Dictionnaire infernal/6e éd., 1863/Tribunal secret

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Henri Plon (p. 666-668).
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Tribunal secret. C’est un de nos princes qui a fondé ce tribunal célèbre des francs-juges (des frey graves), qui retentit si puissamment dans tout le moyen âge, qui plane, si imposant et si mystérieux, sur la Germanie et le nord de la vieille Gaule et dont l’institution, le but, les actes ont été appréciés jusqu’à présent d’une manière si incomplète et souvent si fausse.

Il est possible qu’on s’étonne du point de vue sous lequel nous considérons la cour vehmique ; mais c’est après de mûres recherches que nous croyons avoir rencontré la vérité ; et nous pensons que notre façon de voir jettera sur l’histoire un jour nouveau, sur cette histoire des siècles écoulés qui est tout entière à refaire, non plus avec les vaines théories de ces hommes qui parlent et ne savent pas faire autre chose, tristes eunuques de sérail dont nous sommes assaillis, mais avec l’étude profonde des faits à reproduire, si animés, si vivants, si variés, si dramatiques.

Le nom de tribunal secret se comprend ; celui de cour vehmique est plus obscur : il vient du mot saxon vehmen, qui veut dire condamnateur, et non de væ mihi, comme l’ont dit ceux qu’on appelle les doctes. Jamais une cour de justice ne s’est donné un nom injurieux ou absurde. L’histoire, cette muse si pauvre et tant abusée, ne nous a conservé, sur le tribunal secret de Westphalie, que des notions peu satisfaisantes, parce que les francs-juges qui le composaient s’engageaient par un serment terrible au silence le plus absolu, qu’on osait à peine prononcer le nom de ce tribunal redouté, et que les écrivains se contentaient, plus qu’aujourd’hui, de saisir les superficies.

On lit dans le tome III, page 624, du Recueil des historiens de Brunswick, publié par Leibniz, que Charlemagne, vainqueur pour la dixième fois, en 779, des Saxons, peuples indomptables, qui n’avaient leur plaisir que dans le sang, leur richesse que dans le pillage, et qui honoraient leurs dieux avec des victimes humaines, envoya un ambassadeur au pape Léon III (qui ne régnait pas alors) pour lui demander ce qu’il devait faire de ces rebelles qu’il ne pouvait soumettre, et que pourtant il ne voulait pas exterminer. Le saint-père, ayant entendu le sujet de l’ambassade, se leva sans répondre un mot et alla dans son jardin, où ayant ramassé des ronces et de mauvaises herbes, il les suspendit à un gibet qu’il venait de former avec des bâtons. L’ambassadeur à son retour raconta à Charlemagne ce qu’il avait vu ; et le roi, car il n’était pas encore empereur, institua le tribunal secret, pour contraindre les païens du Nord à embrasser le Christianisme. Tous les historiens ont répété ce récit altéré. Bientôt, poursuivent-ils, toute la Germanie se remplit de délateurs, d’espions et d’exécuteurs. Le tribunal secret connut de tous les grands crimes, et son autorité s’étendit sur tous les ordres de l’État ; les électeurs, les princes, les évêques mêmes y furent soumis, et ne pouvaient être relevés de cette juridiction, dans certains cas, que par le pape ou par l’empereur. Néanmoins, dès le treizième siècle, les ecclésiastiques et les femmes n’étaient plus recherchés par la cour vehmique.

Les francs-juges, c’est le nom qu’on donnait généralement aux membres du tribunal secret, étaient ordinairement inconnus. Ils avaient des usages particuliers et des formalités cachées pour juger les malfaiteurs, et jamais, dit Æneas Sylvins, il ne s’est trouvé personne parmi eux à qui la crainte ou l’argent ait fait révéler le secret. Ils parcouraient les provinces pour connaître les criminels, dont ils prenaient les noms ; ils les accusaient ensuite devant le tribunal invisible ; on les citait ; on les condamnait ; on les inscrivait sur un livre de mort ; et les plus jeunes étaient chargés d’exécuter la sentence. Tous les membres faisaient cause commune ; lors même qu’ils ne s’étaient jamais vus, ils avaient pour se reconnaître un moyen qui est encore pour nous un mystère. C’étaient des mots d’ordre en saxon : stock, stein, grass, grein, et quelques autres qui peuvent bien n’être que des conjectures. Du reste le secret sè gardait si étroitement, que l’empereur lui-même ne savait pas, dit Mœser, pour quels motifs le tribunal secret vehmique faisait mourir un coupable.

