Dictionnaire de poche des artistes contemporains

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AVANT-PROPOS

On ne parle plus guère des peintres et des sculpteurs aujourd’hui. — On en parlait beaucoup autrefois, — à une époque où l’art était tenu en haute estime par tout le monde ; où l’on se passionnait pour ou contre MM. Ingres et Delacroix, où l’Académie avait ses partisans et ses ennemis acharnés. Sans doute, les discussions sur le dessin, et sur la couleur et sur le style, avaient plus d’un inconvénient. Par exemple, elles montraient sous un aspect ridicule, méme grotesque, beaucoup de braves gens qui, n’entendant rien à ces difficiles questions, n’avaient garde de se taire, de peur de paraitre les ignorer. Néanmoins c’était le beau temps, aussi le bon. A cette heure, on aime mieux causer de la Bourse et des affaires. Grand progrés ! dit-on. J’en doute. Il y a d’ailleurs des gens que cela ennuie : ceux notamment qui ne vont pas à la Bourse et qui ne font pas d’affaires. Le nombre en est plus grand qu’on le pense.

On s’en aperçoit le jour où, par un hasard inespéré, il parait un bon livre ou un bon tableau. Alors on voit sortir, comme de dessous terre, des individus d’un aspect timide, presque honteux, qui achètent ce livre s’ils ont de l’argent, ou qui l’empruntent, et qui vont voir le tableau.

Le premier d’entre eux qui se hasarde en ces occasions trop peu fréquentes est tout étonné de ne se point trouver seul et de voir qu’il y a encore des êtres comme lui, qui prennent souci de l’art et des lettres. J’écris pour ces pauvres ilotes de notre société, qui ne comprennent rien et ne veulent rien comprendre au cours de la rente et du Grand-Central. Je m’intéresse à eux plus qu’à d’autres, j’en conviens, parce que j’aime ce qu’ils aiment, et que je ne me saurais passionner pour ce qui les trouve indifférents. A mon avis, au reste, ils forment une nation dans la nation et il faut compter avec eux. Ils représentent ce qu’on appelait, il y a bien longtemps, au moins cinq ou six mortelles années, l’esprit français De l’opinion des autres, de ceux qui les dédaignent et les regardent d’un air vainqueur, je me soucie comme d’un fetu.

Ceci soit dit pour expliquer l’espèce de témérité qui me pousse à parler de l’art et des artistes en l’an de grâce 1856 (an IV du Crédit mobilier.)

On ne trouvera pas, dans ces notes brèves et rapides, d’aventures scandaleuses, ni des récits compromettants pour l’honneur ou la dignité des artistes. J’ai déjà dit ici que le métier de biographe des contemporains me semblait le plus plus souvent un triste métier, et que ceux qui l’exerçait parlaient, presque toujours, et de ce qu’ils ne savaient pas, et de ce qu’ils n’avaient pas le droit de dire. A la vérité, il y a des gens qui manquent assez de savoir-vivre et de respect d’eux-mêmes pour se laisser déshabiller en public sans se plaindre, et même pour s’en sentir intérieurement flattés. C’est une des honteuses maladies de notre époque ; mais je n’ai ni le goût ni l’envie de flatter la manie indécente de ceux- ci, et je respecterai toujours la pudeur légitime des autres.

D’ailleurs, la vie privée des artistes contemporains, leurs habitudes et leurs costumes, ressemblent, plus qu’on ne se l’imagine, à ceux de tout le monde. Le temps est passé des feutres pointus, des redingotes taillées en pourpoint, des bottes à la poulaine et des chevelures absaloniennes. Un rapin qui se respecte, aujourd’hui, s’habille a peu près comme un clerc d’ avoué dès que ses moyens le lui permettent. S’il aspire à faire le portrait, il tachera de se donner les airs d’un homme distingué, auquel cas il se dessinera une raie derrière la tête à l’instar d’un quart d’agent de change ou d’un courtaud de boutique.

Il n’y a pas grand mal à cela. Du reste, il est temps de revenir sur l’opinion encore trop répandue que les artistes sont nécessairement dissipateurs et débauchés. Michel-Ange, pour citer le plus grand de tous les noms, avait des mœurs austères, et, si Brauver et J. Stern étaient des ivrognes, Van Ostade et Teniers vivaient comme d’honnêtes bourgeois et faisaient parfaitement leurs affaires. Les modernes tâchent de les imiter au moins de ce côté, ce qui leur est plus facile que de leur ressembler par le talent ou le génie.

A[modifier]

ABEL DE PUJOL (Alex-Denis ). M. Abel de Pujol, membre de l’Institut et officier de la Légion d’honneur, a joui dans son temps d’une grande renommée. Son temps n’est plus. Peu d’artistes ont autant travaillé et autant produit à notre époque. Hier encore on le confondait avec M. Blondel. Tous les rapins connaissent ce méchant jeu de mots : Blondel de Pujol. Cela n’est pas juste ; il y a entre ces deux peintres de notables différences. M. A. de Pujol. qui n’est ni coloriste ni dessinateur, possédait à une certaine dose des qualités qu’on chercherait vainement parmi le plus grand nombre de ses collègues du palais Mazarin : l’entente des grandes machines, et des tendances pittoresques. Son plafond de l’escalier du Louvre, qui va être détruit, parait-il, en est la preuve. Ce n’est pas précisément un chef-d’œuvre, comme on l’a imprimé ; mais il me semble qu’au moment où il a été conçu et exécuté personne ne se serait aussi bien tiré que cet artiste d’une tâche aussi difficile. Il ne faudrait pas conclure de ce que je viens de dire à mon enthousiasme pour les grisailles de la Bourse ; peut-être aussi trouvera-t-on qu’en n’éreintant pas M. Abel de Pujol je ménage les académiciens. Telle n’est pas mon intention ; pourtant ce ne sont pas les académiciens d’aujourd’hui, qui sont surtout d’hier, que je redoute, mais ceux de demain. (Voir plus tard l’article Ch. Muller.)

