Dictionnaire infernal/6e éd., 1863/Main

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Henri Plon (p. 429-434).
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Main. On s’est moqué avec raison des borborites, secte hérétique des premiers siècles de l’Église, qui avaient des idées absurdes en théologie, et qui disaient que la main est toute la civilisation de l’homme ; que sans la main l’homme ne serait qu’un cheval ou un bœuf ; que l’esprit ne serait bon à rien avec des pieds fourchus ou des mains de corne ou des pattes à longues griffes. Ils faisaient un système d’origines ; ils contaient que l’homme, dans le commencement, n’avait que des pattes comme les chiens ; que tant qu’ils n’eurent que des pattes, les hommes, comme des brutes, vécurent dans la paix, l’heureuse ignorance et la concorde ; mais, ajoutaient-ils, un génie prit les hommes en affection et leur donna des mains. Dès lors nos pères se trouvèrent adroits ; ils se firent des armes, ils subjuguèrent les autres animaux, ils imaginèrent, ils produisirent avec leurs mains des choses surprenantes, bâtirent des maisons, taillèrent des habits et firent des peintures. Ôtez à l’homme ses mains, disaient-ils, et, avec tout son esprit, vous verrez ce qu’il deviendra.

Mais nous avons les mains, et c’est Dieu qui nous les a données. Quoique nous n’en possédions que deux, la loi de l’égalité si vantée, cette loi impossible, a échoué aussi dans nos mains. Il y a de l’aristocratie jusque-là. La main droite se croit bien au-dessus de la main gauche ; c’est un vieux préjugé qu’elle a de temps immémorial. Aristote cite l’écrevisse comme un être privilégié, parce qu’il a la patte droite beaucoup plus grosse que la gauche. Dans les temps anciens, les Perses et les Mèdes faisaient comme nous leurs serments de la main droite. Les nègres regardent la main gauche comme la servante de l’autre ; elle est, disent-ils, faite poulie travail, et la droite seule a le droit de porter les morceaux à la bouche et de toucher le visage. Un habitant du Malabar ne mangerait pas d’aliments que quelqu’un aurait touchés de la main gauche. Les Romains donnaient une si haute préférence à la droite que, lorsqu’ils se mettaient à table, ils se couchaient toujours sur le côté gauche pour avoir l’autre entièrement libre. Ils se défiaient tellement de la main gauche, qu’ils ne représentaient jamais l’amitié qu’en la figurant par deux mains droites réunies. Chez nous, toutes ces opinions ont survécu. Les gens superstitieux prétendent même qu’un signe de croix fait de la main gauche n’a aucune valeur. Aussi on habitue les enfants à tout faire de la main droite et à regarder la gauche comme nulle, tandis que peut-être il y aurait avantage à se servir également des deux mains.

Puisqu’on attache à la main une si juste importance, on doit voir sans surprise que des savants y aient cherché tout le sort des hommes. On a écrit d’énormes volumes sous le titre de chiromancie ou divination par la main. Cette science bizarre présente une foule d’indices qui sont au moins curieux ; c’est toute la science des bohémiennes, que nos pères regardaient ordinairement comme des prophétesses et que l’on écoute encore dans les campagnes. De tout temps, dit-on, l’homme fut de glace pour les vérités et de feu pour les mensonges ; il est surtout ami du merveilleux. Si Peau d’Âne m’était conté, a dit la Fontaine, j’y prendrais un plaisir extrême. Voilà la cause de la crédulité que nos bons aïeux accordaient aux bohémiennes ; et voici les principes de l’art de dire la bonne aventure dans la main, science célèbre parmi les sciences mystérieuses, appelée par les adeptes chiromancie, xeiromancie et chiroscopie.

Il y a dans la main plusieurs parties qu’il est important de distinguer : la paume ou dedans de