Pour l’ordinaire, quand la cour vehmique avait proscrit un accusé, tous les francs-juges avaient ordre de le poursuivre ; et celui qui le rencontrait devait le tuer. S’il était trop faible pour ce métier de bourreau, ses confrères, en vertu de leurs serments, étaient tenus de lui prêter secours. Nous suivons toujours la masse des historiens, qui dans ces détails au moins sont exacts. Parfois, foulant aux pieds toutes les formes judiciaires, le tribunal secret condamnait un accusé sans le citer, sans l’entendre, sans le convaincre. Mais d’ordinaire on le sommait de comparaître, par quatre citations. Ceux qui étaient chargés de citer l’accusé épiaient, dans les ténèbres, le mo-

 
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ment favorable pour clouer à sa porte la sommation. Cette pièce portait d’abord le nom du coupable, écrit en grosses lettres ; puis le genre de ses crimes vrais ou prétendus, ensuite ces mots : « Nous, les secrets vengeurs de l’Éternel, les juges implacables des crimes, et les protecteurs de l’innocence, nous te citons d’ici à trois jours devant le tribunal de Dieu. Comparais ; comparais ! »

La personne citée se rendait à un carrefour où aboutissaient quatre chemins. Un franc-juge, masqué et couvert d’un manteau noir, s’approchait lentement en prononçant le nom du coupable qu’il cherchait, il l’emmenait en silence et lui jetait sur le visage un voile épais, pour l’empêcher de reconnaître le chemin qu’il parcourait. Les sentences se rendaient toujours à l’heure de minuit. Il n’était point de lieu qui ne pût servir aux séances du tribunal secret, tout caché qu’il était et à l’abri de toute surprise : c’était souvent une caverne. L’accusé y descendait, et on lui découvrait le visage ; il voyait alors ces justiciers qui étaient partout et nulle part, et dont les bras s’étendaient partout, comme la présence de l’Éternel. Mais tous ces juges étaient masqués, ils ne s’exprimaient que par signes, à la lueur des torches. Quand l’accusé avait parlé pour sa défense, et que l’heure du jugement était venue, on sonnait une cloche ; de vives lumières éclairaient l’assemblée, le prévenu se voyait au milieu d’un cercle nombreux de juges noirs. La cour qui condamna ainsi Conrad de Langen était composée de trois cents francs-juges, et un jour que l’empereur Sigismond, de la maison de Luxembourg, présidait le tribunal secret, mille juges siégeaient autour de lui.

Pour les crimes avérés, pour les longs brigandages, on ne citait point, parce que le coupable, dès qu’il savait que la cour vehmique avait les yeux sur lui, se hâtait de fuir devant les poignards de cette justice inévitable ; il abandonnait pour jamais la terre rouge ; c’est le nom que les invisibles donnaient à la Westphalie, siège de leurs séances, centre de leurs pouvoirs.

Quand les juges chargés d’exécuter les sentences du tribunal secret avaient trouvé et saisi le condamné, ils le pendaient, avec une corde faite de branches d’osier tordues et tressées, au premier arbre qui se rencontrait sur le grand chemin. S’ils le poignardaient, selon la teneur du jugement, ils attachaient le cadavre à un tronc d’arbre et laissaient dans la plaie le poignard, au manche duquel était attachée la sentence, afin que l’on sût que ce n’était pas là un meurtre, ni un assassinat, mais une justice des francs-juges.

On ne pouvait rien objecter aux sentences de ce tribunal ; il fallait sur-le-champ les exécuter avec la plus parfaite obéissance. Chaque juge s’était obligé, par d’épouvantables serments, à révéler tous les crimes qui viendraient à sa connaissance, dût-il dénoncer son père ou sa mère, son frère ou sa sœur, son ami ou ses parents sans exception. Il avait juré aussi de donner la mort à ce qu’il avait de plus cher, dès qu’il en recevrait l’ordre.