AMAURY-DUVAL (Eugène-Emmanuel ). Pourquoi rit-on chaque fois qu’on entend prononcer le nom de M. Galimard, tandis qu’on garde son sérieux en entendant celui de M. Amaury-Duval ? Explique qui voudra ces contradictions de l’opinion publique. Tous les deux font du gothique ou du grec, au choix des amateurs ou du gouvernement, et j’estime même que le second connaît mieux son métier que le premier : témoin la chapelle du catéchisme à Saint Germain-l’Auxerrois. Dans cette chapelle. M. Galimard a peint des vitraux et M. AmauryDuval un tableau d’autel (genre Angélique de Fiésole), dont les personnages, au dire d’un coloriste, ressemblent à une collection de parapluies fermés le suprême du style. M. Amaury-Duval est décoré. Il sera de l’Institut.

ALIGNY (Claude-Felix-Théorore-Caruelle ). Il est de mode, à cette heure, de condamner sans rémission le paysage historique. Cependant les mêmes critiques qui proscrivent l’art du Poussin et de Claude Lorrain admirent, et ils ont raison, les œuvres de M. Corot, qui sont, le plus souvent, des paysages historiques. D’où il suit tout simplement que les uns font plaisir à voir et que les autres font de la peine. Véritablement, la nature inventée par M. Aligny n’est pas d’un aspect réjouissant. On n’aimerait pas à vivre sous ses arbres au feuillage de tôle, et il serait douloureux de s’asseoir sur ses gazons.

Néanmoins M. Aligny est ou a été un homme de talent. A une époque où triomphait le paysage de touche, où l’on admirait la peinture de M. Coignet et les aquarelles de M. Hubert ; quand, par une horreur bien légitime pour les compositions de MM. Valenciennes et Renoux, on ne voulait plus regarder que les canards de M. Flers, il voulut, lui aussi, retourner à la source antique, s’abreuver à ses ondes pures et gravir les fiers sommets du Parnasse grec. Il opposa, aux bonshommes cagneux et grotesques du moyen âge, les demi-dieux rayonnants d’Homère et d’Hésiode ; à la légende, la tragédie et le poëme ; et il préféra aux cathédrales ruinées enveloppés de brumes grisâtres, les frontons ioniens se découpant sur un azur profond et infini, au milieu des campagnes de l’Attique aux horizons solennels.

Le malheur de M. Aligny, c’est qu’il fut plus poête que peintre, et plus archéologue que poête. Son Prométhêe est pour tant une belle chose, quoique la peinture en soit mince et la couleur sans charme et sans vérité. Claude Lorrain, lui aussi, aimait les grandes lignes de la nature méridionale, mais il les inondait de lumière. Aussi j’aime mieux les dessins de M. Aligny que sa peinture, malgré l’exagération du parti pris dans lequel ils sont conçus et exécutés.

ANTIGNA. — Un incendie obtint une médaille d’honneur au Salon de 1851. Il y avait, dans cette peinture, des qualités de composition et d’effet ; mais je crois pourtant que la récompense qu’il obtint à cette occasion fut un peu un prix de vertu. Il avait touché les âmes sensibles du jury par le pathétique du sujet.

Au demeurant, couleur lourde et sans charme, dessin vulgaire, sans vigueur et sans finesse. Avec ces défauts, une certaine conscience et une certaine vérité d’observation.

B[modifier]

BARON (Henri ) - M. Baron a beaucoup plus de talent qu’il n’en faut ordinairement pour devenir un peintre de mérite, mais peut-être ne l’emploie-t-il pas comme il le faudrait. Il passe sa vie à reprèsenter, avec une extréme habileté d’exécution, des héros de Boccace et de l’Arioste, assis ou couchés à l’ombre des grands arbres. dans des poses élégantes, et qui paraissent fort ennuyés de ne rien faire. Pour M. Baron, les personnages des temps modernes n’existent pas, ; il n’y a jamais eu que des gentilshommes habillés en velours et coiffés de feutres empanachés. Il fait pourtant, par-ci par-là, quelques excursions dans le dix-huitième siècle. Je me rappelle, et tous les amateurs se rappelleut comme moi un charmant tableau intitule l’H'iver, dont le groupe principal semblait emprunté â Lancret. M. Baron, au temps des publications illustrées, a été l’un de nos plus habiles dessinateurs de vignettes.

BARRIAS (Félix-Joseph ). Grand prix de Rome et académicien futur.

BEAUMONT ({{sc| Charles-Édouard de}} ). Peintre et lithographe. En lithographie il a succédé a Gavarni du Charivari, comme Thomas a succédé à Pierre Corneille au, Théâtre-Français. Ses peintures ressemblent à ses lithographies. Il a beauucoup de succès auprés des amateurs d’un certain âge qui aiment, par une sorte de dépravation, de petites filles maigres avec des coudes rouges et pointus.

BELLANGÉ (Joseph-Louis ). — L’Horace Vernet de la Normandie.

BENOUVILLE (Léon ) - Grand prix de Rome et médaille de première classe ; sera infailliblement de l’Institut. Il est un des premiers représentants de l’École académique moderne, qui professe pour M. Ingres une admiration dont sa devancière se montrait fort avare. C’est une école éclectique, qui adore au même degré Raphaël et M. Flandrin, M. Picot et Angélique de Fiésole, M. Delaroche et Pérugin. Elle affecte moins de tendance archaïque que l’école ingriste pure, néanmoins elle a du goût pour les fonds d’or et les saints habillés de bleu.

La Mort de Francois d’Assises a eu un grand succès au Salon de 1853. Il y avait du mérite dans cette toile, une certaine gravité de style et des qualités d’arrangement. Comme dans toutes les œuvres dites de dessinateurs, le dessin manquait de vérité et d’étude, et la couleur affectait une harmonie vert-bouteille que beaucoup de gens admiraient fort.

BIARD. — Peintre décoré quoique folichon. Il eut jadis un grand succès, et on a vu des critiques qui le comparaient à Wilkie. D’autres, au contraire, lui ont reproché de ravaler l’art de Raphaël et du Titien par la charge ; les uns et les autres se sont trompés. M. Biard est un mauvais peintre, voilà tout. Je ne lui reproche pas les sujets qu’il traite, mais la manière dont il les traite. On peut être un très-grand artiste dans le grotesque ; les exemples ne manquent pas, témoin les illustres petits maitres des Flandres ; mais la première condition pour un peintre, c est d’être peintre.

