Dictionnaire infernal/6e éd., 1863/Superstitions

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Henri Plon (p. 639-641).
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Superstitions. Saint Thomas définit la superstition : un vice opposé par excès à la religion, un écart qui rend un honneur divin à qui il n’est pas dû ou d’une manière qui n’est pas licite. Une chose est superstitieuse 1° lorsqu’elle est accompagnée de circonstances que l’on sait n’avoir aucune vertu naturelle pour produire les effets qu’on en espère ; 2° lorsque ces effets ne peuvent être raisonnablement attribués ni à Dieu ni à la nature ; 3° lorsqu’elle n’a été instituée ni de Dieu ni de l’Église ; b° lorsqu’elle se fait en vertu d’un pacte avec le diable. La superstition s’étend si loin que cette définition, qui est du curé Thiers, est très-incomplète. Il y a des gens qui jettent la crémaillère hors du logis pour avoir du beau temps ; d’autres mettent une épée nue sur le mât d’un vaisseau pour apaiser la tempête ; les uns ne mangent point de têtes d’animaux, pour n’avoir jamais mal à la tête ; les autres touchent avec les dents une dent de pendu ou un os de mort, ou mettent du fer entre leurs dents, pendant qu’on sonne les cloches le samedi saint, pour guérir le mal de dents. Il en est qui portent contre la crampe un anneau fait pendant qu’on chante la Passion ; ceux-ci se mettent au cou deux noyaux d’avelines joints ensemble contre la dislocation des membres ; ceux-là mettent du fil filé par une vierge ou du plomb fondu dans l’eau sur un enfant tourmenté par les vers. On en voit qui découvrent le toit de la maison d’une personne malade lorsqu’elle ne meurt pas assez facilement, que son agonie est trop longue et qu’on désire sa mort ; d’autres enfin chassent les mouches lorsqu’une femme est en travail d’enfant, de crainte qu’elle n’accouche d’une fille. Certains juifs allaient à une rivière et s’y baignaient en disant quelques prières ; ils étaient persuadés que si l’âme de leur père ou de leur frère était en purgatoire, ce bain la rafraîchirait.

Voici diverses opinions superstitieuses. Malheureux qui chausse le pied droit le premier. Un couteau donné coupe l’amitié. Il ne faut pas mettre les couteaux en croix ni marcher sur des fétus croisés. Semblablement, les fourchettes croisées sont d’un sinistre présage. Grand malheur encore qu’un miroir cassé une salière répandue, un pain retourné, un tison dérangé !… Certaines gens trempent un balai dans l’eau pour faire pleuvoir.

La cendre de la fiente de vache est très-sacrée chez les Indiens ; ils s’en mettent tous les matins au front et à la poitrine ; ils croient qu’elle purifie Pâme.

Quand, chez nous, une femme est en travail d’enfant, on vous dira, dans quelques provinces, qu’elle accouchera sans douleur si elle met la culotte de son mari. — Pour empêcher que les renards ne viennent manger les poules d’une métairie, il faut faire, dans les environs, une aspersion de bouillon d’andouille le jour du carnaval. — Quand on travaille à l’aiguille les jeudis et samedis après midi, on fait souffrir Jésus-Christ et pleurer la sainte Vierge. Les chemises qu’on fait le vendredi attirent les poux… Le fil filé le jour du carnaval est mangé des souris.

 
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On ne doit pas manger de choux le jour de saint Étienne, parce qu’il s’était caché dans des choux. Les loups ne peuvent faire aucun mal aux brebis et aux porcs, si le berger porte le nom de saint Basile écrit sur un billet et attaché au haut de sa houlette. À Madagascar, on remarque, comme on le faisait à Rome, les jours heureux et les jours malheureux. Une femme de Madagascar croirait avoir commis un crime impardonnable si, ayant eu le malheur d’accoucher dans un temps déclaré sinistre, elle avait négligé de faire dévorer son enfant par les bêtes féroces, ou de l’enterrer vivant, ou tout au moins de l’étouffer.

