Dictionnaire historique et critique/11e éd., 1820/Achille 2

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ACHILLE, fils de Pélée et de Thétis, a été l’un des plus grands héros de l’ancienne Grèce. Il naquit à Phthia, dans la Thessalie [a], et fut plongé dès son enfance dans les eaux du Styx, afin d’être rendu invulnérable ; et il le serait devenu par tout le corps si sa mère eût eu l’esprit de le prendre par un talon après l’avoir tenu par l’autre [b] ; mais comme elle n’eut point cette précaution, il y eut un des talons de son fils qui demeura sujet aux blessures, et ce fut aussi par cet endroit que la mort se saisit de lui. Il ne faut pas croire cependant que les auteurs soient bien d’accord sur cela ; car on en voit qui parlent de plusieurs blessures reçues par Achille en divers endroits du corps [c]. Je rapporterai dans les remarques une autre précaution de Thétis ; c’est qu’afin de rendre son fils immortel, elle l’oignait d’ambroisie et le mettait sous la braise [d]. On le fit élever sous la discipline du centaure Chiron ; c’était la meilleure école du monde en ces siècles-là. Chiron le nourrit d’une façon assez singulière, puisqu’au lieu de lait ou de pain, ou de tels autres alimens, il lui donnait à manger de la moelle de lion, ou de celle de quelques autres bêtes sauvages (A). Les étymologistes n’ont pas négligé leurs intérêts en cette rencontre. Ils ont mis à profit cette tradition ; car ils prétendent que c’est de là qu’est venu le nom d’Achille (B). Il ne se contenta pas de lui aguerrir le corps aux exercices les plus pénibles, il lui orna aussi l’âme de plusieurs belles connaissances. Mais, si nous en croyons Homère, c’est à Phénix, et non pas à Chiron (C), qu’il faut donner la qualité de précepteur et de père nourricier d’Achille. Les inquiétudes de Thétis ne lui permirent pas de laisser son fils dans l’antre de Chiron pendant tout le temps qu’elle aurait voulu ; elle l’en tira qu’il n’avait encore que neuf ans [e], et le cacha parmi des filles, déguisé en fille, à la cour de Lycomèdes, roi de l’île de Scyros, dès qu’elle eut su les préparatifs que l’on faisait contre les Troyens. La raison de sa conduite, la voici : elle savait, d’un côté, que si son fils allait à Troie, il n’en reviendrait jamais ; et de l’autre, que Calchas avait prédit qu’on ne prendrait jamais la ville de Troie sans Achille. La ruse de Thétis ne lui servit de rien : le devin Calchas découvrit aux Grecs où était Achille [f], qu’ils avaient cherché en divers endroits sans le trouver ; et là-dessus Ulysse ayant été député à la cour de Lycomèdes y démêla aisément Achille (D), et l’en retira sans peine, quoiqu’il fût tellement aimé de la princesse Déidamie, fille du roi, qu’elle lui avait permis de l’engrosser (E) Voilà d’où sortit Néoptolémus ou Pyrrhus, comme nous le dirons en son lieu. Achille fit une infinité de beaux combats pendant le long siége de Troie, et avant que l’on eût campé devant la ville. La grosse querelle qui s’éleva entre Agamemnon et lui pour leurs garces (car Agamemnon ayant rendu Chryseïs, qui était la sienne, enleva Briseïs, qui était celle d’Achille) [g], obligea celui-ci à se tenir dans sa tente, sans se vouloir plus mêler de guerre, et rien ne fut capable de le faire changer de résolution, que la mort de son cher ami Patrocle, auquel il avait prêté ses armes, dont Hector l’avait dépouillé aussi-bien que de la vie [h]. Vulcain, à la prière de Thétis, fit alors de nouvelles armes à Achille [i] (F). La mort de Patrocle fut vengée bientôt après (G) ; Achille se battit avec Hector [j], et, l’ayant tué, l’attacha à son chariot, et le traîna autour des murailles de Troie (H). Priam en personne lui alla demander le cadavre, et l’obtint moyennant une grosse rançon [k]. Il y a plusieurs opinions sur la mort d’Achille : les uns disent qu’Apollon le tua [l], ou qu’il aida Pâris à le tuer [m], en dirigeant sa flèche sur la partie qui n’était point invulnérable ; les autres disent que Pâris le tua en trahison dans un temple où Achille s’était rendu pour y traiter de son mariage avec Philoxène, fille de Priam [n]. Les Grecs lui firent de magnifiques funérailles, dont le dictionnaire de Moréri a touché quelques circonstances avec très-peu d’exactitude (I), pour ne rien dire de pis. Ils l’enterrèrent au promontoire de Sigée (K) ; et, après la prise de la ville, ils immolèrent Philoxène sur son tombeau, comme son ombre le demanda. Ce guerrier, le plus violent de tous les guerriers, et si brave que son nom devint celui de la suprême bravoure (L), aimait beaucoup la musique (M) et la poésie [o], et passait pour le plus bel homme de son temps (N). Si sa beauté le rendit aimable aux femmes, il ne les aimait pas moins de son côté (O), et l’on a dit même que ses amours s’étaient répandues sur les personnes de son sexe [* 1] (P). Nous verrons dans l’article suivant ce qu’il fit après sa mort, et un miracle qu’il opéra dont Tertullien a parlé. Je vous renvoie à l’Homericus Achilles de feu M. Drelincourt [p], comme à un recueil de littérature le plus complet qui se puisse voir touchant ce héros du paganisme.

  1. * L’édition de 1697 contient de plus ces mots qui finissent la phrase : « et qu’il avait pris ses licences en l’une et l’autre facultés : Jusvis utriusque licentiatus doctor in utroque. »
  1. Servius in Æneid. lib. II, vs. 197.
  2. Voyez la Remarque (A), num. 5.
  3. Dictys Cret. lib. II ; Dares ; Ptolemæus Hephæst. lib. VI, apud Phot. Biblioth. num. 190 ; Eustathius in Odyss. XI.
  4. Voyez la Remarque (A), num. 5.
  5. Apollodor. Biblioth. lib. III, p. 235.
  6. Statius, Achilleïd. lib. I, vs. 493, seqq.
  7. Homer. Iliad., lib. I, vs. 323, seqq.
  8. Ibidem, lib. XVI, vs. 818.
  9. Ibidem, lib. XVIII, vs. 462, seqq.
  10. Homer. Iliad. lib. XXII, vs. 312.
  11. Ibid. lib. XXIV, vs. 555.
  12. Quintus Calab. lib. III, vs. 62 Euripide in Philoctete.
  13. Virgil. Æneid. lib. VI, vs. 57. Ovidius, Metam. lib. XII, vs. 580, seq.
  14. Dictys Cret. lib. IV ; Dares Phrygius, Hygnus, cap. CX ; Servius in Æneid. lib. VI, vs. 57.
  15. Voyez la remarque (B) de l’article Achilléa.
  16. Imprimé à Leide, l’an 1693. Voyez l’Histoire des Ouvrages des Savans, mai 1693, pag. 511.


(A) De la moelle de lion, ou de celle de quelques autres bêtes sauvages. ] Libanius en trois endroits [1], et Priscien, en un endroit [2], ne parlent que de la moelle de lion : Grégoire de Nazianze y joint la moelle de cerf [3] : le scoliaste d’Homère celle d’ours [4] : l’auteur du grand Etymologicum ne parle que de la moelle de cerf [5] : Apollodore parle de celle de sanglier et de celle d’ours, et y joint les entrailles de lion [6] : Stace joint ensemble les entrailles et la moelle du lion, ou, selon la leçon de quelques vieux manuscrits, les entrailles de lion et la moelle de louve [7]. Philostrate joint au miel et au lait la moelle des faons de biche et la moelle des chevreuils [8] : Tertullien se contente de parler simplement et d’une manière indéterminée de moelle de bêtes sauvages [9] : Eustathius s’exprime d’une façon encore plus vague, puisqu’il ne parle que de moelle d’animaux [10] : Suidas dit simplement moelle [11].

Au reste, c’est une tradition si vulgaire parmi les anciens, que Chiron nourrit Achille de moelle de lion, qu’on ne saurait assez admirer qu’un aussi savant homme que l’était M. de Girac, ait accusé M. Costar d’une grossière ignorance [12], pour s’être servi de ces paroles : Vous vous étiez nourri dès votre enfance du suc, de la substance et de l’âme des bons livres, tout ainsi qu’Achille de la moelle des lions. M. de Girac fait là-dessus une demande qui n’est pas d’un critique exact, puisqu’elle change l’état de la question et qu’elle fait dire à M. Costar plus qu’il n’a dit. est-ce qu’il a trouvé, dit-il, qu’Achille ne se nourrissait que de la moelle des lions ? Mais voici bien pis : ayant allégué entre plusieurs autres raisons, pour soutenir son sentiment, que, selon Plutarque, Achille fut nourri de choses qui n’ont point de sang, il ajoute, qu’il ne croit point qu’aucun auteur digne de foi ait écrit qu’Achille fut nourri de moelle de lion : et néanmoins, il cite lui-même tout aussitôt saint Grégoire de Nazianze remarquant que saint Basile n’avait pas eu comme Achille un centaure auprès de soi, qui lui présentât des moelles fabuleuses de nous et de cerfs. Ce qui fait voir, poursuit M. de Girac, que saint Grégoire a tenu cela pour une chose feinte et impossible. Soit ; mais il ne laissera pas d’être un témoin digne de foi, car, pour l’être en ces choses-là, il n’est pas nécessaire, ni que l’on soit persuadé des faits qu’on rapporte, ni qu’ils existent réellement, ni même qu’ils soient possibles : il suffit que l’on ne forge pas de sa tête ce que l’on avance. Or, sans aucun doute, saint Grégoire de Nazianze est dans le cas. Il n’assure point, sans l’avoir lu, ce qu’il rapporte du centaure Chiron et d’Achille. Il ne le croit pas, je l’avoue ; mais il ne l’invente pas aussi, et cela suffit pour le rendre digne de foi. On ne doit demander là-dessus ni la vérité morale, ni la vérité physique, mais seulement la vérité de relation. M. de Girac, qui veut que la moelle des cerfs ait été la seule nourriture du héros d’Homère, suivant l’opinion commune des anciens, a trouvé sans doute dignes de foi les auteurs qui le rapportent, quoiqu’il n’y ait aucun lieu de croire ni qu’ils l’aient cru effectivement, ni que la chose soit véritable. Il a mis sans doute dans le même rang saint Grégoire de Nazianze pour ce qui regarde la moelle de cerf. Il ne peut donc point le récuser quant à celle de lion ; et par conséquent il a lui-même produit un témoin digne de foi, immédiatement après avoir dit qu’il ne croyait pas qu’il y en eût.

Je trouve moins surprenant qu’il ait cité là saint Grégoire de Nazianze, que de voir qu’il ait ignoré ce que deux auteurs modernes, qui sont entre les mains de tout le monde, avaient mis dans la dernière évidence. L’un est M. de Méziriac, qui a prouvé, par le témoignage du scoliaste d’Homère sur le livre XVI de l’Iliade ; par celui de Libanius, dans ses deux harangues, l’une pour et l’autre contre Achille ; et par celui de Stace, au livre II de l’Achilléide ; que ce héros fut nourri de moelle de lion. L’autre est Barthius, qui, sur ce passage de Stace, a cité pour le même fait, outre les deux textes de Libanius, ces paroles de Priscien : Deindè sequitur victus, ut in Achille, quod medullis leonum pastus est [13]. Ces témoins sont aussi valables que ceux que M. de Girac produit pour justifier que l’on donnait à Achille une autre nourriture.

