Dictionnaire historique et critique/11e éd., 1820/Abdère 2

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ABDÈRE, ville maritime de Thrace, proche l’embouchure du Nestus [a]. Il y en a [b] qui veulent que la sœur de Diomède l’ait bâtie (A), et qu’elle lui ait donné son nom ; mais qu’en la 31e. olympiade, ceux de Clazomène la rebâtirent, et lui firent porter le leur. Si l’on en croit Hérodote, ils ne firent qu’en jeter les fondemens, sous la conduite de Timésius [c] : on les chassa (B), on rendit nulle leur entreprise ; et ce sont les Téiens qui, à proprement parler, bâtirent Abdère, lorsque, se voyant près de tomber entre les mains d’Harpagus, lieutenant de Cyrus, ils aimèrent mieux abandonner leur patrie que de se voir sous la domination des barbares. Ils s’embarquèrent donc tous, et allèrent achever ce que Timésius n’avait fait que commencer [d]. Il en courut un proverbe [e] qu’Érasme n’a pas trop bien entendu (C). Je ne parle pas de l’opinion qui attribue à Hercule la fondation de cette ville (D) : il vaut mieux se souvenir de quelques singularités qu’on a débitées touchant Abdère. Les pâturages des environs avaient une telle force, qu’ils donnaient la rage aux chevaux [f]. Il y eut une si grande multitude de grenouilles et de rats dans cette ville [g], au temps de Cassander, roi de Macédoine, que les habitans furent contraints de se retirer ailleurs (E) ; mais il faut croire qu’ils y retournèrent bientôt (F), ou que d’autres allèrent occuper leur place. Les Abdérites ont été fort décriés du côté de l’esprit et du jugement (G) ; et néanmoins il est sorti beaucoup de grands hommes de leur ville : un Protagoras, un Démocrite, un Anaxarque, l’historien Hécatée, le poëte Nicænétus et plusieurs autres dont les catalogues des hommes illustres faisaient mention [h]. Rien n’est plus étrange que la maladie qui régna pendant quelques mois dans Abdère (H), du temps de Lysimachus [i]. C’était une fièvre chaude qui se dissipait au septième jour par quelque crise ; mais elle causait un tel trouble dans l’imagination des malades, qu’elle les convertissait en comédiens. Ils ne faisaient que réciter des morceaux de tragédie, et surtout de l’Andromède d’Euripide, comme s’ils eussent été sur le théâtre : de sorte qu’on voyait dans toutes les rues je ne sus combien de ces acteurs pâles et maigres qui faisaient des exclamations tragiques. Cela dura jusqu’à l’hiver suivant, qui fut fort froid, et par-là plus propre à faire cesser cette rêverie. M. Moréri rapporte très-mal ce fait (I). M. Béger [j], qui a publié ses conjectures sur une médaille des Abdérites (K), qu’il croyait avoir été frappée pour être un monument de cette fâcheuse maladie, a changé de sentiment lorsqu’il a vu la belle dissertation qui lui a été écrite sur ce sujet [k], où l’on trouve bien des choses concernant la ville d’Abdère. J’en rapporte quelques-unes dans la dernière remarque. Il se faisait à certains jours, dans cette ville, une espèce de cérémonie qu’on pourrait appeler en quelque manière auto da fé ; car c’était sans doute un acte de religion. On dévouait une personne, et puis on l’assommait à coups de pierres. Je crois qu’il n’y a qu’Ovide qui en parle ; il met cela entre les malédictions qu’il souhaite à son ennemi :

Aut te devoveat certis Abdera diebus,
Saxaque devotum grandine plura petant [l].


Les commentateurs sont muets sur ce passage. Il faut qu’on ne trouve pas l’origine ni les circonstances de cette cérémonie. Je dirai ailleurs [m] qu’il y avait dans Abdère un temple de Jason que Parménion fit détruire.

