Dictionnaire philosophique/Garnier (1878)/Atomes

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Éd. Garnier - Tome 17
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ATOMES [1].

Épicure, aussi grand génie qu’homme respectable par ses mœurs, qui a mérité que Gassendi prît sa défense ; après Épicure, Lucrèce, qui força la langue latine à exprimer les idées philosophiques, et (ce qui attira l’admiration de Rome) à les exprimer en vers ; Épicure et Lucrèce, dis-je, admirent les atomes et le vide : Gassendi soutint cette doctrine, et Newton la démontra. En vain un reste de cartésianisme combattait pour le plein ; en vain Leibnitz, qui avait d’abord adopté le système raisonnable d’Épicure, de Lucrèce, de Gassendi et de Newton, changea d’avis sur le vide, quand il fut brouillé avec Newton son maître : le plein est aujourd’hui regardé comme une chimère. Boileau, qui était un homme de très-grand sens, a dit avec beaucoup de raison (épître v, v. 31-32) :

Que Rohault vainement sèche pour concevoir
Comment, tout étant plein, tout a pu se mouvoir.

Le vide est reconnu : on regarde les corps les plus durs comme des cribles ; et ils sont tels en effet. On admet des atomes, des principes insécables, inaltérables, qui constituent l’immutabilité des éléments et des espèces ; qui font que le feu est toujours feu, soit qu’on l’aperçoive, soit qu’on ne l’aperçoive pas ; que l’eau est toujours eau, la terre toujours terre, et que les germes imperceptibles qui forment l’homme ne forment point un oiseau.

Épicure et Lucrèce avaient déjà établi cette vérité, quoique noyée dans les erreurs. Lucrèce dit en parlant des atomes (liv. I, v. 575) :

Sunt igitur solida pollentia simplicitate.

Le soutien de leur être est la simplicité.

Sans ces éléments d’une nature immuable, il est à croire que l’univers ne serait qu’un chaos : et en cela Épicure et Lucrèce paraissent de vrais philosophes.

Leurs intermèdes, qu’on a tant tournés en ridicule, ne sont autre chose que l’espace non résistant dans lequel Newton a démontré que les planètes parcourent leurs orbites dans des temps proportionnels à leurs aires : ainsi ce n’étaient pas les intermèdes d’Épicure qui étaient ridicules, ce furent leurs adversaires.

Mais lorsque ensuite Épicure nous dit que ses atomes ont décliné par hasard dans le vide ; que cette déclinaison a formé par hasard les hommes et les animaux ; que les yeux par hasard se trouvèrent au haut de la tête, et les pieds au bout des jambes ; que les oreilles n’ont point été données pour entendre, mais que la déclinaison des atomes ayant fortuitement composé des oreilles, alors les hommes s’en sont servis fortuitement pour écouter : cette démence, qu’on appelait physique, a été traitée de ridicule à très-juste titre.

Les vrais philosophes ont donc distingué depuis longtemps ce qu’Épicure et Lucrèce ont de bon d’avec leurs chimères fondées sur l’imagination et l’ignorance. Les esprits les plus soumis ont adopté la création dans le temps, et les plus hardis ont admis la création de tout temps ; les uns ont reçu avec foi un univers tiré du néant ; les autres, ne pouvant comprendre cette physique, ont cru que tous les êtres étaient des émanations du grand Être, de l’Être suprême et universel ; mais tous ont rejeté le concours fortuit des atomes, tous ont reconnu que le hasard est un mot vide de sens. Ce que nous appelons hasard n’est et ne peut être que la cause ignorée d’un effet connu. Comment donc se peut-il faire qu’on accuse encore les philosophes de penser que l’arrangement prodigieux et ineffable de cet univers soit une production du concours fortuit des atomes, un effet du hasard ? Ni Spinosa ni personne n’a dit cette absurdité.

Cependant le fils du grand Racine dit, dans son poëme de la Religion (ch. 1, v. 113-118) :

Ô toi qui follement fais ton Dieu du hasard.
Viens me développer ce nid qu’avec tant d’art,
Au même ordre toujours architecte fidèle,
À l’aide de son bec, maçonne l’hirondelle :
Comment, pour élever ce hardi bâtiment,
A-t-elle en le broyant arrondi son ciment ?

Ces vers sont assurément en pure perte : personne ne fait son Dieu du hasard ; personne n’a dit « qu’une hirondelle, en broyant, en arrondissant son ciment, ait élevé son hardi bâtiment par hasard ». On dit, au contraire, « qu’elle fait son nid par les lois de la nécessité », qui est l’opposé du hasard. Le poète Rousseau

tombe dans le même défaut dans une épître à ce même Racine :

De là sont nés, Épicures nouveaux,
Ces plans fameux, ces systèmes si beaux,
Qui, dirigeant sur votre prud’homie
Du monde entier toute l’économie,
Vous ont appris que ce grand univers
N’est composé que d’un concours divers
De corps muets, d’insensibles atomes,
Qui, par leur choc, forment tous ces fantômes
Que détermine et conduit le hasard,
Sans que le ciel y prenne aucune part.

