, sous l’influence des traducteurs, les mots latins, utiles ou non, affluent dans notre langue. Il est bien difficile d’indiquer avec certitude en quel siècle se produit chaque emprunt. De ce que la présence d’un mot a été constatée pour la première fois dans un texte du xvie siècle, il ne s’ensuit, pas qu’il n’ait jamais été employé auparavant. Beaucoup de textes du moyen âge sont perdus, et nous sommes loin d’avoir étudié tous ceux qui nous restent. Par contre, on peut avoir remarqué l’emploi d’un mot au xive siècle ou au xve sans que cela nous donne le droit de croire qu’il ait été vraiment vivant au temps de sa première apparition. Il a pu se présenter par hasard sous la plume d’un écrivain et attendre un siècle ou deux qu’on eût de nouveau besoin de lui.

Qu’ils soient tout récents ou qu’ils aient quelque ancienneté, très nombreux sont au xvie siècle les mots latins destinés à périr. On latinisait à plaisir, sans la moindre nécessité. Sans remonter plus haut que le début du xvie siècle, on peut voir chez Lemaire de Belges les mots latins jetés à profusion. Pendant longtemps, en vers ou en prose, on parle comme l’écolier limousin. Et ce ne sont pas seulement les gens de Palais, comme Jean Bouchet, qui émaillent ainsi leur style de mots dont la terminaison seule est française ce sont aussi des écrivains qui n’ont iamais passé pour des latiniseurs maniaques, Clément Marot par exemple. Il serait tout à fait injuste de rendre la Pléiade responsable de cet abus, qu’elle a au contraire atténué. Agrippa d’Aubigné, dans la préface des Tragiques, raconte que Ronsard était l’ennemi déclaré des latiniseurs I. Déjà, beaucoup plus tôt, l’excès avait soulevé des protestations 1 [5], et, dans la deuxième moitié du siècle, l’invasion est très fortement combattue 2 [6]. On la voit se ralentir de plus en plus, et parmi les intrus beaucoup sont sortis de l’usage avant la grande épuration du xviie siècle.

Les mots latins avaient pu facilement s’introduire dans les livres, à une époque où le latin était familier à tous les lettrés. Mais, évidemment, la plupart de ces mots restaient à la surface de la langue, ils n’y pénétraient pas, et le peuple les ignorait complètement. Ils sortaient aussi facilement qu’ils étaient entrés, sans laisser aucun vide, car on n’avait pas besoin d’eux.

Beaucoup n’étaient que des doublets et n’ajoutaient rien au sens du mot primitif : on voyait côte à côte pelerin et peregrin, sauveur et salvateur, vengeur et vindicateur, étincelle et scintille, cruauté et crudelité, vergogne et verecundie, coi et quiet, tiede et tepide, raisonner et ratiociner.

Ailleurs on peut voir, entre le latinisme et le mot français plus ancien, qui a triomphé, une communauté de radical et une complète équivalence de suffixe. Amaritude, claritude, nobilité, pallidité, castigation, radiation, nutriment, incredible n’ont pu déposséder amertume, clarté, noblesse, pâleur, châtiment, rayonnement, nourriture, incroyable. Dans d’autres cas le suffixe est le même, et la lutte est seulement entre le radical populaire et le radical savant ravisseur et rupteur ; matinal et matutinal ; nombreux, innombrable, et numereux, innumerable ; ou lieux et oblivieux.

Souvent on avait recours à un mot latin, exactement transcrit en français, alors qu’un autre radical avait déjà fourni à notre langue un mot exprimant la même idée. Le français n’avait aucun besoin du latin incole, puisqu’il avait habitant, Proditeur~, prodition ne disaient rien de plus que traître, trahison. A salvateur, déjà inutile à côté de sauveur, pourquoi ajouter encore servateur ? n’y avait aucune raison pour que celsitude fût préféré à hauteur ou à élévation, magnitude à grandeur, contumelie à injure, dormition à sommeil, fallace à tromperie, formosité à beauté, fruition à jouissance, querimonie à plainte, stolidité à folie ou sottise, trameur à crainte, tuition à protection, uberté à fécondité. La plupart de ces mots, aujourd’hui disparus, étaient entrés dans la langue avant le xvie siècle, mais, dès leur apparition, ils avaient trouvé en face d’eux des synonymes, populaires ou savants, bien établis dans l’usage et destinés à durer.

Les mots déjà anciens devaient une partie de leur force à ce fait que, le plus souvent, ils étaient apparentés à d’autres relatifs au même ordre d’idées, tandis que souvent le nouveau venu était isolé. Cruent ne pouvait pas lutter contre sanglant, lethai contre mortel, muliebre contre féminin, crucier contre tourmenter, tenir et tenité contre adoucir et douceur, vulnerer contre blesser. La grande extension d’une famille de mots a certainement été très favorable au maintien de chacun de ses membres. Quelquefois l’isolement a pu nuire à des mots qui peut-être n’étaient pas tout à fait, inutiles. Assentateur n’a pas exactement le même sens qu’approbateur, ni, d’autre part, que flatteur ou adulateur. Laudateur serait l’équivalent. de louangeur, mais louangeur ne peut être considéré comme un substantif. Nous avons exhortation, mais nous n’avons plus le mot contraire, dehortation, parce que le verbe exhorter n’a pas comme contre-partie dehorter. Au lieu de dire paucité nous disons petit nombre, parce que le lien de paucité avec peu n’était pas assez visible. Nous ne pouvons exprimer que par des périphrases l’idée contenue dans certains mots empruntés autrefois au latin, comme acquanime, acquanimité, diuturne, revolver. Il ne serait pas possible, cependant, de dresser une très longue liste de mots de cette catégorie. Parmi les latinismes qui n’ont pas vécu, très peu sont vraiment à regretter.

On trouve chez les poètes du xvie siècle un groupe d’adjectifs dont plusieurs avaient existé dans l’ancienne langue, mais dont l’emploi, tout à fait conforme à l’usage latin, n’était pas d’accord avec les tendances du français moderne. Ce sont les adjectifs par lesquels on prétendait. remplacer un complément déterminatif exprimant des rapports assez variés : la matière, ou la ressemblance avec l’objet, désigné par le radical, ou l’essence, la nature, ou l’origine : ardoisin, diamantin, fulgurin, sulphurin, rosin, saphirin, geantin, louvin, tigrin, abeillin. Souvent le mot avait un radical latin anserin, asinin, caballin, vulpin, gigantin, adamantin. Très souvent le radical était français : damoiselin, chevrin, chiennin, coulevrin, cuivrin, sucrin, laurierin : mais le tour était dans tous les cas purement latin. Les latiniseurs n’ont pu faire admettre dans le vocabulaire poétique les épaules marbrines, ivoirines ou churnines, albastrines, neigines, laitines, les cheveux orins, ebenins, les lèvres coralines, les dents perlines. Et pourtant l’autorité des

plus grands poètes recommandait par l’exemple l’emploi de ces adjectifs. Marbrin se trouve chez Marot aussi bien que chez Ronsard, qui d’ailleurs, sur ce point comme sur un grand nombre d’autres, a latinisé beaucoup moins que la plupart de ses amis et de ses disciples.
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J’ai relevé les mots italiens qui ont, quelque temps figuré dans notre vocabulaire et ne s’y sont pas maintenus. J’y ai joint même ceux qui n’y ont jamais pris pied, et qui ont pu être employés tout au plus par quelques courtisans poussant l’excentricité jusqu’à la déraison. Il est peu probable que jamais personne ait parlé le langage qu’Henri Estienne attribue à Philausone dans la Préface des Dialogues du langage français italianisé : « Ayant quelque martel in teste (ce qui m’advient souvent, pendant que je fay ma stanse en la cour) et à cause de ce estant sorti apres le past pour aller un peu spaceger, je trouvai par la strade un mien ami nommé Celtophile. Or voyant qu’il se monstret estre tout sbigotit de mon langage (qui est toutes fois le langage courtisanesque, dontusent aujourdhuy les gentilshommes Francs qui ont quelque gare, et aussi desirent ne point parler sgarbatement) je me mis à ragioner avec luy touchant iceluy, en le soustouant le mieux qu’il m’estet possible. Et voyant que nonobstant tout ce que je luy pouves alleguer, ce langage italianizé luy semblet fort strane, voire avoir de la gofferie et balorderie, je pris beaucoup de fatigue pour luy caver cela de la fantasie. Mais… je ne trouves point de raisons bastantes pour ce faire : et au contraire tant plus je m’efforces de luy lever ceste opinion par mes ragionemens, tant plus luy se burlet de moi… En la fin… j’acceptai fort volontiers pour arbitre M. Philalethe, esperant qu’il y auret quelque domestichesse entre luy et ces mots, qu’il oit souvent à la cour et pourtant me feret morte. Mais je trouvay que je m’ingannes bien, car luy, au lieu de me favoregger, faisoit aussi semblant d’estre tout shigotit, et trouver je ne sçay quelle saivatichesse en ce langage escorché. » Il y a chez Henri Estienne une exagération manifesta, Mais nous savons d’une façon certaine combien ont été répandus certains mots italiens qui pourtant ne nous sont pas restés : par exemple acconche signifiant bien vêtu, paré, ainsi que la locution en bonne couche, qui se trouve même chez Ronsard. Baster, suffire, est venu d’Italie avec bastance et s’est longtemps maintenu. Burler, se moquer, n’a pas fait un long séjour dans notre langue, mais nous avons gardé burlesque. Nous avons perdu intrade, rente, faciende, affaire, jaciendaire, agent, encorne, affront, menestre, soupe, et une foule d’autres qui seront enregistrés dans ce dictionnaire. Il est nécessaire, en outre, de noter le témoignage des écrivains du temps, quand ils nous signalent comme des italianismes certains mots très heureusement empruntés, à cette époque, qui ont joué immédiatement un rôle important dans notre langue et se sont rendus si indispensables que personne ne pense- rait plus aujourd’hui à leur origine étrangère si elle n’était sûrement attestée.

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Dès les plus anciens temps, le meilleur procédé pour donner à notre langue tous les instruments nécessaires à l’expression de la pensée a été la formation de mots par suffixes. Ce procédé est si essentiel chez nous, si commode, si habituel, qu’il arrive non pas à éliminer les autres, mais souvent à en restreindre l’emploi. Ainsi nous aurons à recueillir un grand nombre de mots qui, de ce fait, sont sortis de la langue ce sont des substantifs tirés du radical des verbes, sans l’addition d’aucun suffixe. Cette formation est toujours vivante, surtout dans la langue populaire, mais dans la langue des lettrés elle n’a plus son activité d’autrefois, et nous avons perdu beaucoup de mots qui étaient usités au xvie siècle. Croist, accroist, decroist, déjà en lutte à cette époque avec croissance, accroissement, decroissance, ont disparu. Achef a cédé la place à achèvement, bat à battement, broud à brouillement, crousle à croulement, débord à débordement, gazouil à gazouillement, trouble à troublement. C’est souvent le suffixe —ation, si lourd, que nous voyons triompher : on dit protestation, prononciation, lamentation, diffamation, stimulation, au lieu de proteste, prononce, lamente, diffame, stimule. Autrefois ni a désigné l’action de nier, et l’on a dit, par exemple, mettre en ni. Cette fois, c’est la trop grande brièveté du mot qui a causé sa chute. Nous avons perdu sert, action de servir. Pille a été éliminé par pillage, fourbe par fourberie, accol par accolade, hant par hantise, cueille par cueillette, gel par gelée. Il nous reste pourtant assez de substantifs ainsi formés pour que nous puissions constater que ce procédé était facile, clair et avait l’avantage de donner à la finale des substantifs une variété de sons très favorable à l’harmonie du langage. Mais, dans la dérivation par suffixes, il se fait une analyse qui est bien conforme au génie de notre langue. Le radical exprime une idée, et le suffixe en exprime une autre qui se joint à la première pour la modifier de diverses façons. Protestation est un mot analytique, proteste était un mot synthétique.

La formation des mots par suffixes était si naturelle et si commode qu’elle était un peu dangereuse. Du Bellay et Ronsard recommandent la modération dans la création des mots nouveaux. Ils veulent que ces mots soient formés selon les lois de l’analogie et conformément aux habitudes de la langue. « Ne crains donques, Poëte futur, dit Du Bellay (Deffence, II, 6), d’innover quelques termes, en un long poëme principalement, avecques modestie toutesfois, analogie et jugement de l’oreille. » Ronsard prescrit la même prudence (Franciade, Préface de 1587) : « Je te veux bien encourager de prendre la sage hardiesse d’inventer des vocables nouveaux, pourveu qu’ils soient moulez et façonnez sus un patron desja receu du peuple. Il est fort difficile d’escrire bien en nostre langue, si elle n’est enrichie autrement qu’elle n’est pour le present de mots et de diverses manieres de parler. » liais le plus grave danger, ce n’était pas la création maladroite, c’était la création inutile. La langue française était loin d’être pauvre, comme le croyaient ses amis aussi bien que ses ennemis. Seulement sa richesse n’était pas ordonnée et organisée. Personne n’en avait fait un inventaire complet, personne ne pouvait la connaître tout entière. C’est pourquoi l’on créait souvent des mots dont on n’avait nullement besoin.

Suffixes français, suffixes latins, suffixes germaniques, suffixes provençaux ou italiens, tout est mis à contribution pour former des mots nouveaux, et cette création surabondante commence bien avant le xvie siècle. Quand on examine le vocabulaire de cette époque, on s’aperçoit qu’à un même radical se sont joints souvent deux, trois ou quatre suffixes ayant la même valeur, produisant ainsi des dérivés qui font double, triple ou quadruple emploi : esclavitude et esclavage, — lentitude et lenteur, — cultivage et cultivement, — cuisinage, cuisinement, cuisinerie, — nourrissage, nourrissance, nourrissement, à côté de nourriture, — nopçage et nopçailles, — mutinage, mutination, mutinement, tous éliminés au profit de mutinerie, — décevance et décevement, — empirance et empirement, — glorifiance et glorifiement, — jouissance et jôuissement, — mesprisance, mesprisement et mesprison, — desirance et desiration, — tardance, tardement et tardité, — vengeance et vengement, — resplendissance et resplendeur, — terminance et termination, sans compter terminaison, — gentilisme (paganisme) et gentilité, — papalité, papat et papauté, — profondité et profondeur, — purité et pureté, — rarité et rareté, — aveugleté et aveuglement,noireté et noirceur, — tendreté et tendreur, — maigresse, maigreté et maigreur, — lassesse, lasseté, lasseur et lassitude, — lourderie, lourdesse, lourdeté, et lourdise, — grosserie, grossesse et grosseur, employés tous les trois soit au sens de grosseur, soit, au sens de grossièreté, — infameté et infamie, — modesteté et modestie, — declinaison, declination et declinement, dans le même sens que déclin, — agilesse et agilitéaspresse, aspreur et aspreté, — duresse et dureté, — fermesse et fermeté, — grandesse et grandeur, — tristesse et tristeur, — rondesse et rondeur, — subtilesse et subtilité, — parlerie, parlement et parleure, — besterie et bestise, trainement et trainerie, criement et crierie, — couronnation et couronnement, — eclipsation et eclipsement, — effemination et effeminement, exhortation et exhortement, — murmuration et murmurement, — retardation et retardement, — vanterie et vantise, — tremblerie, tremblement et tremblis.

Parmi les adjectifs, nous voyons corrigeable et corrigible, — defendable et defensible, — taisable et taisible, — inflechissable et inflechible, — indigestif et indigestible, — nuisable, nuisible et nuisit, — funeral et funereux, — nuital, nuiteux, nuitier, nuitager, — geantal et geantin, — gigantal et gigantin, — printannal, printannin et printanier, — viperal, viperin et viperique, — racinal et racineux, — nopçal et nopcier, — bruyant, bruyard et bruyeux, — bonteux et bontif, — lamenteux et lamentif, — terreux, terrien, terrier, dans le même sens que terrestre, — estoileux et estoilin, — plombeux et plombin, — pourpret, pourpreux et pourprin, — myrthé, myrtheux et myrtin, — perleux et perlin, — nectaré, nectareux, nectarien, nectarin et nectarique, — celestiel, celestien et célestin, — sepulcraire et sepulcral.

Parmi les verbes : allonger et allongir, — abhorrer et abhorrir, — affoler et affolir, — aveugler et aveuglir, — profonder et profondir, — tousser et toussir, — latiner et latiniser, — favorir et favoriser, — asprir et asproyer, — apostater et apostasier.

Souvent des radicaux populaires sont en lutte avec des radicaux latins : corrompement et corrompure avec corruption et corrupture, — humblesse avec humilité, — meureté avec maturité, — prochaineté avec proximité, — sourdesse avec surdité, — comprenable et incomprenable avec compréhensible et incompréhensible, — corrompable avec corruptible, — voyable avec visible, — chrestienner avec christianiser.

Évidemment, toutes ces concurrences, dont le dénombrement serait interminable, devaient avoir pour résultat une forte réduction de notre vocabulaire. Certains synonymes se sont maintenus en se nuançant. Le plus souvent une sélection s’est faite, au hasard et inconsciemment, sans qu’on puisse distinguer pourquoi tel suffixe a été préféré à tel autre. Quelquefois, trop rarement, ce sont des mots sans suffixe qui ont évincé les dérivés concurrents, et la plupart. du temps la langue y a beaucoup gagné.

Les suffixes du xvie siècle se retrouvent à peu près tous dans le français d’aujourd'hui. Mais il en est dont le rôle s’est beaucoup restreint. Ainsi le suffixe —ie existait dans beaucoup de mots aujourd’hui disparus. Déjà, bien avant le xvie siècle, il était en lutte avec le suffixe —erie, créé par une fausse analogie. Chanoinie et chanoinerie sont tous deux éliminés par canonicat. On trouve doctorie et doctorerie, — friandie et frianderie, — gloutonnie et gloutonnerie, — gourmandie et gourmanderie, — clergie et clergerie, — pastourie et pastourerie, — payennie et payennerie, — renardie et renarderie, — sottie et sotterie. Marchandie cède la place à marchandise, couardie à couardise. — Le Suffixe —ise a plusieurs fois remplacé —ie et —erie. Il est d’ailleurs encore très vivant maintenant, mais il a perdu un certain nombre d’emplois : nous ne disons plus bigotise, galantise, mignonnise, neantise, opiniasirise, vaillantise, etc. Le suffixe —is a été bien fâcheusement remplacé dans des mots comme brouillis, froissis, gazouillis, soufflis, tremblis, tremblotis. C’est un de ceux dont la perte presque complète nous parait le plus regrettable quand nous voyons le lourd suffixe qui s’est substitué à lui. — Le suffixe -ance a repris un peu de faveur au siècle dernier, mais nous n’avons plus accroissance, contredisance, demonstrance, nuisance, signifiance, et bien d’autres encore qui vaudraient mieux que les mots actuels.

Parmi les adjectifs disparus, nous en verrons beaucoup formés à l’aide du suffixe -eux. Quoique très vivant encore aujourd’hui, c’est peut-être un de ceux qui ont le plus perdu depuis le xvie siècle. Il était alors d’un emploi extrêmement fréquent pour marquer une qualité, un caractère dominant, une grande abondance : affaireux, animeux, arbreux, areneux, argenteux, astreux, azureux, cedreux, coulevreux, crineux, estoileux, feuilleux, fleureux, flammeux, foudreux, fruiteux, gemmeux, glaceux, isleux, larmeux, marbreux, myrtheux, nuiteux, odoreux, ondeux, pampreux, perleux, plombeux, pommeux, raisineux, soigneux, et une foule d’autres, disparus aussi, peuvent nous montrer quelle a été sa fécondité. — Le suffixe -u était assez productif : il avait donné, par exemple, corporu, crinu, espaulu, griffu, jambu, lainu, ossu, veinu, jonchu. Il y faut joindre des mots comme barbelu, crespelu, fosselu, fourchelu, grosselu, houpelu, mousselu, pommelu.

Nous avons aussi perdu beaucoup de verbes, et des mieux formés, avec les suffixes toujours vivants —er et -ir : comme esclaver, escrevisser, grenouiller, limaçonner ; — asprir, fermir, nettir. Nous avons à regretter nos vieux verbes en -oyer, les uns dérivés de substantifs, comme branchoyer, cendroyer, fabloyer, hontoyer, ombroyer ; les autres dérivés d’adjectifs, comme asproyer, blondoyer, cointoyer, folloyer, jaunoyer, rondoyer.

Les suffixes les plus maltraités par le temps et par le changement du goût ont été les suffixes diminutifs, ceux qu’Henri Estienne et ses contemporains considéraient comme une des plus grandes beautés de la langue française. On se lasse bientôt de ces grâces affectées, et la fin du siècle en voit déjà le discrédit. Alors disparaissent les amoureaux, les satyreaux, les colombeaux, les lezardeaux, si chers à Remy Belleau et à Baïf. Il n’est plus question des amourets, des bergerets, des buissonnets, des poissonnets, ni des abeilleiles, des brebiettes, des cigalettes, des colombettes, des nymphettes, des bouchettes, des gorgettes, des fontainettes, des estoilettes, des cerisettes, des corbeillettes. Les adjectifs diminutifs sont délaissés aussi plus de tresse blondette ou noirette, de nuit fraichette, de feuille largette. On trouve risibles les superdiminutifs, comme angelet, dieutelet, enfantelet, hommelet, ourselet, montelet, livrelet, litelet, ventelet, ou bestelette, boitelette, bouchelette, dentelette, herbelette, larmelette, lèvrelette, nymphelette, ondelette, plantelette. On abandonne argentelet, blondelet, brunelet, fraichelet, grasselet, grosselet, mignardelet, noirelet, rougelet, tendrelet. Ces mots et une foule d’autres semblables étaient le produit d’un engouement dont la Pléiade n’est que partiellement responsable, car il date de beaucoup plus loin.

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L’emploi des préfixes a quelque chose de moins conscient que celui des suffixes. Par sa position dans le mot, le préfixe est moins en vue que le suffixe, qui porte l’accent tonique. Cependant, les variations dans l’emploi des préfixes sont nombreuses et importantes. L’usage était beaucoup plus libre au xvie siècle qu’aujourd’hui.

Nous avons perdu beaucoup de mots formés à l’aide de particules, qui n’ont pas été remplacés. I] faut souvent aujourd’hui, pour exprimer la même idée, se servir d’une périphrase. C’étaient des mots clairs et bien faits, dont le radical était connu, et où le préfixe était employé à propos : Tels sont abarbarir, accouardir, acertener, affertiler, ahonter et ahontir, anonchalir et anonchaloir, apoltronnir, apparessir, appoissonner, assauvager et assauvagir, asservager, compartir, decaptiver, declore, demaisonner, deprisonner, desamasser, desangoisser, desaugmenter, desautoriser, desauvager, desorgueillir, dessommeiller, embastonner, emperler, empeupler, engloirer, enjouvencer, enlierrer, ensaigner, ensepulchrer, ensepulturer, entroupeler. De ces mots, les uns étaient, d’un emploi courant, d’autres n’ont fait que paraître accidentellement chez un ou deux écrivains. Mais même ceux-là étaient en général composés d’une manière conforme aux habitudes de la langue, et plusieurs n’auraient pas été inutiles.

Beaucoup de mots, employés autrefois sans préfixe, ont disparu depuis le xvie et leur rôle est tenu maintenant par des composés qui, pour la plupart, existaient déjà à cette époque compagner, complir et complissement, meliorer et melioration, mirable, moindrir, neantir, noncer, planir, plaudir et plaudissement, rondir, saisonner, sermenter, tendrir, tiffer, trister n’existent plus. Mais nous avons accompagner, accomplir et accomplissement, améliorer et amélioration, admirable, amoindrir, anéantir, annoncer, aplanir, applaudir et applaudissement, arrondir, assaisonner, assermenter, attendrir, attifer, attrister et contrister. Le sens du composé n’est pas toujours exactement celui du mot sans préfixe : par exemple, rondin signifiait non seulement arrondir, mais aussi faire une ronde. Nous n’avons plus luire, fiance, miseration, roborer, solider, mais conduire, confiance, commisération, corroborer, consolider. Nombrer, plorabie, rober ont disparu, mais nous avons encore dénombrer, déplorable, dérober. Faroucher, merveiller ont existé à côté des composés effaroucher, emerveiller. Fariner, flammer, gluer, guirlandé, laidir, orgueillir, registrer, sanglanter, sevelir, soleiller, sorceler, vironner ont laissé seuls en possession de l’emploi enfariner, enflammer, engluer, enguirlandé, enlaidir, enorgueillir, enregistrer, ensanglanter, ensevelir, ensoleiller, ensorceler, environner. Nous ne disons plus mercier, semblance, sourdre, splendissant, vendiquer, mais remercier, ressemblance, résoudre, resplendissant, revendiquer.

Au contraire, des mots à préfixes ont cédé la place à d’autres qui en étaient dépourvus ou qui en avaient un de moins. Acommencer, accomparer, acconduire, accourber, aparesser, appalir, assoulager sont éliminés par commencer, comparer, conduire, courber, paresser, pâlir, soulager ; — complaindre, complanter et complant, comprouver, concelebrer, condecence et condecent, condigne, corrival, par plaindre, planter et plant, prouver, celebrer, decence et decent, digne, rivai ; — debriser, dechanter, dechant, echasser, defrauder, degaster, dehacher, delascher, demarcher, deprier, derompre, detrancher, detroubler, par briser, chanter, chant, chasser, frauder, gester, hacher, lascher, marcher, prier, rompre, trancher, troubler 1 [7]. — Embarbouiller, emboisé, emmasqué, emmorceler, emparfumer, empeupler, empoudrer, enaigrir, enargenter, encharmer, enciseler, englacer, engraver, enhuiler, enjaunir, enjoncher, enlier, ennoircir, enrougir, ensucrer ont, été évincés par barbouiller, boisé, masqué, morceler, parfumer, peupler, poudrer, aigrir, argenter, charmer, ciseler, glacer, graver, huiler, jaunir, joncher, lier, noircir, rougir, sucrer.