  1. Herodot., lib. VII, cap. CIX, CXXVI.
  2. Solin, chap. X. Voyez aussi Mela, lib. II, cap. II.
  3. Voyez son article.
  4. Herodot., lib. I, cap. CLXVIII.
  5. Strabo, lib. XIV, pag. 443.
  6. Plinius, lib. XXV, cap. VIII.
  7. Justin. lib. XV, cap. II.
  8. Πλεῖςοι δ᾽ Ἀϐδηρίται ὑπὸ τῶν πινακογράϕῶν ἀναγράϕονται. Plurimi autem Abderitæ exstitere, de quibus doctorum virorum indices commemorant. Stephanus Byzant., verbo Ἀϐδηρα.
  9. Lucian. Quomodò Histor. sit conscribenda, initio.
  10. Laurentius Begerus. Son livre a été imprimé à Berlin, in-4., l’an 1691.
  11. Par M. Ézéchiel Spanheim. Elle est imprimée avec le traité de M. Béger.
  12. Ovid. in Ibim, vers. 494.
  13. Dans l’article Jason.


(A) La sœur de Diomède l’ait bâtie. ] Il n’y a point d’homme qui puisse ajouter foi à M. Moréri sans être persuadé qu’Abdère, bâtie par les Téiens, a porté le nom de Diomède, qui en était roi, et que c’est Hérodote qui nous l’apprend. Or, ce n’est qu’un tas de mensonges : car, en premier lieu, ce qui regarde Diomède est un fait du temps poétique ; mais l’abandon de Téos par ses habitans, et leur retraite dans la Thrace, où ils bâtirent Abdère, est un fait du temps historique et qui se rapporte à la 59e. olympiade. C’est donc une étrange bévue que de joindre ces deux choses de telle manière, qu’on met le temps de la fable après celui de la vérité. Si vous voulez suivre Hérodote touchant la construction d’Abdère par les Téiens, ne nous allez plus parler de Diomède, qui, en cas qu’il ait jamais été, était mort depuis plusieurs siècles ; ou, si vous voulez parler de cet ancien roi de Thrace, avertissez-nous que vous rapportez une opinion différente de celle qui concerne les Téiens. En second lieu, Hérodote, quand il parle de la construction de cette ville, ne fait pas plus de mention de Diomède que du grand-turc. Enfin il n’est pas vrai qu’Abdère ait porté le nom de Diomède. Il fallait dire que, selon Solin, la sœur de Diomède l’avait bâtie et lui avait donné son nom, d’où M. de Saumaise a eu grand droit de conclure que cette sœur s’appelait Abdéra [1]. Il y a dans Goltzius une médaille où l’on voit une tête de femme, avec cette inscription ΑΒΔΗΡΑΣ ΚΟΡΑΣ [2]. Nos plus savans médaillistes la rapportent à la sœur de Diomède, fondatrice d’Abdère [3].

(B) On les chassa. ] Hérodote le dit expressément ὑτὸ θρηικῶν ἐξελαθεὶς, à Thracibus expulsus [4]. Nous verrons, dans la remarque suivante, une méprise de Pinedo sur ce sujet. Toutes les apparences veulent que les imprimeurs soient la seule cause de cette autre méprise, Thracibus ejectis, qui se voit dans la docte lettre de M. de Spanheim à M. Béger. Ils ont mis ejectis au lieu de ejectus.

