Dictionnaire philosophique/La Raison par alphabet - 6e ed. - Cramer (1769)/Christianisme

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Cramer (Tome 1p. 162-198).

CHRISTIANISME.[modifier]

Recherches historiques sur le christianisme


Plusieurs savants ont marqué leur surprise de ne trouver dans l’historien Joseph aucune trace de Jésus-Christ, car tous les vrais savants conviennent aujourd’hui, que le petit passage où il en est question dans son Histoire, est interpolé[1]. Le père de Flavien Joseph avait dû cependant être un des témoins de tous les miracles de Jésus. Joseph était de race sacerdotale, parent de la reine Mariamne, femme d’Hérode ; il entre dans les plus grands détails sur toutes les actions de ce prince ; cependant, il ne dit pas un mot ni de la vie ni de la mort de Jésus, & cet historien qui ne dissimule aucune des cruautés d’Hérode, ne parle point du massacre de tous les enfans, ordonné par lui, en conséquence de la nouvelle à lui parvenüe, qu’il était né un roi des Juifs. Le calendrier Grec compte quatorze mille enfans égorgés dans cette occasion.

C’est de toutes les actions de tous les tyrans la plus horrible. Il n’y en a point d’exemple dans l’histoire du monde entier.

Cependant, le meilleur écrivain qu’aient jamais eu les Juifs, le seul estimé des Romains & des Grecs, ne fait nulle mention de cet événement aussi singulier qu’épouvantable. Il ne parle point de la nouvelle étoile qui avait paru en Orient après la naissance du Sauveur ; phénomène éclatant, qui ne devait pas échapper à la connaissance d’un historien aussi éclairé que l’était Joseph. Il garde encor le silence sur les ténèbres qui couvrirent toute la terre, en plein midi, pendant trois heures, à la mort du Sauveur, sur la grande quantité des tombeaux qui s’ouvrirent dans ce moment, & sur la foule des justes qui ressuscitèrent.

Les savants ne cessent de témoigner leur surprise de voir qu’aucun historien Romain n’a parlé de ces prodiges, arrivés sous l’Empire de Tibère, sous les yeux d’un gouverneur Romain, & d’une garnison Romaine, qui devait avoir envoyé à l’Empereur & au Sénat, un détail circonstancié du plus miraculeux événement dont les hommes aient jamais entendu parler. Rome elle-même devait avoir été plongée pendant trois heures dans d’épaisses ténèbres ; ce prodige devait avoir été marqué dans les fastes de Rome, & dans ceux de toutes les nations. Dieu n’a pas voulu que ces choses divines aient été écrites par des mains profânes.

Les mêmes savans trouvent encor quelques difficultés dans l’histoire des Évangiles. Ils remarquent que dans St. Matthieu, Jésus-Christ dit aux scribes & aux pharisiens, que tout le sang innocent qui a été répandu sur la terre, doit retomber sur eux, depuis le sang d’Abel le juste, jusqu’à Zacharie, fils de Barac, qu’ils ont tué entre le temple & l’autel.

Il n’y a point, disent-ils, dans l’histoire des Hébreux, de Zacharie tué dans le temple avant la venüe du Messie, ni de son tems : mais on trouve dans l’histoire du siège de Jérusalem par Joseph, un Zacharie fils de Barac, tué au milieu du temple, par la faction des Zélotes. C’est au chap. 19 du livre 4. De là ils soupçonnent que l’Évangile selon St. Matthieu a été écrit après la prise de Jérusalem par Titus. Mais tous les doutes, & toutes les objections de cette espèce, s’évanouïssent, dès qu’on considère la différence infinie qui doit être entre les livres divinement inspirés, & les livres des hommes. Dieu voulut envelopper d’un nuage aussi respectable qu’obscur sa naissance, sa vie & sa mort. Ses voies sont en tout différentes des nôtres.

Les savans se sont aussi fort tourmentés sur la différence des deux généalogies de Jésus-Christ. St. Matthieu donne pour père à Joseph, Jacob ; à Jacob, Matan ; à Matan, Éléazar. St. Luc au contraire dit que Joseph était fils d’Héli, Héli de Matat, Matat de Lévi, Lévi de Melchi &c. Ils ne veulent pas concilier les cinquante-six ancêtres que Luc donne à Jésus depuis Abraham, avec les quarante-deux ancêtres différens que Matthieu lui donne depuis le même Abraham. Et ils sont effarouchés que Matthieu en parlant de quarante-deux générations, n’en rapporte pourtant que quarante & une.

Ils forment encor des difficultés sur ce que Jésus n’est point fils de Joseph, mais de Marie. Ils élèvent aussi quelques doutes sur les miracles de notre Sauveur, en citant St. Augustin, St. Hilaire, & d’autres qui ont donné aux récits de ces miracles un sens mystique, un sens allégorique : comme au figuier maudit & séché pour n’avoir pas porté de figues quand ce n’était pas le tems des figues ; aux démons envoyés dans les corps des cochons, dans un pays où l’on ne nourrissait point de cochons ; à l’eau changée en vin sur la fin d’un repas où les convives étaient déjà échauffés. Mais toutes ces critiques des savants sont confondues par la foi, qui n’en devient que plus pure. Le but de cet article est uniquement de suivre le fil historique, & de donner une idée précise des faits sur lesquels personne ne dispute.

Premièrement, Jésus nâquit sous la loi Mosaïque ; il fut circoncis suivant cette loi, il en accomplit tous les préceptes, il en célébra toutes les fêtes, & il ne prêcha que la morale ; il ne révéla point le mystère de son incarnation ; il ne dit jamais aux Juifs qu’il était né d’une vierge ; il reçut la bénédiction de Jean dans l’eau du Jourdain, cérémonie à laquelle plusieurs Juifs se soumettaient, mais il ne baptisa jamais personne ; il ne parla point des sept sacremens ; il n’institua point de hiérarchie ecclésiastique de son vivant. Il cacha à ses contemporains qu’il était fils de Dieu, éternellement engendré, consubstantiel à Dieu, & que le Saint-Esprit procédait du Père & du Fils. Il ne dit point que sa personne était composée de deux natures, & de deux volontés ; il voulut que ces grands mystères fussent annoncés aux hommes dans la suite des tems, par ceux qui seraient éclairés des lumières du St. Esprit. Tant qu’il vécut il ne s’écarta en rien de la loi de ses pères ; il ne montra aux hommes qu’un juste agréable à Dieu, persécuté par ses envieux, & condamné à la mort par des magistrats prévenus. Il voulut que sa sainte Église établie par lui fît tout le reste.

Joseph, au chap. XII. de son histoire, parle d’une secte de Juifs rigoristes, nouvellement établie par un nommé Judas Galiléen. Ils méprisent, dit-il, les maux de la terre ; ils triomphent des tourmens par leur constance ; ils préfèrent la mort à la vie lorsque le sujet en est honorable. Ils ont souffert le fer & le feu, & vu briser leurs os, plutôt que de prononcer la moindre parole contre leur législateur, ni manger des viandes défenduës.