BIDA (Alexandre ). — Peintre ordinaire des Égyptiens des deux sexes. Pour M. Bida, il n’v a qu’une contrée au monde, celle qu’arrose le Nil. Il la connait et il l’aime. Il l’aime surtout dans ses enfants, car il dessine plutôt des scènes de genre que des paysages. Observateur attentif et exact, il possède un crayon habile et souple, et il fait chaque jour de nouveaux progrès. Sa manière, qui est fort individuelle, s’est élargie depuis quelques années.

BILLOTTE (Léon-Joseph ). — il a commencé comme tout le monde par ]a peinture religieuse ; mais on doit le lui pardonner : il n’a jamais exposé dans ce genre grave qu’une sainte Agnés et une sainte Radegonde. A tout péché misèricorde !

Depuis plusieurs années il emprunte les sujets de ses tableaux, tous de petite dimension, à la vie intime, et qui plus est à la vie moderne. Il se préoccupe beaucoup du jeu des physionomies, de la simplicité, de la justesse et de la vérité du mouvement, de la finesse et de la précision du rendu ; il n’abuse pas des détails et ne sacrifie la figure humaine ni au costume ni au bibelot. Ces qualités sont assez rares par le temps de Pompadouromanie où nous vivons pour que nous les notions en passant.

BODMER (Karl ). — Il a obtenu une deuxième médaille au Salon de 1851, avec un Intérieur de forêt en hiver qui avait de la vérité et de la poésie. Depuis, il ne me semble pas avoir fait de progrès.

BOISSARD DE BOISDENIER (Fernand ). -Peintre très connu dans un certain monde littéraire, pour avoir habité, à l’hôtel Pimodan, un appartement où il donnait des soirées au haschisch.

BONHEUR (Auguste ). — Frère de mademoiselle Rosa Bonheur. A voir les tableaux de ces deux artistes, on croirait que c’est M. Auguste qui appartient au sexe faible.

BONHEUR (Rosa ). — Les bourgeois, comme disent, sans trop savoir ce qu’ils disent, les rapins de la brosse, de l’ébauchoir et de la plume, admirent mademoiselle Rosa Bonheur. Ils ont raison, et cela s explique et se justifie. Mademoiselle Rosa Bonheur a un talent facile à comprendre, un talent clair et net, si je puis m’exprimer ainsi, dont les productions sont lisibles dans leurs détails les plus infimes, pour l’esprit le moins enthousiaste ou le plus ignorant des choses pittoresques. Conduisez un boucher devant un bœuf peint par cette artiste, il vous dira tout de suite la race de l’animal, s’il vient du Cantal ou du Charolais, ou des herbages de la Normandie. Les paysage qui servent de cadres aux compositions de Mademoiselle Rosa Bonheur ont le même accent de vérité. Si c’est un effet du matin qu’elle a voulu reproduire, il est rigoureusement indiqué : pas moyen de le prendre pour un effet du soir. Les terrains sont d’une exactitude géologique ; un botaniste reconnaîtra aux plantes dessinées sur le devant du tableau, s’il voit un site de l’Auvergne, de la Bourgogne ou du Nivernais.

Ces qualités sont assurément recommandables, et il ne faut pas absolument les dédaigner, comme font certains critiques ; mais elles ne sont pas tout. Paul Potter et A. Cuyp étaient des peintres exacts, dont les tableaux disaient bien ce qu’ils voulaient dire, mais avec plus d’éloquence et de poésie que ceux de mademoiselle Rosa Bonheur. Ils avaient le don et le charme de la couleur. Comme elle, ils rendaient bien l’effet qu’ils entendaient reproduire ; ils le rendaient mieux, car ils y mettaient ce qu’elle n’a pas encore su y voir. On peut certainement donner un grand charme pittoresque à la plus simple des compositions, émouvoir en traitant le sujet le plus vulgaire. Une plaine basse et humide, deux ou trois vaches au premier plan, groupées au pied d’un saule rabougri : en voilà plus qu’il n en fallait à ces maîtres illustres pour être admirés des délicats et des difficiles. Mais une lumière limpide et dorée inonde leurs paysages, ou bien le soleil tamise ses rayons dans les brumes transparentes. Leurs héros poilus ruminent et vivent.

Ils ont, en un mot, la vérité d’imitation et la vérité d’impression. Mademoiselle Rosa Bonheur ne possède que la vérité d’imitation, et d’une façon relative. Je m’explique. Quel est le but de l’art ? De rendre vraisemblable et saisissante pour l’esprit et pour les yeux une impression de l’artiste. Il importe médiocrement que cette impression soit le produit de son imagination seulement, ou de son souvenir. Mais les peintres qui imitent seulement ce qu’ils voient ne font pas vrai comme ils le supposent, car ils ne peuvent pas toujours voir. La vérité dans l’art n’est pas la vérité du daguerréotype.

Un exemple :

Mademoiselle Rosa Bonheur a exposé avec sucés, à l’avant-dernier Salon, un Marché aux chevaux. Il y avait beaucoup d’habileté dans son œuvre et des détails étudiés avec ]a plus scrupuleuse conscience ; mais pourtant ce tableau n’était pas vrai. Je ne parle pas seulement de la couleur, qui, était fade et inharmonieuse, mais de l’aspect général. Si mademoiselle Rosa Bonheur, au lieu de composer dans son atelier, à l’aide de détails copiés sur la nature, la scène qu’ elle voulait reproduire, en eut mieux regardé l’ensemble, elle aurait certainement remarqué que là où se trouvent mêlés des hommes et des animaux, les premiers tiennent une grande place et attirent invinciblement le regard. Or, dans son Marché, les hommes ne se voyaient qu’après les chevaux. Pour le vulgaire, cela devait être : en réalité et mathématiquement, les uns sont plus gros et tiennent plus de place que les autres, mais l’artiste aurait dû chercher la loi, la cause du fait que je viens d’avancer, et que tous les maitres ont signalé comme moi. Dans ce cas, cela eût rendu non ce qui est, peut.être, mais ce qui parait être, ce qui saisit, ce qui émeut, ce qui frappe.

Pour me résumer, la vérité en peinture consiste, comme disait le baron Fœneste de gasconne mémoire, dans le paroistre et non dans l’estre. En morale, c’est autre chose.