On peut boire comme un trou, sans crainte de s’enivrer, quand on a récité ce vers :

 
Jupiter his alta sonuit dementer ab Ida.
 

Presque tous les articles de ce livre mentionnent quelque croyance superstitieuse. Nous citerons encore, avec un peu de désordre, plusieurs petits faits. Voici des notes de M. Marinier sur la Suède :

« Quand on enterre un mort, on répand sur le sentier qui va de sa demeure au cimetière des feuilles d’arbre et des rameaux de sapin. C’est l’idée de résurrection exprimée par un symbole. C’est le chrétien qui pare la route du tombeau. Quand vient le mois de mai, on plante à la porte des maisons des arbres ornés de rubans et de couronnes de fleurs, comme pour saluer le retour du printemps et le réveil de la nature. Quand vient Noël, on pose sur toutes les tables des sapins chargés d’œufs et de fruits, et entourés de lumières : image sans doute de cette lumière céleste qui est venue éclairer le monde. Cette fête dure quinze jours, et porte encore le nom de jul. Le jul était l’une des grandes solennités de la religion Scandinave. À cette fête, toutes les habitations champêtres sont en mouvement. Les amis vont visiter leurs amis, et les parents leurs parents. Les traîneaux circulent sur les chemins. Les femmes se font des présents ; les hommes s’assoient à la même table et boivent la bière préparée exprès pour la fête. Les enfants contemplent les étrennes qu’ils ont reçues. Tout le monde rit, chante et se réjouit, comme dans la nuit où les anges dirent aux bergers : Réjouissez-vous, il vous est né un sauveur. Alors aussi, on suspend une gerbe de blé en haut de la maison. C’est pour les petits oiseaux des champs qui ne trouvent plus de fruits sur les arbres, plus de graines dans les champs, Il y a une idée touchante à se souvenir, dans un temps de fête, des pauvres animaux privés de pâture, âne pas vouloir se réjouir sans que tous les êtres qui souffrent se réjouissent aussi.

» Dans plusieurs provinces de la Suède, on croit encore aux elfes qui dansent le soir sur les collines. Dans quelques autres, on a une coutume singulière. Lorsque deux jeunes gens se fiancent, on les lie l’un à l’autre avec la corde des cloches, et on croit que cette cérémonie rend les mariages indissolubles. »

Un nouveau voyage dans l’Inde nous fournit sur les superstitions de ces contrées de nombreux passages ; nous n’en citerons que quelques-uns.

« Lorsqu’un Indien touche à ses derniers moments, on le transporte au bord du Gange ; étendu sur la berge, les pieds dans l’eau, on lui remplit de limon la bouche et les narines ; le malheureux ne tarde pas à être suffoqué et à rendre le dernier soupir. Alors, ses parents, qui l’environnent, se livrent au plus frénétique désespoir ; l’air retentit de leurs cris ; ils s’arrachent les cheveux, déchirent leurs vêtements et poussent dans le fleuve ce cadavre encore chaud et presque palpitant, qui surnage à la surface jusqu’à ce qu’il devienne la proie des vautours et des chacals…

» Après avoir traversé plusieurs villes et villages, me voici devant Bénarès, la ville sainte des Hindous, le chef-lieu de leurs superstitions, où plusieurs princes ont des maisons habitées par leurs représentants, chargés défaire au nom de leurs maîtres des ablutions et les sacrifices prescrits par leur croyance.

» Le soleil n’est pas encore levé que les degrés du large et magnifique escalier en pierre de taille qui se prolonge jusqu’à l’eau, et qui à lui seul est un monument remarquable, sont chargés d’Hindous qui viennent prier et se baigner dans le Gange. Tous sont chargés de fleurs ; à chaque strophe de leurs prières, ils en jettent dans l’eau, dont la surface, au bout de quelques moments, est couverte de camellias, de roses, de mongris ; hommage que tous les sectateurs de Brahma rendent chaque jour au roi des fleuves.