(C) Un proverbe qu’Érasme n’a pas trop bien entendu. ] Voici le proverbe : Ἄβδηρα καλὴ Τηίων ἀποικία ; Abdère la belle colonie des Téiens. Cela veut dire, selon Érasme : Si vous me chagrinez trop, je sais bien où je me retirerai. Hoc ænisgmate proverbiali significamus, non deesse quò confugiamus, si quis præter modum pergat esse molestus [5]. Le Portugais Pinedo, contraint d’abandonner sa patrie, afin de se garantir des avanies de l’inquisition, adopte ce proverbe en ce sens-là ; mais il ajoute qu’il n’en prend pas toujours bien de faire ces sortes de retraites, et qu’il en parle par expérience. Quo (proverbio) significabatur non deesse quò confugiamus, si nobis contumeliæ inferantur, ut fecêre Teii : sed hoc non semper feliciter solet evenire : et doctus et expertus loquor [6]. S’il n’avait pas eu plus de raison de se plaindre que de dire, comme il fait dans la même page, que les Téiens avaient chassé le Clazoménien Timésius, qui commençait à bâtir Abdère, ses plaintes seraient les plus mal fondées du monde. Mais revenons à Érasme. Ce que j’ai à lui critiquer n’est pas tant l’explication du proverbe que ce qu’il ajoute, que peut-être Cicéron a fait allusion à cela dans ses épîtres à Atticus. Il en cite deux endroits [7], dans lesquels il est visible que Cicéron ne parle d’Abdère que pour la représenter comme un lieu où les affaires se traitaient sottement, et sans rime ni raison. Mais si Érasme, qui s’est servi d’un peut-être, ne laisse pas de mériter quelque censure, que dirons-nous de ce ton affirmatif de Moréri, Cicéron fait sans doute allusion ? Qu’en dirons-nous, lorsque nous saurons à quoi l’on rapporte cette allusion ? Ce n’est pas au fait qu’Érasme a conjecturé ; la faute serait plus légère ; c’est à un certain éclat qu’il est sûr que ceux de Clazomène, chassés de l’Asie, donnèrent à la ville d’Abdère, qui la rendit si célèbre, et qui donna l’occasion à ce proverbe des Grecs, Abdère la belle. Je le répète encore, il est visible que Cicéron ne parle d’Abdère que pour en tourner en ridicule le gouvernement. C’est donc une grande faute que d’avoir dit qu’il fait sans doute allusion à l’éclat, à la gloire et à la beauté de cette ville. Mais, de plus, il n’est pas vrai que les Clazoméniens soient la cause de ce prétendu grand éclat qui fit naître le proverbe. J’avoue que, selon Solin, ils rebâtirent Abdère que le temps avait fait tomber en ruine, et qu’ils la tirent plus grande qu’elle n’était ; mais voilà tout ce que nous lisons d’eux ; et si l’on consulte Hérodote, on trouvera que les Thraces ne leur donnèrent pas même le temps de la bâtir. Après tout, n’est-il pas certain que Strabon rapporte expressément le proverbe aux Téiens, qui, pour n’être pas exposés à l’insolence des Perses, se réfugièrent à Abdère ? Le nom des Téiens n’est-il pas contenu dans le proverbe ? Outre cela, que Moréri nous dise un peu où il a trouvé que, quand les Clazoméniens vinrent bâtir cette ville dans la Thrace, on les avait chassés de l’Asie. Hérodote ni Solin n’en disent pas un seul mot. Enfin je ne vois personne qui n’entende le proverbe plutôt au désavantage qu’à l’avantage d’Abdère. Érasme même n’a point rejeté l’explication de Vadianus, quoique peu glorieuse à cette ville. Existimat convenire proverbium ubi quis fortunam tenuem, sed cum libertate conjunctam, anteponit amplis opibus, sed obnoxiis servituti. Cujus sententiæ non refragor ; num damnatus est Abderitarum aër, et item pascua. Voyez Isaac Vossius sur Pomponius Méla [8].