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la main, le poing ou dehors de la main lorsqu’elle est fermée, les doigts, les ongles, les jointures, les lignes et les montagnes. — Il y a cinq doigts : le pouce, l’index, le doigt du milieu, l’annulaire, l’auriculaire ou petit doigt. Il y a quinze jointures : trois au petit doigt, trois à l’annulaire, trois au doigt du milieu, trois à l’index, deux au pouce et une entre la main et le bras. Il y a quatre lignes principales. La ligne de la vie, qui est la plus importante, commence au haut de la main, entre le pouce et l’index, et se prolonge au bas de la racine du pouce jusqu’au milieu de la jointure qui sépare la main du bras ; la ligne de la santé et de l’esprit, qui a la même origine que la ligne de vie, entre le pouce et l’index, coupe la main en deux et finit au milieu de la base de la main, entre la jointure du poignet et l’origine du petit doigt ; la ligne de la fortune ou du bonheur, qui commence à l’origine de l’index, finit sous la base de la main, " en deçà de la racine du petit doigt ; enfin la ligne de la jointure, qui est la moins importante, se trouve sous le bras, dans le passage du bras à la main ; c’est plutôt un pli qu’une ligne. On remarque une cinquième ligne qui ne se trouve pas dans toutes les mains ; elle se nomme ligne du triangle, parce que, commençant au milieu de la jointure, sous la racine du pouce, elle finit ! sous la racine du petit doigt. Il y a aussi sept tubérosités ou montagnes, qui portent le nom des sept planètes. Nous les désignerons tout à l’heure. Pour la chiromancie, on se sert toujours de la main gauche, parce que la droite, étant

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plus fatiguée, quoique plus noble, présente quelquefois dans les lignes des irrégularités qui ne sont point naturelles. On prend donc la main gauche lorsqu’elle est reposée, un peu fraîche et sans aucune agitation, pour voir au juste la couleur des lignes et la forme des traits qui s’y trouvent. La figure de la main peut déjà donner une idée, sinon du sort futur des personnes, au moins de leur naturel et de leur esprit. En général, une grosse main annonce un esprit bouché, à moins que les doigts ne soient longs et un peu déliés. Une main potelée, avec des doigts qui se terminent en fuseau, comme on se plaît à en souhaiter aux femmes, n’annonce pas un esprit très-étendu. Des doigts qui rentrent dans la main sont le signe non équivoque d’un esprit lent, quelquefois d’un naturel enclin à la fourberie. Des doigts qui se relèvent au-dessus de la main annoncent des qualités contraires. Des doigts aussi gros à l’extrémité qu’à la racine n’annoncent rien de mauvais. Des doigts plus gros à la jointure du milieu qu’à la racine n’annoncent rien que de bon.

Nous donnons sérieusement ces détails, ne pensant pas qu’il soit nécessaire de les réfuter.

Une main large vaut mieux qu’une main trop étroite. Pour qu’une main soit belle, il faut qu’elle porte en largeur la longueur du doigt du milieu. Si la ligne de la jointure, qui est quelquefois double, est vive et colorée, elle annonce un heureux tempérament. Si elle est droite, également marquée dans toute sa longueur, elle promet des richesses et du bonheur. Si la jointure présentait quatre lignes visibles, égales et droites, on peut s’attendre à des honneurs, à des dignités, à de riches successions. Si elle est traversée de trois petites lignes perpendiculaires ou marquée de quelques points bien visibles, c’est le signe certain qu’on sera trahi. Des lignes qui partent de la jointure et se perdent le long du bras annoncent qu’on sera exilé. Si ces lignes se perdent dans la paume de la main, elles présagent de longs voyages sur terre et sur mer. Une femme qui porte la figure d’une croix sur la ligne de la jointure est chaste, douce, remplie d’honneur et de sagesse ; elle fera le bonheur de son époux. Si la ligne de vie, qui se nomme aussi ligne du cœur, est longue, marquée, égale, vivement colorée, elle présage une vie exempte de maux et une belle vieillesse. Si cette ligne est sans couleur, tortueuse, courte, peu apparente, séparée par de petites lignes transversales, elle annonce une vie courte, une mauvaise santé. Si cette ligne est étroite, mais longue et bien colorée, elle désigne la sagesse, l’esprit ingénieux. Si elle est large et pâle, c’est le signe quelquefois de la sottise. Si elle est profonde et d’une couleur inégale, elle dénote la malice, le babil, la jalousie, la présomption. Lorsqu’à son origine, entre le pouce et l’index, la ligne de vie se sépare en deux, de manière à former la fourche, c’est le signe de l’inconstance. Si cette ligne est coupée vers le milieu par deux petites lignes transversales bien apparentes, c’est le signe d’une mort prochaine. Si la ligne de vie est entourée de petites rides qui lui donnent la forme d’une branche chargée de rameaux, pourvu que ces rides s’élèvent vers le haut de la main, c’est le présage des richesses. Si ces rides sont tournées vers le bas de la main, elles annoncent la pauvreté. Toutes les fois que la ligne de vie est interrompue, brisée, c’est autant de maladies.