J’ai déjà dit que Mademoiselle Rosa Bonheur n’était pas coloriste. Beaucoup de gens s’en sont aperçus, même parmi ses admirateurs, au dernier Salon, ou elle avait exposé un grand tableau, la Fenaison. Ce tableau était noir dans les ombres, cru dans les lumières, avec un ciel d’un bleu faïence, et des herbages verts comme un tapis de billard. Je sais bien que cela peut paraître ainsi au premier coup d’œil, et qu’on est plus près de la nature en peignant cru qu’en noyant son tableau dans une sauce générale, comme le font de prétendus coloristes. Mais plus les tons sont véhéments et montés, plus il faut rechercher la loi secrète de leur harmonie et de leurs rapports.

Néanmoins Mademoiselle Rosa Bonheur, je le répète, a des qualités incontestables et mérite une place honorable dans l’école moderne. Elle fait de l’art sincère, sinon très-élevé. Elle dessine et elle modèle avec une netteté et une virilité qu’on doit estimer chez une femme. Ses dessins ont même une valeur, à mon avis, plus grande que ses tableaux. Ils la mettent moins loin des maîtres du genre qu’elle a adopté.

BOULANGER (Louis ). — Le nom de cet artiste est désormais immortel, car il figure en tête de plusieurs poésies de Victor Hugo. C’est un peintre de talent, un peu dévoyé à cette heure. Il prit part au mouvement romantique dès l’origine, avec une ardeur courageuse et dévouée. Il se fit le peintre de ce moyen âge fantastique qui succéda, dés I827, au moyen age troubadour de Madame Cottin. On doit le regarder comme un des créateurs de ce monde bizarre plein de gnomes, de sorcières et d’apparitions. Peintres et poëtes se donnaient alors la main dans une fraternelle étreinte, et marchaient en bataillons serrés contre les vieilles cohortes des dieux et des déesses du Parnasse impérial, qu’il faut bien se garder de confondre avec les divinités rayonnantes et éternellement jeunes de la Grèce antique.

M. Louis Boulanger dessina, en 1827 ou 28, une immense lithographie inspirée d’une des ballades de Victor Hugo, avec ces deux vers bien connus pour épigraphe :

Et leurs pas ébranlaient les arches colossales,
Troublent les morts cachés sous les pavés des sa lles.

On retrouve aujourd’hui cette pièce, curieuse pour l’histoire de l’art, dans les cartons des collectionneurs. A cette époque, elle faisait reculer d’effroi et de terreur les membres de l’Institut.

C’était une belle époque, où on se trompait, — quand on se trompait, — de bonne foi ; où l’on avait la vaillance et les généreuses audaces de la jeunesse, aussi ses heureux et charmants défauts. Cela a été grandement utile et profitable à l’art, quoi qu’on en ait dit, et malgré le dédain qu’on affecte encore pour elle à cette heure. Ces novateurs hardis, ne doutant de rien, ni d’eux-mêmes, ni de l’avenir, n’étaient pas seulement des démolisseurs, mais ils construisaient et semaient en même temps. De ce qu’ils ont bâti, tout ce qui était éphémère et sans solidité, tout ce qui était château de cartes, et il est vrai de dire qu’ils ont élevé bien des châteaux de cartes, s’est évanoui au souffle de la î’aison, sans laisser de ruines ; tout ce qui était solide, approprié au besoin du temps, est resté debout, et, çà et là, de véritables palais, avec quelques incohérences architecturales, un peu de confusion dans les plans, mais avec des magnificences et des originalités de formes nouvelles ou renouvelées qui feront l’honneur du dix-neuvième siècle, S’ils ont semé beaucoup d’ivraie mêlée au bon grain, celui-ci a étouffé l’autre et donné d’abondantes moissons. Aujourd’hui on ne bâtit plus guère, et on sème peu dans le domaine de l’art et des lettres ; encore les maisons neuves sont des niaisons à la fois incommodes, bêtes et tristes, ou l’imagination et la poésie refusent d’habiter, et propres seulement à loger la muse radoteuse et vieillotte de l’École du bon sens. Les moissons donnent des fruits fades et écœurants ; on dirait qu’ils sont malades comme ceux de la terre. Mieux vaut, je le suppose, laisser le champ en friche, et attendre des jours plus doux et un soleil plus fécondant.

Voila pourquoi je salue, chaque fois que je les rencontre, ces ouvriers intrépides de la première heure. M. Boulanger, dont le nom est trop souvent oublié maintenant, fut un de ceux-là, et des plus infatigables. Il mit au service de la cause romantique un talent sincère et convaincu, parfois original, mais plein d’invention. Malgré les bizarreries de quelques-unes de ses productions, il s’éloigne moins de la tradition des grandes écoles que ne ]e supposait alors l’Institut. Nous avons de lui des tableaux religieux largement peints et d’un bon sentiment de couleur, et je me rappelle des portraits d’autant plus louables, qu’il n’y a guère à admirer chez les portraitistes contemporains.

BRASCASSAT (Jacques-Raimond ). En voila un qui a été célèbre et dont le nom est presque oublié aujourd’hui. Non de tout le monde pourtant M. Bracassat vend toujours fort cher ses tableaux, à un certain nombre d’amateurs qui ont le culte de la peinture à l’huile ressemblant à la peinture sur porcelaine, et à d’autres qui sont toujours en retard de la mode. Cet artiste était à la mode de leur temps (il y a une douzaine d’années) ; ils sont convaincus que la mode n’a pas changé. On trouve cette dernière classe d’amateurs en province et à l’étranger. M. Brascassat est décoré et membre de l’Institut.

BRION (Gustave ). — Jeune peintre des Vosges qui se plaît à représenter des scènes de son pays avec une brutalité qui n’est pas toujours de la force et de l’énergie. Néanmoins sa peinture a comme une sorte de saveur locale, une odeur de sapin et de bruyère. C’est un mérite, mais son coloris est aigre et peu harmonieux.

C[modifier]

CABANEL (Alexandre ). Il a eu le premier grand prix de Rome en même temps que M. Benouville, et il appartient à la même école. Seulement sa peinture est en général plus montée de ton, son dessin plus étudié, plus souple et moins conventionnel. Il n’est pas encore décoré.

