Dictionnaire infernal/6e éd., 1863/Jacques Ier

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Henri Plon (p. 368-370).
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Jacques Ier. Le roi d’Angleterre Jacques Ier, que Henri IV appelait si plaisamment maître Jacques, ne se contentait pas de faire brûler les sorciers ; il a produit encore, sous le titre de Démonologie, un gros volume pour prouver que les sorciers entretiennent un commerce exécrable avec le diable. Aujourd’hui on ne peut nier l’intervention des esprits dans les choses de la vie commune. Mais le roi Jacques mit peut-être à poursuivre ces délits une férocité un peu grande. Elle était de son temps et de sa secte. En 1591, un attentat contre la vie du roi Jacques et de la reine fut attribué à la magie. Voici comment on parvint à le découvrir : Une domestique nommée Gellis Duncan avait attiré les soupçons de son maître par certaines cures extraordinaires. Le bailli de Tranent, pour les éclaircir, la fit appliquer à la question. On lui serra les doigts dans des poucettes et on lui comprima la tête à l’aide d’une corde ; mais sans en tirer aucun aveu. On conclut de son silence qu’elle portait une marque du diable, et on n’en douta plus quand on eut remarqué un signe sur sa gorge.

À cette vue le charme tomba ; elle avoua n’avoir fait de cure extraordinaire qu’avec l’aide de Satan ; elle révéla des maléfices inouïs jusqu’alors, commis avec l’assistance d’une foule de complices qu’elle signala, et dont trente ou quarante furent arrêtés. Dans ce nombre figuraient de grandes dames, entre autres Euphémie Macalzean, sœur de lord Clistonhall, l’un des membres du sénat judiciaire d’Édinbourg. Jacques devait se faire un point d’honneur de suivre assidûment les fils de ce dédale de mystères diaboliques. Chaque jour il était présent à l’examen des accusés et manifestait son étonnement à chaque trait horrible ou grotesque de leur confession.

Il assista à la danse du sabbat, exécutée par Gellis Duncan, dont la fameuse Agnès Sampson, nommée la femme sage de Keith, avait la première reconnu le talent. Le personnage le plus

 
Illustration du Dictionnaire infernal de Jacques Auguste Simon Collin de Plancy par Louis Le Breton, 6eme édition, 1863.
Quelques-unes des sorcières du roi Jacques.
 
important de ce drame est le nommé Cuningham, que l’instruction désigne sous le nom du docteur Fian, maître d’école près de Tranent. Il subit la torture avec une énergie physique et un courage moral extraordinaires. On commença par lui serrer fortement une corde autour de la tête. Cette première épreuve ne lui arracha aucun aveu. On essaya la persuasion pour l’engager à confesser sa folie. Ce procédé fut également inutile. Enfin on le soumit à un instrument de torture nommé les boltes. Après avoir eu les jambes écrasées à la troisième application du fatal instrument, il révéla des détails qui attestaient une profonde immoralité et embrassaient toutes les circonstances du crime de haute trahison à l’aide de maléfices. Ramené dans sa prison et mis au secret pendant deux ou trois jours, Fian parvint à s’échapper. Repris après son évasion, il rétracta ses aveux, au grand désappointement du roi, qui, pour lui rendre la mémoire, le fit remettre à la question. On lui écrasa les ongles à l’aide d’une pince, et, entre les ongles et la chair, on enfonça jusqu’à la tête des clous garnis de deux pointes.

Il persista néanmoins à garder le silence.

On le soumit encore au supplice des bottes, et cette horrible épreuve dura si longtemps qu’à la fin ses jambes n’étaient plus qu’une plaie, et que ses os brisés se faisaient jour à travers des lambeaux de chair d’où le sang ruisselait à flots. Enfin, vaincu par la douleur, le docteur rompit le silence, et ses réponses offrirent avec les aveux que la torture arracha à Agnès Sampson une coïncidence qui frappa de douleur et de stupeur l’esprit du roi. Mais ce qui passe toute croyance, c’est l’aplomb avec lequel les deux accusés révélèrent les incidents le plus horriblement grotesques ; aussi Jacques s’écria-t-il : après les avoir entendus : « Voilà de grands imposteurs. »

 
Illustration du Dictionnaire infernal de Jacques Auguste Simon Collin de Plancy par Louis Le Breton, 6eme édition, 1863.
 