Il paraît que ce portrait tombe sur les Judaïtes, & non pas sur les Esséniens. Car voici les paroles de Joseph. Judas fut l’auteur d’une nouvelle secte, entièrement différente des trois autres, c’est-à-dire des Saducéens, des Pharisiens & des Esséniens. Il continuë & dit ; Ils sont Juifs de nation ; ils vivent unis entre eux, & regardent la volupté comme un vice ; le sens naturel de cette phrase fait voir que c’est des Judaïtes dont l’auteur parle.

Quoi qu’il en soit, on connut ces Judaïtes avant que les disciples du Christ commençassent à faire un parti considérable dans le monde.

Les Thérapeutes étaient une société différente des Esséniens & des Judaïtes ; ils ressemblaient aux Gymnosophistes des Indes, & aux Brames. Ils ont, dit Philon, un mouvement d’amour céleste, qui les jette dans l’enthousiasme des Bacchantes & des Coribantes, & qui les met dans l’état de la contemplation à laquelle ils aspirent. Cette secte naquit dans Alexandrie qui était toute remplie de Juifs ; & s’étendit beaucoup dans l’Égypte.

Les disciples de Jean-Batiste s’étendirent aussi un peu en Égypte, mais principalement dans la Syrie & dans l’Arabie ; il y en eut aussi dans l’Asie mineure. Il est dit dans les Actes des apôtres (ch. 19) que Paul en rencontra plusieurs à Éphèse ; il leur dit, Avez-vous reçu le St. Esprit ? Ils lui répondirent, Nous n’avons pas seulement ouï dire qu’il y ait un St. Esprit. Il leur dit, Quel batême avez-vous donc reçu ? Ils lui répondirent, Le batême de Jean.

Il y avait dans les premières années qui suivirent la mort de Jésus, sept sociétés ou sectes chez les Juifs, les Pharisiens, les Saducéens, les Esséniens, les Judaïtes, les Thérapeutes, les disciples de Jean, & les disciples de Christ, dont Dieu conduisait le petit troupeau dans des sentiers inconnus à la sagesse humaine.

Celui qui contribua le plus à fortifier cette société naissante, fut ce Paul même qui l’avait persécutée avec le plus de cruauté. Il était né à Tarsis en Cilicie, & fut élevé par le fameux docteur Pharisien Gamaliel disciple de Hillel. Les Juifs prétendent qu’il rompit avec Gamaliel, qui refusa de lui donner sa fille en mariage. On voit quelques traces de cette anecdote à la suite des Actes de Ste. Thècle. Ces actes portent qu’il avait le front large, la tête chauve, les sourcils joints, le nez aquilin, la taille courte & grosse, & les jambes torses. Lucien dans son Dialogue de Philopatris en fait un portrait assez semblable. On doute beaucoup qu’il fût citoyen romain, car en ce tems-là on n’accordait ce titre à aucun Juif ; ils avaient été chassés de Rome par Tibère : & Tarsis ne fut colonie romaine que près de cent ans après sous Caracalla, comme le remarque Cellarius dans sa Géographie, livre 3, & Grotius dans ses commentaires sur les actes.

Les fidèles eurent le nom de chrétiens dans Antioche, vers l’année soixante de notre ère vulgaire ; mais ils furent connus dans l’empire romain, comme nous le verrons dans la suite, sous d’autres noms. Ils ne se distinguaient auparavant que par le nom de frères, de saints ou de fidèles. Dieu qui était descendu sur la terre pour y être un exemple d’humilité & de pauvreté, donnait ainsi à son Église les plus faibles commencemens, & la dirigeait dans ce même état d’humiliation, dans lequel il avait voulu naître. Tous les premiers fidèles furent des hommes obscurs, ils travaillent tous de leurs mains. L’apôtre Paul témoigne qu’il gagnait sa vie à faire des tentes. St. Pierre ressuscita la couturière Dorcas qui faisait les robes des frères. L’assemblée des fidèles se tenait à Joppé, dans la maison d’un corroyeur nommé Simon, comme on le voit au chap. 9 des Actes des apôtres.

Les fidèles se répandirent secrètement en Grèce, & quelques-uns allèrent de là à Rome, parmi les Juifs à qui les Romains permettaient une synagogue. Ils ne se séparèrent point d’abord des Juifs ; ils gardèrent la circoncision ; & comme on l’a déjà remarqué ailleurs, les quinze premiers évêques de Jérusalem furent tous circoncis.

Lorsque l’apôtre Paul prit avec lui Timothée qui était fils d’un père Gentil, il le circoncit lui-même dans la petite ville de Listre. Mais Tite son autre disciple, ne voulut point se soumettre à la circoncision. Les frères disciples de Jésus furent unis aux Juifs, jusqu’au tems où Paul essuya une persécution à Jérusalem, pour avoir amené des étrangers dans le temple. Il était accusé par les Juifs de vouloir détruire la loi Mosaïque par Jésus-Christ. C’est pour se laver de cette accusation que l’apôtre Jaques proposa à l’apôtre Paul de se faire raser la tête, & de s’aller purifier dans le temple avec quatre Juifs qui avaient fait vœu de se raser, Prenez-les avec vous, lui dit Jaques (chap. 21, Actes des apôt.) purifiez-vous avec eux, & que tout le monde sache que ce que l’on dit de vous est faux, & que vous continuez à garder la loi de Moïse. Ainsi donc Paul qui d’abord avait été le persécuteur sanguinaire de la société établie par Jésus, Paul qui depuis voulut gouverner cette société naissante ; Paul chrétien judaïse afin que le monde sache qu’on le calomnie quand on dit qu’il est chrétien. Paul fait ce qui passe aujourd’hui pour un crime abominable, un crime qu’on punit par le feu en Espagne, en Portugal, en Italie ; & il le fait à la persuasion de l’apôtre Jaques ; & il le fait, après avoir reçu le St. Esprit, c’est-à-dire, après avoir été instruit par Dieu même, qu’il faut renoncer à tous ces rites judaïques autrefois institués par Dieu même.

Paul n’en fut pas moins accusé d’impiété & d’hérésie, & son procès criminel dura longtems ; mais on voit évidemment par les accusations mêmes intentées contre lui, qu’il était venu à Jérusalem pour observer les rites judaïques.

Il dit à Festus ces propres paroles (chap. 25 des Actes :) Je n’ai péché ni contre la loi juive, ni contre le temple.

Les apôtres annonçaient Jésus-Christ comme Juif, observateur de la loi juive, envoyé de Dieu pour la faire observer.

La circoncision est utile, dit l’apôtre Paul, (ch. 2. Épît. aux Romains) si vous observez la loi ; mais si vous la violez votre circoncision devient prépuce. Si un incirconcis garde la loi, il sera comme circoncis. Le vrai Juif est celui qui est Juif intérieurement.

Quand cet apôtre parle de Jésus-Christ dans ses épîtres, il ne révèle point le mystère ineffable de sa consubstantialité avec Dieu ; nous sommes délivrés par lui (dit-il, chap. 5, Épît. aux Romains) de la colère de Dieu, le don de Dieu s’est répandu sur nous, par la grace donnée à un seul homme qui est Jésus-Christ… La mort a régné par le péché d’un seul homme, les justes régneront dans la vie par un seul homme qui est Jésus-Christ.