Ailleurs des composés ont disparu, laissant leurs fonctions à d’autres qui avaient un préfixe différent. Assentir laisse sa place à consentir ; — assoleiller, assommeiller, attrainer à ensoleiller, ensommeiller, entraîner ; — complanir à aplanir ; — conciter, concitation à exciter, excitation ; — confuter, confutation à réfuter, réfutation ; defortune, defortuné à infortune, infortuné ; — se deporter à se comporter ; — deshabité à inhabité, qui ne dit pas du tout la même chose ; — despriser, despris, desprisable à mépriser, mépris, méprisable ; — eslourdir, esplanir, esracher, essourdir à alourdir, aplanir, arracher, assourdir ; — esjamber, s’esvoler à enjamber, s’envoler ; — exanimé à inanimé ; — emparenté, empauvrir, ententif, envilir, envoisiner à apparenté, appauvrir, attentif, avilir, avoisiner ; enhorter, enhortation à exhorter, exhortation ; — emmatriculer, encarcerer, endiner, enfernal, engenieur, enlustrer, envestir à immatriculer, incarcérer, incliner, infernal, ingénieur, illustrer, investir ; — s’entresembler à se ressembler ; — entreregne, entrerompre à interrègne, interrompre. Parmi les mots qui ont disparu et parmi ceux qui ont triomphé, on peut voir que beaucoup ne sont pas des composés français, mais ont été de toutes pièces empruntés au latin.

Il suffit de feuilleter le Dictionnaire de Godefroy pour voir que l’ancienne langue française avait une extrême abondance de mots composés à l’aide de préfixes. Il en restait encore beaucoup au xvie siècle, et même de nouveaux s’étaient formés. Une foule de mots perdus aujourd’hui commençaient par contre : contrebondir, se contrec rroucer, contredefense, contredefier, contregarder, contreharanguer, contreheurter, contre-imiter, etc. Entre marquant réciprocité se trouvait dans s’entrabandonner, s’entraboyer, s’entrattendre, s’entre attirer, s’entrebaiser, s’entreblasmer, s’entreblesser, s’entrecaresserEntre marquant un faible degré dans entredoubter, entremonstrer… — For dans forchanger, forconseiller, forconter, forjurer, forpayser… — Outre dans outrecouler, outrefendre, outrenager, outrenavrer, outrepercer… — Par dans parcroistre, pardurer, pardurable, parlire… — Trans dans transcouler, transfuir, transgloutir… — Tres dans tresluire, trespercer, tressuer… — Mal ou Mau dans malcontent, malcontenter, malgracieux, malplaisant, mal sociable, ou maucontent, maucourtois, maugracieux, maumener, maupiteux, mauplaisant, mauvestu… — Mes dans mesarriver, mesadvenir, mescroire, mescroyable, meschance, meslouer, meslouable

Je ne parlerai que pour mémoire des mots composés forgés par la Pléiade et surtout par ses imitateurs maladroits. Sur ce point l’erreur a été complète. Poètes et théoriciens ont tout à fait méconnu le génie de la langue. Il est inutile d’insister sur les fantaisies de Du Bartas appelant la lune flambeau guide-passant, conduy-somme, aime-paix ; le dauphin aime-naux, aime-humains, aime-vers, aime-lyre. Je n’ai pas cru nécessaire d’encombrer ce dictionnaire de pareilles créations. Mais notre langue avait au xvie siècle certains composés très bien formés et employés à propos. Ils étaient conformes aux différents types familiers au français, et d’ailleurs la plupart n’étaient pas des nouveaux venus dans la langue. Il est fâcheux que nous ayons perdu boutefeu, corneguerre, brouille-papier, gaste-papier, happebourse, happelopin, haussebec, serredenier, boutehors, haut-louer, montjoie, tremble-terre, doux-coulants, tournebouler, tournevirer, et beaucoup d’autres.

Nous avions aussi beaucoup de composés empruntés au latin ou formés d’éléments latins : altiloque, altiloquent, altisonant, grandipotent, dulcifluent, dulciloque, dulcisonant, melliflue, mellifluence, mellifluent, benivolence, benivolent, auricome, matricide, vaniloquence, celicole, Romicole, mortifere, odorifere, pestifere, soporifere, stellifere, armigere, lanigere, altifier, mondifier, nidifier, stellifier, dulcifique, horrifique, miracli- fique, odorifique, stellifique, venefique. Ceux-là ne sont pas à regretter. Pour la plupart, d’ailleurs, ils étaient d’un emploi peu étendu, souvent forgés pour la circonstance, ou même par plaisanterie.

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Un dictionnaire de la langue du xvie siècle ne doit pas oublier les locutions proverbiales et figurées que nous avons perdues. Elles ont un grand intérêt, car nous y trouvons toute la vie d’autrefois, et nulle part nous ne voyons mieux marqué l’esprit de nos ancêtres. Tout ce qui les occupait, tout ce qui tenait une place dans leur existence avait fourni son contingent. Nous n’avons pas tout perdu d’ailleurs, et ces expressions, que le plus souvent nous employons sans penser à leur origine, sont une des plus précieuses richesses de notre langue.

La religion avait beaucoup donné : vrai comme la messe, vrai comme la patenostre se disait d’une vérité incontestable. Vouloir corriger le magnificat, c’était avoir la, prétention d’améliorer ce qui est parfait. Le tu autem, c’était dans une affaire le point important, en souvenir du bréviaire : tu autem, Domine, miserere mei. L’expression estourdy comme le premier coup de matines nous rappelle les moines s’éveillant péniblement pour se rendre à l’office. Se rendre au premier coup de matines, c’était céder à la première sommation ; chanter magnificat à matines, faire une chose mal à propos. Un bénéfice à simple tonsure, littéralement c’était celui qu’on pouvait obtenir sans avoir reçu les ordres, pour lequel il suffisait d’avoir été tonsuré. Au figuré, l’expression à simple tonsure s’appliquait à un personnage de qualité inférieure, et particulièrement à un homme ou à une femme de médiocre noblesse. Mettre quelqu’un ou quelque chose au rang des péchés oubliés, ou des péchés effacés, c’était rien faire aucun cas, ne pas s’eu soucier plus que des péchés dont on n’a pas même gardé le souvenir, ou de ceux qui ont été effacés par l’absolution. Vouloir vendre ses coquilles à ceux qui viennent du mont Saint-Michel, ou, par abréviation, vendre ses coquilles, c’était offrir une chose à ceux qui en étaient déjà pourvus, qui n’en avaient pas besoin, vouloir en remontrer à de plus habiles, ou tromper plus fin que soi. Un évêque des champs, c’était un pendu, semblant donner avec les pieds la bénédiction aux passants. Fouetter à double carillon, c’était fouetter à coups nombreux et pressés.

Les jeux avaient fourni de nombreuses expressions. Le mot pelote étant un de ceux qui désignaient la balle au jeu de paume, on disait se jouer de quelqu’un ou de quelque chose comme d’une pelote. Un autre nom de la balle était esteuf, jouer un esteuf à quelqu’un, c’était lui jouer un tour. Renvoyer l’esteuf signifiait riposter ; se jeter l’esteuf, se donner un mutuel appui ; suivre son esteuf, continuer comme on a commencé ; courir après son esteuf, chercher un avantage incertain, ou s’efforcer de ravoir ce qu’on a laissé échapper. Ma droite balle signifiait ce qui me convient le mieux. Le mot chasse désignait le lancement de la balle par un loueur, et par extension la chute de la balle à telle ou telle place ; marquer une chasse, c’était donc noter avec précision une action qui venait d’être faite, remarquer exactement une chose. Une chasse morte, c’était une chose qui ne comptait pas, un coup perdu, une entreprise manquée, un événement qui n’avait pas de suite. On gagnait ou on perdait une chasse selon qu’on lançait la balle avec plus ou moins de succès que l’adversaire gagner une chasse signifiait donc emporter un avantage. Au jeu de boules, tenir pied à boule, c’était tenir le pied posé près de l’endroit où la boule s’était arrêtée ; au figuré, ne pas s’écarter d’un lieu, ou bien rester attaché avec persévé persévérance à une occupation, à un travail. On appelait tablier la planchette servant à diffé- rents jeux échecs, daines, trictrac. Meure une chose sur le tablier, c’était, au figuré, 1’ex poser au hasard d’une lutte. tre maitre du tablier, c’était être victorieux.

Le commerce, les métiers fournissaient des expressions comme le cours du marché, c’est-à-dire la manière dont les choses se passent ordinairement. Amender soh marché signifiait améliorer sa situation. Ne faire d’une chose ni mise ni recette, n’en pas tenir compte, n’en faire aucun cas. C a.rreier un soulier, au sens propre, c’était y mettre une pièce, un carcel : se carreler le ventre, prendre une earrelure de ventre, c’était faire un bon repas. A triple semelle signifiait au supréme degré, tandis que l’expression à simple semelle indiquait une qualité moyenne : un sot à triple semelle, un avocat à simple semelle. Pour dire qu’un homme était indocile, qu’il se pliait difficilement à l’obéissance, on disait, qu’il était difficile à ferrer. Démêler un /mail, une fusée, c’était débrouiller une affaire compliquée, Toutes les occupations domestiques fournissaient aussi leur apport.

Une des sources les plus abondantes, c’était la chasse. Être bon pour la plume et pour le poil, c’étaii avoir des aptitudes variées. Conniller, tic dérober comme un lapin, un connut, qui se réfugie dans un terrier, user de ruses, de subterfuges pour éviter un dan- ger ou une difficulté. Prendre le contre-ongle de quelque chose, c’était aller à l’opposé, faire le contraire, comme les chiens qui vont à rebours de la piste t nous disons encore aujourd’hui le contre-pied, qui a la même origine. La fauconnerie nous avait donné de nombreuses expressions : par exemple tiercelet, mot désignant, parmi les oiseaux de proie, le mâle, d’un tiers plus petit que la femelle. De là un tiereelet de prince, de gen- tilhomme, pour qualifier un prince, un gentilhomme de très petite importance. Leurrer quelqu’un n’était pas primitivement le trornpei’: c’était plutôt l’instruire, comme le faucon que l’on dresse à l’aide du leurre ; c’était aussi l’attirer, comme le faucon que l’on- habitue à venir au leurre.

La langue figurée avait une grande richesse de termes pour désigner tout ce que l’esprit populaire voulait rendre avec une force particulière. Pour exprimer l’idée de battre, par exemple, elle avait testonner, tricoter, doter, galer, charpenter, pelisser on faire un pelisson de coups, bourrer le pourpoint, hausser le menton, trimmer en malle, draper, battre à double carillon, carillonner sur le dos, charger de bois, faire crocheteur, se mettre sur la draperie, sur la friperie, sur la mercerie de quelqu’un, en donner tout du long et du large, en. donner depuis miserere jusqu’à vitulos, et bien d’autres locutions encore. Pour exprimer l’idée de vol, on pouvait dire faire mitaine de la bourse d’autrui, ferrer la mule, expression réservée aux larcins des valets et servantes, allong-er les s, qui se disait d’un compte de marchand quand les chiffres étaient excessifs. Le coupeur de bourses était appelé soldai de la courte espée, chevalier de la petite espée. Un buveur.se bridait de sar- ment, se chargeait à poids de marc, se barbouillait l’armet, coiffait son heaume, ourlait son bonnet.

Les locutions figurées sont souvent très obscures. Même quand le contexte indique clairement Je sens, il n’est pas toujours possible de voir quel est le lien entre l’idée et l’expression. Une des causes de cette difficulté, c’est que parfois l’expression est tout à fait déformée, fait, fréquent encore aujourd’hui dans la langue populaire et familière. Dans ce cas, le lien se trouve rompu, et il est extrêmement difficile, quelquefois impos- sible, de le renouer. Ce qui prouve que le fait n’est pas rare, c’est que plusieurs fois, à côté de la locution correcte et logique, on en trouve une autre complètement altérée,

dont le sens ne peut, être établi que grâce à la persistance de la première.
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Jusqu'ici, j'ai parlé seulement de ce qui n'existe plus. Ce sera naturellement le prin- cipal élément de ce dictionnaire. Mais si beaucoup de mots ont été éliminés, un grand nombre aussi ont subi des changements de sens qui doivent être enregistrés. De nou- veaux besoins sont nés depuis le xvie siècle. Une partie des mots surabondants sont res- tés, les uns pour exprimer des idées nouvelles, les autres pour marquer distinctement des nuances qui, auparavant, étaient confondues dans une commune expression. Chaque siècle a travaillé à mettre en oeuvre et à bien ordonner tous les matériaux, anciens ou nouveaux. Ce travail, auquel s'emploie toute la nation, dure encore et durera toujours, car jamais une langue vivante n'est immobile et définitivement fixée. Le désir d'être bien compris, cl'employcr des mots qui correspondent exactement aux choses, qui expriment la pensée sans possibilité d'équivoque, est une force toujours active, qui fait que tous, ignorants et lettrés, remanient sans cesse le vocabulaire, le modifient, le renou- vellent, le précisent, toujours à la poursuite d'une perfection qui ne peut pas être attei nte

Souvent, un même mot se présentant sous deux formes différentes, nous avons gardé les deux formes et nous nous en sommes servis pour marquer une distinction utile. Le x.viie siècle disait encore s'asseoir sur une chaire de paille, et. le prédicateur monte en chaise. Fantasque et fantastique s'employaient l'un pour l'autre au xvie siècle nous ne pourrions plus dire aujourd'hui qu'un réait est jantasque, ou qu'un homme est fantaetique. Les doublets loyal et Le gal étaient absolument équivalents, ainsi que loyauté et, legalité. Nous en sommes venus maintenant non seulement à les distinguer, mais parfois même à les opposer l'un à l'autre. Nager a signifié naviguer, et quand il a rem- placé le vieux verbe nciuer, son doublet savant s'est trouvé là pour prendre sa place. On a employé autrefois confidenee dans le sens de confiance avoir confidence au médecin, aux remèdes. La distinction que nous avons établie entre les deux mots correspond bien à une distinction de deux idées. Dans venimeux et vénéneux les éléments sont exacte- ment les mêmes. Vénéneux n'apparaît qu'au xvie siècle jusque-là venimeux s'est dit des végétaux aussi bien que des animaux et conserve longtemps encore sa signification générale. Attaquer, venu d1talie, trouve en face de lui le mot français attacher pendant un certain temps on continue à_ dire attacher pour attaquer, et attache pour attaque, puis on &habitue à donner aux nouveaux vernis le sens qui leur était particulier (lès leur entrée dans notre langue. Cap, mot d'emprunt, est le même mot que chet. Aussi pen- dant longtemps on a continué à appeler chef un promontoire, et inversement cap dans le sens de tête se trouve encore dans l'expression de pied en cap. Cueillette a eu autrefois, entre autres sens, celui de collecte, et l'on a dit la cueillette des impôts, des aumônes. Il serait facile d'allonger cette liste, qui pourrait comprendre beaucoup de nos doublets, tous ceux qui étaient encore confondus au xvie siècle et qu'on a distingués seulement après cette époque.

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Pendant longtemps, on a vu confondus dans un mérne sens des mots qui avaient un radical commun.

Jet est le substantif verbal de feter, et jeton est un dérivé du même radical. Autre- fois jet a désigné un jeton pour compter : Je ne sçay conter ny gel, ny à plume. Montaigne, I I, 17. — Il a aussi signifié calcul, et jeter a signifié calculer, littéralement compter à l'aide de jetons Cette foie curiosité de niesurer le Ciel... consumer son temps à conter, getter. L. LABÉ', Debat de Folie et d'Amour, 5.

Negoce et negociation ont eu l'un et l'autre le sens général d'occupation, alaire. Puis l'un collante Vautre a signifié commerce, et le mot negociateur s'est employé pour désigner un marchand, un négociant Jesus l'estat [de marchand] appreuve En l'Evan- gile, en laquelle Ion treuve Qu' il a loué negociation. J. BOUCHET, Epistres. or ie dag Tra- verse ur, II, ix, l..— Si le gaing des laboureurs est moindre, toutes/ois il est plus certain et sans danger, que celuy des marchands et negotiateurs. SE YSSEL, trad. d' Appien, Guerre libyque, 9.

Olive a désigné l'olivier, l'arbre aussi bien que le fruit. Mais la Paix bien-heureuse a son retour arrive Ceinte tout à l'entour des branches de l'Olive. RoNsArtn, Poe es, Retour d'Anne de Montmorency.

Chariot et charrette ont été employés dans le méme sens que char : Luy mesure monta dessus son chariot iriumphal, et alla ainsi par toute la ville. AMYOT, Marcellus, 8. — A insi a que le raoy Prophete Dans une flambante charette _Haut eslever en l'air s'est veu. Rus Anna Odes, V, 4. — Charretier ou chartier a désigné le conducteur d'un char : ,turne... Par terre ab bat Methisque le chartier Du Roi Turnus. DES !IASURES, ne e, 12.

Change a eu tous les sens du mot changement : 1-1 n'a jamais souci du change des sai- sons. RONSARD, Bocage royat, 2e partie.

Feinte et fiction pouvaient s'employer indifféremment. On disait les feintes de la poésie, et les fictions destinées à tromper quelqu'un : Vray est qu'en tout trois Graces nous sont peintes Des anciens : mais ce ne sont que teintes. MAROT, Leander et Hero. — Ii y a bien des gentils-hommes qui aiment sans fiction. FRANçois n' BOISE, Dialogues et Devis des Damoiselles, 149 r°.

Soutenance et sowenement ont eu tous les deux le sens de soutien Mais mon Dieu est ma soustenance Et l'appuy de mon esperance. Ti. DE BÈZE, .fis. de David, 94. — Quel plai- sir reçois-tu de ravir de mes bras Le seul soutenement de ma chetive vie? BAÏF, Amours de Meline (1, 17).

Concordance a signifié concorde : Juppiter... Met tout discord en bonne concordance. LEMAIRE DE BELGES„ 3e Conte de Cupido et d' Atropos. •

Déclinaison a signifié déclin : Celuy qui... a mieux ma escrire la dedinaison. de l'Em- pire de Home, est Zozinee. E. PASQUIER, Lettres, XII, 2.

Défi a eu le sens de défiance, et défidnce a eu le sens de défi : Il me tient en grand de/fy de soy. J. BouCIIET1 Epistres morales. du Traverseur,1, 14. — Combaire te veux à outrance. Vien doncques, ne retarde s rpasi.. Je Penvoye ma deffiance. MARG, DE NAV., Les Mar g., Chansons spirituelles.

Jardinage ne si ni rie plus aujourd'hui que culture d'un jardin; — mais -a e, qui est devenu ainsi un suffixe d'action, a été autre-rois, dans ce mot comme clans d'autres, un suffixe collectif et a signifié jardin.. Il a désigné, en outre, les produits des jardins : En ce niesme mont... y a des plus beaux jardinages et verglas qu'on soumit voir. THEVET, Cos- Inogr., VI, 14. — Planté de bled; iegumaiges, fruitages, jardinaiges, beurres, laictaiges. RABELAIS, Paniagr. Prognost., 6.

Marine a été synonyme de mer : On ne voit plus une Saphon Pour son Paon precipitee : Ny sur la marine irritee... Nouer un Leandre amoureux. BELLEAU1 Petites Inven- tions, à 1' Amour. Signai et signe se confondaient souvent. Le signal pouvait être le signe auquel on reconnaissait une personne ou une chose, et l’on donnait le signe du combat On peut connoistre aisément ce garçon Par maint signai à tuy voir /a façon.. Am. JAMYN1 Poe_sies, L. V, 260 vo. — Le signe estant donné, la bataille commence. Du BARTAS, Lepanthe.

Entente a signifié intention, et aussi attention : Va, vogue, fuy, persiste en ton entente. FoncADEL, Poesies, p. 64. — Croy moy, Princesse, et preste ton entente. LEMAIRE D BELGES 2e Epistre de I’21.mant Verd.

On a dit estime pour estimation, évaluation d’un objet, et estimation pour estime, opinion qu’on a de quelqu’un Il me dit qu’a son advis, voue vous trompiez grandement en l’estime des biens de feu rnonrsieur vostre pore., St FnANçois DE SALES, Lettres, 853. — Alexan-dre ic grand… l’avoit [Diogène] en telle estimation, qu’il souhaytoit en cas que Alexandre ne feust, esire Diogenes Sinopien. R A B E L A I, III, Prologue.

Barbarisme a été synonyme de barbarie, cachot de cachette, vacation de vacance Voyez quelle vertu aPO une telle beauté et telle grâce, de /aire tourner un barbarisme gros- sier en une douce civilité et gr Dieu. mondanité. BRAN TômE, des. Damas., la Reyne d’Es- cosse. — Les bestes sauvages laissent leurs cavernes et cachots. PARÉ, X X i V, 6. — De ce droit d’Investiture vient celuy de Re gale, duquel nos Rois fouissent advenan.t vacation d’au- cun Evesché. FAUCHET, Lib. e l’Eglise gallicane.

Croisée s’est dit aussi pour croigade, et croisade pour croisement : On tint un Concile à Clermont en A ueergne, auquel fut conclue celle merveilleue Croisse du voyage de la Terre Sainte. THEVET, Cosmogr., XV, 16. — [L’espalier] traversant aucun lesdits Jardins par croisades et autrement. O. SEHREs, Th. d’Agric., VI, 20.

Célébrité n’a pas toujours (.1té bien distinct de célébration : Elle s’en alla vers les sages Gymnosophistes… le-s ilz vousiesent tant faire… que d’honorer la celebrité des sacrifices de leur presence. _AM Y OFF, Hist. fEthiop., L. X.

Communion a été pris dans le sens de coribmunauté ; communication dans celui de communion.La communion des femmes et en ! ans, in/roduitte en la Republique de Platon. L. L E ROT,.rad. des Potitiques d’Aristote, II, 2 (titre). — Nausea baille son conseil a Ferdinand de nous conceder la communication sou les deux especes. AL iN, Lettres, 228.

Compétence &est dit pour compétition Les Canonistes sont en competence avec nos maistres de Theologie pour la preseance. MAnNix, Differ. de la Relig., I, y, Préface.

Acception s’est dit pour acceptation, et acceptation pour acception_ Accepter pouvait se dire à la même époque là où nous disons faire acception de Nostre justice devant Dieu est une acception, par laquelle nous recevant en sa graee il nous tient pour justes. CALVIN, Instit., III, xi, 2, — Rendre la justice au peuple, autant aux petits qu’aux grands, sans acceptation de personne. UHOSPITAL, Reform. de la Justice, 4e partie. — Il tailloit à un chas= faire droid, sans varier ny accepter personne. RABELAIS, II, 13.

On a employé hérédité dans le sens que nous donnons à héritage, résidence dans celui de résidu, procédure dans celui de procédé : On prioit l’huilier de vouloir rendre l’heredité à tel ou tel. E. PASQUIER, Lettres, XIX, 13, — Tout ce qu’il y a de gros et de terrestre dedans le vin… fait une residence de lie. Amy o T, Causes naturelles, IO. — Les actions et procedures de cette Providence regime et gouvernement de ce inonde, sont si diverses, qu’elles semblent souvent se contrarier. Cri &BRON, Disc. chrest., I, 9.

Nous voyons souvent leçon pour lecture, et lecture pour leçon IL.. se fejt lire devant Iuy l’Histoire de Quintus C urtides, des taids et gestes d’Alexandre le grand. à la leçon de laquelle il prit… merveilleux plaisir. AMYOT, Vies. Aux Lecteurs. — Un quidam. des regens disoit souvent en ses lectures qu’il n’y a chose tant contraire à la vue comme est la maladie des yeulx. Rm3ELAis, il, 5.

Grossesse a été synonyme de grosseur, hautesse de hauteur, largesse de largeur, lon- gitude de longueur I La grossesse de la voix. G. BOUCHET, fSeree. Se9 corners donc prisa Pour leur force et hautiesse, Ses iambes clesprisa Pour leur seiche maigresse, CORRO- zET, Fab. d’Es-ope, 36. — Et que soudain la hauteur et largesse De tous les cieux abL.it abysmes s’abbaisse. MARG. DE NA v les Marguerites, Triomphe de l’A gneau. — A u para-9£-t’a que la chair fust brusiee, la douleur seroit trop grande, pour la longitude du temps que 1’1l’on seroit à la bru-sler, PARÉ1 X_VII 30.

Chrestienté s’est dit pour christianisme, royaume pour royauté : Ils ne sont point Anthropophages, à cause que la Chrestienté leur a osté ceste brutalité. TREVE ; Cosmogr., XII, 15. — En la Loy ç’onl esté deux chose ineompatibles, que le royaume et la sacrifica- Lure. CALVI N, ler Serm. de Melchisedee.

Antiquaire si gni fi ait souvent antique : Une lanterne antiquaire, faite industrieusement de pierre sphengitide. RABEL AIS, IV, 1.

Chaleureux était le synonyme de chaud, même au sens matériel : [Le Soleil] retourne Fraper à plomb nos Cham s de ses rais chalureux. BAÏF, ler des Meteores,

On trouvait continuel dans le sens de continu, luxurieux dans celui de luxuriant, aima dans celui d’oisif.’Ii ne yoyoit là aucune jointure, ai n.s seulement. un enduit continuel. BiROALDE DE VERVILAJE, Voyage des _Princes fortunez, p. 782. — Pour abaisser gueil des’mies et Iuxurieux arbres, et hausser le cœur aux vieux a langoureux. O. DE SERnts, Th. (I’Agric., VI, 27. — Que /eroy-ie en telle saison, Sinon oiseux à la mai : sore… Pre.s feu faire bonne chere ? RoNsABD, Gayetez, 2.

Originaire se confondait parfois avec ori gluai, et original avec originel t IISSi quit- tons-nous les Keilles traductions, et vouions avoir recours aux livres originaires. E. PAS- QUIEft, Lettres., II, 6. — Par maladie, pelas, si generale Que presque c’est macule originaie Secondement.s.urvenue au grand dam De tous tes filz yssus d’Eve et d’Adam. LEM IRE DE BELGES, 3e Conte de Cupido et d’Atropos.

