Dictionnaire infernal/6e éd., 1863/Démons

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Henri Plon (p. 202-204).

Démons. Ce que nous savons d’exact sur les démons se borne à ce que nous en enseigne l’Église : que ce sont des anges tombés, qui, privés de la vue de Dieu depuis leur révolte, ne respirent plus que le mal et ne cherchent qu’à nuire. Ils ont commencé leur règne sinistre par la séduction de nos premiers pères ; ils continuent de lutter contre les anges fidèles qui nous protègent, et ils triomphent de nous quand nous ne leur résistons pas avec courage, oubliant de nous ap-

 
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puyer sur la grâce de Dieu. On ne peut nier leur existence sans tomber dans l’absurde et dans l’inexplicable. Lock, Clarke, Leibniz, Newton, toutes les têtes solides ont compris l’impossibilité de cette négation.

Nous ne pouvons faire ici un traité dogmatique sur les démons. Nous devons nous borner à rapporter les opinions bizarres et singulières auxquelles ces êtres maudits ont donné de l’intérêt. Les païens admettaient trois sortes de démons, les bons, les mauvais et les neutres. Mais ils appelaient démon tout esprit. Nous entendons par démon un ange de ténèbres, un esprit mauvais. Presque toutes les traditions font remonter l’existence des démons plus loin que la création de l’homme. La chute des anges a eu lieu en effet auparavant. Parmi les Juifs, Aben-Esra prétend qu’on doit fixer cette chute au second jour de la création. Ménassé Ben-Israël, qui suit la même opinion, ajoute qu’après leur chute, Dieu les plaça dans les nuages et leur donna le pouvoir d’habiter l’air inférieur [1].

Origène et quelques philosophes soutiennent que les bons et les mauvais esprits sont beaucoup plus vieux que notre monde ; qu’il n’est pas probable que Dieu se soit avisé tout d’un coup, il y a seulement six ou sept mille ans [2], de tout créer pour la première fois ; que les anges et les démons étaient restés immortels après la ruine des mondes qui ont précédé le nôtre, etc. Manès, ceux qu’il a copiés et ceux qui ont adopté son système font le diable presque éternel et le regardent comme le principe du mal, ainsi que Dieu est le principe du bien. Quoique faux à l’excès, ce système a encore trop de partisans. Pour nous, nous devons nous en tenir sur les démons au sentiment de l’Église catholique. Dieu avait créé les chœurs des anges. Toute cette milice céleste était pure et non portée au mal. Quelques-uns se laissèrent aller à l’orgueil ; ils osèrent se croire aussi grands que leur Créateur, et entraînèrent dans leur révolte une partie de l’armée des anges. Satan, le premier des séraphins et le plus grand de tous les êtres créés[3], s’était mis à la tête des rebelles. Il jouissait dans le ciel d’une gloire inaltérable et ne reconnaissait d’autre maître que L’Éternel. Une folle ambition causa sa pert ; il voulut régner sur la moitié du ciel, et siéger sur un trône aussi élevé que celui du Créateur. L’archange Michel et les anges restés dans le devoir lui livrèrent combat. Satan fut vaincu et précipité avec tous ceux de son parti[4], loin du ciel, dans un lieu que nous nommons l’enfer ou l’abîme, et que plusieurs opinions placent au centre enflammé de notre globe. Mais les démons habitent aussi l’air, qu’ils remplissent. Nous le lisons dans saint Paul. Saint Prosper les place dans les brouillards. Swinden a voulu démontrer qu’ils logeaient dans le soleil ; d’autres les ont relégués dans la lune. Bornons-nous à savoir qu’ils sont dans les lieux inférieurs, et que Dieu leur permet de tenter les hommes et de les éprouver. Nous connaissons la dure et incontestable histoire du péché originel, réparé, dans ses effets éternels, par la rédemption. Depuis, le pouvoir des démons, resserré dans de plus étroites limites, se borne à un rôle vil et ténébreux qui a produit pourtant de lamentables faits.

On n’a aucune donnée du nombre des démons. Wierus, comme s’il les avait comptés, dit qu’ils se divisent en six mille six cent soixante-six légions, composées chacune de six mille six cents soixante-six anges noirs ; il en réduit ainsi le nombre à quarante-cinq millions, ou à peu près, mais il y en a bien davantage. Il leur donne soixante-douze princes, ducs, marquis ou comtes. Ils ont leur large part dans le mal qui se fait ici-bas, puisque les mauvaises inspirations viennent d’eux seuls.

 
Figure d’un démon
Figure d’un démon.
 