Et au chap. 8, Nous les héritiers de Dieu, & les cohéritiers de Christ. Et au chap. 16. À Dieu, qui est le seul sage, honneur & gloire par Jésus-Christ… Vous êtes à Jésus-Christ, & Jésus-Christ à Dieu. (1e aux Corinthiens, chap. 3)

Et, (1e aux Corinthiens chap. 15, vs. 27) Tout lui est assujetti, en exceptant sans doute Dieu qui lui a assujetti toutes choses.

On a eu quelque peine à expliquer le passage de l’épître aux Philippiens ; Ne faites rien par une vaine gloire ; croyez mutuellement par humilité que les autres vous sont supérieurs, ayez les mêmes sentimens que Christ Jésus, qui étant dans l’empreinte de Dieu n’a point crû sa proye de s’égaler à Dieu. Ce passage paraît très bien approfondi, & mis dans tout son jour, dans une lettre qui nous reste des églises de Vienne & de Lyon, écrite l’an 117, & qui est un précieux monument de l’antiquité. On loüe dans cette lettre la modestie de quelques fidèles : Ils n’ont pas voulu, dit la lettre, prendre le grand titre de martyrs, (pour quelques tribulations) à l’exemple de Jésus-Christ, lequel étant empreint de Dieu, n’a pas cru sa proye la qualité d’égal à Dieu. Origène dit aussi dans son Commentaire sur Jean ; La grandeur de Jésus a plus éclaté quand il s’est humilié, que s’il eût fait sa proye d’être égal à Dieu. En effet, l’explication contraire est un contresens visible. Que signifierait, Croyez les autres supérieurs à vous ; imitez Jésus qui n’a pas cru que c’était une proye, une usurpation, de s’égaler à Dieu ? Ce serait visiblement se contredire, ce serait donner un exemple de grandeur pour un exemple de modestie, ce serait pécher contre le sens commun.

La sagesse des apôtres fondait ainsi l’Église naissante. Cette sagesse ne fut point altérée par la dispute qui survint entre les apôtres Pierre, Jaques & Jean d’un côté, & Paul de l’autre. Cette contestation arriva à Antioche. L’apôtre Pierre, autrement Céphas, ou Simon Barjone, mangeait avec les gentils convertis, & n’observait point avec eux les cérémonies de la loi, ni la distinction des viandes ; il mangeait, lui, Barnabé, & d’autres disciples, indifféremment du porc, des chairs étouffées, des animaux qui avaient le pied fendu & qui ne ruminaient pas ; mais plusieurs Juifs chrétiens arrivés, St. Pierre se remit avec eux à l’abstinence des viandes défendues, & aux cérémonies de la loi Mosaïque.

Cette action paraissait très prudente ; il ne voulait pas scandaliser les Juifs chrétiens ses compagnons ; mais St. Paul s’éleva contre lui avec un peu de dureté. Je lui résistai, dit-il, à sa face, parce qu’il était blâmable. (Épître aux Galates chap. 2)

Cette querelle paraît d’autant plus extraordinaire de la part de St. Paul, qu’ayant été d’abord persécuteur, il devait être plus modéré, & que lui-même il était allé sacrifier dans le temple à Jérusalem, qu’il avait circoncis son disciple Timothée, qu’il avait accompli les rites juifs qu’il reprochait alors à Céphas. St. Jérôme prétend que cette querelle entre Paul & Céphas était feinte. Il dit dans sa première homélie, tom. 3, qu’ils firent comme deux avocats qui s’échauffent & se piquent au barreau, pour avoir plus d’autorité sur leurs clients ; il dit que Pierre Céphas, étant destiné à prêcher aux Juifs, & Paul aux Gentils, ils firent semblant de se quereller, Paul pour gagner les Gentils, & Pierre pour gagner les Juifs. Mais St. Augustin n’est point du tout de cet avis. Je suis fâché, dit-il dans l’Épître à Jérôme, qu’un aussi grand homme se rende le patron du mensonge, patronum mendacii.

Au reste, si Pierre était destiné aux Juifs judaïsants, & Paul aux étrangers, il est très probable que Pierre ne vint point à Rome. Les Actes des apôtres ne font aucune mention du voyage de Pierre en Italie.

Quoi qu’il en soit, ce fut vers l’an 60 de notre ère, que les chrétiens commencèrent à se séparer de la communion Juive, & c’est ce qui leur attira tant de querelles, & tant de persécutions de la part des synagogues répandues à Rome, en Grèce, dans l’Égypte & dans l’Asie. Ils furent accusés d’impiété, d’athéïsme par leurs frères Juifs, qui les excommuniaient dans leurs synagogues trois fois les jours du sabbat. Mais Dieu les soutint toûjours au milieu des persécutions.

Petit à petit, plusieurs Églises se formèrent, & la séparation devint entière entre les Juifs & les Chrétiens, avant la fin du premier siècle ; cette séparation était ignorée du gouvernement Romain. Le sénat de Rome, ni les empereurs n’entraient point dans ces querelles d’un petit parti que Dieu avait jusque-là conduit dans l’obscurité, & qu’il élevait par des degrés insensibles.

Il faut voir dans quel état était alors la religion de l’Empire Romain. Les mystères & les expiations étaient accrédités dans presque toute la terre. Les Empereurs (il est vrai), les grands & les philosophes, n’avaient nulle foi à ces mystères ; mais le peuple, qui en fait de religion donne la loi aux grands, leur imposait la nécessité de se conformer en apparence à son culte. Il faut pour l’enchaîner paraître porter les mêmes chaînes que lui. Cicéron lui-même fut initié aux mystères d’Éleusine. La connaissance d’un seul Dieu était le principal dogme qu’on annonçait dans ces fêtes mystérieuses & magnifiques. Il faut avouer que les prières & les hymnes qui nous sont restés de ces mystères, sont ce que le paganisme a de plus pieux & de plus admirable.

Les Chrétiens qui n’adoraient aussi qu’un seul Dieu, eurent par là plus de facilité de convertir plusieurs Gentils. Quelques philosophes de la secte de Platon devinrent chrétiens. C’est pourquoi les pères de l’Église des trois premiers siècles furent tous platoniciens.

Le zèle inconsidéré de quelques-uns ne nuisit point aux vérités fondamentales. On a reproché à St. Justin l’un des premiers Pères, d’avoir dit dans son commentaire sur Isaïe, que les saints jouïraient dans un règne de mille ans sur la terre, de tous les biens sensuels. On lui a fait un crime d’avoir dit dans son apologie du christianisme, que Dieu ayant fait la terre, en laissa le soin aux anges, lesquels étant devenus amoureux des femmes, leur firent des enfans qui sont les démons.

On a condamné Lactance & d’autres pères, pour avoir supposé des oracles des sibylles. Il prétendait que la sibylle Érytrée avait fait ces quatre vers grecs, dont voici l’explication littérale :

Avec cinq pains & deux poissons
Il nourrira cinq mille hommes au désert ;
Et en ramassant les morceaux qui resteront,
Il en remplira douze paniers.