Partial avait entre autre sens celui de partisan. Il signifiait aussi homme de parti, et partialité servait à désigner dans une ville, dans un État, les partis poli tiques Je ne suis partial… ne du pape, ne de t’empereur, ne du reg d’Espaigne, ne de la rogne d’Angleterre. L’HOSPITAL, lifénoirs, il, 255, — 11 es.toit assez sedicieux et partial. LouvEAu, trad. des Nuits de Straparole, Il, 5. — Or y avoit il dedans Rome deux ligues el partialitez, 1’une de Sylla, qui est oit forte et puissante, et celle de Marius, qui n’osoit pas alors lever la teste. _AMYOT, César, 6.

Social se trouvait dans le sens de sociable, natif dans celui de natal : a ileillesse a un peu besoin d’estre traitee plus tendrement. Recommandons la à ce Dieu, protecteu• de santé et de sagesse mais gage et sociale, MONTAIGNE, III, 13. — J’eusse laissé te port de ma terre native. P. DE BRACH, Poe mes el Mess., L. Ili, S. 9.

Continent, employé comme adjectif, signifiait continental. De même paradoxe, semestre, trimestre s’employaient là où nous dirions aujourd’hui paradoxal, semestriel, trimestriel : Ce que Pay die( des isles se peuh aussi attribuer à la terre continente. THEVET, Cosmogr., IV, 9. — C’est doctrine moult paradoxe et nouvelle. RA.BELAIS, III, 8. — Faire les magistrats semestres, à fin que tous 1e semblables ayent part. L. LE Roy, trad. des Politiques d’Aristote, V, 8. — Venons maintenant aux principales pieces de ceste triennale et trimestre publication et reegociation. CHARRON, Disc. chrest., Redemption, 10, Territoire s’employait cla.ns le même sens que terrestre : Es choses territoires n’y a perfection felicité. MARG DE NA V., Heptarn., 19.

Univers, employé comme adjectif, signifiait universel. On disait souvent. le monde univers. Université signifiait universalité : Un preux, un conquerent, un pretendent aspi- rant à l’empire univers, ne peut tousiours avoir ses ai. s. RABELAIS ? I ? 33. — L’enseigne et la marque d’une toy naturelle est l’université d’approbation. CHARRON Sagesse, FI, 3.

Sanguinaire avait comme synonymes sanglant et sanguinoient Fredegondc avoit son service des gens de pareil naturel, et aussi sanglans qu’elle. FAUCH ET, Antiquitez, IV, 13. — H fallut de rechef que les M uses cedassent, et Mars cruel et sanguinolEnt eut lieu en leur endroit. TlIEVET, COSMOgr., XIV, 19.

Au lieu des adjectifs blanc, blond, brun, jaune, noir, et, c., on employait souvent blanchissant, blondissant, brunissant, jaunissant, noircissant : Junon au coude blanchis- sant. AM. J ANITN, Iliade, XV. — Pourquoy… Arrachez-vous ainsi vos tresses blondis- santes ? Ft GARNIER, Troade, 558. — De ton œil brunissant sort le coup qui m’entame. M AGN Y, Souspirs, S. 96. — Son Cymeterre en arc se flechissant Feue esmailté de jaspe jau- nissant. Du BELLAX, Eneide, IV. — Fay iuy 1e cheveu noircissant En longues tresses finissant. BELLEAU, Odes d’Anacreon.

Egaler, outre son sens actuel, avait celui que nous donnons à égaliser : Iivouloit imi- ter Solon et Lyeurgus, en egalant ies biens de ses citoyens. AM Y OT, Cléomène, 8.

Pendant, substantif, avait souvent, le sens de pente. D’autre part, la parenté entre pendre et pencher se marquait, dans ce fait que pendre signifiait souvent, pencher : Elle est bastie toute en pendant, et a son glise Metropolitaine au plus haut du mont. Tn EV ET7 Cos- mogr., XV, 1. — Je congnoissois bien à ses responses… pencloit quelque peu de ce CO té là de la religion. Moisa.0 G, Comment., L. (II, 369).

On voit par ces exemples quel. travail s’est fait dans notre langue pour attribuer aidant que possible à chaque mot son rôle, pour partager de plus en plus los emplois. Malgré la richesse de notre vieux vocabulaire, l a fallu créer beaucoup d mots nouveaux pour arriver à la spécialisation des anciens t par exemple, contineniaI, semestriel, trimes- triel ne semblent pas avoir existé au, vie siècle. La formation de ces adjectifs a permis à continent, semestre et trimestre de se restreindre au rôle de substa.ntifs.

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Le xvie siècle n’avait pas encore tiré de l’emploi des préfixes tous les avantages que ce procédé peut offrir pour la distinction des sens. On employait très souvent dans le même sens le simple et Je composé.

Cumuler, comme ace ter, avait le sens d’entasser : Ces geants… Qui rnontz sur montz s’efforcent cumuler. MA ROT, Serin. du bon pameur et du ntarais.

Prouver, approuver, esprouver, preuve et espreuve confondaient très souvent leurs sens. Ainsi prouver s’employait pour approuver et pour esprouver : Cyrus… prouva ce conseil, et par ce tendit à l’executer. SALI AT, trad. d’Hérodote, 1, 79. — Mais nioy, qui jusqu’icy n’ay prouvé que la peine… La douleur, le soucy, les regrets, les ennuis,. Je vieillis peu à peu. sur ronde dusonienne. Du RELIAI() Regrets, 35.— Approuver s’employait pour prouver et pour esprouver : Quand les Prophetes ont voulu approuver pi il estoyent envoyez de Dieu, ils ont dit Je ne sera y point Prophete si ceci n’advient. CALVI Di 1 11 e Serin. sur le Reuter. — Le prudent vigneron doibt planter le complant qu’il aura prodigué et approuvé esire le meilleur, sans y entremesler d’astre. COTERE A IJ7 trad. de Columelle, III, 20. Esprouver pouvait signifier prouver : Dieu leur avoit esprouvé sa puissance, afin qu’ils s’y fiassent. CALVIN, 6e serin..F le Denten — Preuve s’employait pour preuve, et récipro- quement Il vouloit faire une preuve et une dection des estrangers, pour donner à ceulx qu’il cognoistroit plus gens de bien droit de bourgeoisie Spartaine. Arrmyr, Cléomène, 10. — Celuy entre les Turcs est seulement reputé noble, qui aict.de guerre a donné plusieurs espreuves de sa vaillantise. E. IDASQUIE R, Recherches, II, 17.

Advenir se trouvait dans le sens de parvenir, de devenir, et de convenir : Le moyen qu’il teint pour advenir à ses fins. AM YOT, Alcibiade, 15. — Quand il esi advenu Roy, et que les richesses du pais luy sont devant les yeux. CALVIN, 106e Serin. sur le Deuter. — Ceste livree [de pers et vert] itty advenoit bien, veu qu’il avait esté pervers. RABELAIS, II, 31.

Franchir signifiait souvent affranchir ar`ie i e… i s franchit, e ieur ottroya quilz peussent vivre selon leur mode et leurs loix. LEI.kIuE DE BELGES, Le end des Veni- liens, 2.

Annoter s’employait pour noter : Le vin, comme Aristote annote, s’accommodant à la nature des beuveirs. G. BoucHET, Ire Seree.

Attenuer et extenuer se confondaient hi z’o fera venir à la bataille, estans leurs homrrees si affoiblyz et si attenu.ez à faulie de manger, que plusieurs en mouraient de faim. AmyoT, trad. de Diodore, XIII, 28. — Ceux qui le /ont ne doyvent point extenuer leurs /aides, ne prendre vaine couverture. CALVI N, Que doit faire un homme fidele entre les papistes.

Tirer avait souvent le sens d’attirer : Mais il faut par bien-faits et par caresse d’yeux Tirer en ta maison les ministres des Dieux, Les.Poétes sacrez. 1b N SAM), Odes, III, I.

On employait complainte pour plainte, compromettre pour promettre, contourner pour tourner, fier pour confier, sacrer pour consacrer, citoyen pour concitoyen : Il execute ses jugernens, quand les povres oppressez bey adressent leurs complaintes. CALNIN, xx, 1_5. — L’alliance d la fin compromise. DES MASURES, David fug., 1255. — Malheu- reux son-t ceux qui destournent les creatures de leur Createur, pour les contourner au peché. SI FBA.NÇOIS DE SALES, Vie devote, II, 13. — Nui ne fie son secret à 1’yvrongne„ chacun le fie au sage. MONT AIGN E, III, 4. — Belle à qui pay sacré et mes vers et ma peine. AuBIGNÉ, Primiems, II, 16*— L’un et l’autre à la fin encourut la haine et malvueillance de ses citoiens. AMYOT, Thésée, 2.

Comporter s’employait dans le sens de supporter, se comporter dans celui de se trans- porter : Je ne scat’comment je comporteray la douleur en laquelle vous me laissez. LE MA- çoN, trad. de Boccace, Décaméron, X, 9. — Quand dans un verger de plaisance Lasse elle alloit se comportant. BUTTET, Ode 2. — Porter signifiait souvent comporter, se porter avait souvent le sens de se comporter. Porter signifiait aussi supporter : [Les assiegei] capitu- lèrent et receureni une composition plus honneste que le droit de la guerre ne port-oit. AUBI- GNÉ, Hist. Uni v., XI, 14. — Si par le passé je me suis portée en jeune fille, à l’advenir je Inc comporter ay en femme. LARIVEY, le Fidelle, IV, — Ne pouvant plus porter cette haine publique, ils se pendirent emz-inesines. MONTAIGNE, III, 12.

Confluer s’employait pour affluer, conserver pour préserver, consister pour subsister Tous ceux qui ineneni ceste vie y acourent, et confluent de tous costez. AMYOT, Hist. "Ethiop., L. L — s’en alla en un oratoire se recommander à Nostre Seigneur… lut’priant voitioir conserver son cueur de toute mesurante affection. MARG. DE NAV., Reptam., 10. — La vigueur de ce corps ne sauroyt consister A peine un jour, si faim vient à te molester. AU I UN É Création, eh. 6.

Delaisser s’employait pour laisser, denoncer pour annoncer : Les jardins et vergers que Caesar delaissa par testament au peuple Romain. AMTOT, Fortune des Romains, 5. — II denoncea et publia par affiches, que ce mesme four la il vouloit lever gens pour la guerre. ANEYoT, Camitie, 39. — On trouvait dénonciation pour annonce : La rigueur de ma peine n’est que la semonce et denonciation de la leur. Du VAnt, edit. sur les Lainent. de Jerernie, I. — Prononcer aussi s’employait pour annoncer : D’autre conté Foy la bise arriver Qui en soufflant me prononce l’y ver. MAROT, Eglogue au Roy.

Descrire se trouvait dans le sens d’escrire, d’inscrire et de transcrire Tesmoings ces pauvre Coriolanue, Sertorius, Lucullu, s, Scipion, et une infinité d’autres, desquels les nom.s seroient trop longs à cleserire. BRANTômE, M. de La Noue. — Je vous retiens… en estai et office de mes abstradeurs. Par Geber mon premier Tabachin y serez de-scrie. RABELms, V, 21. — Comme il appert par son Epitaphe… lequel je vous ay bien voulu d. cric iey en Fran- çois de mot à MW. THENET, COSMOgr., XIV, 15.

On disait très souvent nier pour dénier, pendre pour despendre, roide pour déroule La terre… _Nia son vin, ses pommes et son blé, Et de ses fils dete, çtant la misere, Devint marastre en lieu de bonne mere. _RoNsAnD, Elemens ennemis de l’Hydre. — ay veu que sous la Lune Tout n’estoii que hazard et pendoit de fortune. Rommin, Amours diverses, à N. de Neufville. — Les Sicyoniens inesprisans ceulx Aikenes pour ceste grande route qu’itz avoient receue pres de Delion, se rebellerent contre eulx. AMYOT ? trad. de Diodore, XII, 21.

On. employait souvent efforcer pour forcer, estancer pour lancer, espuiser pour puiser, change pour eschange : En. parlant et plaidant il efforçoit sa (eoix, FOUQU EI-1N Rhet, franç., 59 vo. — Le Moenetien… Eslança le premier eon javelot luisant. AM. JAm N i e, 16. — li espuisoit du vin hors d’un vase profond Et le vers’oit en. terre. ID., ib., 23. — Voulez-vous faire change D’un vrai père à un père estrang, e ?’1…1A110T1 Colloques d’Emme.

Nous voyons terrer pour enfermer, tramer pour entrainer, emporter pour comporter et pour importer, enluminer pour illuminer : ils virent le gouvern.eur s’estre teriné dedans sa maison avec ses gardes. E. PASQUIER ? Lettres’, XVII, 3. — Aux armes les fa rie sont irréparables. Une bien légère traîne souvent après soy une grande perte. MoNLue, Com- ment., L. I (I, 96-97). — II ne se met point à pari quant "adoration de Dieu, laquelle emporte aussi bien les siacrificeg. CALVIN ? Inelruet. contre les Anabaptistes. — Il emporte beaucoup._ de sçavoir lequel de ces deux langages.. approche plus de la perfection.. H. Es- TIENNE, Dial. Lang. franç. ital., II, 233. —— Une lumiere C riTC enrinne l’esclair du ton- nerre luy enlumina la teste tout alentour. A m1(0115 Fortune des Romains, 10,

Veue avait entre autres sens celui cl’entreveue A prés la prinse de Genes et la veue des deux ions à L.Çavonne, celluy de France repassa par sa ville de Al dan, LE LOYAL SER V ur L LT11, Hist. de ay ri, ch. 28.

Informer s’employait pour former, information pour formation, iinpnrtun pour inop- portun est force que quand on approche des choses, on soit informé ei pir icelles. YOT, Contre Coloies. — Ces deux [la comédie et la tragédie]… tendent plus à la corrup- tion que à la bonne information des mœurs. DEs Atrrns, Replique à Meigret. — Faire testament à ceste heure… me semble acte… importun et rital à propos. RAB ELAIS, IV, 21. Rompre signifiait souvent interrompre Pour ne rompre son disner, voyre ny son som- meil. MONTAIGNE, II, 4.

Parfumer se confondait avec enfumer Le mien extreme est de faire sortir les Abeilles du creux de l'arbre, el ce en les parfumant avec de la fumee de drapeau qui brusle. O. DE SERRES, Th.. d'Agric., V, 14.

On trouve suite att lieu de poursuite, proposer pour exposer, prevoir au lieu de pour- voir : Ainsi est il de Pkebus et Daphné : Espoir le rend fort leger à la suyte, Crainete la rend fort legere à la fuytte. MAROT, trad. de la Iletamorph., I, — Les touaciers... davant leur ro y... proposerent leur complainte. RABELAIS, 17 26. — Elle renversa... la table qui estoit chargée de viandes., el..; dit vielle croit ce fait par mesgarde et voulant prevoir au service. DES PÉRIERS, Nouv. Réer., 127.

Ressembler s'employait pour sembler, et réciproquement ; récompenser avait Sou- vent le sens de compenser, et rarement son sens actuel ; récompense signifiait compensa- tion ; cueillir, dont les sens étaient très variés, avait entre autres celui de recueillir ressembloit comme au dernier souspir Rendre son ante. P. DE BRACH, Aminte, V, I. — La beauté semble à la rose vermeille Qui meurt incontinent. ROIÏSARD, Odes, Ill, 13. — Ceste entrée de guerre eust esté peu heureuse pour eux, si (l'autres effects n'eussent recompensé les premiers defauts. LA NouE, Disc. po i. et mil., XXVI, 2. — _N (Liure, en recornpense de telle diflormité, lie donna un don singulier. CoRnozwr, Vie d'Esope. — Si je suis morte alors (lu' arriveras, A tout le moins mes os tu *lei! I ras. CH. FoN TAIN E, XXI, Epistres d'Ovide,10.

On disait remarquer pour marquer, rem.arque pour marque, regard pour égard : chaseun se campant qui deçà, qui delà, De /myes, de buissons remarqua son partage. RE- 0,NIEn, Sad. 6. —La longue chevelure, sous la première lignée de nos Boys, avoit esté ta plus signalée remarque de leur Royauté. E. PASQUIER, Lettres, XIV, 2. — Il a regard à nostre infirmité ; il nous donne vertu telle qu'il sait nous es-tre propre. CALVIN, 80e Sermon sur le De ter.

Douter signifiait craindre, comme redouter ; susciter s'e-mployait pour ressuciler, et aussi pour exciter Pay peur que ()ogre amour par le temps ne s'efface, Je doute qu'un plus grand ne gaigne vostre graee, Pay peur que quelque Dieu ne voie emporte au Cieux. RO - RD, Elegie — [Jésus Christi a eité montra par ses miracles„. Suscitant mors, imperani à la mer. J. BoueRET, Epi ira m, d rav., 90. — Les Atheniens... e_stoyent poul- sez et suscitez par les ordinaires harengues de Detnosthenes. ANITOT, Demosth., I7.

Commander se confondait avec recommander, tourner avec retourner, verser avec renverser, recueillir avec accueillir, et recueil avec accueil t [Jésus-Christ] Son aie à Dieu recommanda, Et a ai et khan mere commanda. J. BOUCFIET, Ep. /am iTrav., 90. Le rey estant à Carmagnoles, envoya dire au marqui..s. qu'il ne vouloit iou-rner en. France sans le voir. BRANTÔ1E, Marquis del Goust. — [Le comte de Brissac] fut porté par terre de trois coups d'espée ei plusieurs. hommes de marque ers . pres de lui. AuDioNÉ, Hist. Univ., Xill, 12. — Pourquoy difieres tu? Fus tu mal recueilly lorsque lu y presenlas le Jugement de Minos? MAROT, Temple de Cupido. Au Roy. — Lors s'y trouva la dame, qui leur Mit le meilleur recueil du monde, MARG. DE NAV., Ileptam., 4.

Souscrire s'employait pour es rire, et aussi pour in,_9erire t Sus donc, enfant, su-e viste va soubscrire En mon livret ce que je Qien de dire. FR. HABER; trad. d'Horace, Satires, I, 10. — Pay mis sur le iront de mon livre lin beau nom pour le faire vivre D'age en age eter- nellement, Et ores qu'à la fin j'arrive Ii faut! qu'un beau nom j'y soubzcrive Digne d'un tel commancement. MAGN Y", Odes, II, 242. — Dans ce dernier exemple, il est vrai, souscrire dit plus qu'inscrire : il signifie écrire au-dessous, à la fin. Dans un sens analogue, il s’em- ployait souvent là où maintenant nous dirions signer.

L’usage des préfixes est un précieux moyen de tirer d’un radical un très grand nombre de significations, Aussi, en suivant l’évolution du sens des mots, voyons-nous cet usage soumis à des règles de plus en plus précises. La valeur des préfixes tend d’une manière continue a se mieux déterminer, et la confuion d’autrefois fait place a une répartition d’emplois qui est une des causes de la clarté du français moderne.

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Le sujet n change pas, il ne fait que s’élargir quand nous passons aux mots qui ont des radicaux différents. Là aussi nous voyons des mots qui autrefois ont été synonymes et qui ont fini par s’appliquer à des choses très diverses. La modification du sens des synonymes est un fait très important dans l’histoire de notre langue. Si deux mots ont exactement le même sens, nous éprouvons toujours le besoin de trouver.. une différence entre eux, et, comme elle n’existe pas, nous la créons. Les deux mots cessent de pouvoir s’employer indifféremment l’un pour l’autre et en viennent souvent à Otre séparés par une large distance. C’est ainsi que s’imposent à l’esprit des distinctions nouvelles, que l’on aperçoit des nuances longtemps indécises, que l’on analyse les idées avec une finesse minutieuse. L’étude de notre Langage abstrait est à ce point de vue extrêmement ins- tructive. Mais, dans toutes les catégories de mots, on peut trouver de nombreux exemples. D’ailleurs, le travail inconscient de notre esprit s’accorde souvent avec les faits extérieurs qui rendent nécessaires ou du moins très utiles les distinctions qui se font entre des mots primitivement synonymes.

Dans la première moitié du xvie siècle, l’auteur d’un livre pouvait être appelé auteur, comme aujourd’hui. I1 pouvait aussi s’appeler /acteur, ce mot ayant été pris dans un sens général. Beaucoup plus tard même, saint François de Sales appelait encore Dieu facteur de toutes choses. Dieu était le facteur du monde, et Virgile le facteur de l’.ide Ii n’est fadeur qui sceust en prose ou rime Bien declarer la supernelle grave Que Ise viz lors en ceste belle face. MICEIEL D’AMBOISE1 Complaintes de l’Esclave fortuné, 33 vo. — Dieu est le facteur et pere de toutes choses. St FRANçors DE SALES, Amour de Dieu, IV, 8. — L’auteur d’un livre pouvait aussi s’appeler acteur t Je n’ay peu acteur quelconque qui en rive aucune chose plus avant, sinon Ovide eauquatrieme de sa Metarnorphose. LEMAIRE DE BELGES, Ilius/r., I, 27. — Avant la fin du xvie siècle, l’usage avait déjà séparé les trois mots auteur, facteur et acteur.

Le mot physicien, avant que les progrès des sciences physiques eussent exigé sa spé- cialisation, avait été l’un des noms qui désignaient les médecins. Henri Estienne le con- sidérait comme vieux en ce sens, mais Larivey l’employait, encore Le fisicien, ou mecie- eirt, par le moyen de ses sirops, pilluies et medecines, guarit les corps des fieleyres a autres infirmitez. LARIVET, le Ridelle, IV, I.

Le statuaire s’appelait encore un tailleur, on un tailleur d’images, bien que le mot statuaire fût depuis longtemps en usage Phidias, bon et excellent tailleur. CH. FO — TAIN E, Fontaine d’Amour, É p. 7. Deux images d’Alexandre le Grand… l’une desquelles est de Praxitek, et l’autre de l’œuvre de Phidias, deux des plus celle tailleurs d’images , qui agent esté en l’antiquité. THEVET, Cosmogr., XVII, 6. — Henri Estienne considérait comme un néologisme remploi de tailleur pour couturier.

Compagnon s’employait dans le sens de collègue les deux consuls étaient appelés compagnons. On l’employait aussi là où nous dirions confrère, en parlant des médecins, par exemple f eit dire pour son compagnon au consulat le perd de Luvrece. AmyoT, Publicola, 12. — Qui vid jamais mecieein se servir de 1a recepte de son compagnon, sans y retrancher ou adjouster quelque chose ? MONTAIGNE, III, 37.

Le mot coche pouvait désigner divers véhicules. On l’employait souvent pour char : Marc Antoine fut le premier, qui se fit trainer à Borne… par des ions’Aidez à un coche. MONTAIGNE, III, 6.

Un godet, comme un verre ou une tasse, pouvait servir de récipient pour toutes sortes de liquides Enfans, beuvez à pleins guodetz. RABELAIS, HI, Prologue.

Grange était un (les mots qui désignaient une ferme il en achapte force mestairies, force granges, force censes, force mas. RABELAIS, IV, Prologue. Un granger, comme encore aujourd’hui dans quelques provinces, était un fermier.

Le mot herbe pouvait désigner les légumes, et herbages, avec un suffixe collectif, avait, aussi ente signification L’artichot, et la salade, L’asperge, et la pastenade, Et les pepons Tourangeaux Me sont herbes plus friandes Que les royales viandes. RONSARD, Odes, HI, 24. — Le medecin… luy ordonnoit l’abstinence de vin, vivre d’herbages. F. BRE- TIN tract. de Lucien, Menteur, 8.

Unguent était synonyme de parfum, venin synonyme de poison : Et en sentant la tressuave odeur De tes unguens. MARG. DE NA V., les III arguerite_s, e. de J. C. — Elle prit d’une main asseuree la coupe oit estoit le venin, et… avala brusquement ce inortel breu- vage. MONTAIGNE, II, 3.

Anatomie était l’équivalent grec de notre mot latin dissection. Mais dissection ne se répand pas avant le xvie siècle, Où nous voyons dans Ambroige Paré le pléonasme dis- section anatomique. Dissection et anatomie restent longtemps synonymes Et eusse bien voulu es1re en lieu, où l’on eust fait l’anatomie de ce monstre si rare, pour voir ce qu’il avoit dans te corps. THEvET, Cosmogr., IX, 6.

Expedition s’employait déjà au sens militaire, mais on disait encore en ce sens voyage : les voyages de Terre-Sainte, le voyage de Naples. En ce present livre… nous com- mencerons à ce voyage des A theniens en la Sicile, contre les Syracusains. AMYOT, trad. de Diodore, XIII, L

Invasion désignait l’action d’assaillir Les etes et amys dudict Aleibiades qui estoient en la cité de Argos furent souspeçonnez de voloir /aire quelque invasion sur le peuple. SETSSEL trad. de Thucydide, VI, O.

Les mots qui exprimaient des sentiments n’avaient pas toujours un sens bien pré- cis. Dédain pouvait signifier colère, douleur, et aussi dégoût, découragement : [Ninus] en prit un tel desdain luy fit en achapter la reparation par la perte de sa Cifoui : nEs, 2e Apres-Disnee. — Il prend en soy un tel desdain, il ronge en son cœur et en. son aire ien tel despit et chagrin. BRANTôME, M. d’A ussun. — Ii faut choisir ceux… qui n’auront aucune saveur ny gousl malplaisant, à fin que pIus longuement et sans— dedain ils puissent estre tenus en la bouche. PARÉ, XXV, 36. — [La vigne] estant mal choisie… ne peul apporter que desdain, vo iant perdre la spense emploiee à son elevement. O. DE SERRES, Th. d’Agric•, III, 2. — Ire, qui signifiait ordinairement colère, pouvait aussi signifier douleur Le 1 ? oy… se reiyra pour souspirer par grief’e douleur, en une chambre o esioit la Royne, au…quel elle demanda incontinent l’occasion de son ire et melancolie. SEVINs trad. de Boccace, le Phflocope, L. II, 35 vo. — Courroux aussi avait souvent le sens de douieur, et courrou- cer celui d’affliger : La Deesse [Venusj… /ut si dolente quelle k pleura long temps amer e amerement [Adonis], et desrompit ses beaux cheveux. aureins. Et sil ne /let quelle estoi immortelle, elle en. tue morte de courroux. LEM IRE DE BELGE S, , MUSC., I I 27. — On luy dist que sa bonne femme estoyt malade et en grand dangier, dont il monstra estre autant courroucé qu’il estoji possible. MARG. DE NAV., 71.

