Dictionnaire national et anecdotique par M. De l’Épithète/TIERS-ÉTAT

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Politicopolis (pp. 146-147).
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TIERS-ÉTAT : lorsque la nation ou l’état, comme on le voudra dire, étoit composé de trois ordres, le troisieme ou dernier étoit le tiers-état. Il étoit formé de ce que les deux premiers ordre, le clergé & la noblesse, appelloient les vilains, & ces vilains c’étoit nous, ces vils enfans que Dieu avoit condamnés à manger le pain à la sueur de leur front, & à payer les violons à nosseigneurs toutes les fois que nosseigneurs l’ordonneroient ainsi. La volonté de Dieu s’est faite pendant une longue suite de siecles, jusqu’en 1789, époque à laquelle un oint du Seigneur a pris en considération les vingt-trois millions de vilains qui peuploient son royaume, & a dit : « Je n’aime point cette race parasite de nosseigneurs qui reste les bras croisé, tandis que les vilains travaillent. Il n’y aura désormais de monseigneur que celui qui sera utile au bien public ; plus de distinctions ; que un soit plus vingt-trois est une absurdité arithmétique dont je ne veux plus entendre parler ».

Ces paroles ont eu un effet magique, & soudain nosseigneurs & vilains, vilains & nosseigneurs, tout a été confondu ; il n’a plus été possible de rien distinguer ; les vilains avoient le dos courbé, & l’œil vers la terre, ils se sont redressés & ont pris le regard de nosseigneurs. Ceux-ci, en fins courtisans, & pour plaire à leur maître, se sont un peu voûtés à la maniere des vilains. Cette métamorphose, toutefois, ne s’est point faite sans bruit. Dans le premier ordre on a crié à l’anathême, & dans le second à l’anarchie. Cependant à force de se mêler on s’est rapproché, l’oint a paru, & l’on s’est embrassé ; il est vrai qu’il y a eu force baiser des Judas, mais ces petites rancunes passeront ; le François n’en sait pas conserver.