On reprocha aussi aux premiers chrétiens la supposition de quelques vers acrostiches d’une ancienne sibylle, lesquels commençaient tous par les lettres initiales du nom de Jésus-Christ, chacune dans leur ordre. On leur reproche d’avoir forgé des lettres de Jésus-Christ au roi d’Édesse, dans le tems qu’il n’y avait point de Roi à Édesse ; d’avoir forgé des lettres de Marie, des lettres de Sénèque à Paul, des lettres & des actes de Pilate, de faux évangiles, de faux miracles, & mille autres impostures.

Nous avons encor l’histoire ou l’Évangile de la nativité & du mariage de la Vierge Marie, où il est dit qu’on la mena au temple âgée de trois ans, & qu’elle monta les degrés toute seule. Il y est rapporté qu’une colombe descendit du ciel pour avertir que c’était Joseph qui devait épouser Marie. Nous avons le protévangile de Jaques frère de Jésus du premier mariage de Joseph. Il y est dit que quand Marie fut enceinte en l’absence de son mari, & que son mari s’en plaignit, les prêtres firent boire de l’eau de jalousie à l’un & à l’autre, & que tous deux furent déclarés innocens.

Nous avons l’Évangile de l’enfance attribué à St. Thomas. Selon cet Évangile Jésus à l’âge de cinq ans se divertissait avec des enfans de son âge à pétrir de la terre glaise dont il formait de petits oiseaux ; on l’en reprit, & alors il donna la vie aux oiseaux, qui s’envolèrent. Une autre fois un petit garçon l’ayant battu, il le fit mourir sur le champ. Nous avons encor en arabe un autre Évangile de l’enfance qui est plus sérieux.

Nous avons un évangile de Nicodème. Celui-là semble mériter une plus grande attention, parce qu’on y trouve les noms de ceux qui accusèrent Jésus devant Pilate ; c’étaient les principaux de la Synagogue, Anne, Caïphe, Sommas, Datam, Gamaliel, Juda, Nephtalim. Il y a dans cette histoire des choses qui se concilient assez avec les évangiles reçus, & d’autres, qui ne se voient point ailleurs. On y lit que la femme guérie d’un flux de sang s’appelait Véronique. On y voit tout ce que Jésus fit dans les enfers quand il y descendit.

Nous avons ensuite les deux lettres qu’on suppose que Pilate écrivit à Tibère touchant le supplice de Jésus ; mais le mauvais latin dans lequel elles sont écrites découvre assez leur fausseté.

On poussa le faux zèle jusqu’à faire courir plusieurs lettres de Jésus-Christ ; on a conservé la lettre qu’on dit qu’il écrivit à Abgare roi d’Édesse ; mais alors il n’y avait plus de roi d’Édesse.

On fabriqua cinquante évangiles, qui furent ensuite déclarés apocryphes. St. Luc nous apprend lui-même que beaucoup de personnes en avaient composé. On a cru qu’il y en avait un nommé l’Évangile éternel, sur ce qu’il est dit dans l’Apocalypse chap. 14. J’ai vu un ange volant au milieu des cieux, & portant l’Évangile éternel. Les cordeliers abusant de ces paroles au 13e siècle, composèrent un Évangile éternel, par lequel le règne du St. Esprit devait être substitué à celui de Jésus-Christ ; mais il ne parut jamais dans les premiers siècles de l’Église aucun livre sous ce titre.

On supposa encor des lettres de la Vierge, écrites à Saint Ignace le martyr, aux habitans de Messine & à d’autres.

Abdias qui succéda immédiatement aux apôtres, fit leur histoire, dans laquelle il mêla des fables si absurdes que ces histoires ont été avec le tems entièrement décréditées, mais elles eurent d’abord un grand cours. C’est Abdias qui rapporte le combat de St. Pierre avec Simon le magicien. Il y avait en effet à Rome un mécanicien fort habile nommé Simon, qui non seulement faisait exécuter des vols sur les théâtres, comme on le fait aujourd’hui, mais qui lui-même renouvela le prodige attribué à Dédale ; il se fit des ailes, il vola, & il tomba comme Icare ; c’est ce que rapportent Pline & Suétone.

Abdias qui était dans l’Asie & qui écrivait en hébreu, prétend que St. Pierre & Simon se rencontrèrent à Rome du tems de Néron. Un jeune homme proche parent de l’empereur mourut ; toute la cour pria Simon de le ressusciter ; St. Pierre de son côté se présenta pour faire cette opération. Simon employa toutes les règles de son art ; il parut réussir, le mort remua la tête. Ce n’est pas assez, cria St. Pierre, il faut que le mort parle, que Simon s’éloigne du lit, & on verra si le jeune homme est en vie : Simon s’éloigna, le mort ne remua plus, & Pierre lui rendit la vie d’un seul mot.

Simon alla se plaindre à l’empereur qu’un misérable Galiléen s’avisait de faire de plus grands prodiges que lui. Pierre comparut avec Simon, & ce fut à qui l’emporterait dans son art : Di-moi ce que je pense, cria Simon à Pierre ; Que l’empereur, répondit Pierre, me donne un pain d’orge, & tu verras si je sais ce que tu as dans l’ame. On lui donne un pain. Aussitôt Simon fait paraître deux grands dogues qui veulent le dévorer, Pierre leur jette le pain, & tandis qu’ils le mangent, Eh bien, dit-il, ne savais-je pas ce que tu pensais ? tu voulais me faire dévorer par tes chiens.

Après cette première séance, on proposa à Simon & à Pierre le combat du vol, & ce fut à qui s’élèverait le plus haut dans l’air. Simon commença, St. Pierre fit le signe de la croix, & Simon se cassa les jambes. Ce conte était imité de celui qu’on trouve dans le Sepher toldos jeschut, où il est dit que Jésus lui-même vola, & que Judas qui en voulut faire autant fut précipité.

Néron irrité que Pierre eût cassé les jambes à son favori Simon, fit crucifier Pierre la tête en bas, & c’est de là que s’établit l’opinion du séjour de Pierre à Rome, de son supplice & de son sépulcre.

C’est ce même Abdias qui établit encor la créance que St. Thomas alla prêcher le Christianisme aux grandes Indes chez le roi Gondafer, & qu’il y alla en qualité d’architecte.

La quantité de livres de cette espèce écrits dans les premiers siècles du Christianisme est prodigieuse. St. Jérôme & St. Augustin même, prétendent que les lettres de Sénèque & de St. Paul sont très authentiques. Dans la première lettre Sénèque souhaite que son frère Paul se porte bien ; Bene te valere, frater, cupio. Paul ne parle pas tout à fait si bien latin que Sénèque ; J’ai reçu vos lettres hier, dit-il, avec joie : Litteras tuas hilaris accepi, & j’y aurais répondu aussitôt si j’avais eu la présence du jeune homme que je vous aurais envoyé, si praesentiam juvenis habuissem. Au reste, ces lettres qu’on croirait devoir être instructives, ne sont que des compliments.

Tant de mensonges forgés par des Chrétiens mal instruits & faussement zélés, ne portèrent point préjudice à la vérité du Christianisme, ils ne nuisirent point à son établissement ; au contraire, ils font voir que la société chrétienne augmentait tous les jours, & que chaque membre voulait servir à son accroissement.