Il ne faut pas dissimuler que Barthius nous ôte le témoignage de Stace pour la moelle de lion : car, au lieu de lubens, il prétend qu’il faut lire lupæ, dans le passage où Achille parle ainsi :

Dicor et in teneris et adhuc crescentibus annis
Thessalus ut rigido senior me monte recepit,
Non illas ex more dapes habuisse, nec almis
Uberibus satiasse famem, sed spissa leonum
Viscera, semianimesque lupæ traxisse medullas [14].

Ce que M. de Girac fait dire à Plutarque nous découvre qu’il n’a pas consulté le grec : et comme il allègue là quelques-unes des remarques dont Vigénère s’est servi dans ses notes sur Philostrate, il se pourrait bien faire qu’il n’a point eu d’autre mauvais guide que ces paroles de Vigénère : Plutarque dit que Chiron nourrit Achille dès sa naissance de choses qui n’avaient point de sang [15]. Il y a déjà bien des années que Méziriac a fait voir dans son commentaire sur l’Épître de Briséide à Achille, qu’Amiot avait en cela trompe Vigénère, et qu’au lieu de dire avec Amiot : Mais ce Philinus ici, comme un nouveau Chiron, nourrit son fils en la manière que fut eslevé Achille dès son enfance, de viande dont il n’a point esté tiré de sang, c’est-à-savoir des fruits de la terre [16], il faut dire : Mais ce nouveau Chiron nourrit ce garçon tout au rebours d’Achille (ἀντιςρόϕως τῷ Ἀχιλλεῖ) à savoir de viandes non sanglantes [17]. On pouvait envelopper Xylander dans la même erreur ; car sa traduction latine porte : Nostrum autem quo pacto Achillem Chiron nutriens iste statìm à natalibus sanguine carentibus. Il y a une lacune dans ce passage de Plutarque ; mais le mot ἀντιςρόϕως n’en devait pas être moins intelligible pour le sens d’au rebours, que les dictionnaires lui donnent communément.

Ce que j’ai dit, en prouvant la validité du témoignage de saint Grégoire, montre que M. de Girac a cité mal à propos Élien, Pline et Aristote, pour montrer que les lions n’ont point de moelle ; ou que, s’ils en ont, c’est si peu que rien. Il aurait pu citer aussi Galien, au livre XI de l’usage des parties, chap. XVIII ; et il ne semble pas que ce fait doive être révoqué en doute, puisque ordinairement les modernes le passent aux anciens naturalistes, lors même qu’ils les accusent de plusieurs méprises sur le sujet des lions. Consultez Vossius au chapitre LII du IIIe. livre de Origine et Progressu Idolatriæ ; Franzius et Bochart aux livres de Animalibus Sacræ Scripturæ, le père Hardouin dans son Commentaire sur le chapitre XXXVII du livre XI de Pline, etc. [18]. Si l’on en croyait Vossius, on prétendrait qu’Athénée aurait chicané Aristote sur ce fait-là : mais, quand on consulte Athénée même, on voit qu’il ne dit rien touchant la moelle, et qu’il se contente d’attaquer la dureté des os du lion [19], laquelle Aristote fait si grande, qu’il dit que lorsqu’ils s’entrechoquent il en sort des étincelles comme d’un caillou. On pourrait nier cela sans douter qu’ils ne fussent destitués de moelle. Ce pourrait donc être un fait constant, et que M. Furetière aurait dû mêler parmi les autres remarques qu’il rapporte sous le mot Lion, si l’on n’avait enfin vérifié le contraire. Borrichius parle de deux anatomies de lion faites à Copenhagen, l’une il y avait seize ans, l’autre depuis deux ans, et il assure qu’elles firent voir beaucoup de moelle, copiosam medullam, dans les os de cet animal, et même dans la plupart des os ; et il cite Severin, qui rapporte que Tibère Carrafa nourrit un lion, dont les os furent trouvés creux et moelleux, comme ceux des autres bêtes [20]. Mais quand même il serait constant que les lions n’ont point de moelle, M. de Girac n’aurait pas dû recourir à cette raison, puisque ce n’est pas ainsi qu’on réfute les faits empruntés de la mythologie païenne, et principalement lorsqu’on a dit qu’aucun auteur digne de foi n’en parle. Le seul témoignage de quelques auteurs anciens suffit alors à faire perdre hautement le procès, quand même les naturalistes nous apprendraient l’impossibilité de la chose.

D’où il paraît que Barthius s’engage dans une réfutation superflue, lorsqu’en commentant les vers de Stace que j’ai rapportés ci-dessus, il s’écrie fort sérieusement : C’est une étrange fable, ingens fabula ; puisqu’un enfant qui prendrait quelque chose de semblable, ne fût-ce qu’en suçant, périrait, n’y ayant pas jusqu’à l’haleine des lions qui ne soit venimeuse, principalement pour un tel âge. Ensuite de quoi il cite un passage d’Aristote, portant que les lions n’ont point de moelle. Peine perdue que tout cela ; parce que les anciens eux-mêmes, qui avaient un peu examiné les choses, ne regardaient tous ces contes que comme des jeux d’esprit. Ne serait-on pas bien de loisir, si l’on s’amusait à réfuter par la physique ce qui a été dit du talon du même Achille et de sa lèvre brûlée ? Ou a dit que sa mère l’ayant plongé dans les eaux du Styx pour le rendre invulnérable, ne put procurer cet avantage au talon, parce qu’elle tenait son fils par là. Fulgence, au chapitre VII du livre III, et le scoliaste d’Horace sur l’ode XIII du Livre V, marquent qu’elle le tint par le talon. Ceux qui disent qu’il mourut d’une blessure au talon comme Hygin an chapitre CVII, et Quintus Calaber au vers 62 du IIIe. livre, conviennent au fond avec les deux autres. Servius, sur le vers 57 du VIe. livre de l’Enéide, dit en général qu’il était invulnérable, exceptâ parte quâ à matre tentus est. D’autres ont dit que, pour consumer tout ce que le corps de son fils avait de mortel, elle le mettait sous la braise toutes les nuits, et que le jour elle l’oignait d’ambroisie, et qu’il n’y eut qu’une des lèvres de l’enfant qui fut brûlée ; ce qui avint à cause qu’il s’était léché cette partie.

Il y a plusieurs auteurs qui rapportent cette conduite de Thétis, et qui disent même que par ce manége, elle avait fait périr six de ses enfans, lorsque son mari l’y ayant surprise, fut cause qu’Achille, qui était le septiéme, en réchappa [21]. Néanmoins, Tzetzès s’inscrit en faux contre ce conte, et dit qu’il ne sait d’où Lycophron a pu pêcher cette menterie que Thétis eut sept enfans de Peleüs [22]. Autre exemple à joindre à celui de M. de Girac, pour montrer le danger à quoi l’on s’expose par une confiance trop décisive : car M. de Méziriac cite quatre auteurs fort graves, qui tous s’accordent à ce qu’escrit Lycophron. On a bien raison de dire, lorsqu’on entend parler, ou de quelque phrase extraordinaire, ou de quelque fait inouï, que cela est bon pour attraper les parieurs, c’est-à-dire, certains savans téméraires qui sont toujours prêts, en ces sortes de rencontres, à parier que l’on ne trouvera point une telle chose dans aucun auteur. Ils ne manquent guère de perdre. Mais, ce qu il y a de plus étonnant, c’est qu’ils nient quelquefois les choses les plus aisées ; trouver, j’en donnerai divers exemples dans ce Dictionnaire.

Ne quittons point Barthius sans remarquer qu’il prétend que la leçon lupæ, au lieu de lubens, fait beaucoup d’honneur à Stace, qui par là ne se trouve point en opposition avec Aristote, et observe les mêmes distinctions qu’Apollodore, puisque celui-ci a dit que Chiron faisait manger des entrailles de lion, et des moelles de sanglier et d’ours à son Achille [23]. Mais peu après, Barthius reprenant l’air de réfutation, rejette comme une absurdité manifeste cette moelle de louve : et dit qu’il sait qu’un enfant qui ne prendrait une telle nourriture qu’une fois, ne laisserait pas de mourir avant le lendemain. C’est pourquoi, ajoute-t-il, Grégoire de Naziainze accommode mieux la chose, en joignant la moelle de cerf avec celle de lion. On ne voit pas comment Barthius est d’accord ici avec lui-même, ayant dit dans la page précédente que la rejection de la moelle de lion était à Stace une marque de jugement, et que l’approche des lions est très-dangeureuse à l’enfance.

Remarquons aussi que la raison pour laquelle Apollodore et quelques autres ont plutôt parlé des entrailles que de la moelle des lions, pour la nourriture d’Achille, semble venir de ce qu’ils auront ouï dire que ces animaux sont presque sans moelle ; car il était d’ailleurs plus convenable de lui faire avaler cette moelle que de lui fournir un autre aliment, vu le caractère sous lequel les poëtes le représentent. Ce n’est pas tant sous l’idée de bravoure, quoiqu’on l’en partage dans un degré éminent, que sous celle d’une colère indomptable : c’est par là qu’Homère se propose de le décrire dans l’Iliade, où, selon la remarque d’Horace, il prend pour thème, Gravem Peleidæ stomachum cedere nescii [24], et où il débute par

Μῆνιν ἄειδε θεά Πηληϊάδεω Ἀχιλῆος
Iram cane, Dea, Pelidæ Achillis.

Or, il est certain que, pour faire remonter à la cause de ce caractère par des fictions propres à la poésie, et imprimées du merveilleux de ces anciens siècles, la moelle de lion était quelque chose de mieux imaginé que toute autre nourriture. C’est dans la moelle que se trouvent les parties les plus succulentes de l’animal, et même, à ce qu’on prétend, les parties spécifiques et séminales. Homère nous insinue, par l’exemple du petit Astyanax, que c’était le morceau d’un enfant gâté ;

Ἁςυάναξ, ὁς πρὶν μὲν ἑοῦ ἐπὶ γούνασι πατρὸς,
Μυελὸν οἷον ἔδεσκε καὶ ὀιῶν πίονα δημνόν.
Astyanax, qui prius quidem sui super genua patris,
Medullam solam comedebal et ovium pinguein adipem [25].

Et les railleurs disent quelquefois aux mères que c’est celui du gendre de la maison. D’ailleurs, il n’y a point d’animal aussi colère que le lion ; et c’est de lui qu’on supposait que Prométhée avait emprunté le principe qui avait assujetti le premier homme à la colère :

Fertur Prometheus addere principi
Limo coactus particulam undiquè
Desectam, et insani leonis
Vim stomacho apposuisse nostro [26].


Ce n’est pas qu’on n’eût pu trouver assez bien son compte, en donnant une lionne pour nourrice à Achille. Virgile a suivi cette idée, pour des reproches de cruauté :

......Duris genuit te cautibus horrens
Caucasus, Hyrcanœque admôrunt ubera tigres [27].

Et le capitan de la comédie des Visionnaires ne s’en éloigne pas dans cette rodomontade :

Le dieu Mars m’engendra d’une fière amazone,
Et je suçai le lait d’une affreuse lionne.

Par cette clef, on entendra pourquoi quelques-uns ont choisi la moelle de cerf préférablement à toute autre pour Achille : c’est qu’ils étaient frappés de la tradition qui lui donnait beaucoup de vitesse à la course, et qui a porté Homère à l’honorer incessamment, ou de l’éloge de πόδας ὠκύς, allant bien du pied, ou de quelque autre épithète de même signification, ποδώκκς, ποδάρκης, πὸδας ταχὺς, τοσὶ ταχέεσσι, κραεπνοἶσι, etc. Présentement c’est ainsi que nous recommanderions le mérite d’un laquais basque ; mais anciennement c’était une qualité héroïque [28] : et ainsi on ne pourrait tout au plus blâmer Homère que d’en avoir fait une cheville de vers répétée trop souvent. On a donc cru qu’il fallait feindre qu’un héros d’une vitesse extraordinaire avait été nourri de moelle de cerf : et on s’est tellement appliqué à cette notion, qu’on n’a pas pris garde que la moelle d’un animal si timide était d’ailleurs très-peu propre à ce foudre de guerre et à ce cœur de lion, Ἀχιλλῆα ῥηξήνορα θυμολέοντα. [29] Achillem frangentem viros animo leonino, qui, dans l’extrême mépris qu’il témoigna au général de l’armée, lui dit entre autres injures,

Va, sac à vin, yeux de chien, cœur de cerf.