On cite ce mot du duc Guillaume de Brunswick, qui était initié au tribunal secret : « Il faudra bien, dit-il un jour tristement, que je fasse pendre le duc Adolphe de Sleswig, s’il vient me voir, puisque autrement mes confrères me feront pendre moi-même. »

Un prince de la même famille, le duc Frédéric de Brunswick, qui fut élu empereur un instant, ayant été condamné par les invisibles, ne marchait plus qu’entouré d’une garde nombreuse. Mais un jour qu’une nécessité le força à s’éloigner de quelques pas de sa suite, le chef de ses gardes, le voyant tarder à reparaître, l’alla joindre à l’entrée du petit bois où il s’était arrêté, le trouva assassiné, avec sa sentence pendue au poignard ; il vit le meurtrier qui se retirait gravement et n’osa pas le poursuivre.

C’était en l’année 1400. Il y avait alors cent mille francs-juges en Allemagne, et le tribunal vehmique était devenu si puissant, que tous les princes étaient contraints à s’y affilier. Sigismond, comme nous l’avons dit, le présida quelquefois. L’empereur Charles IV, pareillement de la maison de Luxembourg, trouva dans l’assistance des francs-juges une partie de sa force. Sans eux, l’odieux Wenceslas n’eût pu être déposé ; et de graves chroniques leur attribuent la mort de Charles le Téméraire.

Nous avons rapporté sommairement tout ce qui peut donner une idée de la vieille cour vehmique, en nous conformant aux récits de tous les historiens. Il paraît certain que cette institution est due à Charlemagne, mais non pas pour opprimer par la terreur, pour protéger au contraire le faible contre le fort. Lorsqu’il fonda ce tribunal tout-puissant, il établit à côté un refuge : la sentence était signifiée ; et tout criminel condamné par les frey graves, si c’était pour un délit religieux ou politique, pouvait, en vertu d’une loi formelle, éviter la mort en s’exilant. Le pays ainsi était délivré du coupable.

Dans la suite, toujours fidèles à leur mission de protéger la faiblesse et l’innocence, les francs-juges ne furent l’effroi que des hommes puissants. Un seigneur féodal qui tuait ou pillait ses sujets tombait bientôt sous le poignard des francs-juges. Un brigand s’arrêtait devant le sentier du crime, parce qu’il savait qu’en le parcourant il trouverait le tribunal des secrets vengeurs de l’Éternel. Les souverains, qui n’étaient pas exempts de la même crainte, repoussaient en tremblant les tentations de la tyrannie. Et, remarquez-le, dans les pays où le tribunal secret s’est étendu, les iniquités féodales sont bien plus rares. Vous ne trouverez ni en Allemagne, ni dans le nord des Gaules, les sanglantes horreurs qui rendent l’histoire d’Angleterre si épouvantable au moyen âge. L’affreux despotisme seigneurial, qui pesait sur la France du milieu, fut généralement léger au Nord. Les communes se formèrent, le commerce s’établit parce qu’il y avait une puissance occulte qui protégeait le peuple et qui atteignait les nobles voleurs de grand chemin.

Pour frapper vivement les grossières imaginations des temps barbares, il fallait bien que cette puissance fût mystérieuse et terrible. Un baron guerroyeur n’eût pas craint une petite armée ; il pâlissait au seul nom des francs-juges. Il savait qu’on n’évitait pas aisément leur sentence.

Quelquefois il arriva qu’un franc-juge, rencontrant un de ses amis condamné par le tribunal secret, l’avertit du danger qu’il courait, en lui disant : On mange ailleurs aussi bon pain qu’ici ; mais dès lors les francs-juges, ses confrères, étaient tenus, par leurs serments, de pendre le traître sept pieds plus haut que tout autre criminel condamné au même supplice. C’est qu’il fallait, nous le répétons, que cette justice fût inévitable. Les foudres de Rome étaient le seul frein des hommes qui pensaient ; le tribunal secret, la seule terreur des hommes matériels.

À la fin du quinzième siècle, les francs-juges devinrent moins nécessaires. Alors donc ce tribunal, dont la vaste étendue occupée par cent mille juges faisait ombrage aux souverains, car il pouvait être dangereux, attira leur attention. Ils cherchèrent à le supprimer. Celui qui seul y parvint fut l’époux de Marie de Bourgogne. Maximilien, élevé à l’empire, abolit à jamais, en 1512, le tribunal vehmique. Charles-Quint, son petit-fils et son successeur, maintint cette abolition, dont il ne resta que quelques vestiges impuissants.

Nous avons voulu, dans lés notes qu’on vient de lire, mettre les savants sur une voie nouvelle relativement à la cour vehmique. Peut-être un investigateur plus habile montrera-t-il dans l’histoire les services immenses qu’elle a rendus.