(D) Qui attribue à Hercule la fondation de cette ville. ] M. de Saumaise [9] n’a prouvé, que par le témoignage de Tzetzés, que la fondation d’Abdère ait été attribuée à Hercule : il pouvait en donner un meilleur garant ; car nous apprenons d’Apollodore [10] qu’Hercule, ayant enlevé les cavales de Diomède, fut averti que les Bistons avaient pris les armes ; que là-dessus il donna ces cavales à garder à un jeune homme qu’il aimait, nommé Abdère, et marcha contre les Bistons ; qu’il en tua une partie ; qu’il mit les autres en fuite ; qu’il tua aussi Diomède ; mais qu’à son retour il trouva que les cavales avaient mis Abdère en pièces ; qu’il bâti une ville auprès du tombeau de ce jeune homme, et qu’il livra ces cavales à Eurysthée. Étienne de Byzance dit seulement que la ville d’Abdère fut ainsi nommée à cause d’Abdère, mignon d’Hercule [11] ; il ne dit point si ce fut Hercule qui la bâtit, ou si ce fut le jeune mignon. Ce dernier sentiment est rapporté par Marcien d’Héraclée [12]. Le septième livre de Strabon, si on l’avait tout entier, déciderait peut-être la chose : les extraits que l’on en a marquent seulement que le nom de la ville d’Abdère est celui d’un homme qui fut mangé par les chevaux de Diomède. Remarquez qu’Hygin semble dire fort clairement qu’Abdère était un des domestiques de Diomède, et qu’il fut tué par Hercule : Diomedem, regem Thraciæ, et equos quatuor ejus, qui carne humanâ vescebantur, cum Abdero famulo interfecit [13]. M. de Saumaise dit là-dessus qu’il ne faut point chercher l’uniformité dans les fables : il a raison ; on trouve le blanc et le noir sur les mêmes choses dans les écrivains du temps fabuleux ; mais peut-être qu’on pourrait dire qu’Hygin a voulu signifier qu’Hercule, secondé d’Abdère, tua ce cruel roi de Thrace qui nourrissait de chair humaine ses chevaux. Je ne garantis point ce sens. Vigénère avait déjà remarqué l’opposition qui se trouve entre Hygin et Philostrate [14]. On pouvait encore dire que ce dernier est très-différent d’Apollodore : car il veut [15] que Diomède ait abandonné Abdère à ses cavales ; qu’Hercule, allant délivrer son favori, l’ait trouvé à demi mangé ; et que, pour punir Diomède, il l’ait fait servir de nourriture à ses cavales [16]. Philostrate ne veut point, comme Apollodore, qu’Hercule ait fait bâtir une ville auprès du sépulcre de son ami. Mais d’ailleurs Apollodore ne dit point, comme Philostrate, qu’Hercule ait ordonné des jeux où des exercices en l’honneur d’Abdère. Je crois qu’il n’y a qu’un seul auteur [17] qui ait dit que Patrocle fut frère de cet Abdère, On prétend pouvoir prouver par les médailles que les Abdérites aimaient mieux rapporter le nom de leur ville à Abdéra, sœur de Diomède, qu’au mignon d’Hercule [18].

(E) De se retirer ailleurs. ] Justin dit que Cassander, ayant peur qu’ils n’envahissent la Macédoine, entra en traite avec eux, et les plaça sur les frontières. On s’est un peu moqué de cette peur de Cassander [19] ; lui qui faisait trembler toute la Grèce, pouvait-il craindre que les habitans d’une seule ville qui fuyaient des rats et des grenouilles ne s’emparassent malgré lui de tout un pays ? M. Moréri, qui apparemment n’avait jamais su qu’on eût demandé raison de cette peur à l’historien Justin, a fait tout ce qui fallait pour lui épargner cette censure ; car il déclare que Cassander reçut les Abdéritains dans la Macédoine avec beaucoup de bonté. Ceux qui s’en fieront à son dictionnaire ne songeront pas à critiquer cet ancien historien. On ajoute que cette bonté de Cassander se déploya l’an 3650 du monde, selon la chronologie d’Eusèbe. Qui croirait, en lisant cela, qu’Eusèbe n’a pas dit un seul mot de cette action de Cassander, et qu’il ne compte point les temps selon les années du monde ? Venant au fond, je dis que, selon Justin, les Abdérites furent placés par Cassander sur les frontières du pays avant qu’il tuât les fils d’Alexandre : or, selon Calvisius [20], il acheva de s’en défaire l’an du monde 3641 ; ainsi la chronologie de notre homme est aussi fausse que la bonté de Cassander est contraire au seul historien qu’il a pu suivre.

(F) Qu’ils y retournèrent bientôt, etc. ] Ce que Lucien rapporte de la maladie des Abdérites arriva sous le règne de Lysimachus, et, par conséquent, est postérieur à l’aventure des grenouilles ; car, selon Justin [21], elle précéda le temps auquel Lysimachus et Cassander prirent la qualité de roi. Ajoutez à cela qu’au temps du dernier roi de Macédoine, la ville d’Abdère était assez florissante. Le préteur Lucius Hortensius la pilla ; mais sa conduite fut désapprouvée par le sénat romain, et la liberté fut rendue aux Abdérites [22].

(G) Les Abdérites ont été fort décriés du côté de l’esprit et du jugement. ] On a déjà vu comment Cicéron les accommode dans ses lettres à Atticus. Il n’est pas plus obligeant dans un autre livre [23] où, après avoir rapporté une opinion qu’il croit ridicule, il ajoute, quæ quidem omnia sunt patriâ Democriti quàm Democrito digniora. Juvénal, ne pouvant nier que Démocrite n’eût beaucoup d’esprit et de sagesse, prétend que c’est une preuve que les grands hommes peuvent naître sous un air grossier et dans le pays des sots :

Cujus prudentia monstrat
Summos posse viros, et magna exempla daturos
Vervecum in patriâ, crassoque sub aere nasci [24].