C’est ainsi que Vigénère traduit [30] ce vers du Ier. livre de l’Iliade :

Οινοϐαρὲς, κυνὸς ὄμματ' ἔχων, κραδίην δ᾿ ἐλαϕοίο.

Je ne pense pas que, si l’on décidait la chose à la pluralité des voix, l’on jugeât que la moelle du cerf ait été la nourriture d’Achille, ni que M. de Girac pût trouver confirmation de ce qu’il a dit trop légèrement, que cette moelle a été la seule nourriture du héros d’Homère, suivant l’opinion commune des anciens. Mais, quand cela serait vrai, un vieux traducteur français du traité de Pallio [31] ne serait point excusable d’avoir déterminé à cette moelle ce que Tertullien avait dit en général de celle des bêtes sauvages. Les traducteurs n’ont point ce droit-là. Ille ferarum medullis educatus (undè et nominis consilium [32] quandoquidem labiis vacuerat ab uberum gustu) : Lui qui avoit esté nourri de moelle de cerf (d’où il fut nommé à dessein, attendu qu’il n’avoit jamais sucé mamelle de ses lèvres), etc. Théodore Marcilius a bronché aussi sur ces paroles, ayant prétendu que Tertullien désigne l’étymologie sine chilo, ἄνευ χιλοῦ [33] ; ce qui est visiblement faux, comme M. de Saumaise l’a remarqué. On aurait pu remarquer une autre méprise de ce même auteur. La voici ; c’est qu’Achille, selon Vélius Longus, cité par Cassiodore, devait son nom au mot χεῖλος, comme s’il eût été de ces personnes qu’on nommait chilones ou labeones, c’est-à-dire, qui avaient de grosses lèvres. Lucrèce leur donne le nom de labiosus [34], et remarque qu’un amant qui veut excuser les imperfections de sa maîtresse, dit labiosa, ϕίλημα, une grosse lippue est un beau et spacieux champ de baisers. Mais il est faux que sur ce pied-là Achille doive son nom à χεῖλος, lèvre : c’est plutôt sur le pied d’avoir été mutilé en cette partie, quoique M. de Saumaise l’ait nié, contre un passage formel de Photius, dont j’ai déjà fait mention, et contre ce qu’en a dit positivement un vieux poëte nommé Agamestor [35], cité par Tzetzès. Voici les paroles de Saumaise, si chilones dicti à magnis et improbis labris, Achilles dictus fuerit quasi ανευ χειλέων, non quòd sine labris fuerit, sed quòd labiorum ministerio non usus fuerit infans [36]. Je ne nie point qu’Apollodore ne dise que le fils de Thétis, nommé Ligyron auparavant, fut nommé Achille par Chiron, à cause qu’il n’avait jamais appliqué ses lèvres à la mamelle. Ὅτι τὰ χείλκ μαστοῖς οὐ ου προσέγκη [37], quòd mammis labra minime admovisset.


(B) Que c’est de là qu’est venu le nom d’Achille. ] Nous avons parlé des étymologies de ce nom dans la remarque (B) de l’article précédent ; mais il faut parler en particulier de celle dont il s’agit ici. Elle va toujours de compagnie avec la tradition qui porte qu’Achille ne fut nourri que de chair et de moelle d’animaux. La liaison de ces deux choses est fondée sur ce que le mot grec χιλὸς signifie proprement la nourriture que la terre nous fournit. Mais quelques auteurs ont là-dessus une assez plaisante opinion. La voici, selon les propres termes du père Gautruche, dans son Histoire poétique. Je choisis cet ouvrage plutôt qu’un autre, parce qu’il a été imprimé plusieurs fois et en plusieurs langues, et qu’il passe pour être propre à tout le monde [38]. Or il n’y a point de fautes qu’il faille plus soigneusement remarquer que celles qui peuvent séduire beaucoup de gens. Au lieu de lait, c’est le père Gautruche qui parle [39], et des autres viandes communes, Chiron ne le nourrissait que de moelle de lion ou de sanglier, pour faire naître en sa personne le courage et la force de ces animaux. De là vint, selon l’opinion de quelques-uns, que n’étant ainsi nourri d’aucune viande, on le nomma Achille, c’est-à-dire, sans chyle. Quoique la dernière période de ce passage ne paraisse pas dans les dernières éditions, je ne laisserai pas de remarquer, 1°. que c’est une erreur de dire que l’on n’est nourri d’aucune viande, lorsque l’on n’est nourri que de moelle d’animaux ; car la moelle est comprise incontestablement sous le mot de viande, par opposition même aux alimens qui sont permis durant le carême ; 2°. qu’il est faux que la moelle ne se convertisse pas en chyle, et que ceux qui ne seraient nourris que de moelle seraient sans chyle. Ces remarques ne paraîtront pas superflues à ceux qui considéreront que cette doctrine du père Gautruche se trouve dans une infinité d’exemplaires de son ouvrage et dans d’autres écrivains [40] ; et que, dans l’édition où l’on a supprimé les fautes, on ne dit pas pourquoi on les a ôtées.

L’erreur est venue de ce que le terme χιλὸς, dont Euphorion s’est servi dans des vers cités par l’auteur du grand Etymologicum, et par Eustathius, a été pris pour cette substance molle et blanchâtre en quoi l’estomac convertit les alimens, et que les médecins appellent chyle, du mot grec χυλὸς : au lieu qu’il fallait entendre par χιλὸς comme a fait M. de Méziriac [41], après Eustathius, la nourriture qu’on prend des choses que l’on sème en terre. Natalis Comes a mal traduit Euphorion : car il lui fait dire qu’Achille n’avait point goûté de lait [42]. Vigénère et Fungérus, se fortifiant faussement de l’autorité de saint Grégoire de Nazianze, ne rencontrent pas mieux. Ils attribuent à saint Grégoire ce qui n’est que dans la version latine des Commentaires de Nicétas Serron, archevêque d’Héraclée dans le onzième siècle, sur les oraisons de ce père [43]. Fungérus conclut qu’Achille a été nourri sine cibo, de ce qu’on ne lui donna à manger que de la moelle de cerf. L’autre veut que χιλὸς signifie suc, et qu’Achille ait été nourri sans suc, pour ce qu’il fut nourri, non de viandes accoutumées aux hommes, mais de chairs de bêtes sauvages toutes crues [44]. François Alunno adopte la moitié de cette dernière erreur. Fu nutrito, dit-il [45], nel monte Pelio da Chirone centauro, nè mai in quel tempo mangiò cibo cotto, perchè fu nominato Achille, perchè α in Greco significa senza, e χιλὸς cibo cotto. Il y en a qui, prenant le mot χιλὸς simplement pour nourriture, fondent l’étymologie d’Achille sur ce que son précepteur Chiron, au bout d’un certain temps, ne lui fournit plus ni moelle de bêtes sauvages, ni quoi que ce soit à manger, de sorte qu’il fut oblige de vivre de ce qu’il prenait à la chasse [46]. Mais était-ce vivre sans nourriture ? Cette explication est peut-être pire que les précedentes.


(C) Si nous en croyons Homère, c’est à Phénix, et non pas à Chiron, etc. ] Il y a bien des gens qui ne prennent point garde à cela. Décimator dit qu’Achille, après avoir été élevé par Chiron, qui lui enseigna l’art militaire, la musique et la morale, fut mis sous la direction de Phénix, qui lui apprit et à bien parler et à bien vivre, comme il s’en vante lui-même [47]. Il prouve cela à l’égard de la musique et de la morale, par ces vers d’Ovide au Ier. livre de Arte amandi, vs. 11 :

Phyllirides puerum citharæ præfecit Achillem,
Atque animos molli contudit arte feros.

Je les rapporte sans rien changer ni à l’orthographe, ni à citharæ præfecit, qui doit être changé en citharâ perfecit. Chacun peut voir qu’il ne s’agit là que de la musique, et nullement de l’étude de la morale. Ses preuves à l’égard de Phénix sont ces paroles d’Homère :

Τοὔνεκά με προέηκε διδασκέμεναι τάδε πάντα,
Μύθων τὲ ῥητῆρ ἔμεναι, πρηκτῆρα τε ἔργων [48].
Propterea me misit ut docerem ista omnia,
Verborumque orator essem, actorque rerum.


Mais, pour peu qu’on lise avec réflexion le livre de l’Iliade d’où cette autorité est empruntée, on verra que Décimator s’est abusé. Les expressions de Phénix témoignent qu’il fut le premier précepteur d’Achille. Vous ne vouliez rien manger, représente-t-il à ce héros, à moins que je ne vous prisse sur mes genoux, et que je ne vous coupasse les morceaux. Le vin, que vous vomissiez sur ma poitrine, pendant votre enfance malaisée, a souvent sali mes habits.

.... Ἐπεὶ οὐκ ἐθέλεσκες ἅμ' ἄλλῳ
Οὔτ' ἐς δαῖτ' ἰέναι, οὔτ' ἐν μεγάροισι πάσασθαι,
Πρίν γ' ὅτε δὴ σ’ ἐπ' ἐμοῖσιν ἐγὼ γούνασσι καθίσας,
Ὄψου τ' ἄσαιμι προταμὼν, καὶ οἶνον ἐπισχὼν,
Πολλάκι μοὶ κατέδευσας ἐπὶ ςήθεσσι χιτῶνα
Οἴνου, ἀποϐλύζων ἐν νηπιέῃ ἀλεγεινῇ [49].
.... Non enim volebas cum alio
Neque ad convivium ire, neque in œdibus cibum sumere,
Antequam te meis ego genibus impositum
Obsonio satiavi secato antea, et vinum admovens
Sœpè mihi rigasti ad pectora vestem.
Vino, ejectans in infantiâ difficili.


Il a fallu nécessairement que je citasse ce grec ; car c’est un discours si étrange, qu’on aurait cru aisément qu’il n’est pas tel que je le traduis. Voyez ci-dessous le paragraphe XI. Mais, quoi qu’il en soit, cela montre que, si l’on veut se servir de l’autorité d’Homère à l’égard de Phénix, il faut renoncer à ce que d’autres rapportent touchant Chiron ; ou que du moins il ne faut pas donner à Chiron la première éducation d’Achille, et moins encore la faire durer jusqu’à ce qu’il eût appris à son disciple l’art militaire, la musique el la morale. Quand on est en état d’apprendre ces choses, on ne mange plus sur le giron de son père nourricier, et on ne lui rejette point du vin sur ses habits. Joignez à cela que ceux qui font élever Achille par Chiron, disent qu’il fut tiré de dessous sa discipline, pour être envoyé, sous l’habit de fille, à la cour du roi Lycomède, où son déguisement lui facilita bientôt les occasions de voir de près la fille du roi, comme il y parut par l’enfant qu’elle mit au monde. Or, depuis qu’il fut père, il n’y a point d’apparence qu’on lui ait donné de précepteur : par conséquent point de temps où placer les fonctions de Phénix après celles de Chiron. Les fautes de Décimator se trouvent dans le Thesaurus scholasticæ eruditionis de la dernière édition, quoique cet ouvrage ait été souvent corrigé par de doctes humanistes [50]. Dempsterus a dit aussi qu’Achille, ayant été instruit par Chiron pendant son enfance, fut élevé par Phénix quand il fut devenu plus grand [51]. Remarquez que je n’entends point nier que, depuis qu’Achille fut père, on m’ait recommandé à Phénix de lui enseigner comment il se faut conduire dans le métier des armes, et dans les conseils de guerre [52]. Mais je n’appelle point cela lui avoir donné un précepteur.

