Dictionnaire infernal/6e éd., 1863/Dragon

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Henri Plon (p. 220-221).

Dragon. Les dragons ont fait beaucoup de bruit ; et, parce que nous n’en voyons plus, les sceptiques les ont niés : mais Cuvier et les géologues modernes ont reconnu que les dragons avaient existé. C’est seulement une race perdue. C’étaient des sortes de serpents ailés. Philostrate dit que, pour devenir sorciers et devins, les Arabes mangeaient le cœur ou le foie d’un dragon volant. On montre auprès de Beyrouth le

 
Dragon
 
lieu où saint Georges tua un monstrueux dragon ; il y avait sur ces lieux, consacrés par le courage de saint Georges, une église qui ne subsiste plus[1]. Il est fait mention de plusieurs dragons dans les légendes ; quelques-uns peuvent être des allégories où par le dragon il faut entendre le démon que les saints ont vaincu. Le diable, en effet, porte souvent le nom d’ancien dragon, et quelquefois il a pris la forme de cet animal merveilleux : c’est ainsi qu’il se montra à sainte Marguerite. On dit que le dragon dont parle Possidonius couvrait un arpent de terre, et qu’il avalait, comme une pilule, un cavalier tout armé ; mais ce n’était encore qu’un petit dragon en comparaison de celui qu’on découvrit dans l’Inde, et qui, suivant Maxime de Tyr, occupait cinq arpents de terrain.

Les Chinois rendent une espèce de culte au dragon. On en voit sur leurs vêtements, dans leurs livres, dans leurs tableaux. Ils le regardent comme le principe de leur bonheur ; ils s’imaginent qu’il dispose des saisons et fait à son gré tomber la pluie et gronder le tonnerre. Ils sont persuadés que tous les biens de la terre ont été confiés à sa garde, et qu’il fait son séjour ordinaire sur les montagnes élevées.

Le dragon était aussi très-important chez nos aïeux ; et tous nos contes de dragons doivent remonter à une haute antiquité. Voici la chronique du dragon de Niort[2]. Un soldat avait été condamné à mort pour crime de désertion ; il apprit qu’à Niort, sa patrie, un énorme dragon faisait depuis trois mois des ravages, et qu’on promettait bonne récompense à celui qui pourrait en délivrer la contrée. Il se présente ; on l’admet à combattre le monstre, et on lui promet sa grâce s’il parvient à le détruire. Couvert d’un masque de verre et armé de toutes pièces, l’intrépide soldat va à l’antre obscur où se tient le monstre ailé, qu’il trouve endormi. Réveillé par une première blessure, il se lève, prend son essor et vole contre l’agresseur. Tous les spectateurs se retirent, lui seul reste et l’attend de pied ferme. Le dragon tombe sur lui et le terrasse de son poids ; mais au moment qu’il ouvre la gueule pour le dévorer, le soldat saisit l’instant de lui enfoncer son poignard dans la gorge. Le monstre tombe à ses pieds. Le brave soldat allait recueillir les fruits de sa victoire, lorsque, poussé par une fatale curiosité, il ôta son masque pour considérer à son aise le redoutable ennemi dont il venait de triompher. Déjà il en avait fait le tour, quand le monstre, blessé mortellement, et nageant dans son sang, recueille des forces qui paraissaient épuisées, s’élance subitement au cou de son vainqueur et lui communique un venin si malfaisant qu’il périt au milieu de son triomphe. — On voyait encore, il y a peu de temps, dans le cimetière de l’hôpital de Niort, un ancien tombeau d’un homme tué par le venin du serpent. Est-ce aussi une allégorie ?

À Mons, on vous contera l’histoire du dragon qui dévastait le Hainaut[3], lorsqu’il fut tué par le vaillant Gilles de Chin, en 1132. Et que direzvous du dragon de Rhodes, qui n’est certainement pas un conte[4]? Voy. Trou du château de Carnoët.


  1. Voyage de Monconis, de Thévenot et du P. Goujon.
  2. Voyage dans le Finistère, t. III, p. 112.
  3. Voyez cette légende dans Les douze convives du chanoine de Tours.
  4. « Les divers insectes carnivores, vus au microscope, sont des animaux formidables ; ils étaient peutêtre ces dragons ailés dont on retrouve les anatomies ; diminués de taille à mesure que la matière diminuait d’énergie, ces hydres, griffons et autres se trouveraient aujourd’hui à l’état d’insectes. Les géants antédiluviens sont les petits hommes d’aujourd’hui. »
    (Chateaubriand, Mémoires, tome II.)