Dictionnaire national et anecdotique par M. De l’Épithète/PENSION

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PENSION : dans l’ancien régime ce mot étoit employé au propre & au figuré. Dans la premiere acception, il signifioit une rente viagere dont l’intrigue avoit fait les fonds ; elle étoit souvent reservible sur une ou plusieurs têtes, car point d’hydre qui ait eu autant de têtes que l’intrigue.

Au figuré, pension étoit une récompense pécuniaire accordés pour ce qu’on appeloit alors services rendus à l’état. Cette définition est d’autant plus vraie, que dans les différentes listes qui ont été publiées on lit : pour raison de services, à M. de Saint-Maurice, 64,000 liv. ; à sir Henri-Léonard Tibern, 69,000 liv. ; à la veuve du général Blanckart, 42,000 liv., &c., &c., &c., & l’univers entier sait quelle a été l’importance des services de ces illustres pensionnés, ou de leurs ayant-causes. J’aime, par exemple, les service du ganaral Victor, ce sont de rudes services que ceux-là ! sur-tout les derniers qu’il a voulu nous rendre.

Les services de Humenil sont de plaisans services, & ceux d’Algier des services plaisans. Ceux du Tonnelier sont d’étranges services ; ceux du général la Croix de petits services, ceux du mestre-de-camp d’Havreville des services de toute espece, & ceux du Dalécarlien des services d’ami.

Frantoque n’ose parler des siens, je défie qu’on parle de ceux du Prétorien du Castille, & qu’on devine ceux du fils de la marquise d’Amasage. L’édile Négroni rougit des siens, & ce n’étoit pas avec de l’argent qu’il falloit reconnaître ceux d’Alexandre Colonna ou d’Auguste Sabotier. Le prince de Saint-Just, Raymond-Pierre, Guillaume de Combelle, le chevalier de Sainte-Beaume, lord Erard, sir Blacme, &c. soutiennent qu’on a joué un tour quand on leur a imputé des services. On me l’a joué aussi, s’écrie de Vaumont, car je n’ai jamais rien fait de ma vie. La fille de Latone n’en dit pas autant, ses services ont fait époque en France ; ils ont hâté la révolution. Cette femme, qui est une vraie baleine, eût avalé le trésor royal, comme celle de l’écriture avala Jonas ; mais celle-ci rendit, & les visceres de l’autre ne rendent rien. Il faut avouer que le pouvoir rémunératif a sur-passé à son égard la générosité des Césars, qui donnoient des royaumes à leurs favoris.

Cette longue liste de serviteurs, dont je n’ai cité que les plus méritans, coûtoit plus de neuf millions à l’état ; & le ratelier où ils venoient ruminer de l’or, étoit celui de la cour qu’on remplissoit de préférence.

Dans le nouveau régime, sans doute on pensionnera ; mais les bienfaits de la nation ne se répandront que sur des citoyens qui s’en seront rendus dignes. Une prodigalité absurde ne décrétera point de brevet de 80,000 livres. Cette somme qu’un courtisan recevoit avec dédain pour la partager avec une prostituée, cette somme sera répartie sur plusieurs familles qui l’emploieront à élever des citoyens à cette patrie qui les aura nourris.

En effet, la postérité aura peine à croire qu’il ait jamais existé des pensions au-dessus de 20,000 livres, puisqu’une pension est une récompense pécuniaire dont on gratifier un particulier pour améliorer sa fortune, & que 20,000 livres sont plus que suffisantes pour quelque particulier que ce soit, & dans quelque classe de citoyens qu’on le prenne. Quiconque désire davantage a des caprices ou des fantaisies à satisfaire ; & l’homme aux fantaisies n’est plus celui que la nation doit pensionner. Avec les 30,000 livres de ce fameux Jules, on eût récompensé seize Harné, quatre Bailly & autant de la Fayette.