Martial n’a guère juge plus avantageusement des Abdérites, quand il a dit :

Si patiens, fortisque tibi, durusque videtur,
Abderitanæ pectora plebis habes [25].


Vigénère s’abuse grossièrement sur ce passage ; il le croit adressé au criminel qui représenta sur le théâtre l’action de Mutius Scévola en mettant la main dans le feu [26] ; mais il s’adresse à ceux qui seraient si dupes, qu’ils prendraient cela pour un acte de constance, vu que ce criminel ne l’avait fait que pour s’exempter d’être brûlé vif.

Nam cùm dicatur tunicâ præsente molestâ
Uremanum, plus est dicere, non facio [27].


Isaac Vossius, qui était quelquefois assez singulier dans ses pensées, a fait pour les Abdérites une apologie d’un tour nouveau. Il avoue que plusieurs d’entre eux naissaient ou devenaient fous ; mais il prétend que ce n’était pas une marque de stupidité, vu que la folie ne s’attaque pas à des lourdauds et à des stupides qui n’ont rien à perdre, et qu’elle s’empare très-souvent des plus grands esprits [28]. Et quant à ce qu’Hippocrate a fait mention de plusieurs Abdéritains dont la fièvre avait été accompagnée de délire [29], M. Vossius prétend que ce n’est point de là qu’est né le proverbe qui décriait cette ville ; mais plutôt de la passion agréable qui succédait à leur fièvre. Ex affectu jucundissimo, qui ipsorum febribus succedere solebat, ut testatur Lucianus scripto de Conscribendâ Historiâ [30], ils devenaient passionnés pour les vers et pour la musique, et ils faisaient les comédiens dans les rues. Une folie comme celle-là, dit-il, ne tombe point sur des gens grossiers et flegmatiques : Tam elegans insania non cadit in crassos et pituitosos, nedùm in vervecea capita. Cet auteur aurait dû se souvenir de la maxime d’Aristote, qu’une hirondelle ne fait pas le printemps. Pourquoi tourne-t-il en coutume et en habitude une suite de fièvre qui n’arriva qu’une fois ? Ce qu’il cite de Lucien est un fait unique qui ne fonde point de tels proverbes. Je dirai en passant qu’Érasme n’a pas bien pris la pensée de Cicéron [31] ; car on doit inférer des paroles de ce Romain, non pas que les habitans d’Abdère fussent stupides, mais que, par un grand égarement d’imagination, ils donnaient dans des paradoxes incroyables et insoutenables. Abderitanis naturâ peculiarerm fuisse mentis stuporem indicat M. Tull. in libris de Naturâ Deorum, c’est ce que dit Érasme [32]. De fort habiles gens [33] citent cela comme le propre texte de Cicéron, tant il est vrai que les recueils de nous autres gens de lettres tiennent du naturel de la renommée ; ils acquièrent de nouveaux traits en changeant de place [34]. Ceux qui prétendent que le terme d’Αϐδηρολόγος, qui se trouve proverbialement dans le discours de Tatien contre les Grecs, signifie un conteur de sornettes, un donneur de billevesées, ne confirment point l’accusation de stupidité que l’on intentait aux Abdérites : un niais, un sot, un butor, en donnent pas à garder aux gens. Outre que Tatien applique son mot aux doctrines de Démocrite, qui sans doute n’étaient pas les rêveries d’un gros animal.

