Dictionnaire philosophique/Garnier (1878)/Auguste Octave

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Éd. Garnier - Tome 17
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AUGUSTE OCTAVE.

DES MŒURS D’AUGUSTE [1].

On ne peut connaître les mœurs que par les faits, et il faut que ces faits soient incontestables. Il est avéré que cet homme, si immodérément loué d’avoir été le restaurateur des mœurs et des lois, fut longtemps un des plus infâmes débauchés de la république romaine. Son épigramme sur Fulvie, faite après l’horreur des proscriptions, démontre qu’il avait autant de mépris des bienséances dans les expressions que de barbarie dans sa conduite :

Quod futuit Glaphyram Antonius, hanc mihi pœnam
Fulvia constituit, se quoque uti futuam.

Fulviam ego ut futuam ! Quid si me Manius oret
Pœdicem, faciam ? non puto, si sapiam.

Aut futue, aut pugnemus, ait. Quid ? quod mihi vita
Charior est ipsa mentula, signa canant.

Cette abominable épigramme est un des plus forts témoignages de l’infamie des mœurs d’Auguste. Sexte Pompée lui reprocha des faiblesses infâmes : Effeminatum insectatus est. Antoine, avant le triumvirat, déclara que César, grand-oncle d’Auguste, ne l’avait adopté pour son fils que parce qu’il avait servi à ses plaisirs : adoptionem arunculi stupro meritum.

Lucius César lui fit le même reproche, et prétendit même qu’il avait poussé la bassesse jusqu’à vendre son corps à Hirtius pour une somme très-considérable. Son impudence alla depuis jusqu’à arracher une femme consulaire à son mari au milieu d’un souper ; il passa quelque temps avec elle dans un cabinet voisin, et la ramena ensuite à table, sans que lui, ni elle, ni son mari, en rougissent. (Suétone, Octave, chapitre lxix.)

Nous avons encore une lettre d’Antoine à Auguste, conçue en ces mots : « Ita valeas, uti tu, hanc epistolam quum leges, non inieris Tertullam, aut Terentillam, aut Rufillam, aut Salviam Titisceniam, aut omnes. Anne, refert, ubi, et in quam arrigas ? » On n’ose traduire cette lettre licencieuse.

Rien n’est plus connu que ce scandaleux festin de cinq compagnons de ses plaisirs, avec six des principales femmes de Rome. Ils étaient habillés en dieux et en déesses, et ils en imitaient toutes les impudicités inventées dans les fables :

Dum nova divonim cœnat adulteria.

(Suét., Oct., cap. lxx.)

Enfin on le désigna publiquement sur le théâtre par ce fameux vers :

Viden’ ut cinœdus orbem digito temperet ?

(Ibid., cap. lxviii.)

Le doigt d’un vil giton gouverne l’univers.

Presque tous les auteurs latins qui ont parlé d’Ovide prétendent qu’Auguste n’eut l’insolence d’exiler ce chevalier romain, qui était beaucoup plus honnête homme que lui, que parce qu’il avait été surpris par lui dans un inceste avec sa propre fille Julie, et qu’il ne relégua même sa fille que par jalousie. Cela est d’autant plus vraisemblable que Caligula publiait hautement que sa mère était née de l’inceste d’Auguste et de Julie ; c’est ce que dit Suétone dans la vie de Caligula. (Suétone, Caligula, ch. xxiii.)

On sait qu’Auguste avait répudié la mère de Julie le jour même qu’elle accoucha d’elle ; et il enleva le même jour Livie à son mari, grosse de Tibère, autre monstre qui lui succéda. Voilà l’homme à qui Horace disait (ép. i, liv. II) :

Res italas armis tuteris, moribus ornes,
Legibus emendes, etc.

Il est difficile de ne pas être saisi d’indignation en lisant, à la tête des Géorgiques, qu’Auguste est un des plus grands dieux, et qu’on ne sait quelle place il daignera occuper un jour dans le ciel, s’il régnera dans les airs, ou s’il sera le protecteur des villes, ou bien s’il acceptera l’empire des mers.

An deus immensi venias maris, ac tua nautæ
Numina sola colant, tibi serviat ultima Thule.

(Virg,, Géorg., I, 29.)

L’Arioste parle bien plus sensément, comme aussi avec plus de grâce, quand il dit, dans son admirable trente-cinquième chant, st. xxvi :

Non fu sì santo nè benigno Augusto,
Come la tuba di Virgilio suona ;
L’aver avuto in poesia buon gusto,
La proscrizione iniqua gli perdona, etc.