» En parcourant les rues, qui sont toutes fort étroites, je vis une foule nombreuse se diriger vers une large avenue de manguiers, qui aboutissait à l’une des Payades. C’était un jour de grande solennité. Je parvins avec peine près de ce temple, où les plus étranges scènes s’offrirent à mes regards. Je me crus un moment entouré de malfaiteurs subissant la peine de leurs crimes, ou bien certainement de fous furieux ; les uns, véritables squelettes vivants, étaient depuis vingt années renfermés dans des cages de fer d’où ils n’étaient jamais sortis ; d’autres, insensés, suspendus par les bras, avaient fait vœu de rester dans cette position jusqu’à ce que ces membres, privés de sentiment, eussent perdu leur jeu d’articulation. Un de ces fanatiques me frappa par son regard sombre et farouche, qui décelait l’horrible angoisse qu’il éprouvait en tenant son poing constamment fermé, pour que ses ongles, en croissant, entrassent dans les chairs et finissent par lui percer la main. Chez ce peuple idolâtre, il existe des préjugés, des superstitions plus affreuses encore, entre autres l’horrible et barbare sacrifice des femmes sur le bûcher de leur mari défunt. Les lois sévères et l’influence morale des Anglais, à qui appartient une grande partie de cette immense contrée, ne diminuent pas vite ces coutumes absurdes et révoltantes. Mais ces sacrifices odieux ont encore lieu en secret, et le préjugé est tel que la malheureuse victime qui s’arrache au bûcher est rejetée de sa caste, maudite de sa famille, et traîne les jours qu’elle a voulu sauver dans l’ignominie, la misère et l’abandon.

» Chez tous les peuples qui n’ont pas reçu la lumière de l’Évangile et parmi les Indiens plus que partout ailleurs, une femme est regardée pour si peu de chose que les plus durs traitements, les travaux les plus pénibles lui sont réservés. Aussi s’habituent-ils difficilement à voir les femmes européennes entourées d’hommages et de respect.

» Bénarès, comme toutes les villes indiennes, offre le singulier mélange de toutes les superstitions des divers peuples de l’Orient. À leurs traits beaux et réguliers, à leurs membres musculeux, à leurs turbans blancs et à leurs larges pantalons, on reconnaît les sectateurs d’Ali et de Mahomet. On distingue les brahmes, adorateurs de Vichnou, à leur démarche grave et hautaine, à leur tête nue, aux lignes blanches, jaunes et rouges qu’ils portent sur le front, et qu’ils renouvellent tous les matins à jeun ; à leurs vêtements blancs drapés avec art sur leurs épaules ; enfin, à la marque la plus distinctive de leurs fonctions de brahmes, le cordon en écharpe qu’ils portent de gauche à droite, et qui se compose d’un nombre déterminé de fils, que l’on observe scrupuleusement. Il est filé sans quenouille, et de la main même des brahmes. Le cordon des nouveaux initiés a trois brins avec un nœud ; à l’âge de douze ans, on leur confère le pouvoir de remplir leurs fonctions ; ils reçoivent alors le cordon composé de six brins avec deux nœuds.

» Les Hindous sont divisés en quatre castes : la première est celle des brahmes ou prêtres ; la seconde celle des guerriers ; la troisième celle des agriculteurs ; la quatrième celle des artisans. Ces castes ne peuvent manger ni s’allier ensemble. Vient ensuite la caste la plus basse, la plus méprisée, la plus en horreur à tous les Hindous : c’est celle des parias, qui sont regardés comme des infâmes, parce qu’ils ont été chassés il y a des siècles peut-être des castes auxquelles ils appartenaient. Cette infamie se transmet de père en fils, de siècle en siècle. Quand un Hindou de caste permet à un paria de lui parler, celui-ci est obligé de tenir une main devant sa bouche, pour que son haleine ne souille pas le fier et orgueilleux Bengali.

» Le nombre des parias est si considérable que s’ils voulaient sortir de l’opprobre où on les tient, ils pourraient devenir oppresseurs à leur tour.