Selon Michel Psellus, les démons se divisent en six grandes sections. Les premiers sont les démons du feu, qui en habitent les régions ; les seconds sont les démons de l’air, qui volent autour de nous et ont le pouvoir d’exciter les orages ; les troisièmes sont les démons de la terre, qui se mêlent avec les hommes et s’occupent de les tenter ; les quatrièmes sont les démons des eaux, qui habitent la mer et les rivières, pour y élever des tempêtes et causer des naufrages ; les cinquièmes sont les démons souterrains, qui préparent les tremblements de terre, soufflent les volcans, font écrouler les puits et tourmentent les mineurs ; les sixièmes sont les démons ténébreux, ainsi nommés parce qu’ils vivent loin du soleil et ne se montrent que peu sur la terre. On ne sait trop où Michel Psellus a trouvé ces détails ; mais c’est dans ce système que les cabalistes ont imaginé les salamandres, qu’ils placent dans les régions du feu ; les sylphes qui remplissent l’air ; les oudins, ou nymphes, qui vivent dans l’eau, et les gnomes, qui sont logés dans l’intérieur de la terre.

Des doctes ont prétendu que les démons multiplient entre eux comme les hommes ; ainsi, leur nombre doit s’accroître, surtout si l’on considère la durée de leur vie, que quelques savants ont bien voulu supputer ; car il en est qui ne les font pas immortels. Hésiode leur donne une vie de six cent quatre-vingt mille quatre cents ans. Plutarque, qui ne conçoit pas bien qu’on ait pu faire l’expérience d’une si longue vie, la réduit à neuf raille sept cent vingt ans…

Ajoutons ici une remarque de Benjamin Binet, dans son Traité des dieux et des démons du paganisme : « Les anciens s’étaient imaginé que, Dieu étant esprit, il fallait que les anges et les démons fussent des corps, à cause de la distance infinie qui éloigne le Créateur de la créature. » « Il est certain, dit Tertullien, que les anges n’ont pas eu une chair qui leur fût personnelle, étant spirituels de leur nature ; et s’ils ont un corps, il convient à leur nature. (Tert., De carne Christi, cap. 6.) » Saint Macaire l’ancien pousse encore la chose plus loin en ce passage : « Chacun est corps selon sa propre nature ; en ce sens, l’ange et l’âme et le démon sont corps. « (Mac., hom. 4.)

Plutarque compare la nature des démons à celle des hommes. Il les représente sujets aux mêmes besoins, aux mêmes infirmités, se nourrissant de la fumée, de la graisse et du sang des sacrifices…

Il y a bien des choses à dire sur les démons et sur les diverses opinions qu’on s’est faites d’eux. On trouvera généralement ces choses à leurs articles dans ce dictionnaire.

Les Moluquois s’imaginent que les démons s’introduisent dans leurs maisons par l’ouverture du toit et apportent un air infect qui donne la petite vérole. Pour prévenir ce malheur, ils placent à l’endroit où passent ces démons certaines petites statues de bois pour les épouvanter, comme nous hissons des hommes de paille sur nos cerisiers pour écarter les oiseaux. Lorsque ces insulaires sortent le soir ou la nuit, temps attristé par les excursions des esprits malfaisants, ils portent toujours sur eux comme sauvegarde un oignon ou une gousse d’ail, un couteau, quelques morceaux de bois ; et quand les mères mettent leurs enfants au lit, elles ne manquent pas de mettre l’un ou l’autre de ces préservatifs sous leur tête.

Les Chingulais pour empêcher que leurs fruits ne soient volés annoncent qu’ils les ont donnés aux démons. Dès lors, personne n’ose plus y toucher.

Les Siamois ne connaissent point d’autres démons que les âmes des méchants qui, sortant des enfers où elles étaient détenues, errent un certain temps dans ce monde et font aux hommes tout le mal qu’elles peuvent. De ce nombre sont encore les criminels exécutés, les enfants mort-nés, les femmes mortes en couches et ceux qui ont été tués en duel.

À ceux qui sont assez obtus pour nier les démons, nous citerons encore Bayle, qu’on n’accusera pas de crédulité excessive. Il reconnaît lui-même l’existence des démons et les faits que l’Église leur attribue avec fondements. « Il se trouve dans les régions de l’air, dit-il, des êtres pensants, qui étendent leur empire aussi bien que leurs connaissances sur notre monde. Et comme on ne peut nier l’existence sur la terre d’êtres méchants qui font le mal et s’en réjouissent, on serait ridicule si on osait nier qu’il y ait, outre ceux-là qui ont des corps, plusieurs autres qu’on ne voit pas et qui sont encore plus malins et plus habiles que l’homme[5]. »


  1. De resurrectione mortuorum, lib. III, cap. vi.
  2. La version des Septante donne au monde quinze ou dix-huit cents ans de plus que nous. Les Grecs modernes ont suivi ce calcul, et le P. Pezron La un peu réveillé dans l’Antiquité rétablie.
  3. Quique creaturæ præfulsit in ordine primus…
    Alc. Activi poem., lib. II.
  4. Apocalypse, ch. v, vers. 7 et 9.
  5. Dictionnaire critique. Art. Spinoza et Ruggeri.