Dictionnaire infernal/6e éd., 1863/Durer

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Henri Plon (p. 224-225).
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Durer (Albert), peintre illustre, né à Nuremberg en 1471, mort en 1528, avec la gloire assez rare d’avoir laissé beaucoup de chefs-d’œuvre où son pinceau, son crayon et son burin n’ont jamais offensé en rien la religion ni les mœurs. On raconte de lui une vision que nous rapporterons ici :

« Albert, le pieux artiste, rêvait quelque nouveau chef-d’œuvre ; il voulait se surpasser lui-même ; mais le génie de l’homme a ses limites que jamais il ne peut franchir sans se perdre dans les abîmes du monde intellectuel. Pendant une belle nuit d’été, il avait commencé et recommencé l’esquisse des quatre évangélistes. Il voulait retracer les traits de ces hommes inspirés qui furent trouvés dignes de devenir les historiens de l’Homme-Dieu. Mais rien de ce que sa main produisait ne rendait à son gré les traits qui se peignaient dans son âme. C’était à Nuremberg. La nuit était superbe, la lune éclairait de sa magique lumière les églises de Saint-Sébald et de Saint-Laurent. Des milliers d’étoiles brillaient à la voûte céleste au-dessus de cette ville silencieuse et de ses rues désertes. « Dieu, s’écria Albert, a permis à des hommes de transformer ici des débris de rochers en bâtiments magnifiques, pleins d’harmonie dans leur ensemble et dans toutes leurs parties, élevant majestueusement leurs tours vers le ciel, et il ne me permettrait pas à moi de rendre sur la toile et en son honneur les portraits de ses saints envoyés, portraits que cependant je porte en mon âme ! » Albert se sent ému ; ses mains se rejoignent pour prier ; et en ce moment l’église de Saint-Sébald se colore de feu et de flamme ; des nuages bleus forment le fond sur lequel se dessinent les figures imposantes des quatre évangélistes. « Oh ! voilà, dit-il, les traits que j’ai en vain cherchés, qui échappaient à mon art débile ! » Il court à sa toile abandonnée, il saisit ses pinceaux et bientôt l’esquisse est terminée. Il ne sera pas difficile au grand artiste d’achever dignement son œuvre.

» Durer croyait et voyait. Voilà pourquoi il sut créer des chefs-d’œuvre d’une si pure spiritualité. Beaucoup de ceux qui voulurent marcher sur ses traces échouèrent souvent, non parce que le talent leur manquait, mais parce qu’ils n’avaient pas sa foi naïve et forte. Le ciel et ses merveilles restèrent cachés pour eux, derrière les sombres nuages du monde matériel[1]. »


  1. Nouvelle revue de Bruxelles. Février 1844.