Continuel était Synonyme de conséewit, qui était probablement assez récent. Il était aussi le synonyme d’assidu Ces feux durerent l’espace de neuf jours continuels. _AMYOT ; trad. de Diodore, XVII, 5. — Ceux qui… desiroient d’estre continuels aux sacrifices. CAL-. YIN, 107e Sernt sur le Denier.

Haineux était souvent substantif et était, plus expressif’que son synonyme ennemi, dont l’emploi est trop large et auquel on fait exprimer trop d’idées différentes Il fit de ses haineux une belle vengeance. _DU BELLKYI Regrets, 40.

Malencontreux avait souvent le sens de malheureux Le malheur Que plus je crai- gnois en mon cœur M’est advenu malencontreuse. BELLEAU, la Reconnue, IV, L

Mécanique, adjectif et substantif, se prêtait à des synonymies tout à sait perdues aujourd’hui. Un homme mécanique, un mécanique était un ouvrier t Ils esleurent entre eulz un duc appellé messire Paule de Novy, homme mécanique el de mestier de tainturier. LE LOYAL SERVITEIS, Hist. de Bayart, 27. — Quand ie mechaniques parviennent à quelque degré, ou bien deviennent riches, ils haïssent fart qu’ils ont exercé. G. Boucn ET, 15e Seree. — Le mot pouvait être aussi synonyme de mesquin et d’avare Celuy yiti ren- doit le Prince chiche et mecanique. AmYeT, Galba, 16.

Scientifique se confondait quelquefois avec savant Platon eseript que les choses publiques Heureuses sont quand Boys scientifiques En ont la charge et le gouvernement. SI BOUCHET1 Epistres morales du Traverseur, II, 1, 4.

Timide pouvait signifier effrayé, et par suite timidité se trouvait dans le sens de crainte : Et sus la mer les Inariniers timides Font un amas de leurs voile humides. PELE- TIER DU MANS, ler Liv. des Géorgiques. — Justice nous presse si fort Que sommes en timi- dité Que ung jour en grant crudelité Porterons sentence de mort. A ne. Poés. franç., XI, 259.

Aggraver s’employait naturellement dans le même sens qu’alourdir. Il signifiait. souvent aussi fatiguer Un eorps… saoul et aggravé de nourriture. AMYOT, S’il tloinsible de manger chair, I, 6. — Je voy leurs pied z de courir agravez. _MARS. DE NAY., les Margue- rites, III, 190.

On employait consentir dans le sens de slaceorder, être d’accord, et consentem.ent dans Je sens d’accord Tous les mesnagers consentent en mesme avis touchant le bestail. O. D E SE RRESe Th. d’Agric., IV, 8. — az ne cessent de calomnier nosire doctrine. Ilz enquierent, s’il est e, xpeclient qu’elle surmonte le consentement de tant de Peres anciens. CAL VIN, hlaii.1 au Roy.

Convenir s’employait dans le sens de s’assembler, et convention dans le sens d’assem- blée Ceste assemblée seroit criminelle de lèse-Majesté, si noie avions osé convenir en ce lieu sans estre asseurez et pleins de neutre droict. AUBIGNÉ Xl 8. — dele- gué pour aller à la convention des Estats eNormendie, qui se tient tous les ans à Rouen. VAUQUELtH DE LA. FRESNAYE, OraiS. fun. de Jean Ro el.

Deprimer était, synonyme d’abaisser, m’ale au sens mat6riel Les Evesques depri- mans les autres doigts, en tenans ces deux tous droits, signifioient voutoient parler au peuple. G-uILL. BOUCHET> 33e Seree.

Crouler avait le même sens que secourre ou secouer. Escrouler aussi. Croulement pouvait signifier 1’aetion de secouer i 112… cueilloient des fleurs, eroulloient des arbres fruitiers, et en mengeoient des fruitz. i rv o r, Daph.ni.9 Chloé, L. III. — Là. estait un Sycomore antique ; elle rescroula par irais fois. RABELAIS, III 17. — L’Eternel qui du seul croulement De son chef rayonneu-x meut jusqu’au. fondement Les montagneux rochers. Du BARTAS, Lepanthe.

Despiter pouvait être synonyme tantôt de mépriser, tantôt de défier, braver, tantôt de maudire Ceul.x qui no z voisins sa nt En opprobre n., ous ont, Nous mocquent nous des- .. piteni.M.utoT, Ps. de David, 34. — Jusques au dernier souspir il ne cessa de biasphemer et despiter Dieu. H. ESTIENNE, Apoli pour Her., eh. 26. — Je despite ma vie à son//rir con- damnée. DESPORTES, Elegies, I, 14.

Déclarer, exposer avaient tous deux le sens d’expliquer. Ce verbe avait d’ailleurs d’autfés significations perdues aujourd’hui. Déclaration, exposition signifiaient exp1ica- lion Le Prince, à qui il appartient de deelarer ses loi x quand elles ont besoin de quelque explication. Du Vmri, A rrests prononc. en robe rouge, 7. mettra ses mots pour ceux qui entendent le grec ; ci pui$ tes. exposeray pour ceux qui ne l’entendent pas. 11. ESTIENN E, Conformité, I, 2. — Bridve declaration d’aucunes dictions plus obscures contenues on qua- triesme livre. RA_BELAIS. — Tu me pries de t’escrire quelque chose… de quelques passages du Timee Platon, lesquels semblent avoir besoing de plus diligente exposition. AMYOT, 4Tranquiii. de l’âme, 1.

Entailler était synonyme de graver Car ulciber, des fevres l’oultrepasse… Y en- tailla de la mer la claire unde… Et y grava des terres le grand tour. MARoT, L. I Ide la Meiamorphose.

Exceller s’employait dans le même sens que surpasser. Tous deux étaient nouveaux venus, et l’ancienne langue aurait dit passer L’heur de te voir tout l’heur du monde excelle, fiAïF, Div. Amours, L. L.

Juger pouvait signifier condamner Les uns me jugeoyentà etre lapidé, i autres à estre jeeté dedans le precipice da Harare. AMYOT, Hist. L. I, 7 ro.

Lire avait souvent le sens d’enseigner, et le mot lecteur désignait celui qui ensei- gnait Pierre Forcadel, apres avoir leu à Rome quelque temps les Mathematiques… à la parfin a esté digne Lecteur du Roy en 1’Université de Paris. THEVET7 Cosmogr., XV 23. — EPolemon] estant allé ouïr une leçon. de Xenaerates, ne remerqua pas seulement reioquenee et la suffisance du lecteur. MoNT moNE, II, 17.

Porter, supporter s’employaient au figuré dans le sens de soutenir, et support pou- vait signifier soutien. Scipion 1’ avoit… esté de tout temps tort aimé, porté et favorisé du eornmun peuple. AMYOT, Paul Émile, 38. — L’un de ceutx qui suyvirent Evander en. Dulie 81 appplloit Patron, lequel estant homme secourable et qui supportait les pauvres et petits, donna son nom à eest office d’humanité. AMYOT’Romulus, 13. — in a le cœur si haut qu’il aime ieux mourir Sans support et sans biens, que de les acquerir Par importunité. RONSARD, Bocage royal.

Preposer et proposer s’employaient tous les deux dans le sens de préférer Ta ne preposeras à Dieu homme vivant. P. DE CHANGY instit. de la Femme chrest., I, 15. — Elle proposaia facture à son. f acteur, l’ouvrage l’ouvrier, et le su.biect à son prince. MON TAI GN trad. de R. Sehon, eh. 243.

Rapporter et retirer étaient synonymes de ressembler ; Les Libyens… donnent le Royaume, quand il y a plusieurs en/ans, à celuy qui rapporte mieux au. Fere. G. BOUCHEr, 23e Seree, Nostre vie… retire à la grande et populemee assemblée des jeux Olym.pieques. 1uNT AI E, Il 25. Reciter, dont les sens étaient très nombreux, avait entre autres celui de raconter : Adiousions encore un' histoire.„ que Seneque recite en l'une de ses lettres. MONTAIGNE, I1, 25.

Reclamer avait le même sens qu'invoquer : Eternel, je te reciarne tout le jour : regels mes mains vers toi. AUBIGNÉ. Médit. sur le Ps. 88.

Repugner était Bynonyrne de résister et de contredire, être opposé, et repugnance synonyme de résistance et de contradiction, opposition queles choses leur a esté bien facile de vaincre ceux qui ne repugnoient point. Du BELLAY, Dettence, I, 9. — Combien que ceulx qui estoient descendus les premiers leurs fissent repugnan.ce avec les espées au poing. LE MAÇON, trad. de Boccace, Decam., II, 7. — Telle façon de faire repugne à ce qu' ils mettent en avant touchant la gravité de leur langage. H. ESTIENNE, Preceiience, p. 45. — Le travail de son esprit bandé... à concilier les repugnanees et contrarietez des lois. VAU- QUELIN DE LA FRESNAYE, °rais. fun. de Jr Rome!.

Tourner &emploie souvent pour changer. Il a aussi le sens de traduire, et tourneur celui de traducteur : Daphné fille de Pence Qui en plante fu,s- tournee Pour te sauver d' Apol- lon. Am. J AMY N Poés., L. V, 237 vo. — Garde et regarde que lu ays autant parfaite con- gnoissance de l'idiome de l'autheur que iu entreprendras tourner, comme de celuy auquel in delibereras le traduire. SEBILLE1r, Art poétique, II, 14. — Tousiours l'autheur vers soy la gloire amein.e, Et le tourneur n'en retient que la peine. LA BOETIE, Vers franç., à Margue- rite de Carle. — Traducteur était alors tout nouveau, et moins usité que translater.

Rompre était bien comme aujourd'hui synonyme de briser, mais il était aussi syno- nyme de déchirer A ses souspirs la bride elle destache, Rompt ses habits, ses cheveux elle arrache. RONSARD, Franciade, 3.

Usité avait le sens d'habitué, exercé, et inusité de non habitué : Les Massagetes... co batée à pied et à cheval, car ilz sont usitez aux deux. SALIAT, trad. d'Hérodote, I, 215. — Un petit sommeil... Coula dedans mes yeux inusitez au somme. R. GARN IER, Corné- lie, 675.

On verra dans les pages suivantes encore beaucoup d'autres mots dans lesquels s'est effacée la synonymie, car ce fait est un des plus importants qui se soient produits dam Pfrvohition de notre vocabulaire.

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Certains mots se prêtaient aux changements de sens avec une particulière facilité c'étaient ceux qui avaient des significations très variées. La grande étendue de leur sens faisait qu'ils se prêtaient aisément a des emplois nouveaux. Mais aussi la multiplicité de leurs emplois les empêchait de s'attacher solidement à l'expression des diverses idées auxquelles ils répondaient. Le rapport du mot à l'idée se rompait aussi facilement qu'il s'était établi. Le lexique français contient toujours un assez grand nombre de mots de cette catégorie. Quoique notre langue n'ait plus son instabilité d'autrefois, il semble que pour ceux-là le mouvement de va-et-vient n'ait pas tout à fait cessé.

Action, mot encore si large aujourd'hui, a pourtant perdu plusieurs de ses anciens sens, par exemple ceux de contenance, attitude, de cérémonie, de discours : Sa face pleine de Majesté, son port et son. action, le feroient assez reconnoistre pour Roy, en quelque soli- tude qu'on le trou t. Du VAIR, Var. au Parleur. de Bordeaux, 1620. — Ceste action publique que nous celebrons pour honorer la inemoire du grand Philippe Emmanuel de Lorraine, duc de Mercoeur. St FE.Nçois DE SALES, rais. fun. du duc de Mercœur. Cette singuliere pieté, qui vous a assemblez à ce service et pompe junebre, me donne espe- rance de vous avoir aussi doux et tavorables auditeurs de ceste mienne action que vous estes affectionnez et charitables à la Tnemoire de celle que nous Jevons presenternent touer. Du VAIR, Orais. /un. de la Royne d’Escosse.

Entre autres sens, estat avait ceux de condition, de charge, de train de maison., de costume : Ce doit estre quelque gros personnage, el non pas un homme privé, de bas estat. AMYOT, Esprit /a ii. de Socrate. —Il luy vint en t’entendement d’achepter un estai de con- seiller en la cour de parlement. DES PËBIERS, -N0119. Réer., 126. — Si lu y bailla Menelaus [à Hélène] nouvel estai, et principalement pour ses empaignes et damoiselles dhoreneur, deux de ses parentes. LEMAIRE DE BELGES, 1111..91r., 11, 3. — Une jeune pucelle… laquelle sembioit etre de grande parenté, selon que son estai eton este maintien demon.stroii. Lou- VEAUT trad. d’Apulée, IV, 5.

Ce mot estat entrait dans la locution taire estat, qui elle-même avait différents sens : Faire cas : II ne fait pas grand estat de V eloquence de vostre pere au prix de la sienne. MONTAIGNE, 117 10. — Avoir l’intention Ii faisoit estai afler iu mesure en personne leur mener la guerre. SALIAT, trad. d’Hérodote, I, 153. — Compter sur : Jamais homme ne se défia tant de sa vie, jamais homme ne /est moin.s d’estat de sa durée. MONTAIGNE, I, 19 — II, Être suit. Faites estai que vous aurez et moy et la rogne ma mère pour cruels ennemis. MARC. DE VAL., Mémoires, p. 84.

Partie avait le sens de parti, de qualité, de compte, de rôle (surtout au figuré), d’époux ou épouse : Ce tyran fejt empaler et escorcher plusieurs Chrestiens Grecs et Latins, qui s’es- l’oient rebellez contre son maistre a tenoient la partie des Venitiens. THEVET, Cosrnogr., XVIII, IO. — Les principales parties que mon pere chercha fit à ceux à qui il donnoit charge de moy, c’e_stoit la debonnaireté et facilité de complexion. MONTAIGNE, I, 25 — Je suis hon- teux des parties que je vous envoie, (, e ou asseurant qu’il m’a plus congéde choleres en les fournissant, qu’il ne volis coustera d’argent en les acquittant. E. PASQUIER, Lettres, XIV, 4. Induciomare tenant les premieres parties entre les Trevires. E. PASQUIER, Recherches, I, 2. — Qu’il suee son train, cognoissant que c’est au nom de Dieu qu’il est marié, et qu’il faut qu’il tiene foy à sa partie, puis qu’elle luy est assignee de Dieu. CALVIN, 4e Serm. sur l’Epistre à

On sait quelles variétés de sens peut avoir encore aujourd’hui le mot bon : un bon- homme pouvait être, au xvie siècle, un homme brave, un homme vieux, un paysan : La meilleure delense des places sont les bons hommes en nombre suffisant. LA NOUE, Disc. pot. et mil., XXVI, 1. — Feu M. de Montpensier te bonhomme dernier mort. BRANTôME, Disc. sur les Duels. — Les gentilshommes n’avoient pas le courage si rabaissé de manger le bonhomme. 121-losprr AL, Reformat. de la Just., 4e partie.

Gros s’empJoyait dans le sens de grand, un gros seigneur : Vous estes riche, et je suis pauvre ; vous estes grand seigneur, et je suis de travail ; vous voudriez des grosses dame, et je suis de basse condition. LOUVEAU, trad. des Nuits de Straparole, V, 4. — Avoir le cœur gros signifiait être orgueilleux ; et, le mot estomac étant souvent employé alors dans le sens de cœur, Calvin a pu désigner l’orgueil par le nom de gros estomac : De peur d’enfler le cœur t celtes qui 1’aurayent desja assez gros de nature. H. ESTIENN E, Conformité, I, 2. — II viendra là jeiter ses bouffees et son gros estomac. CALVIN, 37e Serin. sur I’p. aux Galates. — Gros avait aussi le sens de grossier : Nous disons… il parle du le n de cuisine… tes autres disent gros latin. II. ESTIENNE, Conformité, I, I.

Brave, récemment venu d’Italie, avait des significations multiples. Il signîflait beau : un brave palais, de braves habits : Un brave pavalon de feuillées aimables Treillissé et couvert proprement te jeray. B É rtE Eglogue 10 ; — bon, habile, savant : Tous les plus braves medecin, s y esian_s appellés jugerent que c’estoit une convulsion de fort pres appro- chante à repilepsie. PARÉ, XIX ? 32 ; — Hautain : Et bref BoUS me serez ou gracieuse ou brave, Ileiraugré vostre rigueur je sera y vostre esclave. RONSARD, Elegie 9. — On trouvait bravade dans le sens de magnificence et d’ostentation : Nous appeiom parade et bravade… ce que nous nommions magnificence. H. ESTIENNE, Precellence, p. 351. — Lequel [mot] Petrarque et Boccace ont mis en monstre, en faisans grande bravade. In., ib., p. 343. — Braver signifiait défier, parler d’un. ton provocant Ii brava fort et menaça de tout battre, vaincre e ! renverser. BRAIsTômE, Marquis del Gouast. —tl ignifiait aussi parader, se pavaner J’en ay aussi veu autres… qui engageoient gaie ce qu’ils avoient,.. pour acheter chevaux et accoustremen, s afin de braver. Du FAIL, Contes d’Eutrapel, 2.

Defaire avait entre autres sens celui de tuer : Je me rencontray un jour à Rome, sur le point qu’on deffaisoit Catena, an voleur insigne : on Pestrangla sans aucune emotion de l’assistance. MOD.TTAIGNET II, IL — Se defaire signifiait se tuer : Dinocrates ne leur donna pas loisir de le faire mourir par justice, car il se desfeit iurymesme. AmY0T1 Philopoemen, 21.

Donner avait le sens d’attribuer ïToute la faute estoit donnée, par preuves evidentes et manifestes, à un Lucien. LouvEAti, trad. d’Apulée, VI I, 1 ; — celui d’admettre : Don- flow neanimo ins que toutes ces choses se puissent tolerer pour quelque temps. CALVIN, lns- ch. V, p 349 ; — celui de sacrifier : On donne ai privé futilité commune. Du BELLAY, Regrets, 123.

Coucher avait le sens de piacer, poser : Ii ne peut si bien coucher ses couleurs que il en avoit jeté le dessein. LARIVEY, trad. des Nuits de Straparole, IX, 4 ; — celui d’inscrire : Une seule pareille De ceous me peuh faire coucher au rolle. MAK) ; Epistre 28 ; — celui de rapporter, d’poser (par écrit) Toutes ces choses sont bien à plein et bien elegamment couchees es autres œuvres escrites en François. LEMAIRE DE BELGES, II, 6 ; celui de rédiger : Sur te poinct qu’il estoit press de publier redict… et qu’il ne restoit plus qu’à le coucher en bons termes. AMYOT, Solon, 15 ; — celui de mettre au jeu Et bien, mon anty, dit-il à ce jouvenceau, voila cent escus, cou, chez-en autant. Du FmL, Contes dEutra- pel, 26. On sait combien ce dernier sens était développé dans le langage figuré.

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La restriction de sens est un fait très fréquent, bien connu, qui se produit encore triés souvent à notre époque. Beaucoup de mots avaient au xvie siècle un sens plus large qu’aujourd’hui.

Les gendarmes autrefois étaient simplement des hommes d’armes Ainsi jadis ces deux fameux gendarmes, Jason, Achilk, enfonçons de Chiron, Furent nourris en son docte giron. RONSABD ? l’llydre diesjaiet. — Gendarmerie, mot collectif, désignait, aveu la même extension, l’ensemble des gendarmes C’est une dispute non encores jugée… sça- voir si la gendarmerie de pied lait plus d’exploit et est plus’utile à un conquérant que celle de cheval. FAUCHET, Orig. des Chevaliers, I, I. — Ces deux mots s’employaient aussi avec une restriction toute différente de celle d’aujourd’hui ies gendarmes étaient les com- battants à cheval, et gendarmerie était le nom collectif qui ]es désignait Cessez, cessez, gendarmes et pigions, De pilloter et mener le bon homme. COLLERYE, Rondeaux, 96. — Crassus,.. les hastoit encores d’aller, contraignant les gens de pied de marcher aussi tost comme la gendarmerie. AmYoT, Cra_ssus, 23. Un marchand est celui qui fait un marché. Au \r le siècle, ce mot pouvait être le nom de l'acheteur aussi bien que celui du vendeur L'image, s'il est beau, son marchand trou- vera, A quelque pris que soit contant s'achètera. Rimes de P. DE LAVAL. 61. — Marchander ne se bornait pas au sens restreint de discuter le prix, mais avait le sens générai de faire du connnetce Grand joie ilz ont quand ce dont if z marchandent _Pauli au pays, parce qu'a lors Li z vendent Toul a leur pris, sans raison ne pitié. J. Boueur', Epmitres morales du Traverseuri II, 1- x , 1.

Un patient est un homme qui souffre on employait souvent le mot dans le sens de malade ; Il commande rien n'estre au medecin... qui puisse offenser le patient. RABELAIS.: IV, Ancien Prologue.

Un pelerin était un voyageur, que le but d son voyage fût profane ou religieux Par l'a ppreftension des cala mitez que soi f /rent iournellement les pelerins de l'Ocean. CHO- MÈRES, Ire Matinée.

Le mot recteur, quoiqu'il fût depuis longtemps employé dans un sens spécialement universitaire, pouvait encore désigner, d'une façon générale, celui qui dirige, qui gou- verne : Elle fait Dieu recteur du inonde de parolles seulement et non pas de faicl. CiavriN, Pistil., VIII, p. 502.

Un veneur était, un chasseur, et non pas seulement un auxiliaire dans une grande chasse En ce temps là les Princes et les peuples ivoient pour la pif4spart de venaison. Si ayloient presques tous veneurs plus que laboureurs. LEMAIRE DE BELGES, Illustr., III, 1.

Le mot famille désignait tous ceux qui habitaient la maison, les serviteurs comme les maîtres. Souvent, pour distinguer les serviteurs, on leur donnait le nom de grossière famille : Si d'autre part le maisire traide inhumainement sa : c'est larrecin devant Dieu. CALVIN, III, p. 160. — Cestui-ci sera pour vostre table, el cestui-là pour vostre grossiere O. ri E SE RRES7 Th. d' Agric.., Vill, L

Escadron, mot récemment emprunté à l'italien, signifiait troupe en général. I1 s'ap- pliquait aux soldats à pied comme avx soldats à cheval Les gens de cheval Romains... demeurerent en fin ma istres de la place ; et incontinent apres les escadrons de pied se venans à. heurter, commencerent une bataille tres-cruelle. FAUcEier, l t iq. , 1, 23. — Le mot ser- vait même à désigner des troupes qui n'avaient rien de militaire Je semble cii qui nombre Les Cailles, qui couvrant la mer hale d'ombre, Pour vivre sous un Ciel plus teconcl el plus do us Viennent par esta ro passer l' Esté chez nous. Du BARTAS, Ire Semaine, fie Jour.

Faon se disait des petits de toutes sortes de bêtes Pay nourry... ces deux enfang dans une caoerne, comme la lionne ses faons. FAUCH ET, A ntig., I I, 20.

Les mots concile, congrégation, consistoire n'étaient pas encore restreints à leur sens ecclésiastique. Ils pouvaient encore s'employer dans la signification générale d'as.s.eiri- Née Jupiter irriié des larmes de sa fille Des Dieux incontinent ssembla le concile. RoN- sA.RD, Hymne de la 'Justice. — Les congregations et assemblees des hommes associées par droit, qu'on appelle citez. L. LE Box, trad. des Politiques d'Aristote, I, 2, Comment. — ineas... lu y dit... que le Senal luy a'oit proprement semblé un consistoire de plusieurs Rois. AMYOT, Pyrrhus, 19.

Seminaire signifiait au propre liez où l'on sème. Au figuré, il était à peu près l'équi- valent de pépinière : Depuis le commencement d'Octobre jusques à la fin de Janvier... est bon de planter les Oignons... à telle cau,se doucement les arrachons du se funaire. O. DE SERnEs, Th. d' Agric.,. VI, 4. — Le collége des aclvocats est le séminaire des plus grandes charges publiques. L'HOSPIT. L, Reformai. de la fast., 4e partie. Reposoir signifiait, d'une façon générale, lieu où l'on. se repose : Au milieu de l'esca- lier sont reposoirs pour ceux qui montent. SALIAT, tract, d' Hérodote I, 181.

Roches, soutane désignaient l'un et l'autre des vêtements longs, des sortes de tuniques que les femmes portaient, aussi bien que les hommes : [Hélène] s'accoustra bas- tivement clun fin rochet de lin, et partit de sa chambre. LEMAIRE ll E BELGES1 .111ustr., I I, 16. — La principale [nyrnphel... representant Diane... vestue sus la soutane el verclugalle de dainca rouge cramoisi à riches broderies, d'une fine toille deCypre toute battue d'or. RABELAIS, Sciomachie.

Un carcan était un collier. Le mot désignait bien souvent le fer entourant le cou d'un prisonnier, mais il pouvait s'appliquer aussi à une parure : .1e vou.drois esire carquan Qui orne ta gorge yvoirine. RONSARD, Odes, IV, 32.

Estoffe signifiait matière, en général. 11 servait à désigner la pierre, le bois, les mé- taux, aussi bien que les tissus. ESi011é avait aussi une très large signification Les mu- railles en seront de bonnes esioffes, bien basties et maçonnees. O. DE SERRES, Th. d' Agric., -V,I.— Le bouclier luit, estoffé d'airain franc. DES MASURES, Eneitle, VIL

Eschantilion conservait encore souvent son ancien sens de morceau. Faire e_schan- tillon d'un domaine, d'un royaume, e'était le morceler, et Pon employait dans le même sens esehantillonner : Estant nostre Royaume divisé en e_schantillons et parcelles. E. PAS- QUIEB, Recherches, il, 18. — Ces nations estrangeres eschantillonnerent en parcelles l'Estat de Home. In., ib., 1, 7.