(B) La maladie qui régna pendant quelques mois dans Abdère. ] Lucien, qui en a décrit les symptômes, a prétendu en trouver la cause dans ce que je m’en vais dire. Archélaüs, bon com'dien, avait joué l’Andromède d’Euripide devant les Abdéritains, au milieu d’un été fort chaud, plusieurs sortaient du théâtre avec la fièvre, et, comme ils avaient l’imagination tout imprimée de la tragédie, les rêveries que la fièvre leur causa ne faisaient que leur représenter Andromède, Persée, Méduse et ce qui s’ensuit, et réveillaient de telle sorte les idées de ces objets et du plaisir de la représentation, qu’ils ne pouvaient s’empêcher de réciter et d’actionner à l’imitation d’Archélaüs. Je pense que les premiers qui donnèrent cette comédie dans les rues, après que leur fièvre continue fut passée, gâtèrent plusieurs autres convalescens. Les dispositions étaient favorables alors aux progrès de cette contagion. L’esprit est sujet aux maladies épidémiques tout comme le corps ; il n’y a qu’à commencer sous de favorables auspices et lorsque la matière est bien préparée. Qu’il s’élève alors un hérésiarque ou un fanatique dont l’imagination contagieuse et les passions véhémentes sachent bien se faire valoir, ils infatueront en peu de temps tout un pays, ou, pour le moins, un grand nombre de personnes. En d’autres lieux ou en d’autres temps, ils ne sauraient gagner trois disciples. Voyez-moi ces filles de Milet qui furent pendant quelque temps si dégoûtées du monde, qu’on ne put les guérir de la fantaisie de se tuer qu’en menacant d’exposer nues aux yeux du public celles qui se tueraient [35]. Le remède seul témoigne que leur passion n’était qu’une maladie d’esprit, où le raisonnement n’avait nulle part. On vit à Lyon quelque chose de semblable, vers la fin du quinzième siècle [36]. La différence qui va entre ces maladies et la peste ou la petite vérole, c’est que celles-ci sont incomparablement plus fréquentes. Je croirais volontiers que le ravage que le comédien Archélaüs et le soleil firent dans l’esprit des Abdérites [37] est moins une marque de stupidité que de vivacité ; mais c’était toujours une marque de faiblesse ; et je m’en rapporte à ceux qui ont observé quelles gens étaient les plus ébranlés de la représentation d’une pièce de théâtre. Quos (terrores ou errores ) auxerunt poetæ ; frequens enim consessus theatri, in quo sunt mulierculæ et pueri, movetur audiens tam grande carmen :

Adsum atque advenio Acherunte vix via alta atque ardua,
Per speluncas saxis structas asperis, pendentibus,
Maximis, ubi rigida constat crassa caligo inferùm [38].

(I) M. Moréri rapporte très-mal ce fait [39]. ] Il n’est pas vrai que les Abdérites mourussent sur les théâtres, ni que la maladie qu’ils eurent alors ait donné lieu au proverbe, abderitica mens. On mettrait bien en peine les gens, si on les obligeait de prouver qu’il y a eu autrefois un tel proverbe : il ne suflirait pas de soutenir que les Abdérites passaient communément pour des sots : il faudrait montrer qu’on se servait des propres termes, abderitica mens, pour signifier cette opinion genérale ; or il est sûr qu’Érasme n’a cité personne qui ait employé ces termes. Mais laissons cet incident ; abandonnons même comme fausse la réflexion que voici : c’est qu’une chose aussi passagère que le fut cette maladie des Abdérites, de laquelle Lucien est le seul qui ait parlé, et encore ne l’a-t-il fait que pour en former l’exorde d’une dissertation ; c’est, dis-je, qu’un fait comme celui-là ne semble pas pouvoir donner lieu à un proverbe qui diffame éternellement tout un peuple ; car si l’on me dit, par exemple, que le serò sapiunt Phryges pouvait n’avoir été fondé que sur une seule faute des Phrygiens, je donnerai d’abord une bonne différence, puis qu’il est certain que, dès que la chose eut été tournée en proverbe, on ne l’appliquait pas aux Phrygiens plus qu’à une autre nation, au lieu que les reproches qu’on faisait aux Abdérites les regardaient littéralement et continuellement, et de la manière que ceux qu’on fait aux Normands et aux Gascons regardent ceux à qui on les fait [40]. Mais, encore un coup, traitons cela de fausse chicane, et contentons-nous de ce coup à bout-portant. Le proverbe de M. Moréri, abderitica mens, ne servait qu’à imputer aux Abdérites beaucoup de bêtise ; or, la maladie dont parle Lucien n’était point bêtise ; ce m’était qu’une imagination déréglée, et une sorte de folie qui attaque plutôt les gens de beaucoup d’esprit qu’un sot et un hébété : donc M. Moréri a eu tort de dire que son proverbe eut pour fondement la fureur que Lucien a rapportée. Si je nomme Lucien, ce n’est pas que je ne sache que M. Moreri n’a cité que Cœlius Rhodiginus, comme on le lui a déjà reproché [41]. C’est Charles Étienne qui lui a fourni cette citation. Lui et une infinité d’autres gens ont rempli et remplissent tous les jours les espérances que cet auteur italien conçut en se résolvant de ne point citer. Il espéra qu’on le citerait lui-même, ce que l’on n’aurait point fait s’il avait mis à la marge de son livre le nom des anciens qu’il copiait.

