Dictionnaire infernal/6e éd., 1863/Sabbat

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Henri Plon (p. 586-590).
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Sabbat. C’est l’assemblée des démons, des sorciers et des sorcières dans leurs orgies nocturnes. Nous devons donner ici les relations des démonomanes sur ce sujet. On s’occupe au sabbat, disent-ils, à faire ou à méditer le mal, à donner des craintes et des frayeurs, à préparer les maléfices, à accomplir des mystères abominables. Le sabbat se fait dans un carrefour ou dans quelque lieu désert et sauvage, auprès d’un

 
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lac, d’un étang, d’un marais, parce qu’on y produit la grêle et qu’on y fabrique des orages. Le lieu qui sert à ce rassemblement reçoit une telle malédiction qu’il n’y peut croître ni herbe ni autre chose. Strozzi dit avoir vu autour d’un châtaignier, dans un champ du territoire de Vicence, un cercle dont la terre était aussi aride que les sables de la Libye, parce que les sorciers y dansaient et y faisaient le sabbat. Les nuits ordinaires de la convocation du sabbat sont celles du mercredi au jeudi et du vendredi au samedi. Quelquefois le sabbat se fait en plein midi, mais c’est fort rare. Les sorciers et les sorcières portent une marque qui leur est imprimée par le diable ; cette marque, par un certain mouvement intérieur qu’elle leur cause, les avertit de l’heure du ralliement. En cas d’urgence, le diable fait paraître un mouton dans une nuée (lequel mou-top n’est vu que des sorciers), pour rassembler son monde en un instant.

Dans les circonstances ordinaires, lorsque l’heure du départ est arrivée, après que les sorciers ont dormi, ou du moins fermé un œil, ce qui est d’obligation, ils se rendent au sabbat montés sur des bâtons ou sur des manches à balai oints de graisse d’enfant ; ou bien des diables subalternes les transportent sous des formes de boucs, de chevaux, d’ânes ou d’autres animaux. Ce voyage se fait toujours en l’air. Quand

 
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les sorcières s’oignent pour monter sur le manche à balai qui doit les porter au sabbat, elles répètent plusieurs fois ces mots : Emen-hêtan ! emen-hétan ! qui signifient, dit Delancre : Ici et là ! ici et là ! Il y avait cependant en France des sorcières qui allaient au sabbat sans bâton, ni graisse, ni monture, seulement en prononçant quelques paroles. Mais celles d’Italie ont toujours un bouc qui les attend pour les emporter. Elles ont coutume, comme les nôtres, de sortir généralement par la cheminée. Ceux ou celles qui manquent au rendez-vous payent une amende ; le diable aime la discipline.

Les sorcières mènent souvent au sabbat, pour différents usages, des enfants qu’elles dérobent. Si une sorcière promet de présenter au diable, dans le sabbat prochain, le fils ou la fille de quelque gueux du voisinage et qu’elle ne puisse venir à bout de l’attraper, elle est obligée de présenter son propre fils ou quelque autre enfant d’aussi haut prix. Les enfants qui plaisent au diable sont admis parmi ses sujets de cette manière : Maître Léonard, le grand nègre, président des sabbats, et le petit diable, maître Jean Mullin, son lieutenant, donnent d’abord un parrain et une marraine à l’enfant (Voy. Baptême du diable); puis on le fait renoncer Dieu, la Vierge et les saints, et, après qu’il a renié sur le grand livre, Léonard le marque d’une de ses cornes dans l’œil gauche. Il porte cette marque pendant tout son temps d’épreuves, à la suite duquel, s’il s’en est bien tiré, le diable lui administre un autre signe qui a la figure d’un petit lièvre, ou d’une patte de crapaud, ou d’un chat noir.

Durant leur noviciat, on charge les enfants admis de garder les crapauds, avec une gaule blanche, sur le bord du lac, tous les jours de sabbat ; quand ils ont reçu la seconde marque, qui est pour eux un brevet de sorciers, ils sont admis à la danse et au festin. Les sorciers, initiés aux mystères du sabbat, ont coutume de dire : J’ai bu du tabourin, j’ai mangé du cymbale, et je suis fait profès. Ce que Leloyer explique de la sorte : « Par le tabourin, on entend la peau de bouc enflée de laquelle ils tirent le jus et consommé pour boire, et par le cymbale le chaudron ou bassin dont ils usent pour cuire leurs ragoûts. » Les petits qui ne promettent rien de convenable sont condamnés à être fri cassés. Il y a là des sorcières qui les dépècent et les font cuire pour le banquet.