Estabie servait à désigner tous les locaux destinés à loger des animaux domestiques, les chevaux aussi bien que les boeufs et. les moutons. Le mot escurie ne s'employait, que dans les maisons des princes ou des grands seigneurs : II courl droit à 1' estable où sa main ne dedagne D'equiper son cheval. )(10-NTCHRESTIEN Hector, IV.

Manoir, ce vieil infinitif pris substantivement, avait, encore le sens général de emeure, séjour, et n'était pas du tout réservé aux habitations seigneuriales Où du S'oleil voisin les Ethiopies noirs Se deffendent, creusans des souterrains manoirs. HAir, Eglogue 2.

L'estude était le lieu où l'on étudie, où l'on travaille intellectuellement, le cabinet de travail Me print envie d'agencer un peu de livres que pay en mon estudc. L ARIVEY, Trois nouvelles Coinedies, Dédica_ce à François d'Amboise.

Boutique rie désignait pas seulement le lieu où l'on vend, mais en général celui où l'on travaille, ou l'on_ exerce une profession. Un ouvrier, un_ peintre, un statuaire avaient une boutique que l'on appellerait aujourd'hui leur atelier. On disait même la boutique d'un médecin : vint un Jour viSWer Apelles jusques en sa boutivie. Amy(); Com.- ment on pourra diycerner le flatteur d'avec — Il erioit que la boutique du Medecin est oit l'esehole de Philosophie. G. Boucti ET, 30e Seree.

Un ouvroir pouvait aussi être, suivant les cas, un atelier, une boutique, en général le lieu où l'on travaille : Au clavant de l'ouvrouoir d'un Roustisseur un Faquin mangeoit son pain à la fumée du, mus/. RABELAIS, III, 37.

Hospital qui, comme adjectif, signifiait hospitalier, avait, comme substantif, le sens de séjour, demeure De là t'Ambition fit anvahir là terre Qui fut, avant le tains que survindrent ces maux, Un hospital commun à tous les animaux. REGN1E R,S'ai. 6.

Un canton était un coin : Ces supercherie-s d'armes sont... pires que celles que l'on faiet en assassinant les personnes aux cantons des rues ou en un coing de bois. BRANTÔM E, .Dise. sur les Duels. — De là était venu déjà le sens de carre/cuit de quartier, de région, d'où dérive, par restriction, la signification actuelle : Il eut davantage de difficulté au pays des Eduens, pour autant que ce canton. estoit plus puissant. FAUCHET, Antiquitez, I, 18.

Destroict se disait d’un espace étroit, resserré. Le mot s’appliquait à un isthme Les Lacedemonienis… vindrent camper au destroict que l’on appelle Istmus. AMYOT, trad. de Diodore, XII, 17 ; — à un défilé Leonidas… prit son chemin vers le destroict des Ther- mopyle_s. In., ib., XI, 1_ ; sans parler des cas Où il désignait une région, une division administrative. On sait qu’au figuré il exprimait une situation difficile : es/re t destroii de vivres, par exemple.

Linceul conservait encore quelque chose de sa signification primitive, ti.s.su de lin. On l’employait dans le sens de linge, morceau de linge : Autant en est-ii clu linceul duquel Jesu.s. Christ torcha les pie dz de ses A postres, apres les avoir lavez. CALVIN Traité des Re- liques. — Il désignait surtout un drap de lit, d’où lui est venu son sens actuel : Son tiret elle brassoit Et les ii ceux trop cours par les pie de iiremsoit. REGN IER7 Sad. il.

Idole signifiait image, statue, et d’autre part apparence, fantôme L’un d’eux avoit de son breton frappé un Gaulois, qui trop privément lu y manioit la barbe, pensant que ce f ust L’idole de quelque Dieu. FAUCHET, A niiquitez, 1, 8. — Je m’en vois à la mort et mon. idole errante Sera tost aux enfers parmy l’ombre courante. Nu Y SEMENT1 CEuvr. pod., p. 78. — Mais depuis longtemps le mot était spécialement employé pour désigner les images des dieux du paganisme.

Perruque, emprunté à l’italien, signifiait chevelure, et quand les cheveux étaient postiches on disait une faire perruque. Dans ce cas, c’est sans doute l’euphémisme qui a supprimé l’adjectif et produit la spécialisation C’est l’image de Lysander faille au natu- rel, ayant une grosse perruque, et la barbe fort espesse el fort longue. AMYOT, Lysandre, I. Au figuré, perruque désignait le feuillage des arbres tLe Chesne remue Sans aucun vent sa perruque meptue. RoNsAwo, Bocage royal.

Crin ne se disait pas seulement quand on parlait de la crinière des animaux. Le mot, signifiait cheveu, ou, avec un sens collectif, chevelure 7 Vous trouverez mille Nymphettes… Les cric épars dessus le front. TA FI 1) R E A Li, Ire 8 Poésies, Aux Muses. — Elle avoit les brads nuds à la mode Nynfale, Son crin étoit noué en un neu simp1ement. VAUQUELIN D E LA. FRESNAYE, Foresteries, 19 8.

Le cuir était la peau de l’homme aussi bien que celle des animaux Nous viendrons aux remedes particuliers, qui oni /acuité de pallier les rides et blanchir le cuir. PARÉ, XXV, 44.

Affection avait encore le sens de sentiment. Il avait aussi celui de désir, ardeur : Her- cules… je ne sçay de quelle affection meu… envahit hostilement la terre de Phrygie. LEAIRE DE BELGES, Illustr., II, 5. — equ. eveistes homme, qui enst plus grande affection d’estre ro y et riche que moy. RABELAIS, I, tn’y iwoit celuy en sa cour, qui de grande affection ne se meist l’estude des lettres. AMYOT, Dion, 13. —— Affectueux signifiait de même zélé, ardent, et affectueusement, signifiait avec ardeur t Le Prince Sophy se monstre ires-affectueux à pourchasser la destruction de la loy de ilf ah th. LEMAIRE DE BELGES, Syach _Isma’il, 3e partie. — Le gouvernement que Scipion avoit si allectueusement quis e prochassé en Hespagne, luy diminua plus sa gloire, qu’il ne fejt celle de Caton. Am-y-crr, Caton le Censeur,

Respect pouvait avoir le sens très large de considération. Il avait souvent celui de cause, motif : L’antiquité a esté en admiration aux uns et en mespris aux autres pour divers respects. H. ESTIEN N E, Apol. pour ér., ch. 3. — Avoir respect à signifiait avoir égard à, prendre eel considération : Combien qu’amour soit de telle nature Qu’il n’a respect à la condition, Mais par l’obied d’une perfection Où il luy plaist fait sentir sa pointure. Du BELLAY, A mours, 8.

Remonstrance signifiait exhortation. Son sens pouvait être rétréci par l’adjonction dune idée de reproche, mais cette restriction était accidentelle Pantagruel leurs feist une briefve reinorutrance, à ce qu’iis eussent à soy monsirer vertueux au combat. RABELMS, IV, 37.

Une semonce était un avertissement, et particulièrement une invitation : Po/ y per- chon… l’avoil convié à venir soupper en son logis le jeune Prince eut peur, et se défia de telle semonce. AMYOT, Mauvaise honte, 4. — Il y a bien pour ce mot. une restriction de sens, mie semonce aujourd’hui étant un avertissement a" sujet d’une faute et une invi tation à ne plus la commettre.

La corpulence était la forme du corps : le mot pouvait &employer même quand on pariait d’une personne maigre : De sa corpulence il estoil maigre, petit et boiteux. J. BouIPI, &publie, IV, 6.

Souffrance participait au sens très large de souffrir il pouvait signifier, par exemple, tolérance De dire que le Senat disposoit des finances, Il est vray, mais c’estoit par soufrance, et tant qu’il p1aisoit au peuple. J. BODIN, Republique, 111, 6.

Succes signifiait succession, suite : Voyons maintenant le succez des Empereurs qui ont gouverné test Empire, l’heur et malheur d’iceux, et en quel nombre. THEVET, COSINOgr, XIX, 3. — II désignait aussi le résultat bon ou mauvais d’une action, d’une entreprise Je me retireray seulement jusques à ce que j’entende le sucrez de eec y, qui ne peut estre sinon cruel. LARIVEY, Tromperies, IV, 4.

Le mot grade n’a ait pas pris le sens restreinte, militaire ou administratif, que nous lui connaissons : il avait le sens général de rang Elle [Catherine de Médicis] sceut entre- tenir son grade et auctorité si imperieusement, que nui n’y °soit contredire. BRANdrimE, des Dames, Catherine de Médicis.

Obseque pouvait avoir différents sens : obéissance, service, hommage, etc. : Tu rte le pourrois demonstrer plus grand en auctorité que par ton obseque et service. P. ru : CHANGY, I n.stit. de la Femme chrestienne, 11, 3. — Dans le sens restreint que Te mot a gardé, Cal- vin dit obseques pour les morts.

Domestique, adjectif, signifiait Pivant dcir, s. la maison, lamilier, remplissant une tonction dans la maison, et conservait ces significations quand il s’employait comme substantif. Les domestiques étaient les gens de la maison, par opposition aux étrangers : Le chien jappe et est mauvais aux estrangers, et doux a.ux domestiques. G. BoucHET, 7 Seree. — Aristote nous est donné comme un familier d’Alexandre, et peut-être aussi comme remplissant un emploi auprès de lui : Alexandre le grand, quoy qu’il eust Arisioteles pour praecepteur et domestic. RABELArs, III, Prologue. — Ailleurs le mot désigne plus nettement celui qui remplit un emploi : Quelques domestiques des Bour bons… entre autres le sieur des Cars et Boachard, chancelier de _Navarre. AunIGNÉ, Hist. Univ., II, 14 Domestiquer signifiait rendre familier, et se domestiquer, se familiariser : Telle monnoye,.. semble estrange au commencement puis l’usage l’adoucit et domestique. RONSARD, Franciade, Préface de 1623. — Apres qu’on s’est plus domestiqué avec eux, ils descouvrent davantage les secrets qu’ils n’osent pas si tost mettre en evidence. LA No u El Di.w. poi. et mil., XXIV

Fatal se disait de toute chose marquée par le destin, aussi bien dans un sens favo favorable que dans un sens défavorable Permis à moi n’a esté que I’liale Cacher je pelisse et /a terre fatale Aveeques goy. DES MASURES, Eneide, V.

Comme vertu avait un sens très général, vertueux servait aussi à qualifier des nié- rites très divers. Il était, par exemple, synonyme de vaillant Pantagruel leurs feist une briefe remonstrance, à ce qu’ilz eussent à soy monstrer vertueux au combat. RABELAIS, IV, 37.

Braire avait le sens de crier et se disait au sujet du cri des hommes ou de divers animaux Dont tous les Senateurs jurent si estortnez quilz se prindrent à crier e à braire. SE TS- SEL, trad. d’Appien, Guerre iiiyque, 10.

Cueillir avait, comme le mot latin correspondant, le sens générai de rassembler Fut ordonné par le Roy Priam, que Hector s’en iroit en ta haute Phrygie pour cuealir des genedarmes. LEIIIIAIRE DE BELGES, Illustr., II, I. — Berthoul fut envoyé entre Seine et Loire, cueillir le tribut des habitans. FAUCHET, Antiquitez, V, 2. — Dans un sens moins large, il signifiait recueillir les produits du sol, cueillir le blé, cueillir l’avoine. Récolter, dérivé de récolte, mot d’origine italienne, ne devait entrer dans la langue que beaucoup plus tard Ne se trou’oit nul qui cueillist du bled pour sa provision. PALISSY, De la marne.

Deceder avait bien son sens actuel. Cependant, on lui donnait encore souvent un complément deceder de ce monde, deceder de la vie, ce qui rappelait sa signification géné- rale Cleanie… s’abstenant de viande, deceda de ceste vie. BRETIN, trad. de Lucien, Ceux qui ont vescu longtemp, 19.

Trespasser, lui aussi, s’employait le plus souvent avec sa signifioation restreinW. Cependant, on le trouvait, aussi dans le sens général de passer au delà Ce seroit assez pour Inc faire trespasser hors les gonde de patience. R ARMAIS, III, 9.

Fossoyer signifiait creuser [la terre] Ces dix hommes fossoyoient, et y en avoit d’autres qui portoient la terre. AMYOT% Rist. iop, , L. 1X.

Beatifier s’employait en dehors du vocabulaire religieux. Il pouvait signifier rendre heureux ! ou proclamer heureux Tant que nostre cher Prince a esté vivant parmy nou-s, la Justice… soulageoit e beatifioit ses sujets. Du \Un : 4 Ouvert. du Parlement en 1610. — On beatifie et repute bien.-heureux les rois de Perse de ce qu’ils passent leur hyver en Babylone, leur esté en la Meue, et la plus douce partie du printemps en Suse. AMYOT, du Bannisse- ment e de l’exil, 12.

Capituler, c’était faire une convention, UTI traité, en en déterminant toue les articles ou chapitres. Le mot s’appliquait aussi bien à l’acte du vainqueur qu’à celui du vaincu, et s’employait aussi pour deux parties traitant sur un pied d’égalité. Capitulation avait le sens de convention, article d’un traité Et arriva. M. de Savignac… me dire que ceulx chameau se vouloient rendre, et eoir si je frouverois bon que l’on les Fine mercy, et capi- tulast avec eux. MONLUC, Comment., L. VII (III, 328). — Caesar, Anionius et Lepidus feirent un accord et une ligue ememble, par les capitulations de laquelle ilz partagerent entre eulx les provinces de l’Empire Romain. AMYOT, Marcus Brutus, 27.

Frauder signifiait tromper, quelle que fût la nature de la. tromperie. Il signifiait aussi frustrer : Certes tu es le plus cruel amant Qui oncques fut, (l’ainsi m’avoir fraude. Marot, Epistres, 1 — A fin qu’il ne semble… que nous les veuillons frauder du bien que Dieu leur a communiqué. LVIN ! Instits, VIII, p. 469+

Outrager signifiait maltraiter, traiter d’une façon violente [Pompée] fut desloyaument oultragé à mort par ceuix à qui il s’estoit fié de sa vie. AMYOT ! Compar. de Pompée avec Agésilas. — Le pauvre vigneron presagist par tels signes, S’outrageant l’estomac, le malheur de ses vignes, R. GA RN IER, Hippolyte, 2072.

Revoquer, comme le mot latin, avait la signification généraie de rappeler ; lb furent deliberez de n’enooier pins armee par mer de leur terre… et de revocquer celle quilz avoient clesja envoyee. SE YSSE Le trad. de Thucydide, VIII, 3. — Revocation signifiait rappel [La Royne Hecuba] conceut adonc certain espoir de procurer sa revocation et remise au nombre de ses freres, en la maison paternelle. LE MAJRE DE BEI— ES, libmtr., I, 23.

Le verbe scier devait à son origine le sens général de couper. Aussi pouvait-il s’em- ployer plus largement qu’aujourd’hui. On disait scier le blé, et le moissonneur était appellé scieur Par les fertiles plaines On void scier les bledz, et faulcher les aunes. GAu- CHET, Plaisir des Champs, les Moissonneurs. —— A peine avoit encor le glaneur amassees Les reliques des grains par le scieur laiss+ ees. Du BARTAS, Judith, 1.

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Certains mots ont subi depuis le xvie siècle un affaiblissement de sens. Le fait pro- vient d’une tendance naturelle à l’exagération. On se sert facilement de mots qui sont trop forts pour l’idée à laquelle on les applique. Cet emploi abusif finit par les affaiblir, par les user. On sait quelle, force avaient encore même au xvne siècle des mots tels que gène, déplaisir, ennui, et beaucoup d’autres très affaiblis aujourd’hui.

Le mot gehenne était le nom de la torture que l’on faisait subir à un accusé pour lui faire avouer sa faute : hl z leur donnoyent la gehenne, ilz les detiroyent sur le chevalet. AM Y OT, LUCUIlle, 20. — De ! à. le sens de supp1ice, torture 11 nous commande de craindre ceiI.Ly qui, apres avoir mis le corps à mort, peut aussi envoyer l’aine en ira gehenne du feu. CALVIN, Inuetit7, 1, xv, 2. —ide même le verbe gehenner signifiait mettre à la torture pour taire avouer, et aussi torturer, tourmenter, physiquement on moralement /ut inconti- nent surpris, et k gehenna lon tout un an. durant, pourluy faire declarer tous ceule gui avouent esté Ses compagnons et complices. AMYOT, Demandes des choses grecques, 47. — Tenaillez, tirassez, tronçonnez-moy le corps, Geenez-moy de tourmens, donnez-moy mille morts. R. GARNtER, Troade, 864.

Inconvenient avait un sens très fort et pouvait se dire des plus grands malheurs [ Paul E mile] ne se in-on.Stra pas de *mur moira grand… en ta Patience qu’il eut de supporter vertueusement le dur inconvenient qui_ in y advint, quand il perdit coup à coup ses deux enfans. Amyorr, Compar. de Paul Emile avec Tinzoléon, 2.

Manie s’employait dans le sens de folie, conservant toute la valeur du mot grec correspondant : Où es tu, Didon ? quelle manie Te change ton dessein… ? Jodelle, Didon se sacrifiant, V.

Aigre et tous les mots de la même famille pouvaient exprimer une idée de violence, de cruauté, de douleur qu’ils ne contiennent plus aujourd’hui. Aigre s’employait dans le sens de violeni : Si commença entre les deux parties dure et aigre escarmouche, et en mourut beaucoup d’un costé et (loutre. LEMAIRE DE BELGES, II, — Il signifiait sévère, rigoureux [Les Venitiens] sont a surplus si aigres et soubdains contre les sediiieux, mu- Un ; et entrepreneurs, que pour soupçons legers ont souvent banny, confiné, exilé, emprisonné, et faict mourir plusieurs de leurs principaux gentilshommes et citoyens. Seyssel, Hist. de Longs XII, V kt. sur les Venitiens. — Il signifiait pénible, douloureux : Quand Dieu nous afflige, qu’il nous advient des choses qui nous sont aigres, pour cep nous ne devons point gouhaiter la mort. CALVIN, 24e Serr. sur le livre de Job. — Aigrement signi- fiait violemment, sévèrement, douloureusement Il se courroucea si aigrement qu’il les tua tous deux à coups de poignard. AMYOT, Paul Emile, 23. —--— Philomon, son secretaire, qu l’avoit voulu, empoisonner, il ne le punit pas plus aigrement que d’une mort simple. MON- d I T MON E, II, I L Ceste piteuse mort portale seigneur de Chaumons dedans son tueur aigre- ment, car il ne vesquit gueres apres. LE LOYAL SERVITEUR, Hist. de Bayart, 40. — Aigreur, aigrir avaient des sens qui correspondaient à ceux-là.

Meurtrir avait le sens de tuer : Il fut traitreusement meurt ry par l’un des citoyens de Colongne, qui fit tout aussi-tort present de sa teste à Theodoric. E. PASQUIER7 Recherches, V, 32.

Froisser avait étymologiquement un sens très fort mettre en pièces. Au’vie siècle, il s’employait habituellement dans le sens de briser : Tous deux contre un mesme rocher Avons froissé nostre navire. RoNsARD, Mort de Marie.

Esgosiller signifiait littéralement égorger : Bogez… ayant ordonné d’allumer un grand bucher, ei d’esgosiller femmes, enfants, concubines et serviteurs, les mit dans le feu, et puis soy mesme. MoNTAIGNE, I1, 3. u voit ce qui reste de ee sens dans s’égosiller signifiant se rompre la gorge a. force de crier.

Detester signifiait maudire : De despit il rompt son espée, la jette contre terre, se maugrée, déteste ciel et terre. BR NTôME, M. d’A u-ss un.

Resver avait le Sens de délirer : Je sçay bien que je ne songe pas, car je suis eweillé. Je sçay entores bien que je ne resve point, car je n’ay pas la fièvre. LARIVEY, e Morfondu, V, 5. ReSverie avait le sens de délire Ayant une fi, ebvre violente et une alteration exireme, but du vin, dont il commencea à entrer en resverie, et à la fin en mourut. AmYoT, Alexandre, 79. — avait aussi le sens de lotie t Appeliez VOUS resverye de donner son bien à 1’E gli.’9e et aux pauvres Mendians. MARG. DE NAV., Ileplarft., 55. — Un rêveur était un fou. — On voit que dans l’emploi actuel de ces mots il y a plus qu’un affaiblissement il y a aussi l’introduction d’une idée nouvelle. Mais il est probable que l’affaiblissement s’est pro- duit d’abord.

Gaster signifiait piller, ravager : hi z le frieiren1 avec tout son exereite, galant bruslant leur plat pais. AeriYoT, César, 26.


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Beaucoup de mots qui s’emploient toujours aujourd’hui dans un sens défavorabie n’avaient au’vie siècle aucune valeur péjorative. Les causes de leur dégradation sont diverses et ne sont pas toujours faciles à discerner. Le plus souvent elle s’explique par une raison psvchoIoziaue. Un mot est employé par euphémisme ; il fait illusion pendant quelque temps ; mais hientin il est entièrement pénétré de l’idée qu’il exprimait sous une forme atténuée, et celte idée apparalt clairement sous k mot par lequel on avait essayé de la masquer. D’autres fois un mot nouveau apparaît et fait double emploi avec l’an- cien, qui se démode, et devient un terme de dédain ou de dérision. Ou bien c’est notre besoin de créer des distinctions entre les synonymes, qui réduit quelques-uns à un sens défavorable. Dans d’autres cas, le mot perd sa raison d’être, l’objet auquel il s’appliquait n’existant plus. Il survit pourtant quelquefois et sert à nommer une personne ou une chose toute différente de celle qu’il avait désignée primitivement.

Adventurier a eu des sens assez divers an ivre siècle, et l’organisation des troupes d’adventuriers a varié dune époque à l’autre. Nous voyons, en tout cas, que le mot s’est employé pour désigner des combattants souvent très braves et dignes d’éloges : _Et qui d’entre eu Lz I’honnesteté dereande, Voyse °tendron veoir de Mouy la bande D’adventuriers issus de nobles gens Nobles sont ilz, pompeux et ditigens. pi Ires, 3. — Le mot, dans cette acception, avait vieilli avant la fin du siè.cle. Une organisation différente de l’armée en avait hâté la disparition. Dans sa signification actuelle, on peut à peine dire que nous ayons encore affaire au même mot qu’au x-vi siècle, tant, l’aventurier d’aujour- d’hui, qui vit d’intrigues, diffère de celui d’autrefois, qui cherchait les aventures mili- taires pour le profit qu’il pouvait en tirer, mais aussi par amour de la bataille et du danger.

Le soudard était simplement un soldat, ûn combattant recevant une solde, en an- cien français une soude. Le mot n’avait rien de péjoratif : A insi tousiours la V ido ire, Mon Roy, sur tes e_stendars Se puisse asseoir, et la gloire Sur te front de tes soudars. BEL- LEAU, Petites Inventions, Chant de triomphe. — Mais l’Italie nous donne solde et soldat. Devant ces mots à la mode, soude disparaît, et le soudard n’est plus qu’un soldat brutal et grossier.

Coquin désignait un mendiant : Qui fait les coquins mandier ? C'est qu’ils n’ont en leurs maisons de quoy leur sac emplir. Rabelais, III, 14. — Un coquin pouvait, être un très honnête homme. Mais la pitié est voisine du dédain, du mépris, et, de l’idée d’extrême pauvreté, de mendicité, on passe facilement à une idée plus défavorable. C’est ce qui s’est produit aussi pour le mot gredin, qui autrefois a servi également à désigner un mendiant.

Faquin, venu d’Italie, avait apporté son sens italien de porte f a i tVous y voyez plus de mille facquins, portans sur leurs dos pour un liard la charge eV un grand mulet. Trad. de Folengo, Merlin Coccaie, L. XII (I, 322). — Puis le mot, devenant le nom typique d’un homme brutal, grossier, est un terme injurieux.

Pedant, lui aussi, venait d’Italie et désignait étymologiquement un homme gni ins- truit les enfants : Des Roys de Macedoine… il s’en fait des menuysiers et greffiers à Rome des tyrans de Sicile, des pelants à Corinthe. MONTAIGNE, I, 18. — A l’idée que contenait ce mot s’ajoutait souvent celle de certains défauts remarqués chez des pédants sots et maladroits. Régnier nous montre que le mot n’était pas encore forc6ment péjoratif, puisque, dans son portrait du pédant ridicule, il appelle Aristote le pédant d’Alexandre Un Pedant, animal domestique, De qui la mine rogue et le parler confu..s, Les cheveux gras et longs, et les sourcils touffus Filisoient par leur sçavoir, comme il fa isoit entendre, La figue sur le nez au Pedant d’Alexandre. Sat. 10.

Garse avait simplement le sens de fille : Luy, venant icy, et sa femme, amenercnt une petite gare qu’ils avoient prise pour leur fille. JEitiN DE LA TAILLE, le Negromant, I, 2. — C’est par euphémisme sans doute qu’on l’a employé au lieu d’un mot plus significatif, dont il est vite devenu l’équivalent exact.

Antiquaille, emprunté à l’italien, désignait une chose antique, sans aucune idée dédaigneuse : Je me souviens des belles antiquailles, Des beaux tableaux, et des belles medailtes. MA.GNy, Odes, I, 146. — Ici, le suffixe a pu contribuer au changement de sens.

Repaire conservait, encore un sens correspondant à celui du verbe repairer, retourner chez soi. Le repaire était la demeure : Toute la terre est à nous ; Le ciel tant doue Est nostre eternel repaire. MARG. DE NANT., les Marguerites, Chanson spirituelles.