Les Actes des apôtres ne disent point que les apôtres fussent convenus d’un symbole. Si effectivement ils avaient rédigé le symbole, le Credo, tel que nous l’avons, St. Luc n’aurait pas omis dans son histoire ce fondement essentiel de la religion chrétienne ; la substance du Credo est éparse dans les Évangiles, mais les articles ne furent réunis que longtems après.

Notre symbole, en un mot, est incontestablement la créance des apôtres, mais n’est pas une pièce écrite par eux. Rufin prêtre d’Aquilée est le premier qui en parle, & une homélie attribuée à St. Augustin est le premier monument qui suppose la manière dont ce Credo fut fait. Pierre dit dans l’assemblée, Je crois en Dieu, Père tout-puissant ; André dit, & en Jésus-Christ ; Jaques ajoute, qui a été conçu du St. Esprit ; & ainsi du reste.

Cette formule s’appelait symbolos en grec, en latin Collatio. Il est seulement à remarquer que le grec porte, Je crois en Dieu Père tout-puissant, faiseur du ciel & de la terre : Pisteo eis theon patera pantokratora poieten ouranou kai ges ; le latin traduit, faiseur, formateur, par creatorem. Mais depuis au premier concile de Nicée, on mit factorem.

Le Christianisme s’établit d’abord en Grèce. Les Chrétiens y eurent à combattre une nouvelle secte de Juifs devenus philosophes à force de fréquenter les Grecs, c’était celle de la Gnose ou des Gnostiques ; il s’y mêla de nouveaux chrétiens. Toutes ces sectes jouïssaient alors d’une entière liberté de dogmatiser, de conférer & d’écrire ; mais sous Domitien la religion chrétienne commença à donner quelque ombrage au gouvernement.

Mais ce zèle de quelques chrétiens, qui n’était pas selon la science, n’empêcha pas l’Église de faire les progrès que Dieu lui destinait. Les chrétiens célébrèrent d’abord leurs mystères dans des maisons retirées, dans des caves, pendant la nuit ; de là leur vint le titre de lucifugaces (selon Minutius Félix). Philon les appelle Gesséens. Leurs noms les plus communs, dans les quatre premiers siècles chez les Gentils, étaient ceux de Galiléens, & de Nazaréens, mais celui de Chrétiens a prévalu sur tous les autres.

Ni la hiérarchie, ni les usages ne furent établis tout d’un coup ; les tems apostoliques furent différens des tems qui les suivirent. St. Paul dans sa Ie aux Corinthiens nous apprend que les frères, soit circoncis, soit incirconcis, étant assemblés, quand plusieurs prophêtes voulaient parler, il fallait qu’il n’y en eût que deux ou trois qui parlassent, & que si quelqu’un pendant ce tems-là avait une révélation, le prophète qui avait pris la parole devait se taire.

C’est sur cet usage de l’Église primitive que se fondent encor aujourd’hui quelques communions chrétiennes, qui tiennent des assemblées sans hiérarchie. Il était permis alors à tout le monde de parler dans l’église excepté aux femmes. Il est vrai que Paul leur défend de parler dans la première aux Corinthiens ; mais il semble aussi les autoriser à prêcher, à prophétiser, dans la même épître au chapitre 11, vs. 5. Toute femme qui prie & prophétise tête nue, souille sa tête ; c’est comme si elle était rasée. Les femmes crurent donc qu’il leur était permis de parler, pourvû qu’elles fussent voilées.

Ce qui est aujourd’hui la Ste. Messe, qui se célèbre au matin, était la Cène qu’on faisait le soir ; ces usages changèrent à mesure que l’Église se fortifia. Une société plus étendue exigea plus de règlements, & la prudence des pasteurs se conforma aux tems & aux lieux.

St. Jérôme & Eusèbe rapportent que quand les Églises reçurent une forme, on y distingua peu à peu cinq ordres différens. Les surveillants, Episcopoi, d’où sont venus les Évêques : les anciens de la société, Presbyteroi, les prêtres, les servans, ou diacres ; les Pistoi, croyants, initiés ; c’est-à-dire, les batisés, qui avaient part aux soupers des Agapes, & les Catéchumènes & Énergumènes qui attendaient le batême. Aucun, dans ces cinq ordres, ne portait d’habit différent des autres ; aucun n’était contraint au célibat, témoin le livre de Tertullien dédié à sa femme, témoin l’exemple des apôtres. Aucune représentation, soit en peinture, soit en sculpture, dans leurs assemblées, pendant les trois premiers siècles. Les Chrétiens cachaient soigneusement leurs livres aux Gentils ; ils ne les confiaient qu’aux initiés ; il n’était pas même permis aux catéchumènes de réciter l’oraison dominicale.

Ce qui distinguait le plus les Chrétiens, & ce qui a duré jusqu’à nos derniers tems, était le pouvoir de chasser les diables avec le signe de la croix. Origène dans son traité contre Celse, avouë au nombre 133. qu’Antinoüs divinisé par l’empereur Adrien faisait des miracles en Égypte par la force des charmes & des prestiges ; mais il dit que les diables sortent du corps des possédés à la prononciation du seul nom de Jésus.

Tertullien va plus loin, & du fond de l’Afrique où il était, il dit dans son apologétique, au chap. 23, Si vos dieux ne confessent pas qu’ils sont des diables à la présence d’un vrai chrétien, nous voulons bien que vous répandiez le sang de ce chrétien. Y a-t-il une démonstration plus claire ?

En effet, Jésus-Christ envoya ses apôtres pour chasser les démons. Les Juifs avaient aussi de son tems le don de les chasser ; car lorsque Jésus eut délivré des possédés, & eut envoyé les diables dans les corps d’un troupeau de deux mille cochons, & qu’il eut opéré d’autres guérisons pareilles, les Pharisiens dirent, il chasse les démons par la puissance de Belzébut. Si c’est par Belzébut que je les chasse, répondit Jésus, par qui vos fils les chassent-ils ? Il est incontestable que les Juifs se vantaient de ce pouvoir, ils avaient des exorcistes, & des exorcismes. On invoquait le nom du Dieu de Jacob & d’Abraham. On mettait des herbes consacrées dans le nez des démoniaques (Joseph rapporte une partie de ces cérémonies.) Ce pouvoir sur les diables, que les Juifs ont perdu, fut transmis aux Chrétiens, qui semblent aussi l’avoir perdu depuis quelque tems.

Dans le pouvoir de chasser les démons, était compris celui de détruire les opérations de la magie ; car la magie fut toûjours en vigueur chez toutes les nations. Tous les Pères de l’Église rendent témoignage à la magie. St. Justin avoüe dans son apologétique au livre 3, qu’on évoque souvent les ames des morts, & en tire un argument en faveur de l’immortalité de l’ame. Lactance, au liv. 7 de ses institutions divines, dit, que si on osait nier l’existence des ames après la mort, le magicien vous en convaincrait bientôt en les faisant paraître. Irénée, Clément Alexandrin, Tertullien, l’évêque Cyprien, tous affirment la même chose. Il est vrai qu’aujourd’hui tout est changé, & qu’il n’y a pas plus de magiciens que de démoniaques, mais il s’en trouvera quand il plaira à Dieu.