CABAT (Louis ). Ceux qui oublient les services rendus par M. Cabat à l’art contemporain commettent une véritable injustice. Il a joui dans son temps d’ une grande renommée, et il la méritait. Élève de M. Flers, comme lui, il chercha le côté intime et familier du paysage. Sa manière, plus ferrée que celle de son maître, avait déjà moins de naïveté. Son coloris plus fort était aussi moins harmonieux. On le prenait pour un coloriste, et on se trompait. Ses ombres sont noires et l’aspect général des tableaux de sa bonne époque a quelque chose de métallique. Du reste, une grande conscience dans l’exécution, et un sentiment d’élégance qui, exagéré, le conduisit tout droit au paysage historique.

J’ ai dit plus haut mon sentiment sur le paysage historique : je ne le condamne pas absolument ; mais dans cette voie M. Cabat conserva tous ses défauts, et perdit les unes après les autres presque toutes ses qualités. La faveur publique l’abandonna, son nom ne fut plus guère prononcé qu’ à de rares intervalles, on répétait autour de lui des noms nouveaux. On citait des jeunes gens hardis, entreprenants, mal satisfaits des réformes déjà tentées et peut-être injustes envers leur devanciers ; M. Cabat parla de se faire moine et d’entrer dans le tiers-ordre des Dominicains fondé par M. Lacordaire. Le prédicateur lui-même l’en dissuada, c’est une justice qu’il faut lui rendre, et lui conseilla un riche mariage. Ainsi fit l’artiste, probablement il fit bien.

Aujourd’hui son talent semble tout à fait dévoyé. M. Cabat produit peu, ou du moins expose peu de tableaux. En général, ses œuvres trouvent toujours des amateurs, et il serait injuste d’affirmer qu’elles sont sans mérite. Mais la force de la conviction semble avoir abandonné l’ artiste ; Sa manière est devenue hésitante, difficile à caractériser. On dirait parfois qu’ il se sent attiré vers M. Corot ; mais son coloris, moins monté qu’autrefois, tombe dans la fadeur et dans les tons louches. Toutefois il est rare qu’un rayon de poésie ne vienne pas illuminer la plus imparfaite de ses compositions.

CAZES (Henri ). Peintre d’église, élève de M. Ingres.

CHACATON (Henrion ). — Élève de Marilhat, qu’il cherche à imiter, et dont il reproduit assez exactement les défauts. Non sans mérite toutefois, assurément il en aurait davantage s’il tentait de suivre un chemin, moins battu -

CHAPLIN (Charles-Josuah (sic). Fait ou a fait tout ce qui concerne son état. Il a commencé par avoir du succès à l’école des Beaux-Arts ; plus tard, il essaya des bonshommes dans le goût de M. Ad. Leleux ; puis il fit avec une certaine habileté de brosse des portraits qui lui valurent une médaille de troisième classe en 1851, et une de deuxième en 1852. Maintenant il exécute de tout petits tableaux ; mais la finesse de l’exécution lui manque dans un genre où elle est indispensable. On a le tort dans notre époque de confondre trop souvent la lâcheté et la négligence dans l’exécution avec la largeur. Peu de nos artistes modernes savent peindre large

CHAVET (Victor ). Des femmes en costumes Louis XV, avec des paniers, de la poudre, assises dans une bergère, à-côté d’une cheminée de brèche rose, dans un appartement décoré de boiseries en grisaille, voilà les sujets qu’affectionnent MM. Chavet, Fauvelet, et autres peintres d’un genre infiniment petit. Cela est ordinairement d’une harmonie lilas, dont la fadeur est relevée, par quelques tons aigres, d’un dessin maigre et pointu, mais d’une exécution assez droite qui fait la joie des amateurs.

CHENAVARD (Paul ). Un très-grand peintre au dire de ceux qui s’occupent de matières philosophiques et d’érudition ; un très grand philosophe et un savant fort érudit, au dire des peintres. Jusqu’à présent on avait cru que, pour mériter la réputation d’un grand peintre, il fallait produire de beaux tableaux. Des esprits forts contemporains, aidés d’un certain nombre de gobe-mouches, ont démontré à leur manière que rien n’était plus faux. A leurs yeux, Raphaël, Poussin, Titien, Rubens et Rembrandt, seraient des personnages bien autrement illustres, s’ils avaient fait de beaux discours sur l’esthétique, au lieu de peindre la Dispute du Saint-Sacrement, les Bergers d’Arcadie, le Martyre de saint Pierre, la Galerie Médicis, ou la Ronde de Nuit.

Je ne sais pas si M. Chenavard fait de beaux discours, je l’ai rarement entendu, et peut-être que quand il a parlé devant moi son éloquence habituelle lui a fait défaut ; on n’est pas toujours inspiré, les plus fiers génies ont des défaillances. Mai j’ai bien du mal à le prendre pour un grand peintre, et j’ai peur, malgré ma bonne volonté et mon extrême désir de plaire à certaines gens de n’y réussir jamais. Véritablement j’ai peu vu ses œuvres, mais ce n’est pas ma faute. Pourtant j’ai un vague souvenir d’un tableau représentant le Jugement dernier, plein d’archaïsmes exécutés avec une inhabilité incroyable. M. Galimard me semble bien plus fort. Depuis, nous avons été, comme tout le monde, admis à contempler les cartons qui devaient servir au projet imaginé par M. Chenavard pour la décoration du Panthéon. L’idée de ce projet était, à mon avis, fort belle ; mais, depuis que j’ai vu les dessins de l’auteur, je suis loin de regretter qu’elle n’ait pas été exécutée. Comme dessin et comme style, ces cartons ne pouvaient pas être estimés au-dessus des compositions académiques d’un élève de Gérard.