Où ce versificateur a-t-il trouvé « ces plans fameux d’Épicures nouveaux, qui dirigent sur leur prud’homie du monde entier toute l’économie » ? Où a-t-il vu « que ce grand univers est composé d’un concours divers de corps muets », tandis qu’il y en a tant qui retentissent et qui ont de la voix ? Où a-t-il vu « ces insensibles atomes qui forment des fantômes conduits par le hasard » ? C’est ne connaître ni son siècle, ni la philosophie, ni la poésie, ni sa langue, que de s’exprimer ainsi. Voilà un plaisant philosophe ! L’auteur des Épigrammes sur la sodomie et la bestialité devait-il écrire si magistralement et si mal sur des matières qu’il n’entendait point du tout, et accuser des philosophes d’un libertinage d’esprit qu’ils n’avaient point ?

Je reviens aux atomes. La seule question qu’on agite aujourd’hui consiste à savoir si l’auteur de la nature a formé des parties primordiales, incapables d’être divisées, pour servir d’éléments inaltérables ; ou si tout se divise continuellement, et se change en d’autres éléments. Le premier système semble rendre raison de tout, et le second de rien, du moins jusqu’à présent.

Si les premiers éléments des choses n’étaient pas indestructibles, il pourrait se trouver à la fin qu’un élément dévorât tous les autres, et les changeât en sa propre substance. C’est probablement ce qui fit imaginer à Empédocle que tout venait du feu, et que tout serait détruit par le feu.

On sait que Robert Boyle, à qui la physique eut tant d’obligations dans le siècle passé, fut trompé par la fausse expérience d’un chimiste qui lui fit croire qu’il avait changé de l’eau en terre. Il n’en était rien. Boerhaave, depuis, découvrit l’erreur par des expériences mieux faites ; mais avant qu’il l’eût découverte, Newton, abusé par Boyle, comme Boyle l’avait été par son chimiste, avait déjà pensé que les éléments pouvaient se changer les uns dans les autres, et c’est ce qui lui fit croire que le globe perdait toujours un peu de son humidité, et faisait des progrès en sécheresse ; qu’ainsi Dieu serait un jour obligé de remettre la main à son ouvrage : manum emendatricem desideraret [2].

Leibnitz se récria beaucoup contre cette idée, et probablement il eut raison cette fois contre Newton. Mundum tradidit disputationi eorum (Eccles., ch. iii, v. 11).

Mais malgré cette idée que l’eau peut devenir terre, Newton croyait aux atomes insécables, indestructibles, ainsi que Gassendi et Boerhaave, ce qui paraît d’abord difficite à concilier : car si l’eau s’était changée en terre, ses éléments se seraient divisés et perdus.

Cette question rentre dans cette autre question fameuse de la matière divisible à l’infini. Le mot d’atome signifie non partagé, sans parties. Vous le divisez par la pensée, car si vous le divisiez réellement, il ne serait plus atome.

Vous pouvez diviser un grain d’or en dix-huit millions de parties visibles ; un grain de cuivre, dissous dans l’esprit de sel ammoniac, a montré aux yeux plus de vingt-deux milliards de parties ; mais quand vous êtes arrivé au dernier élément, l’atome échappe au microscope : vous ne divisez plus que par imagination.

Il en est de l’atome divisible à l’infini comme de quelques propositions de géométrie. Vous pouvez faire passer une infinité de courbes entre le cercle et sa tangente : oui, dans la supposition que ce cercle et cette tangente sont des lignes sans largeur ; mais il n’y en a point dans la nature.

Vous établissez de même que des asymptotes s’approcheront sans jamais se toucher ; mais c’est dans la supposition que ces lignes sont des longueurs sans largeur, des êtres de raison.

Ainsi vous représentez l’unité par une ligne ; ensuite vous divisez cette unité et cette ligne en tant de fractions qu’il vous plaît ; mais cette infinité de fractions ne sera jamais que votre unité et votre ligne.

Il n’est pas démontré en rigueur que l’atome soit indivisible ; mais il paraît prouvé qu’il est indivisé par les lois de la nature.


  1. Questions sur l’Encyclopédie, deuxième partie, 1770. (B.)
  2. Voyez dans les Mélanges, année 1738, le chapitre viii de la première partie des Éléments de la philosophie de Newton.


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