Je ne sais si Malherbe avait jamais pris garde à ceci ; mais il est sûr qu’il s’est exprimé en homme qui aurait bien observé qu’il ne faut donner qu’un précepteur à Achille. Voici comme il parle de ce guerrier au IVe. livre de ses poésies, page 106 :

De quelque adresse qu’au giron,
Ou de Phénix ou de Chiron,
Il eut fait son apprentissage.


Il faut lui donner seulement Phénix, si l’on veut s’en rapporter à Homére, qui ne fait nulle mention du préceptorat de Chiron ; et il ne lui faut donner que Chiron, si l’on s’en rapporte à la foule des auteurs. M. Ménage à dit néanmoins, dans ses notes sur cet endroit de Malherbe, que Chiron fut le premier gouverneur d’Achille, et Phénix le second. Je ne m’arrête point à l’autorité de Tzetzès, qui, par une explication allégorique de ce qu’il avait lu dans quelques auteurs, que Phénix, aveuglé par son propre père, fut mené à Chiron qui lui rendit la vue, prétend que cela veut dire que Chiron lui mit en main le jeune Achille ; car, outre qu’il n’y a rien de plus froid ni de plus forcé que cette pensée, il faut savoir que Tzetzès ne prouve nullement le fait. Il veut accorder, par ses prétendues allégories, Homère avec Lycophron : mais comment accordera-t-il Homère, qui dit qu’Achille, tout petit enfant encore, était sous la conduite de Phénix ? comment, dis-je, accordera-t-il cela avec ceux qui font élever Achille par Chiron depuis l’âge de six ans jusqu’à l’âge de puberté [53], jusqu’à ce que non-seulement il eût appris à se tenir à cheval sur le dos de son précepteur [54], mais aussi qu’il se fût endurci aux exercices les plus rudes [55] ; sans compter tant d’autres choses que Chiron lui enseigna : l’art militaire, la musique, la morale (comme Décimator vient de nous le dire), la médecine, et en particulier la botanique et la jurisprudence, comme un ancien auteur nommé Staphylus [56], et plusieurs autres nous l’apprennent ? Statius, au IIe. livre de l’Achilléide ; Claudien, dans son ouvrage sur le troisième consulat d’Honorius ; Sidonius Apollinaris, dans son poëme IX, spécifient ce qu’Achille apprit de Chiron. Notez que l’on donne à Chiron, dans les Commentaires sur les Emblèmes d’Alciat, et cela sur le témoignage d’Homère, ce qui ne convient qu’à Phénix, si nous en croyons Homère. Rien n’est plus fréquent que ces quiproquo parmi les auteurs.

J’ai dit qu’Homère n’a point parlé du préceptorat de Chiron. Que veulent donc dire, me demandera-t-on, ces paroles d’Eurypyle à Patrocle dans le onzième livre de :

....Ἐπὶ δ᾿ ἤπια ϕάρμακα πάσσε
Ἐσθλὰ, τά σε προτί ϕασίν Ἀχιλλῆος δεδιδάχθαι
Ὅν Χείρων ἐδίδαξε δικαιότατος Κενταύρων [57] ;


Mettez sur ma blessure les médicamens salutaires que l’on dit que vous avez appris d’Achille, qui a été instruit par Chiron, le plus juste des centaures ? Je réponds qu’elles signifient, non pas que Chiron ait été précepteur d’Achille, mais seulement qu’il lui apprit des remèdes. Chacun voit la différence de ces deux choses. Monconis, dans ses Voyages, nomme cent personnes qui lui apprenaient des recettes et des secrets de guérison : ces gens-là pourtant n’avaient pas été ses pédagogues, ne l’avaient point élevé dans son enfance. Les professeurs en médecine, qui enseignent, ou apprennent publiquement cent bons remèdes à leurs auditeurs, ou en particulier quelques recettes fort rares à des amis distingués, sont-ils pour cela ce qu’on appelle précepteurs ou gouverneurs d’un jeune homme ? Et, sans sortir de ce passage d’Homère, ne voyons-nous pas Achille qui apprend des remèdes à Patrocle, duquel néanmoins il n’avait pas été précepteur ? Pour entrer donc dans la pensée d’Homère, il faut dire qu’Achille fut élevé par Phénix depuis l’âge de trois ou quatre ans, jusqu’à l’âge où l’on peut apprendre à bien parler et à faire de belles actions ; mais qu’il ne laissa pas, dans cet intervalle de temps, ou après, d’ouïr les leçons de Chiron. C’est ainsi qu’un scoliaste a pris la pensée d’Homère ; car il remarque qu’Apollonius, qui feint que Chiron descendit au bord de la mer pour souhaiter un bon voyage aux Argonautes, et que sa femme l’y accompagna tenant Achille entre ses bras, et le montrant à Pelée, a suivi les poètes qui sont venus après Homère, et supposé avec eux que Chiron nourrit le petit Achille, chose dont Homère n’avait fait aucune mention. Ἠκολούθησεν Ἀπολλώνιος τοῖς μεθ' Ὁμηρον ποιηταῖς, ύπὸ Χείρωνος λέγων τον Ἀχιλλέα τραϕῆναι. Ὅμηρος δε οὑδεν τοιοῦτον λέγει. [58].

Apollonius a été fort excusable, puisqu’il n’a fait que suivre la foule ; car qui n’a point parlé de Chiron comme de celui qui avait élevé Achille ? N’est-ce point ce qu’Orphée [59], ce que Pindare [60], ce qu’Euripide [61], ce que tant d’autres poètes [62] ont chanté ? Xénophon [63], Platon [64], Apollodore [65], Pline [66], Plutarque [67], Pausauias [68], Clément d’Alexandrie [69], Philostrate [70], Libanius [71], saint Grégoire de Nazianze [72], et plusieurs autres moins anciens [73], n’ont-ils point dit la même chose ? Mais, d’autre côté, ceux qui ont fait mention du préceptorat de Phénix [74], ne sont pas en plus petit nombre. Il ne faut donc pas tant s’étonner que, même selon quelques anciens auteurs, Phénix et Chiron aient été tous deux précepteurs d’Achille : il se faut contenter de dire que ces auteurs-là n’avaient point examiné la chose de près, ou qu’ils n’avaient eu aucun égard à l’incompatibilité qui résulte des circonstances du préceptorat de Phénix, et des circonstances du préceptorat de Chiron.

J’ai donc pu nier dans le Projet, que Stace, en parlant de Phénix et de Chiron comme de deux précepteurs d’Achille, puisse apporter quelque secours à Décimator et à ses complices ; car, outre que Stace ne marque point s’ils exercèrent cet emploi en même temps ou l’un après l’autre, ni lequel des deux fut le premier, on ne peut le mettre d’accord avec Homère, qui, en cas de concurrence, le doit emporter hautement sur lui. Considérez bien ces deux passages :

Non tibi certasset juvenilia fingere corda
Nestor, et indomiti Phœnix moderator alumni,
Quique tubas acres lituosque audire volentem
Æaciden, alio frangebat carmine Chiron
[75].

C’est le premier, et voici l’autre :

...Tenero sic blandus Achilli
Semifer Æmonium vincebat Pelea Chiron.

Nec senior Peleus nalum comilatus in arma
Troica, sed caro Phœnix hœrebatalumno [76].


Xénophon [77], et Lucien [78], qui donnent ces deux précepteurs à Achille, sont exposés à la même batterie que Stace ; et au pis aller, sont-ils Homère, que Décimator a donné pour son garant ? Notez qu’encore que Stace dise que Phénix accompagna Achille à Troie [79], il ne s’ensuit pas qu’il le fasse successeur de Chiron ; car il exprime assez clairement que Phénix avait été auprès d’Achille avant ce voyage : il nomme celui-ci alumnus de Phénix [80]. Pour ce qui est de Tzetzès, qui nous conte, dans son commentaire sur Lycophron, que Pelée ayant mené Phénix à l’antre de Chiron, où Achille était élevé, lui dit : Voilà ton fils conduis-le donc comme un bon père doit élever son fils ; il ne prouve rien contre moi, et il n’est point favorable à ceux qui voudraient recourir à la distinction de gouverneur et de précepteur, qui est si claire dans Plutarque à l’égard du fils de Philippe, roi de Macédoine. Voyez l’article Lysimachus. Je ne pense pas que les poëtes nous la fassent voir quant au même temps dans ces siècles si reculés ; et en tout cas, il ne paraît point que Pelée ait commis à Phénix la coadjutorerie de Chiron ; et si Tzetzès en s’exprimant tout-à-fait mal, avait voulu dire cela, il ne mériterait point de créance. C’est un auteur trop nouveau-venu pour mériter d’être suivi à l’égard d’un fait que l’on ne peut accorder ni avec Homère, ni avec les auteurs anciens qui ont attribué à Chiron l’éducation du petit Achille.

Finissons cette trop longue remarque par un trait qui paraîtra bien hardi. Je ne saurais qu’y faire : j’ose avancer qu’il ne faut que lire le discours de Phénix dans le IXe. livre de l’Iliade, pour admirer ceux qui admirent encore aujourd’hui ce poëme ; car sont-ce là des discours dignes de la majesté du poème épique ? Et Horace qui, au rapport de M. Moréri [81], se vante dans la 6e satire du 1er livre, qu’il avait appris l’Iliade par cœur, avait sans doute oublié cette harangue chargée de mille inutilités, lorsqu’il donna à l’auteur de l’Iliade cet éloge, qu’il court toujours à son but, qu’il va vite à la conclusion : semper ad eventum festinat [82]. Si cela était, amuserait-il un député de l’armée grecque, chargé d’une commission très-importante et très-pressante ? l’amuserait-il, dis-je, à de petits contes de nourrice et au récit de ses vieilles aventures ?


(D) Y démêla aisément Achille. ] M. Moréri prétend, avec peu d’exactitude, qu’Ulysse le découvrit, lui ayant fait présenter par un marchand des bijoux et des armes : car, si l’on s’en lient à ce qu’Ulysse lui-même en dit dans sa harangue aux généraux de l’armée, ce fut lui qui présenta, non-seulement à Achille, mais aussi à toutes les jeunes demoiselles de la cour, ces bijoux et ces armes [83]. Si l’on s’en rapporte à Hygin et au jeune Philostrate, c’est encore Ulysse qui les présenta, étant l’un des ambassadeurs que les Grecs envoyèrent à Lycomède, pour lui demander Achille. Que si l’on s’en rapporte à Stace, l’on dira bien que ce ne fut pas Ulysse même, le chef de l’ambassade grecque, qui fit l’étalage ; mais non pas qu’il le fit faire par un marchand. Quelques modernes disent qu’il le fit lui-même, déguisé en marchand [84]. Je n’oserais soutenir qu’ils forgent cela ; mais il est bien sûr qu’ils ne l’ont pas pris dans les bonnes sources. Langius prétend que Lycomède fit tout ce qu’il put, par ses pleurs et par ses prières, pour empêcher qu’Achille ne suivît Ulysse [85], et il accuse Cicéron d’avoir pris le fils pour le père dans ces paroles : Nec enim... Trojam Neoptolemus capere potuisset, si Lycomedem, apud quem erat educatus muliis cum lacrymis iter suum impedientem audire voluisset. C’est Langius qui se trompe, et non pas Cicéron. Voyez la remarque (A) de l’article Pyrrhus, fils d’Achille.