Lorsqu’on est arrivé au sabbat, le premier devoir est d’aller rendre hommage au maître. Il est assis sur un trône ; ordinairement il affecte la figure d’un grand bouc ayant trois cornes, dont celle du milieu jette une lumière qui éclaire l’assemblée ; quelquefois il prend la forme d’un oiseau, ou d’un bœuf, ou d’un tronc d’arbre sans pied, avec une face humaine fort ténébreuse ; ou bien il paraît en oiseau noir ou en homme tantôt noir, tantôt rouge. Mais sa figure favorite est celle d’un bouc. Il porte une couronne noire, les cheveux hérissés, le visage pâle et troublé, les yeux ronds, grands, fort ouverts, enflammés et hideux ; une barbe de chèvre, les mains comme celles d’un homme, excepté que les doigts sont tous égaux, courbés comme les griffes d’un oiseau de proie, et terminés en pointe ; les pieds

 
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en pattes d’oie, la queue longue comme celle d’un âne ; il a la voix effroyable et monotone, tient une gravité superbe, et porte toujours sous la queue un visage d’homme noir, visage que tous les sorciers baisent en arrivant au sabbat : c’est là ce qu’on appelle l’hommage. Il donne ensuite un pou d’argent à tous ses adeptes ; puis il se lève pour le festin, où le maître des cérémonies place tout le monde, chacun selon son rang, mais toujours un diable à côté d’un sorcier.

Quelques sorcières ont dit que la nappe du sabbat est dorée, et qu’on y sert toutes sortes de bons mets, avec du pain et du vin délicieux. Mais le plus grand nombre de ces femmes ont déclaré, au contraire, qu’on n’y sert que des crapauds, de la chair de pendus, de petits enfants non baptisés et mille autres horreurs, et que le pain du diable est fait de millet noir. On chante pendant le repas des choses abominables ; et après qu’on a mangé, on se lève de table, on adore le maître, puis chacun se divertit. Les uns dansent en rond, ayant chacun un chat pendu au derrière ; d’autres rendent compte des maux qu’ils ont faits, et ceux qui n’en ont pas fait assez sont punis. Des sorcières répondent aux accusations des crapauds qui les servent ; quand ils se plaignent de n’être pas bien nourris par leurs maîtresses, les maîtresses subissent un châtiment.

Les correcteurs du sabbat sont de petits démons sans bras, qui allument un grand feu, y jettent les coupables, et les en retirent quand il le faut.

Ici, on fait honneur à des crapauds, habillés de velours rouge ou noir, portant une sonnette au cou et une autre au pied droit. On les donne comme d’utiles serviteurs aux sorcières qui ont bien mérité des légions infernales. Là, une magicienne dit la messe du diable pour ceux qui veulent l’entendre. Ailleurs se commettent les plus révoltantes et les plus honteuses horreurs. Ceux et celles qui vont baiser le visage inférieur du maître tiennent une chandelle sombre à la main. Il en est qui forment des quadrilles avec des crapauds vêtus de velours et chargés de sonnettes. Ces divertissements durent jusqu’au chant du coq. Aussitôt qu’il se fait entendre, tout est forcé de disparaître. Alors le grand nègre leur donne congé, et chacun s’en retourne chez soi[1].

On conte qu’un charbonnier, ayant été averti que sa femme allait au sabbat, résolut de l’épier. Une nuit qu’il faisait semblant de dormir, elle se leva, se frotta d’une drogue et disparut. Le charbonnier, qui l’avait bien examinée, prit le pot à la graisse, s’en frotta comme elle, et fut aussitôt transporté, par la cheminée, dans la cave d’un comte, homme considéré au pays ; il trouva là sa femme et tout le sabbat rassemblé pour une séance secrète. Le souper descendait là par une poulie. La femme du charbonnier, l’ayant aperçu, fit un signe : au même instant tout s’envola, et il ne resta dans la cave que le pauvre charbonnier, qui, se voyant pris pour un voleur, avoua ce qui s’était passé à son égard et ce qu’il avait vu dans cette cave[2].

 
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Un paysan se rencontrant de nuit dans un lieu où l’on faisait le sabbat, on lui offrit à boire. Il jeta la liqueur à terre et s’enfuit, emportant le vase, qui était d’une matière et d’une couleur inconnues. Il fut donné à Henri le Vieux, roi d’Angleterre, si l’on en croit le conte[3]. Mais, malgré son prix et sa rareté, le vase est sans doute retourné à son premier maître. Pareillement, un boucher allemand entendit, en passant de nuit par une forêt, le bruit des danses du sabbat ; il eut la hardiesse de s’en approcher, et tout s’évanouit. Il prit des coupes d’argent qu’il porta au magistrat, lequel fit arrêter et pendre toutes les personnes dont les coupes portaient le nom[4]. Un sorcier mena son voisin au sabbat en lui promettant qu’il serait l’homme le plus heureux du monde. Il le transporta fort loin, dans un lieu où se trouvait rassemblée une nombreuse compagnie, au milieu de laquelle était un grand bouc. Le nouvel apprenti sorcier appela Dieu à son secours. Alors vint un tourbillon impétueux : tout disparut ; il demeura seul et fut trois ans à retourner dans son pays[5].