Tyran de son pays, et scélérat habile,
Il mit Pérouse en cendre et Rome dans les fers ;
Mais il avait du goût, il se connut en vers :
Auguste au rang des dieux est placé par Virgile.

DES CRUAUTÉS D’AUGUSTE.

Autant qu’Auguste se livra longtemps à la dissolution la plus effrénée, autant son énorme cruauté fut tranquille et réfléchie. Ce fut au milieu des festins et des fêtes qu’il ordonna des proscriptions ; il y eut près de trois cents sénateurs de proscrits, deux mille chevaliers, et plus de cent pères de famille obscurs, mais riches, dont tout le crime était dans leur fortune. Octave et Antoine ne les firent tuer que pour avoir leur argent ; et en cela ils ne furent nullement différents des voleurs de grand chemin, qu’on fait expirer sur la roue.

Octave, immédiatement avant la guerre de Pérouse, donna à ses soldats vétérans toutes les terres des citoyens de Mantoue et de Crémone. Ainsi il récompensait le meurtre par la déprédation.

Il n’est que trop certain que le monde fut ravagé, depuis l’Euphrate jusqu’au fond de l’Espagne, par un homme sans pudeur, sans foi, sans honneur, sans probité, fourbe, ingrat, avare, sanguinaire, tranquille dans le crime, et qui, dans une république bien policée, aurait péri par le dernier supplice au premier de ses crimes.

Cependant on admire encore le gouvernement d’Auguste, parce que Rome goûta sous lui la paix, les plaisirs et l’abondance. Sénèque dit[2] de lui : « Clementiam non voco lassam crudelitatem ; je n’appelle point clémence la lassitude de la cruauté. »

On croit qu’Auguste devint plus doux quand le crime ne lui fut plus nécessaire, et qu’il vit qu’étant maître absolu il n’avait plus d’autre intérêt que celui de paraître juste. Mais il me semble qu’il fut toujours plus impitoyable que clément : car après la bataille d’Actium il fit égorger le fils d’Antoine au pied de la statue de César, et il eut la barbarie de faire trancher la tête au jeune Césarion, fils de César et de Cléopâtre, que lui-même avait reconnu pour roi d’Égypte.

Ayant un jour soupçonné le préteur Gallius Quintus d’être venu à l’audience avec un poignard sous sa robe, il le fit appliquer en sa présence à la torture, et, dans l’indignation où il fut de s’entendre appeler tyran par ce sénateur, il lui arracha lui-même les yeux, si on en croit Suétone.

On sait que César, son père adoptif, fut assez grand pour pardonner à presque tous ses ennemis ; mais je ne vois pas qu’Auguste ait pardonné à un seul. Je doute fort de sa prétendue clémence envers Cinna. Tacite ni Suétone ne disent rien de cette aventure. Suétone, qui parle de toutes les conspirations faites contre Auguste, n’aurait pas manqué de parler de la plus célèbre. La singularité d’un consulat donné à Cinna pour prix de la plus noire perfidie n’aurait pas échappé à tous les historiens contemporains. Dion Cassius n’en parle qu’après Sénèque, et ce morceau de Sénèque ressemble plus à une déclamation qu’à une vérité historique. De plus, Sénèque met la scène en Gaule, et Dion à Rome. Il y a là une contradiction qui achève d’ôter toute vraisemblance à cette aventure. Aucune de nos histoires romaines, compilées à la hâte et sans choix, n’a discuté ce fait intéressant. L’histoire de Laurent Échard a paru aux hommes éclairés aussi fautive que tronquée : l’esprit d’examen a rarement conduit les écrivains.

Il se peut que Cinna ait été soupçonné ou convaincu par Auguste de quelque infidélité, et qu’après l’éclaircissement Auguste lui ait accordé le vain honneur du consulat; mais il n’est nullement probable que Cinna ait voulu, par une conspiration, s’emparer de la puissance suprême, lui qui n’avait jamais commandé d’armée, qui n’était appuyé d’aucun parti, qui n’était pas enfin un homme considérable dans l’empire. Il n’y a pas d’apparence qu’un simple courtisan subalterne ait eu la folie de vouloir succéder à un souverain affermi depuis vingt années, et qui avait des héritiers ; et il n’est nullement probable qu’Auguste l’eût fait consul immédiatement après la conspiration.

Si l’aventure de Cinna est vraie, Auguste ne pardonna que malgré lui, vaincu par les raisons ou par les importunités de Livie, qui avait pris sur lui un grand ascendant, et qui lui persuada, dit Sénèque, que le pardon lui serait plus utile que le châtiment. Ce ne fut donc que par politique qu’on le vit une fois exercer la clémence ; ce ne fut certainement point par générosité.