(K) Sur une médaille des Abdérites. ] D’un côté, elle représente un griffon, et de l’autre une tête d’homme sans barbe, couronnée de laurier, avec ces mots : ΕΠΙ ΔΙΟΣ ΛΑΙΟΥ. M. Béger conjecturait que cette médaille, consacrée à Apollon sous le titre de Jupiter malfaisant, sub Jove sinistro, la même chose qu’à Rome, sub Vejove, avait été destinée à signifier les trop chaudes influences du soleil qui étaient cause des imperfections pour lesquelles on diffamait les Abdérites, et qui cependant les rendaient de bons disciples d’Apollon. M. de Spanheim entend par cette inscription le préteur ou le gouverneur d’Abdére [42], et il dit que, le griffon ayant été le symbole de Téos, comme il paraît par plusieurs médailles, il ne se faut pas étonner que les habitans d’Abdère, colonie des Téiens, aient marqué le même symbole dans leurs monumens publics. C’est ainsi que les colonies en usaient à l’égard de leur ville mère : l’exemple de Syracuse et de Corfou, qui avaient pour armes un Pégase, à l’imitation de Corinthe, en est une preuve. Pour ce qui est de la tête couronnée de laurier, elle représente ou Abdérus, le mignon d’Hercule, ou Tisamènes le Clazoménien, révéré comme un héros par les Téiens domiciliés à Abdère [43]. Isaac Vossius entend par l’inscription de cette médaille, Jupiter frumentarius ; comme si ζεὺς λάιος était la même chose que ζεὺς ἐπικάρπιος [44], et il fonde son explication sur ce que la ville d’Abdère était environnée d’un bon terroir, propre partout ou aux moissons ou aux pâturages, d’où vient que les Triballes, dans leur extrême disette, se jettent là, selon Diodore de Sicile, comme sur la plus fertile campagne que l’on pût trouver [45]. M. de Spanheim ne lui nie point cela, et il rapporte un autre passage de Diodore de Sicile où Abdére est comptée pour l’une des plus puissantes villes qui fussent alors dans la Thrace [46]. Il en rapporte aussi un d’une lettre attribuée à Hippocrate, où l’on se contente de dire qu’Abdère n’est pas une ville obscure, μία πόλεων οὐκ ἀσημος : mais il ne laisse pas de réfuter Vossius sur le sens de la médaille. Je ne finirai point sans remarquer qu’on aurait grand tort de prendre pour une preuve de peu d’esprit ce qui se passa entre ceux d’Abdère et Hippocrate au sujet de Démocrite [47]. Le grand intérêt qu’ils prirent à la santé de ce fameux philosophe, leur concitoyen, fait honneur à leur jugement. Il est vrai qu’Hippocrate ne confirma point l’opinion qu’ils avaient conçue touchant Démocrite : ils le croyaient fou, et il parut plus sage qu’eux à Hippocrate. Cela n’y fait rien ; je suis sûr que dans toutes les villes de la Grèce on aurait jugé de Démocrite comme ses compatriotes en jugèrent. On en ferait aujourd’hui autant d’un philosophe qui se moquerait de tout, qui dirait que l’air est rempli d’images, qui étudierait le chant des oiseaux, qui s’enfermerait dans les sépulcres, etc., et il n’y aurait que les esprits du premier ordre et qui volent au-dessus des préjugés qui fussent capables de juger sainement de lui : or, ces gens-là sont très-rares en tout temps et en tous lieux. Ils sont aussi rares et peut-être plus que les gens de bien qui, au dire de Juvénal, égalent à peine le nombre des embouchures du Nil [48].

