Dictionnaire infernal/6e éd., 1863/Voisin

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Henri Plon (p. 694-695).

Voisin (la), devineresse qui tirait les cartes, faisait voir tout ce qu’on voulait dans un bocal plein d’eau et forçait le diable à paraître à sa volonté. Il y avait un grand concours de monde chez elle. Un jeune époux, remarquant que sa femme sortait aussitôt qu’il quittait la maison, résolut de savoir qui pouvait ainsi la déranger. Il la suit donc un jour et la voit entrer dans une sombre allée ; il s’y glisse, l’entend frapper à une porte qui s’ouvre, et, content de savoir ou il peut la surprendre, il regarde par le trou de la serrure et entend ces mots : — Allons, il faut vous déshabiller ; ne faites pas l’enfant, ma chère amie, hâtons-nous… La femme se déshabillait ; le mari frappe à la porte à coups rédoublés. La Voisin ouvre, et le curieux voit sa femme, une baguette magique à la main, prête à évoquer le diable… Une autre fois, une dame très-riche était venue la trouver pour qu’elle lui tirât les cartes. La Voisin, qui à sa qualité de sorcière joignait les talents de voleuse, lui persuade qu’elle fera bien de voir le diable, qui ne lui fera d’ailleurs aucun mal ; la dame y consent. La bohémienne lui dit d’ôter ses vêtements et ses bijoux. La dame obéit et se trouve bientôt seule, n’ayant qu’une vieille paillasse, un bocal et un jeu de cartes. Cette dame était venue dans son équipage ; le cocher, après avoir attendu très-longtemps sa maîtresse, se décide enfin a monter, monte et la trouve au désespoir. La Voisin avait disparu avec ses hardes ; on l’avait dépouillée. Il lui met son manteau sur les épaules et la reconduit chez elle.

On cite beaucoup d’anecdotes pareilles. Voici quelques détails sur son procès, tirés des relations contemporaines.

Vers l’an 1677, la fameuse Voisin s’unit à la femme Vigoureux et à un ecclésiastique apostat nommé Lesage, pour trafiquer des poisons d’un Italien nommé Exili, qui avait fait en ce genre d’horribles découvertes. Plusieurs morts Subites firent soupçonner des crimes secrets. On établit à l’Arsenal, en 1680, la chambre des poisons, qu’on appela la chambre ardente. Plusieurs personnes de distinction furent citées à cette chambre, entre autres deux nièces du cardinal Mazarin, la duchesse dé Bouillon, la comtesse de Soissons, mère du prince Eugène, et enfin le célèbre maréchal de Luxembourg.

La Voisin, la Vigoureux et Lesage s’étaient fait un revenu de la curiosité des ignorants, qui étaient en très-grand nombre ; ils prédisaient l’avenir ; ils faisaient voir le diable. S’ils s’en étaient tenus là, il n’y aurait eu que du ridicule et de la friponnerie chez eux, et la chambre ardente n’était pas nécessaire.

La Reynie, l’un des présidents de cette chambre, demanda à la duchesse de Bouillon si elle avait vu le diable. Elle répondit : — Je le vois dans ce moment ; il est déguisé en conseiller d’État, fort laid et fort vilain.

Ce procès dura quatorze mois, pendant lesquels la comtesse de Soissons se sauva en Flandre. Le maréchal de Luxembourg fut acquitté, comme tous les personnages de condition impliqués dans cette affaire[1]. La Voisin et ses deux complices furent condamnés par jugement de la Chambre ardente à être brûlés en place de Grève.

On lit ailleurs que la Voisin, par ses relations avec le diable, sut son arrêt, chose assez extraordinaire, quatre jours avant son supplice. Cela ne l’empêcha pas de boire, de manger et de faire débauche. Le lundi, à minuit, elle demanda du vin et se mit à chanter des chansons indécentes. Le mardi, elle eut la question ordinaire et extraordinaire ; elle avait bien dîné et dormi huit heures. Elle soupa le soir et recommença, toute brisée qu’elle était, à faire débauche de table. On lui en fit honte ; on lui dit qu’elle ferait bien mieux de penser à Dieu et de chanter un Ave maris stella ou un Salve. Elle chanta l’un et l’autre en plaisantant et dormit ensuite. Le mercredi se passa de même en débauche et en chansons ; elle refusa de voir un confesseur. Enfin le jeudi on ne voulut lui donner qu’un bouillon ; elle en gronda, disant qu’elle n’aurait pas la force de parler à ces messieurs…

Elдe vint en carrosse de Vincennes à Paris. On la voulut faire confesser ; il n’y eut pas moyen d’y parvenir. À cinq heures on la lia, et avec une torche à la main elle parut dans le tombereau, habillée de blanc ; on voyait qu’elle repoussait le confesseur et le crucifix avec violence.

À Notre-Dame, elle ne voulut jamais prononcer l’amende honorable ; à la Grève, elle se défendit autant qu’elle put de sortir du tombereau. On l’en tira de force ; on l’a mit sur le bûcher, assise et liée avec des chaînes ; on la couvrit de paille. Là elle jura beaucoup, repoussa la paille cinq ou six fois ; mais enfin le feu monta et on la perdit de vue.


  1. Les grands personnages, dans ce procès, où ils se trouvaient mêlés à une canaille infâme, y allaient toutefois d’un ton fort dégagé. Madame de Bouillon, assignée pour répondre par-devant les commissaires de la chambre des poisons (en 1680), s’y rendit accompagnée de neuf carrosses de princes ou ducs ; M. de Vendôme la menait. M. de Bezons lui demanda d’abord si elle n’était pas venue pour répondre aux interrogations qu’on lui ferait. Elle dit que oui ; mais qu’avant d’entrer en matière elle lui déclarait que tout ce qu’elle allait dire ne pourrait préjudicier au rang qu’elle tenait, ni à tous ses privilèges. Elle m voulut rien dire ni écouter davantage que le greffier n’eût écrit cette déclaration préliminaire. M. de Bezons la questionna sur ce qu’elle avait demandé à la Voisin. Elle répondit « qu’elle l’avait priée de lui faire voir des sibylles » ; el après huit ou dix autres questions d’aussi peu d’importance, sur lesquelles elle répondit toujours en se moquant, M. de Bezons lui dit qu’elle pouvait s’en aller. M. de Vendôme lui donnait la main, sur le seuil de la porte de celle chambre, elle s’écria « qu’elle n’avait jamais ouï dire tant de sottises d’un ton si grave ».