Quand les sociétés chrétiennes devinrent un peu nombreuses, & que plusieurs s’élevèrent contre le culte de l’Empire Romain, les magistrats sévirent contre elles, & les peuples, surtout, les persécutèrent. On ne persécutait point les Juifs qui avaient des privilèges particuliers, & qui se renfermaient dans leurs synagogues ; on leur permettait l’exercice de leur religion, comme on fait encor aujourd’hui à Rome ; on souffrait tous les cultes divers répandus dans l’Empire, quoique le sénat ne les adoptât pas.

Mais les chrétiens se déclarant ennemis de tous ces cultes, & surtout de celui de l’Empire, furent exposés plusieurs fois à ces cruelles épreuves.

Un des premiers, & des plus célèbres martyrs, fut Ignace, évêque d’Antioche, condamné par l’empereur Trajan lui-même, alors en Asie, & envoyé par ses ordres à Rome, pour être exposé aux bêtes, dans un tems où l’on ne massacrait point à Rome les autres Chrétiens. On ne sait point de quoi il était accusé auprès de cet empereur, renommé d’ailleurs pour sa clémence ; il fallait que St. Ignace eût de bien violents ennemis. Quoi qu’il en soit, l’histoire de son martyre rapporte qu’on lui trouva le nom de Jésus-Christ gravé sur le cœur, en caractères d’or ; & c’est de là que les chrétiens prirent en quelques endroits le nom de Théophores, qu’Ignace s’était donné à lui-même.

On nous a conservé une lettre de lui, par laquelle il prie les Évêques & les Chrétiens de ne point s’opposer à son martyre ; soit que dès lors les Chrétiens fussent assez puissants pour le délivrer, soit que parmi eux quelques-uns eussent assez de crédit pour obtenir sa grace. Ce qui est encor très remarquable, c’est qu’on souffrit que les Chrétiens de Rome vinssent au-devant de lui quand il fut amené dans cette capitale ; ce qui prouve évidemment qu’on punissait en lui la personne, & non pas la secte.

Les persécutions ne furent pas continuées. Origène dans son livre 3e contre Celse, dit, On peut compter facilement les chrétiens qui sont morts pour leur religion, parce qu’il en est mort peu, & seulement de tems en tems, & par intervalle.

Dieu eut un si grand soin de son Église, que malgré ses ennemis, il fit en sorte qu’elle tînt cinq conciles dans le premier siècle, seize dans le second, & trente dans le troisième ; c’est-à-dire, des assemblées tolérées. Ces assemblées furent quelquefois défendues, quand la fausse prudence des magistrats craignit qu’elles ne devinssent tumultueuses. Il nous est resté peu de procès verbaux des Pro-consuls & des Préteurs qui condamnèrent les Chrétiens à mort. Ce serait les seuls actes sur lesquels on pût constater les accusations portées contr’eux, & leurs supplices.

Nous avons un fragment de Denys d’Alexandrie, dans lequel il rapporte l’extrait du greffe d’un pro-consul d’Égypte, sous l’empereur Valérien ; le voici.

« Denys, Fauste, Maxime, Marcel, & Cherémon, ayant été introduits à l’audience, le préfet Émilien leur a dit : Vous avez pu connaître par les entretiens que j’ai eus avec vous, & par tout ce que je vous en ai écrit, combien nos princes ont témoigné de bonté à votre égard ; je veux bien encor vous le redire : ils font dépendre votre conservation & votre salut de vous-mêmes, & votre destinée est entre vos mains : ils ne demandent de vous qu’une seule chose, que la raison exige de toute personne raisonnable, c’est que vous adoriez les dieux protecteurs de leur Empire, & que vous abandonniez cet autre culte si contraire à la nature & au bon sens.

« Denys a répondu : Chacun n’a pas les mêmes dieux, & chacun adore ceux qu’il croit l’être véritablement.

« Le préfet Émilien a repris : Je vois bien que vous êtes des ingrats, qui abusez des bontés que les empereurs ont pour vous. Eh bien, vous ne demeurerez pas davantage dans cette ville, & je vous envoie à Cephro dans le fond de la Lybie ; ce sera là le lieu de votre bannissement, selon l’ordre que j’en ai reçu de nos Empereurs : au reste, ne pensez pas y tenir vos assemblées, ni aller faire vos prières dans ces lieux que vous nommez des cimetières, cela vous est absolument défendu, & je ne le permettrai à personne. »

Rien ne porte plus les caractères de vérité, que ce procès-verbal. On voit par là qu’il y avait des tems où les assemblées étaient prohibées. C’est ainsi que parmi nous il est défendu aux Calvinistes de s’assembler dans le Languedoc ; nous avons même quelquefois fait pendre & rouer des ministres, ou prédicants, qui tenaient des assemblées malgré les loix. C’est ainsi qu’en Angleterre & en Irlande, les assemblées sont défendues aux catholiques romains ; & il y a eu des occasions, où les délinquants ont été condamnés à la mort.

Malgré ces défenses portées par les loix Romaines, Dieu inspira à plusieurs Empereurs de l’indulgence pour les Chrétiens. Dioclétien même, qui passe chez les ignorans pour un persécuteur ; Dioclétien dont la première année de règne est encor l’époque de l’ère des martyrs, fut, pendant plus de dix-huit ans, le protecteur déclaré du Christianisme, au point que plusieurs chrétiens eurent des charges principales auprès de sa personne. Il épousa même une chrétienne, il souffrit que dans Nicomédie sa résidence, il y eût une superbe église, élevée vis-à-vis son palais. Enfin il épousa une Chrétienne.

Le César Galérius ayant malheureusement été prévenu contre les Chrétiens, dont il croyait avoir à se plaindre, engagea Dioclétien à faire détruire la cathédrale de Nicomédie. Un Chrétien plus zélé que sage, mit en pièces l’édit de l’Empereur, & de là vint cette persécution si fameuse, dans laquelle il y eut plus de deux cents personnes condamnées à la mort, dans toute l’étendüe de l’Empire Romain, sans compter ceux que la fureur du petit peuple, toûjours fanatique, & toûjours barbare, put faire périr, contre les formes juridiques.

Il y eut en divers tems un si grand nombre de martyrs, qu’il faut bien se donner de garde d’ébranler la vérité de l’histoire de ces véritables confesseurs de notre sainte religion, par un mélange dangereux de fables, & de faux martyrs.

Le bénédictin Dom Ruinart, par exemple, homme d’ailleurs aussi instruit qu’estimable & zélé, aurait dû choisir avec plus de discrétion ses actes sincères. Ce n’est pas assez qu’un manuscrit soit tiré de l’abbaye de St. Benoît sur Loire, ou d’un couvent de célestins de Paris, conforme à un manuscrit des feuillans, pour que cet acte soit authentique ; il faut que cet acte soit ancien, écrit par des contemporains, & qu’il porte d’ailleurs tous les caractères de la vérité.