(E) Elle lui aidait permis de l’engrosser. ] Achille était alors si jeune, qu’il y a peu d’exemples d’une faculté générative aussi prématurée que la sienne. Néanmoins la bonne instruction avait été encore plus prompte, et il n’y avait pas eu là le désordre dont Montaigne se plaignait dans le chapitre 25 du Ier livre de ses Essais. On nous apprend à vivre, dit-il, quand la vie est passée. Cent escoliers ont prins la vérolle aidant que d’estre arrivez à leur leçon d’Aristote de la Tempérance. Mais si l’on voulait moraliser sur l’histoire poétique, on dirait à Montaigne que cette aventure du fils de Pelée est un avertissement qu’on a beau faire prendre le devant à l’éducation, elle ne laisse pas de succomber sous le poids de la nature.

Je dirai en passant que les fictions des anciens seraient un peu plus supportables qu’elles ne le sont s’ils s’étaient donné la peine de ne pas tant se contredire les uns les autres ; mais il paraît qu’ils ont regardé leur histoire fabuleuse comme un pays où chacun faisait ce qu’il lui plaisait, sans dépendance d’autrui. Apollodore dit qu’Achille n’avait que neuf ans lorsqu’on l’amena dans l’île de Scyros, et que l’on parlait déjà de l’expédition de Troie [86]. Selon Stace, les préparatifs des Grecs avaient déjà duré un an lorsque Ulysse fut envoyé à l’île de Scyros pour en retirer Achille. Quand Ulysse y arriva, Achille était déjà père [87] : jugez si la nature avait été lente à lui accorder les forces viriles, et s’il différa long-temps à les exercer sur la jeune Déidamie. Stace n’a pas osé retenir le calcul d’Apollodore ; il donne pour le moins douze ans à Achille avant que de le tirer de l’antre de Chirou [88]. Je ne sais pas comment Barthius a pu trouver que, selon le calcul de Stace, il fallait que le fils d’Achille eût plus d’un an lors de l’ambassade d’Ulysse [89] ; car, quand même ce jeune héros aurait joui de la belle dès le premier jour, son fils aurait pu n’avoir que trois mois à l’arrivée d’Ulysse. Il y en a qui ont dit qu’il réitéra la dose à sa maîtresse après les premières couches, et qu’il en eut un autre fils [90]. Mais puisqu’il était né avant le voyage des Argonautes [91], entre lequel et l’expédition de Troie les chronologues mettent pour le moins trente ans [92], jugez si les anciens poëtes ont bien concerté leurs calculs.


(F) Vulcain... fit alors de nouvelles armes à Achille. ] Personne ne doit trouver mauvais que Charles Étienne et MM. Lloyd, Hofman, Moréri, etc., parlent des armes impénétrables que Thétis fit faire à son fils par Vulcain, pour l’expédition de Troie ; car, encore qu’elle eût déjà rendu le corps invulnérable en le plongeant dans le Styx, on sait qu’il y a peu de précautions qui paraissent superflues à la tendresse maternelle. Malherbe a voulu marquer ces deux précautions de Thétis quand il a dit :

Bien que sa mère eût à ses armes
Ajouté la force des charmes [93].


Mais néanmoins il ne les a pas marquées, parce que son expression fait plutôt penser que Thétis donna des armes fées à son fils, que penser qu’outre qu’elle lui avait charmé le corps, les armes qu’elle lui donna étaient à l’épreuve. M. Ménage, qui censure justement l’équivoque de l’expression, reconnaît d’ailleurs que Thétis usa de ce double expédient qui, dans le fond, ne choque pas le vraisemblable [94]. De plus, ce n’est pas à l’auteur d’un dictionnaire à supprimer une chose, sous ombre qu’elle a été faite inutilement. Il lui suffit qu’elle se trouve dans les livres, sauf à lui à nous fortifier dans le besoin par ses sages réflexions. Or, il est certain qu’un ancien auteur nommé Philarque ou Phylarque, avait laissé par écrit que Thétis, voyant qu’elle ne pouvait éviter qu’Achille n’allât au siège de Troie, fut supplier Vulcain de faire des armes pour Achille, à l’épreuve de toute force humaine [95]. Vulcain ayant fait ces armes déclara qu’il ne les livrerait point qu’après avoir obtenu de Thétis ce qu’elle pouvait accorder de plus précieux. Elle s’en défendit, offrant de témoigner sa reconnaissance par toute sorte d’autres services ; mais voyant qu’il ne voulait que le service personnel, elle lui promit de payer de sa personne, pourvu que les armes fussent propres à Achille, ce qu’il faudrait essayer sur elle-même, qui était de la taille de son fils. Vulcain, content de son marché, livra les armes à Thétis, qui les endossa et s’enfuit. Ce pauvre boiteux, ne pouvant l’atteindre, lui jeta son marteau et la blessa au talon.

On a donc pu dire en général que Thétis fit faire à son fils des armes impénétrables pour sa première campagne. Mais puisqu’Homère est la principale source où il fallait puiser pour cet article, il ne fallait pas oublier qu’après la mort de Patrocle, à qui Hector avait ôté les armes d’Achille, Thétis en obtint d’autres de Vulcain. C’est un des plus beaux épisodes de l’Iliade, et il a servi de modèle à Virgile pour l’un des meilleurs morceaux de l’Enéide. Il méritait donc bien qu’on en touchât quelque mot. Remarquez que, selon Servius, les armes que Patrocle portait quand il fut tué, avaient été faites à Pelée par Vulcain [96].


(G) La mort de Patrocle fut vengée bientôt après. ] Moréri a eu raison de dire qu’Achille reprit bientôt les armes, que la perle de Briséis lui avait fait mettre bas. En effet, puisque toute l’Iliade ne comprend qu’une année [97], selon le sentiment du P. Mambrun, dans son Traité du Poëme épique, il faut que depuis la retraite d’Achille jusqu’à son retour à l’armée après la mort de Patrocle, il ne se soit passé que peu de mois. Ainsi, Malherbe tomba dans une étrange bévue lorsqu’il débita comme un fait certain qu’Achille avait été neuf ans devant la ville de Troie sans se battre.

Achille, a qui la Grèce a donné cette marque
D’avoir eu le courage aussi haut que les cieux,
Fut en la même peine, et ne put faire mieux
Que soupirer neuf ans dans le fond d’une barque [98].

Sarrazin, trompé apparemment par cet endroit de Malherbe, qu’il voulut imiter, avait dit dans une ode qui est fort belle :

Achille, beau comme le jour,
Et vaillant comme son épée,
Pleura neuf ans pour son amour,
Comme un enfant pour sa poupée.

Mais M. Ménage a corrigé cette faute [99] dans l’édition qu’il a procurée des œuvres de Sarrazin ; il fit mettre neuf’ mois au lieu de neuf ans. Au reste, cette comparaison d’Achille avec un enfant qui pleure pour sa poupée a son fondement dans l’Iliade, où nous voyons qu’Achille, après avoir perdu sa concubine Briséis, court, fondant en larmes, en faire ses plaintes à sa mère, et que sa bonne mère le console tout comme s’il eût été un petit garçon.

Χειρί τέ μιν κατέρεξεν, ἔπος τ᾽ ἔϕατ ἐκ τ᾽ ὀνόμαζε,
Τέκνον, τί κλαίεις ; τί δέ σε ϕρένας ἵκετο πένθος ;
Ἐαύδα, μὴ κεῦθε νόῳ, ἵνα εἴδομεν ἄμφω
[100].
Manuque ipsum demulsit, verbumque dixit et nomen :
Fili, quid fles ? quis verò tibi mentem invasit mœror ?
Dic, ne cela animo, ut sciamus ambo.

La majesté de l’épopée souffrait ces naïvetés en ce temps-là ; n’en disons donc rien. Convenons du beau génie d’Homère, convenons de la fécondité et de l’éloquence de sa muse ; mais disons aussi,

Sed ille,
Si foret hoc nostrum fato dilatus in œvum, etc.
[101].


(H) Le traîna autour des murailles de Troie. ] Personne peut-être n’avait dit avant Virgile que le cadavre d’Hector fut traîné trois fois autour des murailles de Troie.

Tem circum Iliacos raptaverat Hectora muros. [102].

Homère n’avait marqué le nombre des

tours que par rapport au sépulcre de Patrocle, et il n’est pas hors d’apparence que Virgile ait converti en trois circuits autour des murailles les trois circuits autour du sépulcre, desquels Homère avait expressément fait mention [103] ; qu’il les ait, dis-je, convertis de cette sorte, ou par un défaut de mémoire, ou pour faire un meilleur vers. La liberté de cette métamorphose n’a été imitée presque de personne : vous ne voyez pas plus les trois circuits des murailles dans les auteurs qui ont vécu après Virgile que dans ceux qui l’ont précédé. Sophocle [104], Euripide [105], Ovide [106], Sénèque [107], Stace [108], Dictys de Crète [109], Platon [110], Cicéron [111], Hygin [112], Philostrate [113], Libanius [114], Servius [115], Tzetzès [116], Eustathius [117], parlent bien du traînement d’Hector, mais non pas du nombre des tours. Il n’y a que l’auteur de la petite Iliade en vers latins autant qu’il m’en peut souvenir, qui ait marqué nommément trois courses autour des murailles et trois courses autour du tombeau. Cet auteur se nomme Pindarus Thebanus ; il a été cité par le vieux scoliaste de Stace, ce que Vossius n’a point su [118]. Barthius a souvent parlé de lui dans le gros volume de ses Adversaria, et ailleurs [119]. Je sais qu’Ausone, dans le sommaire du XXIIe. livre de l’Iliade, débite qu’Hector fut traîné trois fois autour des murailles de Troie ; mais je sais aussi qu’il en a été censuré, et que cette faute a fait croire à l’un de ses commentateurs qu’Ausone n’a point fait tous les sommaires que nous avons sous son nom [120]. Au reste, le traînement de ce cadavre, les discours qu’Achille tint à Hector prêt à expirer, la liberté qu’il accorda à qui voulut d’insulter et de frapper ce corps mort, cette âme vénale qui se laissa ainsi persuader à force de riches présens, de rendre à Priam le corps de son fils, sont des clioses si éloignées, je ne dirai pas de la vertu héroïque, mais de la générosité la plus commune, qu’il faut nécessairement juger ou qu’Homère n’avait aucune idée de l’héroisme, ou qu’il n’a eu dessein que de peindre le caractère d’un brutal. Il nous représente Achille qui souhaite d’avoir assez de brutalité pour manger crue la chair d’Hector :

Αἲ γάρ πῶς αὐτόν μὲ μένος καὶ θυμὸς ἁνίη
μ’ ἀποταμνόμενον κρέα ἔδμεναι
[121].
Utinam enim ullo pacto ipsum me furor et animus stimularet
Crudas dissecantem carnes comedere !

Il n’a pas même compris que, pour faire plus d’honneur à son héros, il ne fallait pas donner à son ennemi autant de lâcheté et de faiblesse qu’il lui en donne.


(I) Funérailles dont le dictionnaire de Moréri a touché quelques circonstances avec très-peu d’exactitude. ] Cet auteur a dit que les dieux pleurèrent dix-sept jours la mort d’Achille ; mais il ne fallait pas citer Homère sans coter le lieu où il parle de cela. Ce ne peut pas être dans l’Iliade ; car il y a fort bien observé la règle qui défend d’ensevelir le héros d’un poëme épique dans le poëme même. Virgile l’a observée aussi. Il eût donc fallu dire qu’Homère parle des funérailles d’Achille dans le XXIVe. livre de l’Odyssée, où il amène cet épisode à l’occasion des galans de Pénélope tués par Ulysse. C’est à tort que, dans l’édition d’Amsterdam, on a fait venir les continuateurs d’Homère à la place d’Homère. Ce n’est pas tout : il n’eût point fallu dire les dieux en général, sans spécifier ce qu’Homère marque, que Thétis, accompagnée des déesses marines, vint au camp des Grecs pour rendre à son fils les devoirs funèbres conjointement avec eux, et que les neuf Muses y tinrent bien leur partie par leurs chants lngubres. On pouvait citer Pindare pour ce dernier fait :

Τὸν μὲν οὔτε θάνοντ᾽ ἀοιδαὶ ἐλίποντ᾽. ἀλλά οἱ παρά τε πυρὰν τάϕον θ῾ Ἑλικώνιαι παρθένοι ἕςταν, ἐπὶ θρῆνοντε πολύϕαμον ἔχευαν. ἔδοξεν ἄρα δ᾽ ἀθανάτοις, ἑσλόν γε ϕῶτα καὶ ϕθίμενον ὕμνοις θεᾶν διδόμεν. [122].