On sait que la monomanie superstitieuse de Jacques était de guerroyer contre Satan et ses agents terrestres. Les chroniques du temps assurent même qu’un jour, désappointé du mauvais succès d’un attentat contre sa personne, le diable s’écria en français. « Je n’ai aucun pouvoir sur lui, il est l’homme de Dieu… » Un voyage que Sa Majesté fit à Norway, pour y voir la reine et la ramener à Édimbourg, offrit aux instruments de Satan une occasion favorable. Le comité diabolique résolut de soulever une tempête pour engloutir son plus terrible ennemi. Les préparatifs en furent solennels. Le prince des ténèbres proposa d’élever un brouillard qui ferait échouer le roi sur la côte d’Angleterre, et le docteur Fian, en sa qualité de secrétaire de Sa Majesté Infernale, écrivit à Marion Linkup et à quelques autres associés pour les inviter à se rendre dans cinq jours sur l’Océan, à la rencontre de leur maître, dans le dessein de faire périr le roi.

Le ban et l’arrière-ban, ainsi convoqués, se mirent en route au nombre de deux cents, et chaque sorcière s’embarqua sur un crible ou un tamis. On ne dit pas à quelle latitude elles rencontrèrent le diable.

Dès qu’il leur apparut, il expédia à Robert Wierson un chat qui avait été pendu neuf fois à une crémaillère, et en même temps il proféra ces mots : « Jette-le dans la mer, holà ! » Le charme produisit son effet, car Jacques, dont la flotte n’avait aperçu la terre qu’en vue du Danemark, déclara que son vaisseau était le seul qui eût le vent contraire.

Le premier acte de ce drame terminé, les sorcières prirent terre, toujours sur leurs cribles, qui leur servirent de coupes dans les nombreuses libations qu’elles firent après le débarquement. Elles se rendirent en procession à l’église de Northberwick (c’était le second rendez-vous que leur maître leur avait assigné). La bande était de plus de cent (Agnès Sampson en désigne trente-deux dans sa révélation) ; elle était précédée par Gellis Duncan, qui chantait en s’accompagnant de la harpe.

Là, leur maître leur apparut sous la forme d’un prédicateur. Le docteur Fian joua le rôle de maître des cérémonies. D’un souffle il fit crier les portes de l’église sur leurs gonds rouillés, et convertit en charbons allumés les cierges qui bordaient la chaire. Greillmeil remplit l’office de portier. Soudain le diable en personne apparut en chaire, couvert d’une robe et d’un chapeau noirs. Voici son portrait, crayonné à la façon du Dante, dans les Mémoires de James Melville : Son corps était dur comme le fer, sa figure terrible, son nez comme le bec de l’aigle, ses yeux comme un brasier ardent, ses mains et ses pieds armés de griffes et sa voix entrecoupée. Il fit d’abord l’appel de sa congrégation. Il demanda ensuite à chacun s’il l’avait fidèlement servi, ce qu’il avait fait depuis la dernière assemblée pour le succès de la grande conjuration contre le roi. Greillmeil, le portier, ayant étourdiment répondu : Rien encore, Dieu merci ! Lucifer lui fit rudement sentir qu’il avait dit une sottise. Il recommanda ensuite expressément à ses disciples de faire au roi tout le mal qu’ils pourraient ; après quoi il quitta la chaire et reçut en partant leurs hommages, accompagnés de cérémonies qu’il serait trop long de décrire ici.

Le sort des insensés qui firent de tels aveux ne pouvait être un instant douteux dans ce siècle de superstition. Fian, dont la vie n’était plus d’aucun prix après tant de souffrances, fut étranglé et livré aux flammes. Agnès Sampson subit le même sort.

Barbara Napier, désignée comme l’un des acteurs dans la scène de Northberwick, acquittée sur ce chef, fut condamnée pour d’autres faits de sorcellerie. La victime la plus digne d’intérêt dans ce drame épouvantable était Euphémie Mac Aizean, fille de lord Clistonhall, douée d’un esprit ferme, animée de passions ardentes, zélée catholique, ennemie jurée de Jacques et de la réforme.

On établit nécessairement qu’elle avait eu des rapports intimes avec des sorciers, et qu’elle avait employé leur assistance pour se défaire des personnes qui contrariaient sa perversité. Son acte d’accusation là charge d’un tissu de maléfices ou de tentatives de crime. Acquittée sur quelques chefs par le jury, elle fut convaincue d’avoir participé à d’anciens meurtres, et d’avoir assisté à la convention de Northberwick et à d’autres assemblées de sorciers conjurés contre la vie du roi. La peine de crimes semblables était d’être étranglé à un poteau et ensuite livré aux flammes : elle fut condamnée à être brûlée vive, supplice qu’elle subit avec un grand courage le 25 juin 1591. Telle fut l’impression produite par ces scènes sur l’esprit du Salomon écossais qu’elles lui inspirèrent un projet de statut amendant la procédure contre les sorciers et son bizarre Traité de démonologie[1].


  1. Extrait de la Foreign Quarterly Review, juillet 1830.