Il aurait pû se passer de rapporter l’avanture du jeune Romanus, arrivée en 303. Ce jeune Romain avait obtenu son pardon de Dioclétien dans Antioche. Cependant, il dit que le juge Asclépiade le condamna à être brûlé. Des Juifs présens à ce spectacle, se moquèrent du jeune St. Romanus, & reprochèrent aux Chrétiens que leur Dieu les laissait brûler, lui qui avait délivré Sidrac, Misac, & Abdenago de la fournaise ; qu’aussi-tôt il s’éleva, dans le tems le plus serein, un orage qui éteignit le feu ; qu’alors le juge ordonna qu’on coupât la langue au jeune Romanus ; que le premier médecin de l’empereur se trouvant là, fit officieusement la fonction de bourreau, & lui coupa la langue dans la racine ; qu’aussi-tôt le jeune homme qui était bègue auparavant, parla avec beaucoup de liberté ; que l’empereur fut étonné que l’on parlât si bien sans langue ; que le médecin pour réitérer cette expérience coupa sur-le-champ la langue à un passant, lequel en mourut subitement.

Eusèbe, dont le bénédictin Ruinart a tiré ce conte, devait respecter assez les vrais miracles, opérés dans l’ancien & dans le nouveau testament (desquels personne ne doutera jamais) pour ne pas leur associer des histoires si suspectes, lesquelles pourraient scandaliser les faibles.

Cette dernière persécution ne s’étendit pas dans tout l’empire. Il y avait alors en Angleterre quelque christianisme, qui s’éclipsa bientôt pour reparaître ensuite sous les rois saxons. Les Gaules méridionales & l’Espagne, étaient remplies de Chrétiens. Le césar Constance Clore les protégea beaucoup dans toutes ces provinces. Il avait une concubine, qui était chrétienne, c’est la mère de Constantin, connue sous le nom de Ste. Hélène ; car il n’y eut jamais de mariage avéré entre elle & lui, & il la renvoya même dès l’an 292, quand il épousa la fille de Maximien-Hercule ; mais elle avait conservé sur lui beaucoup d’ascendant, & lui avait inspiré une grande affection pour notre sainte religion.

La divine Providence prépara par des voies qui semblent humaines le triomphe de son Église. Constance Clore mourut en 306 à Yorck en Angleterre, dans un tems où les enfans qu’il avait de la fille d’un César étaient en bas âge, & ne pouvaient prétendre à l’Empire. Constantin eut la confiance de se faire élire à Yorck par cinq ou six mille soldats Allemands, Gaulois & Anglais pour la plupart. Il n’y avait pas d’apparence que cette élection faite sans le consentement de Rome, du Sénat, & des armées, pût prévaloir ; mais Dieu lui donna la victoire sur Maxentius élu à Rome, & le délivra enfin de tous ses collègues. On ne peut dissimuler qu’il ne se rendît d’abord indigne des faveurs du ciel, par le meurtre de tous ses proches, de sa femme & de son fils.

On peut douter de ce que Zozime rapporte à ce sujet. Il dit que Constantin agité de remords, après tant de crimes, demanda aux pontifes de l’Empire, s’il y avait quelques expiations pour lui, & qu’ils lui dirent qu’ils n’en connaissaient pas. Il est bien vrai qu’il n’y en avait point eu pour Néron, & qu’il n’avait osé assister aux sacrés mystères en Grèce. Cependant, les Tauroboles étaient en usage ; & il est bien difficile de croire qu’un Empereur tout-puissant n’ait pu trouver un prêtre qui voulût lui accorder des sacrifices expiatoires. Peut-être même est-il encor moins croyable que Constantin occupé de la guerre, de son ambition, de ses projets, & environné de flatteurs, ait eu le tems d’avoir des remords. Zozime ajoute qu’un prêtre Égyptien arrivé d’Espagne, qui avait accès à sa porte, lui promit l’expiation de tous ses crimes dans la Religion Chrétienne. On a soupçonné que ce prêtre était Ozius évêque de Cordoue.

Quoi qu’il en soit, Constantin communia avec les Chrétiens, bien qu’il ne fût jamais que catéchumène, & réserva son batême pour le moment de sa mort. Il fit bâtir sa ville de Constantinople, qui devint le centre de l’empire & de la Religion Chrétienne. Alors l’Église prit une forme auguste.

Il est à remarquer que dès l’an 314, avant que Constantin résidât dans sa nouvelle ville, ceux qui avaient persécuté les chrétiens furent punis par eux de leurs cruautés. Les Chrétiens jetèrent la femme de Maximien dans l’Oronte ; ils égorgèrent tous ses parens ; ils massacrèrent dans l’Égypte & dans la Palestine, les magistrats qui s’étaient le plus déclarés contre le christianisme. La veuve & la fille de Dioclétien s’étant cachées à Thessalonique, furent reconnües, et leur corps fut jeté dans la mer. Il eût été à souhaiter que les Chrétiens eussent moins écouté l’esprit de vengeance ; mais Dieu qui punit selon sa justice, voulut que les mains des Chrétiens fussent teintes du sang de leurs persécuteurs, sitôt que ces Chrétiens furent en liberté d’agir.

Constantin convoqua, assembla dans Nicée, vis-à-vis de Constantinople, le premier concile œcuménique, auquel présida Ozius. On y décida la grande question qui agitait l’Église, touchant la divinité de Jésus-Christ ; les uns se prévalaient de l’opinion d’Origène, qui dit au chap. 6 contre Celse, Nous présentons nos prières à Dieu par Jésus, qui tient le milieu entre les natures créées, & la nature incréée, qui nous apporte la grace de son père, & présente nos prières au grand Dieu en qualité de notre pontife. Ils s’appuyaient aussi sur plusieurs passages de St. Paul, dont on a rapporté quelques-uns. Ils se fondaient surtout sur ces paroles de Jésus-Christ, Mon père est plus grand que moi ; & ils regardaient Jésus comme le premier né de la création, comme la plus pure émanation de l’Être suprême, mais non pas précisément comme Dieu.

Les autres qui étaient orthodoxes, alléguaient des passages plus conformes à la divinité éternelle de Jésus, comme celui-ci : Mon père & moi, nous sommes la même chose ; paroles que les adversaires interprétaient comme signifiant ; mon père & moi avons le même dessein, la même volonté ; je n’ai point d’autres désirs que ceux de mon père. Alexandre, évêque d’Alexandrie, & après lui Athanase, étaient à la tête des orthodoxes, & Eusèbe évêque de Nicomédie avec dix-sept autres évêques, le prêtre Arius, & plusieurs prêtres, étaient dans le parti opposé. La querelle fut d’abord envenimée, parce que St. Alexandre traita ses adversaires d’Antéchrists.