Quem ne mortuum quidem carmina defecerunt : sed et ejus rogo et sepulcro Heliconiæ Virgines adstiterunt, et lamentationem memorabilem effuderunt. Placuit ergo immortalibus strenuum virum etiam mortuum hymnis dearum tradere. Ce que le dictionnaire ajoute, sur la foi d’Homère encore, qu’ensuite de ces dix-sept jours les jeunes gens de la Thessalie firent les funérailles d’Achille, où ils pleurèrent couronnés de fleurs d’amarante, devrait être naturellement au même endroit de l’Odyssée où est le deuil de dix-sept jours : cependant il n’y est pas, et j’ai bien peur que M. Moréri ne se soit servi de quelque livre où l’on avait mal rapporté la cerémonie dont Philostrate fait mention dans le tableau de Néoptolème. C’est qu’ayant été ordonné aux Grecs, par l’oracle de Dodone, d’aller faire tous les ans l’anniversaire d’Achille, les Thessaliens furent les premiers qui joignirent des couronnes d’amarante aux autres cérémonies.


(K) Ils l’enterrèrent an promontoire de Sigée. ] Presque tous les dictionnaires le remarciuent. Lloyd, rejetant les autres citations de Pline, qu’il avait trouvées en mauvais état dans Charles Etienne, garde celle du chap. XII du IVe. livre, mais à tort ; car Pline ne parle point là du tombeau qui était à Sigée : il parle de celui qu’on disait être dans une île du Pont-Euxin. C’est au chap. XXX du Ve. livre qu’il dit qu’il y avait eu une ville nommée Achilléon, auprès du sépulcre d’Achille, sur la côte de Sigée. Il est étonnant qu’après la correction de ce passage, Isaac Vossius se soit avisé d’accuser Pline de mettre le tombeau d’Achille au rivage de Rhétée, et celui d’Ajax au rivage de Sigée [123]. Pline a fait tout le contraire. Solin, par un abus qui lui est assez ordinaire, a transporté ce sépulcre sur un autre cap voisin, savoir sur celui de Rhétée, où était le tombeau d’Ajax [124]. Cette méprise se trouve dans les Emblèmes d’Alciat.

Æacidæ tumulum Rhæteo in littore cernis [125].


Ses commentateurs avouent qu’il s’est trompé, à la réserve de Pignorius, qui a soutenu le contraire. Il est pourtant certain, par le témoignage unanime des auteurs, que le tombeau d’Achille était au rivage de Sigée. Kous avons déjà dit qu’on y allait tous les ans lui offrir des sacrifices : la tradition était que son fantôme s’y faisait voir armé et en posture menaçante ; ce qui n’empêcha point Apollonius de vouloiir s’aboucher avec lui [126]. Je crois même qu’on a dit qu’il se faisait des miracles à ce tombeau. Voyez l’article suivant.


(L) Son nom devint celui de la suprême bravoure. ] M. Moréri, sans citer livre, ni chapitre, prétend qu’Aulugelle a dit que, quand on veut parler de quelque soldat généreux, on dit que c’est un Achille : mais il est faux qu’Aulugelle dise cela. Il dit seulement au chapitre XI du IIe. livre que Sicinius Dentatus, pour avoir fait des actions fort surprenantes à la guerre, fut nommé l’Achille romain. Notre auteur en rapporte quelques circonstances prises de cet endroit d’Aulugelle, sans nous avertir d’où il le prend ; de sorte qu’il le cite, non quand il le faut, mais quand il ne le faut pas ; non quand il lui emprunte son bien, mais quand il lui donne ce qui ne lui est point dû. S’il avait cité Servius [127], il eût allégué de meilleures preuves. Or, ce n’était point seulement la vigueur martiale, c’était aussi celle qu’on faisait paraître au service de Venus qui faisait donner Jelenom d’Achille ; témoin ce débauché qui, se sentant déjà mort quant aux parties qu’on ne nomme pas, dit dans Pétrone, funerata est illa pars corporis qua quondam Achilles eram [* 1]. Il avait apparemment plus de regret à cela que Milon à la perte de la force de ses bras, et il aurait paru plus blâmable à Cicéron que cet athlète, pour de très-bonnes raisons. Quœ vox potest esse contemptior quàm Milonis Crotoniatœ, qui cùm jam senex esset, athletasque se in curriculo exercentes videret, adspexisse lacertos suns dicilur, iliacrymansque dixisse : At hi quidem jam mortui sunt ! Non verò tam isli quàm tu ipse nugatur, neque enim ex te unquàm es nobilitatus, sed ex lateribus et lacertis tuis [128].

Le dictionnaire de Charles Étienne, dans l’édition de Paris, en 1620, revue et corrigée par Frédéric Morel, professeur royal, et dans celle de Genève, en 1662, corrigée encore d’une infinité de fautes, à ce que le titre porte, attribue à Aulugelle bien cité, non pas que les soldats généreux, mais que les capitaines d’une valeur extraordinaire étaient appelés Achille, et que l’argent s’appelait achilléen, parce qu’il était insurmontable, ou lorsqu’il était insurmontable. Tantæ fortitudinis fuisse fertur (Achilles) ut, teste Gellio, lib. 2, cap. 11, insigni fortitudine duces Achilles appellentur, et argentum vocetur achilleum, quod sit insuperabile et insolubile [129]. Le texte latin de Charles Étienne peut s’entendre en ces deux façons, et j’avoue même qu’aux dépens d’une mauvaise situation de paroles et de beaucoup d’inexactitude dont on se reconnaîtrait coupable, on se pourrait sauver de l’accusation d’avoir imputé à Aulugelle ce qui regarde ce prétendu argent achilléen. Mais ni Charles Étienne, ni ses correcteurs, ni M. Lloyd, ni M. Hofman, qui l’ont suivi pied à pied, ne peuvent se justifier d’avoir pris argentum pour argumentum. Car c’est pour une objection insoluble qu’on se sert de l’épithète d’achillea, et l’on appelle ordinairement dans les écoles le principal argument d’une secte, son Achille. Ce qui ne vient pas tant de ce qu’Achille était un invincible guerrier, que de la difficulté tout-à-fait embarrassante que Zénon d’Élée proposait contre l’existence du mouvement [130]. Il mettait une tortue en comparaison avec Achille, pour montrer que jamais un mobile lent qui précéderait tant soit peu un mobile vite n’en pourrait être devancé. Calepin, citant d’ailleurs fort mal Aulugelle, met argumentum et non pas argentum ; ce qui nous apprend que le mal vient d’une ancienne source, qui a formé comme deux branches de copistes. Les uns ayant à moitié chemin perdu argumentum, apparemment par la faute de l’imprimeur qui substitua argentum, ont été cause que leurs descendans conservent de main en main ce dernier mot ; les autres, à cet égard, n’ont point encore forligné. Ainsi ceux qui vont à eux, comme ont fait les correcteurs de Calepin, évitent le défaut qui s’est glissé dans l’autre branche.


(M) Aimait beaucoup la musique. ] M. Moréri en a parlé avec très-peu d’exactitude. Il a dit qu’Homère fait souvent connaître que le son de la lyre aurait un meveilleux pouvoir pour faire passer la colère d’Achille et calmer cette passion furieuse qui avait tant donné de peine aux Troyens. Il ajoute qu’Athénée l’a remarqué aussi après Theopompe. Mais il est certain qu’on ne remarque dans Homère sinon que les députés de l’armée trouvèrent Achille chantant sur la lyre les belles actions des grands hommes, pour se divertir.

Τὸν δ᾽ εὗρον ϕρένα τερπόμενον ϕόρμιγγι λιγείῃ
....................
Τῇ ὅγε θυμὸν ἔτερπεν, ἄειδε δ᾽ ἄρα κλέα ἀνδρῶν. [131].


Achille, offensé par Agamemnon, avait alors abandonné, de dépit et de colère, la cause commune. C’est tout ce qu’Homère nous en apprend. Pour des réflexions, il n’en fait point sur l’occupation où les députés trouvèrent Achille ; c’est Athénée qui en conclut qu’Homère a voulu signifier que la lyre était d’un grand secours à ce héros pour modérer l’ardeur violente de sa colère [132]. Il n’est pas vrai qu’Athénée fasse cette remarque après Théopompe, et je suis fort trompé si la cause de l’égarement de Moréri n’est un passage de Vossius au Traité de la Musique. Ce savant homme, ayant cité Athénée pour l’observation qu’on vient de voir, dit tout de suite que les ambassadeurs des Gètes, qui allaient pour quelque traité de paix ou de trêve, vers des gens dont il fallait apaiser l’irritation, se présentaient jouant de la lyre [133], et allègue pour son garant Athénée, qui rapporte cela du livre XLVle. de l’histoire de Théopompe. M. Hofman est à peu près dans la même erreur que je viens de remarquer. On eût trouvé un peu mieux son compte dans Philostrate ; car il observe que Chiron ayant aperçu qu’Achille ne pouvait vaincre sa colère, lui enseigna la musique [134].

Il y a eu des gens qui ont voulu dire qu’Achille chantait sur la lyre, non les beaus exploits des grands hommes, mais les maux que l’amour lui faisait souffrir.

Talis cantatâ Briseide venit Achilles
Acrior, et positis erupit in Hectora plectrix
[135].
Ille Pelethroniam cecinit miserabile carmen
Ad citharam, citharâ tensior ipse sud
[136].

Ce sont, je crois, des médisances qu’on peut réfuter par la réponse que fit Alexandre-le-Grand à celui qui lui offrait la lyre de Pâris : Je m’en soucie peu, lui dit-il ; mais je verrais volontiers celle d’Achille, sur laquelle il chantait les actions des héros du temps passé. Plutarque, qui rapporte ainsi la chose dans la vie de ce prince, lui attribue ailleurs [137] une autre réponse, savoir celle-ci : Je n’ai que faire de celle-là ; car j’ai celle d’Achille, au son de laquelle il se reposait en chantant les louanges des vaillans personnages ; mais celle de Pâris avait une harmonie trop molle et trop féminine, sur laquelle il chantait des chansonnettes d’amour. Ce n’est pas le seul exemple qui montre que Plutarque se rendait tellement maître de certains faits, qu’il les tournait et les appliquait tantôt d’une façon, tantôt de l’autre. Assurément Alexandre n’a point répondu ces deux choses, et apparemment c’est la dernière qui est de l’invention de l’historien. Pour ce qui regarde ces paroles, car j’ai celle d’Achille, on croit aisément qu’Alexandre eût voulu l’avoir ; mais qui doute qu’il ne soit très-faux qu’il l’ait eue ? Élien rapporte le fait conformément à la première narration de Plutarque [138]. Un commentateur d’Élien assure qu’Homère représente en divers endroits Achille chantant sur la lyre les exploits des grands capitaines [139]. Il se trompe : Homère ne le fait qu’en un seul lieu, et son erreur étant celle d’un homme tout autrement fort de reins que Moréri en fait de littérature, pourrait consoler Moréri, s’il était envie. Kuhnius ne corrige point cette faute [140]. Stace qui, contre les termes formels d’Homère, suppose qu’Achille pendant sa retraite chantait ses amours et sa Briséis, témoigne en d’autres endroits que, dès sa plus tendre jeunesse, il avait employé ses instrumens de musique dans l’antre de Chiron, à célébrer les grandes actions des anciens.