La ligne de la santé et de l’esprit est aussi appelée ligne du milieu. Lorsqu’elle est droite, bien marquée, d’une couleur naturelle, elle donne la santé et l’esprit, le jugement sain, une heureuse mémoire et une conception vive. Si elle est longue, on jouira d’une santé parfaite. Si elle est tellement courte qu’elle n’occupe que la moitié de la main, elle dénote la timidité, la faiblesse, l’avarice. Si la ligne de santé est tortueuse, elle donne le goût du vol ; droite, au contraire, c’est la marque d’une conscience pure et d’un cœur juste. Si cette ligne s’interrompt vers le milieu pour former une espèce de demi-cercle, c’est le présage qu’on sera exposé à de grands périls avec les bêtes féroces. La ligne de la fortune ou du bonheur commence, comme nous l’avons dit, sous la racine de l’index, et se termine à la base de la main, en deçà de la racine du petit doigt : elle est presque parallèle à la ligne de santé. Si la ligne de la fortune est égale, droite, assez longue et bien marquée, elle annonce un excellent naturel, la force, la modestie et la constance dans le bien. Si, au lieu de commencer sous la racine de l’index, entre l’index et le doigt du milieu, elle commence presque au haut de la main, c’est le signe de

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l’orgueil. Si elle est très-rouge dans sa partie supérieure, elle dénote l’envie. Si la ligne de la fortune est chargée de petites lignes formant des rameaux qui s’élèvent vers le haut de la main, elle présage des dignités, le bonheur, la puissance et les richesses ; mais si cette ligne est absolument nue, unie, sans rameaux, elle prépare la misère et l’infortune. S’il se trouve une petite croix sur la ligne de la fortune, c’est la marque d’un cœur libéral, ami de la véracité, bon, affable, orné de toutes les vertus. Si la ligne du bonheur ou de la fortune, au lieu de naître où nous l’avons dit, prend racine entre le pouce et l’index, au même lieu que la ligne de santé, de façon que les deux lignes forment ensemble un angle aigu, on doit s’attendre à de grands périls, à des chagrins. Si la ligne de santé ne se trouvait pas au milieu de la main, et qu’il n’y eût que la ligne de vie et la ligne de la fortune et du bonheur réunies à leur origine, de manière à former un angle, c’est le présage qu’on perdra la t[ete à la bataille ou qu’on sera blessé mortellement dans quelque affaire. Si la ligne de la fortune est droite et déliée dans sa partie supérieure, elle donne le talent de gouverner sa maison et de faire face honnêtement à ses affaires. Si cette ligne est interrompue vers le milieu par de petites lignes transversales, elle indique la duplicité. Si la ligne de la fortune est pâle dans toute sa longueur, elle promet la pudeur et la chasteté. La ligne du triangle manque dans beaucoup de mains, ^ans qu’on en soit plus malheureux. Si la ligne du triangle est droite, apparente (car ordinairement elle paraît peu) et qu’elle s’avance jusqu’à la ligne de la santé, elle promet de grandes richesses. Si elle se prolonge jusque vers la racine du doigt du milieu, elle donne les plus heureux succès. Mais si elle se perd au-dessous de la racine du petit doigt, vers le bas de la main, elle amène des rivalités. Si elle est tortueuse, inégale, de quelque côté qu’elle se dirige, elle annonce qu’on ne sortira pas de la pauvreté.

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L’éminence ou gonflement charnu qui se trouve à la racine du pouce et s’étend jusqu’à la ligne de la vie se nomme la montagne de Vénus. Quand cette tubérosité est douce, unie, sans rides, c’est l’indice d’un heureux tempérament. Si cette montagne est ornée d’une petite ligne parallèle à la ligne de vie et voisine de cette ligne, c’est le présage des richesses. Si le pouce est traversé dans sa longueur de petites lignes qui se rendent de l’ongle à la jointure, ces lignes promettent un grand héritage. Mais si le pouce est coupé de lignes transversales, comme le pli des jointures, c’est le signe qu’on fera des voyages longs et périlleux. Si le pouce ou la racine du pouce présente des points ou des étoiles, c’est la gaieté.