Comment peut-on tenir compte à un brigand enrichi et affermi, de jouir en paix du fruit de ses rapines, et de ne pas assassiner tous les jours les fils et les petits-fils des proscrits quand ils sont à genoux devant lui et qu’ils l’adorent ? Il fut un politique prudent, après avoir été un barbare ; mais il est à remarquer que la postérité ne lui donna jamais le nom de Vertueux comme à Titus, à Trajan, aux Antonins. Il s’introduisit même une coutume dans les compliments qu’on faisait aux empereurs à leur avénement : c’était de leur souhaiter d’être plus heureux qu’Auguste et meilleurs que Trajan.

Il est donc permis aujourd’hui de regarder Auguste comme un monstre adroit et heureux.

Louis Racine, fils du grand Racine, et héritier d’une partie de ses talents, semble s’oublier un peu quand il dit dans ses Réflexions sur la poésie, « qu’Horace et Virgile gâtèrent Auguste, qu’ils épuisèrent leur art pour empoisonner Auguste par leurs louanges ». Ces expressions pourraient faire croire que les éloges si bassement prodigués par ces deux grands poètes corrompirent le beau naturel de cet empereur. Mais Louis Racine savait très-bien qu’Auguste était un fort méchant homme, indifférent au crime et à la vertu, se servant également des horreurs de l’un et des apparences de l’autre, uniquement attentif à son seul intérêt, n’ensanglantant la terre et ne la pacifiant, n’employant les armes et les lois, la religion et les plaisirs, que pour être le maître, et sacrifiant tout à lui-même. Louis Racine fait voir seulement que Virgile et Horace eurent des âmes serviles.

Il a malheureusement trop raison quand il reproche à Corneille d’avoir dédié Cinna au financier Montauron, et d’avoir dit à ce receveur : « Ce que vous avez de commun avec Auguste, c’est surtout cette générosité avec laquelle.... » : car enfin, quoique Auguste ait été le plus méchant des citoyens romains, il faut convenir que le premier des empereurs, le maître, le pacificateur, le législateur de la terre alors connue, ne devait pas être mis absolument de niveau avec un financier, commis d’un contrôleur général en Gaule.

Le même Louis Racine, en condamnant justement l’abaissement de Corneille et la lâcheté du siècle d’Horace et de Virgile, relève merveilleusement un passage du Petit Carême de Massillon : « On est aussi coupable quand on manque de vérité aux rois que quand on manque de fidélité ; et on aurait dû établir la même peine pour l’adulation que pour la révolte[3]. »

Père Massillon, je vous demande pardon, mais ce trait est bien oratoire, bien prédicateur, bien exagéré. La Ligue et la Fronde ont fait, si je ne me trompe, plus de mal que les prologues de Quinault. Il n’y a pas moyen de condamner Quinault à être roué comme un rebelle. Père Massillon, est modus in rebus ; et c’est ce qui manque net à tous les faiseurs de sermons.


  1. En 1770, dans la seconde partie des Questions sur l’Encyclopédie, l’article commençait ainsi : « On a demandé souvent sous quelle dénomination et à quel titre Octave, citoyen de la petite ville de Vellotri, surnommé Auguste, fut le maître d’un empire qui s’étendait du mont Taurus au mont Atlas, et de l’Euphrate à la Seine. Ce ne fut point comme dictateur perpétuel, etc. ; » et Voltaire reproduisait l’écrit intitulé Du Gouvernement d’Auguste (voyez les Mélanges, année 1766) ; après quoi venait le morceau Des Mœurs d’Auguste, dont plusieurs passages sont extraits des notes de la tragédie du Triumvirat (tome V du Théâtre). (B.)
  2. De Clementia, I, ii.
  3. Voici le texte de Massillon : « Quiconque flatte ses maîtres les trahit ; la perfidie qui les trompe est aussi criminelle que celle qui les détrône... il n’y a pas loin de la mauvaise foi du flatteur à celle du rebelle..... La même infamie qui punit la perfidie et la révolte devrait être destinée à l’adulation : la sûreté publique doit suppléer aux lois, qui ont omis de la compter parmi les grands crimes auxquels elles décernent des supplices : car il est aussi criminel d’attenter à la bonne foi des princes qu’à leur personne sacrée ; de manquer à leur égard de vérité, que de manquer de fidélité. » Sermon pour le premier dimanche de Carême, sur les tentations des grands. IIe partie.


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Auguste Octave

Augustin