Les admirateurs de M. Chenavard trouvent pour la plupart ces dessins fort remarquables. D’autres parmi eux conviennent cependant qu’ils sont médiocrement exécutés, et d’un style voisin de la platitude. Mais ils s’en consolent, en disant que M. Chenavard est surtout le peintre de l’idée. Les peintres de l’idée forment une nouvelle classe d’artistes, inconnue aux belles époques. Elle a pris naissance et est fort estimée en Allemagne. Pour en faire partie, et y prendre une belle place, il est fort inutile, nuisible même, de Savoir peindre et dessiner. Ceux qui estiment les qualités de la forme et de la couleur sont traités de matérialistes ; une grande injure dont les initiés seulement comprennent la gravité. Il me semble, et à beaucoup d’autres personnes, que les grands maîtres d’autrefois avaient eu aussi des idées, et de fort belles. Mais ils avaient la simplicité de croire que, pour les rendre, la forme était indispensable, et que la seule manière de les traduire avec éloquence était de les bien habiller et convenablement Mon intelligence se refuse à comprendre la théorie contraire, et les raisonnements les plus savants du monde ne me convaincront jamais. Il me parait du reste que si on poussait ces raisonnements à leur conséquence extrême, on arriverait à cette conclusion prodigieuse : que l’idéal de l’art de peindre serait de produire des tableaux sans le secours du dessin et de là couleur. Les peintres de l’idée n’ont pas encore dit cela, mais ils dédaignent de peindre eux-mêmes. C’est à leurs yeux une besogne de manœuvre, et ils invoquent l’exemple des maîtres qui se faisaient aider par leurs élèves. Seulement ils oublient qu’ils se faisaient aider seulement, et qu’ils étaient experts dans leur art. Je ne repousse pas les traditions d’autrefois, et je crois qu’on a eu tort de les abandonner Elles seules permettaient d’imprimer aux grands travaux de décoration ce caractère d’imposante unité qui leur est indispensable. Mais de là aux procédés suivis en Allemagne il y a une aussi grande distance qu’entre les Stanze de Raphaël et les cartons de M. Chenavard. M. Chenavard est décoré, tout comme un membre de l’Institut. Il ressemble à un saint Pierre peint par M. Picot.

CHINTREUIL (Antoine ). Élève de M. Corot. Un sentiment poétique de la nature, une exécution médiocrement habile, visant trop à la naïveté, la préoccupation constante de reproduire la lumière discrète et douce du maître, voila, en quelques mots, de quoi se compose le talent de ce jeune paysagiste, talent qui peut grandir.

COGNIET (Léon ). — Membre de l’Institut, officier de la Légion d’honneur. Il a obtenu ses plus grands succès à partir du Salon de 1827, où son exposition lui valut, aux yeux du public, une place honorable entre les romantiques et les gens de l’Académie : Comme Delaroche, sa réputation lui vint bien plus des défauts qu’il n’avait pas et qui effrayaient le bourgeois chez les novateurs que des qualités qu’il possède en réalité. C’est un artiste de mérite et un détestable peintre. Venu dans un moment où l’École française ne savait plus peindre, il s’imagina sérieusement que la science dans l’exécution se traduisait par une touche plus ou moins preste et habile, mais sans puissance et sans largeur. Il ouvrit un atelier d’où sortirent MM. Karl, Girardet et Philippoteaux, dont les œuvres sont la plus éclatante démonstration de ce que je viens de dire. Malgré tout, Saint Étienne visitant les malades (Salon de 1827) est un tableau d’une composition remarquable par un sentiment de naturel très-rare dans les tableaux d’église fabriqués à cette époque. Le Massacre des Innocents semble fait uniquement dans le but de servir de modèle à une lithographie de Jullien (tête d’expression). Il y a du caractère et un sentiment pittoresque, avec des effets de mélodrame, dans le Marius, horriblement dégradé par le temps. Le plafond représentant Bonaparte aux Pyramides (Musée du Louvre), peinture sans consistance et pourtant très travaillée, est néanmoins une œuvre de mérite, mais d’une harmonie fausse, et qui a le grand tort de ressembler a une vignette très consciencieusement conçue et exécutée. Je crois l’artiste très-supérieur à ses procédés de peinture. Dans le portrait.genre aujourd’hui complétement en décadence, M. Cogniet a produit des œuvres très remarquables. Tout le monde se rappelle son portrait d’une dame âgée, au dernier Salon. On pouvait et on devait condamner l’emploi de certains moyen petits et mesquins, la couleur fausse et déplaisante ; mais il y avait à admirer la finesse de l’expression et des qualités fort rares de physionomie et de caractére.

COIGNARD (Louis ). — Médaille de première classe ; peintre d’animaux. Il a de la facilité, un certain sentiment pittoresque mais il dessine et il peint lourdement ; sa couleur aussi manque de finesse. Les dernières production de cet artiste annoncent pourtant du progrès.

COMTE (Pierre-Charles ). C’est un élève de M. Robert-Fleury. Il fait exclusivement le tableau à sujets, qui est dans la peinture l’équivalent de la pendule à sujets dans le commerce de l’horlogerie. Peinture d’un excellentllent débit, du reste, qui se grave à la manière noire, et fait la fortune des marchands d’estampes dans les deux mondes. M. Comte a néanmoins du talent. S’ il était Belge, la critique française lui trouverait du génie.

COMPTE-CALIX (Françols-Claudius ), Ce prénom de Claudius rappelle involontairement M. Jacquand, qui le porte, et qui est de l’école de Lyon, comme M. Compte-Calix. celui-ci fait tout ce qui concerne son état de peintre à sujets. Mais il traite tous les sujets, les tendres les religieux et les érotiques. Le tout est d’une exécution fort commune, mais d’une certaine habileté et fournit des modèles nombreux de lithographies qu’on rencontre soit dans les alcôves du quartier Bréda, soit dans les églises ou les écoles primaires, suivant le titre qu’elles portent. Les artistes qui ont de la prétention au grand style traitent assez dédaigneusement les œuvres de M. Compte-Calix, mais je n’ai jamais su pourquoi ils mettaient au-dessus celles de M. Ch. Muller.

CORNU (Sébastien-Melchior ). -Peintre d’église, élève de M. Ingres. C’est tout. Un excellent homme, à ce qu’on assure.

COROT (Jean-Baptiste-Camille ). — Le seul peintre qui fasse tolérer le paysage historique. Il fait plus, il le fait aimer et admirer. Incomplet dans certaines parties de l’art, grand et très-grand par le sentiment exquis, profond et poétique qu’il posséda au plus haut degré de certains aspects de la nature. Les paysagistes, qui mettent tout l’art de peindre dans le ragoût, lui reprochent d’avoir trop d’ imagination : toujours le Renard et les Raisins de la fable. C’est là, au contraire, un de ses grands et rares mérites. Il en sait du reste bien autrement long qu’eux, et personne, plus que lui, n’est en état de rendre., quand il le veut, la physionomie intime d’un site, son accent local et caractéristique. Aussi ses études, plus complète que ses tableaux, sont des chefs-d’œuvre dignes des plus grands maîtres pour la vérité, la largeur simple et savante de l’exécution. Lui seul peut-être parmi les modernes a bien traduit la nature méridionale, sans exagération de coloris et sans emphase théâtrale de style.

