Dictionnaire philosophique/Garnier (1878)/Apparence

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Éd. Garnier - Tome 17
◄  Apôtres Apparence Apparition   ►


APPARENCE [1].

Toutes les apparences sont-elles trompeuses ? Nos sens ne nous ont-ils été donnés que pour nous faire une illusion continuelle ? Tout est-il erreur ? Vivons-nous dans un songe, entourés d’ombres chimériques ?

Vous voyez le soleil se coucher à l’horizon quand il est déjà dessous. Il n’est pas encore levé, et vous le voyez paraître. Cette tour carrée vous semble ronde. Ce bâton enfoncé dans l’eau vous semble courbé.

Vous regardez votre image dans un miroir, il vous la représente derrière lui ; elle n’est ni derrière, ni devant. Cette glace, qui au toucher et à la vue est si lisse et si unie, n’est qu’un amas inégal d’aspérités et de cavités. La peau la plus fine et la plus blanche n’est qu’un réseau hérissé, dont les ouvertures sont incomparablement plus larges que le tissu, et qui renferment un nombre infini de petits crins. Des liqueurs passent sans cesse sous ce réseau, et il en sort des exhalaisons continuelles qui couvrent toute cette surface. Ce que vous appelez grand est très-petit pour un éléphant, et ce que vous appelez petit est un monde pour des insectes.

Le même mouvement qui serait rapide pour une tortue serait très-lent aux yeux d’un aigle. Ce rocher, qui est impénétrable au fer de vos instruments, est un crible percé de plus de trous qu’il n’a de matière et de mille avenues d’une largeur prodigieuse, qui conduisent à son centre, où logent des multitudes d’animaux qui peuvent se croire les maîtres de l’univers.

Rien n’est ni comme il vous paraît, ni à la place où vous croyez qu’il soit.

Plusieurs philosophes, fatigués d’être toujours trompés par les corps, ont prononcé de dépit que les corps n’existent pas, et qu’il n’y a de réel que notre esprit. Ils pouvaient conclure tout aussi bien que toutes les apparences étant fausses, et la nature de l’âme étant inconnue comme la matière, il n’y avait en effet ni esprit ni corps.

C’est peut-être ce désespoir de rien connaître qui a fait dire à certains philosophes chinois que le néant est le principe et la fin de toutes choses.

Cette philosophie destructive des êtres était fort connue du temps de Molière. Le docteur Marphurius représente toute cette école, quand il enseigne à Sganarelle[2] « qu’il ne faut pas dire, je suis venu ; mais, il me semble que je suis venu : et il peut vous le sembler sans que la chose soit véritable ».

Mais à présent une scène de comédie n’est pas une raison, quoiqu’elle vaille quelquefois mieux ; et il y a souvent autant de plaisir à rechercher la vérité qu’à se moquer de la philosophie.

Vous ne voyez pas le réseau, les cavités, les cordes, les inégalités, les exhalaisons de cette peau blanche et fine que vous idolâtrez. Des animaux, mille fois plus petits qu’un ciron, discernent tous ces objets qui vous échappent. Ils s’y logent, ils s’y nourrissent, ils s’y promènent comme dans un vaste pays ; et ceux qui sont sur le bras droit ignorent qu’il y ait des gens de leur espèce sur le bras gauche. Si vous aviez le malheur de voir ce qu’ils voient, cette peau charmante vous ferait horreur.

L’harmonie d’un concert que vous entendez avec délice doit faire sur certains petits animaux l’effet d’un tonnerre épouvantable, et peut-être les tuer. Vous ne voyez, vous ne touchez, vous n’entendez, vous ne sentez les choses, que de la manière dont vous devez les sentir.

Tout est proportionné. Les lois de l’optique, qui vous font voir dans l’eau l’objet où il n’est pas, et qui brisent une ligne droite, tiennent aux mêmes lois qui vous font paraître le soleil sous un diamètre de deux pieds, quoiqu’il soit un million de fois plus gros que la terre. Pour le voir dans sa dimension véritable, il faudrait avoir un œil qui en rassemblât les rayons sous un angle aussi grand que son disque : ce qui est impossible. Vos sens vous assistent donc beaucoup plus qu’ils ne vous trompent.

Le mouvement, le temps, la dureté, la mollesse, les dimensions, l’éloignement, l’approximation, la force, la faiblesse, les apparences, de quelque genre qu’elles soient, tout est relatif. Et qui a fait ces relations ?


  1. Questions sur l’Encyclopédie, seconde partie, 1770. (B.)
  2. Mariage forcé, scène viii.


Apôtres

Apparence

Apparition