Dictionnaire philosophique/Garnier (1878)/Almanach

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Éd. Garnier - Tome 17
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ALMANACH [1].


Il est peu important de savoir si almanach vient des anciens Saxons, qui ne savaient pas lire, ou des Arabes, qui étaient en effet astronomes, et qui connaissaient un peu le cours des astres, tandis que les peuples d’Occident étaient plongés dans une ignorance égale à leur barbarie. Je me borne ici à une petite observation.

Qu’un philosophe indien embarqué à Méliapour vienne à Bayonne : je suppose que ce philosophe a du bon sens, ce qui est rare, dit-on, chez les savants de l’Inde ; je suppose qu’il est défait des préjugés de l’école, ce qui était rare partout il y a quelques années, et qu’il ne croit point aux influences des astres ; je suppose qu’il rencontre un sot dans nos climats, ce qui ne serait pas si rare.

Notre sot, pour le mettre au fait de nos arts et de nos sciences, lui fait présent d’un Almanach de Liège, composé par Matthieu Laensberg, et du Messager boiteux d’Antoine Souci, astrologue et historien, imprimé tous les ans à Basle, et dont il se débite vingt mille exemplaires en huit jours. Vous y voyez une belle figure d’homme entourée des signes du zodiaque, avec des indications certaines qui vous démontrent que la balance préside aux fesses, le bélier à la tête, les poissons aux pieds, ainsi du reste.

Chaque jour de la lune vous enseigne quand il faut prendre du baume de vie du sieur Le Lièvre, ou des pilules du sieur Keyser, ou vous pendre au cou un sachet de l’apothicaire Arnoult, vous faire saigner, vous faire couper les ongles, sevrer vos enfants, planter, semer, aller en voyage, ou chausser des souliers neufs. L’Indien, en écoutant ces leçons, fera bien de dire à son conducteur qu’il ne prendra pas de ses almanachs.

Pour peu que l’imbécile qui dirige notre Indien lui fasse voir quelques-unes de nos cérémonies réprouvées de tous les sages, et tolérées en faveur de la populace par mépris pour elle, le voyageur qui verra ces momeries, suivies d’une danse de tambourin, ne manquera pas d’avoir pitié de nous : il nous prendra pour des fous qui sont assez plaisants et qui ne sont pas absolument cruels. Il mandera au président du grand collège de Bénarès que nous n’avons pas le sens commun ; mais que si sa paternité veut envoyer chez nous des personnes éclairées et discrètes, on pourra faire quelque chose de nous moyennant la grâce de Dieu.

C’est ainsi précisément que nos premiers missionnaires, et surtout saint François Xavier, en usèrent avec les peuples de la presqu’île de l’Inde. Ils se trompèrent encore plus lourdement sur les usages des Indiens, sur leurs sciences, leurs opinions, leurs mœurs et leur culte. C’est une chose très curieuse de lire les relations qu’ils écrivirent. Toute statue est pour eux le diable, toute assemblée est un sabbat, toute figure symbolique est un talisman, tout brachmane est un sorcier ; et là-dessus ils font des lamentations qui ne finissent point. Ils espèrent que la « moisson sera abondante ». Ils ajoutent, par une métaphore peu congrue, « qu’ils travailleront efficacement à la vigne du Seigneur », dans un pays où l’on n’a jamais connu le vin. C’est ainsi à peu près que chaque nation a jugé non seulement des peuples éloignés, mais de ses voisins.

Les Chinois passent pour les plus anciens faiseurs d’almanachs. Le plus beau droit de l’empereur de la Chine est d’envoyer son calendrier à ses vassaux et à ses voisins. S’ils ne l’acceptaient pas, ce serait une bravade pour laquelle on ne manquerait pas de leur faire la guerre, comme on la faisait en Europe aux seigneurs qui refusaient l’hommage.