..........Nec major in istis
Sudor, Apullineo quàm fia sonantia plectro
Cum quaterem, priscosque virum mirarer honores
[141].


Ce furent les combats d’Hercule, ceux de Pollux et ceux de Thésée, qu’il chanta devant sa mère, qui l’était allée voir dans cet antre, à quoi il joignit les fameuses noces de son père :

.....Canit ille libens immania laudum
Semina, qui tumidœ superarit jussa novercœ
Amphitryonades : crudum quo Bebryca cœstu
Obruerit Pollux : quanto circumdata nexu
Ruperit Ægides Minoi brachia Tauri,
Maternos in fine thoros, superisque gravatum
Pelion
[142].

J’avoue cependant que Philostrate le fait chanter, sous la discipline de Chiron, diverses matières qui avaient infiniment moins de rapport à la guerre qu’à l’amour ; Hyacinthe, Narcisse, Adonis, Hilas, etc. [143].

Achevons cette remarque par quelque chose qui concerne la lyre même d’Achille. (Quelques-uns disent que Corybas, fils de Jasus et de Cybèle, étant passé en Phrygie avec son oncle Dardanus, y établit le service de Cybèle, donna son nom aux Corybantes, qui étaient les prêtres de cette déesse, et y transporta la lyre de Mercure [144]. Elle fut gardée à Lyrnesse, d’où Achille l’emporta lorsqu il se saisit de cette ville. Homère n’est pas de ce sentiment, puisqu’il dit que la lyre de ce héros avait été trouvée dans la ville d’Éetion, c’est-à-dire dans Thèbes de Phrygie lorsque les Grecs la pillèrent [145].


(N) Le plus bel homme de son temps. ] Au lieu de ce fait, dont on a des preuves si authentiques, M. Moréri s’est contenté d’observer que Philostrate dit qu’Achille était de belle taille. Achille se vante lui-même, dans le XXIe. livre de l’Iliade, d’être grand et beau, καλός τε μέγας τε : et lors qu’Homère a voulu parler de Nirée, il a remarqué qu’après Achille c’était le plus beau de tous les Grecs :

Νιρεὺς, ὃς κάλλιςος ἀνὴρ ὑπὸ Ἴλιον ἦλθε
Τῶν ἄλλων Δαναῶν μετ᾽ ἀμύμονα Πηλείωνα.
[146].
Nireus, qui formosi simus vir ad Ilium venit
Cœteturum Danaorum, post laudatissimum Pelidem.

Voyez le scoliaste d’Homère sur le vers 131 du Ier. livre de l’Iliade, où il dit qu’Achille, le plus beau de tous les héros, avait tellement le visage d’une femme, qu’il lui fut aisé de passer pour fille à la cour de Lycomède [147].

....Plurimus au
Invictâ virtute decor fallitque tuentes
Ambiguus, tenuique latens discrimine sexus
[148].
(C’est Stace qui parle. )

Pour ce qui est de la taille, je ne remarquerai point ce que Philostrate dit dans la vie d’Apollonius, que l’ombre d’Achille, évoquée par ce philosophe, parut d’abord de cinq coudées et puis de douze, et d’une beauté qu’il n’était pas possible d’exprimer [149]. Je ne dirai point non plus, avec Lycophron, qu’Achille avait neuf coudées ; ce n’est point ce qu’on nomme belle taille, cela n’est bon que pour Quintus Calaber qui l’a converti en géant [150], et ce ne serait pas le moyen de justifier le sieur Moréri. Disons donc qu’il est fort vrai que l’auteur qu’il cite [151] donne une belle et haute taille à ce héros, et un visage d’où il sortait des rayons ; un nez ni aquilin ni crochu ; mais tel qu’il devrait toujours demeurer. C’est ainsi que Vigénère a traduit, sur la version latine apparemment. J’aimerais mieux traduire tel qu’il devait être, et donner au verbe μέλλω cette signification.


(O) Il ne les aimait pas moins de son coté. ] La lubricité d’Achille fut un fruit précoce et de durée. Nous avons vu que dès l’âge de dix ans il engrossa Déidamie. Les suites furent dignes d’un si prompt début. Il ne tarda pas long temps à traiter de la même sorte Iphigénie [152], et si Diane crut qu’on lui avait offert une vierge pour victime en la personne de cette fille d’Agamemnon, elle fut prise pour dupe : Achille avait mis bon ordre qu’au pis aller Iphigénie ne sortît point de ce monde avant que d’avoir goûté les joies de la conception et les douleurs de l’enfantement. Il vit Hélène sur les murailles de Troie, et en devint si furieusement amoureux qu’il en perdit le repos, et qu’il recourut à sa mère pour la prier de trouver quelque moyen de le faire jouir de cette femme [153] ; bel

emploi pour une mère ! Thétis ne laissa pas de l’accepter, et d’inventer une manière de maquerellage qui consista à faire accroire à son fils qu’il jouissait de la belle Hélène ; mais ce ne fut qu’un songe, et néanmoins ce régal imaginaire apaisa les tourmens d’Achille. On eut beau lui ôter sa Briséis, il ne coucha pourtant point seul : il avait eu trop de soin de ses provisions de lit. Il pouvait trouver des relais chez lui en cas de besoin : Diomédée prit la place de Briséis [154]. Dès qu’il eut vu Polyxène, fille de Priam, il voulut en faire sa femme ; et n’ayant pu satisfaire ce désir pendant sa vie, il demanda après sa mort qu’on la lui sacrifiât, afin qu’il en pût jouir aux Champs Élysées [155]. Il avait si bien mérité en ce monde d’être nommé [156] ἐρωτικὸς ἀσελγς, ἀκρατὴς, ἐρωτικώτατος [157], qu’on crut que même dans l’autre il avait besoin de femmes, et c’est pour cela qu’on l’y a marié avec Médée et avec Hélène. Il fut accusé d’être devenu amoureux de l’amazone Penthésilée, peu après lui avoir ôté la vie, et d’avoir assouvi sa passion sur ce corps de femme frais tué [158]. Nous en parlerons dans l’article de Thersite [* 2]. Voyez aussi l’article de Tenes.


(P) S’étaient répandues sur les personnes de son sexe. ] Il y en a qui veulent que Troïlus, fils de Priam, soit mort étouffé entre les bras du lascif Achille, qui le voulait violer, et qui trouva trop de résistance [159]. On a donné un tour fort malin au choix qu’Ajax suggéra à Ménélas ; il lui conseilla de faire porter à Achille par le bel Antilochus la nouvelle de la mort de Patrocle. Philostrate, qui dit assez clairement quelles pouvaient être les liaisons du héros avec le messager choisi, s’est trompé sur l’auteur du choix [160] ; car ce ne fut point Ménélas, comme il le dit, qui jeta les yeux sur Antilochus ; ce fut Ajax qui le proposa à Ménélas [161]. Mais c’est principalement envers Patrocle qu’on a donné un tour criminel à la tendresse d’Achille. Platon prend son parti là-dessus contre Eschyle [162]. Xénophon est en cela de l’avis de Platon [163]. Sextus Empiricus traite la chose en homme de sa profession, je veux dire pyrrhoniquement [164]. Mais Lucien et Philostrate [165] y mettent tout leur venin ; l’un d’eux prétend qu’Achille ne se tint point assez sur ses gardes en pleurant la mort de son ami, et qu’il se laissa échapper la vérité par ces paroles : μηρῶν τε τῶν σῶν εὐσεϐὴς ὁμιλία καλλίων [166], femorum et tuorum sancta conversatio melior. Que dirai-je de ces deux vers de l’épigrarame XLIV du livre onzième de Martial ?

Bryseïs multùm quamvis aversa jaceret,
Æacidæ propior levis amicus erat.