Si ses tableaux sont inférieurs à ses études, où plutôt moins complets, en revanche les meilleurs sont de véritables poèmes, tout imprégnés d’une grâce antique Cela ne les empêche pas d’être vrais, dans le sens qu’il faut attacher a ce mot. Parce que M. Corot se complaît à faire baigner les nymphes et les bergères de Théocrite et de Virgile dans les eaux profondes d’un lac, ombragé de platanes ou de chênes verts, aux heures discrètes où le ciel revêt des teintes d’opale, doucement nuancées d’un rose indécis parce qu’il fait danser en rond des faunes ; des ægypans et des bacchantes tes, au bord des fontaines sacrées, bordées de lauriers-cerises et d’oranges aux fruits d’or, il n’en saisit pas moins, avec une prodigieuse précision, les nuances les plus fugitives des valeurs de ton, et il donne à la plus médiocre de ses œuvres un cachet d’harmonie qui est la loi suprême des coloristes.

Il a, il est vrai, les défauts de ses qualités, comme tous les maîtres. Il néglige trop les détails qui lui semblent insignifiants, et il en prend pour insignifiants qui ne le sont pas. Ses arbres, d’une silhouette presque toujours heureuse et vraie, ne sont souvent que des silhouettes, etc., etc. Mais je ne fais point une étude minutieuse et détaillée, et je m’arrête dans ma critique. Les défauts de M. Corot sont faciles à reconnaître ; son rare mérite est plus difficile à apprécier. Il est devenu à la mode ; mais je ne suis bas bien sûr que les amateurs qui achètent aujourd’hui fort cher des œuvres qu’ils ont longtemps dédaignées les comprennent mieux qu’autrefois.

On dit que M. Corot est un excellente homme, un bonhomme même. Ceux qui lui contestent cette dernière qualité essayent de le faire en citant de lui des traits de bon sens, de finesse et d’esprit. A mon avis, ils témoignent ainsi contre leur propre opinion.

COURBET, maître peintre d’Ornans (Franche-Comté). Ainsi s’est-il désigné lui-même dans plusieurs affiches où il annonçait l’exposition de ses tableaux. A mon avis, c’est un peintre, mais ce n’est pas encore un maître. Quand il exposa pour la première fois, il prit la qualité d’élève de M. Hesse. Plus tard il nia, par une lettre dont la convenance n’était pas le principal mérite, qu’il eût jamais reçu de leçons de cet artiste estimable. Il n’est, selon lui, l’ élève d’aucun professeur ; du temps de l’Empire, il eût signé sur le livret du Salon : Élève de la nature et du sentiment.

On a fait beaucoup de bruit autour du nom et des œuvres de M. Courbet : personne n’en a fait autant que ses amis et lui même. Aujourd’hui un silence qui doit leur sembler un peu morne a succédé à ces étourdissantes clameurs. Juste retour de l’opinion, et qui montre bien que les réputations fondées sur le talent seul résistent et durent plus longtemps que celles qui s’appuient surtout sur la réclame. Non que M. Courbet n’ait pas de talent, mais il l’emploie mal.

Du reste, si ses partisans l’ont vanté outre mesure, ses adversaires l’ont, à mon sens, assez mal combattu. Il s’agissait beaucoup moins de réalisme et d’idéal qu’on ne l’a cru, et surtout qu’on ne l’ a dit. Cela est si vrai, que personne aujourd’hui ne veut plus être réaliste, et que toutes les définitions qu’on a essayées de ce mot sont incompréhensibles ou absurdes. Nier qu’il y ait dans la nature des choses belles et des choses laides, c’est comme si l’on affirmait que le bien est pareil au mal. Tous les hommes ne sont pas beaux, tous ne sont pas parfaitement tournés. Un sophiste éloquent pourra dé montrer le contraire ; mais, si MM ; Laurent-Jean ou Cauvin entrent dans la salle, adieu tous les paradoxes.

Autre chose est de dire qu’on peut Intéresser, dans l’art, avec les plus vilains modèles, à la condition de bien mettre en relief l’accent caractéristique, intimes, original et pittoresque de leur physionomie ou de leur aspect. Cette doctrine n’est point nouvelle ; elle a été depuis longtemps mise en pratique par les maîtres les plus illustres. Assurément les deux littérateurs que je viens de nommer ne sont pas des Adonis ou des Antinoüs, mais Holbein aurait fait néanmoins des chefs-d’œuvre de leurs portraits, et les aurait faits ressemblants. M. Courbet a exposé au dernier Salon une Baigneuse qui a fait scandale. Il le cherchait probablement, et a dû se sentir flatté. Je ne suis pas de ceux qui se sont récriés contre le sujet choisi par l’artiste ; mais non-seulement la femme qu’il s’était complu à peindre d’une brosse lourde, après l’avoir dessinée d’un crayon plus grossier qu’inexact, n’était point une Venus, sa pose était encore fort disgracieuse et la couleur générale du tableau assez déplaisante, terne et salie dans la lumière, opaque et noire dans les ombres. Jordaëns, traitant ce sujet des plus vulgaires, n’eût pas plus que M. Courbet cherché à l’ennoblir et à lui donner un style académique, mais il l’eût revêtu des splendeurs de sa palette ; il eût fait jouer les mille caprices de la lumière, du clair-obscur et de l’ombre sur ces chairs boursouflées comme un mannequin de baudruche ; il eût donné la fraîcheur, l’humidité et le charme au paysage ; l’air aurait circulé sous les feuilles du gros arbre noir que le maître d’Ornans semblait avoir copié d’après un arbre en tôle, — comme les palmiers-cheminées des bains de la Samaritaine.