« Le sabbat se fait, disent les cabalistes, quand les sages rassemblent les gnomes pour les engager à épouser les filles des hommes. Le grand Orphée fut le premier qui cônvoqua ces peuples souterrains. À sa première semonce, Sabasius, le plus ancien des gnomes, contracta alliance avec une femme. C’est de ce Sabasius qu’a pris son nom cette assemblée, sur laquelle on a fait mille contes impertinents. Les démonomanes prétendent aussi qu’Orphée fut le fondateur du sabbat, et que les premiers sorciers qui se rassemblèrent de la sorte se nommaient orphéotélestes. La véritable source de ces orgies sinistres a pu prendre naissance dans les bacchanales, où l’on invoquait Bacchus en criant : Saboé ! »

Dans l’affaire de la possession de Louviers, Madeleine Bavent, tourière du couvent de cette ville, confessa des choses singulières sur le sabbat. Elle avoua qu’étant à Rouen, chez une couturière, un magicien l’avait engagée et conduite au sabbat ; qu’elle fut mariée là à Dagon, diable d’enfer ; que Mathurin Picard l’éleva à la dignité de princesse du sabbat, quand elle eut promis d’ensorceler toute sa communauté ; qu’elle composa des maléfices en se servant d’hosties consacrées ; que, dans une maladie qu’elle éprouva, Picard lui fit signer un pacte de grimoire ; qu’elle vit accoucher quatre magiciennes au sabbat ; qu’elle aida à égorger et à manger leurs enfants ; que le jeudi saint on y fit la cène en y mangeant un petit enfant ; que, dans la nuit du vendredi, Picard et Boulé avaient percé une hostie par le milieu, et que l’hostie avait jeté du sang. De plus, elle confessa avoir assisté à l’évocation de l’âme de Picard, faite par Thomas Boulé dans une grange, pour confirmer les maléfices du diocèse d’Évreux. Elle ajouta à ces dépositions, devant le parlement de Rouen, que David, premier directeur du monastère, était magicien ; qu’il avait donné à Picard une cassette pleine de sorcelleries, et qu’il lui avait délégué tous ses pouvoirs diaboliques ; qu’un jour, dans le jardin, s’étant assise sous un mûrier, un horrible chat noir et puant lui avait mis ses pattes sur ses épaules et avait approché sa gueule de sa bouche ; c’était un démon. Elle dit en outre qu’on faisait au sabbat la procession ; que le diable, moitié homme et moitié bouc, assistait à ces cérémonies exécrables, et que sur l’autel il y avait des chandelles allumées qui étaient toutes noires. On trouve généralement le secret de ces horreurs dans les mœurs abominables de la fin du seizième siècle.

Dans le Limbourg, il n’y a pas cent ans, on comptait encore beaucoup de bohémiens et de bandits qui faisaient le sabbat. Leurs initiations avaient lieu dans un carrefour solitaire, où végétait une masure qu’on appelait la Chapelle des boucs. Celui qu’on recevait sorcier était enivré, puis mis à califourchon sur un bouc de bois qu’on agitait au moyen d’un pivot ; on lui disait qu’il voyageait par les airs. Il le croyait d’autant plus qu’on le descendait de sa monture pour le jeter dans une orgie qui était pour lui le sabbat[6].

On sait, dit Malebranche, que cette erreur du sabbat n’a quelquefois aucun fondement ; que le prétendu sabbat des sorciers est quelquefois l’effet d’un délire et d’un déréglement de l’imagination, causé par certaines drogues desquelles se servent les malheureux qui veulent se procurer ce délire. Ce qui entretient la crédulité populaire, ajoute Bergier, ce sont les récits de quelques peureux qui, se trouvant égarés la nuit dans les forêts, ont pris pour le sabbat des feux allumés par les bûcherons et les charbonniers, ou qui, s’étant endormis dans la peur, ont cru entendre et voir le sabbat, dont ils avaient l’imagination frappée. Il n’y a aucune notion du sabbat chez les anciens Pères de l’Église. Il est probable que c’est une imagination qui a pris naissance chez les barbares du Nord ; que ce sont eux qui l’ont apportée dans nos climats, et qu’elle s’y est accréditée par des faits, comme celui de la Chapelle des boucs, au milieu de l’ignorance dont leur irruption fut suivie.