Parcimonie était le nom d’une qualité, La parcimonie n’était ni l’avarice ai la mesquinerie. Le mot désignait une sage économie : La vie rustique et solitaire a gaigné le prix, comme maistresse e exemple de toute sobrieté, continence, parcimonie et diligence. O. DE SERRES, Th. d’Agric., Conclusion.

L’usure était l’intérêt de l’argent. C’était une chose légitime, et l’on pouvait prêter de l’argent. à une usure raisonnable. Les deux termes n’étaient pas contradictoires : Les pauvres se contenterent que les usures fussent moderees seuiement, sans que les debte-s tussent abolies et annullees entierement. AMYOT, Solon, 15.

La puerilité était l’enfance : Nous diviserons les auges en quatre, à savoir Puerilité, ti Adolescence, Jeuneme ou V iril/té, Vieinesse. PAliÉ, Introd., 5.

Artificieux signifiait agissant avec art, avec habileté, ou fait avec art, avec habileté. Artificieusement avait le sens correspondant. Il n’y avait, dans ces mots aucune idée de tromperie : Nature, sage ouvriere, n’a jamais rien /ait eans cause, et sans une grande, arti- ficieuse et admirable industrie. PARÉ, I, 23. — Ces belles et grandes portes enrichies de iam d’artificieux ouvrages. Du VAIR, Medit. sur les Lainent. de feremie, — Ce qui est plus à admirer, sont les grandes images bien e artificieusement tailiées en marbre, qui sont tout autour dudit gemple. THEVET, Cosmogr.„ XVI, 21.

Doucereux avait le sens de doux et s’employait au propre et au figuré sans aucune idée défavorable : L’homme paissoit e glan sauvage Sa faim et de miel doucereus. BÉ- BÉ :.1.-u, Ode 7. — 0 que l’homme est bien plus heureux, Qui lient à mépris vos richesses Et jouit du bien doucereux Qu’élargissent les neuf Deesses. BAÏF, Tiers Livre des Poemes (11, 1_62).

Mielleux signifiait relatif au miel ou contenant du miel ; au figuré, doux comme le Toutes ensemble viennent regagner leur ruche, et recommencer leur mielleux travail. Du VAIR, Ouvert. du Parlement de 1614. — Bignets Buignets. Friands… sucerez, delitieux, enfarinez, mielleux. DE LA PORTE, Epithetes. — Les doctes sonar es Sœurs… Dont les mielleuses douceurs Oindront à jamais ta gloire. TAHUREAU, Premières Poésies, à Mme Marguerite. — Il est probable que dans artificieux est entrée l’idée d’excès d’habi- leté, dans doucereux et mielleux l’idée d’affectation de douceur, et qu’ainsi ces mots sont venue à exprimer l’idée de fausseté, de tromperie.

Cupide signifiait désireux, et cupidité signifiait désir : Tri n’es pas… plus cupide de m’enseigner et me faire ton disciple, comme je suis desireux d’aprendre. BAET1N, trad. de Lucien, A nacharsis, 14. — Cette cupidité qui nous espoinçonne à l’estucle des livres. MONTAIGiNre, III, 1.2.

Hautain signifiait haut, élevé, au propre ou au figuré Antres et vous iontaines, De ces roches hautaines Qui tombez contre-bas D’un glissant pas. RONSABD, Odes, IV, 4. — La vie de M. Regulus, ainsi grande et hautaine que ehascun la eognoist. MONTAIGNE, III, 7.

Horrible avait le sens de terrible Quand l’horrible majesté de Dieu nous oient en pen- sée, il est impossible que nous ne soyons espovantez. CALVIN, In.stit., III, xx, 17.

Idiot signifiait simple, ignorant ; imbecile avait le sens de faible, et imbecillité celui de faiblesse ; stupide signifiait frappé de stupeur, insensible. C’est probablement rem- ploi par euphémisme qui a déformé la signification d ces mots : ui est-ce inaintenant qui osera alleguer, Ho, je suis un povre idiot, je ne suis point clerc. CALVIN, 52° Sera, sur l’Harmonie evangel. _ Ne tient-ii qu’à mourir ? je rendray testnoignage Que mon sexe imbe- eile est pourveu de courage. MONTCHRESTIEN, les ace s, 11. — Les uns distinguent les diversitc2 des couleurs, les mures ne les apperçoivent point, à cause de imbecillité de leur veue. AMYOT ! Contre Colotes, 7. — Tout cela nous ayant rendus stupides aus accidans communs, le vastre nous a reveillés et s’est tait sensible à nastre stupidité. AuBIGNÉ, Lettres. diverses, 1_5.

Malostru signifiait littéralement né sous un mauvaips. astre, et par conséquent mal- h.eureux, chétif : Si nous avons à vivre ici bar, ç comme pares malotrus, et que tes uns soient ffligez de maladies, elles autres de povreté. CALVIN, 1 er Sermon de Jacob et d’Esau.

Mediocre avait encore un sens favorable. Il s’appliquait à ce qui est moyen, modéré, placé à égale distance de deux extrêmes. Médiocrité a le sens correspondant Comme en quelque tableau le medioere ombrage Rend la peinture vive, et releve l’ouvrage. PASSE 1LU’, Eleg. sur la Jalousie. — En toutes choses ilfault garder la rnediocrité et mesure. COTE- IPLEAIJ, trad. de Columelle, I, 3. — C’est sans doute l’euphémisme qui a rapproché mé- diocre de mauvais.

Mignard était à peu près synonyme de mignon : Ce sont, Mignarde, tes beaux yeux Qui m’acheminent jusqu’aux cieux. GREVIN, l’Olimpe, p. 56. — 11 se différencie de son synonyme pour exprimer une idée de recherche, d’affectation, et son suffixe a pu contri- buer à lui donner cette acception défavorable.

Monstrueux avait le sens de prodigieux ; Les monstrueuses Beautez, Graves, Vertus, et Sciences d’Ioeasie, la rendirent admirable entre les Hommes. N1rneEl DES ROCHES Dia- logue de Placide et Severe. — L’évohition de ce mot a naturellement accompagné celle du mot monstre, qui au. xvie siècle signifiait prodige, comme le latin monstrum.

Le sens du mot obsequieux était obéissant, respectueux. I1 n’avait, rien de péjoratif, non plias que le mot obsequiosité. On peut rapprocher obséquieux d’artificieux, douce- t’eux, ? nielle= : Faudra d qu’un. autre qui ne sera digne de m’entre comparé en amour, en fidelité et en peines, emporte sans beaucoup de mal ce que j’avais legitimement acquis par mon obsequieux service ? N. n E 1 : 10NTRE LTX, fer Livre des Bergeries de Juliette, Journ. II, 105 vo. — [Didon] esprouva la raye amour, toy et obsequiosité de sa sœur Anne. LEMAIRE DE BELGES ! Couronne M ar garilique,

Specieux signifiait beau, ayant une belle apparence, même si cette apparence n’avait rien de trompeur : Las. demeures sont tre_s specieuses, et dignes d’œuvres royales. LA NOUE, Disc. pot. el mil., 5.

Trivial signifiait qui esi connu de tous : Je maintiendroy rolontiers le rang des biens, selon que portoit la chanson que Platon dit aooir esté triviale, prime de quelque ancien pale : santé, la beauté, la richesse. MONTAIGNE, III, 12.

Affubler, c’était couvrir, vêtir Son corps est a./ f ublé d’un precieux manteau. Du BAirrAs, 2f ? Semaine, 3e Jour, les Capitaines.

Contrefaire s’employait dans le sens de P.eprésenter, imiter. [La pierre sanguine] est fort propre pour contrefaire les visages apres le naturel. PALISSY, De la marne.

Usurper signifiait employer, se servir de : Ceste sorte de rime est souvent usurpee de Marot. SEBILLErr ! Art poetique, I, 7.

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Certains mots avaient au xvie siècle une signification concrète dont ils se sont détachés. Souvent le mot est devenu purement abstrait :

Colere, tout en ayant déjà son sens actuel, conservait encore k sens de bile Et luy prenoit un tremblement de tous les membres, et par vomissements rendoit grande quantité de choiere. ArelYOT Diodore, XVII> 22. L'allegresse était souvent une qualité corporelle le mot était synonyme d'agilité. Dans la, phrase suivante, disposition exprime a peu près la même idée, et ne pourrait plus l'exprimer aujourd'hui: D'adresse et de disposition, fe n'en ay point eu ; et si suis fils d'un pere dispost, et d'une allegresse qui luy dura jusques à son extreme vieillesse. MoN- TAIGNE, U, 17.

La droiture pouvait être la qualité de ce qui est droit, au sens matériel Cecum, colon, rectum, dia tel pour sa droyture. AUBIGNÉ, Création, eh. 11.

Sentiment s'employait là où nous dirions maintenant sensation, pour un fait, pure- ment matériel fi recela trois coups d'une main large, comme il en jugeoit au sentiment. AunIGNÉ, ist. iv., IX, 16. — Il désignait particulièrement l'odorat, quelquefois le goût : Toul ainsi que le chien a bon sentiment, aussi les Lares odorent de loi les pechez et ineschancetez. G. BouellET, 7 Seree.

Le mot candeur s'employait pour exprimer une blancheur éclatante. Candide se trouvait, dans le sens matériel de clair, pur L' offre non fardé de son front blanchissant Surpasse la candeur d'un1 espanissant. P. DE CORNU, Poésies, p. 44. — Desquelles cendres l'on pourra faire dus verre qui sera transparent et candide, comme l'eau congelative restoit avant sa congelation. PALISSY, De la marne.

Scabreux avait le sens de raboteux, rocailleux si AUX lieux montueux, scabreux et estroits... la cavalerie est presqu'inutile. CHARRON, Sagesse, III, 3.

Discourir conservait encore le sens de courir çà et Let Leurs sotadars sont espars et discourent par les logis ainsi quilz ont de coustume quant il z ont la victoire. SEYSSEL, trad. de Thucydide, III, 5. — Avec un complément direct, discourir signifiait parcourir en divers sens Les uns discourent le pais, les autres chevalent les voyageurs. LA BoÉTIE, Ser- itude volontaire. — Au figuré, le mot pouvait s'appliquer soit à la pensée, soit à la parole. Intransitivement, discourir, c'était réfléchir, raisonner, méditer, aller d'une idée à une autre ; transitivement, c'était parcourir par la pensée, examiner point par point Elle qui sent parmy Ses propres os loger son ennerny, Pense et repense et discourt en sa teste Son penser voie a jamais ne 8' arreste. RoNsARD, Franciade, III, — En discourant plu- sieurs grandes entreprises, qu'il mettoit en son entendement... il proposa en luy inesme (l'entendre premierement à gaigner ce qui estoit le plus pres de luy. AiipnroT, Pyrrhus, 6. Ainsi le sens propre et le sens figuré existaient l'un et l'autre au xvier siècle. Avec son sens actuel, discourir signifie littéralement aller par la parole d'un point à un autre, à dif- férents points. Nous avons à peu près perdu l'emploi transitif, où discourir signifiait exposez., raconter, littéralement parcourir par la parole Venant sur la bataille de Dreux, il la discourut et la représenta si bien ei si au vif que vous eussiez clict que l'on y esioit encor. BRANTôME, M. de Guise.

Discours avait les sens correspondants à ceux-là a.ction de parcourir matérielle- ment Il ne cesse de /aire ses discoure et circuits par la terre. CA ISINi 8e Serin. sur le livre de Job ; réflexion, raisonnement S'il embrasse les opinions de Xenophon et de Platon par discours, ce ne seront plus lei leurs, ce seront les siennes. MONTAIGNE, I, 25 ; — exposé, récit Fay fnoy de sa mort le discours. B. GA.RNIER, Hippolyte, 1982. — C'est beaucoup plus tard que le mot discours s'est réduit au sens dans lequel nous l'employons aujour- d'hui.

Navrer avait encore le sens matériel aussi bien que le sens figuré. Il était, au sens propre, l'équivalent de blesser Un serviteur de M. de Champagne... lut navré d' un coup despée à la gorge. PARÉ, VIII, 31. Offenser aussi pouvait signifier blesser, endommager matériellement : Ce lyon… s’approcha tout doucement de moy, me presentant sa patte offensée. MONTAIGNE, II, 12.

Outrer signifiait percer d’outre en outre : Mais enfin Arphaxat las de vaincre et d’oc- cire, Outré de mille traite perd sa vie et on ire. Du BARTAS, Judith, V.

Préoccuper, conformément à son étymologie, avait le sens d’occuper d’avance : Les lEtoliens avoyent preoccupé toutes les advenues et passages, par lesquelz il falloit passer pour aller en la ville de Delph.es. AMYOT’, Demetrims, 40.

Tracasser, intransitif, signifiait aller çà et là : J e 7 ay cessé toute la matinée de courir et tracasser par la ville. LA_RIVET, les Jaloux, If, — On disait aussi tracasser, transitif, dans le sens de poiler çà et là : Mourant, fit se feit porter et tracasser où le besoing l’appel- boit. MONTAEGNE ? Il, 21. — Se tracasser avait aussi une signification matérielle Je m’advisay de commander qu’on, donnast un cheval à ma femme, que je voyoy s’empestrer et se fracasser par le chemin, qui est montueux et mai-aisé. MONTAIGNE, II, 6.

Feindre signifiait façonner. On feignait une statue de marbre, un vase de terre : L’ouvrier qui feint des Die les images aimez, Ou soit d’or ou d’argent ou. de bronze formez. AMADIS JAMYN, Poésies, L. I, 54 ro.

Liquider se disait dans tous les cas où nous dirions maintenant liquéfier : En la four- naise ardente on ne liter e A liquider force acier mortifere. DES MASUREs, Eneide, 8.

Dans ce cas comme dans les précédents, l’emp1oi risqué existait déjà au xvie Les mots énumérés mont pa.s acquis de sens nouveaux, mais ils ont perdu les significa- tions matérielles qu’ils ont eues autrefois.

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Certains mots, au contraire, se sont matérialisés. Ils ont passé de l’abstrait au con- cret. Le rapport entre l’ancien sens et le nouveau peut are de diverses natures. Le mot exprimant primitivement une action, par exemple, il peut s’y développer un sens nou- veau qui l’amène à désigner l’auteur de l’action, —ou sa cause, — ou son objet, — ou sort résultat, — ou le moyen de l’accomplir, — ou le lieu ou elle s’accomplit. Quelque- fois, dans un même mot, plusieurs de ces rapports existent soit simultanément, soit successivement. Ainsi marchandise signifie littéralement l’action de marchander, c’est-à-dire de faire du commerce. Ce sens était très fréquent autrefois Vous sçavez… que ma vie et mon estat est de trafiquer et que j’exerce marchandisç. AMTOT, Hist. lEthiop. VI, 66 ro. — Mais, très anciennement, le mot s’était matérialisé pour désigner ceux qui font du commerce, il était devenu un mot collectif signifiant le corps des marchands Pleurez, labeur, el pleu- rez, marchandise. MARG. DE NAV., Dern, Poés., le Navire. — Maintenant, le rapport est différent, et le mot matérialisé indique l’objet de l’action, ce qui se vend el, ce qui s’achète.

Parlement conservait encore son premier sens, action. de parier : Tous ces propos pleurent à ceste Dame, et… continuèrent tous les soirs ces longs parlemens. ARC. DE NAV.i Heptam., 13. — Mais depuis longtemps le mot avait pris une valeur matérielle et collec- tive, les hommes qui se réunissent pour parler, d’où étaient venus les sens particuliers.

Merveille signifiait encore admiration, étonnement esi ceibry… qui ne seroit ravy d’esbahissernent et de merveille ? Am YOT.Foil une des Romains, 12. — Mais déjà le mot indiquait l’objet auquel se rapportent ces sentiments, la chose qu’on admire ou de laquelle on s’étonne. Regiment avait encore le sens de direction, gouvernement Les princes Qui ont le regi- ment des chrestiennes provinces. BÉREAU, Complainte de France. — Le mot désigne l’ob- jet de l’action, quand il s’applique à des soldats réunis sous le commandement d’un chef. On sait que ce sens était un néologisme au xvie siècle.

Bastiment signifiait action de bâtir Le roi ayant voulu bastir une citadelle àV er- dun..• le duc de Guise.voit empesché le bastiment. AUBJGNÉ, Hist, niv, , XI, 18. — Aujourd’hui, le mot désigne le résultat de l’action quand nous l’appliquons à une maison ou bien à un navire.

Le departement, c’est le fait de départir, &est-à-dire de diviser, de répartir Il pro- po soit… des departemens de terre el distributions de bleds. AMYOT, César, 14. — Dans son sens actuel, division territoriale et administrative, et dans le sens de fonction, attribution, le mot en est venu à désigner le résultat de l’action.

Fabrique signifiait action de labriquer, de construire Les Atheniens es/aient à choisir de deux architectes à conduire une grande fabrique. MONTrAIGNE1 I, 25. — Le mot désigne te résultat de l’action dans l’exemple suivant Sur la croppe d’un rreont je vis une fabrique De cent brasses de haut. Du BELLAY, Antiq. de Rome, Songe. Le rapport a changé de nature maintenant, et fabrique désigne le lieu où se fait l’action.

Manufacture, littéralement, exprime l’action de façonner ou d’apprèter avec la main, le travail de la main Les _Delphe_s s’en servent [d’une coupe d’argent] au sacrifice de leur feste… et maintiennent qu’elle est de la manufacture de Theodore Samien. SALIAT1 trad. d’Hérodote, I, 51. — Un métier manuel était une manufacture : Chacun se meit à exercer quelque mestier et quelque manufacture. AMYOT, Publicola, 11. — Le résultat de l’action, au xvie siècle, était appelé du même nom : Nous appelions les artisans ma- nœuvres, el ce qui est sort y de leur art, manufactures. E. PASQUIEB, Lettres, VIII, 10. — Aujourd’hui, comme pour fabrique, le rapport n’est plus le même qu’autrefois, et le mot désigne le plus souvent le lieu où se fait l’action.

Peuplade signifiait action de peupler La grandeur de laquelle ville [Venise] me donna occasion d’en escrire l’assiette, et le commencement de sa peuplade. FAUCI-IET7 Antiquitez, VII, 15. — Le mot avait aussi le sens de colonie et désignait ainsi le sujet de l’action [Les Romains] envoyerent un nombre de leurs Bourgeois (ils’appelloyent cela Colonie, que nous pouvons dire peuplade) habiter Cremone, Plaisance, et autres 4.1ilies. ID., ib., I, 14. — Dans cette phrase, d’ailleurs, le sens est un peu indécis, et l’on peut hésiter entre le sens abstrait et le sens concret. En tout cas, il est certain que le sens concret s’est développé, et que de là provient, par analogie, le sens que nous donnons au mot aujourd’hui.

Amas, c’était l’action d’amasser : C’est à hty un amas qui ne lu y apporte ny honneur, pro fit, d’aller ainsi par tout recueillir les fautes d’autru.y. AMYOT, Curiosité, 12. — C’était souvent l’action de lever des troupes, d’assembler des soldats : M. de Soubize fit gon amas, ei marcha au devant du Prince de Condé avec sept regiments faisants phis de cinq mille hommes. AUBIGN, Sa vie. — Aujourd’hui amas s’applique aux choses amassées, c’est-à-dire au résultat.

C’est encore l’idée du résultat qui a remplacé l’idée de l’action dans le mot eslite, vie siècle, ce participe passé pris substantivement signifiait action de choisir La pru- dence… est l’eslite entre le bien et le mal. MONTAIGNE, II, 12.

Le rapport est le même pour le mot confiture qui avait le sens général de prépara- tion Puis qu’açons commencé à parler de la confiture des olives. COTEHEAu, trad. de Colu- melle, XII, 48. — Il s’est produit., en outre, dans ce mot, une restriction de sens. La complication est un peu plus grande pour le mot dessert. Au xvle siècle, le mot exprimait l' action de desservir : A te dessert du premier metz fut par elles melodieusement chanté un Épode, RABELAIS, IV, 51. — Mais déjà il désignait aussi k résultat de l'action, les mots desservis, ce que l'on appelle maintenant la dmerte Le dessert des tables se donne aux assistons, no, repas faicts. MONTAIGNE, II, 13. — L'on irou.vait aussi déjà le sens actuel, le dernier service du repas, sens qui s'était formé par analogie. — Le mot desserte était, lui aussi arrivé à cette signification, qu'il n'a pas gardée : Il estoit defendu aux Naucratieffl, mesines és noces, de bailler de la desserte faicte d'oeufs et de miel. G-. BOUCHET, 5e Suce.

Advenue signifiait arrivée Je vous envoye le double d'un brief que le Sainct Pere a decretté n'a gueres pour l' advenue de l'Empereur. RABELAIS, Lettres (III, p. 347). — Le mot se matérialise en passant à l'idée de moyen, quand il désigne la voie par laquelle on arrive : Caesar ayant traversé... un grand pais de bois par des advenues dont on, ne se dou- toit point, en surprit les uns par derriere, et assaillit les autres. par devant au desprouveu. Amy orr, César, 53. — Il ne reste plus rien du sens primitif quand le mot s'applique à une large voie, quelle qu'en soit la direction.

Voiture signifiait action de transporter, transport : La voitture des vivres en son camp par la mer estait longue, dangereuse, et de grande despense. Amv crr, Marius, 15. — Le même mot &emploie pour désigner le moyen de transport, quel qu'il soit : Je ne puis souffrir long temps... ny coche, ny 1 re,ny bateau, et ha y toute autre voiture que de che- val. MONTAIGNE, III, G. — Pendant longtemps encore le mot voiture a conservé ce sens généra l

Comme on le voit, ce passage de l'abstrait au concret est fort ancien, et la plupart du temps nous pouvons trouver les mots, au xvie siècle, avec [es deux emplois différents. On rencontrerait même à cette époque et l'on a pu voir Iongtemps après certains sens matérialisés que nous n'avons plus.

Ainsi le mot religion avait pris une valeur concrète en s'appliquant aux personnes qui s'assemblent, qui s'associent pour des pratiques religieuses, pour l'observation d'une règle commune. Il désignait souvent les ordres religieux Souvent il y (oit de l'envie entre les religions, et principalement entre les Cordeliers et facopins. H. ESTIENNE, A pol, pour er., eh, 36, — Le mot religion avait un autre sens concret : il signifiait couvent 11 s'enquist de sa façon de vivre, et troiwa qu'elle alloit souvent aux églises ci Religione. M. R°. DE Av., Heptam., 16.

Le mot rencontre signifiait bien comme aujourd'hui l'action de rencontrer. Mais il désignait aussi l'apparence, l'aspect, la mine Un grand riche homme qu'on appeloit Gil- bert, fort gracieux et de bonne rencontre. LE MAÇON, trad. de Boccace, Decameron, X, 5.

Mariage, outre son sens habituel, a pendant longtemps eu le sens de dot : Quelle lemme estes-vom? — Une pauvre pecheresse qui a trois pauvres. filles à marier sur les bras, sans sçavoir où est le premier denier de leur mariage. TOURNEnu, les Contens, 117 2.

Heritage, en son sens propre, est bien aujourd'huiun mot concret : ce que l'en reçoit par succession. Mais il avait un sens concret plus précis, le sens qui convenait à une époque où l'immeuble était la propriété par excellence, celle qu'on se transmettait de père en fils. Il désignait la maison, la terre, le domaine : bien-heureux celuy qui peut user son âge En repos, labourant son petit heritage. Ro_NsArtn, Poemes, L. I1, Disc. au Card. de

Chatillon.
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Il est des mots dans lesquels le radical n'a pas changé de sens, le suffixe n'a pas (liangé de forme, et cependant le rapport entre le radical et le dérivé n'est pas le même qu'autrefois. Certains rapports que le suffixe marquait au xvie siècle n'existent plus aujourd'hui. Ce n'est pas que Ies sens d'aujourd'hui soient nouveaux, la plupart du temps, ils existaient déjà.. C'est plutôt que pour diverses raisons le mot a perdu une partie de son ancienne signification.

Bercail, outre son sens habituel, étable à mutons, avait très souvent le sens de troupeau de moutons : Nature a donné ceste faculté au bercail de suivre Iole/ours la Fe-miere qui marche devant. Trad. de Folengo, Merlin Coccaie, I, 324. — Ce mot semble (l'ailleurs n'être qu'une variante dialectale de berge ail, qui, lui aussi, au NVIe siècle, signi- fiait troupeau de moutons.

Corsage a été longtemps synonyme de corps. Le suffixe -age avait Ta même valeur collective que dans visage : Darne Minerve... A appellé Thelemacque le sage, Semblant Mentor de poix et de corsage. PELETIER MANs, 2e Livre de l'Odyssée. — Le changement de sens qui a fait de ce mot le nom d'un vêtement n'a rien d'extraordinaire. On l'a vu se produire pour le mot corps lui-même.

Librairie ne désignait pas seulement l'endroit où l'on vend des livres, mais aussi l'endroit où sont rangés des livres. Le mot grec bibliothè-que avait été employé déjà, iL, mais c'est seulement plus tard que son usage est devenu habituel Pua y autresfois trouvé en la Librairie du grand Roy François, qui stoit à Fontainebieau, une vieille tra- duction de la Bible. E. PAsQuiErt, Recherches, VIII, 5.

Indemnité signifiait l'état de ce qui est indemne, sans dommage. Jey ont par/aide seureté, indemnité et franchise. RABELAIS, V, 4.

Asnier, adjectif et. substantif, se disait souvent d'une personne ignorante et sotte Que seroit-ce, si les enfans qui sont de la plus haute reigle, estoyent dee amers, et que ceux qui sont plus bas eussent mieux profité? CALVIN, 5e Serin. sur l' p. aux Corinthiens.

Boursier avait souvent le sens de faiseur de bourses, et aussi eelui de trésorier. Le mot bourse ayant plusieurs significations, il était naturel que son dérivé pût s'adapter l'une ou à l'autre Figurez aussi, pauvres boursiers; De bourses n'avons plus mestier. Anc. Pois. franç,, VII, 78. — [Philippe à Alexandre, qui essaie de plaire aux Macédoniens par des présents] As lu envie que Les subjects te tiennent pour leur boursier, non pour leur roy? MoiNT AIGNE, III, 6.

