Dictionnaire national et anecdotique par M. De l’Épithète/Section complète - I

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I.

IMPARTIAUX : mot très-nouvellement inventé, & très-justement appliqué à une association de zélés patriotes, qui viennent de se confédérer pour le bien public qu’ils desirent. Cette association est appellée le club des impartiaux ; elle est composée des honorables membres, déja célebres & célébrés sous le nom d’Augustins. Ils ont des principes invariables qu’ils ont exposés dans leurs invariables statuts, où ils annoncent qu’il est plus que temps, pour ramener la paix & sauver la France, de conserver au clergé un domaine territorial, & de mettre en vigueur le pouvoir exécutif suprême. M. de Malouet, si avantageusement connu par son civisme, est, dit-on, président-né de ce club. Ah ! que d’associations qui veulent notre bien !

IMPÔT TERRITORIAL : taxe immédiate à imposer sur les terres. Lorsqu’en 1787, il fut question d’asseoir cet impôt, MM. les possesseurs en du & en de, qui possédoient tout & ne payoient rien, persuaderent au peuple qui ne possédoit rien & payoit tout, que cet impôt étoit vaxatoire : nosseigneurs de parlement se joignirent aux MM. en du & en de, & le peuple trompé courut aux pierres. Nosseigneurs, dans cette circonstance, firent plusieurs arrêtés dans lesquels se manifestoit le patriotisme le plus franc, dont l’illustre d’Espréménil voulut absolument être le martyr ; la providence qui le destinoit à de plus hauts faits, n’en ordonna pas ainsi.

Comme toute change avec le temps ! l’impôt territorial est aujourd’hui le vœu public ; toute la richesse de la France, dit-on, est en terres, pourquoi ne pas imposé les terres, ces terres vierges sur-tout, qui n’ont encore rien payé.

Oui, sans doute, & le comité de constitution n’oubliera pas ces nombreux arpens enclos qu’on appelle parcs, & qui affament Paris ; elles seront imposées au double ces terres fainéantes, qui ne produisent depuis un siecle que des tulipes & des maronniers. Eh Parisiens si tout cela étoit en champs vous mangeriez le pain à huit sols !

IMPRIMEURS : dans l’ancien régime, il y en avoient trente-six qui travailloient comme cent, malgré les visites assidues que leur rendoit M. Henri : dans le nouveau régime où il n’y a pas encore de visites, où tout le monde a des presses, ces trente-six travaillent encore comme mille, & n’impriment point de libelles, ainsi que nous l’a assuré M. le Clere.

On nous dit cependant, que la littérature tombe, que la librairie ne va plus… où passent donc ces cent mille & une rames de papiers, qu’on macule tous les jours dans les imprimeries, avec privilege ou sans privilege ? — Interrogez les faiseurs de journaux, ils ont le mot de l’énigme.

Quoi qu’il en soit, si jamais les presses chambrelantes étoient supprimées, il faudroit augmenter les trente-six, ce nombre est trop congru, & n’est pas en proportion avec nos connoissances[1]. Vous aviez bien cent quatre-vingt censeurs royaux qui se plaignoient d’être trop occupés, pourquoi n’auriez-vous pas au moins soixante imprimeurs en titre.

INCENDIAIRE : mot nouveau, qui est quelquefois le synonyme d’aristocrate, & quelquefois signifie le contraire ; il a fait aussi une grande fortune. Il se construit ordinairement avec les mots propos & écrits. L’application de ce mot dépend des circonstances, des opinions et des lieux. Tel propos qui est incendiaire d’un côté de la Seine, est patriotique à l’autre rive ; il ne faut pas même passer l’eau pour cela. Prud. se brouille avec Tour. & Prud. dit à Tour. : votre écrit est incendiaire ; c’est le vôtre, répond Tour. qui est incendiaire, la Ville l’a dit. On propose dans un district, de faire rendre compte à certaines gens qui n’en ont point envie. Cette motion est incendiaire, s’écrie un des comptables, qui n’aime point les redditions de compte, d’où il résulte que ce mot s’envoie & se renvoie comme le volant qui passe d’une raquette à une autre.

Il est cependant des cas où l’inculpation d’incendiaire devient dangereuse. Nous en avons déja eu quelques exemples : c’est lorsque le cri est universel, que les deux raquettes se touchent, & qu’on frappe du bois.

INSURRECTION : si le dictionnaire raisonné eût parlé de ce mot, il eût dit qu’il étoit Hongrois, d’après M. l’abbé Prévot ; mois je dis d’après l’Encyclopédie, qui a dit d’après tant d’autres, qu’il est Crétois. Il désignoit le droit de soulevement accordé aux citoyens de Crete, lorsque la magistrature abusoit de sa puissance : quoique notre révolution ait été le droit Crétois, mis en exécution par les Parisiens, le mot insurrection se prend chez nous en mauvaise part, & nos journaux disoient & disent encore : telle puissance a formé un cordon pour empêcher que l’esprit d’insurrection qui regne en France, ne pénetre point dans ses états. Quelques anciens magistrats qui n’ont point adopté le nouveau régime, disent que telle ou telle province est encore en état d’insurrection. Ce qu’il y a de certain, c’est que quand l’insurrection est partielle, & que les insurgens au lieu de pendre sont pendus, il faut se servir pour parler exactement du mot de soulevement. Dans le cas contraire & pour éviter toute équivoque, on emploie le mot de révolution.

  1. Congru est pris ici dans le sens de modique, comme on disoit autrefois une portion congrue, pour exprimer le revenu plus que modique assigné aux curés qui n’étoient pas décimateurs, & dont le nombre étoit incroyable. Note de l’éditeur.