Charles II, duc de Lorraine, voyageant incognito dans ses États, arriva un soir dans une ferme, où il se décida à passer la nuit. Il fut surpris de voir qu’après son souper on préparait un second repas plus délicat que le sien, et servi avec un soin et une propreté admirables. Il demanda au fermier s’il attendait de la compagnie. « Non, monsieur, répondit le paysan ; mais c’est aujourd’hui jeudi, et toutes les semaines, à pareille heure, les démons se rassemblent dans la forêt voisine avec les sorciers des environs pour y faire leur sabbat. Après qu’on a dansé le branle du diable, ils se divisent en quatre bandes. La première vient souper ici ; les autres se rendent dans des fermes peu éloignées. — Et payent-ils ce qu’ils prennent ? demanda Charles. — Loin de payer, répondit le fermier, ils emportent encore ce qui leur convient, et s’ils ne se trouvent pas bien reçus, nous en passons de dures ; mais que voulez-vous qu’on fasse contre des sorciers et des démons ? » Le prince, étonné, voulut approfondir ce mystère ; il dit quelques mots à l’oreille d’un de ses écuyers, et celui-ci partit au grand galop pour la ville de Toul, qui n’était qu’à trois lieues. Vers deux heures du matin, une trentaine de sorciers, de sorcières et de démons entrèrent ; les uns ressemblaient à des ours, les autres avaient des cornes et des griffes. À peine étaient-ils à table que l’écuyer de Charles II reparut, suivi d’une troupe de gens d’armes. Le prince, escorté, entra dans la salle du souper : — Des diables ne mangent pas, dit-il ; ainsi vous voudrez bien permettre que mes gens d’armes se mettent à table à votre place… Les sorciers voulurent répliquer, et les démons proférèrent des menaces. — Vous n’êtes point des démons, leur cria Charles : les habitants de l’enfer agissent plus qu’ils ne parlent, et si vous en sortiez, nous serions déjà tous fascinés par vos prestiges. Voyant ensuite que la bande infernale ne s’évanouissait pas, il ordonna à ses gens de faire main basse Sur les sorciers et leurs patrons. On arrêta pareillement les autres membres du sabbat, et le matin Charles II se vit maître de plus de cent vingt personnes. On les dépouilla, et on trouva des paysans, qui, sous ces accoutrements, se rassemblaient de nuit dans la forêt pour y faire des orgies abominables, et piller ensuite les riches fermiers. Le duc de Lorraine (qui avait généreusement payé son souper avant de quitter la ferme) fit punir ces prétendus sorciers et démons comme des coquins et des misérables. Le voisinage fut délivré pour le moment de ces craintes ; mais la peur du sabbat ne s’affaiblit pas pour cela dans la Lorraine.

Duluc, dans ses Lettres sur l’histoire de la terre et de l’homme, tome IV, lettre 91, rapporte encore ce qui suit : « Il y a environ dix ans, vers 1769, qu’il s’était formé dans la Lorraine allemande et dans l’électorat de Trêves une association de gens de la campagne qui avaient secoué tout principe de religion et de morale. Ils s’étaient persuadé qu’en se mettant à l’abri des lois ils pouvaient satisfaire sans scrupule toutes leurs passions. Pour se soustraire aux poursuites de la justice, ils se comportaient dans leurs villages avec la plus grande circonspection : l’on n’y voyait aucun désordre ; mais ils s’assemblaient la nuit en grandes bandes, allaient à force ouverte dépouiller les habitations écartées, commettaient d’abominables excès, et employaient les menaces les plus terribles pour forcer au silence les victimes de leur brutalité. Un de leurs complices ayant été saisi par hasard pour quelque délit isolé, on découvrit la trame de cette confédération détestable, et l’on compte par centaines les scélérats qu’il a fallu faire périr sur l’échafaud. » Voy. Blokula, Litanies du sabbat, etc.


  1. M. Jules Garinet, après Delancre, Bodin, Delrio, Maiol, Leloyer, Danæus, Boguet, Monstrelet, Tor-quemada, etc.
  2. Delrio, Disquisitions magiques, et Bodin, p. 30.
  3. Trinum magicum.
  4. Joachim de Cambrai.
  5. Torquemada, dans l’Hexameron.
  6. Voyez, aux Légendes infernales, l’histoire de la Chapelle des boucs, insérée dans le chapitre des sorciers.