Dictionnaire infernal/6e éd., 1863/Desfontaines

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Henri Plon (p. 206-207).
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Desfontaines. En 1695, un certain M. Bézuel (qui depuis fut curé de Valognes), étant alors écolier de quinze ans, fit la connaissance des enfants d’un procureur nommé d’Abaquène, écoliers comme lui. L’aîné était de son âge ; le cadet, un peu plus jeune, s’appelait Desfontaines ; c’était celui des deux frères que Bézuel aimait davantage. Se promenant tous deux, en 1696, ils s’entretenaient d’une lecture qu’ils avaient faite de l’histoire de deux amis, lesquels s’étaient promis que celui qui mourrait le premier viendrait dire des nouvelles de son état au survivant. Le mort revint, disait-on, et conta à son ami des choses surprenantes. Le jeune Desfontaines proposa à Bézuel de se faire mutuellement une pareille promesse. Bézuel ne le voulut pas d’abord ; mais quelques mois après il y consentit, au moment où son ami allait partir pour Caen. Desfontaines tira de sa poche deux petits papiers qu’il tenait tout prêts, l’un signé de son sang, où il promettait, en cas de mort, de venir voir Bézuel ; l’autre, où la même promesse était écrite, fut signée par Bézuel. Desfontaines partit ensuite avec son frère, et les deux amis entretinrent correspondance. Il y avait six semaines que Bézuel n’avait reçu de lettres lorsque, le 31 juillet 1697, se trouvant dans une prairie, à deux heures après midi, il se sentit tout d’un coup étourdi et pris d’une faiblesse, laquelle néanmoins se dissipa ; le lendemain, à pareille heure, il éprouva le même symptôme ; le surlendemain il vit pendant son affaiblissement son ami Desfontaines qui lui faisait signe de venir à lui… Comme il était assis, il se recula sur son siège. Les assistants remarquèrent ce mouvement. Desfontaines n’avançant pas, Bézuel se leva enfin pour aller à sa rencontre ; le spectre s’approcha, le prit par le bras gauche et le conduisit à trente pas de là dans un lieu écarté. — « Je vous ai promis, lui dit-il, que si je mourais avant vous je viendrais vous le dire : je me suis noyé avant-hier dans la rivière, à Caen, vers cette heure-ci. J’étais à la promenade ; il faisait si chaud qu’il nous prit envie de nous baigner. Il me vint une faiblesse dans l’eau et je coulai. L’abbé de Ménil-Jean, mon camarade, plongea ; je saisis son pied ; mais, soie qu’il crût que c’était un saumon, soit qu’il voulût promptement remonter sur l’eau, il secoua si rudement le jarret qu’il me donna un grand coup dans la poitrine et me jeta au fond de la rivière, qui est là très-profonde. » Desfontaines raconta ensuite à son ami beaucoup d’autres choses. Bézuel voulut l’embrasser, mais il ne trouva qu’une ombre. Cependant son bras était si fortement tenu qu’il en conserva une douleur. Il voyait continuellement le fantôme, un peu plus grand que de son vivant, à demi nu, portant entortillé dans ses cheveux blonds un écriteau où il ne pouvait lire que le mot in… Il avait le même son de voix ; il ne paraissait ni gai ni triste, mais dans une tranquillité parfaite. Il pria son ami survivant, quand son frère serait revenu, de le charger de dire certaines choses à son père et à sa mère ; il lui demanda de réciter pour lui les sept psaumes qu’il avait eus en pénitence le dimanche précédent et qu’il n’avait pas encore récités ; ensuite il s’éloigna en disant : jusqu’au revoir, qui était le terme ordinaire dont il se servait quand il quittait ses camarades. Cette apparition se renouvela plusieurs fois. Quelques-uns l’expliqueront par les pressentiments, la sympathie, etc. L’abbé Bézuel en raconta les détails dans un dîner, en 1708, devant l’abbé de Saint-Pierre, qui en fait une longue mention dans le tome IV de ses œuvres politiques.