Perruquier, entré sans doute dans la langue en même temps que perruque, avait déjà son sens actuel. Mais on Je voyait aussi employé dans le sens de chevelu : 0 beau Soleil luisant, belle et claire planette, Qui pousses tes rayons dedans la nuid brunette : O grand Dieu perruquier. R. GARNIER, Hippolyte, 151.

Le sens le plus habituel de tavernier était, comme aujourd'hui, celui qui tient une taverne. Mais le mot pouvait désigner aussi celui qui fréquente les tavernes Garde toy d'estre tavernier Ne joueur. A ne. Poés. franç., 1, 132.

Memorable pouvait signifier non seulement dons on doit se souvenir, mais aussi qui pela se souvenir, qui se souvient. Encore aujourd'hui beaucoup de mots formés avec le suffixe -able ont le sens actif. Autrefois, certains mots pouvaient avoir les deux, et memorable était du nombre : Et or que le peux, memorable Des jeux noirs, breve entre pareils Meste la folie aux coniseils. Luc DE LA PORTE, trad. des Odes d’Horace, IV, 12.

Navigable signifie maintenant où l’on peut naviguer. Dans une phrase de G. Bouchet, le mot peut signifier soit qui peut naviguer, soit au moyen duquel on peut naviguer : Il se trouve des tortues si grandes, que d’une coquille on en pourroit couvrir une maison logeable, ou en faire un vaisseau navigable. 36e Seree.

Le verbe passer ayant toujours eu un grand nombre de sens, l’adjectif passable en a. eu lui aussi beaucoup qui ne se sont pas tous conservés. Avec la valeur active, on l’employait avec la signification de passager, qui pose (die : 0 l’homme miser able Qui aimant pour longtemps Ceste vie passable, Veut vivre beaucoup d’an.9. RIVALTDEAU, Aman, Ill. — Comme passif, il avait le sens de qui peut être passé, traversé : Les tenebreuses Rives de Styx, non passable au retour. Du BELLAY, Antiq. de Rome, 15.

Solvable, avec le sens actif, qui peui payer, avait aussi le sens passif, qui doit être payé : Pour la fbndation et enirdenement d’icelle donna à_ perpeluité vingt trot’s cent soixante neuf mille cinq cens quatorze nobles" à la rose de rente ionciere, indemnez, amortyz, et solvables par chascun an à la porte de l’abbaye. RABELAIS, I, 53.

Risible signifiait capable de rire. Il avait aussi le sens de riant : L’enfant naissant n’est pas. moins risible, eneores qu’il pleure… car la capacité et aptitude naturelle y est. CHARRON, les Trois Veritez, III, 8, Adv. — Veinez en Murs, et larmes indicibles : Ne ne soyez joyeux, gays„ ne risibles. LEMAIRE DE BELGES., Couplets de la Vaiitude. A côté de ces emplois actifs, il avait d’ailleurs la valeur passive, comme aujourd’hui.

Soupçonneux ne signifiait pas seulement porté à eoupçonner, mais aussi propre à être soupçonné, suspect : Elle l’alla cacher en lieu qui luy sembla le moins soupçonneux : ce fut dans une Cypsale, qui est certaine mesure à blé. SALtAT, trad. d’Hérodote, V, 92.

Empierrer s’employait avec le sens de changer en pierre, pétrifier, au propre ou au figuré : Sans respirer je demeure but blanc, Palle, empierré, comme une roche dure. RON- SARD, Eleg. 5.

Dispenser et dispense contenaient bien, comme aujourd’hui, l’idée de permission ; mais l’idée était positive, tandis qu’aujourd’hui elle est négative. Dispenser quelqu’un de raire une chose, c’était lui permettre de la faire. Se dispenser de faire une chose, c’était se permettre de la faire, et une dispense était une permission : Je veux t’estre agreable et je t’ay dispenses De taire tout cela que voudra ta pensee. Am. JAMYN, Iliade, XXII. — Je vous envoye la lettre qu’il vous escrit sur le sujet de ma negoeiation, et pour sçavoir plus a plein ce qu’il en esperoit, je me suis dispermé de l’ouvrir. St FRA-Nçois DE SALES, Lettres, 152. — J’appelle raison nos resveries el nos songes, avec la dispense de la philosophie, qui dii le fol mesme et le meschant, torcener par raison. MONTAIGNE, II, 12.

Se passer, entre autres sens, avait celui de se tirer’a aire. Un complément, joint. à se passer par les prépositions à ou de, désignait la personne ou la chose au moyen de laquelle on se tirait d’affaire. Se passer de pain, pour tonte nourriture, c’était s’en contenter., s’en accommoder : Jean. Baptiste… se passoir de ces sauterellee et de miel sauvage, et d’eau courante… il ne goustoit point de pain et de vin. CALVIN, 42e Serin. sur l’Harmoie evangel. — Puis se passer de prend un sens négatif et signifie se tirer d’affaire sans la per- sonne ou la chose désignée par le complément.

Environner pouvait signifier non seulement être autour de, mais aussi aller autour de, faire le tour de : Il environna tout le Peloponnese, partant du port de Pages en la cosse ilef ega- Tique avec une flotte de cent galeres. AMYOT, Periclès 19. Savourer avait parfois le sens de rendre savoureux Au semer des melons, aucuns ajou.slent im bonnes senteurs et liqueurs, pour en °dorer et savourer le iruict. O. DE SERRES, Th. d’A gric., VI, 9.

Scandaliser signifiait perdre de réputation, déshonorer. On scandalisait quelqu’un en l’accusant, à tort ou raison, d’une action honteuse, en faisant un éclat à ses dépens La Dame (combien qu’à juste occasion le pou voit /aire punir…) si ne (.’oit elle pour ceste premiere fois le scandaliser. Comptes du Monde adventure/a, 23. — Maintenant que scan- daliser quelqu’un signifie le choquer par l’éclat fâcheux d’une mauvaise action, d’un mauvais propos, l’idée fondamentale de scandale est toujours présente, mais le dérivé exprime une tout autre idée qu’anciennement.

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Ailleurs, l’idée primitive n’existe plus. Dans le mot qui l’exprimait, une idée acces- soire s’est jointe à elle, puis est devenue l’idée dominante. Dé.sormais, le mot sert surtout, a l’expression de la nouvelle idée. La première peut disparaître totalement le mot lui survit et n’exprime plus que l’autre, à laquelle il demeure attaché. Ce fait, que Dar- mesteter appelle l’enchaînement de sens, est tout à fait fréquent dans l’histoire de notre langue, et, eornme il peut se produire plus d’une fois dans un même mot, on voit quelle est son importance dans l’évolution sémantique.

Marinier est. primitivement un adjectif signifiant, relatif à la mer, ou plutôt a la. ma- rine, puisque marine avait, pris le sens de mer. Afarinier a d’ailleurs encore cette signi fi- cation générale. Employé comme substantif, il désignait naturellement, un homme navi- guant sur la mer Là le trouverent des mariniers nouvellement arrivez des. isles de l’Ocean Atlantique, que les anciens appelloyent les Isis tortunees. AMYOT, Sertorius, 8. — Dans cet emploi, à l’idée de mer s’est jointe l’idée de navigation, qui prend une importance croissante et finit par dominer. Aujourd’hui, l’idée de la. mer a tout à fait disparu. Le marinier n’est plus que l’homm_e qui navigue sur les fleuves et. les rivières. Il est tout fait opposé à marin, dont il devrait logiquement être le Synonyme, comme autrefois_ Mais c’est justement sans doute cette synonymie qui a été cause de son évolution.

Le secrétaire était celui à qui l’on confiait un secret, le confident. Employé au figuré, le mot, pouvait même s’appliquer à des choses Bais trimes et solitaires, De ma peine secretaires. Du BELLAY, JCLZ-X ru Tiques, Chant d’Amour et de 1’yver. — Mais le rôle du confident pouvait être aussi de tenir la plume pour celui dont il avait la confiance. Ce second caractère prend la prépondérance sur le premier et finit par l’éliminer.

Un badin. était un sot. Le mot était adjectif et substantif, et badinage signifiait sot- t ise Voilà tant de sottises que mesmes les Payens n’ont esté jamais si lourds ne si badins en leurs superstitions, comme aujourd’huy vous estes. CALvt : N, 4, 2e Serin. sur l’Epistre aux Gaides. — Je smy bien que les povres Egyptienps d’Hérodote sont fort mocquez quant à leur religion… et ne nie pas que ce ne soit à bon droit, car on y voit de grans badinages. H. EsTIE NN E, Apol. pour Ilér., au Lecteur. — Mais le badin était, en outre, un personnage de comédie, dont le rôle 6tait de faire riu par sa sottise En, ceste maniere voyons nous entre les Jongleurs à la distribution des roll le personaige du Sot et du Badin estre tousiours representé par le plus petit et perfaict joueur de leur cornpaignie. RABELAIS ? III, 37. C’est par ce personnage que l’idée de faire rire s’introduit dans le mot, domine ridée de sottise et finit par la faire disparaître complètement.

Clerc conservait encore le sens de visage, mine f Quand il s’en deparioit, elle fundeit en larmes, et avoil la chue triste la contenance morne. MuiroT, Antoine, 53. — Ce sens avait déjà vieilli d’après Henri Estienne. C’est qu’une idée accessoire s’éiait développée dans le mot, celle de l’accueil qu’on_ fait à quelqu’un, en lui faisant lionne ou mauvaise mine. Dans cette idée devenue dominante, un élément acquiert une impur Lance particu- lière : le repas qu’on offre à la personne qu’on accueille. Ce repas prend enfin une place telle que l’idée d’accueil cesse d’exister.

Collation avait encore le sens de conférence, harangue, avec plusieurs autres sens d’ailleurs Faites en chacun une brieve collation par ordre. Et tu premierenient, messire Robert Gaguin… desploye icy la suavité de ton cloquence, pour en dire ton seniement. LE- MAIRE DE BELGES, Couronne Margaritique. — Le mot désignait, en particulier, une Con- férence qui avait lieu le soir dans les monastères, et aussi un léger repas qui suivait la conférence. Ce repas prenant bientôt, une importance prédominante dans le sens du mot, collation devient le nom d’un repas léger, quelles qu’en soient les circonstances.

Estape a signifié marché Il nlavoit pas au paravant une seule ville, une seule esta e, ’il/ un seul port en Italie. AMYOT, Feibill-S, 17. — Les marchands apportant aux estape-s ce qu’ils avaient a vendre, il se joint a l’idée contenue dans le mot celle d’un lieu de dépôt de provisions, et les étapes sont des dépôts établis de distance en distance, où les troupes en marche viennent s’approvisionner. De là les sens modernes Heu d’arrêt des troupes en marche, parcours entre chaque point d’arrêt, et distance de l’un à l’autre.

Foule était l’action de fouler, de presser, et, au figuré, de causer du dommage : Nos Boys sont arrivez à ceste grandeur… sans fouie et oppression de leurs sujets. E. PAsQu Recherches, JI, 1. — Quand un grand nombre de personnes se pressent les uhes contre les autres, c’est le mot Mule qui convient pour exprimer le fait, puis pour désigner ! es per- sonnes elles-mêmes par une matérialisation du sens du mot. Enfin l’idée de grand nombre devie-nt quelquefois dominante, et, dans ce cas, l’idée de fouler, de presser, a disparu.

Le sens premier de mesnagerie, c’était gouverner-Rent de la maison Sçaurions nous point dire quel est le faict de la mesnagerie ? dit Socrates… — Je penec pour vray, dit Crito- bule, que le laid d’un bon snager, c’est de bien gouverner sa maison. LA BOÉTIE7 trad. de la illesnagerie de Xenophon, L.— Le sens du mot se matérialise, et mesnagerie s’applique aux moyens de bien e, na de pieu gouverner la maison outils, meubles, ani- maux nécessaires à la vie des champs, au travail agricole. Puis, plus étroitement, il désigne l’ensemble des animaux, et, plus particulièrement encore, les conections d’ani- maux rares, exotiques, que les rois, les grands seigneurs se plaisaient à réunir dans leurs donnai-nes. il ne reste plus au mot qu’à se vulgariser pour arriver au sens que nous lui connaissons, si éloigné de celui qu’il avait au xvle siècle.

Le mot parquet, diminutif dialectal de parc, désignait un enclos A proprement entrdasser les (layes Pour les parquets des ouailles fermer. MAnoT Eglogue au Roy. L’idée de lieu dos prend de plus en plus d’importance. Parquet en vient à désigner soit une salle de justice, soit, dans une salle de justice, la partie où se tiennent les juges et les avocats, séparés du public par une barrière Ilante-moy les Palais, caresse—.oBartolle, Et d’une voix dorée, au. milieu d’un parquet, Aux despens d’un, pauvre horiime exerce ton caquet. RONSARD, Poemes, L, 1 i Discours à P. L’Escot. — Il n’y a pas loin de ce sens à celui que le mot a pris aujourd’hui le parquet du procureur de la République. — Mais le mot par- quet avait aussi, au xvie siècle, un autre sens voisin de celui d’enclos t c’était le sens de compartiment Par un ineyne moyen# seront formez audit rocher cerictins parquets, e petits receplacles, pour faire rafraischir le vin, pendant l’heure du repas. PALIS Y, Recel e veritable, p. 64. — Ce sens nous amène à celui que le mot a pris comme terme de menuiserie, et le passage de l’un à l’autre se comprend facilement quand on pense aux assemblages que formaient les parquets d’autrefois.

Le mot préau a subi une évolution analogue. Au xvie siècle, il conservait un sens conforme son étymologie, d’après laquelle il devait signifier petit pré : Les derme amans entrèrent dans un préau couvert de cerisaye et bien doz de rosiers et de groseillers tort haults. MARG. DE 1\t, A_Fie Heptam., 44.

Le mot potence, étymologiquement, devrait être abstrait et avoir un sens répondant au latin potentia, auquel il est emprunté. Il s’est matérialisé et a exprimé une idée de moyen. La potence était la béquille, qui donnait la force et le pouvoir de marcher : - M. d’A uret se portoit toujours de mieux en mieux, et cheminoit tout seul autour de son jardin sur des potences. PARÉ, Voyage de Fiandre. — Une analogie de forme rait que le mot potence désigne aussi le gibet, et, dès lors, le sens de béquille devient rare et finit par dis- paraître.

Chapeau aurait dû pouvoir toujours être le nom de toutes sortes d’objets servant à couvrir la tête, surtout s’il est vrai que chape puisse se rattacher au radical de caput. Son sens primitif parait, en effet., avoir été plus large que le sens actuel. Au xvie siècle, on l’employait très souvent. dans le sens de couronne, qui n’est qu’un cas particulier, parfaitement d’accord avec la signification générale : Le Dictateur… le couronna… d’un chapeau de branches de chesne, pource que c’est la coostume des Romains que ceiuy qui sauve la vie à un sien citoyen, est honoré d’une telle couronne. AMYOT, Coriolan, 3. — Mais cette acception entraîne le mot vers une autre toute voisine, celle de guirlande, d’où l’idée première est tout à fait absente : Un pont orné de peintures, eloreures, de festons et chap- peaux de triomphe, et de tapisseries fort exquisement. AMYOT, NiCiaS, 3. — On voit, d’ail- leurs, que ce sens analogique n’a pas subsisté.

Un chapelet était d’abord une coiffure ; le mot était un diminutif de l’ancienne forme cleapel tA gathocles… declaira roy sans toutefois prendre ne porter couronne et dyademe royal, aine se contenta dung chappelet quil, voit au paravant, des quil usurpa la tyrannie, pour quelque religion et sacerdoce : ou comme aulcuns dfient, pource, qui’navoit pas beaucoup de cheveuix. SEYSSEL, trad. de Diodore, III, 20. — Comme chapeau, le mot chapelet pouvait avoir le sens de couronne : Que le peuple… De chapelets de fleurs se cou- ronne la teste. RoNs Am], Poeme_s, Retour d’Anne de Montmorency. — Comme lui, il a aussi le sens de guirlande., mais au lieu de le perdre il passe de là à un autre sens analo- gique : un assemblage d’objets reliés entre eux comme les fleurs d’une guirlande. Il

On connaît bien l’histoire du mot bureau, qui, au xviie siècle encore, était le nom d’une groàe étoffe de laine, en sa qualité de dérivé de bure : Je ehangeray voz gros bureauz En tous draps d’or, d’argent, riches’et beaux. MARG. n NAV., les Margue- rites, Com. de la Nativ. de J.-C. — n sait comment ce mot a désigné les tapis de table faits de cette étoffe, et comment de cette signification sont venues toutes celles qu’il a prises dans le français moderne.

Fusil désignait la pièce d’acier dont on se servait pour frapper un silex et en faire jaillir une étincelle Celuy que les Mi-ises cherissent Fait avant qu’il soit jour d’un fusil affilé Bluetter le caillou sur le drap my bruslé. D u BARTAS, In Semaine, 20 J0111% — Le mot avait souvent un sens figuré : Le fusil martelant de mes plaintes n’a peu Du caillou de ton cœur arracher aucun feu. Am. JAMTN, _Nes., IV, 206 vo. — Quand cette pièce d’acier, adaptée à une arme à feu, sert à faire sortir du silex l’étincelle qui doit enflammer la poudre, l’arme tout entière, le mousquet à fusil, prend le nom de cet objet caractéris- tique, et, sans perdre entièrement son autre sens, le mot. fusil s’attache particulièrement t ce se_ns nouveau. Aussi quand le silex et la pièce d’acier disparaissent, le fusil moderne conserve un nom qui n’est plus justifié.

Journal est un adjectif dérivé de jour. Ainsi le travail iournal est le travail qui se fait le jour, ou, quelquefois, qui se fait chaque jour : Mais le soleil panchant au temps que le Bouvier Veut du travail journal ses Toreaux desiier, Alors tes Argiens le dessus empor- terent. AM. JAilrlYN, Iliade, XVI. — Le mot s’employait même comme substantif dans la phrase suivante, fnurnal a le sens de tache du four, tâche quotidienne [La mere des abeilles] jamais ne laisse chaumer les mousches /nid, ain s envoye à la besongne celles qui ont à faire leur journal dehors. LA BoÉTIE, trad. de la illesnagerie de Xenophon, 13. Les papiers journaux avaient pour objet de relater au jour le jour tous les événements de quelque importance t Au papier journal de sa maison, ou est deserit par Ie menu tout ce qu’il faisoit à. chas que jour, il y a que le dix huitieme de Juin, il dormit dedans l’estuve, paume qu’il eut la flebvre. AMYOT, Alexandre, 75. — Dans les emplois actuels dit mot journal, il reste certaineurkent beaucoup de la signification première. Cependant, l’idée dominante est celle d’une publication qui peut être mensuelle aussi bien que quoti- dienne et qui n’est pas forcément relative aux événements du jour. On rie voit pas bien quel rapport peut avoir le Journal des Savants, par exen-iple, avec les papiers fournaux de nos ancêtres.

Ramage aussi a été un adjectif et, au xvre siècle, il signifiait encore quelquefois rameux Moins sont piteulz. que n’est la loupe cerve Eschauffée dedans le boys ramaige. GRINGORE, l’Obstination des Suysses. Il se disait, surtout. des oiseaux qui vivaient dans les bois, dans les branches des arbres, et aussi de leur chant Je m’en allois souvent cueillir le houx, Pour faire giuz prendre oyseaulx ramages. MAnoT, Églogue au Roy. — Plus à l’abri de l’ombrage Des oyselets aux doux chants On n’oit le caquet ramage. BAÏF, Poe es, L. III (II, i28). — L’idée de chant étant devenue dominante, le mot ramage s’est complètement détaché de sa signification primitive.

Le sens primitif de quitter, c’est laisser quitte, libérer d’une dette, d’une obligation. C’était encore un sens usuel au xvIe siècle F fis supplierent la Dresse de les dispenser de leur promesse, et les quitter pour cinq cents chevres qu’ils. luy sacrifieroient tous les ans. AMYOT, Malignité d’Hérodote. — Par un changement de construction, au lieu de dire quitter quelqu’un d’une dette, on a dit quitter une delle à quelqu’un, et de là est venu le sens de céder, abandonner une chose à quelqu’un tOtanez, l’un des sept qui avoient droit de pre- tendre au. royaume de Perse… quitta à ses compagnons son, droit d’y pouvoir. arriver. MON- TAIGNE, III, 7. — On voit comment des expressions telles que quitter la place à quelqu’un ont amené le mot au sens de s’éloigner de quelque chose ou de quelqu’un,

Dans certains mots, la perte complUe dii sens primitif est —venue d’une erreur éty- mologique, d’une fausse analogie, On a rapproché le mot d’un autre avec lequel il avait quoique ressemblance de forme, niais qui appartenait à un radical différent..

Tel a M, é le cas de soufreteux, pour souiraiteux, adjectif dérivé de soufraite, qui signifiait manque, privation, dénuement. On était soufreteux d’argent, de blé, ou bien sou- freteux, sans déterminant, s’employait dans le sens que nous donnons à indigent : Le souffreteu.x est rniserable, Et le trop riche est enceiabie. Fusé— je’ivre entre les deux 1 BAÏF, 1er L. des Mimes. — Souireteux a été rapproché à tort de souffrir. C'est pour cela qu'il a complètement cessé d'exprimer l'idée de pauvreté pour s'appliquer à une personne mala- dive, habituellement souffrante.

Habiller avait le sens de préparer, apprêter [Un Laconien] ayant achepté du poisson, le bailla à habiller à un tavernier, qui iuy demanda du fourindage el de l'huile pour ce faire. G. BOUCHET, 6e Berce. Rhabiller avait le sens de réparer t Au lieu de rab iller rostre faute, nous la redoublons. MONTAIGNE, 1, 56. — C'est un rapprochement erroné avec le mot habit qui a dùtourné habiller et rhabiller de leur sens normal en y substituant un sens tout différent.

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Ces exemples suffisent, pour montrer l'importance de l'évolution sémantique gni a rendu notre langue si différente de celle du xvie siècle, même dans l'usage des mots qui sont communs aux deux époques. Outre les causes de variation que j'ai énumérées, on pourrait en indiquer beaucoup d'autres. Et toutes ces causes se mélangent., s'enche- vêtrent, agissent concurremment. Parmi les exemples que j'ai cités, plusieurs auraient pu prendre place dans deux ou trois catégories distinctes. Toue ce travail inconscient a produit dans le vocabulaire des modifications telles que, pour un lecteur mal averti, un texte du xvie siècle dont tous les mots semblent connus est plein de pièges et peut donner lieu à beaucoup d'erreurs.

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J'ai fait une place dans ce livre à certains mots qui sont toujours vivants, et dont, le sens n'a pas varié depuis le xvie siècle. Ce sont des mots dont j'ai noté l'emploi à une date antérieure à celle qu'on indique ordinairement. En général, j'ai pris pour point de comp:,-ffaison l'excellent. Dictionnaire de Hatzfeld, Darmesteter et Thomas, que l'on con- sulte toujours quand on veut être informé de l'ancienneté d'un mot. Mais les indications que je donne à ce sujet ne peuvent avoir qu'un intérêt provisoire. Certainement de nouvelles recherches feront reporter plus loin que je n'ai pu le faire le premier emploi d'un grand nombre de mots.

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Un dictionnaire n'est pas une grammaire. Je nie suis efforcé de ne jamais l'oublier. on ne trouvera pas dans celui-ci les faits généraux qui ne se rattachent. à aucun mot en particulier la prononciation de la diphtongue oi, par exemple, — ou l'emploi des passés définis en -is, comme je trou vis, dans les verbes de la première conjugaison, — ou l'ac- cord du participe passé. Mais il est certains faits de phonétique, de morphologie et. de syntaxe qui concernent chacun un petit nombre de mo.ts, ou un mot seulement, et il m'a semblé utile de les noter.

En phonétique, nous sommes renseignés soit par la graphie, soit par la. mesure du vers, soit par la rime.

J'ai relevé, par exemple, les cas où nous trouvon,s e au lieu de a, ou inversement cherge, cherrne, guiterre, mer que — li re, marie, sarge, rçarpe;

assoudre pour absoudre ; — oscar, ostiné, sutil pour obscur, obstiné, subtil ; — 'doter, perentoire, sontueux pour adopter., péremptoire, somptue= ; — ajoindre, ajuger, amones- Iter, aversaire pour adioindre, adjuger, admonester, adversaire.

J’ai noté les Cas OÙ la mesure du vers nous indique une prononciation différente de la nôtre : deux syllabes lâ où nous n’en comptons qu’une, une syllabe là où nous en comp- tons deux, comme dans les mots suivante :

Perdreau (3 syllabes) : Le perdreau en sa saieon, Le meilleur vin de la maison. Jo- in LIA, Eugène, I, 1..

Aider (3 syllabes) : M ille preservatits le ires ne a de nature, Afin d’en aider I’humaiite Creatiee. PASSERAT9 Poésies, I, 61.

Paon (2 syllabes) : Et de Paons couple..z, où il le plaist tu guides Ta coche comme vent sur terre et dans les cieux. RONSARD, Eglogue 3.

Viande (2 syllabes sonores) : 0 doulee mort, par salut manifeste TI..1 nous repais de viandes elestes. MAROT, Traduct., 3.

Foy-neant (2 syllabes) : Par le champ du fay-neant je passe… J’y voy tout en friche laissé. B.AiF, 3e Livre des Mimes.

Naif (une syllabe) : Là. noms dirons mainte naifve sornette, Chassant bien loin tristes soucis de nous. J. Bii-).RE AU, Eglogue 2.

Pays (une syllabe) ; paysan (2 syllabes) ; paysage (2 syllabes sonores) : Trouva le 1 tout si ires bien ordonné, Le pays par tout, soit privé ou estrange, Qu’il en donna à sa mere louange. MARG. DE NAV., Dern. Poés., les Prisons de la Reine de Nav. — Par elle le pui- sant, quand son Croissant éciere, Cognoist pour tout le mois quel temps c’est qu’il doit faire. BAIF, le I er des Meteores. — Nous repaissant d’un feint image Ou de quelque estran-ge pay- , sage. BELLEAU, Pelite, s 1 nventions le Pinceau.