L’éminence qui se trouve à la racine de l’index se nomme la montagne de Jupiter. Quand cette tubérosité est unie et agréablement colorée, c’est le signe d’un heureux naturel et d’un cœur porté à la vertu. Si elle est chargée de petites lignes doucement marquées, on recevra des honneurs et des dignités importantes. La tubérosité qui s’élève dans la paume de la main, à la racine du doigt du milieu, se nomme la montagne de Saturne. Si cette éminence est unie et naturellement colorée, elle marque la simplicité et l’amour du travail ; mais si elle est chargée de petites rides, c’est le signe de l’inquiétude, c’est l’indice d’un esprit prompt à se chagriner. Si la jointure qui sépare la main du doigt du milieu présente des plis tortueux, elle désigne un jugement lent, un esprit paresseux, une conception dure. Une femme qui aurait sous le doigt du milieu, entre la seconde jointure et la jointure voisine de l’ongle, la figure d’une petite croix, porterait là un signe heureux pour l’avenir.

La tubérosité qui se trouve à la racine du doigt annulaire se nomme la montagne du Soleil. Si cette montagne est chargée de petites lignes naturellement marquées, elle annonce un esprit vif et heureux, de l’éloquence, des talents pour les emplois, un peu d’orgueil. Si ces lignes ne sont qu’au nombre de deux, elles donnent moins d’éloquence, mais aussi plus de modestie. Si la racine du doigt annulaire est chargée de lignes croisées les unes sur les autres, celui qui porte ce signe sera victorieux sur ses ennemis et l’emportera sur ses rivaux. L’éminence qui s’élève dans la main à la racine du petit doigt se nomme la montagne de Mercure. Si cette éminence est unie, sans rides, on aura un heureux tempérament, de la constance dans l’esprit et dans le cœur ; pour les hommes, de la modestie ; pour les femmes, de la pudeur. Si cette éminence est traversée par deux lignes légères qui se dirigent vers le petit doigt, c’est la marque de la libéralité.

L’espace qui se trouve sur le bord inférieur de la main au-dessous de la montagne de Mercure, depuis la ligne du bonheur jusqu’à l’extrémité de la ligne de l’esprit, se nomme la montagne de la Lune. Quand cet espace est uni, doux, net, il indique la paix de l’âme et un esprit naturellement tranquille. Lorsqu’il est fort

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coloré, c’est le signe de la tristesse, d’un esprit chagrin et morose, et d’un tempérament mélancolique. Si cet espace est chargé de rides, il annonce des voyages et des dangers sur mer.

L’espace qui se trouve au bord inférieur de la main, en deçà de la montagne de la Lune, depuis l’extrémité de la ligne de l’esprit jusqu’à l’extrémité inférieure de la ligne de la jointure, se nomme la montagne de Mars. Quand cet espace est uni, doux et net, il est le caractère du vrai courage et de cette bravoure que la prudence accompagne toujours. S’il est fortement coloré, il désigne l’audace, la témérité. Lorsque la montagne de Mars est chargée de grosses rides, ces rides sont autant de dangers plus ou moins grands, suivant leur profondeur et leur longueur ; c’est aussi le présage d’une mort possible entre les mains des brigands, si les lignes sont livides ; elles sont l’indice d’un trépas funeste si elles sont fort rouges, d’une mort glorieuse au champ de bataille si elles sont droites. Des croix sur la montagne de Mars promettent des dignités et des commandements.

N’oublions pas les signes des ongles. De petits signes blanchâtres sur les ongles présagent des craintes ; s’ils sont noirs, ils annoncent des frayeurs et des dangers ; s’ils sont rouges, ce qui est plus rare, des malheurs et des injustices ; s’ils sont d’un blanc pur, des espérances et du bonheur. Quand ces signes se trouvent à la racine de l’ongle, l’accomplissement de ce qu’ils présagent est éloigné. Ils se rapprochent avec le temps, et se trouvent à la sommité de l’ongle quand les craintes et les espérances se justifient par l’événement.

Pour qu’une main d’homme ou de femme soit très-heureuse, il faut qu’elle ne soit pas trop potelée, qu’elle soit un peu longue, que les doigts ne soient pas trop arrondis, que l’on distingue les nœuds des jointures. La couleur en sera fraîche et douce, les ongles plus longs que larges ; la ligne de la vie, bien marquée, égale, fraîche, ne sera point interrompue et s’éteindra dans la ligne de la jointure. La ligne de la santé occupera les trois quarts de l’étendue de la main. La ligne de la fortune sera chargée de rameaux et vivement colorée.

On voit, dans tous les livres qui traitent de la chiromancie, que les doctes en cette matière reconnaissaient deux sortes de divinations par le moyen de la main : la chiromancie physique, qui, par la simple inspection de la main, devine le caractère et les destinées des personnes ; et la chiromancie astrologique, qui examine les influences des planètes sur les lignes de la main, et croit pouvoir déterminer le caractère et prédire ce qui doit arriver en calculant ces influences. Nous nous sommes plus appesanti sur les principes de la chiromancie physique, parce que c’est la seule qui soit encore en usage. C’est aussi la plus claire et la plus ancienne.