Enfin, après bien des disputes, le St. Esprit décida ainsi dans le concile, par la bouche de 299 évêques, contre dix-huit : Jésus est fils unique de Dieu, engendré du Père, c’est-à-dire de la substance du Père, Dieu de Dieu, lumière de lumière, vrai Dieu de vrai Dieu, consubstantiel au Père ; nous croyons aussi au St. Esprit, &c. Ce fut la formule du Concile. On voit par cet exemple combien les évêques l’emportaient sur les simples prêtres. Deux mille personnes du second ordre étaient de l’avis d’Arius, au rapport de deux patriarches d’Alexandrie qui ont écrit la chronique d’Alexandrie en arabe. Arius fut exilé par Constantin, mais Athanase le fut aussi bientôt après, & Arius fut rappelé à Constantinople ; mais St. Macaire pria Dieu si ardemment de faire mourir Arius, avant que ce prêtre pût entrer dans la cathédrale, que Dieu exauça sa prière. Arius mourut en allant à l’église en 330. L’empereur Constantin finit sa vie en 337. Il mit son testament entre les mains d’un prêtre Arien, & mourut entre les bras du chef des Ariens Eusèbe, évêque de Nicomédie, ne s’étant fait baptiser qu’au lit de mort, & laissant l’Église triomphante, mais divisée.

Les partisans d’Athanase & ceux d’Eusèbe se firent une guerre cruelle ; & ce qu’on appelle l’Arianisme fut longtems établi dans toutes les provinces de l’Empire.

Julien le philosophe, surnommé l’apostat, voulut étouffer ces divisions, & ne put y parvenir.

Le second Concile général fut tenu à Constantinople en 381. On y expliqua ce que le concile de Nicée n’avait pas jugé à propos de dire sur le St. Esprit, & on ajouta à la formule de Nicée, que le St. Esprit est Seigneur vivifiant, qui procède du père, & qu’il est adoré & glorifié avec le père & le fils.

Ce ne fut que vers le neuvième siècle que l’Église latine statua par degrés que le St. Esprit procède du Père & du Fils.

En 431 le 3e concile général tenu à Éphèse décida que Marie était véritablement mère de Dieu, & que Jésus avait deux natures & une personne. Nestorius évêque de Constantinople qui voulait que la St. Vierge fût appelée mère de Christ, fut déclaré Judas par le concile, & les deux natures furent encor confirmées par le concile de Calcédoine.

Je passerai légèrement sur les siècles suivants qui sont assez connus. Malheureusement, il n’y eut aucune de ces disputes qui ne causât des guerres, & l’Église fut toûjours obligée de combattre. Dieu permit encor, pour exercer la patience des fidèles, que les Grecs & les Latins rompissent sans retour au neuvième siècle : il permit encor qu’en Occident il y eût 29 schismes sanglants pour la chaire de Rome.

Cependant l’Église Grecque presque tout entière, & toute l’Église d’Afrique devinrent esclaves sous les Arabes, & ensuite sous les Turcs, qui élevèrent la religion Mahométane sur les ruines de la Chrétienne ; l’Église Romaine subsista, mais toûjours souillée de sang par plus de six cents ans de dîscorde, entre l’Empire d’Occident & le sacerdoce. Ces querelles mêmes la rendirent très puissante. Les évêques, les abbés en Allemagne se firent tous princes, & les Papes acquirent peu à peu la domination absolue dans Rome & dans un pays de cent lieues. Ainsi Dieu éprouva son Église par les humiliations, par les troubles, par les crimes, & par la splendeur.

Cette Église Latine perdit au seizième siècle la moitié de l’Allemagne, le Dannemarck, la Suêde, l’Angleterre, l’Écosse, l’Irlande, la meilleure partie de la Suisse, la Hollande ; elle a gagné plus de terrain en Amérique par les conquêtes des Espagnols, qu’elle n’en a perdu en Europe, mais avec plus de territoire elle a bien moins de sujets.

La Providence divine semblait destiner le Japon, Siam, l’Inde & la Chine, à se ranger sous l’obéissance du Pape, pour le récompenser de l’Asie mineure, de la Syrie, de la Grèce, de l’Égypte, de l’Afrique, de la Russie, & des autres États perdus, dont nous avons parlé. St. François Xavier qui porta le St. Évangile aux Indes orientales, & au Japon quand les Portugais y allèrent chercher des marchandises, fit un très grand nombre de miracles, tous attestés par les RR. PP. Jésuites ; quelques-uns disent qu’il ressuscita neuf morts ; mais le R. P. Ribadeneira, dans sa fleur des saints, se borne à dire qu’il n’en ressuscita que quatre ; c’est bien assez. La Providence voulut qu’en moins de cent années il y eût des milliers de catholiques romains dans les îles du Japon. Mais le diable sema son ivraie au milieu du bon grain. Les Chrétiens formèrent une conjuration suivie d’une guerre civile, dans laquelle ils furent tous exterminés en 1638. Alors la nation ferma ses ports à tous les étrangers, excepté aux Hollandais qu’on regardait comme des marchands, & non pas comme des chrétiens, & qui furent d’abord obligés de marcher sur la croix pour obtenir la permission de vendre leurs denrées dans la prison où on les renferme lorsqu’ils abordent à Nangazaki.

La Religion Catholique, Apostolique & Romaine fut proscrite à la Chine dans nos derniers tems, mais d’une manière moins cruelle. Les RR. PP. jésuites n’avaient pas à la vérité ressuscité des morts à la Cour de Pékin, ils s’étaient contentés d’enseigner l’astronomie, de fondre du canon, & d’être mandarins. Leurs malheureuses disputes avec des Dominicains & d’autres, scandalisèrent à tel point le grand Empereur Yontchin, que ce prince qui était la justice & la bonté même, fut assez aveugle pour ne plus permettre qu’on enseignât notre sainte religion, dans laquelle nos missionnaires ne s’accordaient pas. Il les chassa avec une bonté paternelle, leur fournissant des subsistances & des voitures jusqu’aux confins de son empire.

Toute l’Asie, toute l’Afrique, la moitié de l’Europe, tout ce qui appartient aux Anglais, aux Hollandais dans l’Amérique, toutes les hordes Américaines non domptées, toutes les terres australes, qui sont une cinquième partie du globe, sont demeurées la proye du démon, pour vérifier cette sainte parole : il y en a beaucoup d’appelés mais peu d’élus ; s’il y a environ seize cents millions d’hommes sur la terre, comme quelques doctes le prétendent, la sainte Église Romaine catholique universelle en possède à peu près soixante millions, ce qui fait plus de la vingt-sixième partie des habitans du monde connu.


  1. Les chrétiens, par une de ces fraudes qu’on appelle pieuses, falsifièrent grossièrement un passage de Joseph. Ils supposent à ce Juif si entêté de sa religion, quatre lignes ridiculement interpolées, & au bout de ce passage ils ajoutent, Il était le Christ. Quoi ! si Joseph avait entendu parler de tant d’événements qui étonnent la nature, Joseph n’en aurait dit que la valeur de quatre lignes dans l’histoire de son pays ! Quoi ! ce Juif obstiné aurait dit, Jésus était le Christ. Eh ! si tu l’avais cru Christ, tu aurais donc été chrétien. Quelle absurdité de faire parler Joseph en chrétien ! comment se trouve-t-il encor des théologiens assez imbéciles ou assez insolents pour essayer de justifier cette imposture des premiers chrétiens reconnus pour fabricateurs d’impostures cent fois plus fortes !