Dictionnaire philosophique/Garnier (1878)/Art poétique

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Éd. Garnier - Tome 17
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ART POÉTIQUE[1]

Le savant presque universel, l’homme même de génie, qui joint la philosophie à l’imagination[2], dit, dans son excellent article Encyclopédie, ces paroles remarquables..... « Si on en excepte ce Perrault et quelques autres, dont le versificateur Boileau n’était pas en état d’apprécier le mérite, etc. » (feuillet 636).

Ce philosophe rend avec raison justice à Claude Perrault, savant traducteur de Vitruve, homme utile en plus d’un genre, à qui l’on doit la belle façade du Louvre, et d’autres grands monuments ; mais il faut aussi rendre justice à Boileau. S’il n’avait été qu’un versificateur, il serait à peine connu ; il ne serait pas de ce petit nombre des grands hommes qui feront passer le siècle de Louis XIV à la postérité. Ses dernières Satires, ses belles Épîtres, et surtout son Art poétique, sont des chefs-d’œuvre de raison autant que de poésie, sapere est principium et fons. L’art du versificateur est, à la vérité, d’une difficulté prodigieuse, surtout en notre langue, où les vers alexandrins marchent deux à deux, où il est rare d’éviter la monotonie, où il faut absolument rimer, où les rimes agréables et nobles sont en trop petit nombre, où un mot hors de sa place, une syllabe dure gâte une pensée heureuse. C’est danser sur la corde avec des entraves ; mais le plus grand succès dans cette partie de l’art n’est rien s’il est seul.

L’Art poétique de Boileau est admirable, parce qu’il dit toujours agréablement des choses vraies et utiles, parce qu’il donne toujours le précepte et l’exemple, parce qu’il est varié, parce que l’auteur, en ne manquant jamais à la pureté de la langue,

. . . . . . . . . . . . . . Sait d’une voix légère
Passer du grave au doux, du plaisant au sévère.

(I, 75-76.)

Ce qui prouve son mérite chez tous les gens de goût, c’est qu’on sait ses vers par cœur ; et ce qui doit plaire aux philosophes, c’est qu’il a presque toujours raison.

Puisque nous avons parlé de la préférence qu’on peut donner quelquefois aux modernes sur les anciens, on oserait présumer ici que l’Art poétique de Boileau est supérieur à celui d’Horace. La méthode est certainement une beauté dans un poëme didactique ; Horace n’en a point. Nous ne lui en faisons pas un reproche, puisque son poëme est une épître familière aux Pisons, et non pas un ouvrage régulier comme les Géorgiques ; mais c’est un mérite de plus dans Boileau, mérite dont les philosophes doivent lui tenir compte.

L’Art poétique latin ne parait pas, à beaucoup près, si travaillé que le français. Horace y parle presque toujours sur le ton libre et familier de ses autres épîtres. C’est une extrême justesse dans l’esprit, c’est un goût fin, ce sont des vers heureux et pleins de sel, mais souvent sans liaison, quelquefois destitués d’harmonie ; ce n’est pas l’élégance et la correction de Virgile. L’ouvrage est très-bon, celui de Boileau paraît encore meilleur ; et si vous en exceptez les tragédies de Racine, qui ont le mérite supérieur de traiter les passions et de surmonter toutes les difficultés du théâtre, l’Art poétique de Despréaux est sans contredit le poëme qui fait le plus d’honneur à la langue française.

Il serait triste que les philosophes fussent les ennemis de la poésie. Il faut que la littérature soit comme la maison de Mécène..... est locus unicuique suus.

L’auteur des Lettres persanes, si aisées à faire, et parmi lesquelles il y en a de très-jolies, d’autres très-hardies, d’autres médiocres, d’autres frivoles ; cet auteur, dis-je, très-recommandable d’ailleurs, n’ayant jamais pu faire de vers, quoiqu’il eût de l’imagination et souvent du style, s’en dédommage en disant[3] que « l’on verse le mépris sur la poésie à pleines mains, et que la poésie lyrique est une harmonieuse extravagance, etc. » Et c’est ainsi qu’on cherche souvent à rabaisser les talents auxquels on ne saurait atteindre. Nous ne pouvons y parvenir, dit Montaigne[4] ; vengeons-nous-en par en médire. Mais Montaigne, le devancier et le maître de Montesquieu en imagination et en philosophie, pensait sur la poésie bien différemment.

Si Montesquieu avait eu autant de justice que d’esprit, il aurait senti malgré lui que plusieurs de nos belles odes et de nos bons opéras valent infiniment mieux que les plaisanteries de Riga à Usbeck, imitées du Siamois de Dufresny[5], et que les détails de ce qui se passe dans le sérail d’Usbeck à Ispahan.

Nous parlerons plus amplement de ces injustices trop fréquentes, à l’article Critique.


  1. Questions sur l’Encyclopédie, deuxième partie, 1770. (B.)
  2. Diderot.
  3. Montesquieu (Lettres persanes, cxxxvii) dit : « Voici les lyriques que je méprise autant que j’estime les autres, et qui font de leur art une harmonieuse extravagance. »
  4. Montaigne (Essais, III, 7) dit : « Puisque nous ne la pouvons aveindre, vengeons-nous à en mesdire. »
  5. Voyez une note sur la seconde des Honnêtetés littéraires (Mélanges, année 1767).


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