Si nous n’avons que douze constellations, les Chinois en ont vingt-huit, et leurs noms n’ont pas le moindre rapport aux nôtres : preuve évidente qu’ils n’ont rien pris du zodiaque chaldéen que nous avons adopté ; mais s’ils ont une astronomie tout entière depuis plus de quatre mille ans, ils ressemblent à Matthieu Laensberg et à Antoine Souci, par les belles prédictions et par les secrets pour la santé dont ils farcissent leur Almanach impérial. Ils divisent le jour en dix mille minutes, et savent à point nommé quelle minute est favorable ou funeste. Lorsque l’empereur Kang-hi voulut charger les missionnaires jésuites de faire l’Almanach, ils s’en excusèrent d’abord, dit-on, sur les superstitions extravagantes dont il faut le remplir [2]. « Je crois beaucoup moins que vous aux superstitions, leur dit l’empereur ; faites-moi seulement un bon calendrier, et laissez mes savants y mettre toutes leurs fadaises. »

L’ingénieux auteur de la Pluralité des mondes (5e soirée) se moque des Chinois, qui voient, dit-il, des mille étoiles tomber à la fois dans la mer. Il est très vraisemblable que l’empereur Kang-hi s’en moquait tout autant que Fontenelle. Quelque Messager boiteux de la Chine s’était égayé apparemment à parler de ces feux follets comme le peuple, et à les prendre pour des étoiles. Chaque pays a ses sottises. Toute l’antiquité a fait coucher le soleil dans la mer ; nous y avons envoyé les étoiles fort longtemps. Nous avons cru que les nuées touchaient au firmament, que le firmament était fort dur, et qu’il portait un réservoir d’eau. Il n’y a pas bien longtemps qu’on sait dans les villes que le fil de la Vierge, qu’on trouve souvent dans la campagne, est un fil de toile d’araignée. Ne nous moquons de personne. Songeons que les Chinois avaient des astrolabes et des sphères avant que nous sussions lire ; et que s’ils n’ont pas poussé fort loin leur astronomie, c’est par le même respect pour les anciens que nous avons eu pour Aristote.

Il est consolant de savoir que le peuple romain, populus late rex [3], fut en ce point fort au-dessous de Matthieu Laensberg, et du Messager boiteux, et des astrologues de la Chine, jusqu’au temps où Jules César réforma l’année romaine que nous tenons de lui, et que nous appelons encore de son nom Kalendrier Julien, quoique nous n’ayons pas de kalendes, et quoiqu’il ait été obligé de le réformer lui-même.

Les premiers Romains avaient d’abord une année de dix mois, faisant trois cent quatre jours : cela n’était ni solaire ni lunaire, cela n’était que barbare. On fit ensuite l’année romaine de trois cent cinquante-cinq jours : autre mécompte que l’on corrigea comme on put, et qu’on corrigea si mal que du temps de César les fêtes d’été se célébraient en hiver. Les généraux romains triomphaient toujours ; mais ils ne savaient pas quel jour ils triomphaient.

César réforma tout ; il sembla gouverner le ciel et la terre.

Je ne sais par quelle condescendance pour les coutumes romaines il commença l’année au temps où elle ne commence point, huit jours après le solstice d’hiver. Toutes les nations de l’empire romain se soumirent à cette innovation. Les Égyptiens, qui étaient en possession de donner la loi en fait d’almanach, la reçurent ; mais tous ces différents peuples ne changèrent rien à la distribution de leurs fêtes. Les Juifs, comme les autres, célébrèrent leurs nouvelles lunes, leur phasé ou pascha, le quatorzième jour de la lune de mars, qu’on appelle la lune rousse ; et cette époque arrivait souvent en avril ; leur pentecôte, cinquante jours après le phasé ; la fête des cornets ou trompettes, le premier jour de juillet ; celle des tabernacles, au quinze du même mois ; et celle du grand sabbat, sept jours après.

Les premiers chrétiens suivirent le comput de l’empire ; ils comptèrent par kalendes, nones et ides, avec leurs maîtres ; ils reçurent l’année bissextile que nous avons encore, qu’il a fallu corriger dans le XVIe siècle de notre ère vulgaire, et qu’il faudra corriger un jour ; mais ils se conformèrent aux Juifs pour la célébration de leurs grandes fêtes.