Traison (2 syllabes) : Et voilant sa fraisai, d’un masque d’hypocrite. Du BELLAY, liegreis, 73.

Fleau (une syllabe) : Laomme pense eviter les fleaux du Ciel vengeur. AUBIGNÉ, Tra- giques, V.

Poete (une syllabe sonore) ; poetique (2 syllabes sonores) : Je ne sçay quel Demon. m’a fait devenir Poete. REGNIER7 Sai. 2. — Sentier trop rebattu des poetiques esprits. DES- 111)FiT E S, Rodoinont.

Des renseignements peuvent être tirés aussi de la rime, et je les ai notés à l’occa- sion. On verra, par exemple :

Jerusalem rimant avec an : Or parler veulx à toy une lois l’an, Ainsi que Dieu dit de ferusalem. DES PÉDIERS, I,’14L

Eden rimant avec Adam : Monstiant que fut Eve faite en. Edem. De chose pure, et de Iiinon Adam. VAUQUELIN DE LA FRESNAYE, Sat. franç., L. III, à M. de Choisy.

Ancien rimant avec Œean : Le sieele ancien Nomma le pote et vieillard Ocean Germe de tout. }ION S_A rin, Hymne de la Philosophie.

Accepte rimant avec houlette :.Donc, Sauvageot, ces deux voliges accepte, Comme vain- queur : de moi este houlete. VAUQUELIN DE LA FRESNAYE, FOre-SterieS7 I, 6. ’

Sceptre rimant avec prestre : Lors Anius le bon Roy portant sceptre Du peuple Roy, et de.ebus grand Prestre. DES MASURES, Eneide, III.

Delecte rimant avec violette ; Et si l’aller par les champs vous delecte, A chascun pas crois.t une violette. MELIN DE SAINT-GELAYS) I, 198,

Mais il ne faut pas exagérai’la valeur de ces renseignements. Les poètes du

xvLe siècle prennent de grandes libertés tant avec la rime qu’avec la mesure du vers.
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En morphologie, il était indispensable d'indiquer les cas où l'usage du xvie siècle est différent du nôtre, par exemple dans la formation du pluriel -.

-als Par petits ruisseaux et cana. COTE REA 1.1, trad. de Columelle, I, 2 ; Qui sont tous signais de bataille. THEVET, Cosmogr., XVIII, 8 ; — crystais, cardinale, cardias, vitals, cte.

-aux (singulier en -ai) : Les lieux sont fataax. AuniGNi:, neste, III, 7. — Leurs pays nasaux. Du BARTAS, 2e Semaine, 2e Jour, les Colonies.

-ails : Les or ails sont plantes lapidifiées. PA eiù, T.,ivre des animaux, 21. — Jusques à temps que le_sdits e_smails soient fondus. PALISSY, Recepte veritabie, p. 60 ; souspirails, tramas.

-aux (singulier en -ail) Ce sont de_s espouvantaux de chanevieres. F. uei ET, A ntiq., lx, 9. — Seras debout (levant les gram portaulx. NABOT, L. I de la Meta m. ; e,ventaux, gouvernaux.

Pour le genre les féminins sans e muet, : L'escorce vert leur croist autour des aynes. MAR0T, L. I I de la Melain.; fort, gentil, grand, etc.

Les masculins avec un e muet, qu'ils n'ont, plus aujourd'hui Tout ce qui est terrien et du monde est temporel, etes ne caduque. CALVIN, hiStiti, II, XV, 3. — .11 n'est homme si decrepite qui ne pense avoir encore vingt ans dans le corps> MoNTAIGNE, I, 19. — Je le trouvay avec une grosse fievre, les yeux fort enfoncés, avec un visage moribonde et jaunastre. PARÉ, Voyage de Filandres. — Il ne doit se lascher si le publique son De ma trompe luy chante encore une chanson. RoNSABD, Bocage royal ; exacte, fortuite, f furibonde big uiete, sauve, subite, etc.

Dans les verbes, les variations du radical

Manger : Je bois et mengeue ordinairement chez Me le Cardinal du Bellay. RABE- LAIS, Lettres, III, 361.

Amer : ramerois autant mon premier rnedecin. BEROALDE DE VeRviLtE, Moy. de pari)., II, 39.

Esperer : L'en e_spoire avoir remede, vengeance ou conseil de celuy à qui t'en reseript. FABBI, Art. de Rheth, 1, 232.

Peser : Les maux me foullent selon qÉe ils poisent. MONTA IGN E, III, 9.

Veoir estoit aymé parfaitement... de tous ceux qui le veoyent et congnoissoient. IDEM IRE DE BELGES, Mer., I, 21.

Demeurer, pmirer' : Sur le beau temps ainsi tu partiras, Et en ton lieu regretz demou- reront. MARoT Chants clip., 9. — Lesquetz... plouroient l'absence de leurs femmes et Lys. RABELAIS, IV, 21.

Labourer, prouver, souffrir Qu'il te fait bon ouïr, à l'heure Que le bouvier les champs latere. SARD1 Odes, ni, 27. — preuve que bien souvent il jailli prejerer ce qui est hones(e et louable à ce qui est seur et sainlaire. AMYOT, Déznostizène, 13. — Que le corps se meuve et seufire quand et les eslans des passions, on 1' a. per evidemment. AMYOT, Vertu morale, 11.

D'anciennes formes du passé défini : Finalement ils atteindre nt au dessus de la Gaule. E. PAsQuiEll, Recherches, I, 6. — Les princes du sang s'en plaindre au roy. BRANTÔME, Disc. sur les Duels. — Je me resolvis de trouver le moyen pour faire travailler les soldiez. Monluc, Comment., L. Il (I, 309). — De la les citez s’etablirent De là les Princes ils élirent. Baïf, Passetems. Au grand Prieur.

D’anciennes formes du participe passé : pers pour perdu : Comme est un homme à chercher fort soigneux son pers thresor, qu’il cuidoit bien avoir. Vasquin Philieul, trad. de Pétrarque, L. I, S. 141 ; — tins pour tenu : Je n’ay bougé de la place où je suis, Où le sommeil m’a tins jusqu’à cette heure. Baïf, Eglogue 1O ; — mors pour mordu : Elle fut d’un Serpent qui vers elle accourut, Morse dans le talon, dont la pauvre mourut. Ronsard, IV, 83, Elegies, l'Orphee.

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En syntaxe aussi, beaucoup d’indications ne m’ont pas semblé déplacées dans un dictionnaire.

Par exemple, le genre des mots, quand il se trouvait différent de ce qu’il est aujourd’hui, comme quand on voit masculins les mots ardeur, erreur, horreur, humeur, odeur, ancre, armoire, asperge, base, colere, comete, dette, dent, dot, ebene, encre, enigme, epigramme, epitaphe, epithete, estude, horloge, huile, hydre, idole, image, infortune, limite, Loire, offre, ombre planete, populace, preface, rencontre, tiare, tige, vipere, etc. ; ou quand on voit féminins les mots honneur, labeur, appendice, arbre, art, bronze, caresme, cloaque, comté, duché, evesché, diocese, doute, espace, Evangile, exemple, frisson, guide, interrogatoire, intervalle, masque, mensonge, meslange, modele, navire, negoce, ongle, orage, ordre, oultrage, ouvrage, Peloponnese, Paris, poison, presche, reproche, reste, risque, silence, souspeçon, sort, triomphe, vestige, etc. ;

la construction de certains adjectifs : capable, different, desireux, digne, indigne construits avec la préposition à ; fertile, ingrat, inhabile, pareil construits avec la préposition de : Je lui planteray et enteray ses Arbres, pour les rendre capables à porter abondance de bons et precieux fruits. O. de Serres, Th. d’Agric., Préface. — Ingrate de ce serviteur, elle ne peut plus ouïr seulement proferer son nom. Aubigné, Divorce satyrique ;

l’emploi de celuy, celle comme adjectif, de ceste comme pronom : Le grand pere d’Antonius fut celuy fameux orateur que Marius feit occire. Amyot, Antoine, 1. — Je ne treuve point plus grande raison que ceste cy. Du Bellay, Deffence, I, 2.

Pour les verbes, il était nécessaire de noter des intransitifs comme apaiser pour s’apaiser, appauvrir, attendrir, accroistre, adoucir, alfoiblir, amaigrir, amender, deplacer, eclipser, enrichir, escouler, espanouir, espouser (= se marier), equiver, esteindre, esvanouir, exhaler, flestrir, fourvoyer, etc. ;

des emplois transitifs comme ceux des verbes aspirer pour aspirer à, accoustumer pour s'accoustumer à, bruire, crier [qqn], croistre, debattre [qqch = se le disputer], deborder (= faire déborder), decroistre, demordre [une proie, une opinion], deperir (= faire dépérir), douter = douter de), esclater (= faire éclater), eschaper, esclore (= faire éclore), escrier [qqch], escrier [qqn], evader, fier (= confier), etc. ;

des emplois pronominaux comme ceux des verbes s’apparoistre, se blesmir, se combattre à, se condescendre, se consentir, se consister, se craindre de ou que, se deborder, se descendre, se dedaigner, etc. ;

des constructions comme celles des verbes apprendre, s’allier, s’associer, encourager, s’entendre, se fier, penser, renoncer avec la préposition de au lieu de la préposition à : Cestuy Thucydides s’entendoit moins de la guerre que Cimon, mais plus des affaires de la ville et du gouvernement de la chose publique. Amyot, Périclès, 11 ;

comme celles des verbes approcher, cesser, omettre, oublier, se permettre avec la préposition à au lieu de la préposition de : Agis ayant, par despit, omis à faire le sacrifice accoustumé d’estre fait à l’issue d’une guerre, il lui par eulx condamné à l’amende. Amyot, Lycurgue, 12.

Dans beaucoup de cas, d’ailleurs, une différence dans la construction d’un verbe correspond à une différence dans sa signification, de sorte qu’un fait de syntaxe est souvent en même temps un fait de vocabulaire.

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J’ai cité beaucoup d’exemples, souvent bien plus qu’il n’en fallait pour déterminer le sens des mots. C’est que mon but n’a pas été seulement d’expliquer. J’ai voulu fournir aux historiens de la langue des renseignements aussi complets que possible sur le vocabulaire du xvie siècle. Tel mot, s’emploie-t-il seulement au commencement du siècle, ou son existence peut-elle être constatée jusqu’à la fin ? Appartient-il seulement à la langue de la poésie, ou se trouve-t-il aussi en prose ? Semble-t-il particulier à telle ou telle province, ou se rencontre-t-il partout, ou du moins dans des régions diverses ? Est-il familier uniquement à un groupe d’écrivains, à une école littéraire ? Est-ce un mot savant, employé par un ou deux latiniseurs, ou est-il plus largement répandu ? Est-il particulier à la langue populaire, familière, ou se rencontre-t-il même sous la plume des auteurs les plus graves ? Voilà des questions auxquelles je voudrais que ce dictionnaire pût répondre.

Dans le classement des sens, j’ai toujours commencé par le sens primitif du mot, s’il se rencontre encore au xvie siècle, ou par celui qui s’en rapproche le plus. Mais il ne m’a pas été possible d’établir toujours une filiation rigoureuse. Il m’a semblé voir, dans l’évolution du sens des mots, beaucoup d’hésitations, d’incertitudes, de contaminations. Entre deux mots très voisins par la forme et par le sens, il n’est même pas toujours possible de discerner auquel nous avons affaire. Dans bien des cas, probablement, l’auteur lui-même ne le sait pas. Quand une difficulté de ce genre me parait insoluble, je l’expose tout simplement, en faisant connaitre toutes les données du problème, et je ne propose une solution que si elle me parait tout à fait vraisemblable.

Dans la disposition des exemples donnés pour chaque sens, pour chaque construction, j’ai suivi, autant que je l’ai pu, l’ordre chronologique. Je m’en suis écarté pourtant, quelquefois, afin de rapprocher les uns des autres des emplois auxquels ce rapprochement donnait plus de clarté. Mais surtout, je me suis trouvé en présence de difficultés qui rendaient impossible un classement chronologique certain. Comment classer avec une rigoureuse précision les exemples de Ronsard, qui a si souvent remanié ses œuvres et Corrigé son texte ? Comment dater exactement chaque phrase de Montaigne ? On peut arriver, sans doute, à constater, pour chaque mot, dans quelle édition il parait pour la première fois, mais que de temps il aurait fallu consacrer à cette recherche ! Il ne m’en serait guère resté pour d’autres lectures. Et combien de problèmes se posent au sujet des écrivains qui ont employé de longues années à la composition d’un livre, qui se sont interrompus souvent, qui ont, modifié leur texte, si bien que nous ne savons à quelle date attribuer chaque détail de la rédaction définitive. Noël du Fail publie les Propos rustiques en 1547, les Baliverneries d’Eutrapel en 1349 et les Contes d’Eutrapel en 1585. Comment, savoir à quelle époque chacun des contes a été composé, quelles corrections le texte a subies, et quand ? Des incertitudes analogues se rencontrent au sujet d’Étienne Pasquier, de Vauquelin de la Fresnaye, d’Agrippa d’Aubigné et de beaucoup d’autres. Quand je n’ai pu savoir exactement la vérité, j’ai cherché, du moins, à m’approcher le plus possible de la vraisemblance.

On trouvera plus loin la liste des éditions que j’ai suivies. J’ai eu recours de préférence, entre les éditions sûres, a celles qui sont assez répandues pour que l’on puisse facilement s’y reporter. Le plus souvent je donne la référence d’une façon telle que la phrase citée puisse être trouvée même dans une autre édition pour Rabelais, par exemple, le livre et le chapitre ; pour les comédies de Larivey, l’acte et la scène. Dans certains cas, j’ai cru nécessaire d’étire plus précis et d’indiquer la page de mon édition, comme pour Montaigne, qui a quelques chapitres si longs, ou pour les deux Dialogues du Langage françois italianisé, dont chacun remplit un volume. — Pour les traductions d’auteurs anciens, on trouvera souvent des indications de chapitres qui n’existent pas dans le texte du traducteur ce sont les divisions adoptées dans les éditions modernes. D’autre part, la division en chapitres, chez certains traducteurs, ne correspond pas exactement à celle que l’on suit aujourd’hui. J’ai cru devoir cependant la conserver.

J’ai toujours donné exactement le texte de l’édition que je suivais, et je n’en ai jamais modifié l’orthographe, si étrange et contradictoire qu’elle puisse être souvent. Mais je ne me suis pas cru obligé de respecter les fautes d’impression évidentes. Je me suis permis de faire les corrections qui s’imposaient avec certitude. Je l’ai fait très rarement d’ailleurs, car j’ai évité le plus possible de citer comme exemples des phrases où il est indispensable de prendre cette liberté. Je n’ai pas admis certains mots que je n’avais trouvés qu’une fois, et qui étaient manifestement le résultat d’une faute d’impression. Souvent la comparaison avec d’autres éditions m’a permis de constater que mes soupçons étaient fondés et que je n’avais pas. à tenir compte du mot douteux.

Il aurait été assez tentant de réunir dans un même article toutes les différentes formes d’un même mot. Je l’ai fait chaque fois que les différences étaient purement orthographiques. Mais je m’en suis abstenu quand les différences étaient plus profondes, comme pour eschelle et escale, escheler et escaler, car j’aurais réuni des mots qui ne sont pas de la même langue. J’ai séparé rochet et roquet, qui ne sont pas du même dialecte. Je n’ai pas osé même confondre annombrer et ennombrer, amonceler et emmonceler, quoique la différence de préfixe ne soit probablement qu’apparente et n’existe pas pour l’oreille.

Lorsque des mots se présentent avec des orthographes différentes, j’ai été très souvent embarrassé pour savoir laquelle choisir comme titre de l’article accommencer ou acommencer, admonnester ou amonnester, dedain ou desdain ? Adopter une règle immuable m’aurait amené à des conséquences absurdes il aurait fallu attribuer à tel ou tel mot, comme orthographe normale, une graphie qu’il n’a pas une fois sur vingt. J’ai cherché avant tout à faciliter les recherches, à économiser le temps. J’ai choisi, comme tête d’article, la forme la plus habituelle, celle que généralement l’on pensera d’abord à chercher. Mais toutes les autres formes figurent à leur ordre alphabétique avec un renvoi à la forme adoptée.

La liste des livres que j’ai lus est, assez longue. Celle des livres que j’aurais voulu lire et que je n’ai pas lus serait plus longue encore. Je crois pourtant que ce travail pourra être utile, puisqu’il facilitera. l’étude de tous les grands écrivains du xvie siècle, de beaucoup d’écrivains secondaires, et donnera des renseignements précis pour l’histoire de notre langue. Je continuerai mes lectures tout en corrigeant les épreuves, et, si j’en ai le temps, je publierai un Supplément. En tout cas, j’apporte ma contribution. Que d’autres y ajoutent ce qu’ils pourront.. Puisé-je les avoir aidés à faire une œuvre meilleure et plus complète que la mienne.

Paris, 28 mars 1925.
  1. 1. « Uze de motz purement francoys, non toutesfois trop communs, non point aussi trop inusitez, si tu ne voulais quelquefois usurper, et quasi comme enchasser ains qu'une pierre precieuse et rare, quelques motz antiques en ton poeme… Pour ce faire, te faudroit voir tous ces vieux romans et poetes françoys, ou tu trouveras un ajourner pour faire jouranuyter pour faire nuytisnel pour leger, et mil’autres bons motz, que nous avons perduz par notre negligence. Ne doute point que le moderé usaage de teh vocables ne donne grande majesté tant au vers comme à la prose ainsi que font les reliques des sainctz aux croix et autres sacrez joyaux dediez aux temples, » Deffence ei Illustration, II, 6.
    « J’ay usé de galées pour galleres : endementiers pour en ce pendant : isnel pour leger : carrolant pour dansant : et autres, dont l’antiquité . . . me semble donner quelque majesté au vers, principalement en un long poème, pourvu toutesfois que l’usage n’en soit immodéré. » Deux Livree de l’Eneide de Virgile, Epistre à J. de Morel.
  2. 2. « Je t'advertis de ne faire conscience de remettre en usage les antiques vocables, et principaiement ceux du langage Wallon et Picard, lequel nous reste par tant de siecles l’exemple naïf de la langue Françoise, j’entends de celle qui eut cours apres que la Latine n’eut plus d’usage en nostre Gaule, » Franciade, Préface de 1587. — Ronsard avait dit déjà dans son Art Poétique : « Tu ne dois rejetter les motz de ngz vieux Romans, ains les choisir aveeques meure et prudente eleetion. »
  3. 3. Précellence, p. 184 et suiv.
  4. 1. Depuis l’achevement de mon Livre, Lecteur, j’ai entendu que nos consciencieux poëtes ont trouvé mauvais de quoi je parle (comme ils disent) mon Vandomois, écrivant ores charlit, ores nuaus, ores ullent, et plusieurs autres mots que je confesse veritablement sentir mon terroir. Tant s’en faut que je refuze les vocables Picards, Angevins, Tourangeaus, Mansseaus, lors qu’ils expriment un mot qui defaut en nostre François, que si j'avoi parlé le naïf dialecte de Vandomois, je ne m’estimeroi bani pour cela d’eloquence des Muses, imitateur de tous les poëtes Grecs qui ont ordinerement écrit en leurs livres le propre langage de leurs nations, » Ronsard, Odes, texte de 1550, Suravertiasement au Lecteur.
    « Tu sçauras dextrement choisir et approprier à ton œuvre les vocables plus significatifs des dialectes de nostre France, quand ceux de ta nation ne seront assez propres ni signifians, et ne se faut soucier s’ils sont Gascons, Poitevins, Normans, Manceaux, Lionnois ou d’autre pays, pourvu que ils soyent bons, et que proprement ils expriment ce que tu veux dire, sans affecter par trop le parler de la court, lequel est quelques fois tres-mauvais. » Id., Art poetique.
    « Je suis d’advis que cette pureté [de la langue] n’est restraince en un certain lieu ou païs, ains esparse par toute la France. Non que je vueille dire qu’au langage Picard, Normand, Gascon, Provençal, Poitevin, Angevin, ou tels autres, sejourne la pureté dont, nous discourons. Mais tout, ainsi que l’Abeille volette sur unes et autres fleurs, dont elle forme son miel, ainsi veux-je que ceux qui auront quelque asseurance de leur esprit, se donnent loy de fureter par toutes les autres langues de nostre France, et rapportent à nostre vulgaire tout ce qu’ils trouveront digne d’y estre approprié. » E. Pasquier, Lettre, II, 12.
    « Ainsi que les pactes Grecs s’aidoyent au besoin de mots peculiers à certains pays de la Grece, ainsi nos poetes François peuvent faire leur proufit de plusieurs vocables qui toutesfois ne sont en usage qu’en certains endroits de la France. Et ceux mesmement qui escrivent en prose, peuvent quelques fois prendre ceste liberté. » H. Estienne, Precellence, p. 168.

    f L’idiome Norman, l’Angevin, le Manceau,
    Le François, le Picard, le poli Tourangeau
    Apprens, comme les mots de tous arts mecaniques
    Pour en orner après tes phrases poétiques. »


    Vauquelin de la Fresnaye, Art poétique, I, 361-64.

    Mais Vauquelin n’admet pas les mots du Midi, qui appartiennent vraiment à une autre langue. Voir Art poétique, II, 903-910.

    « Le bonhomme Ronsard… disoit quelquefois… : Mes enfants, deffendez vostre mere de ceux qui veulent faire servante une Damoyselle de bonne maison. Il y a dos vocables qui sont François naturels, qui sentent le vieux, mais le libre françois, comme dougé, tenve, empoour, dorne, bauger, bouger, et autres de telle sorte, Je vous recommande par testament que vous ne laissiez point perdre ces vieux termes, que vous les employiez et deffendiez hardiment contre des maraux, qui ne tiennent pas elegant ce qui n’est point escorché du latin et de l’italien, et qui aiment mieux dire collauder, contemner, blasmer, que louer, mespriser, blasmer ; tout cela c’est pour l’escolier de Limosin. » Les Tragiques, aux Lecteurs. — Comme le remarque M. Brunot (His. de la langue franç., II, 225), les trois mots blâmés par Ronsard avaient été employés par Marot. Ils l’ont été aussi par beaucoup d’autres écrivains : blasonner est dans Lemaire de Belges., le Loyal Serviteur, Baïf, etc ; collauder dans Collerye, Rabelais, Marguerite de Navarre, Baïf, etc. ; contemner dans Gringore, Calvin, Amyot, Pasquier, etc.

  5. 1. On sait que, plusieurs années avant Rabelais, Geofroy Tory, dans son Champ fleury, tournait en dérision une phrase que nous retrouvons dans le discours de l’écolier Limousin : « Quand Escumeurs de Latin disent Despurnon la verbocination latiale, et transfreton la Sequane au dilucule et crepuscule, puis deambulon par les Quadrivies et Platees de Lutece, et comme verisimiles amorabundes captivon la benivolence de lomnigene et omniforme sexe feminin, me semble quilz ne se moucquent nullement de leurs semblables, mais de leur mesure Personne. » Je pense, comme M. Brunot, que Rabelais n’a pas emprunté cette phrase à Tory, mais que tous deux reproduisent une parodie dont nous n’avons pas d’autres traces et qui prouve qu’on se moquait couramment des latiniseurs.
    Sagon, dans le Rabais du caquet de Marot par le page de Sagon, reproche à Marot humile, expellé, fulgente, pharetre « et mille Que en son stile Marot usurpe cent fois ». Marot, il est vrai, avait conmmencé par reprocher à Sagon d’écorcher le latin. Sagon aurait pu noter dans Marot beaucoup d’autres latinismes : buccine, curvature, labilité, malivolence, mortifere, pristine, increper, etc.
  6. 2. « Et n’y a rien qui nous perde tant en cela, sinon que la plus part de nous, nourris dés nostre jeu-nesse au Grec et au Latin, ayans quelque asseurance de nostre suffisance, si nous ne trouvons mot apoinct, faisons d’une parole bonne Latine, une tres-mauvaise en François : Ne nous advisans pas que ceste pauvreté ne provient de la disette de nostre langue, ains de nous mes-es et de nostre paresse. E. Pasquier, Lettres, II, 12. — Pasquier n’a contre le latin et le grec aucune hostilité de parti pris. Mais il veut qu’on en fasse un usage modéré. Nous devons, dit-il un peu auparavant, dans la même lettre, « nous aider mesmes du Grec et, du Latin, non pour les escorcher ineptement, comme fit sur nostre jeune aage Helisaine, dont nostre gentil Rabelais s’est mocqué fort à propos en la personne du l’escolier Limosin, qu’il introduit parlant à Pantagruel en un langage escorche-latin. Mais avec telle sobrieté, que… nous digerions et transformions doucement en nostre langue ce que trouverons pouvoir faire du Grec et Latin, et ce qui sera insolent, que le rejettions liberalement. »
    Henri Estienne se plaint très vivement des écorcheurs de latin : « Mais encores tout cela n’est que sucre, au pris de l’affectation qui se voit ès mots qu’on arrache du latin, desquels on ne sçaurcpil dire le nombre ; car chascun descharge sa cholere sur ce povre latin, quand il ne sçait à qui s’adresser : de sorte que je m’esbahi comment il est encores au monde, veu les coups de taille et d’estoc qu’il reçoit tous les jours. Voire n’est-il pas jusques aux femmes, qui ne se vueillent mesler de l’esgratigner, faulte de luy savoir pis faire. » Conformité du lang. franç. avec le grec, préface, p. 43.
  7. 1. Dans ces verbes, de marquait soit une idée de point de départ, soit une idée de renforcement, et nous ne devons pas les confondre avec ceux où de ou des servait à former un mot exprimant l’idée contraire à celle que contenait le radical, comme un autre déprier, qui signifiait détourner par prière.