» Vers le milieu de la journée, dit ailleurs l’écrivain que nous transcrivons, nous arrivâmes près d’une vaste plaine, où se trouvaient réunis un grand nombre d’Hindous. Au centre s’élevait un mât ayant à son sommet une longue perche transversale fixée par le milieu. Quelques hommes, pesant sur l’un des bouts de la perche, la tenaient près du sol, tandis que l’autre extrémité s’élevait en proportion contraire. Un corps humain y était suspendu ; il paraissait nager dans l’air. Nous nous approchâmes du cercle formé par les spectateurs, et je vis avec le plus grand étonnement que ce malheureux n’était retenu dans sa position que par deux crocs en fer.

» Cet homme ayant été descendu et décroché, il fut remplacé par un autre sunnyass ; c’est sous ce nom qu’on désigne cette sorte de fanatiques. Loin de donner des signes de terreur, il s’avança gaiement et avec assurance au lieu du supplice. Un brahme s’approcha de lui, marqua la place où il fallait enfoncer les pointes de fer ; un autre, après avoir frappé le dos de la victime, avait introduit les crocs avec adresse, juste au-dessous de l’omoplate. Le sunnyass ne parut point en ressentir de douleur. Il plana bientôt au-dessus des têtes, prit dans sa ceinture des poignées de fleurs qu’il jeta à la foule en la saluant de gestes animés et de cris joyeux.

» Le fanatique paraissait heureux de sa position ; il fit trois tours dans l’espace de cinq minutes. Après quoi on le descendit, et les cordes ayant été déliées, il fut ramené à la pagode au bruit des tam-tams et aux acclamations du peuple.

» Que penser d’une religion qui veut de tels sacrifices ? Quels préjugés ! quel aveuglement ! On éprouve un sentiment douloureux au milieu de ce peuple privé de ces vérités consolantes, de ces pratiques si douces et si sublimes de la religion du Christ. Hâtons de nos vœux le moment où celui qui a dit au soleil : « Sortez du néant et présidez au jour, » commandera à sa divine lumière d’éclairer ces peuples assis à l’ombre de la mort.

» Tous les riches habitants de Madras possèdent de charmantes maisons de campagne entourées de jardins d’une immense étendue ; c’est un véritable inconvénient pour les visiteurs, qui sont souvent obligés de parcourir un espace de trois milles pour aller d’une maison à l’autre. En revenant un soir d’une de ces délicieuses propriétés fort éloignée de la ville, j’entendis des cris déchirants partir d’une habitation indienne devant laquelle je passais ; ils furent bientôt couverts par une musique assourdissante : le son si triste du tam-tam prévalait sur tout ce tumulte. Je sortis de mon palanquin, et montant sur une petite éminence qui se trouvait à quelques pas de la maison, je pus jouir tout à mon aise de l’étrange spectacle qui s’offrit à ma vue.

» Je vis sortir de cette habitation des musiciens deux à deux, et, dans le même ordre, suivaient une trentaine d’Indiens, tous coiffés d’un mouchoir en signe de deuil ; ils déroulèrent dans toute sa longueur une pièce d’étoffe blanche d’environ trente pieds, qu’ils étendirent avec soin sur le milieu de la route. Puis venait un groupe d’hommes paraissant chargés d’un lourd et précieux fardeau qu’ils portaient sur leurs épaules ; ils marchaient sur le tapis jonché de fleurs, que de jeunes filles jetaient à mesure qu’ils approchaient. Le fardeau était une jeune fille morte, richement parée, que l’on conduisait à sa dernière demeure. Le voyageur eut le bonheur d’entendre les chants de l’Église sur la fosse ; car on rendait à la terre les restes d’une chrétienne malabare.

On voit dans le même chapitre comment sont enterrés les Indiens sans honneur. Tippoo-Sahïb dut sa perte surtout à la perfidie. Son premier ministre, soupçonné d’avoir trahi sa cause, fut massacré par les soldats et enterré sous des babouches (souliers); ce qui, dans l’Orient, est la plus grande marque de mépris.