Ils déterminèrent d’abord leur pâque au quatorze de la lune rousse, jusqu’au temps où le concile de Nicée la fixa au dimanche qui suivait. Ceux qui la célébraient le quatorze furent déclarés hérétiques, et les deux partis se trompèrent dans leur calcul.

Les fêtes de la sainte Vierge furent substituées, autant qu’on le put, aux nouvelles lunes ou néoménies ; l’auteur du Calendrier romain dit [4] que la raison en est prise du verset des cantiques pulchra ut luna [5], belle comme la lune. Mais par cette raison ses fêtes devaient arriver le dimanche : car il y a dans le même verset electa ut sol [6], choisie comme le soleil.

Les chrétiens gardèrent aussi la Pentecôte. Elle fut fixée comme celle des Juifs, précisément cinquante jours après Pâques. Le même auteur prétend que les fêtes de patrons remplacèrent celles des tabernacles.

11 ajoute que la Saint-Jean n’a été portée au 24 de juin que parce que les jours commencent alors à diminuer, et que saint Jean avait dit [7], en parlant de Jésus-Christ : « Il faut qu’il croisse et que je diminue. Oportet illum crescere, me autem minui. »

Ce qui est très singulier, et ce qui a été remarqué ailleurs [8], c’est cette ancienne cérémonie d’allumer un grand feu le jour de la Saint-Jean, qui est le temps le plus chaud de l’année. On a prétendu que c’était une très vieille coutume pour faire souvenir de l’ancien embrasement de la terre qui en attendait un second.

Le même auteur du calendrier assure que la fête de l’Assomption est placée au 15 du mois d’auguste, nommé par nous août, parce que le soleil est alors dans le signe de la vierge.

Il certifie aussi que saint Mathias n’est fêté au mois de février que parce qu’il fut intercalé parmi les douze apôtres, comme on intercale un jour en février dans les années bissextiles.

Il y aurait peut-être dans ces imaginations astronomiques de quoi faire rire l’Indien dont nous venons de parler ; cependant l’auteur était le maître de mathématiques du dauphin fils de Louis XIV, et d’ailleurs un ingénieur et un officier très estimable [9] .

Le pis de nos calendriers est de placer toujours les équinoxes et les solstices où ils ne sont point ; de dire : le soleil entre dans le bélier, quand il n’y entre point ; de suivre l’ancienne routine erronée.

Un almanach de l’année passée nous trompe l’année présente, et tous nos calendriers sont des almanachs des siècles passés.

Pourquoi dire que le soleil est dans le bélier, quand il est dans les poissons ? pourquoi ne pas faire au moins comme on fait dans les sphères célestes, où l’on distingue les signes véritables des anciens signes devenus faux ?

Il eût été très convenable, non seulement de commencer l’année au point précis du solstice d’hiver ou de l’équinoxe du printemps, mais encore de mettre tous les signes à leur véritable place. Car étant démontré que le soleil répond à la constellation des poissons quand on le dit dans le bélier, et qu’il sera ensuite dans le verseau, et successivement dans toutes les constellations suivantes au temps de l’équinoxe du printemps, il faudrait faire dès à présent ce qu’on sera obligé de faire un jour, lorsque l’erreur, devenue plus grande, sera plus ridicule. Il en est ainsi de cent erreurs sensibles. Nos enfants les corrigeront, dit-on ; mais vos pères en disaient autant de vous. Pourquoi donc ne vous corrigez-vous pas ? Voyez, dans la grande Encyclopédie, Année, Kalendrier, Précession des équinoxes, et tous les articles concernant ces calculs. Ils sont de main de maître.


  1. Questions sur l’Encyclopédie, première partie, 1770. (B.)
  2. Voyez Duhalde et Parennin. (Note de Voltaire.)
  3. Virgile, Énéide, I, 25 : populum late regem.
  4. Voyez le Calendrier romain, page 101 et suiv. (Note de Voltaire.)
  5. Cantique des cantiques, vi, 9.
  6. Ibid., id.
  7. III, 30.
  8. Dans l’Homme aux quarante écus, chapitre x.
  9. François Blondel, né en 1617, mort en 1686, est l’auteur de l’Histoire du Calendrier romain, ouvrage cité dans une note précédente.


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