Aristote regarde la chiromancie comme une science certaine ; Auguste disait lui-même la bonne aventure dans la main. Mais les démonomanes pensent qu’on ne peut pas être chiromancien sans avoir aussi un peu de nécromancie, et que ceux qui devinent juste en vertu de cette science sont inspirés souvent par quelque mauvais esprit [1].

« Gardez-vous, en chiromancie, dit M. Salgues [2], des lignes circulaires qui embrasseraient la totalité du pouce ; les cabalistes les nomment l’anneau de Gygès, et Adrien Sicler nous prévient que ceux qui les portent courent risque qu’un jour un lacet fatal ne leur serre la jugulaire. Pour le prouver, il cite Jacquin Caumont, enseigne de vaisseau, qui fut pendu, ne s’étant pas assez méfié de cette funeste figure. Ce serait bien pis si ce cercle était double en dehors et simple en dedans : alors nul doute que votre triste carrière ne se terminât sur une roue. Le même Adrien Sicler a connu à Nîmes un fameux impie qui fut roué en 1559, et qui portait ce signe mortel à la première phalange.

» Il n’est pas possible de vous tracer toutes les lignes décrites et indiquées par les plus illustres chiromanciens pour découvrir la destinée et fixer l’horoscope de chaque individu ; mais il est bon que vous sachiez qu’Isaac Kim-Ker a donné soixante-dix figures de mains au public ; le docte Mélampus, douze ; le profond Compotus, huit ; Jean de Hagen, trente-sept ; le subtil Romphilius, six ; l’érudit Corvæus, cent cinquante ; Jean Cirus, vingt ; Patrice Tricassus, quatre-vingts ; Jean Belot, quatre ; Traisnerus, quarante, et Perrucho, six ; ce qui fait de bon compte quatre cent vingttrois mains sur lesquelles votre sagacité peut s’exercer. Mais, dites-vous, l’expérience et les faits parlent en faveur de la chiromancie. Un Grec prédit à Alexandre de Médicis, duc de Toscane, sur l’inspection de sa main, qu’il mourrait d’une mort violente ; et il fut en effet assassiné par Laurent de Médicis, son cousin. De tels faits ne prouvent rien ; car, si un chiromancien rencontra juste une fois ou deux, il se trompa mille fois. À quel homme raisonnable persuadera-t-on en effet que le soleil se mêle de régler le mouvement de son index (comme le disent les maîtres en chiromancie astrologique) ? que Vénus a soin de son pouce, et Mercure de son petit doigt ? Quoi ! Jupiter est éloigné de vous immensément ; il est quatorze cents fois plus gros que le petit globe que vous habitez, et décrit dans son orbite des années de douze ans, et vous voulez qu’il s’occupe de votre doigt médius !… »

Le docteur Bruhier, dans son ouvrage des Caprices de l’imagination, rapporte qu’un homme de quarante ans, d’une humeur vive et enjouée, rencontra en société une femme qu’on avait fait venir pour tirer des horoscopes. Il présente sa main ; la vieille le regarde en soupirant : — Quel dommage qu’un homme si aimable n’ait plus qu’un mois à vivre ! — Quelque temps après, il s’échauffe à la chasse, la fièvre le saisit, son imagination s’allume, et la prédiction de la bohémienne s’accomplit à la lettre. »

Un personnage important du dernier siècle, M. Raillon, racontait souvent que, dans sa jeunesse, s’étant fait dire sa bonne aventure par une bohémienne, elle lui avait surtout conseillé de prendre garde à l’échafaud, qui lui serait funeste. Son état et sa conduite le mettaient certainement à l’abri de toute crainte à cet égard. Cependant, le triste horoscope s’est malheureusement accompli, quoique d’une manière bien différente du sens que l’on attribue à ce mot pris en mauvaise part. Étant à Paris, et se faisant bâtir un hôtel, il voulut voir par lui-même si les ouvriers exécutaient bien ses ordres. Monté sur un échafaud mal construit, qui cassa sous lui, il tomba de trente pieds de hauteur, et resta mort sur le coup.

  1. Hexameron de Torquemada, quatrième journée.
  2. Des erreurs et des préjugés, etc., t. II, p. 49 et suivantes.