Il suit de là que M. Courbet produit des œuvres déplaisantes, moins par les sujets qu’il traite que par la façon dont il les traite, qu’il n’a point du tout inventé la théorie de la vérité dans l’art, et que les laideurs les plus choquantes dans la nature ont leur poésie et leur pittoresque. Entre nous, M. Courbet n’est pas si vrai qu’on le dit et qu’il le croit peut-être. Il a beaucoup des qualités du peintre, mais pas toutes ; il lui en manque d’essentielles. Il n’est ni un dessinateur ni un coloriste. On n’est pas dessinateur, pour traduire plus ou moins exactement un contour, et modeler avec assez de réalité ; il faut donner à la forme le mouvement et la vie On n’est pas davantage un coloriste, quand on a un sentiment assez grossièrement exact du ton local ; il faut y joindre la science de l’harmonie, ses secrets et ses finesses. En revanche, cet artiste est un de ceux qui ont le mérite très-rare au jourd’hui, de peindre large, et d’une assez belle façon, sans les petites ficelles de métier et de recettes qui font tout le mérite de beaucoup de gens. Maître Courbet, Si fort ennemis de la tradition, a le malheur d’être fort beau garçon et d’avoir une tête qui est un véritable Archaïsme. Il ressemble à un roi mage, et son profil rappelle celui des figures hiératiques des musée assyrien. C’est un excellent homme, et il deviendra un artiste de beaucoup de talent, le jour où il se décidera à peindre des tableaux qui ne seront pas des annonces et des prospectus.

COURT (Joseph-Désiré ). — M. Court, chevalier de la Légion d’honneur, est élève de Gros. Il eut un jour un de ces succès, qui font ’époque dans la vie d’un artiste, avec un tableau exécuté â Rome, la Mort de César. Cette page, trés-importante par ses dimensions, fait partie de la collection du palais du Luxembourg. On y remarque des qualités réelles de mise en scène et de composition Mais les figures sont d’un dessin académique et déclamatoire, d’un modelé vide et rond, la couleur fausse et déplaisante, la peinture mince et sans consistance. Néanmoins un graveur habile pourrait tirer une belle page de cette vaste toile, en y ajoutant ce qui lui manque

Depuis longtemps M. Court peint plutôt le portrait que l’histoire. Ses productions, dans ce genre, font l’admiration de quelques bourgeois, et fournissent, lors des expositions, un texte continuel aux plaisanteries des rapins. Il parait que ces portraits ont aussi un grand succès auprès du haut clergé, car M. Court peint presque toujours des prélats.

COUTURE (Thomas ). On peut dire de cet artiste, comme des gravures d’un certain prix, que sa renommée était plus grande avant la lettre. Il n’en a pas moins du talent et une habileté de métier longtemps estimée science par les gobe-mouches du feuilleton. Quand parut son œuvre la plus importante, les Romains de la décadence (Salon de 1847), l’Académie, d’ordinaire assez hostile aux nouveaux venus, salua dans M. Couture le sauveur de l’art menacé par les Vandales. Les Vandales se résumaient dans M. Delacroix. Les journaux mêlèrent leurs louanges à celles de l’Institut. Si Paris, comme Rome ou Toulouse, eût possédé un Capitole, on l’y aurait conduit en triomphe et coiffé de lauriers. Un seul critique ne s’associa pas complètement à ces acclamations universelles ; M. Planche compara la peinture du jeune artiste aux œuvres des maîtres du dix-huitième siècle ; par exemple, si j’ai bonne mémoire, à celles de Restout, des Coypel et des Natoire. Les enthousiastes s’indignèrent de la comparaison, qui ravalait, disaient-ils, leur héros. Je ne suis ni de leur avis, ni de celui de M. Planche. A mon sens. ce dernier faisait de M. Couture, sous forme de blâme, un éloge immérité.

Les maîtres auxquels il l’assimilait ne sauraient être mis, il est vrai, au rang de ceux des grandes époques. Ils manquent de naturel et de vérité, de puissance et de largeur ; mais ils possèdent des parties importantes de l’art. S’ils remplacent trop souvent l’étude de la nature par l’adresse du métier, on est forcé de convenir que cette adresse est réelle, et qu’il faut être trés-savant pour tricher, comme ils le font, avec la science. Ils possèdent tous d’ailleurs, même les plus faibles d’entre eux, cette logique de l’ordonnance et de la composition, cette entente du tableau, qui est la première et la plus évidente qualité de l’école française. Avec cela un sentiment très-pittoresque, un esprit ingénieux, varié, plein d’invention et de ressources. Véritablement M. Couture est bien loin de tout cela. Il peut être l’homme du monde le plus spirituel, je n’en sais rien ; mais c’est de tous les peintres celui qui l’est le moins. Sa manière, où l’on ne sauraient méconnaître une certaine habileté, est lourde, commune, déplaisante ; elle trahit beaucoup plus d’aplomb que d’ audace. C’est un compromis entre l’imitation du modèle vivant et la routine académique. Les gens de l’Institut recommandent d’idéaliser la nature, et, sous ce prétexte, ils appliquent à tous les types des formules d’une banalité nauséabonde, M. Couture, croyant être original et nouveau, trouve plus simple d’enlaidir ce qu’il copie. Il prend la brutalité du dessin pour l’énergie,. la grossièreté pour la largeur de l’exécution, et il croit donner du mouvement et de l’action à ses figures en leur faisant des contours cahotés et cernés d’un trait noir.

Il a longtemps passé pour un coloriste, à l’aide de la plus grosse des ficelles, c est à-dire en enlevant ses figures sur des fonds noyés, d’une teinte uniforme et terne. D’ où une harmonie de convention qu’il cherche à raviver par des colorations aigres et discordantes, qui sont autant de fausses notes. Avec tout cela, une palette assez indigente, et qu’il applique à tous les sujets. Néanmoins M. Couture possède une certaine verve de brosse ; il a même des qualités trés-réelles, résumées dans une toile, le Fauconnier, la meilleure page de peintre qu’îl ait jamais faite. A vrai dire, ce n’est pas un tableau, mais simplement une étude ; seulement c’est une étude réussie, et qui montre une fois de plus la justesse de cette maxime, rimée par le fabuliste :

Ne forçons pas notre talent…

CURZON (Paul-Alfred de ). Mon confrère Edm. About le met au rang des premiers paysagistes de ce temps-ci. Un tel éloge, pour venir d’un ami-pourtant spirituel entre tous, -n’en est pas moins dangereux.

Il y a des peintres plus forts que M. de Curzon. Celui-ci est évidemment un homme de goût qui fait des tentatives pour se débarrasser des mauvaises pratiques de peindre l’école de Rome, et traduire la nature des campagnes grecques ou italiennes avec une poétique sincérité. On doit lui tenir compte de ses efforts et constater ses progrès.