  1. Salmasii Exercitat. Plinianæ, page 160.
  2. Abderæ virginis ; κύρας doricè, pro κόρης.
  3. Spanhemii Epist. ad Laurent, Begerum.
  4. Herodot., lib. I, cap. CLXVIII.
  5. Erasmus, Adag., chiliade II, cent. IV, num. 53.
  6. Pinedo in Stephan. de Urbib., p. 5.
  7. Epist. XVI, libr. IV, et Epist. VII, lib. VII.
  8. Page 135.
  9. Salmasii Exercitat. Plinian., page 160.
  10. Apollodori Biblioth., lib. II.
  11. Ἀτὸ Ἀϐδηρίτου τοῦ ὑιοῦ Ἡρίμου Ἡρακλέους ἐρωμένου. Saumaise a fort bien dit qu’au lieu d’Αϐδηρίτον il faut lire Ἀϐδήρον, qui est le nom qu’Apollodore (il dit Apollonius) a donné au mignon d’Hercule. Pinedo et Berkelins disent qu’il faut corriger ainsi ; mais il n’avertissent pas que Saumaise l’avait remarqué avant eux. Le premier cite Apollonius, et n’a pas pris garde que c’était une faute d’impression, ou de mémoire, dans Saumaise pour Apollodore. On pouvait citer Philostrate.
  12. Apud Salmasii Exercit. Plinian. p. 60.
  13. Hygini Fab. XXX.
  14. Vigénère, Annotat. sur le Sépulcre d’Abdére, de Philostrate.
  15. Philostr. in Iconib.
  16. Vigénère dit faussement que Tatien, dans son Discours contre les Gentils, dit qu’Hercule trouva Abdère à demi mangé.
  17. Ptolem. Hephæst. apud Photium, page 484.
  18. Spanhemii Epistola ad Laur. Beger.
  19. Voyez Glareanus, dans le Justin Variorum de M. Grævius, page 333.
  20. Moréri suit ordinairement la chronologie de Calvisius.
  21. Justin., lib. XV, cap. II.
  22. Livius, lib. XLIII, c. 4 ext.
  23. Cicero de Natur. Deor., lib. I, c. 42.
  24. Juvenal. Satir. X, vers. 49.
  25. Martial. Epigr. XXV, lib. X.
  26. Vigénère, Annot. sur le Sépulcre d’Abdère, de Philostrate.
  27. Martial. Epigr, XXV, lib. X.
  28. Isaac. Vossius in Pompon. Melam, p. 135.
  29. Hippocr. lib. III, de Morb. vulgar.
  30. Is. Vossius, in Pomp. Melam, p. 135.
  31. Celle qui est au Ier. livre de Naturâ Deorum.
  32. Adagior. chil. IV, centur. VI, num. 27.
  33. Cicero, de Naturâ Deorum, Abderitanos stupori mentis obnoxios scribit. Laur. Begerus, Observ. in Numism. quæd. pag. 16. Voyez aussi Lloyd et Hoffmann, au mot Abdera
  34. Mobilitate viget, viresque acquirit cundo.

    Virgil. Æn., lib. IV, vers 175.

  35. Plutarch. de Fortibus fact. mulierum.
  36. Brodæus, Miscell., lib. V., cap. XXVII.
  37. La maxime ordinaire des philosophes, sol et homo generant hominem, était ici véritable d’une facon spéciale.
  38. Cicero, Tuscul, lib. I, cap. XVI.
  39. Il a commis bien d’autres fautes. Voyez les remarques (A), (C) et (E).
  40. Il est sûr que les proverbes qui attaquent la Normandie et la Gascogne sont fondées sur des défauts permanens et d’habitude, qui passent de génération en génération.
  41. Dans l’édition de Hollande de son dictionnaire.
  42. Epidius, Laii filius.
  43. C’est ainsi que M. de Spanheim nomme celui d’Hérodote, appelé Τιμήσιος.
  44. Is. Vossius in Pomp. Melam, pag. 135
  45. Diod. Sicul., lib. XV, p. 354.
  46. Idem, lib. XIII, pag. 194.
  47. Voyez les lettres écrites de part et d’autre à ce sujet parmi celles d’Hippocrate.
  48. Rari quippé boni ; numerus vix est totidem, quot
    Thebarum portæ, vel divitis ostia Nili.
    Juvénal, sat. XIII, v. 26.


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