  1. Liban. Progymn. pag. 70, D ; pag. 97, C ; pag. 129, A ; etc.
  2. In Præexere. Rhetor.
  3. Orat. XX, pag. 324.
  4. In Iliad. lib. XVI.
  5. In Ὰχιλ.
  6. Apollodor. Biblioth. lib. III.
  7. Statii Achilleid. lib. II, vs. 382.
  8. Philostat. in Heroïc. pag. 705, B ; et in Icon. II, pag. 781, C.
  9. Tertullian. de Pallio.
  10. Eustath. in Iliad. lib. I, pag. 11, vs. 28,
  11. Suidas, verbo χιλὴ.
  12. Réplique à Costar, sect. VII, pag. 59, Édition de Hollande, in-8.
  13. In Progymn. Rhetoricis ex Hermogene.
  14. Statii Achill. lib. II, vs. 382. D’autres lisent lubens ou libens, dans ce dernier vers.
  15. Vigénère, Comment. sur Philostr., de la Nourrit. d’Achille, édit. in-4, pag. 544.
  16. Plutarque, des Propos de Table, liv. IV, chap. I.
  17. Méziriac, Épîtres d’Ovide, pag. 249.
  18. Notez qu’Hofman, Continuat. Lexici univers., tom. I, pag. 1002, n’attribue cela qu’aux dents du lion, et de jeter des étincelles en se choquant.
  19. Athenæi Deipnosoph, lib. VIII, cap. XI.
  20. Dans son Traité pro Hermetis, Ægyptiorum, et Chemicorum Sapientiâ, imprimé à Copenhague, l’an 1674, in-4.
  21. Apollodor. Biblioth lib. III ; Scholiast. Homeri Iliad. II, vs. 30 ; Scholiast. Aristoph. pag. 184, A.
  22. Voyez les Épîtres d’Ovide de Méziriac, pag. 248.
  23. Barth. Comment. in Achil. lib. II, vol. III, pag. 1753.
  24. Horat. Ode VI, lib. I, vs. 5.
  25. Homer. Iliad. lib. XXII, vs. 500.
  26. Horat. Ode XVI, lib. I, vs. 13.
  27. Virgil. Æn. lib. IV, vs. 366, Macrob. Saturn. lib. V, cap. XI.
  28. Voyez la prodigieuse vitesse que Virgile donne à une jeune amazone nommée Camille, dans le livre VII de l’Enéide, vs. 807, et là-dessus le père La Cerda.
  29. Homer. Iliad. lib. VII, vs. 228.
  30. Vigénère, Comment. sur Philostr., de la Nourrit. d’Achille. pag. 544.
  31. Edmond Richer, qui publia sa version à Paris en 1600, in-8.
  32. M. de Saumaise approuve ceux qui lisent concilium.
  33. Not. crit. in Tertul de Pall. pag. 77, edit. Paris, anno 1614, in 8.
  34. Lucret. lib. IV.
  35. Dans son poëme sur les Noces de Thétis et de Pelée, qu’on prétend avoir précédé celui d’Hésiode sur le même sujet. Ni Vossius, ni Lorenzo Crasso, ne disent rien de ce poëte.
  36. Salmas. in Tertul. de Pallio, pag. 281, edit. anno 1656.
  37. Apollodor. Biblioth. lib. III, pag. 235.
  38. Il s’en est fait une édition à Utrecht, en 1690, à laquelle on a ajouté la traduction en latin et en flamand. La traduction latine avait déjà paru à part. Les Anglais le publièrent en leur langue l’an 1671.
  39. Hist. poét. liv. II, chap. XV, pag. 158, édition de la Haye, en 1681 , qui est la quatrième.
  40. Entre autres dans le Dictionnaire historique de Juigné.
  41. Méziriac, Épîtres d’Ovide, pag. 248, le poëte Euphorion est mal nommé Euphoron.
  42. Natal. Comes, Mythol. lib. IX, cap. XII.
  43. Cette version est iniprimée avec les Œuvres de saint Grégoire.
  44. Vigénère, Comment. sur Philostr., de la Nourrit. d’Achille, pag. 543.
  45. Dans sa Fabrica del mondo, qui est un Dictionnaire sur Boccace, Dante, Pétrarque, etc., imprimé à Venise en 1588, in-folio.
  46. Commentaires sur les Emblèmes d’Alciat, pag. 624 de l’édition de Thuilius, à Padoue, en 1661, in-4.
  47. Décimator in Thesauro liogarum. C’est un gros in-folio, imprimé à Leipsick l’an 1606, pour la première fois
  48. Homer. Iliad. lib. IX, vs. 442.
  49. Idem, ibidem, vs. 482.
  50. Le premier auteur de ce Thesaurus s’appelle Basilius Faber, Soranus. Il était recteur d’un collége à Erford, et il publia son livre l’an 1571, après avoir employé 36 ans à enseigner la langue latine. L’ouvrage fut réimprimé en 1625, avec les corrections et les additions de Buchnerus, qui est mort en 1661, à l’âge de 70 ans, après avoir été professeur en poésie pendant 45 ans, et en éloquence pendant 30 ans, à Watemberg. Il corrigea encore et augmenta ce Dictionnaire, pour l’édition de 1655. Enfin, Cbristophe Cellarius l’a corrigé de nouveau, premièrement pour l’édition de l’année 1686, ensuite pour celle de 1692, et enfin pour celle de 1696.
  51. Dempsteri Paraslip. ad Rosinum, lib. II, cap. XI.
  52. Hom. Iliad. Lib. IX, vs. 440.
  53. Pindar. Nem. Ode III.
  54. Τῷ αὐτῷ τώλῳ και διδασκάλω χρώμενος. Eodem utens et pullo et præceptore. Greg. Nazianz. Orat. XX.
  55. Statii Achil. lib. II, vs. 382.
  56. Il est cité par Natal. Comes, liv. IX, chap. XII, et dans les Commentaires sur les Emblèmes d’Alciat.
  57. Homer. Iliad. lib. XI, vs. 829.
  58. Scholl. Apollon, in lib. I, vs. 558.
  59. Argonaut. vs. 379.
  60. Nem. Od. III
  61. Iphig. in Aul. vs. 209, 709.
  62. Senec. Troad. act. III, vs. 833, Stat. Silv. I, lib. II, vs. 89 ; Achil. lib. I, vs. 196, et passim alibi. ; Val. Flaccus, lib. I, vs. 254, et 407 ; Ausonius, Protrept. vs. 20 ; Claudian. de III Consul. Honor. vs. 61.
  63. De Venat, pag. 973, A, et 974, C.
  64. Hipp. tom. I, pag. 371. C. 3. de Republ. tom. II, pag. 391, B.
  65. Biblioth. lib. III.
  66. Hist. Nat. lib. XXV, cap. V.
  67. Sympos. lib. IV, cap. I, pag. 660, F ; et de Music. pag. 1146, A.
  68. In Lacon. pag. 197.
  69. Stromaton lib. I, pag. 306, B.
  70. In Heroïc. pag. 682, A, et 705, A.
  71. Progymn. pag. 71, A ; pag. 97, C, pag. 129, A ; pag. 142, C ; pag. 143, A ; et Declamat. pag. 259, D.
  72. Orat. XX, pag. 324.
  73. Eusthat. in Homer. pages 11, 34, et 840 ; Scholiast. Homeri in Iliad. lib. I, vs. 50, et lib. XVI, vs. 14 et 36.
  74. Voici les principaux : Scholiast. Homeri in Iliad. lib. IX, vs. 168 et 448. Dictys, lib. II. Xenophon, Conv. pag. 897, A. Plalo, lib. II, de Republ. tom. II, pag. 390, E. Cicero, de Orat. lib. III, cap. 15. Strabo, lib. IX, pag. 297. Quintil., lib. II, cap. III. Statius, Silva III, lib. V, vs. 191. Plutarch. tom. II, pag. 4, 26 et 72. Lucian. Dialog. Mort. Philostrat. Lenm. pag. 136. Libanius, Progymn. pag. 99.
  75. Stat. lib. V, Silva III, vs. 191.
  76. Idem, lib. II ; Silva I, vs. 88.
  77. In Conviv.
  78. In Dial. Achil. et Ant.
  79. Statius, lib. II ; Silv. I, vs. 88 ; et lib. III, Silv II, vs. 96.
  80. Meurius et Canterus entendent par le mot κουροτρίϕος, dont Lycophron s’est servi your désigner Phénix, que celui-ci avait été le père nourricier d’Achille.
  81. Dans l’article d’Horace ; mais c’est une fausseté.
  82. Horat. de Arte poët, vs. 148 .
  83. Ovidii Metamorph. lib. XIII, vs. 179.
  84. Textor. Officin. lib. II, cap. XXXII ; Nat. Cornes, Mythol. lib. VI, cap. I ; Vigénère, sur Philostrate, au sommaire de la Nourriture d’Achille, Pomey, in Pantheo Mythico, etc.
  85. In Cicer. de Amicit., cap. XX.
  86. Ὡς ἐγένετο ἐννεατής. Barthius cite ces paroles dans la page 1579, et dans la page 1685 du tome III de son Commentaire sur Stace ; et néanmoins il dit dans la page 1584, qu’Apollodore ne marque point l’âge d’Achille.
  87. Stat. Achill. lib. II, vs. 234.
  88. Ibid. vs. 396.
  89. Barth. in Statium, tom. III, pag. 1684, 1736.
  90. Voyez Eustathius in Iliad. XI, et Ptol. Hephæst. apud Photium.
  91. Apollon. Argon, lib. I, vs. 558. Valer. Flaccus, Argon, lib. I, vs. 256.
  92. Voyez Calvisius sur l’an du monde 2727, et 2767 ; et le P. Labbe, Chronol. Franc. tom. I, pag. 127.
  93. Malherbe, liv. III, pag. 75.
  94. Ménage, Observat. sur Malherbe, p. 372.
  95. Apud Natal. Comitem, Mythiol. lib. IX, cap. XII. Tzetzès sur Lycophon, pag. 36, en touche quelque chose. Ce que je rapporte, et que Natalis Comes ne rapporte pas, se trouve dans le scoliaste de Pindare, in Nem., Ode IV.
  96. Servius, in Æneid. lib. I, vs. 483.
  97. M. Ménage, Observat.sur Malherbe, pag. 441, croit qu’elle en comprend beaucoup moins.
  98. Malherbe. Poés. liv. V, pag. 125.
  99. Ménage, Observat. sur Malherbe, p. 441.
  100. Homer. Iliad. lib. I, vs. 361.
  101. Horat. Sat. X, lib. I, vs. 68.
  102. Virgil., Æneid., lib. I, vs. 483.
  103. Homer. Iliad. lib. XXIII, vs. 13 ; et XXIV, v. 16.
  104. In Ajace, vs. 1045.
  105. In Androm. vs. 108, 399.
  106. Metam. lib. XII, vs. 501. Amor. lib. II, Eleg. I, vs. 32, et in Ibin, vs. 333.
  107. In Troad. act. III, vs. 413 ; et in Agam. act. III, vs. 447.
  108. Achilleid. lib. I, vs. 6.
  109. Lib. III.
  110. De Republ. lib. III, tom. II, p. 391 B.
  111. Tuscul. I.
  112. Cap. CVI.
  113. In Heroic., pag. 697.
  114. Progymn. pag. 100, D.
  115. In Virgil. Eclog. IX, vs. 6.
  116. Pag. 75.
  117. In Homeri Iliad. XXII, vs. 401.
  118. Vossius, Histor. lat. pag. 819.
  119. Voyez son commentaire sur Stace, tom. I, pag. 340 ; et tom. III, p. 393, 1609.
  120. Voyez les Diatribes de Mariang. Accursius sur Ausone.
  121. Iliad. XXII, vs. 346.
  122. Pindar. Isthm., Ode VIII, pag. 753.
  123. Vossius in Melam, pag. 98.
  124. Solini Polybistor. cap. XL.
  125. Alciati Emblema CXXXV.
  126. Phllostr. in Vitâ Apollon, lib. IV, cap. III et IV.
  127. Servius in Virgilii Eclog. III, vs. 79 ; et in Eclog. IV, vs. 34.
  128. Cicero de Senectute, cap. IX.
  129. Car. Stephanus in Dictionario, Voc. Achilles.
  130. Aristotel. lib. VI Physic. cap. IX, et ibi Simplicius et Themistius, Diogenes Laert. lib. IX, in Zeoone.
  131. Homer., Iliad. lib. IX, vs. i86.
  132. Athenæus, lib. XIV, pag. 624.
  133. Vossius, de Musice, pag. 45. Le passage d’Athénée est page 627.
  134. In Heroïc. pag. 705, C. Vide etiam Ælium Hist. Var. lib. XIV, cap. XXIII.
  135. Statius, Silv. IV, lib. IV, vs. 35.
  136. Priapeior. carm. LXIX.
  137. Plutarque, de la Fortune d’Alexandre, liv. I, chap. VI.
  138. Æliani Histor. Var. lib. IX, cap. XXXVIII.
  139. Scheffer. in hunc locum Æliani.
  140. Kuhnius, in Ælian. ibid.
  141. Stalius, Achill. lib. II, vs. 442.
  142. Idem, ibidem, lib. I, vs. 189.
  143. Philostrate in Heroic., pag. 705, les nomme τοὺς ἀρχαίους ἥλικας, ce que Vigénère traduit, les anciens qui estoient au mesme aage qu’Achille. Cela est très-équivoque : il eût mieux valu se servir du mot de siècle que de celui d’âge ; et sans doute Philostrate a voulu dire, non qu’ils étaient contemporains avec Achille, mais qu’il l’étaient entre eux.
  144. Diodor. Sicul., lib. VI.
  145. Homer. Iliad. lib. IX, vs. 188.
  146. Ibid. lib. II, vs. 673.
  147. Voyez le Banquet de Platon.
  148. Statius, Achill., lib. I, vs. 335. Dictys Cretensis, lib. I.
  149. Philostrate, de la Vie d’Apollonius, liv. IV, chap. V. Vigénère cite le livre III, et dit que l’ombre apparut premièrement de la hauteur de sept coudées.
  150. Q. Calaber, lib. I, vs. 514 ; lib. III, vs. 716, 722.
  151. Philostrate in Heroïc., pag. 705,
  152. Vide Tzetzem in Lycophron.
  153. Tzetzes in Lycophron.
  154. Homer., Iliad. lib. IX, vs. 660.
  155. Seneca in Troad. vs. 945.
  156. Libanius, Progymn. pag. 101, B, et pag. 127, A ; Declam. IV, pag. 256, B ; et Orat. IX, pag. 258, C.
  157. Plutarch. in Amator. pag. 761, D.
  158. Tzetzes in Lycophr. Libanius, Progymn. pag. 101, C ; et pag. 153, A.
  159. Servius in Æneid. Lycophron, vs. 307, et ibi Tzetzes.
  160. In Antil. pag. 670, et Icon. p. 789, D.
  161. Homer. Iliad. lib. XVI, vs. 628, 651, 653, 655.
  162. In Conviv. tom. III, pag. 180, A.
  163. In Conviv. pag. 898, A.
  164. Sext. Empir. Pyrrh. Hyp. III, pag. 152, A.
  165. Philostr. in Epist. pag. 903, A.
  166. Lucian. in Amorib. pag. 1071, tom. I, edit. Salmeriensis.

  1. * Petron. Satyr. C. 129.
  2. * Bayle n’a point donné d’article Thersite.


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